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Full text of "Histoire de l'Académie royale des inscriptions et belles lettres : depuis son establissement jusqu'à present. Avec les mémoires de littérature tirez des registres de cette Académie depuis son renouvellement [jusques et compris l'année M. DCCXCIII.]"

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Histoire  de  l'Académie  royale  des 
inscriptions  et  belles  lettres, 

Académie  des  inscriptions  &  belles-lettres  (France),  Claude 
Gros  de  Boze,  Nicolas  Fréret,  Jean-Pierre  de  Bougainville,  ... 


I 


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HISTOIRE 

DE  L'ACADEMIE  ROYALE 

DES  INSCRIPTIONS 

ET  BELLES-LETTRES, 

AVEC 

Les  Mémoires  de  Littérature  tirés  des  RegiJIres  de  cette  Académie, 
depuis  l'année  M.  DCCXLIX,  jufques  èr  compris 
l'année  M.  DCCLI. 


TOME  VINGT-TROISIEME. 


A    P  A  R  I  S, 

DE    L'IMPRIMERIE  ROYALE. 

M,  DCCLVI. 

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TABLE 

P  Ô  U  R 

L'HISTOIRE.  ' 

H  I  S  T  O  I  R  F 

Dci'Acadcmic  Royale  des  Infcriptions&  Belles-Lettres, 
depuis  l'année  1749,  julques  &  compris 

~Tan  n ce  1 7  5  1 .  ^~Page  1 

C^sHangemcns  arrivés  dans  la  lifle  des  Académiciens,  depuis 
l'année  1 74.  g ,  j a  [que  s  &  compris  1751-  P.ige  9 

HISTOIRE 

Des  Ouvrages  de  l'Académie  Royale  des  Infcriptions 


&  Belles -Lettres. 


Réflexions  générales  fur  la  nature  de  la  Religion  des  Grecs,  & 
jur  l'idée  qu'on  doit  Je  jormer  de  leur  M\tholpye.  1  j 

Recherches  pour  fenir  à  l'Iiifloire  des  Cyelopcs,  des  Daclyles,  des 
Telehines ,  des  Curetés ,  des  Cory hantes  &  des  Cal/ires.  27 

E'c/diràjfemens  généraux  fur  les  familles  facerdotales  de  la 

 — •   

Gn\c.  

£JJai  fur  la  chronologie  générale  de  l'Ecriture.  6$ 

Article  I.  Temps  écoutés  depuis  ta  najffitnct  d'Abraham  Jujlju'à 

ruine  du  Temple  Je  Jerujlilem.  6  6 

A  H  T  I  C  LE  11»  Comparai/on  des  dynaflies  collaréraUs  de  Juda 
—j?  d'IJrq'èl,  pur  t  a;  •port  aux  régna  particuliers  IX  ccniem- 

porai/u  de  part  4T  d  autre.  7  3 


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TABLE. 

Projet  &  Plan  d'une  hifloire  générale  de  la  Poefîe,  chei  les 
peuples  qui  l'ont  cultivée  avec  le  plus  de  fuecès.  8  j 

Hifloire  abrégée  de  la  Poëfie  chez  les  Hébreux.  92 

Suite  des  Obfen'ations  &  Correâiujis  fur  le  texte  êr  la  vcrfon  du 
premier  livre  d'Hérodote.  1  09 

Des  Embaumemens  des  E'gyptiens.  1 1 9 

PREMIÈRE   PARTIE.  Sur  les  Afttmies  en  elles-mêmes.     \  10 

'  Seconde  Partie.  Sur  les  caijfes  des  Aîuinies ,  &  fur  Us 
lieux  où  et/es  étoïtnt  conjtrvée*.  134. 

Recherches  fur  les  Miroirs  des  Amiens.  1 40 

Sur  la  Féerie  des  Anciens,  comparée  à  celle  des  Modernes.   1 44 

Sur  le  paflage  de  Ttte-Uve  qui  donne  l  origine*  des  jeux  Scé- 
niques  à  Rome.  14^ 

Vues  générales  fur  le  temps  où  les  Arts  s  introdui firent  chez  les 
Volces  ;  &  précis  des  révolutions  que  les  mœurs,  les  coutumes 
&  la  Religion  de  ces  peuples  ont  éprouvées.  156 

•  • 

Remarque  fur  le  mot  Banitus  ou  Barditus,  dont  il  efl  parlé  dans 
1  acite.  1 64 

En  quelle  année  le  titre  de  Pater  Patrie^?//  donné  à  Augufle.  166 

Ob/crvations  fur  l' Infeription  RQMAE  FEL/V/,  qu'on  lit  ait 
revers  de  quelques  AléJaillcs  ;  &  fur  le  temps  ou  le  titre  de 
NOBIL1SS1MUS  CAESAR  commence  à  paraître  fuTlës 
monumens.  

Remarques  fur  une  Infeription  d'Athènes,  contenant  quelques 
particularités  relatives  au  Cymnaje  public  de  cette  ville.     1  8  o 

Explication  d'une  Infeription  antique,  fur  le  rétabiijfement  de 
/'Odeum  d'Athènes,  par  un  roi  de  Cappadoce.  1  89 

Sur  quelques  antiquités  de  Périgueux.  301 

Recherches  fur  les  monnoies  Braâéates.  211 

Examen  critique  de  1' hifloire  de  Marie  d'Arragon ,  femme 
d'Uihon  Hl.  2.20 


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TABLE 


Conjectures  fur  la  Reine  Pédaugue ,  oit  l'on  recherche  quelle 
pouvoit  être  cette  Reine,  &  à  cette  occafion ,  te  qu'on  doit 
p enfer  de plujicurs figures  anciennes,  prifcs  jufgu'à préjcnt  pour 
des  Jlatucs  de  Prunes  ou  de  Prina'JJes  de  bran  ce.  227 

Sur  ï origine  de  ï ancienne  Chevalerie  ér  des  anciens  Romans.  2  3  6 

Sur  la  langue  vulgaire  de  la  Gaule  depuis  Céfar  jufqu'au  règne 
de  Philippe  Augufle.  244 

Qbfervation  fur  la  conformité  du  Grec  vulgaire  avec  notre  Langue. 

2  5  o 

Notice  d'un  manuferit  François  confervé  dans  la  bibliothèque  de 
Sorbonne*  254 

Defcription  hifîorique  &  topographique  de  l'hôtel  de  Soijfons.  26  2 

Notice  d'un  livre  fingulicr  &  rare,  intitulé,  Dicaarchiae  Hcnrici 
régis  ChrHlianilfimi  progymnalmata»  27  i 

Réflexions  fur  la  vénalité  des  Charges  en  France.  278 

Sur  l'époque  &  les  circonflances  de  la  découverte  du  Café  j 
débitées  par  les  Orientaux.  284 

Conjecture  fur  ce  qu'on  appeloit  Galère  fabule  du  temps  de 
Charles  IX.  290 

Devifts  faites  par  l'Académie.  29  1. 


F  I.  O  G  F.  S 

Des  Académiciens  morts  depuis  Tannée  m.  Dccxlix, 
jufqucs  &  compris  M.  DCCLI. 


Eloge  de  M.  Otter. 

*9Z 

E'hge  de  M.  d'E'gly. 

3°9 

E'Ioge  de  M.  biéret. 

Eloge  de  JM.  le  Cardinal  de  Rohan* 

33* 

~  llj 


T  A  B  L  E 

POUR 

LES  MEMOIRES. 


TOME  VINGT-TROISIEME. 


p 


REM  1ER  Mémoire  dans  lequel  on  ejjeùe  Je  concilier 

Héroelote  avec  Cîéfias  au  fujet  Je  Ici  monarchie  des 

Jrlèdes.  Par  M.  de  Boucain ville.     Page,  i 

Article  1.  Expofition  abrégée- des  récits  d'Hérodote  Ù" 
de  Ctèjias.  4» 

ARTICLE  II.  E' numération  des  auteurs  qui  n'admettent 
que  le  récit  d '  Hérodote  fur  la  monarchie  des  Afèdts.       l  I 

ARTICLE  III.  E  numération  des  E'crixains  qui  font  un 
mélange  des  écrits  d'Hérodote  if  de  Ctéfias.  i  6 

ARTICLE  IV.  Nouvelle  hypothifh  dans  laquelle  les  deux 
explications  Je  ccncilier.t  Jans  je  conf-udre.  2  1 

Differtation  fur  l'époque  de  la  mort  de  Darius  fils  d'Hyfïafpe, 
&  Jur  le  commencement  &  la  durée  de  Jou  règne.  Par  M. 
G 1BERT.  3  3 

Obfervations  fur  la  Chronique  de  Paros.  P  j  r  M .  G  i  b  r  r  t.    6 1 

Mémoire  fur  l'ancien  fyflème  de  la  grande  année.  Par  M/ DE 
la  Nauze.  ITï 

Défenfe  d'Hérodote  contre  les  aceufations  de  Plutarqttc.  Troi- 
îîème  Mémoire,  Où  l'on  expofe  la  méthode  &  le  plan  de 
cet  hiflorien.  Par  M.  l'Abbé  Geinoz.  ioi 

Mémoire  fur  la  différence  des  Pelafges  &  des  Hellènes.  Par 

M.  DE  LA  N  AU  ZE.  115 


* 


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TABLE 

Obfervations  fur  les  deux  déluges  ou  inondations  d'Ogygès  & 
de  Deucalion.  Par  M.  Fréret.  i  29 

Mémoire  fur  les  révolutions  du  commerce  des  îles  Britanniques, 
Troilicine  Partie,  Ou  l'on  ejjaie  de  montrer  par  des  preuves 
direâes ,  que  les  Grecs  n'ont  point  fait  le  commerce  de  ces  JjJcs 
avant  l'expédition  de  Jules  Céjar.  Par  M.  Melot.     1 49 

Obfervations  Jur  les  Oracles  rendus  par  les  ames  des  Morts. 
Par  M.  Fréret.  174 

Obfervations  fur  les  rctueiîs  de  prédicTions  écrites,  qui  portoient 
le  nom  de  Mujée ,  de  Bacis  &  de  la  ôtbylle.  Par 
Fréret»  187 

Diffcrtation  fur  la  Pierre  de  la  Mère  des  Dieux.  Par  M. 
Fa lc on  et.  2  1  3 

Recherches  fur  le  culte  de  Bacchus  parmi  les  Grecs»  Par  M» 
Fréret.  242 

Recherches  fur  l'hifloire  &  l'efclavage  des  Hilotes.  Par  M» 
Capperonniek.  -271 

De  l' Architeélure  ancienne.  Par  M.  ïe  Comte  DE  CAYLUS.  2S6 

De  la  perfpeâive  des  Anciens.  Par  M.  le  Comte  de  Caylus. 

320 

Des  Vafes  dont  les  Anciens  faifoient  ufage  dans  les  Feflins. 
Par  M»  le  Comte  de  Caylus.  342 

Du  Théâtre  de  G  Scribonius  Curbu.  Par  M.  ïe  Comte  d  e 
Caylus.  3  69 

^Remarques  fur  une  infeription  Grecque,  trouvée  par  M.  l'Abbé 
/ 'vu rmont  dans  le  temple  d'Apollon  Amycléen ,  &  contenant 
une  li/le  des  prétrejjes  de  ce  Dieu.  Par  M.  l'Abbc  13  a  r^ 

TH£L£M  Y.  3^4 


Additions  ir  Correct  ion  s  pour  le 

Mémoire  de  M.  le  Comte  DE  Caylus  fur 
V Architecture  antienne. 

Page  2f  i ,  ligne  1 2,  &  quand  Diodore  de  Sicile ,  en 
priant  d'Apollon  Pythien,  ne  tliroit  p;ts  que  les  Egyptiens, 
&c.  lifti,  &  quand  nous  ne  ferions  pa»  aflurés  par  un  grand 
nombre  d'auteurs  que  les  Egyptiens  ne  réparaient  jamais  les 
jambes  de  leurs  Itatues ,  nou^  Ici  ions  convaincus ,  &c. 

P.  297,  h  f,  trouvé;  life^.  connu. 

P.  299,  à  la  fin  de  ta  2/f/  ligne,  ajoute^  cette  note.  Depuis  rc  temps,  le 
voyage  de  Palniyie  a  paru.  Les  Anglob  <;ui  l'ont  donne  avec  p  us  de  dérail, 
nous  ont  appris  que  les  nvmumens  fui  lelquels  on  pounoit  établir  le  goût 
E'gyptien,  (ont  en  trés-pciit  nombre.  La  p.us  grande  magnificence  de  cette 
ville,  du  moins  ce  IL-  qui  eft  aujourd'hui  la  plus  apparente ,  piroît  élevée 
fous  le  règne  des  Antonins,  pendant  que  cette  ville  étoir  li>us  la  domination 
Romaine.  C'elt  du  moins  I  idée  que  le  goût  de  l'Architecture  au:orifè.  Les 
Inli'ipiions  dans  la  langue  du  p  iys ,  dont  M.  l'abbé  Barthélémy  a  li  ingé- 
nieufement  retrouvé  l'alphabet,  nous  en  apprendont  peut  être  davantage. 

P.  joo,  l  4,  dont  je  ne  puis  déterminer  le  temps , 
quoiqu'il  y  ait,  &c.  hfii,  dont  on  peut  déterminer  le  temps 
en  fuivant  Diodore  (liv.  i.)  quoiqu'il  y  ait,  &c. 

P.  J02 .  /.  27,  voici  ce  que  Paulânias  dit;  lifei,  voici  ce 
que  dilent  Hérodote  (h.  il.)  &  Paufanias. 

Même  page,  L  2$ ,  Euphormion;  lifci,  Euphorion, 


HISTOIRE 


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Iq^^IîMihM  |lliliHllll'[liil|ilyiiii-i  l  l.i  l  


H  ISTOIRE 

D  E 

LAC ADEMI E  ROYALE 

DES  INSCRIPTIONS 

£  T 

BELLES-LETTRES. 

A  n  T  que  d'annoncer  ce  qui  fait  la  matière  des 
volumes  XXIII  &  XXIV,  que  nous  publions 
aujourd'hui,  nous  devons  dire  un  mot  fur  l'objet 
du  volume  XXII,  qui  paroît  en  même  temps. 
Ceft  la  Table  alphabétique  des  matières  con- 
tenues dans  l'Hifloire  &  les  Mémoires  de  l'Académie,  depuis 
le  tome  XII  jufqu'au  XXL*  inclufivement,  comme  le  XI.e 
volume  eft  la  table  des  dix  premiers.  Selon  ce  plan ,  que  nous 
Hifl.  Tome  XXI  IL  ,  A 


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# 


.1  HisfoiRE  de  l'Académie  Royale 
nous  ferons  une  loi  de  fui  vie  dans  la  fuite,  ie  corps  entier 
de  nos  Mémoires  le  trouvera  partagé  naturellement  en  efpèces 
de  derades,  &  chaque  XI.e  volume  fera  toujours  la  table  des 
dix  précédens.  Nous  nous  ibmmes  conformés  dans  celle-ci, 
autant  que  nous  lavons  pu,  au  plan  de  la  première. 

Les  deux  volumes  XXIII  &  XXI V  répondent  aux  années 
1 749  >  1 7  5  °  &  1 7  5  1  •  Dans  021  intervalle  il  s'eft  pafle 
quelques  faits  intéreflàns  pour  l'Académie,  dont  elle  doit  rendre 
compte  au  public 

On  a  vû  dans  notre  Hifloire  (vol.  xvi.p.  2  &  jj  par  quel 
enchaînement  de  circonftances  1  impreiïion  de  nos  Ménx>ires 
avoit  été  retardée  pendant  plufieurs  années.  M.  Fréret,  Secré- 
taire perpétuel,  dont  les  infirmités  avoient  été  la  principale 
caufë  d'un  retardement  involontaire  de  fà  part,  mounit  le  8 
de  mars  1 74p.  M.  le  duc  de  S.*  Aignan,  Préfldcnt  de  l'année, 
reçut  le  2  2  du  même  mois,  de  M.  le  comte  de  Maurepas,  une 
lettre  dont  ie  duplicata  fut  envoyé  en  même  temps  à  M.  le 
marquis  d'Argenfon,  Vice-préfident,  qui  le  communiqua  deux 
jours  après  à  la  Compagnie.  Nous  en  donnerons  ici  ce  qui 
concerne  le  détail  des  arrangemens  pris  au  lûjet  de  la  place 
de  Secrétaire  perpétuel,  devenue  vacante. 

Sur  le  compte  que  j'ai  rendu  au  Roi,  Monfteur,  des  fujets 
que  l'Académie  des  Belles- Lettres  propojc  pour  remplacer  feu 
M.  Fréret,  Sa  Majeflé  s'efl  déterminée  à  nommer  pour  Secré- 
taire perpétuel  M.  de  Bougainville,  en  faveur  de  qui ,  malgré 
la  différence  de  l'âge  ér  de  l'ancienneté ,  les  voix  fe  font  réunies. 
Je  lui  ai  écrit,  pour  lui  marquer  ce  que  Sa  Majeflé Jouhaite  qu'il 
obferve  dans  l'exercice  de  fes  nouvelles  fondions. 

Mais  comme  il  y  a  huit  années  de  Mémoires  de  l'Académie 
à  publier,  &  que  M-  de  Bougainville  auroit  beaucoup  de  peine 
à  fe  remettre  au  courant,  Sa  Majeflé  a  agréé  l'offre  que  M.  de 
Foncemagne  a  faite  de  fe  charger  de  la  publication  des  Mémoires 
de  l'année  1741  &  des  fuivantes,  jufques  &  compris  17^5» 
de  manière  que  M.  de  Bougainville  commencera  fon  travail  par 
la  rédaâion  des  Mémoires  de  l'année  174  <f. 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  3 
Di  confluence  de  cet  arrangement  il  faut,  Monfieur ,  que 
l'Académie  autorifc  fpécialement  M.  de  Bougainville' à  retirer  de 
la  fuccejfion  de  M.  Fréret,  non  feulement  tous  les  titres,  regiflres, 
Mémoires,  livres,  papiers  &  autres  effets  qui  lui  furent  remis  quand 
il  fut  nommé  Secrétaire  de  l'Académie,  &  dont  il  donna  pour  lors 
une  reconnoiffance  en  forme,  mais  encore  tout  ce  qui  cfl  entré  depuis 
ce  temps- là  au  dépôt  du  Secrétariat;  dont  &  du  tout  il  fera  drejfé 
un  nouvel  inventaire  figné  de  lui,  du  Préfident  ou  Vicc-préfulent , 
ou,  en  leur  abfence,du  direcleurde  l'Académie:  lequel  inventaire 
fera  triple,  l'un  pour  mètre  envoyé,  fuivant  l'ufage;  l'autre  pour 
refier  entre  les  mains  de  M.  de  Bougainville,  &  le  troijième  pour 
fervirde  décharge  à  la  fuccejfion  de  M.  Fréret,  fi  fes  héritiers  la 
demandent;  &  M.  de  Bougainville  remettrai  M.  de  Foncemagne 
tous  les  Mémoires  des  années  qu'il fe  charge  de  rédiger. 

Quoique  M.  de  Bougainville  doive  avoir  le  rang  de  Penfion- 
notre,  en  qualité  de  Secrétaire,  l'intention  de  Sa  Majeflé  efl 
qu'on  ne  le  remplace  point  dans  l'ordre  des  AJfociés  qu'Elle  n'en 
ait  autrement  ordonne ,  é^c . 

M.  de  Foncemagne  a  rempli  l'engagement  que  fon  zèle 
lui  avoit  fait  contracter  avec  l'Académie,  &  c'eft  à  lui  qu'elle 
doit  la  réda&ion  des  volumes  XVI  &  XVII.  Il  efl  auteur 
de  la  partie  hiftorique  qui  forme  les  deux  cens  cinquante  pre- 
mières pages  du  XVI.e  tome,  comme  M.  de  Boze  feft  de 
tout  ce  qui  porte  le  nom  d'HiJîoire  dans  les  quinze  volumes 
précédera  ;  8c  l'on  comprend  principalement  fous  ce  nom,  les 
extraits  de  toutes  les  Diflêrtations  qui  ne  font  point  imprimées 
dans  la  partie  des  Mémoires.  Cette  Hilloire  efl  fpécialement 
l'ouvrage  du  Secrétaire  de  l'Académie,  auflî-bien  que  les  Eloges 
des  Académiciens  morts. 

Les  deux  volumes  donnes  par  M.  de  Foncemagne  renfer- 
ment les  trois  années  1 74 1 ,  1 74a ,  1 743  ;  il  fe  di/pofoit  à 
continuer  le  même  travail  fur  les  deux  années  fiûvantes,  lors- 
qu'il fut  nommé  fous -gouverneur  de  M.  le  duc  de  Chartres. 
Obligé  de  le  coniâcrer  tout  entier  à  fes  nouvelles  fonctions , 
&  n'ayant  plus  le  loifir  de  rédiger  nos  Mémoires,  U  s'eft 


I 


4  Histoire  de  l'Académie  Royale 
vu  dcs-lors  clans  la  nécelïité  de  s'arrêter  au  miiieu  de  fôn 
entrepriiè,*&  de  la  laifîèr  achever  à  M.  de  Bonga  in  ville,  qui 
le  failant  un  devoir  de  marcher  iur  rês  traces,  &.  d'imiter  du 
moins  la  diligence  &  lexaclimde  de  (on  modèle,  a  publié, 
dans  le  cours  de  l'année  17531  ^  vo^unies  XV111,  XIX 
&  XX,  qui  renferment. les  années  1744,  1745»  |74°'. 
Les  deux  Clivantes  font  réunies  dans  le  tome  XXI,  donné 
au  public  en  1754.  L'imprellion  de  ces  lïx  volumes,  en  quatre 
ans,  a  rempli  tout  le  vuide  caufe  par  le  retardement  dont  nous 
avons  parle  plus  haut,  &  nous  elpérons  que  l'Académie  lèra 
bien -tôt  remifè  au  courant. 

L'année  1750  eft  l'époque  d'un  nouveau  règlement 
obtenu  par  l'Académie,  &  dont  elle  avoit  befoin  pour  aliûrer 
fon  état ,  &  pour  fixer  invariablement  fâ  forme  à  l'avenir.  Ce 
règlement,  qu'elle  regarde  comme  une  nouvelle  preuve  des 
bontés  du  Roi,  &  de  la  protection  qu'il  accorde  aux  Lettres,  eft 
un  fupplément  à  lès  anciens  Statuts.  Comme  elle  les  a  publiés 
dans  les  volumes  précédais,  &  que  d'ailleurs  ils  font  imprimés 
à  la  tête  de  fon  Hiftoire,  donnée  par  M.  de  Boze  en  trois 
volumes  in- 1 2,  elle  a  cm  devoir  aufTi  le  faire  connoître  au 
public.  Voici  en  peu  de  mots  quel  en  eft  l'objet. 

L'Académie,  fuivant  fès  ftatuts,  n'eft  compofêe  que  de 
quarante  Académiciens,  diftinguésen  trois  clafîès;  dix  Hono- 
raires ,  dix  Penfionnaires  &  vingt  Aflôciés.  Jufqu  en  1 7  1  5 
elle  n'avoit  point  eu  d'Aflociés- Etrangers;  mais  ils  fè  font 
depuis  introduits  dans  fon  corps;  &  le  nombre  s'en  étoit  mul- 
tiplié fous  difTérens  titres,  au  point  d'excéder  bien-tôt  la  pro- 
portion qui  doit  être  entre  les  clafîès  de  l'Académie. 

Cet  inconvénient  réfultoit  de  ce  que  la  diftribution  de  ces 
titres  n'avoit  jamais  été  faite  d'après  un  plan  fixe;  mais  que 
les  places  avoient  été  créées  à  mefîire  qu'il  fè  préfentoit  des 
fùjets.  Infënfiblement  il  s'étoit  formé  des  clafîès  d' Honoraires- 
E'trangers,  de  Correfpondans-Honoraires,  d '  Affoàés-Correfpon- 
dans,  d' Ajfociés- Libres ,  de  Cotre fpondans- Etrangers  ;  &  rien 
n'étoit  fixé  dans  chacune  de  ces  cinq  clafîès  nouvelles.  Le  nom- 
bre de  ceux  qui  pouvaient  y  être  admis  n'étoit  pas  plus  limité 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres»  7 
crue  leurs  droits.  Il  devenoit  ellèntiel  de  remédier  à  ce  delôr- 
die.  M.  le  comte  d'Argenlon ,  dans  le  département  duquel 
I* Académie  avoit  pafîé  en  1740,  entra  dans  Tes  vues  à  cet 
égard,  l  e  Mémoiie  quelle  lui  fit  présenter,  après  une  mûre 
délibération,  renfèrmoit  i'expofe  de  fes  motifs,  qui  déter- 
minèrent le  Roi  à  lui  accorder  le  règlement  dont  voici  la 
teneur.  Ce  fut  M.  le  marquis  d'Argenlon  ,  préfident  de 
l'Académie,  cjui  le  lui  communiqua  par  ordre  de  Sa  Majefté, 
avec  la  lettre  fuivame,  qu'il  avoit  reçue  de  M.  /on  frère  à 
ce  lûjet. 

LETTRE  de  Monfieur  le  comte  d'Aryen  fou  à  Motijîeur 
le  marquis  d' Argenfon  ,  prèfident  de  l'Académie, 

A  Vcrfàillcs,  le  10  Mai  1750. 

J'a  I ,  Monfieur,  rendu  compte  au  Roi  de  la  délibération  prife 
par  i 'Académie  des  Belles- Lettres  le  du  mois  dernier,  au 
fujet  des  cinq  clajjes  d'Académiciens  qui  fe  font  fuccejfivcment 
introduites  dans  cette  Compagnie,  indépendamment  des  trois  dont 
elle  étoit  originairement  compofée.  Sa  Majefé  a  parfaitement  fenti 
que  comme  ces  nouvelles  clajjes  ont  étéjorméts  fans  partir  d'aucun 
plan  fixe ,  il  ne  pouvoit  en  réfulter  que  des  incoméniens  également 
contraires  à  l'avantage  de  l'Académie  &  an  progrès  des  Lettres; 
ir  qu'il  et  oit  important  de  les  prévenir  en  donnant  une  forme 
invariable  à  l'Académie,  &  lui  confervant  cependant  les  moyens 
d'entretenir  toutes  les  Lorrefpondances  quelle  jugera  néccjjaires. 
C'efl  à  quoi  Elle  a  pourvu  par  un  règlement  qui  efi  entièrement 
relatif  aux  vues  de  l'Académie,  &  qui  doit  être  pour  cette  Com- 
pagnie une  marque  de  la  proteâbn  particulière  dent  Sa  Majiflé 
l'honore.  J'ai  l'honneur  de  vous  envoyer  ce  règlement ,  parce  qu'il 
convient  que  ce  foit  par  vos  mains  que  l'Académie  le  reçoive. 
Je  fuis  avec  un  parfait  attachement,  Monfieur,  votre  très -humble 
&  très-obeiffant  ferviteur. 

Signé  M..  P.  DE  VOYER  d'ArGENSON* 

Aiij 


6       Histoire  de  l'Académie  Royale 

Copie  du  Règlement  énoncé  dans  la  Lettre  précédente. 

DE    PAR    LE  ROI. 

Sa  Majesté  s  étant  fait  rendre  compte  de  i  état  actuel  de 
fon  Académie  des  Inlcriptions  &  Belles-Lettres,  Eiie  a  reconnu 
qu'indépendamment  des  trois  dalles  d'Académiciens  qui  com- 
posent le  corps  de  cette  Compagnie  dans  (on  inflitulion,  ii 
s'y  en  eft  formé  cinq  nouvelles,  parce  que  la  nécelfité  d'établir 
des  conelpondances ,  ou  d'autres  motifs  ont  engagé,  dans  les 
occafions  qui  s'en  font  préfentées,  à  admettre,  à  différais  titres, 
des  regnicoles  non  domiciliés  à  Paris,  ou  même  des  Etrangers, 
iàns  qu'il  y  ait  eu  julqu'ici  de  plan  fixe  pour  ces  admiffions, 
ni  de  règles  pour  en  déterminer  le  nombre  ou  les  prérogatives. 
Et  Sa  Majelté  voulant  prévenir,  fuivant  le  vœu  de  l'Académie, 
les  inconvéniens  qui  peuvent  naître  dune  pareille  confufion , 
donner  une  forme  (table  à  l'Académie,  &  lui  conferver  ai 
même  temps  les  moyens  d'entretenir  des  correfpondances 
utiles  aux  progrès  des  Lettres;  Elle  a  ordonné  &  ordonne 
ce  qui  fuit. 

Article  I. 

Le  corps  de  l'Académie  Royale  des  Infcriptions  &  Belles- 
Lettres  fera  toujours  compofé,  comme  par  le  padè',  de  qua- 
rante Académiciens  diftingués  en  trois  clalîcs,  lavoir,  de  dix 
Honoraires,  de  dix  Paifionnaires  6c  de  vingt  Auociés, 

I  L 

Les  cinq  autres  cïaflês  qui  s'y  font  (ûcceflivemait  intro- 
duites, fous  les  titres  d'Honoraires-Etrangers,  de  Correlpon- 
dans- Honoraires,  d'Afiociés- Libres,  d'At1bciés-Correfîx>ndaiis 
&  de  Correlpondans-Etrangers,  feront  &  demeureront  éteintes 
&  fupprimées  pour  l'avenir;  &  il  leur  fera  lûbftitué  une  feule 
&  unique  dalle  de  douze  Académiciens  libres,  dont  quatre 
ièront  regnicoles,  non  domiciliés  à  Paris,  &  huit  Etrangas. 

I  I  L 

Le  rang  de  ces  nouveaux  Académiciens  fera  réglé  entre 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  7 

eux  par  l'ancienneté  de  leur  réception,  fans  difiinclion  d'âge, 
d'état,  de  qualité,  ni  de  demeure. 

1  V. 

Lorsqu'ils  aflifteront  aux  aflèmbîées  de  l'Académie,  ils 
prendront  place  fur  le  banc  des  Penfionnaires  &  des  Aflociés: 
&  dans  le  cas  où  il  fe  trouverait  rempli,  ils  pourront  fe  placer 
dans  l'intérieur,  près  de  la  table  de  marbre. 

V. 

To  u  te  voix  leur  fera  interdite,  lôit  dans  les  élections,  lôit 
dans  les  affaires  de  l'Académie,  &  ceux  même  d'entre  eux 
qui  viendront  à  Paris  pour  y  fixer  leur  demeure,  perdront 
dès  Fmftara  de  leur  établiflèment  la  place  qu'ils  occupoient 
dans  l'Académie,  fans  elpérance  de  retour. 

V  I. 

L'Académie  pourra  cependant,  à  l'exemple  de  ce  qui 
s'eft  toujours  pratiqué  dans  l'Académie  Royale  des  Sciences, 
délivrer  des  lettres  de  fimple  correfpondaiice,  qui  ne  donneront 
à  ceux  qui  les  obtiendront,  ni  Je  titre  d'Académicien,  m  même 
le  droit  de  féance  dans  les  aiTemblées. 

V  I  I. 

La  formation  de  la  nouvelle  claflè  créée  ci  deflûs,  ne  devant 
avoir  lieu  qu'à  mefîire  que  les  autres  /éteindront,  tous  ceux 
qui  font  actuellement  agrégés  à  l'Académie,  iôus  quelque  titre 
que  ce  lôit,  demeureront  en  poffefTion  de  leurs  titres,  à  moîirs 

2u'ils  n'y  renoncent  volontairement  pour  entrer  dans  les  vues 
e  l'Académie. 

V  I  ï  I. 

Nul  (feux  ne  pourra  à  l'avenir  prétendre  à  donner  là  voix 
dans  les  aflèmbîées  de  l'Académie,  dans  quelque  cas  &  fous 
quelque  prétexte  que  ce  fôiu.Sa  Majefté  excepte  toutefois  de 
cette  di/jxrfition  le  fieur  préfident  de  Noinviile,  qui  en  confèr- 
vant  ù  qualité  d'Aflocié-Libre,  qu'il  aobtenue  comme  fondateur 
du  prix  Littéraire,  continuera  de  jouir  de  toutes  les  prérogatives 
qui  y  lônt  attachées,  &  nommément  du  droit  de  fuffrage. 


8       Histoire  de  l'Académie  Royale 

I  X. 

Veut  &  ordonne  Sa  Majefté  que  le  préfent  Règlement 
.  Ibit  garde  &  oblêrvé  dans  tout  ion  contenu ,  &  qu'afin  qu'on 
ne  puilîè  en  prétendre  caulê  d'ignorance,  il  /oit  lu  dans  une 
allèmblée  générale  de  l'Académie,  qui  lera  convoquée  à  cet 
effet,  &  inléré  enlûite  dans  lès  regiftres,  pour  y  avoir  recours 
toutes  les  fois  qu'il  en  lêra  beloin.  Fait  à  Verlailles,  le  neuf 
Mai  mil  iêpt  cent  cinquante.  Signe  LOUIS  Et  plus  bas, 

M.  P.  DE  VOYER  D'ARGENSON. 

On  voit  qu'en  conlequence  de  ce  nouveau  Règlement, 
l' Académie  doit  être  à  l'avenir  compo/èe  de  quatre  clafîes, 
dont  la  dernière  efl  également  ouverte  aux  Etrangers  6*c  aux 
regnicoles,  lous  le  titre  d'Académiciens-Libres. 

I L  nous  refle  à  rendre  compte  des  fùjets  de  Prix  donnés 
pendant  les  années  1749,  1750,  175  1. 

Le  fujet  du  Prix  pour  l'année  1 740 ,  étoit  :  L'état  des 
Sciences  en  France  fous  le  règne  de  Louis  XI. 

Le  Prix  fut  remporté  par  M.  l'abbé  de  Gualèo,  Membre 
de  l'Académie  de  Cortone,  auteur  des  pièces  couronnées  en 
1746  &  1747. 

L'Académie  propolâ,  pour  le  fujet  du  Prix  de  I  année  1750; 
J'examen  de  la  queltion  iuivante:  Quelle  fut  l'autorité  du  Sénat 
Romain  fur  les  colonies  Romaines,  comparée  avec  l'autorité  des 
métropoles  Grecques  fur  leurs  colonies  ! 

La  pièce  à  laquelle  le  Prix  fut  adjugé  a  pour  auteur  M.  l'abbé 
CaHier,  Bachelier  en  Théologie. 

Le  fujet  propole  pour  le  prix  de  l'année  1 7  5  1 ,  confiftoit 
à  examiner:  Quelle  a  été  parmi  les  hommes  l'origine  de  l' Apo- 
logie judiciaire!  Qifcls  furent,  chei  les  différais  peuples  de 
l'Antiquité,  les  principes  de  cette  prétendue  Science!  Quels  en  ont 
été  les  progrès  jufquà  la  mort  de  Jules  Céfar!  Et  quel  rapport 
on  luifuppofoit  avec  les  affaires  publiques  &  particulières. 

Le  Prix  a  encore  été  remporté  par  M.  l'abbé  Carlier. 

CHANGEMENT 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  o 

CHANGE  MENS  arrhes  dans  la  Lifte  des 
Académiciens,  depuis  Vannée  J74?,  jufques  & 
compris  iy$  /. 

En  MDCCXLIX. 

M.  le  Cardinal  de  Rohan,  Académicien-Honoraire,  mou- 
rut, &  fut  remplace  par  M.  le  comte  d'Argenfon,  qui  étoit 
déjà  fûrnuméraire  dans  cette  clafîë. 

M.  Otter,  mort  l'année  précédente,  eut  pour  fucceflêur, 
dans  la  clatfe  des  Aflôciés,  M.  Capperonnier  ,  ProfefTeur  en 
langue  Grecque  au  collège  Royal. 

M.  Fréret,  Penfionnaire,  Secrétaire  perpétuel  &  Trélôrier 
de  l'Académie  mourut;  M.  Bonamy  fut  élu  Penfionnaire  à 
fa  place,  &  M.  de  Bougainville ,  Afibcjé,  lui  fuccéda  dans 
celle  de  Secrétaire  perpétuel  &  de  Ti  éforier. 

La  place  d'Afibcié,  vacante  par  la  promotion  de  M.  Bonamy, 
a  été  remplie  par  M.  Ménard. 

Le  décès  de  M.  d'Egly,  Aflbcié,  fit  encore  vaquer  une 
place  à  l'Académie;  M.  Bénin  de  Blagny,  Tréforier  général 
des  parties  caluelles,  a  été  nommé  pour  la  remplir. 

Dans  le  cours  de  la  même  année  M.  le  Baron  de  ZuHauben , 
M.  Peyflônel,  conful  de  Fonce  à  Smyme,  M.  l'abbé  de 
Gua/co  &  M.  Askew,  de  la  Société  Royale  de  Londres,  ont  été 
nommés  Aiîbcies-Libres  de  l'Académie,  fous  difTérens  titres. 

En    M  D  C  C  L  I. 

L'Académie  a  perdu  M.  Turgot,  Confeiiler  d'Etat  6k  l'un 
de  fes  Honoraires:  il  a  été  remplacé  par  M.  Bignon,  Bibliothé- 
caire du  Roi,  &  l'un  des  quarante  de  l'Académie  Francoilè. 

Nous  terminerons  cet  article  hiftorique  par  une  lifte  des  ' 
Académiciens  qui  formoient  la  Compagnie  à  la  fin  de  17  5  1. 
Comme  elle  nous  paraît  néceflàire  pour  renouveler  de  temps 
en  temps  le  tableau  de  l'Académie,  nous  croyons  à  propos  de 
la  répéter  déformais  de  dix  en  dix  tomes,  en  la  mettant  à  la  tête 
du  volume  qui  fûivra  immédiatement  chaque  volume  des  tables, 
Hifl.  Tome  XXI  11.  B 


jo     Histoire  de  l'Académie  Royale 

L ISTE  de  l'Académie  Royale  des  Infcriptions  if 
Belles -Lettres,  en  ty^i. 

ACADEMICIENS-HONORAIRES* 

Mejfieurs, 

173 2.  Paul-Hippolyte  de  Beauvilliers,  Duc  de 
S.1  Aignan,  Pair  de  France,  Chevalier  des  Ordres  du  Roi, 
&  l'un  des  quarante  de  i' Académie  Françoi/ê. 

1733.  René- Louis  de  Voyer  de  Paulmy,  Marquis 
ci^Argenlbn ,  Miniftrc  d'Etat,  Commandeur  &  Grand-Croix 
de  l'Ordre  Royal  &  Militaire  de  S.1  Louis. 

1736.  Jean-Frédéric  Phelypeaux,  Comte  de 
Maurepas^  Miniftre  d'Etat,  Honoraire  de  l'Académie  des 
Sciences. 

174.1.  Jean -François  Boyer,  ancien  Evêque  de 
Mirepoix,  ci -devant  précepteur  de  M.8r  le  Dauphin,  l'un 
des  quarante  de  l'Académie  Françoi/è,  &  Honoraire  de  celle 
des  Sciences. 

1741.  Anne-Claude-Philippe  de  Thubieres  de 
Grimoard  de  Pestel  de  Lévy  ,  Comte  de  Caylus , 
Marquis  de  Sternay,  Baron  de  Braniâc,  Corilêiller  né  d'hon- 
neur au  Parlement  de  Toulouiê,  Honoraire  de  l'Académie 
Royale  de  Peinture  &  de  Sculpture. 

1743.  Henri  -  Charles  Arnaud  de  Pomponne; 
Chancelier  des  Ordres  du  Roi,  Doyen  du  Conlêil,  Abbé 
de  S.1  Médard  de  Soiflbns. 

1743.  Chrétien-Guillaume  de  Lamoignon, 
Préfident  à  Mortier  Honoraire,  Commandeur  &  Grand- 
Croix  de  l'Ordre  Royal  &  Militaire  de  S.*  Louis. 

1744.  Louis-Jules-Barbon  Mazarini  Mancinj; 
Duc  de  Nivemois  &  Donziois,  Pair  de  France,  Grand 
d'Efpagne  de  la  première  Clarté,  Prince  du  S.'  Empire, 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  i  r 
Noble  Vénitien,  Chevalier  des  Ordres  du  Roi,  &  l'un  des 
quarante  de  i' Académie  Françoilè. 

1749.  Marc-Pierre  de  Voyer  de  Paulmy,  Comte 
<FArgenlon,  Miniftre  &  Secrétaire  d'Etat,  Commandeur  & 
Grand-Croix  de  l'Ordre  Royal  &  Militaire  de  S.1  Louis,  Grand- 
Maître  &  Surintendant  général  des  courriers,  portes  &  relais 
de  France,  &  Honoraire  de  l'Académie  Royale  des  Sciences. 

175  1.  Armand-Jérôme  Bicnon,  Conlèiller  du 
Roi  en  lès  Conlèils,  Maître  des  Requêtes  ordinaire  de  (on 
Hôtel,  Bibliothécaire  du  Roi,  &  l'un  des  quarante  de  l'Aca- 
démie Françoilè. 

PENSIONNAIRES. 

Mejfieurs , 

1705.  Claude  Gros  de  Boze,  garde  des  Médailles 
du  cabinet  du  Roi,  Intendant  des  devifes  des  édifices  Royaux, 
ancien  Secrétaire  perpétuel  de  l'Académie,  &  l'un  des  qua- 
rante de  l'Académie  Françoilè. 

171 1.  Elie  Blanchard. 

171 1.  Jacques  Hardion,  garde  des  livres  du  cabinet 
du  Roi,  &  l'un  des  quarante  de  l'Académie  Françoilè. 

17 14.  Louis-François  de  Fontenu,  Docteur  en 
Théologie. 

171  5.  Claude  Sallier,  l'un  des  quarante  de  l'Aca- 
démie Françoilè,  de  la  Société  Royale  de  Londres  &  de 
l'Académie  de  Berlin ,  Profeflèur  Royal  pour  l'Hébreu ,  & 
garde  de  la  Bibliothèque  du  Roi. 

17 17.  Camille  Falconet,  Doéleuren  Médecine  de 
la  Faculté  de  Paris,  &  Médecin  confuitant  du  Roi. 

1722.  Etienne  Laureault  de  Fonce  magne,  l'un 
des  quarante  de  l'Académie  Françoilè. 

1722.  Denys-François  Secousse,  ancien  Avocat 
en  Parlement. 

Bij 


12      Histoire  de  l'Académie  Royale 

1724-  Jean-Baptiste  de  la  Curne  deS.tb  Palaye^ 

1727.  Pierre  Nicolas  Bonamy,  Hiftoriographe  de 
la  ville  de  Paris. 

1746.  Jean -Pierre  de  Boug  ain  ville  ,  Secrétaire 
perpétuel  &  Tréfbrier  de  l'Académie,  Aûocié  de  l'Académie 
de  Cortone, 

173  6".  M.  Edme  Bouchardon,  de  rAcadémie  Royale 
tîe  Peinture  &  Sculpture ,  Sculpteur  ordinaire  du  Roi,  Deffi- 
nateur  de  l'Académie. 

PENSIONNAIRE-VETERAN. 

1710.  M.  Louis  Racine. 

ASSOCIES. 

Meffieurs, 

1727.  René  Vatry,  Piofeneur  Royal  en  langue  Grec- 
que, &  In/pecleur  du  collège  Royal. 

172p.  Louis  de  la  Nauze,  de  la  Société  Royale  de 
Londres. 

1733.  Jean- François  du  Resnel,  Abbé  de 
Sept- fontaines,  iun  des  quarante  de  l'Académie  Françoifê; 

1735.  François  Geinoz. 

1737.  Guillaume  Nicolay^ 

173  8.  Anicet  Melot,  garde  de  la  Bibliothèque  du  Roi. 

1739.  Charles  Duclos,  Hifloriographe  de  France, 
&  l'un  des  quarante  de  l'Académie  Françoifê. 

1740.  Jean  Lebeuf,  Chanoine  &  Sous-Chantre  delà 
Cathédrale  d'Auxerre.- 

1742.  Jean-Philippe-René  de  la  Bléterie,. 
Profeneur  d'éloquence  au  collège  Royal. 


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- 


des  Inscriptions  et  Belles -Lettres*  jy. 

1743.  Pierre-Alexandre  L£vesque  de  la 
Ravaliere. 

ï744.  Augustin  Belley,  Prêtre,  Licentié  de  la  faculté 
de  Théologie  de  Paris,  Secrétaire  ordinaire  de  AU'  le  Duc 
d'Orléans. 

1744.  Jean-Basile-Paschal  Fenel,  Chanoine  de 
legliiê  Métropolitaine  de  Sens. 

1746.  Joseph-Balthazar  Gibert,  Avocat  au 
Parlement 

1747.  Jean-Pierre  Tercier,  premier  Commis  des 
affaires  étrangères. 

1747.  Jean-Jacques  Barthélémy,  Prieur  de 
Courçay. 

1748.  Charles  Lebeau,  Profeflêur  d'éloquence  en 
l'Umverlité  de  Paris  &  au  collège  Royal. 

1749.  Jean  Capperonnier,  Profeflèur Royaf en 
langue  Grecque. 

174p.  Léon  Ménard,  Conlêiller  au  Préfidial  de 
Nîmes. 

1749.  Auguste-Louis  Bertin  de  BLAGNY,Tréiôrie* 
général  des  parties  calùelles. 

ASSOCIES-VETERANS. 
Mejficurs  , 

1701.  Bernard  de  Fontenelle,  Doyen  de 
^Académie  Françoife,  ancien  Secrétaire  perpétuel  de  l'Aca- 
démie des  Sciences,  de  la  Société  Royale  de  Londres,  &  de 
l'Académie  de  Berlin. 

1706.  Nicolas  Boindin,  Procureur  du  Roi  au  bureau* 
des  Fimnces  de  la  généralité  de  Paris. 

1728.  Etienne  de  Canaylv 

Biij 


14  Histoire  de  l'Académie  Royale,  5cc 
ASSOCIE- LIBRE. 

1733.  M.  Jacques-Blrnard  Durey  deNoinville, 
ancien  Maître  des  Requêtes,  &  Préfident-Honoraire  du  grand 
ConfeiL 

ASSOCIES-CORRESPONDANS-HONORAIRES. 
Meffîeurs , 

1736.  Bon,  ancien  premier  Préfident  de  la  Chambre 
-des  Comptes  &  Cour  des  Aides  de  Montpellier. 

1743.  Venuti,  ancien  Abbé  de  Clérac. 

1746.  De  Brosses,  Préfident  à  Mortier  du  Parlement 
de  Dijon. 

1749.  Le  Baron  de  Zurlauben,  Capitaine  au  Régi- 
ment  des  Gardes -Suifles,  &  Brigadier  des  Armées  du  RoL 

ACADEMICIENS-LIBRES. 

Mejfieurs, 

1729.  Schoepflin,  Hiftoriographedu  Roi  & Profefleur 
d'Hiftoire. 

1749.  Peyssonel,  Confùl  de  France  à  Smyme. 
1749.  Askew,  de  ia  Société  Royale  de  Londres. 
HONORAIRES- ETRANGER  S. 
Mejfieurs  , 

1734.  Le  Marquis  Maffey. 

1743.  Le  Cardinal  Quirini,  Evêque  de  Brelch,  & 
Bibliothécaire  du  Vatican. 

1745.  Le  Comte  de  Ciantar. 

1 749.  L'Abbé  de  Guasco,  de  l'Académie  de  Cortone. 


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HISTOIRE 

DES 

OUVRAGES 

D  E 

L'ACADEMIE  ROYALE 

DES  INSCRIPTIONS 

E  T 

BELLES-LETTRES. 


REFLEXIONS 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  17 
REFLEXIONS  GENERALES 

SUR    LA  NATURE 

DE  LA  RELIGION  DES  GRECS, 
Et  fur  l*idée  qu'on  doit  fe  former  de  leur  Mythologie. 

L'Etude  de  la  mythologie  Grecque  &  la  connoiflànce 
au  moins  fuperfîcielle  de  ces  fiction*  lâns  nombre,  qu'on 
regarde  comme l'hiftoire  des  temps  héroïques,  eft  néceflàire 
aux  Poètes ,  aux  Peintres ,  &  généralement  à  tous  ceux  dont 
l'objet  eft  d'embellir  la  Nature  &  de  plaire  à  l'imagination. 
La  Fable  eft  le  patrimoine  des  Arts  ;  c'eft  une  fource  inépui-  • 
lâble  d'idées  ingénieurs,  d'images  riantes,  de  iûjets  intéreflàns, 
d'allégories,  d'emblèmes,  dont  l'ufàge  plus  ou  moins  heureux 
dépend  du  goût  6c  du  génie.  Tout  agit,  tout  refpire  dans  ce 
monde  enchanté,  où  les  êtres  intellectuels  ont  des  corps,  où 
les  êtres  matériels  (ont  animés,  où  les  campagnes ,  les  forêts, 
les  Heuves,  les  élémens  ont  leurs  divinités  particulières.  Per- 
ionnages  chimériques  ;  mais  le  rôle  qu'ils  jouent  dans  les 
ouvrages  des  anciens  Poètes,  &  les  fréquentes  allufions  des 
Poètes  modernes ,  les  ont  prefque  réalifês  pour  nous.  Nos  yeux 
y  /ont  familiarifes  au  point  que  nous  avons  peine  à  les  regarder 
comme  des  êtres  imaginaires.  On  lé  perfuade  que  leur  hiftoire 
eft  le  tableau  défiguré  des  évènemens  du  premier  âge  :  on 
veut  y  trouver  une  fuite,  une  liaifôn,  une  vrai-fêmblance  quelle 
n'a  pas.  La  Critique  croit  faire  afîez  de  dépouiller  les  faits 
de  cette  efpèce  d'un  merveilleux  fbuvent  abfùrde,  &  d'en 
lâcrifier  les  détails  pour  en  confêrver  le  fonds.  Il  lui  fûftit 
d'avoir  réduit  les  Dieux  au  fimple  rang  de  héros,  &  les  héros 
au  rang  des  hommes,  pour  fe  croire  en  droit  de  défendre 
leur  exiftence,  quoiqu'il  foit  aile  de  prouver  que  de  tous  les 
Dieux  du  paganifme,  Hercule,  Caltor  çk  Pollux  font  les 
H$.  Tome  XXI IL  C 


18  Histoire  de  l'Académie  Royale 
feuls  qui  aient  été  véritablement  des  hommes.  Evhémère, 
auteur  de  celte  hypothèfe,  qui  fippoit  les  fondemens  de  la 
religion  populaire  en  paroifîànt  l'expliquer,  eut  dans  l'antiquité 
même  un  grand  nombre  de  partifàns  ;  &  la  foule  des  mo- 
dernes s'eft  rangée  de  (on  avis.  Prefque  tous  njs  Mythologiftes, 
peu  d'accord  entre  eux  à  l'égard  des  explications  de  détail,  le 
réunirent  en  fiveur  d'un  principe  que  la  plupart  fuppofent 
comme  inconteftable.  C'cft  le  point  commun  d'où  ils  partent; 
&  leurs  (yftèmes,  malgré  les  contrariétés  qui  les  diftinguent, 
font  tous  des  édifices  conitruits  fur  la  même  ba(ê ,  avec  les 
mêmes  matériaux  combinés  différemment.  Par- tout  on  voit 
dominer  l'Evhéméiifme,  commenté  d'une  manière  plus  ou 
moins  plaulible. 

11  faut  avouer  que  cette  réduction  du  merveilleux  au 
naturel  efl  une  des  clefs  de  la  mythologie  Grecque;  mais 
cette  clef  n'eft  ni  la  feule,  ni  la  plus  importante.  Les  Grecs, 
'  dit  Strabon ,  étoient  dans  l'ufâge  de  propofer  fous  l'enveloppe 
des  fables  6c  des  allégories,  les  idées  qu'ils  avoient,  non 
feulement  fur  la  Phyfique  &  fur  les  autres  objets  relatifs  à  la 
Nature  &.  à  la  Philofophie,  mais  encore  fur  les  faits  de  leur 
ancienne  Hiftoire. 

Ce  paflige  indique  une  différence  efîèntielle  entre  les  di- 
verfes  efpcces  de  fictions  qui  formoient  le  corps  de  la  Fable. 
Il  en  réfulte  que  les  unes  avoient  rapport  à  la  phyfique  géné- 
rale ;  que  les  autres  exprimoient  des  idées  métaphyliques  par 
des  images  fênfibles;  que  plufieurs  enfin  confervoient  quelques 
traces  îles  premières  traditions.  Celles  de  cette  troifième  clafîè 
étoient  les  feules  hiftoriques;  &  ce  (ont  les  feules  qu'il  foit 
permis  à  la  faine  Critique  de  lier  avec  les  faits  connus  des  temps 
poftérieurs.  Elle  peut  &  doit  y  rétablir  l'ordre,  y  chercher 
un  enchaînement  conforme  à  ce  que  nous  lavons  de  certain 
ou  de  vrai- femblable  fer  l'origine  &  le  mélange  des  peuples, 
en  dégager  le  fonds  des  circorrflances  étrangères  qui  l'ont  déna- 
turé d'âge  en  âge;  lenvifager,  en  un  mot,  comme  une  intro- 
duction à  l'hiftoire  de  l'antiquité.  Les  ficlions  de  cette  claflè 
ont  un  caractère  propre,  qui  les  diflingue  de  celles  dont  le 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres,  19 
Tonds  efl  myflagogîque  ou  philofophique.  Ces  dernières 
alTeinblage  confits  de  merveilles  &  dabfurdités,  doivent  être 
reléguées  dans  le  cahos  d'où  l 'efprit  de  fyftème  a  prétendu 
vainement  les  tirer.  Elles  peuvent  de  là  fournir  aux  Poètes 
des  images  &  des  allégories.  D'ailleurs  le  fjxxtacle  qu'elles 
offrent  à  nos  réflexions,  tout  étrange  qu'il  eft,  nous  inflruit 
par  la  bizarrerie  même.  On  y  fuit  la  marche  de  l'efprit  humain; 
on  y  découvre  la  trempe  du  génie  national  des  Grecs.  Ils 
eurent  l'art  d'imaginer,  le  talent  de  peindre  &  le  bonheur  de 
fentir;  mais  par  un  amour  déréglé  d'eux-mêmes  &  du  mer- 
veilleux, ils  abusèrent  de  ces  heureux  dons  de  la  Nature.  Vains, 
légers,  voluptueux  &  crédules,  ils  adoptèrent  aux  dépens  des 
mœurs  8c  de  la  raifbn,  tout  ce  qui  pouvoit  autorifèr  la  licence, 
flatter  l'orgueil,  &  donner  carrière  aux  fpéculations  méta- 
phyfiques.  La  nature  du  polythéifme,  tolérant  par  eflênce, 
permettoit  l'introduction  des  cultes  éuangers  ;  &  bien -tôt 
ces  cultes  naturalifes  dans  la  Grèce  s'incorporoient  aux  rites 
anciens.  Les  dogmes  &  les  ufâges  confondus  enfêmble,  for- 
moient  un  tout  dont  les  parties  originairement  peu  d'accord 
entre  elles,  n'éteient  parvenues  à  fê  concilier  qu'à  force  d'expli- 
cations 6V  de  changemens  faits  de  part  &  d'autre.  Les  com- 
binaifons  par-tout  arbimiires  &  fufceptibles  de  variétés  fàns 
nombre  fê  diverfifloient ,  fê  multiplioient  à  l'infini  fuivant 
les  lieux,  les  circonftances  &  les  intérêts.  Les  révolutions 
fucceffivement  arrivées  dans  les  différentes  contrées  de  la  Grèce, 
Je  mélange  de  les  habitans,  la  diverfité  de  leur  origine,  leur 
commerce  avec  les  Nations  étrangères,  l'ignorance  du  peuple, 
le  fanatifme  &.  la  fourberie  des  Prêtres,  la  fubtilité  des  Méta- 
phyficiens,  le  caprice  des  Poètes,  les  méprifês  des  étymologiftes, 
l'hyperbole  fi  familière  aux  enthoufiafles  de  toute  efpèce,  la 
fingularité  des  cérémonies,  le  fêcret  des  my  Itères,  l'illufîon  des 
prefliges ,  tout  influoit  à  l'envi  fur  le  fonds ,  fur  la  forme , 
fur  toutes  les  branches  de  la  Mythologie.  C'étoit  un  champ 
vague,  mais  immenlê  6k  fertile,  ouvert  indifféremment  à 
tous,  que  chacun  s'approprioit,  où  chacun  prenoit  &  fbn  gré 
l'eflôr,  fans  fubordination ,  fins  concert,  fans  cette  intelligence 

Cij 


20  Histoire  de  l'Académie  Royale 
mutuelle  qui  produit  l'uniformité.  Chaque  pays,  chaque  terri- 
toire a  voit  (es  Dieux,  lès  erreurs,  lés  pratiques  religieulès, 
coriime  lès  loix  &  lès  coutumes.  .La  môme  divinité  changeoit 
de  noms,  d'attributs ,  de  fonctions  en  changeant  de  temple;  elle 
perdoit  dans  une  ville  ce  qu'elle  avoit  ulurpé  dans  une  autre. 
Tant  d'opinions  diverlês  en  circulant  de  lieux  en  lieux,  en  le 
perpétuant  de  fiècles  en  ficelés,  s'entre-choquoient,  le  mêloient, 
iê  leparoient  enfui  te  pour  lé  rejoindre  plus  loin;  &  tantôt  alliées  p 
tantôt  contraires,  elles  s'arrangeoient  réciproquement  de  mille 
&  mille  façons  différentes  :  comme  la  multitude  des  atomes 
éparlè  d  ;ns  le  vuide  le  diftribue,  fuivant  Epicure,  en  corps 
de  toute  efpèce,  compofés,  organilcs,  détruits  par  le  halard. 

Ce  tableau ,  dont  il  (êroit  aile  de  juftifier  chaque  trait  par 
une  multitude  d'exemples,  furfit  pour  montrer  qu'on  ne  doit 
pas,  à  beaucoup  près,  traiter  la  Mythologie  comme  l'Hiftoire; 
que  prétendre  y  trouver  par -tout  des  fûts,  &  des  faits  liés 
enlêmble  &  revêtus  de  circonftances  vrai-lèmblables,  ce  lêroit 
fubllituer  un  nouveau  lyftème  hiftorique  à  celui  que  nous  ont 
tranlmis,  fur  le  premier  âge  de  la  Grèce,  des  Ecrivains  tel* 
u'Hérodote  &  Thucydide,  témoins  plus  croyables,  lorlqu'ils 
épolênt  des  antiquités  de  leur  Nation,  que  des  Mythologues 
modernes  à  leur  égard,  compilateurs  lans  critique  &  lans  goût, 
ou  même  que  des  Poètes  dont  le  privilège  eft  de  feindre  lans 
avoir  l'intention  de  tromper. 

La  Fable  n'eft  point  un  tout  compofé  de  prties  corref 
pondantes:  c'eft  un  corps  informe,  irrégulier,  mais  agréable 
dans  les  détails;  c'eft  le  mélange  confus  des  longes  de  l'imagi- 
nation, des  rêves  de  la  philolôphie,  &  des  débris  de  l'an- 
cienne hiftoire.  L'anaiylê  en  eft  impolfible  :  du  moins  ne  par- 
viendra-t-on  jamais  à  une  décompofition  allez  lavante  pour 
être  en  état  de  démêler  l'origine  de  chaque  fiction,  moins 
encore  celle  de  tous  les  détails  dont  chaque  fiction  eft  1  auem- 
blage.  La  Théogonie  d'Héfiode  &  d'Homère  eft  le  fonds  fur 
lequel  ont  travaillé  depuis  tous  les  Théologiens  du  paganifme, 
e'eft-à-diie  les  Prêtres,  les  Poètes  &  les  Philofophes.  Mais 
à  force  de  fui  charger  ce  fonds,  &  de  le  défigurer  même  en 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  21 
Fembeliiflànt ,  ils  l'ont  rendu  méconnoiflàble  ;  &  faute  de 
monumens,  nous  ne  pouvons  déterminer  avec  précifion  ce 
que  la  Fable  doit  à  tel  ou  tel  Poëte  en  particulier;  ce  qui 
en  appartient  à  tel  ou  tel  peuple,  à  t:lle  ou  telle  époque. 

Mais  ce  qu'on  entreprendrait  envain  par  rapport  à  fa 
Mythologie  entière,  peut  s'exécuter  avec  (ucccs  à  l'égard  de 
quelques  points  où  la  vérité  (ê  trouve  jointe  à  la  fable,  de 
manière  qu'on  peut  encoie  aujourd'hui  les  démêler  l  une  de 
l'autre.  Quelques  principes  fimples,  mais  lumineux,  nous  fer- 
vent à  diftinguer  l'hiftoire  des  Dieux  de  la  Grèce  d'avec  leur 
légende.  M.  Fréret,  qui,  dans  fes  recherches  fur  la  Mytho- 
logie, avoit  pour  but  principal  la  connoiflànce  des  antiquités 
hiftoriques,  ne  s'eft  jamais  écarté  de  ces  principes,  dont  il  a 
£iit  l'application  à  quelques-unes  des  opinions  religieulês  des 
Grecs.  Tei  eft  entre  autres  le  culte  de  Bacchus,  qui  fait  le  fujet 
d'une  de  lés  Diflêrtations  inierées  dans  ce  volume,  p.  242 
de  la  partie  des  Mémoires.  II  avoit  examiné  dans  le  même 
efprit  tout  ce  qui  concerne  les  Cyclopes,  les  dactyles  Idéens, 
les  Telchines ,  les  Curètes ,  les  Corybantes  &  les  Cabires. 
Avant  que  d'expolêr  fès  vues  fùr  chacun  de  ces  points,  qui 
feront  la  matière  d'autant  d'articles  fêparés,  dont  celui-ci  n'eft 
que  le  préliminaire,  nous  renvoyons  le  lecteur  à  ce  qu'il  dit 
Kir  le  tyftèmc  de  la  religion  Grecque  dans  le  Mémoire  que 
nous  venons  de  citer;  &  ce  que  nous  ajouterons  ici  n'en  fera 
que  le  fùpplément. 

Le  fyftème  de  la  Religion  a  changé  plufleurs  fois  dans  la 
Grèce.  Le  culte  des  anciennes  divinités  y  fut  comme  aboli 
pour  faire  place  à  celui  des  nouveaux  Dieux,  qui  le  rempte- 
çoient  à  l'info  d'eux -mènes  &  de  leurs  adorateurs ,  par  des 
échanges  &  des  ufurpations  réciproques.  L'hiftoire  de  ces 
changemens,  préfentée  fous  des  allégories,  &  chargée  de  cir- 
confiances  poétiques  ,  prit  inlênlîblement  la  forme  d'une 
hiftoire  des  Dieux  eux-mêmes,  confidérés  comme  des  Rois 
ou  comme  des  perfonnages  réels  qui  (ê  (croient  enlevés  tour 
à  tour  l'empire  de  l'Univers.  Telle  eft  l'idée  que  nous  donne 
la  Théogonie  d'Héfiode,  le  plus  ancien  monument  de  h 


n      Histoire  de  l'Académie  Royale 
tradition  religieulè  des  Grecs,  &  qui  fut,  avec  les  poê'mes 
d'Homère,  la  fource  de  toutes  leurs  opinions  théblogiques  ; 

HfoJ.  l.  u,  ({u  moins  c'eft  ainfi  que  l'envifigeoit  Hérodote,  qui  nous  allure 

"  que  les  ouvrages  attribués  à  des  poètes  plus  anciens  qu'Homère 

&  Héfiode ,  ont  été  compofes  dans  des  fièdes  poftérieurs. 

Cet  Hiftorien  établit  un  principe  qui  peut  donner  le  dé- 
nouement d'une  partie  des  difficultés  qu'on  rencontre  dans 

llid. c.  l'hifloire  de  la  religion  Grecque.  C'eft  que  le  culte  des  diffé- 
rentes divinités  ne  setant  jxis  établi  dans  un  fêul  6k  même 
temps  chez  les  Grecs,  on  a  pris  dans  la  fuite  les  diverlês  époques 
de  ces  étabiiiîêmens  fucceflifs  pour  celles  de  la  naifîànce  des 
divinités  mômes.  Il  eft  vrai  qu'Hérodote  attribue  cette  opinion 
aux  prêtres  Egyptiens  :  mais  c'eft  un  tour  qu'il  étoit  obligé 
de  prendre,  parce  qu'il  avoit  des  ménagemens  à  garder  avec 
ceux  pourlefquels  il  écrivoit.  On  ne  peut  douter  qu'il  n'adoptât 
lui-même  le  lèntiment  des  Prêtres  qu'il  faifoit  parler;  car  il 
ne  néglige  rien  pour  l'établir,  &  fur- tout  il  s'attache  à  /aire 
valoir  une  preuve  qui  paroît  décifive. 

Les  Grecs,  dit -il  en  lubftance,  adorent  trois  divinités  dont 
le  culte  leur  eft  venu  d'Egypte;  Bacchus,  qui  eft  le  même 
qu'Oliris,  Hercule  &  Pan.  De  la  nailïànce  de  Bacchus  au 
temps  où  j'écris  on  compte  mille  fôixante  ans  ;  de  celle 
d'Hercule  neuf  cens  ans  ;  &  feulement  huit  cens  de  celle  de 
Pan ,  qu'on  place  au  temps  de  la  guerre  de  Troie.  Mais  en 
Egypte  on  donne  des  époques  toutes  différentes  à  ces  trois 
divinités.  Pan  eft  le  plus  ancien,  &  ce  fut  un  des  huit  Dieux 

MiJ.  c.  jj.  qUi  régnèrent  d'abord  fur  l'Egypte.  Hercule  étoit  un  des  douze 
qui  fuccédèrent  aux  huit  de  la  première  clafîè,  6V  il  avoit 
précédé  le  règne  d'Amafis  de  dix-fèpt  mille  ans.  Bacchus  ou 
Ofiris  étoit  un  des  Dieux  de  la  troifième  clafîè  qui  régnèrent 
après  ceux  de  la  féconde;  on  le  fuppofôit  antérieur  de  quinze 
mille  ans  au  règne  d'Amafis.  Comment  eft -il  arrivé,  difbient 
les  prêtres  d'Egypte,  que  de  ces  trois  divinités  dont  nous 
avons  tranfinis  le  culte  aux  Grecs,  &  que  nous  adorions 
long -temps  avant  eux ,  celle  qu'ils  regardent  comme  la  pluç 

ancienne  /bit  la  plus  moderne  pour  nous?  Quelle  autre  raiibii 

1 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  23 
donner  de  ce  changement,  fi  ce  n'elt  que  les  Grecs  l'ont 
reçue  avant  les  autres;  qu'ils  ont  rapporté  le  temps  de  la 
nailiance  de  ces  Dieux  à  celui  de  leur  introduction  dans  la 
Grèce,  &  difjxjle  leur  généalogie  relativement  à  l'ordre  dans 
lequel  ils  commencèrent  à  les  connoître. 

Si  l'on  fuppolè,  avec  Hérodote  &  les  prêtres  Egyptiens, 
que  dans  le  fyftème  de  la  religion  Grecque  la  nailiance  des 
différentes  divinités  n'efl  que  l'établi  flêment  de  leur  culte  dans 
h  Grèce,  on  pourra  dire,  avec  beaucoup  de  probabilité,  que 
la  légende  de  ces  Dieux  eft  en  grande  partie  i'hiltoire  défigurée 
de  leur  établiflèment ,  &  la  peinture  allégorique  des  oblbcles 
que  leurs  Miniflres  éprouvèrent  d'abord.  C'eft  ainfi  qu'on 
expliquera  les  combats  d'Apollon  contre  Python ,  que  plufieurs 
anciens  ont  dit  n'être  pas  un  ferpent,  mais  un  prêtre  de  Thémis 
ou  de  la  Terre ,  ou  même  de  Saturne ,  qui  fut  tué  lorfqu'A- 
pollon  s'empara  de  Pytho  ou  de  Delphes.  La  cérémonie  qui 
retraçoit  ces  combats,  ce  meurtre,  &  l'expiation  à  laquelle  le 
meurtrier  avoit  eu  recours,  s'explique  dans  la  même  hypothèfè, 
qui  n'en;  pas  moins  propre  à  rendre  railon  des  combats  de 
Bacdws  contre  Lycurgue,  ainfi  que  de  lès  guerres  avec  Perlée. 

La  reb'gion  Grecque  le  réduit  à  trois  points.  On  y  découvre 
i.'un  fonds  théokgique  relatif  à  une cofmogonie  religieufe,  qui 
fous  de  bizarres  allégories ,  renfermoit  une  efpèce  de  lyflème  lùr 
l'origine  du  monde,  fur  la  matière,  enfin  fur  les  difTérens  ordres 
d'Intelligences  qui  avoient  donné  l'être  ou  la  forme  à  l'Univers  : 
jy/lème  emprunté  de  l'Egypte  ou  de  la  Phénicie,  mais  défiguré 
par  les  additions  des  |x>ëtes  Grecs.  2/  On  y  voit  ITliftoire  de 
1  établiflèment  des  Dieux  étrangers  dans  la  Grèce;  hiftoire 
traduite  en  fables,  dont  les  auteurs  prétendirent  apparem- 
ment reprélênter  en  flyle  figuré  les  facilités  &  les  obftacles 
qu'avoient  rencontrés  les  miniflres  des  nouveaux  Dieux,  6v 
donnèrent  leurs  fictions  pour  des  aventures  arrivées  aux  Dieux 
mêmes.  3.0  Enfin  on  y  retrouve  une  defeription  allégorique 
des  arts  &  des  ulâges  utiles  portés  dans  la  Grèce  par  les  mi-  ' 
niflres  &  les  propagateurs  de  ces  non  veaux  cultes,  &  qui  le 
trou  voient  en  quelque  façon  liés  avec  ces  cultes  mêmes.  Tels 


14     Histoire  de  l'Académie  Royale 
étoient  l'art  de  fondre  5c  de  travailler  les  métaux,  de  tiflèrles 
utoffes ,  de  former  8c  de  nourrir  les  troupeaux ,  de  Cerner  les 
grains,  de  cultiver  &  deprovigner  l'olivier,  détailler  la  vigne 
&  de  faire  du  vin. 

M.  Fréret  ramène  à  ces  trois  points  tout  ce  qui  le  pafîôit 
dans  les  différens  myftères  ,  particuliers  à  certains  temples 
fameux  où  l'ancienne  religion  avoit,  à  l'abri  du  lêcret,  prélêrvé 
la  {implicite  primitive  du  mélange  contagieux  des  idées  popu- 
laires. Il  y  rapporte  aufïï  tous  les  détails  qui  le  UÊnt  dans  les 
anciens  poètes;  &  par  ce  nom  d'anciens  il  ne  défigne  que  les 
pères  de  la  poelîe  :  car  ceux  qui  font  venus  depuis  ont  ajoute 
beaucoup  de  fables  qu'on  ne  peut  lier  ni  avec  la  tradition 
primordiale ,  ni  avec  les  dogmes  fondamentaux. 
Smà.  L  x,  Strabon  remarque  que  les  allégories  imaginées  dans  difTérens 
?'  i7i~  pays  fur  l'hiftoire  de  chaque  divinité,  avoient  un  objet  à  peu 
près  le  même  par-tout;  mais  qu'elles  varioient  tellement  dans 
les  détails,  quelles  (ëmbloient  au  premier  coup,  d'œil  fe  con- 
tredire. II  ajoute  que  cette  rai  (on  î^nd  impoiîîble  l'explication 
de  tant  d'énigmes,  &  que  le  plus  fou  vent  on  doit  le  contenter 
d'en  rapprocher  les  différera  détails  fins  prétendre  les  concilier, 
N'elpérons  donc  pas  lier  entre  elles  tant  de  parties  hétérogènes: 
bornons -nous  à  les  comparer  pour  lavoir  uniquement  en  quoi 
elles  s'accordent,  en  quoi  elles  diffèrent. 

Plus  on  avance  dans  l'étude  de  la  Mythologie ,  plus  on 
trouve  d'occafions  de  vérifier  cette  remarque.  Rien  n'eft,  en 
effet ,  moins  fyftématique  que  la  religion  des  Grecs.  C'étoit 
un  alliage  de  diverfes  religions  tranîplantées  dans  la  Grèce 
par  des  colonies  venues  de  la  Phénicie,  de  la  Phrygie,  de 
l'Egypte  &  des  autres  parties  de  l'Afrique.  Ces  colonies  étoîent 
compolees  de  marchands,  de  pirates,  de  matelots  8c  de  foldats, 
qui  n'avoient  eux-mêmes  que  des  idées  fâulîês  &  confûlês  de 
la  religion  de  leur  pays,  &  qui  les  altérèrent  encore  par  leur 
mélange  avec  les  lâuvages  de  la  Grèce. 

Les  cultes  qu'ils  établirent  ne  furent  pendant  long- temps 
confiés  qu'à  la  tradition  feule ,  dont  les  Prêtres  confervoient 
Je  dépôt.  Ces  Prêtres  ne  formoient  point  un  corps:  il  y  a 

plus, 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  25 
pîus,  on  ne  voit  nulle  liaifôn  entre  les  minières  des  différais 
temples  de  la  même  divinité.  Anciennement  on  n'avoit  rien 
d'écrit  fur  la  religion,  fi  ce  neft  peut-être  quelques  hynuies 
attribués  à  Orphée,  à  Mufce,  à  Pamphos,  à  Olen,  aux  Lyco- 
mides:  encore  ces  cantiques  étoient-ils  (ùppofès.  Ceux  qui 
couroient  fous  le  nom  de  ces  anciens  poètes  avoient  été 
fabriqués  long -temps  après  eux;  &  s'il  en  faut  croire  Héro- 
dote, la  date  en  cf>  poftérieure  à  celle  des  poèmes  d'Homère 
&  d'Héfiode. 

Depuis  ces  deux  auteurs  la  tradition ,  pour  ainfi  dire  fixée 
dans  leurs  écrits,  devoit  dès-lors  être  un  peu  moins  variable; 
&  la  nation  Grecque  ayant  pris  la  forme  d'un  corps  politique, 
tenoit  des  afïêmblées  générales  dont  la  religion  fut  toujours  un 
des  principaux  objets.  Cependant  malgré  ces  deux  niions, 
qui  concouraient  à  la  rendre  plus  fiable,  on  voit  que  l'ancien 
fyncme  efluya  des  changemens  confidérables,  fôit  par  l'intro- 
duction de  plufieurs  cultes  nouveaux,  fôit  par  l'altération  de 
quelque  dogme  ancien. 

Jugeons  par  cet  exemple  des  révolutions  arrivées  avant 
Homère,  avant  Héfiode  &  leurs  contemporains ,  dans  des 
fiècles  où  rien  ne  pou  voit  empêcher  des  Prêtres  ignorans, 
intéreues  ou  fanatiques,  de  repaître  à  leur  gré  la  fuperftition 
d'une  populace  grolfière,  &  plus  ignorante  queux. 

Hérodote  .nous  apprend  que  les  Pélafges,  c'eft-r  à-dire  les 
premiers  habitans  de  la  Grèce,  n'ont  connu  le  polythéifine 
que  depuis  l'arivée  des  colonies  orientales.  Les  Egyptiens  leur 
apprirent  à  diftinguer  les  divinités  par  des  noms ,  des  figures 
&  des  attributs  difTcrens.  Les  cultes  étrangers  ne  furent  admis 
que  fùccefîïvemem,  quelques-uns  aflèz  tard,  comme  celui  de 
Baccbus. 

La  Théogonie  d'Héfiode  contient  l'hirtoire  de  la  religion 
Grecque  rapportée  fous  un  ordre  généalogique.  En  y  appli- 
quant le  principe  d'Hérodote,  M.  Fréret  y  découvre  la  fuite 
des  révolutions  qucflii)  a  cette  religion,  &  l'ordre  dans  lequel 
le  font  introduits  les  cultes  dont  elle  devint  laflèniblagc.  Il  y 
voit  trois  règnes  des  Dieux  ablôlument  diflingués ,  celui 
&ft.  Tome  XXI //.  D 


i6     Histoire  de  l'Académie  Royale 
d'Ouranos  ou  du  Ciel ,  celui  de  Cronos  fôn  fils ,  &  celui  de 
Jupiter  fils  de  Cronos,  qui  enchaîne  fon  père,  le  bannit  du 
Ciel  8c  le  relègue  dans  la  nuit  du  Tartare.  Cette  idée  des 
trois  règnes  fucceffifs  eft  développée  dans  les  Eumémdes  & 
Apollon.  Ar-  dans  le  Prométhée  d'Elchyle.  Apollonius  6c  Lycophron  y  font 
g0nLyt'o*L  fcaf-  aunTî  des  allufions  frappantes,  l'un  dans  lès  Argonautiques ,  £c 
fmd.iifj,    l'autre  dans  là  Callândre.  Seulement  ils  donnent  les  noms 
d'Op/iion  8c  tXEurynomé  aux  divinités  qu'Héliode  appelle  le 
Ciel  6c  la  Terre;  mais  Ophion  6c  Eurynomé  ne  lônt  que 
des  epithètes. 

Comme  le  propre  des  fables  eft  de  lè  charger  de  nouvelles 
Froc/,  l.  i.  circonftanccs  en  s  éloignant  de  leur  fôurce ,  Proclus  nous 
apprend  que  les  Orphiques  comptoient  un  plus  grand  nombre 
de  règnes.  Selon  eux  le  premier  étoit  celui  de  Phanès ,  auquel 
avoit  fuccédé  la  Nuit.  Après  elle  régna  Ouranos  ou  le  Ciel, 

Îji  fut  détrôné  par  Saturne,  à  fon  tour  chalfé  par  Jupiter, 
e  fixième  règne  devoit  être  celui  de  Bacchus.  Ce  dernier 
étoit  déligné,  par  les  Orphiques,  fous  le  nom  de  Phanès.  Àin(i 
le  fixième  règne  n'étoit  qu'un  rétabli uement  de  l'ancien  empire 
de  Phanès  fur  l'Univers.  Us  annonçoient  ce  retour  aux  initiés; 
mais  c'étoit  un  de  ces  dogmes  myftérieux  qu'il  n'étoit  pas 
permis  de  révéler  aux  prophanes. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  17 


RECHERCHES 

Pour  fervir  à  Uhifloure  des  Cyclopes,  des  Daâyles, 
des  Telchlnes,  des  Curetés»  des  Corybantes 
ir  des  Cabïres. 

Une  digreffion  curieulè,  inférée  par  Strabon  dans  le 
dixième  livre  de  fà  Géographie,  eft  le  texte  que  M. 
Fréret  a  commenté  dans  le  Mémoire  dont  nous  allons  offrir 
le  précis  ;  Mémoire  dans  lequel  examinant  avec  loin  tout  ce 
que  L'antiquité  débitoit  fur  les  Cyclopes,  les  Daclyles,  les 
Telchines,  les  Curètes,  les  Corybantes  &  les  Cabires,  il 
applique  ieparément  aux  uns  &  aux  autres  les  principes  que 
nous  avons  établis,  d'après  lui,  dans  l'article  précédent.  Rien 
n'en  prouve  mieux  l'importance  en  cette  matière,  &  la  néceflité 
de  diftinguer,  dans  i'analyfê  des  fables,  les  temps,  les  lieux 
&  les  auteurs ,  que  la  confufion  qui  règne  dans  les  idées  que 
les  Mythologiftes  le  forment  de  ces  différentes  elpèces  de 
}>eifonnages ,  en  réunifiant  avec  plus  d'érudition  que  de  mé- 
thode tous  les  détails  épars  à  leur  fûjet  dans  les  anciens,  plus 
ou  moins  d'accord  entre  eux ,  félon  le  rapport  ou  la  contrariété 
des  traditions  qu'ils  fuivoient. 

I-a  confufion  dans  les  idées  s'eft  étendue  julque  fûr  les 
noms,  malgré  la  différence  des  étymologies  &  de  la  figni- 
fîcation  naturelle  &  primitive  de  chaque  terme  en  particulier. 
Une  efpcce  a  fouvent  été  prifê  pour  l'autre,  &  toutes  enlèmble 
défignent  en  général  ceux  qu'on  regardoit,  dans  la  Grèce, 
comme  les  inventeurs  des  arts  les  plus  nécefTaires,  comme 
les  pères  de  la  médecine,  comme  les  fondateurs  du  fyftème 
religieux,  comme  les  irtflituteiirs  &  les  miniftres  des  céré- 
monies pratiquées  dans  la  célébration  des  fêtes  myftiques; 
enfin  comme  des  elpèces  de  divinités  fubalternes,  ou  de 
génies  attachés  au  fêrvice  des  divinités  fîipérieures,  honorées 
dans  les  myftères.  On  les  fuppofbit  préfêns  à  ces  fêtes,  mais 


a8     Histoire  de  l'Académie  Royale 
d'une  manière  invifible,  6c  s'annonçans  aux  initiés  par  leurs- 
chants,  par  leurs  cris,  &  par  le  cliquetis  des  armes  qu'ils 
agitoient  dans  leurs  danlès. 

Cerf,  à  la  Critique  à  débrouiller  ce  mélange  d'idées  & 
d'attributs  :  commençons  par  les  Cyclopes ,  parce  que  ce  font 
ceux  for  lelquels  la  tradition  s'explique  avec  le  plus  de  pré- 
ciiion,  &  que  d'ailleurs  ils  font  arfèz  fouvent  clafîè  à  part; 
au  lieu  que  les  autres  perlônnages  (ont  prefque  toujours  con- 
fondus enlèmble.  Des  Cyclopes  nous  parferons  aux  Daclyles, 
&  de  ceux-ci  aux  fui  vans,  en  autant  d'articles  féparés  que 
nous  avons  dirfingué  de  clarfès.  Cet  ordre  nous  a  pani  le 
plus  propre  à  répandre  du  jour  fur  les  points  obfours  d'une 
Mythologie  peu  connue,  même  de  la  plupart  des  anciens. 

Article  L 

Des  Cyclopes. 

Tous  les  Auteurs  n'attachoient  pas  à  ce  nom  la  même 
HtfioiThty.  idée.  Les  Cyclopes  d'Héfiode  (ont  fils  du  Ciel  6c  de  la  Terre, 
fèmblables  aux  autres  immortels,  fi  ce  nerf  qu'ils  n'avoient 
qu'un  œil ,  6c  que  cet  œil  étoit  rond  6c  placé  au  milieu  du 
front.  Héfiodeen  dirfingué  trois  qu'il  nomme  Argès,  Broutes 
6cStéropès,  l'éclair,  le  tonnerre  6c  la  foudre.  Ce  furent  eux, 
ajoute  le  poète,  qui  fournirent  à  Jupiter  les  armes  avec  les- 
quelles il  détrôna  Saturne  ôc  vainquit  les  Titans. 
Vjfl.  x.  Suivant  Homère,  les  Cyclopes  font  des  géans  Anthropo- 
phages établis  dans  la  Sicile ,  uniquement  occupés  de  la  vie 
paftorale,  &  n'ayant  la  connoirfânce  ni  des  loix  de  la  fociété, 
ni  des  arts  les  plus  néceflàires.  Polyphonie  fils  de  Neptune  eft 
leur  chef,  6c  porte  le  même  nom  qu'un  des  héros  de  l'Iliade. 
On  voit  que  rien  ne  fe  rerfèmble  moins  que  ces  deux  elpèces 
de  Cyclopes.  Ceux  d'Héfiode  font  des  êtres  allégoriques ,  des 
météores  perfonnifiés,  comme  l'Iris  ou  l'arc-cn-ciel ,  les  Harpies 
ou  les  vents  orageux  6c  nuifibles.  Ceux  d'Homère  font  des 
perfonnages  poétiques  6c  de  pure  imagination ,  lêmbhibles  à 
ceux  de  nos  contes  de  Fées. 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  29 
On  en  connoît  une  troifième  efpèce  dont  le  fouvenir  s  etoit 
confêrvé  dans  l'Argolide,  5c  qui  avoient  un  temple  5c  des  lacri-  Pmfim.  l.  tt. 
fices  à  Corinthe.  Ce  font  les  Cyclones  auxquels  une  ancienne 
tradition,  rapportée  par  Strabon,  attribuoit  la  conftruclion  des  Strab.lv ut, 
fortereflês  de  Tirynthe  5c  de  Nauplia,  bâties  pour  Acrifius  aïeul  p' }73' 
de  Perlée.  Ils  étaient  fèpt,  tous  originaires  de  Lycie.  On 
montrait  au  temps  de  Strabon  des  relies  de  leur  ouvrage;  & 
ces  débris,  qui  fubfiftent  encore,  donnent  l'idée  des  premiers 
elîâis  de  i'architeclure  naifîànte.  M.  Defmaifêaux  les  vit  en 
1  6  8  8  :  il  en  a  fait  Ja  defcription  dans  Ion  voyage  manuicrit 
que  M.  Fréret  a  lu ,  5c  Ion  témoignage  efl  cojifirmé  par  les 
détails  que  M.  l'abbé  Fourmont  nous  en  a  fouvent  donnés  de 
vive  voix  à  fon  retour  du  Levant.  Il  en  parloit  comme  de 
quartiers  de  rochers  élevés  à  force  de  bras ,  5c  pôles  les  uns 
fur  les  autres  :  des  fragmens  d'autres  pierres  y  font  entre  mêlés 
pour  remplir  les  vuiiies  ;  5c  l'on  y  voit  des  efpèces  de  voûtes 
ou  de  grottes  avec  des  portes  cintrées  en  forme  d'arcade. 
Acrifius  5c  Prcctus ,  pour  lefquels  ces  Cyclones  travailloient, 
doivent  avoir  vécu  deux  cens  ans  avant  la  prifê  de  Troie  (a). 

Callimaque  5c  les  poètes  poflérieurs,  comme  Virgile  ôc  Cfl™ •  h>™> 
Ovide,  ont  imaginé  une  quatrième  efpèce  de  Cyclopcs,  dont 
ils  font  des  forgerons  travaillans  dans  l'île  de  Lipare.  Calli- 
maque leur  donne  les  noms  de  ceux  d'Héfiode,  mais  Virgile 
nomme  le  troifième  Pyracmon. 

Euripide,  dans  fon  Akefle ,  fàit  tuer  les  Cyclopes  par  Apol- 
lon 9  pour  avoir  forgé  la  foudre  dont  Jupiter  frappa  fôn  fils 
Efculape.  Ces  Cyclopes  d'Euripide  font  ceux  d'Héfiode,  fils  du 
Ciel  5c  trère  de  Saturne  :  mais  le  pocte  tragique  oublioit  qu'ils 
éioient  immortels.  Aufli  fon  Scholialte  obfêrve-t-il  que  félon 
Phérécyde  Apollon  ne  tua  pas  les  Cyclopes,  mais  leurs  enfuis. 

fix  ans  avant  la  ruine  de  Troie.  La 
chronique  de  lallronome  Thrafylle , 
contemporain  «Je  Tibère  ,  donne  la 
même  époque.  Ainfi ,  félon  ce  cal- 
cul, les  ruines  de  Tiryndic,  fubfif- 
tantes  aujourd'hui ,  ont  prèi  de  trois 
mille  ans. 

D  iij 


(a)  Cette  date  nous  eft  donnée 
pjr  Apollodorc.  La  chronique  de 
cet  Auteur,  dont  un  fragment  s'cfl 
confervé  dans  Je  livre  I."  des  Stro- 
îr.ures  de  Clément  d'Alexandrie,  fait 
commencer  le  règne  de  Perféc,  fuc- 
cdîèur  d' Acrifius,  cent  ouatre-vingt- 


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30     Histoire  de  l'Académie  Royale 

Les  Cyclopes  forgerons ,  &  donnes  pour  aides  à  Vuicain , 
étoient  une  fiétion  nouvelle,  imaginée  depuis  Homère.  Le 
Vuicain  de  l'Iliade  a  là  forge  dans  le  Ciel  :  il  y  travaille  fcui, 
fervi  par  des  ftatucs  d'or,  qui  font  l'ouvrage  &  le  chef-d'œuvre 
de  fon  art. 

Les  Cyclopes  de  Callimaque  font  probablement  ceux  qui 
portent  le  nom  de  Cabires  lur  plufieurs  Médailles,  où  nous 
îes  voyons  représentés  avec  des  attributs  relatifs  à  l'art  de 
forger.  L'île  de  Lemnos  étoit  confàcrée  à  Vuicain  :  il  y  avoit 
des  temples  ;  une  ville  y  portait  fon  nom.  Mais  nous  ne 
voyons  pas  que  les  anciens  poètes  lui  aient  donné,  dans  cette 
Schol^Apol.  1,  jje>  un  attelier,  quoiqu'Hellanicus  prétende  qu'on  y  forgea 
"  Pdyb.i,  *p.  les  premières  armures.  Lemnos  eut  autrefois  un  volcan  qui 
SiyA.  in  voce  juj  fjt  donner  le  nom  d'sïj/ia/ia,  mais  dont  il  nerefte  aucun 
Nkand*.  ».  veftige.  Cette  cireonftance  phyfique  détermina,  lâns  doute, 
47fj  les  anciens  à  conlâcrer  cette  île  au  Dieu  du  feu.  Ses  Prêtres 

Eujllt^iiia-  avoient  la  réputation  de  guérir  les  morfures  des  ferpens:  ce 
'é*  À.         qu'ils  faifoient,  (èlon  toute  apparence,  en  appliquant  la  terre 
figillée,  dont  les  propriétés  étoient  connues  dès -lors,  &  qui 
conlèrve  encore  là  célébrité  dans  le  Levant. 

Article  II. 

Des  Daftyles. 

Il  n'efl  parlé  des  Dactyles,  du  moins  fous  ce  nom,  ni  dans 
Homère,  ni  dans  Héfiode.  Cependant  ils  figurent  avec  diitinc- 
tion  dans  la  Mythologie;  &  fouvent  pris  pour  les  Cory- 
bantes ,  pour  les  Curètes ,  8c  même  pour  les  Cabires ,  ils 
fôurniflènt  plus  de  variétés  que  les  Cyclopes.  AufTi  doit-on 
les  confidérer  fous  diflerens  points  de  vue.  1 ,°  Comme  les 
inventeurs  de  l'art  de  forger  le  fer  &  de  travailler  les  métaux, 
par  rapport  à  la  Grèce;  car  cet  art  étoit  beaucoup  plus  ancien 
dans  l'Orient.  2.0  Comme  des  elpèces  de  Médecins  &  d'en- 
chanteurs, qui  joignoient  à  l'application  des  remèdes  naturels, 
certaines  formules  magiques  auxquelles  on  attribuoit  la  vertu 
de  charmer  les  douleurs,  &  même  de  les  difliper.  3.0  Comme 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres*  3  r 
ceux  qui  établirent  dans  la  Grèce  le  nouveau  culte  de  Jupiter. 
4.0  Enfin  comme  les  nourriciers  &  les  gardiens  de  ce  Dieu , 
&  les  génies  attaches  au  lèrvice  de  Rhéa;  qualités  qu'on  leur 
donne  en  les  confondant  avec  les  Curètes  &  les  Corybantes. 

Le  temps  de  ces  Dactyles,  confidérés  comme  les  inventeurs 
de  l'art  de  forger,  remonte  tics -haut  dans  i'hifloire  Grecque. 
L'époque  de  cette  découverte  eft  du  troihème  ficelé  avant  la 
pri/é  de  Troie  (b),  mais  poftérieure  à  l'expédition  de  Seloltris 
dans  l'Afie  mineure  &  dans  la  Thrace.  Cet  événement ,  l'un 
des  plus  confidérables  de  l'ancienne  hiftoire,  influa  beaucoup 
lûr  la  deftinée  des  nations  Orientales.  II  en  réfulta  des  révo- 
lutions 6c  des  mouvemens  qui  mêlèrentles  peuples  entre  eux, 
&  contribuèrent  par  ce  mélange  à  policer  des  pays  julqu'alors 
habités  par  des  fauvages.  Cefl  par  une  lîiite  de  cette  propa- 
gation  de  connoifîànccs  6k  de  lumières  que  l'art  de  travailler 
les  métaux  patfà  dans  la  Phrygie,  &  de  la  Phrygie  dans  ja 
Grèce.  Or  les  Dactyles  qui  l'y  portèrent  étoient  Phrygiens, 
Clivant  l'opinion  la  plus  commune  5c  la  plus  ancienne  (c). 
Il  efl  vrai  que  quelques  auteurs  les  fàiloient  venir  de  Crète,  Et>hor.  Dted. 
mais  c'elt  la  plu/part  en  luppolant  qu'ils  avoient  pafle  de  la  v'230, 
Phrygie  dans  cette  île  ;  ck  la  méprifê  de  ceux  qui  s'éloignent 
en  ce  point  du  Jentiment  ordinaire,  venoit  d'une  équivoque 
caulce  par  le  lurnom  donné  communément  aux  Dactyles. 
On  les  appeloit  Idéens  ;  or  le  nom  d'Ida  étoit  commun  à  deux 
montagnes  fituées  l'une  en  Crète,  l'autre  en  Phrygie. 

Le  fragment  de  la  Phoronide  nomme  trois  Dactyles,  Kelmis, 
Dœmnameiicus  ck  Acmon.  Miniftres  d'Adraltie  onde  Cybèle,   ScktL  Ay<4. 
dit  le  poète,  ils  découvrirent  le  fer  dans  les  vallées  du  mont 
Ida,  6c  formés  par  Vulcain,  ils  inftruifirent  les  hommes  à 


(b)  La  chronique  de  Thrafylle  la 
place  tbixante  &  treize  ans  après  le 
déluge  de  Deucalion  ,  deux  cens 
foixante  &  fept  ans  après  la  prifè  de 
Troie.  Le  marbre  de  Paros  en  fait 
aulîi  mention  ,  mais  la  date  s'en 
trouve  effacée.  On  voit  feulement 
qu'elle  étoit  entre  celle  que  donne 
le  marbre  à  1  eiablilTcment  des  deux 


cultes  de  Cybèle  <3c  de  Cérès,  îe 
premier  dans  la  Phrygie,  le  fécond 
dans  PAttique.  Eusèbe  ,  dans  fa 
chronique,  fuppofè  la  découverte 
dont  nous  parlons  plus  récente  de 
trente  ans  que  n'a  fait  Thrafvlie. 

('c)  Voyez  Sophocle  &  l'auteur 
a  Phorônide ,  cités  par  Je  Scho- 
liaftc  d'Apollonius. 


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s 


32      Histoire  de  l'Académie  Royale 
travailler  ce  métal  par  le  fècours  du  feu.  Les  noms  que  leur 
donne  l'auteur  de  la  Phoronide,  ne  lotit  que  des  épithètes 
relatives  aux  différentes  pratiques  de  leur  art:  cciï,  fuivant  la 
traduction  littérale,  le  fon<  leur ,  le  forgeur  &  le  coupeur. 
Strd.  l.  x,         ces  lrojs  rjac^ylcs  Strabon  en  joint  un  quatrième  qu'il 
nomme  Hercule.  11  ajoute  que  Sophocle  en  comptoit  cinq, 
6c  Icurutiribuoit  plusieurs  découvertes  utiles.  Ceft  ce  nombre 
de  cinq  qui,  félon  le  même  poète,  leur  fit  donner  le  nom  de 
Dactyles  ou  de  doigts.  Cicéron,  en  parlant  d'eux,  les  nomme 
fimplement  Digitl  Le  Scholiafle  d'Apollonius  nous  apprend 
que  d'autres  en  comptoient  onze  ;  fix  mâles  ôc  cinq  femelles, 
diftingués  par  les  noms  de  la  droite  &  de  la  gauche.  Phéré- 
cyde  en  comptoit  cinquante -deux  (d),  vingt  de  la  droite  6c 
trente-deux  de  la  gauche.  11  les  nomme  enchanteurs,  <)p>ms, 
Médecins  &  ouvriers  en  fer,  Avfuvjpyi  cnKpou;  mais  il  paroît 
que  cet  auteur  les  diftinguoit  en  deux  claffès.  Le  titre  de  forcier 
ou  de  Goètes ,  ne  convenoit  proprement  qu'à  ceux  de  la  gauche, 
efpcce  mal-fsilmte,  ennemie  des  hommes.  Ceux  de  la  droite, 
qu'Hellanicus  nomme  A'vatAu'omç,  n'employoient  leurs  ton- 
noifîànces  &  leur  pouvoir  qu'à  rompre  les  enchantemens ,  &. 
qu'à  détruire  l'effet  des  maléfices.  Comme  les  erreurs  roulent 
de  tiède  en  fiède  &  ne  font  étrangères  dans  aucun  pays ,  on 
ne  doit  pas  être  furpris  de  trouver  la  même  diflinction  établie 
entre  les  Fées  &  les  Génies  des  Romans  de  prefque  tous  les 
peuples ,  fins  que  cette  conformité  des  fictions  modernes  avec 
celles  des  Grecs  fuppofe  néceffairement  que  les  unes  fôient 
dérivées  des  autres.  H  en  efl  de  ces  idées  bizarres  comme  des 
ufages  finguliers,  qu'on  rencontre  précifément  les  mêmes  chez 
des  peuples  qui  n'ont  entre  eux  aucun  rapport.  S'ils  paroillênt 
lê  copier,  c'eft  prefque  toujours  fans  le  lavoir,  &  fans  qu'on 
doive  en  inférer  une  origine  commune. 
Pauf.lib.v,     Paufànias,  qui  compte  cinq  Dactyles  ainfi  que  Strabon, 
}9*>       les  appelle  Hercule,  E'pimédès,  Ida  s  on  Acéftdus,  Pœonius  & 


(d)  Quelques -uns  ponoient  ce 
nombre  jufqu  a  cent.  Voy.  Pat/fan. 
L  y,p.j92j  4?  Strab,  /.  X,p.^yj. 


Ils  infinuent  que  ceux  qui  fuivoient 
cette  tradition,  fuppofoient ces  cenc 
Dactyles  originaires  de  Crète. 

Jcifius. 


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des  Inscriptions  êt  Belles- Lettres  33 
Jafus.  Ces  noms  ne  font  point  relatifs  aux  arts  métalliques, 
niais  à  la  médecine. 

Hercule  Daétyle,  (ûrnommél'Idéen,  neftpas  Je  fils  d'AIc-  Pmf*  t.  r 
mène,  ou  celui  qui  naquit  à  Thèbes;  mais  un  ancien  héros  P*9*ir*ïJ 
honoré  à  Olympie  lôus  le  nom  de  Paraflatès,  ou  d'affiliant, 
avec  les  Dactyles  lès  frères,  &  dont  le  culte  fut  établi  par 
Clyrricnus,  un  de  (es  defcendans  (e).  Cet  Hercule  Idéen  eft 
tins  doute  celui  dont  parle.  Cicéron  ,  dans  le  troifième  livre 
de  la  nature  des  Dieux.  Le  fils  d'AIcmène  ne  vint  au  monde 
que  plus  d'un  (lècle  après  Clyménus  (f)>  . 

Ephorus,  qui  failoit  paflèr  les  Dactyles  de  la  Phrygie  dans 
l'ilede  Crète,  &  de  là  dans  la  Grèce,  les  donnoit  pour  infti- 
tuteurs  des  premiers  myitères  religieux  dans  ce  pays,  &  pour 
auteurs  de  ces  enchantemens  ou  remèdes  magiques,  dont  la 
vertu  confifloit  dans  la  prononciation  de  certaines  paroles  : 
efpcce  de  médecine  pour  laquelle  le  peuple  eut  toujours  & 
par-tout  une  confiance  qui  iieft  pas  encore  détruite. 


M  Cly menus  régnoit  àOIympie  : 
il  fui  vaincu  par  Enclymion ,  le  dou- 
zième des  ancêtres  d'Oxylus,  qui  ra- 
mena 'es  Héraclides  dans  le  Pélopon- 
oèfe.  Ces  douze  générations  éloient 
imrquées  fur  une  Infcription  que 
Strabon,  /.  X ,  p.  +6},  rapporte 
d'après  E'phorus ,  qui  1  a  voit  vue  à 
Elis.  Le  retour  des  Héraclides  étant 
portérieur  de  quatre-vingts  ans  à  la 
pierre  de  Troie ,  le  régne  de  Cly- 
ménus a  dû  précéder  cette  guerre 
d'environ  deux  cens  louante  ans,  Se 
dès- lors  ett  de  quarante  ans  moins 
ancien  que  l'établiflèment  des  forges 
du  mont  Ida. 

(f)  Apollodore  marque  le  régne 
du  fiU  d*Alcméne  à  l'an  91  avant 
h  prife  de  Troie.  On  ne  le  regarda 
long -temps  que  comme  un  héros, 
&  il  n'obtint  Us  honneurs  divins 
moprès  que  les  Héraclides ,  Tes 
defcendans,  devenus  maîtresdu  Pélo- 
ponnéfe ,  l'eurent  confondu  avec  une 
divinité  Phénicienne ,  qui  avoit  un 

Hifi  Tome  XXII 1. 


temple  dans  l'île  de  Thafos ,  fondé 
par  Cadmus  plus  de  trois  cens  ans 
avant  la  prile  de  Troie.  Hérodote 
parle  de  Pu  (âge  qu'il  voyoit  encore 
obfcrvé  dans  plulieurs  temples ,  de 
rendre  un  culte  ditf  rent  aux  deux 
Hercules;  d'honorer  l'un  comme  un 
héros ,  aie  H"/*»*  vmyit,tti ,  ck  de  façri- 
6cr  à  l'autre  comme  à  un  Dieu,evW. 
Homère  &  Héfiode  n'en  parlent 
jamais  que  comme  d'un  mortel  tranfc 
porté  dans  les  Cieux  ,  où  il  partage 
les  pîaifin ,  mats  non  le  pouvoir  des 
habitans  de  l'Olympe,  tandis  que 
fon  ombre  efl  reléguée  dans  les  en- 
fers. Suivant  Paulanias,  /.  Il,  pag, 
l'Héraclide  Phellus,  qui  s'é- 
tablit à  Sicyone,  engagea  les  habitans 
à  révérer  Hercule  comme  un  Dieu, 
Mais  pour  confêrvcr  l'ancien  ufage 
ils  lui  oHroient ,  fur  le  même  autel, 
les  deux  elpécesdc  facrfiecs,  ck  cvla 
du  temps  même  de  Paufànias ,  qui 
vivoit  lous  les  Amonins. 

\ 

E 


< 


34     Histoire  de  l'Académie  Royale 

Le  même  Auteur  dilôit  que  l'Hercule  dont  le  nom  entrait 
dans  la  plulpart  des' formules  magiques,  n'étoit  pas  le  fils 
d'Alcmène,  qui  n'avoit  jamais  fû  que  lè  battre,  mais  l'Hercule 
Idéen  ;  &  qu'Orphée  avoit  été  profondément  initié  dans  la 
magie  des  Daôlyles.  Cette  opinion  fur  Orphée  étoit,  "iàns 
•doute,  une  prétention  de  cette  branche  de  Pythagoriciens, 
}kr*L  u,  8t.  qui  fous  le  nom  d'Orphiques  (g )  avoient  mêlé  i'Egyptia- 
nilhie  aux  dogmes  de  Pythagore. 

Les  Dactyles  Idéens  apportèrent  dans  la  Grèce  le  culte  de 
Jupiter  nommé  Zeus  ou  Dïos,  &  l'établirent  à  Olympie, 
iêlon  Paufanias.  Ce  n'eft  pas  ici  le  lieu  d'examiner  li  ce  cuite 
étoit  plus  ancien  dans  Athènes,  &  fi  Cécrops  l'y  porta  cent 
ans  avant  la  découverte  du  fer  par  les  Daélyles.  lis  trouvèrent 
Je  culte  de  la  Terre  &  celui  de  Saturne  à  Olympie,  &  les 
y  laiGèrent  fublifter.  Mais  ils  conltruifirent  en  l'honneur  de 
Jupiter  un  autel,  également  fmgulier  par  la  forme  &  par  la 
matière.  Cet  autel  avoit  vingt -deux  pieds  d'élévation  fur 
trente-deux  pieds  de  tour.  Il  étoit  enfermé  par  une  baluflrade 
"de  cent  vingt- cinq  pieds  de  circuit,  qui  bornoit  le  terrein 
(àcré;  terrein  placé  fur  une  elpèce'  de  butte  où  l'on  arrivoit 
par  un  elcalier  de  pierre.  Mais  &  l'autel  &  les  deux  rampes 
qui  iêrvoient  à  y  monter ,  n'étoient  compoles  que  des  cendres 
uu  foyer  fur  lequel  on  entretenoit ,  dans  le  Prytanée  d'Olym- 
pie ,  un  feu  perpétuel.  On  n'y  brûloit  que  du  peuplier  blanc  : 
les  cendres  le  délayoient  avec  de  l'eau  du  fleuve  Alphée, 
dont  la  vertu  particulière  donnoit  de  la  confiftance  à  cette 
efpèce  de  mortier  ;  du  moins  le  croyoit-on  encore  du  temps 
Pktar.JcOrac.  de  Plutarque,  où  cette  pratique  fuperftitieufe  continuoit  d'être 
■^Sk         en  vogue.  Mais  comme  l'ardeur  du  foleil  &.  le  feu  des  lâcri- 
fices  dévoient  deflccher  cet  autel  &  le  réduire  inlènfiblement 
en  poulîière,  on  le  réparait  tous  les  ans,  le  i  o  du  mois  Ela- 
phius,  dans  lequel  tomboit  toujours  l'équinoxe  du  printemps, 


(g)  Ceux  qui  voudront  s'inftruire 
à  fond  de  ce  qui  concerne  les  Orphi- 
ques, trouveront  des  détails  curieux 
lur  i'luftoire  &.  les  opinions  de  cette 


fècle  dans  le  Mémoire  de  M.  Fréret 
fur  le  culte  de  Bacclms,  imprimé 
dans  ce  volume. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  35 
&  qui  étoit  le  dernier  mois  de  l'année  Olympique.  C'était 
au  dehors  de  la  baluflrade  qu'on  égorgeoit  les  victimes  ;  & 
les  deux  rampes  fervoient  à  porter  fur  l'autel  la  portion  qui  1 
en  revenoit  aux  Dieux.  Ces  rampes  dévoient  être  fort  roides, 
n'ayant  guère  que  douze  pieds  de  pente  far  vingt -deux 
d'éiévation.  On  voyoit  encore  à  Olympie  d'autres  autels  (ên> 
biables  à  celui  que  nous  venons  de  décrire.  La  Terre  avoit  le 
plus  ancien  de  tous:  c'étoit,  lêion  toute  apparence,  l'ouvrage 
des  premiers  habitans  de  ce  pays  ;  &  ce  fut  /ans  doute  pour 
le  conformer  au  rit  Pélalgique,  que  les  Daclyles  conflruilirent 
'  auffi  leur  autel  avec  un  fimple  mortier  de  cendres. 

Ceft  à  eux  que  devoit  ton  origine  l'oracle  de  Jupiter  établi 
à  Olympie,  &  dont  l'intendance  fût  confiée  aux  defeendans 
dlamus.  Nous  aurons  dans  la  lime  oceafion  d'en  parler,  en 
traitant  ce  qui  concerne  cette  famille  des  lamides. 

Homère  fuppofê  Saturne  relégué  dans  le  Tartare  ;  fejour  BU  e.  r. 
affreux,  dit  Héfiode,  où  les  Titans  font  enfévelis  avec  lui.  ,  ,Mm 
Un  rempart  d'airain,  fermé  par  des  portes  du  même  métal, 
environne  cet  abîmé  couvert  d'une  triple  enceinte  de  ténèbres, 
&  fur  lequel  font  pôles  les  fondemens  de  la  terre  &  de  la 
nier.  La  révolution  qui  détrôna  Saturne  détruifit  ton  culte  ;  ii 
ne  lui  refta  qu'un  autel  dans  la  ville  d'Olvmpie.  Ses  Prêtres 
étoient  peu  confidérés  :  ils  lui  offroient  un  fàcrifice  anniverfaire 
dans  le  mois  Elaphius,  le  jour  même  de  i'équinoxe  du  prin- 
temps (h). 

On  invoquoit  dans  le  Prytanée  d'Olympie  des  divinités 
étrangères,  Jupher  Ammon,  Junon  Ammonienne  &  Param- 
mon,  que  Paulanias  croit  être  Hermès  ou  Mercure.  Cet 
Ecrivain  oblèrve  que  de  tout  temps  il  y  avoit  eu  beaucoup 

(h)  II  cft  vrai  qu'il  eft  parlé  dans 
Paufanias,  /.  /  ,  d  un  autre  autel  de 
Saturne  à  Athènes  :  on  fait  encore 
qu'un  des  mois  de  l'année  Attique 
avoit  anciennement  porté  le  nom 
de  Cronios ,  reftraim  dans  la  fuite 
à  l'un  des  jours  de  ce  mois.  Mais 
il  n  eft  parlé  dans  les  anciens  ni  des 
Prêtres  de  ce  Dieu,  ni  du  culte  qu'où 


lui  rendoit  ;  &  les  Cronia  n'étoient 

3u'une  fete  politique  qui  tomboit 
ans  l'été.  On  ne  doit  pas  les  con- 
fondre avec  ceux  dont  parlent  les 
Ecrivains  poftérieurs  à  la  conquête 
de  la  Grèce  par- les  Romains.  Ces 
Cronia,  dirférens  des  premiers ,  tom- 
boient  dans  l'hiver  :  c'étoient  Jes  Sa- 
turnales Romaines. 

E  i; 


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» 


0 

36  Histoire  de  l'Académie  Royale 
de  liaifons  entre  les  Eléens  &  les  Ammonîeiis;  félon  lui 
Pélops  fut  ie  premier  qui  bâtit  des  temples  à  Mercure,  & 
•  l'honora  comme  un  Dieu  dans  le  Péloponnèfê.  La  fiction  des 
Pynd.Olynp.t.  chevaux  aîlés  donnes  par  Neptune  à  Pélops,  pourroit  faire  , 
imaginer  quelque  ancienne  relation  entre  les  Grecs  du  Pélo- 
ponnèfê &  les  Libyens.  En  eflet,  Neptune  étoit  une  divinité 
originaire  de  Libye;  &  les  noms  des  Dieux  honorés  dans 
Je  Prytance  d'Olympie ,  annoncent  qu'ils  avoient  la  même 
origine. 

il  n'eft  plus  parlé  des  Dactyles  depuis  la  conquête  de  l'E'lide 
par  Endymion.  Ce  Prince,  dépendant  de  Deucalion,  amena  • 
des  Hellènes  à  Olympie;  &  par- tout  où  les  Hellènes  seta- 
blilîbient,  le  nom  des  anciens  habitans  difparoifîbit  bien-tôt. 

Celui  qu'ont  porté  les  Dactyles  ne  peut  pas  leur  avoir  été 
donné  dans  leiêns  du  mot  <Sk'xTu/\95  doigt,  &  nous  devons 
en  chercher  une  autre  étymologie.  Peut-être  venoit-ii  du 
verbe  foinx*  ou  JW>o»,  montrer,  indiquer ,  faire  connoître,  d'où 
s'étoit  formé  entre  autres  dérivés  foiiufot ,  image ,  représentation. 
En  ce  cas  le  nom  des  Dactyles  auroit  rapport  aux  différens 
arts  dans  lefqueJs  ils  initièrent  les  Pclalges.  Stéfimbrote  de 
Vpftut,  Hifl.  Thafos,  auteur  prefque  contemporain  de  Cimon  &  de  Péri- 
Cret.  iv,  7.  c\£s  (  donnoit  une  autre  origine  à  ce  nom.  Il  le  tirait  de  la 
prépofition  û£g&  fume  de  l'article  70,  &  de  puweq  infinitif  du 
verbe  J>ûo/#/  ou  jcu« ,  je  garde ,  je  défends.  Ce  feroit  alors  une 
allufion  à  la  qualité  de  gardiens  de  Jupiter  &  de  Rhéa,  que 
leur  attribuoit  la  Fable.  Le  nom  de  Dactyle,  pris  dans  ce 
fêns,  aura  dès -lors  été  celui  que  portoient  en  Phrygie  les 
minières  de  ces  deux  divinités;  &  par  une  féconde  confe- 
quence,  il  en  faudra  chercher  1  origine  dans  la  langue  des 
Phrygiens.  Elle  ne  fîibfifte  plus  ;  mais  l'Arménien  en  eft  un 
dialecte,  &  comme  cette  dernière  langue  eft  fixée  depuis  le 
commencement  du  v.c  fiècle  de  l'ère  Chrétienne  ,  par  la 
traduction  de  la  Bible  &  par  d'autres  ouvrages ,  M.  Fréret 
penche  à  croire  qu'il  eft  permis  d'y  chercher  les  racines  des 
mots  originairement  Phrygiens.  Or  la  grammaire  de  Schroe- 
der  &  le  dictionnaire  de  Rivola  nous  apprennent  que  dans* 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  37 
l'Arménien  ancien  ou  littéral ,  ddiac  lignifie  tuteur,  curateur, 
nourrice,  &  que  du  mot  di,  nourriture,  le  forme  le  verbe  d'il, 
nourrir.  De  ces  deux  mots  réunis  on  fera  ddiaâil ,  celui  qui 
nourrit,  qui  élève  un  enfant;  mot  fi  reflèmblant  au  mot 
Datyle,  qu'il  eft  probable  que  Stéfimbrote  l'avoit  en  vue  A£fmk* 
dans  l'étymologie  que  nous  avons  rapportée  d'après  lui. 

Article  III. 

Des  Te/chines. 

Nous  devons,  dit  M.  Fréret,  rejeter. également  les  deux 
traditions  oppolees  qui  faifoient  les  Telchines  pères  ou  enfans 
îles  Daclyles  Idéens.  Ces  noms,  comme  ceux  des  Corybantes 
&  des  Curètes,  dont  ik>us  parierons  dans  la  lui  te ,  n'étant  point 
des  noms  de  peuples  ou  de  familles,  mais  de  limples  épithètes, 
il  ne  faut  les  regarder  que  comme  fêrvant  à  déligner  l'emploi 
&  les  occupations  de  ceux  auxquels  l'antiquité  les  donnoit. 

On  trouve  des  Telchines  dans  le  Péloponnèlê  fous  les  pre-  Euftb.  Ckrmic. 
miers  defoendans  d'inachus ,  5c  long-temps  avant  l'arrivée  des 
Daclyles.  On  fuppolê  qu'ils  habitoient  le  territoire  de  Sicyone, 
qui  porta  d'abord  le  nom  deTelchinie,  &  qu'après  une  guerre 
de  quarante-lept  ans  ils  furent  ebafles  du  pays  par  Apis, 
fucctflêur  de  Phoronée.  On  ajoute  que  du  continent  de  la 
Grèce  ils  palsèrent  en  Crète ,  de  là  dans  l'île  de  Chypre,  & 
de  cette  île  dans  celle  de  Rhodes  où  ils  s'établirent  enfin. 
Mais  tous  ces  vopges  font  une  fable  imaginée  par  les  Critiques 
du  moyen  âge,  qui  trouvant  le  nom  de  Telchines  donné  à 
des  hommes  de  difTerens  pays ,  fopposèrent  qu'ils  avoient  pafle' 
de  l'un  dans  l'autre,  fans  réfléchir  que  dans  le  temps  où  ils 
placoient  ces  tranfmigrations  fucceflives,  les  Grecs  n'avoient 
point  de  vaifïèaux.  Ces  paflâges  prétendus  des  Telchines  font 
antérieurs  à  Cécrops,  à  Cadmus,  à  Danaiïs  d'environ  trois  cens 
ans,  félon  la  chronologie  de  Callor,  adoptée  par  Africain  & 
par  Eusèbe. 

La  plus  légère  attention  fur  ce  que  ngnifïoit  le  nom  des 
Telchines  auroit  détrompé  les  Critiques,  Ce  nom,  écrit 

E  lij 


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38      Histoire  de  l'Académie  Royale 

indifféremment  Telchines  ou  Telghines  (h),  fë  dérivoit  du  mot 
$%\y%ir,  foufager,  guérir,  adoucir  la  douleur.  Cependant  nous 
voyons,  dans  Héfychius  &  dans  Strabon,  que  malgré  fa  figni- 
fication  primitive,  ce  tenue  étoit  devenu  dans  la  fuite  un  mot 
injurieux,  un  fynonyme  des  noms  d'enchanteurs,  de  forciers, 
d'empoifonneurs ,  de  Génies  ou  Démons  mal-faifans.  On 
aceufoit  les  Telchines  d'avoir  inventé  cette  magie  qui  donnoit 
le  pouvoir  d'exciter  des  orages  &  de  jeter  des  forts  fur  les 
hommes,  lis  le  fèrvoient,  dit-on,  d'un  mélange  de  fôufre 
avec  de  l'eau  du  Styx  pour  faire  périr  les  plantes.  Ovide  leur 
Mèam.vi,  attribue  même  la  faculté  de  fa  faner,  ou  d'empoifonner  par 

*'  leur  funpie  regard  les  plantes  &  les  animaux. 

Malgré  ce  déchaînement  de  Ja  piufpart  des  Grecs,  occafionne 
peut-être  par  les  invectives  des  anciens  Ecrivains  de  l'hiftoire 
d'Argos,  dévoués  aux  fuccefîèurs  de  Phoronée,  les  Telchines 
Strah.  xiv,  avoient  leurs  partifâns,  qui  regardoient  toutes  ces  imputations 

*'  fi"        comme  les  fuites  de  la  jaloufie  infpirée  par  le  mérite  de  leurs 
découvertes. 

Les  Telchines  étoient,  félon  Diodore,  fils  de  la  mer  (i), 
&  fuient  chargés  de  l'éducation  de  Nqrtune.  Cette  origine  & 
cet  emploi,  qui  les  fuppofènt  des  navigateurs ,  s'accordent  avec 
.  la  tradition,  qui  leur  faifoit  habiter  fucceflîvement  les  trois 
îles  principales  de  ia  mer  Egée.  On  vantoit  auffi  leur  habileté 
dans  la  métallurgie;  c'étoit  eux,  difoit-on,  qui  avoient  forgé  la 
Strd.  ibid.   faux  dont  la  Terre  arma  Saturne,  &  le  trident  de  Neptune. 

On  leur  attribuoit  l'art  de  travailler  le  fer  &  l'airain.  Proba- 
Fîhe.xxxiv,  blement  ils  l'apprirent  dans  l'île  de  Chypre,  célèbre  par 
**'  fes  mines,  &  dont  les  habitans  furent  les  premiers  mettre  le 

J^ÊtUSi  cuivrc  en  aeam  L'ufige  de  ce  métal ,  aufïi  connu  fous  le 
///.  '  nom  d'airain,  avoit  précédé  celui  du  fer,  du  moins  dans  la 
t/flU!**  Grèce,  &  ion  en  fabriquoit  des  armes.  Le  fer  étoit  rare  dans 

(h)  C'efl  de  la  même  racine  que        (i)  D'autres  leur  donnoienr  une 

fortoient  le  nom  de  TtAy/et ,  donné  mère  nommée  Zaps;  mais  Zaps, 

à  Junon  parles  lalyfiens,  ck  celui  dans  l'ancien  Grec,  (îgnifioit  la  mrr, 

de  TtA;g'n«c  qu'Apollon  portoit  dans  fi  nous  en  croyons  Etiphorion  &  le 

quelques  temples.  Voy.  Diod.  v,  poète  Denys ,  cités  par  Clément 

226,  if  Serai',  XIV,  6j+.  Alexandrin,  Strotnat.  V,  +  ij. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  30 
cette  contrée.  La  dureté  qu'il  eft  capable  d'acquérir  par  la 
trempe,  lui  failôit  donner  ie  nom  ftadamas.à 'inflexible,  qu on 
a  donné  depuis  au  diamant.  Comme  les  anciens  ulâges  con- 
lacrés  par  la  religion  s  obier  vent  toujours  avec  un  loin  qui  les 
perpétue ,  on  continua  d'employer  l'airain  pour  les  inftrumens 
des  facrinces,  &  dans  la  fabrique  des  armes  qu'on  ofTroit  aux 
Dieux.  Il  eft  même  allez  vrai -lêmblabie  que  ces  épées  &  ces 
inftrumens  de  cuivre  qu'on  déterre  de  temps  en  temps,  eurent 
autrefois  cette  deftination  exclufivement  à  toute  autre.  En 
effet,  dès  que  le  fer  devint  commun  on  ne  continua  pas, 
lâns  doute ,  à  lé  lêrvir  comme  auparavant  du  cuivre ,  métal 
aigre,  caftânt  &  beaucoup  plus  pelant  que  le  fer.  Si  l'on  ne 
découvre  aujourd'hui  que  peu  d'armes  de  fer,  c'eft  que  le 
fer  le  détruit  par  la  rouille;  au  lieu  que  celle  du  cuivre  le 
couvre  d'un  vernis  qui  en  confêrve  la  lûbftance,  &  dont  la 
dureté  rélifte  quelquefois  au  burin  le  mieux  trempé. 

11  n'eft  pas  lurprenant  que  les  premiers  làuvages  de  la  Grèce 
aient  cru  tout  ce  qu'on  débitoit  du  pouvoir  magique  des- 
Telchines.  Cette  crédulité  régna  dans  les  fiècles  les  plus  éclairés 
d'Athènes  &  de  Rome.  Peut-être  même  ce  mélange  du  lôufre 
avec  l'eau  du  Styx,  réduit  au  fimple,  n'eft  que  l'ancienne 
pratique  de  purifier  les  troupeaux  avec  la  fumée  du  foufre, 
avant  que  de  les  mener  aux  champs,  pour  la  première  fois 
à  la  fin  de  l'hiver.  Peut-être  a-t-il  quelque  rapport  à  cet 
autre  ufage ,  non  moins  ancien  ,  d'arrokr  ou  de  frotter 
les  plantes  avec  des  infullons  de  drogues  amères,  pour  les 
garantir  des  infectes.  Caton,  Columelle,  Pline  &  tous  les  *f' 
Vjtoponjques  lont  pleins  des  ainerentes  recettes  quon  croyoït  /*  / ,  . 
propres  à  compolêrccs  fumigations  Se  ces  liqueurs.  Lorlqu'on  **Xuit  é  .Ai 
examine  les  pratiques  de  l'ancienne  magie,  on  adopte  l'idée 
que  Pline  s'en  étoit  faite.  Ce  judicieux  &  lâvant  naturalilie  £  vxux x*t  f" 
la  regardoit  comme  une  e/pèce  de  médecine  luperftitieulè , 
qui  joignoit  aux  remèdes  naturels  des  formules  auxquelles  on 
croyoit  de  grandes  propriétés.  Caton  nous  rapporte  (crieu- 
kment  quelques-unes  de  ces  formules.  Nous  voyons  même 
que  le  préjugé  vulgaire  attribuoit  à  de  fimples  remèdes,  à  des 


4-0     Histoire;  de  l'Académie  Royale 
fumigations,  le  pouvoir  d'empêcher  la  grêle  &  de  chaflêr  les 
V<gK>  de  Vc-  Démons.  Végète,  d;uis  un  de  (es  ouvrages,  termine  la  longue 
%um.  iv, 1 2.    rcceUe  j»une  fumigation  qU';|  prelêrit  par  ces  mots  étranges: 

Q uod  fi/ffimentum ,  prater  curant  jumentorum ,  fanât  hominum 
pajfiones ,  grandinem  dej>ellit ,  datâmes  aùigit  &  larvas.  Cette 
fumigation ,  utile  aux  troupeaux ,  guérit  de  plus  les  paflions  des 
hommes,  détourne  la  grêle ,  chajje  les  Démons  &  les  fpeâres* 
Quel  texte  à  commenter  pour  la  philolophie  ! 

Article  IV. 

Des  Curètes  èr  des  Corybantes. 

^^uoique  les  Curètes  &  les  Corybantes  aient  été  des 
perlonnages  réellement  diftincls,  la  confulion  que  les  Anciens 
ont  prelque  toujours  laite  des  uns  avec  les  autres,  nous  oblige 
à  les  réunir  en  un  (eut  &  même  article. 

i.  Le  nom  de  Curetés  ou  Courètcs  fe  trouve  pris  dans  trois 
lignifications  différentes,  i Homère  déligne  ainli  un  peuple 
voilin  de  Calydon :  ce  font  les  Etoliens  finies  à  l'orient  du 
fleuve  Achéloiïs  (k).  2.0  Le  nom  de  Curètes,  pris  dans  le 
(èns  le  plus  fimple ,  déligne  feulement  des  hommes  dans  la  fleur 
Strai.  Uh.  x,  de  l'âge.  Strabon  a  montré  qu'Homère  l'employoit  lôuvent 

*  en  ce  lêns  dans  l'Iliade.  3.0  Enfin,  &  ce(t  l'ulàge  le  plus 

fréquent  de  ce  mot,  on  nomma  Curètes  les  minières  des 
myftères  de  Jupiter  dans  l'île  de  Crète,  &  de  ceux  de  Rhéa 
dans  la  Phrygie;  c'elt  lôus  cette  dernière  acception  qu'ils  fë 
trouvent  allez  lôuvent  confondus  avec  les  Corybantes. 

L.x,p.  +68.  Les  Curètes  étoient,  dit  Strabon,  les  inventeurs  de  la  danlè 
armée,  &  on  les  nommoit  ainfi  parce  que  cetoient  les. plus 
jeunes  d'entre  les  Prêties  qu'on  chargeoit  de  cette  fonction  dans 
les  jx>mpes  &  les  marches  religieufes  des  fêtes  de  Jupiter  & 
de  Rhéa.  bi  la  danlè  des  prêtres  Maliens  à  Rome  étoit,  comme 


(k)  Ce  nom,  fuivant  Arcbéma- 
chus,  étoit  relatif  à  leur  chevelure 
On  le  donn  i!  à  des  hommes  qui 
portoicnt  leurs  clic  veux  couru  & 


rafés  fur  te  devant  de  la  tête.  A  l'oc- 
cident de  i'Achéloûs  habitoient  les 
Acarnaniens ,  ainfî  nommés  parce 
qu'ils  laiflbient  croître  leur  dicvcur. 

le 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  41 
lé  prétend  Denys  d'Halicarnaflè,  une  imitation  de  celle  des 
Curètes,  celle- ci  devoit  être  lans  comparailon  moins  vive  &. 
moins  animée  que  celle  des  Corybantes. 

La  danfe  des  Saliens  n  etoit  qu'une  marche  figurée ,  dans 
laquelle  ils  frappoient  leurs  boucliers  avec  des  efpéces  de  hayon- 
nettes  dont  ils  étoient  arhiés  :  marche  entre- mêlée  de  petits 
&ults,ou  pluftôt  dune  forte  de  trépignement.  Du  moins  telle 
eft  i*idcc  que  Sénèque  nous  en  donne  (l),  par  l'exprelîïon  qu'il 
emploie  pour  la  caraétérifèr;  &  c'efl  aulfi  celle  qui  refaite  de 
ce  qu'en  dit  Horace  (m)  en  deux  endroits  ditferens.  Ladaniè 
des  Cors  bontés  ctoit  au  contraire  accompagnée  de  mouvemens 
prefque  convullifs  de  tout  Je  corps,  &  lur-tout  de  la  tête. 
Strabon  les  compare  à  des  forcenés  qu'agitent  les  tranfports 
de  la  frcnéfie.  Les  Romains ,  qui  toléroient  ces  Corybantes 
introduits  à  Rome  avec  le  culte  de  Cybèle ,  leur  donnoient 
le  Jiom  de  Galli ,  &  à  leur  chef  celui  <X Archigallus  (n). 


(I)  Sénèque  voulant  expliquer  !e 
fattus  fa/iaris ,  le  rend  par  le  terme 
de faltus fulhnius.  Sencc.  ep.  X V. 

(m)  Horace  qui  fuppofe,  dans 
l'Ode  XXXVI  du  premier  livre,  quç 
cette  danfc  s'exécutoit  fans  remuer  les 
pieds  avec  vivacité,  ,  ntu  rnotetn  in 
Sa/ium fit  requies ptttum ,  dit  dans  la 
première  Ode  du  liv.  IV,  que  les  Sa- 
liens frappoient  du  pied  la  terre  ;  petit 
candi  do,  in  tnorem  Sa/ium  ter  quo- 
tient humum.  Aufli  les  anciens  poètes 
Lii'ms  les  ont -ils  fou  vent  nommés 
falifubfuli ,  les  faut  i//ans.  Vid.  Pa- 
cuv.apudScalig.  in  Catul.  ep.  X  VII. 

(n)  Strabon  dérive  le  nom  de 
Corybante  du  mot  Kaptsàttt ,  aclion 
que  les  Romains  appellent  dans  leur 
langue  caput  jaaare.  Paulmier  de 
Grant-Mcfnil  conjecture  que  ce 
nom,  compofé  de  nipu  &  de  Cajra, 
qu'il  traduit  par  capite  incedo,  leur 
avoit  été  donné  parce  qu'en  mar- 
chant ils  fc  foûtenoient  fur  la  tête. 
Mais  l'antiquité  ne  nous  a  rien 
tranfmis  de  pareil  fur  les  Corybantes 
ou  les  Galli  :  on  ne  parle  que  de 

Htfl.  Toute  XXI IL 


la  violente  agitation  de  leur  tête. 
Apulée,  dans  Ton  âne  d'or ,  /.  vtn, 
les  décrit  en  ces  termes  :  Capite  ds- 
mijjb  cervices  lubricis  intorquentes 
motibus ,  crinefque  pendu/os  in  cir- 
culum  rotantes;  termes  qui  expli- 
quent le  crinem  rotantes  Galli  de 
Varron.  Cet  auteur  avoit  même  em- 
ployé le  mot  mallart t  pour  exprimer 
le  genre  de  leur  danfc.  Mais  il  ne 

ru  ru  îi  pas  que  ce  mot  ait  fait  fortune  ; 
occafion  de  s'en  fervir  devoit  être 
allez  rare.  Celui  de  Galli  étoit  de- 
venu fynonyme  à'Eunuchi ,  parce 
que  ces  prêtres  de  Cyhéle  dévoient 
fe  rendre  eunuques ,  pour  fè  confor- 
mer à  ce  que  la  fable  leur  enfeignott 
d'Atys. 

Quelques  étymologifles  ont  pré- 
tendu que  ces  prêtres  fanatiques  de 
Cybéle  avoîcnt  tiré  leur  nom  du 
fleuve  Gallus ,  qui  paflé  auprès  de 
Pcfllnonte;  d'autres  croient  qu'ils  le 
donnèrent  eux-mêmes  à  ce  fleuve- 
Suivant  M.  Fréret,  il  ert  plus  naturel 
de  le  prendre  pour  le  nom  Phrygien 
fous  lequel  on  les  connut  à  Rome. 


4*      Histoire  de  l'Académie  Royale 

Les  Curèlcs  envilagés  comme  minifbes  de  Rhéa  &  nour- 
riciers  de  Jupiter,  fe  confondent  fous  ce  point  de  vue  avec 
les  Dactyles  auflî-bien  qu'avec  les  Corybames,  &  les  anciens 
lônt  partages  fur  leur  origine.  On  les  crovoit  iliiis  des  Dactyles 

1  O  O  J  J 

ou  de  Phrygie ,  ou  de  Crète ,  ou  de  Rhodes.  Ces  difTé- 
Suab.  x,+?2.  rcntes  traditions,  rapportées  par  Strabon  &  par  Diodore, 
DiOiiv,2)o.  juftif:çnt  |a  remarque  du  premier  fur  la  reflèmbiance  que  ces 
divers  perfônnages  avoient  enlèmble  à  bien  des  égards. 

Diodore  (ûppoiê  que  ce  furent  les  Curetés  qui  apprirent 
aux  Cretois  à  rallèmbler  en  troirpeaux  les  brebis  &  les  chèvres 
Jâuvages  errantes  dans  les  campagnes,  à  conftruire  des  ruches, 
à  élever  des  abeilles  domeftiques ,  &  à  leur  enlever  le  miel 
&  la  ciré  fins  en  détruire  ou  même  en  dilperlêr  les  eflàins. 
Il  leur  attribue  encore  l'art  de  fondre  &  de  travailler  les  métaux  : 
mais  ni  cet  auteur,  ni  aucun  autre  ne  les  (tippofe  initiés  dans  la 
connoiflânee  de  la  médecine;  encore  moins  dans  cette  pratique 
des  enchantemens  qu'on  imputoit  aux  Telchines. 

Ainli  les  anciennes  traditions  de  la  Grèce  rapprochées  & 
comparées  entre  elles,  s'accordent  à  joindre  la  découverte  des 
arts  avec  la  naiflânee  &  l'éducation  des  différentes  divinités , 
c'eft-à-dire  avec  letablifîèment  de  leurs  autels.  Oblêrvons  en- 
core que  les  nourriciers  de  ces  Dieux  ont  prelque  toujours  été 


En  fuppofant ,  ce  qu'il  a  prouvé  dans 
l'Article  If,  que  l'Arménien  &  le 
Phrygien  étoient  la  même  langue , 
il  retrouve  dans  le  mot  Gallus  celui 
de  Galouts ,  torquens  fe,  dérivé  de 
Gheloui ,  volvere ,  tordre.  Dès-lors 
ce  nom,  comme  celui  de  Corybas , 
fera  relatif  aux  danfès  furieufes  nui 
faifôient  partie  du  culte  de  Cybcle. 
Nous  avons,  vû  de  même  que  le 
nom  des  Dactyles ,  tiré  des  deux 
mots  Arméniens  Dayak^til ,  figni- 
fioit  les  nourriciers  de  Jupiter ,  em- 

Îloi  que  la  fable  donne  aux  Dactyles 
déens. 

Denys  d'Halicarnaflc  obierve  , 
/.  //,  que  le  culte  de  Cybcle  fut  tou- 
jours abandonné  dans  Rome  à  des 
Phrygiens  &  à  d«s  Phrygiennes.  On 


jugea  fans  doute  que  renthoufîafme 
indécent  auquel  les  miniftresde  cette 
divinité  fc  livroient  pour  l'honorer,  (Se 
Iefacrifice  qu'elle  exigeoit  d'eux  au- 
raient dégradé  des  citoyens  Romains. 
Les  noms  Romains  donnés  fur  des 
Infcriptions  à  l'Archigalle  ne  doi- 
vent pas  nous  arrêter ,  parce  qu'el- 
les /ont  d'un  temps  où  des  efclaves 
mêmes  portoient  fôuvcnt  de  ces 
noms.  Tant  que  durait  la  fete  de 
Cyhèle,  fes  Prêtres  avoient  la  permif- 
fion  de  quêter  dans  Rome.  Cicéron 
qui  rapporte  cet  ufâge  dans  (an 
fécond  livre  des  loix,  ajoute  qu'il 
n'eft  propre  qu'à  ruiner  les  familles 
ik  à  répandre  la  fuperftition  :  /m- 
pltt  fuperflitione  animai  i?  exhajrk 
domos, 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  43 
regardés  comme  les  propagateurs  de  leur  culie  Se  comme 
les  inventeurs  des  arts ,  dont  la  connoiuance  a  dû  précéder 
ou  du  moins  accompagner  la  formation  des  premières  lociétés. 
Que  prouve  la  liaifon  réciproque  de  ces  objets,  finon  que 
l'idolâtrie  Se  les  arts  ont  dans  la  Grèce  les  mêmes  époques  8c 
les  mêmes  auteurs?  Il  arriva  dans  ce  pays  ce  qui  doit  nécef- 
fàirement  arriver  dans  toute  contrée  dont  les  naturels  feront 
civilités  par  des  colonies  étrangères.  Tout  ce  que  les  étrangers 
y  porteront,  loix,  arts,  ulâges,  cérémonies  religieufo,  paroîtra 
dans  la  fuite  leur  devoir  Ton  origine  :  on  les  en  croira  les 
auteurs,  quoiqu'ils  n'aient  fait  que  tranfporter  dans  leur  nouveau 
fcjour  les  coutumes  des  lieux  dont  ils  étoient  originaires.  Et 
comme  les  arts,  même  grofiïers,  dévoient  étonner  des  /âuvages , 
les  premiers  Grecs,  ignorans  8c  barbares,  ont  dû  prendre  pour 
des  hommes  merveilleux ,  fupérieurs ,  infpirés ,  ceux  qui  leur 
en  ont  tranfinis  la  counoillânce  Se  la  pratique.  Ils  ont  dû 
les  croire  inventeurs  dans  tous  les  genres ,  parce  qu'ils  leur 
durent  à  b  fois  les  premières  idées  de  tout;  8c  des -lors  voilà 
les  pilotes,  les  foldats,  les  marchands  qui  compoloient  les 
premières  colonies  débarquées  en  Grèce,  ou  du  moins  les 
principaux  de  ces  aventuriers ,  transformés  aux  yeux  des  naturels  ' 
en  hommes  de  génie.  Les  voilà  devenus  artilles,  iégiflateurs, 
politiques,  théologiens:  bien -tôt  je  vois  plufieurs  d'entre  eux 
ériges  en  héros  par  la  reconnoinance  ou  la  flatterie  ;  je  vois 
les  Dieux  dont  ils  répandirent  le  Culte  par-tout  où  ils  fanèrent 
les  arts,  regardés  comme  bienfaiteurs  du  pays,  8c  les  habitans, 
par  une  méprifè  que  la  fuperflition  6c  le  temps  conlâcrent,  leur 
attribuer  l'origine  de  ces  arts  établis  en  même  temps  que  leurs 
autels.  Cérès  devient  l'inventrice  6c  h  déelTe  de  l'agriculture, 
parce  que  le  même  vaifîèau  qui  porta  Ion  culte  dans  l'Attique 
y  porta  du  blé  6c  des  laboureurs.  Ainfi  furent  traités  Minerve, 
Jupiter,  Racchus,  Neptune,  8c  les  autres  divinités  originai- 
rement étrangères  à  la  nation  Grecque. 

Les  découvertes  6c  i'établiuement  des  différens  cultes  fê 
fûivent  dans  un  ordre  chronologique,  qui  s'éloigne  peu  de  celui 
dans  lequel  les  colonies  orientales  vinrent  s'établir  en  Grèce, 


44  Histoire  de  l'Académie  Royale 
&  de  la  date  que  l'hilloire  de  ces  colonies ,  conduite  dage  en 
âge  jufqu'à  la  guerre  de  Troie,  nous  oblige  de  donner  à  leur 
fondation.  Cet  accord  des  traditions  entre  elles  pour  le  fonds 
du  récit,  malgré  les  variétés  de  détail,  nous  autorife  à  leur  croire 
un  fondement  hillorique  qu'on  démêle  en  adoptant,  avec 
M.  Fréret ,  les  hypothèlès  d'Hérodote  &  de  Strabon.  Si  l'on 
ajoute  que  les  époques  du  partage  des  colonies  clins  la  Grèce 
fe  rapportent  à  celles  de  l'invafion  de  l'Egypte  par  les  Pafteurs, 
de  leur  expulfion  par  Séloftris,  &:  des  expéditions  de  ce 
Prince  dans  i'Alïe  mineure  &  dans  la  Thrace,  on  reconnoîtra 
que  la  chronologie  de  ces  temps  héroïques  ou  même  fabuleux, 
a  clans  les  faits  elîèntiels  un  certain  degré  de  certitude  que  n'a 
pas,  à  beaucoup  près,  l'ancienne  hilloire  de  la  plulpart  des 
autres  Nations. 

1 1.  On  appeloit  Curètes  les  prêtres  de  Jupiter  dans  l'île 
de  Crète,  les  Corybantes  étoient,  à  parler  exactement,  ceux 
de  Rhéa  là  mère,  qui  n'avoit  dans  cette  île  aucun  culte  ni 
public  ni  particulier,  ainfi  que  nous  l'allure  Démétrius  de 

Jrrai.x,f72.  Scepfis,  cité  par  Strabon.  11  ne  paroît  pas  que  cette  Déelîê 
eût  beaucoup  d'adorateurs  parmi  les  Grecs  ;  on  ne  trouve 
aucune  fête  établie  en  fôn  honneur  :  elle  avoit  peu  de  temples, 
&  ces  temples  n'étoient  pas  fréquentés.  On  les  nommoit 
Metroa:  celui  d'Athènes,  le  plus  confidérable  de  tous,  lêrvoit 
de  dépôt  pour  les  loix  &  pour  les  acles  palTés  entre  les  parti- 
culiers; c'eft  à  cet  ulàge  qu'il  doit  d'être  connu,  parce  que 

Ajfa  /,  4j.  les  orateurs  le  nommoient  lôuvent.  Paufanias  en  marque  la 
fituation  ;  mais  il  ne  parle  ni  d'autels ,  ni  de  ftatue ,  ni  de 
jTicrifice  '(o).  H  en  étoit  de  Rhéa  comme  de  la  Terre  &  de 
quelques  autres  divinités  anciennes.  Les  Grecs  ne  les  avoient 

(o)  Les  Anciens  parlent  encore  ///>  266 ,  4?  III ,  > $7*  Encore 

de  quatre  autres  temples  de  Rhéa  n'clt-il  pas  certain  que  tous  ces  tem- 

fcm!)!ab!esau  Mrtroum  d'Athènes,  pies  fuflênt  dédiés  à  Rhéa:  on  le 

&  ^éfîgnés  par  le  même  nom.  Le  coiicludavecvrai-fembiancedunom 

prenver  à  Olympie,  le  fécond  à  Co-  qu'ils  portoient;  mais  celui  de  Dét(pe 

rintlie  ,  le  troifième  à  dix-huit  milles  mère  n'étoit  pas  particulier  à  Rhéa  , 

environ  de  Gyihiuin  dans  le  Pélo-  on  le  donnoit  auili  à  la  Terre  &  à 

ponnèfê,  &  le  quatrième  à  Spanc.  Cybéle. 
fyoy.  Pau/an.  I.  Y,  Jd.  L  il,  jzj. 


\ 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  45 
pas abfolument  dégradées,  comme  Saturne  &  les  Titans;  ils 
en  partaient  avec  reipect  ;  ils  lailîbient  fubfifter  Jeurs  autels; 
niais  ils  négligeoient  leur  culte.  La  fuperftiiion  s'étoit  tournée 
lâns  réfèrve  du  côté  des  Dieux  qui  appartenoient  plus  parti- 
culièrement à  la  nouvelle  religion,  à  celle  de  Jupiter,  tels  que 
Junon,  Minerve,  Cérès,  Diane,  &e. 

Le  culte  de  Rhéa  ne  s'étoit  guère  confèrvé  que  dans  la 
Phrygie  occidentale  ou  Troyenne  :  encore  paroit-il  avoir  été 
mêle  dans  ce  pays  à  celui  de  Cybèle,  qui  étoit  une  divinité 
toute  différente,  quoique  la  plufpart  des  Mythologilles  anciens 
&  modernes  les  aient  confondues  lune  avec  l'autre,  parce  que 
l'une  &  l'autre  portoient  le  même  nom  de  mère  des  Dieux  (p ). 
La  fable  de  cette  dernière  k  raconte  avec  des  variétés  confi- 
dérables  ;  mais  rien  de  ce  qu'on  en  rapporte  ne  convient  avec 
1  Moire  de  Rhéa ,  fille  du  Ciel  &  de  la  Terre ,  fœur  &  femme 
de  Saturne,  qui  le  trompa  fur  la  nailîânce  de  Jupiter,  pour 
prélêrver  ce  troifième  fils  du  iort  qu'avoient  eu  Neptune  & 
Pluton  (es  aînés,  qui  fit  élever  dans  le  fêcret  cet  enlant  fâuvé 
par  artifice,  &  le  mit  en  état  de  ravir  à  ion  père  l'empire  du 
monde. 

Telle  eû  la  légende  de  Rhéa  dans  Héfiode:  nous  ne  pouvons 
nu  entrevoir  ce  que  les  Phrygiens  de  la  Troade  débitoient  à  iôn 
uj jet  ;  feulement  nous  lâvons  qu'un  jeune  enfant  jouoit  quelque  jtnà. 
rôle  dans  fes  myitères.  C  etoit  Sabaitus,  divinité  Thracienne, 
qui  félon  tous  les  Scholiaftes  &  les  Lexiques  anciens  étoit  b 


(p)  Un  des  hymnes  attribués 
cemmunément  à  Homère  s'adrefic 
à  la  mère  des  Dieux  ;  mats  on  ne  lui 
donne  pas  le  nom  de  Rhéa.  Elle  n'eft 
ni  la  femme  de  Saturne ,  ni  la  mère 
de  Jupiter ,  &  le  poète  lui  accorde 
tous  les  attributs  qui  caraclérifent 
Cybèle  dans  la  fable  &  fur  les  mo- 
tuitnens  ;  les  tambours ,  les  crotales , 
les  lions  ,  &c.  Dans  un  amre  hymne 
en  l'honneur  de  la  Tetre ,  prife  Ibu- 
Vf nt  pour  Cybèle ,  on  décore  aufîï 
arc  ancienne  DéefTe  du  titre  de 
nùrt  des  Vieux,  Mais  on  la  dit 


femme  d'Uranus  ;  dès-lors  ellen  p^>ur 
fils  Saturne,  les  Tifans  &  Rlica. 
Dans  ce  fvltéme  Cybèle  &  Rhéa 
font  diftïncïes  ;  mais  l'une  étant  tille 
del  autre,  on  dût  aifémenr  les  con- 
fondre. Au  relie  la  plnfpart  de  ces 
hymnes,  qui  couroien:  (bus  les  noms 
d'Homère  &  d'Orplue,  lont  p  eins 
d'idées  contradictoires  ;  c'ell  une 
preuve  évidente  du  mc'îange  «.les  tra- 
ditions ,  «Se  de  l'emploi  que  les  Pt  êtes 
en  taifbient ,  (an:,  le  donne.-  la  peine 
de  les  decompofer  fui  van  c  les  relies 
de  la  critique. 


4<5     Histoire  de  l'Académie  Royale 
même  que  Bacchus.  La  Difîèrtation  de  M.  Fréret  fur  le  culte 
de  Bacchus,  imprimée  dans  ce  volume  &  déjà  citée  plus  haut, 
nous  di/penle  d'entrer  là-deflùs  dans  un  plu&  grand  détail. 

Strabôn  applique  à  la  célébration  des  myitères  de  Phrygie, 
la  formule  que  Démofihène  accuioit  Elchine  d'avoir  chantée 
dans  les  rues  d'Athènes.  Elle  efl  compofce  de  mots  dont  nos 
Mythologiftes  ont  cherché  l'origine  dans  les  langues  orientales; 
mais  pour  la  trouver  ils  n'avoient  pas  bcloin  de  fortir  de  la 
Grèce  ((]). 

Agdeitis  étoit  le  véritahie  nom  de  Rhéa,  fûivant  le  même 
Strab.x.fgf.  Slrabon,  qui  ajoute  que  (ôuvent  on  la  déiignoit  par  le  nom 
des  lieux  dans  léfquels  elle  étoit  fingulièrement  honorée.  De  \X 
viennent  les  furnoms  d'Idéenne,  de  Sipylène,  de  Dindymène, 
de  Peflînomienne  qu'elle  portort,  comme  Cybcle,  depuis  qu'on 
les  eut  confondues.  Mais  fous  (on  nom  propre  d'Agdeftis  on 
en  débitoit  d'étranges  hiftoires ,  qu'on  peut  lire  dans  Pauiânias, 
dans  Arnobe  &  dans  l'extrait  de  Damalcius. 

Ces  traditions  Phrygiennes  fur  Rhéa  6c  Cybcle,  ne  paroiiîènt 
pas  avoir  été  reçues  dans  la  Grèce.  Le  poète  Herméfianax, 
cité  par  Paufanias,  (ê  contentoit  de  dire  que  le  culte  de  la  mère 
des  Dieux,  Matris  magna,  devoit  fon  inftitution  au  jeune 
Atys  fils  tie  Calais,  devenu  fi  cher  à  la  Déefîè  que  Jupiter 


(q)  Voici  cette  formule,  avec 
l'explication  que  M.  Fréret  croit  en 
pouvoir  liafardcr.  Euoi  faboi ,  hues 
attes ,  attes  hues.  Tous  ces  mots  font 
originairement  grecs. 

Euoi ,  formé  fur  celui  de  tv,  éroit 
une  efpèce  de  formule  de  bénédic- 
tion ,  luivant  un  ancien  cité  par  Har* 
pocration ,  équivalente  au  mot  tù  n$ , 
bene  tibi  fit.  Et  de  là  venoît  le  verbe 
t'wt£«r ,  de  même  que  le  titre  d'Euat , 
donné  à  Bacchus ,  &  celui  de  EW- 
Kotàa. ,  donné  à  Cérès.  Saboi  étoit  le 
titre  des  initiés  ou  des  myrtes  de  Ja- 
ba-nus,  <Sc  ce  nom,  de  même  que  celui 
qu  on  donnoit  au  Dieu ,  n'étoit  pro- 
bablement qu'une  épithète  formée 
de  la  racine  Jtbas,  d'où  le  grec  com- 


mua avoitdérivé  febaflos,  vénérable, 
adorable.  On  doit  fc  fouvenir  qu'il 
s'agit  ici  d'une  formule  Thraciennc , 
ôc  par  conféquent  dans  un  dialcclc 
très-ancien  &  très-greffier  de  la  langue 
grecque.  Héfychius  rend  le  nom  de 
iiabajein  par  celui  d'Eutïçein.  Pour 
le  mot  Attes  nous  favons  que  le  mot 
Aita,  fynonyme  de  Papna,  étoit 
un  terme  de  relpcér.  que  Jcs  jeunes 
gens  employoient  en  parlant  à  des 
hommes  plus  âgés  qu'eux.  Ainfi  cette 
formule ,  qui  étoit  fans  doute  le  com- 
mencement d'un  cantique ,  le  pou- 
volt  traduire  ainfi  :  Quvd  faujimn 
fit  Afjrfiis ,  Sabtqje  pater  ,  pater 
Sabote,  ÙTc. 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  47 
jaloux  de  ce  rival  le  fit  tuer  par  un  fanglier.  Cybèle  défefpérée 
tic  la  ir.ort,  mais  ne  pouvant  le  iîiire  revivre,  cacha  £>n  corps 
dans  l'antre  lâcré  du  mont-Agdus,  l'y  rendit  incorruptible, 
&  voulut  que  tous  les  ans  une  iête  lolennelie  retraçât  le  £>u- 
venir  de  cet  événement. 

il  eft  vifible  que  cette  fable  avoit  été  formée  fur  celle 
d'Adonis,  comme  celle  d'Adonis  fur  la  fiction  du  meurtre 
d'Oliris  époux  difis.  Pour  la  conformité  plus  parfaite  on  ter- 
minoit  le  deuil  par  un  jour  de  réjoui (îànce.  Cette  fcie  connue  Macnl.Satur. 
fous  le  nom  d'Hi/aria,  tomboit  à  Rome  au  lendemain  de  u'*'2'' 
itquinoxe.  Damafcius,  dans  la  vie  d'Ifidore,  rapportait  que    rfaïus,  cod. 
celui-ci  eut  une  vifion  dajis  laquelle  Atys  lui  ordonna  de  ^/é^/*'* 
célébrer  ces  Hilaria,  qui  étaient  une  image  de  Ion  retour  à 
la  vie.  Racontant  ailleurs  la  fable  d'Atys  oc  de  Cybèle ,  fous 
les  noms  de  Sydyk  &  d'Aftronoé,  mais  avec  quelque  diffé- 
rence dans  les  détails ,  il  fuppolê  que  Cybèle  ranima  le  corps 
d'Atys,  comme  Vénus  avoit  rendu  celui  d'Adonis  à  la  vie. 

Le  nom  Phrygien  de  la  Déelfe  eft  écrit  X'yhvç  dans 
Héfychius  &  dans  les  meilleurs  manufaits  de  Strabon  ;  mais 
fur  une  Infcription  publiée  par  Spon ,  dans  les  mélanges  d'anti-  Mif«& 
cjuités,  on  lit  MHTPI  ©EHN  AITI2TEI.  Dans  l'épitomede  s7' 
Strabon,  &  dans  quelques  manulcrits  de  cet  auteur,  ce  nom  efl 
écrit  À itçif ,  Xytçis,  K'yytwç.  C'eft  que  peut-être  on  donnoit 
à  la  même  divinité  deux  nomsdifTérens,  &  l'on  peut  en  effet 
lestiier  l'un  &  l'autre  de  la  langue  Arménienne.  Agdifh's  fera 
formé  des  racines  azdfeh,puella  ,f/ia,  &  77  domina  regina,  abrégé 
àtiyran,  rex,  domïnus ;  d'où  les  Grecs,  &  après  eux  les  Latins, 
ont  fait  leur  tyrannus.  Agdillis  paflôit,  dans  quelques-unes 
de  fes  légendes,  pour  fille  de  Rhéa.  Comme  la  plufpart  des 
divinités  ne  furent  dans  l'origine  que  des  attributs  de  l'Etre 
fuprême,  détachés  de  l'idée  principale  &  perlônnifiés,  leurs 
noms  n'étoient  que  des  épithètes.  D'ailleurs  on  le  faifôit  fouvent 
unfcrupulede  prononcer  les  anciens  noms,  qui  paffoient  pour 
fâcrés;on  leur  en  fubftituoitde  plus  nouveaux,  qui  lêulsavoient 
cours  dans  le  peuple:  les  autres  ignorés  des  profanes,  ne  fe  révé- 
loient  qu'aux  initiés.  Ceft  une  remarque  faite  fouvent  par  les 


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48     Histoire  de  l'Académie  Royale 
anciens,  &  en  particulier  à  l'occafîon  du  nom  de  Kôtn ,  jet/tiâ 
file,  fous  lequel  on  défignoit  communément  Profêrpine, 

'A  l'égard  du  nom  d'A/tg/iiJïis  ou  Angfieftis,  tel  qu'on  le  lit 
fur  i'Infcription,  M.  Fréret  croit  y  retrouver  la  dénomination 
Phrygienne  de  la  mère  des  Dieux ,  qui  dans  les  anciens  monu- 
mens  &  fur  les  Médailles ,  eft  repréfèntée  affile  &  dans  une 
attitude  de  repos.  Hanghifltn  Arménien  lignifie  repos  ;  &  avec 
la  finale  // ,  Hanghifli  fera  traduit  littéralement  par  quiefccns 
rcgina;  titre  convenable  à  une  Décile  qu'on  fuppofoit  avoir 
remis  à  les  enfans  les  rênes  de  l'Univers. 

Lorfque  les  Romains  adoptèrent  le  culte  de  Cybèle,  ils  le 
reçurent  immédiatement  des  Phrygiens.  Pour  obéir  aux  ordres 
de  la  Sibylle  ils  envoyèrent,  l'an  205  avant  l'ère  Chrétienne, 
chercher  à  Peffinonte  fi  ftatue,  qui  n'ctoit  qu'une  fimple  pierre 
tombée,  difôit-on ,  du  Ciel ,  &  dont  la  chute  eft  marquée  par  le 
marbre  de  Paros  à  l'an  1505  avant  J.  C  Tout  ce  qui  concerne 
cette  fameufè  pierre  de  la  mère  des  Dieux,  efl  fâvamment 
approfondi  dans  une  Diflèrtation  de  M.  Falconet  à  laquelle 
nous  renvoyons  le  leéteur  ;  elle  efl:  inférée  dans  ce  volume 
XXIII,  page  213  de  la  partie  des  Mémoires. 

M.  Fréret  n'examine  pas  fi  cette  pierre  étoit  un  pyrite  lancé 
par  un  volcan,  ou  quelque  coquillage  pétrifié,  du  genre  des 
Conchylites:  il  fê  contente  d'oblêrver  que  la  mère  des  Dieux 
n'eft  jamais  repréfèntée  fous  cette  forme  fur  les  monumens 
&  les  Médailles  ;  elle  y  paraît  toujours  fous  la  figure  d'une 
femme  affile  fur  un  trône ,  ou  dans  un  char  traîné  par  des 
lions.  Selon  toute  apparence  on  lui  donnoit  à  Rome  une  figure 
Ztfm.  I  v,  humaine.  Nous  liions  dans  Zofime  que  Séréna,  femme  de 
J  '  Stilicon,  ayant  eu  l'occafion  d'entrer  dans  le  temple  de  cette 
Déefîê,  s'empara  d'un  collier  de  perles  qu'elle  avoit  au  col. 

Article  V. 

Des  Cabires. 

Ce  qui  concerne  les  Cabires  efl  un  des  points  les  plus 
important  &  les  plus  compliqués  de  la  mythologie  Grecque. 

Les 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  40 
>f.es  traditions  qui  les  regardent  font  tellement  confufes ,  &  i\ 
fanent  oppofées  les  unes  aux  autres,  que  lanalylê  en  paroît 
à  peine  poffible.  Les  anciens  eux-mêmes  iê  contredifbient 
faute  de  s'entendre,  &  les  modernes  en  accumulant,  avec  plus 
d'érudition  que  de  critique,  leurs  diflerens  témoignages,  ont 
embrouillé  la  matière  au  lieu  de  l'éclaircir. 

Strabon ,  dans  le  paflàge  que  nous  avons  déjà  cité  tant  de 
fois,  fembfe  ne  donner  au  nom  de  Cabires  que  les  deux 
fignifications  qu'il  attribue  à  ceux  de  Dactyles,  de  Corybantes 
&  de  Curetés.  II  les  confidère  i.°  comme  les  rnimffcres  de 
certaines  divinités;  2.0  comme  des  efpèces  de  génies,  comme 
des  divinités  fûbalternes  attachées  au  jfèrvice  de  Dieux  fùpé- 
rieurs.  Mais  cette  divifion  n'elt  pas  à  beaucoup  près  fufTïfante 
pour  concilier  les  variétés  fâns  nombre,  &  môme  les  contra- 
dictions qui  lê  trouvent  entre  les  Anciens  à  leur  fîijet.  On  doit 
envilâger  encore  les  Cabires  lôus  trois  autres  points  de  vue  ; 
I."  comme  des  Dieux  adorés  dans  l'île  de  Samothrace,  Dieux 
du  premier  ordre,  puiiqu  on  les  y  qualifioit  de  grands  &  de 
puifûru;  2*  comme  des  Dieux  Egyptiens  qu'on  croyoit  fils 
de  Vulcain,  la  plus  ancienne  divinité  de  l'Egypte,  &  dont 
le  temple  étoit  fi  relpeclé  que  l'entrée  n'en  étoit  permifê  qu'au 
iêul  prêtre  qui  le  défêrvoit  ;  3 .°  enfin  dans  la  Grèce  on  don- 
noit  ce  nom  à  des  fils  de  Vulcain  honorés  à  Lemnos,  & 
dont  le  culte  s'étoit  répandu  dans  les  îles  voifines,  dans  l'Afie 
mineure  &  dans  la  Macédoine. 

Voilà  donc  le  nom  des  Cabires  pris  par  les  anciens  dans 
cinq  acceptions  différentes ,  qu'il  faut  bien  diftinguer  avant 
que  de  rien  conclurre  des  diflerens  paflâges;  &  c'eft  ce  que 
n'ont  jamais  fait  ceux  qui  ont  entrepris  de  traiter  ce  point 
de  Mythologie. 

Cette  divifion  générale,  qui  peut  fêrvir  à  fixer  les  idées 
Tagues  qu'on  lê  fait  des  Cabires,  eft  le  rélùltat  de  l'examen 
épineux  auquel  s'eft  dévoué  M.  Fréret,  dans  un  long  Mémoire 
.qui  contient  des  recherches  fur  les  Cabires  &  fur  les  myftères 
de  Samothrace.  L'étendue  de  ce  morceau  ne  nous  permet  pas 
de  l'inférer  ici,  même  par  extrait;  nous  le  rélèrvons  poux  le 

Hifl.  Tome  XXI IL  G 


jo  Histoire  de  l'Académie  Royale 
volume  XXV.  Ce  que  nous  venons  de  dire  n'en  eft  que  l'an- 
nonce &  le  précis,  qui  nous  a  paru  néceiîàire  pour  compléter 
cet  article,  que  nous  terminerons  par  une  réflexion  générale, 
applicable  à  toutes  les  difcuffions  du  genre  de  celles  dont  il 
efl  rempli.  C'eft  que  l'étude  de  l'hilloire  Mythologique  des 
anciens  n'en1  digne  d'occuper  les  elprits  fenfes  qu'autant  qu'ils 
fe  propoferont  de  perpétuer  &  d'enrichir  la  langue  de  la 
Poê'fie ,  &  de  faciliter  la  leélure  des  écrivains  Grecs  &  Ro- 
mains, dont  les  écrits  font  une  allufron  continuelle  à  la  fable, 
ainfi  qu'aux  événemens  des  ficelés  héroïques.  Ces  faits  ont  à 
la  vérité  peu  d'importance  :  mais  ils  étoient  liés  au  fyftème 
religieux  de  deux  Nations  célèbres  ;  elles  en  fùppofôient  la 
réalité.  Ils  font  par  confequent  une  partie  confrdérable  de 
l'hirtoire  de  iefprit  humain;  hiftoire  dans  laquelle  l'homme 
fê  méconnoîtroit  lui-même,  fi  elle  ne  lui  donnoit  pas  le 
fpeclacle  de  fes  erreurs  &  de  fes  égaremens. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.     j  t 


ECLA IR  CI  SSEAI  EN  S  GENERAUX 

* 

S U £  LES 
FAMILLES  SACERDOTALES  DE  LA  GRECE. 

Quoique  généralement  parlant  la  dignité  fàcerdotale  ne 
fût  point  héréditaire  chez  les  Grecs,  l'hiftoire  de  prefque 
toutes  les  villes  de  la  Grèce,  celle  d'Athènes  fur-tout,  offre 
des  facerdoces  attachés  à  certaines  lâmilles  ;  &  le  nombre  en 
eft  allez  confidérahle  pour  mériter  une  attention  particulière. 
Nous  avons  examiné  ce  fujet  en  travaillant  aux  deux  Mémoires 
que  nous  lûmes  en  1746  6c  en  1748;  le  premier  fur  Xétat  MiÊAxmh 
desMùùJlres  fies  Dieux  à  Athènes;  le  fécond  fur  les  myflères  j.  °'xl  g 
de  Ce'rès  Eleuftne.  Ces  différens  objets  (ont  liés  les  uns  aux 
autres:  ainfi  l'on  doit  regarder  comme  un  réfùltat  des  mêmes 
recherches,  &  comme  une  fuite  du  même  travail,  les  deux 
morceaux  dont  nous  venons  de  rappeler  les  titres,  &  tout  ce 
que  nous  avons  à  dire  fur  les  ficerdoces  héréditaires  dans  la 
Grèce.  ^ 

Nous  commencerons  par  les  familles  fàceixîotales  d'Athènes, 
&  ce  ne  fera  qu'après  les  avoir  parcounies,  que  nous  panerons 
fucceïïivement  &  par  ordre  à  celles  des  autres  villes  ;  ce  qui 
comprendra  tout  ce  qui  portoit  le  nom  de  Grec,  la  Grèce 
proprement  dite,  les  îles  de  la  mer  Egée  &  les  colonies 
répandues  dans  l'Afie  mineure.  Ce  fera  la  matière  de  trois 
grandes  fêétions  fùbdivilees  chacune  en  plufieurs  articles,  qui 
fe  (uivront  feparément  de  volumes  en  volumes  dans  la  partie 
hiftorique  des  Mémoires  de  l'Académie.  Nous  croyons  entrer 
dans  fês  vues  en  nous  livrant  à  ce  fujet.  Elle  la  jugé  digne 
d'être  approfondi,  puifqu'en  1744  elle  en  propofa  l'examen 
pour  le  concours  au  Prix  littéraire  qu'elle  dittribue  tous  les 
ans  dans  la  lèance  publique  d'après  Pâques. 

Mais  avant  que  de  faire  rénumération  des  ramilles  Athé-  Prfmièke 
ruennescoruacréesau  culte  des  Dieux,  &  de  donner  les  détails  SECTION. 
que  nous  avons  pû  recueillir  fur  chacune  en  particulier,  nous   Art'  l 

G  ij 


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52      Histoire  de  l'Académie  Royale 
traiterons  quelques  points  généraux  ,  également  applicables 
à  toutes ,  &  dont  la  dilcuifion  nous  paraît  un  préliminaire 
eflèntiel. 

Un  droit  de  cette  nature,  remarquable  dans  une  République 
•>  dont  le  fyftème  profèrivoit  toute  diftinélion ,  trop  nuifible  à 
l'égalité  des  citoyens,  donne  lieu  à  plufieurs  queftions  auxquelles 
il  faut  d'abord  eflàyer  de  répondre;  &  c'eft  à  quoi  nous  devi- 
nerons tout  ce  premier  article  de  la  première  feélion. 

I.  La  queftion  qui  s'offre  d'abord  à  lefprit  roule  fur  l'origine 
même  de  ce  droit,  appartenant  à  quelques  familles.  Comment 
&  dans  quel  temps  leur  étoit-il  devenu  propre? 

La  réjxmfê  eft  facile  :  un  coup  d'ctïi  fur  l'ancienne  hiftoire 
d'Athènes  fuffit  pour  la  faire  entrevoir.  Ce  neft  qu'en  remon- 
tant jufqu'aux  fiècles  héroïques  qu'on  aperçoit  la  raifôn  plauf  ible 
de  cette  multitude  infinie  de  cultes  divers  dont  la  religion 
P/W.  in  des  Athéniens  étoit  l'afîèmblage.  Avant  Théfée ,  qui  peut  à 
^'  jufte  titre  pafîer  pour  le  fondateur  d'Athènes ,  les  Athéniens 
vivoient  dans  un  grand  nombre  de  bourgs  &  de  hameaux. 
Chaque  bourg,  chaque  hameau  avoit  fon  territoire  diflincl,- 
fes  coutumes,  fês  magiftrats,  fês  pratiques  religieufès.  Théfee 
•  en  rafîèmbla  les  habitans  pour  former  une  feule  ville,  &  fit 
dans  le  gouvernement  des  innovations  confidérabfes ,  mais  qui 
ne  s'étendirent  pas  à  fa  religion.  Content  d'établir  un  culte 
public  &  des  fêtes  générales  en  l'honneur  des  divinités  tutélaires 
de  l'Etat ,  il  permit  à  chacun  de  confêrver  fês  cérémonies  & 
les  traditions  particulières.  Ainfi  tous  les  Athéniens  fè  trou- 
vèrent réunis  dans  le  culte  de  Minerve,  mais  chacun  d'eux 
Paufan.  L  i,  continua  de  célébrer  fcparément  les  fêtes  inflituées  par  fês 
3''  ancêtres.  Ces  dirTérens  cultes,  toujours  obfêrvés  avec  foin,  fê 
font  perpétués  de  fiècles  eu  fiècles  fâns  s'étendre.  Leur  époque 
eft  la  même  que  celle  de  la  plufpart  des  fâcerdoces  héréditaires, 
établis  prefque  tous  fous  les  Rois  prédécefïêurs  de  Théfee. 

Quoique  l'inftitution  de  ces  fâcerdoces  fôit  accompagnée 
de  circonftances  particulières ,  &  dont  la  diverfité  dépend  de 
celle  des  occalions,  on  peut  réduire  toutes  ces  origines  à  trois 
principales. 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  53 
i.°  Quelques  ficerdoces,  &  ce  font  les  plus  anciens ,  étoient 
regardés  comme  donnés  par  les  Dieux  mêmes,  à  des  familles 
qu'ils  s'étoient  confâcrées  par  leur  propre  choix.  C'étoit  prefque 
toujours  la  récompenfè  de  l'ho/pitalité  qu'ils  en  avoient  reçue; 
car  les  Dieux  defcendoient  fouvent  fur  la  terre:  ils  aimoient 
à  converlér  avec  les  hommes  ;  ils  partageoient  leurs  plaifirs ; 
ils  entroient  dans  leurs  querelles;  ils  étoient  leurs  amis,  leurs 
défenfèurs,  6c  quelquefois  leurs  rivaux.  Telle  fut  du  moins 
l'opinion  de  ces  fiècles  ignorans  6c  greffiers ,  mais  fimples  6c 
peut-être  heureux.  Les  fréquentes  apparitions  des  Dieux  6c 
des  Déellès,  8c  leurs  liailôns  avec  les  héros  &  les  bergers, 
étoient  prelque  les  lêuis  faits  hjftoriques  dont  le  chargeafîent 
les  annales  du  premier  âge.  Les  pères  les  apprenoient  à  leurs 
enfans;  elles  le  tranfmetloient  d'une  génération  à  l'autre  en 
devenant  de  plus  en  plus  merveilleuses.  Les  monumens  de 
ces  Epiphanies,  fêmés  de  toutes  parts,  en  rappeîoient  le  fou- 
venir  :  elles  étoient  le  fujet  des  entretiens  8c  des  chanfôns  ; 
8c  cette  branche  de  la  Mythologie  eft  une  de  celles  qui  ont 
été  les  plus  fécondes  entre  les  mains  des  Poètes.  C  eft  à  cette 
chimère  que  nous  devons  les  Philémons  8c  les  Baùcis.  De  là 
font  nées  ces  allégories  ingénieulès,  qui  rendent  le  fyftème  de 
h  ûbfc  en  même  temps  agréable  6c  moral.  Ces  defcriptions 
intéreiTantes  des  plaifirs  8c  des  vertus  champêtres,  ces  peintures 
du  bonheur  charment  encore  aujourd'hui  les  imaginations  vives 
8c  les  âmes  lênfibles.  Elles  firent  plus  autrefois;  elles  influèrent 
fûr  les  mœurs  avec  un  empire  que  nauroient  pas  eu  les  pré- 
ceptes des  légiflateurs  6c  les  maximes  des  philo/ophes.  L'illufion 
eft  trop  (auvent  nécefîâire  aux  hommes:  il  falloit  tromper  les 
premiers  Grecs  pour  les  civilifêr,  pour  les  rendre  à  la  fois 
meilleurs  &  plus  lociables.  Les  hècies  les  plus  greffiers  ne  furent 
pas  les  moins  vertueux,  parce  qu'on  peut  être  bien -fanant 
lans  être  poli.  C'eff  que  la  politeflë,  toujours  fu perficielle  6c 
fouvent  faillie,  lê  borne  à  remplir  les  loix  de  la  lociété;  loix 
arbitraires,  que  le  ha/ard ,  le  caprice  6c  la  mode  varient  fins  cefîè  : 
mais  la  bien-fai/ânce  s'exerce  fur  les  belbins  réels  de  l'humanité; 
&  pour  être  bien-faifant  il  fuffit  d'être  homme  6c  de  réflécliir 

G  h) 


54     Histoire  de  l'Académie  Royale 
fur  loi -même.  Cette  idée  de  la  préfence  des  Dieux ,  de  leur 
commerce  fréquent  avec  les  mortels ,  &  du  prix  que  leur  recon- 
noifiànce  toute-puilîante  attachoit  à  l'hofpitatité,  avoit  contribué 
fur-tout  «à  rendre  l'exercice  de  cette  vertu  commun  ;  &  l'on 
fênt  combien  b  pratique  en  devoit  être  dfentielle  &  recoin- 
mandable,  dans  un  temps  où  les  routes  étoient  peu  frayées, 
les  terres  en  friche,  les  forêts  immenfês,  les  habitations  ifolées, 
la  communication  d'une  contrée  à  l'autre  dilîicile  &  fôuvent 
impraticable.  Aulfi  l'héroïfme  de  ces  temps  reculés  confiftoit-ii 
principalement  à  purger  les  campagnes  des  brigands  dont  elles 
étoient  miellées.  Ce  font -là  les  travaux  d'Hercule,  les  exploits 
de  Théfée,  de  Philoétète  &  de  leurs  pareils  ;  &  tandis  que 
ces  guerriers  conlacroient  leur  valeur  &  leur  force  au  repos 
de  l'humanité ,  les  habitans  paifibles  des  hameaux  &  des  bois 
offraient  l'hofpice  aux  voyageurs.  Ils  les  regardoient  comme 
des  envoyés  de  Jupiter  ;  pour  peu  même  que  ces  étrangers 
eulîênt  un  extérieur  noble  &  majeflueux ,  ils  les  prenoient  pour 
des  habitans  de  l'Olympe,  ou  du  moins  pour  des  "héros.  Pleins 
de  reipecl  pour  leurs  hôtes,  ils  leur  drefîbient  fôuvent  des 
autels  auprès  de  ces  chaumières  qu'ils  n'avoient  pas  dédaignées 
pour  afyles.  Miniftres  nés  de  ces  nouveaux  cultes,  ils  les  recom- 
mandoient  à  leurs  defcendans  ;  l'obfêrvation  s'en  perpétuoit 
dans  les  familles:  elles  avoient  commencé  par  s'en  faire  une 
loi  ;  elles  finirent  par  s'en  faire  une  prérogative ,  une  diftinclion 
utile ,  un  titre  inconteftable  de  noblelîè  &  d'ancienneté. 

2.°  Quelques  familles  étoient  en  polîèffion  de  certains  (icer- 
doces,  parce  qu'elles  le  prétendoient  ilî'ues  des  inftituteurs  de 
certaines  fêtes ,  ou  de  ceux  qui  les  avoient  apportées  dans  1a 
Grèce. 

3.0  D'autres  enfin  poffédèrent  de  tels  privilèges  à  titre  de 
concernons  faites  à  leurs  aïeux  par  les  Rois,  maîtres  alors 
d'accorder  des  grâces  de  cette  nature,  comme  étant  à  la  fois 
chefs  de  la  Religion  &  de  l'Etat,  Pontifes  &  Souverains.  C'eft 
une  vérité  trop  connue  pour  avoir  befôin  d'être  prouvée. 
Athènes  en  particulier  confèrvoit  dans  (on  gouvernement  une 
trace  évidente  du  droit  qu'avoient  eu  fes  Rois  de  préfuler 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  5  5 
aux  fètes  folennelles.  Ctft  l'ufâge  invariable  où  fè  maintinrent 
les  trois  premiers  Archontes,  d'offrir  enperfonne  certains  facri- 
fices  publics  aux  Dieux  de  ia  patrie.  Le  fécond  de  ces  magiitrats, 
charge  fpécialement  du  foin  delà  Religion,  portoit  en  confe- 
quence  une  couronne  avec  le  titre  d'Archonte  roi  :  fa  femme 
s'appeloit  Reine  des  fàcriflces,  &  remplaçoit,  dans  les  cérémo- 
nies les  plus  auguftes,  les  Reines  époufes  des  anciens  monarques. 
Ceft  que  les  Rois  avoient  eu  l'adreflè  de  s'attribuer  exclulive- 
ment  certaines  fonctions  religieufês,  comme  inieparables  de  la 
royauté.  On  voit  fans  peine  quels  furent  leurs  motifs.  En  fè 
rendant  par-là  nécelîâires,  ils  elpéroient  mettre  le  trône  à  l'abri 
des  révolutions  ;  &  s'il  fut  en  effet  quelque  moyen  de  défendre 
le  pouvoir  monarchique  contre  le  génie  entreprenant  d'un 
peuple  né  pour  la  liberté,  c'étoit  de  l'unir  étroitement  au  culte 
religieux.  Mais  le  deftin  d'Athènes  étoit  de  lêcouer  le  joug  des 
Rois.  En  les  proferivant  néanmoins  on  confèrva  leur  titre. 
Le  peuple  avoit  befoin  d'un  perfonnage  qui  les  reprélêntât  dans 
les  cérémonies,  dont  il  les  avoit  cru  long- temps  les  minières 
eflèntiels;  &.  le  fécond  des  Archontes  fut  chargé  de  jouer  ce 
rôle  avec  toute  la  pompe  &  l'éclat  de  la  majefté  fùprême.  La 
Superfu'uon,  qui  prend  ailément  l'alarme,  mais  qu'un  rien 
ranure,  auroit  peut-être,  fâns  cet  accommodement  fait  avec 
elle,  rompu  toutes  les  mefures  de  la  Politique,  &  maintenu 
les  Rois.  Elle  les  abandonna  dès  qu'elle  crut  pouvoir  le  pafîèr 
de  leur  miniflère;  &  ce  jeu  s'eft  répété  depuis  avec  le  même 
fûccès  à  Rome,  où  l'on  vit,  après  l'expullion  des  Tarquins,  Ttt.Lfr.tu, 
un  km  des  fàcriflces  figurer  dans  le  nombre  des  minimes  ft  *l 
fûbordonnés  au  grand  Prêtre. 

A  quelque  titre  que  fût  établie  dans  une  famille  la  fûcceffion 
au  facerdoce,  cette  prérogative  en  fuppofoit  l'illuflration  très- 
ancienne.  En  effet  le  fâcerdoce  étoit,  dans  les  premiers  temps, 
l'apanage  de  la  nobldlè,  c'eft-à-dire  des  citoyens  les  plus 
diltingués  par  leur  rang,  lôit  qu'ils  le  dufïènt  à  leur  mérite, 
foit  qu'ils  l'eufîent  hérité  de  leurs  aïeux;  car  le  terme  de 
nobleïîè,  appliqué  précilément  aux  anciens  dans  le  fens  qu'il  a 
parmi  nous,  ferait  une  faute  énorme  contre  l'idée  que  l'hiftoire 


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5<$     Histoire  de  l'Académie  Royale 
'Thtank  in  nous  donne  des  mœurs  Grecquest  La  divifion  faite  par  Théfêe 
'^n'         avoit  diftingué  dirîcrens  ordres  entre  les  Sujets;  8c  ce  fut 
toujours  du  premier  de  ces  ordres  que  dans  la  fuite  on  tira 
les  Prêtres  &  les  Magiftrats. 
Stàdask  voce     Les  familles  lacerdotaies  jouiflbient  d'une  grande  confidé- 
î.vM#xiA*i.    ntion.  Leur  privilège,  quoique  grand,  quoique  capable  de 
faire  des  jaloux ,  paflbit  pour  inviolable;  on  en  reljxrcloic  l'ori- 
gine ;  l'Etat  même  s'en  rendoit  pour  ainfi  dire  le  garant  :  & 
lorlque  la  République  donnoit  à  quelques  étrangers  le  droit 
Dmoph.in  de  hourgeoifie,  elle  exceptoit  les  fàcerdoces  héréditaires  du 
nombre  de  ceux  auxquels  elle  leur  donnoit  part.  Tous  les 
avantages  du  citoyen  fui  voient  en  effet  le  droit  de  bourgeoifie; 
quiconque  le  recevait,  dès-lors  pou  voit  prétendre  à  tout,  fi  ce 
n  eft  à  la  dignité  d'Archonte.  Nous  en  avons  la  preuve  dans  le 
décret  par  lequel  les  habitons  de  Platée  furent  déclarés  citoyen* 
d'Athènes. 

1 1.  Comme  l'adoption  étoit  en  ufàge  chez  les  Athéniens, 
on  pourroit  demander  fi  les  Prêtres  revêtus  de  fàcerdoces  héré- 
ditaires, avoient  le  droit  de  les  tranfrnettre  à  leurs  en£ins 
adoptifs.  Quoiqu  aucun  texte  formel  ne  fourniue  la  réponfe 
de  cette  queflion ,  la  négative  nous  paraît  plus  vrai-fèmblable, 
parce  qu'il  n'efl  pas  naturel  qu'un  particulier  pût  di/polêr  fêul 
d'un  droit  appartenant  à  toute  une  famille.  Il  en  eût  difpofé  fi 
l'effet  de  l'adoption  avoit  pu  s'étendre  jufque-là;  car  l'adoption 
étoit  un  aéle  libre ,  dont  la  validité  ne  dèpendoit  point  du 
concours  des  parens.  Un  fimple  Athénien  ne  jxwvoit  adopter 
un  étranger ,  parce  que  c'eût  été  donner  à  la  République  un 
citoyen  fans  fon  aveu.  La  même  raifon  nous  porte  à  croire 
qu'en  introduifànt  dans  une  fimille  un  citoyen  né  dans  une 
autre,  on  ne  lui  conununiquoit  pas  les  prérogatives  données 
par  la  naifîânce  à  tous  ceux  qui  la  compofoient. 

Les  races  fâcerdotales  aimoient  à  s'unir  entre  elles.  On  voit 
Ptutarc.  îm  Ljh-  dans  la  vie  de  Lycurgue  l'orateur,  par  Plutarque,  l'exemple 
d'une  double  alliance  entre  les  Eumolpides,  miniflres  hérédi- 
taires de  Cérès  Eleufine  en  qualité  de  defcendans  d'Eumolpe, 
&  les  Etéobutades,  prêtres  nés  de  Minerve  &  de  Neptune 

comme 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  57 
comme  iffus  de  Butés,  ancien  Prince  du  fing  royal  d'Athènes, 
&  le  premier  Pontife  qu'ait  eu  le  temple  confâcré  dans  la 
citadelle  à  ces  deux  divinités.  Il  arrivoit  dc-Ià  que  deux  fâcer- 
doces  différais  fê  trouvaient  quelquefois  réunis  dans  la  même 
perlônne.  On  tire  encore  de  la  vie  du  môme  Lycurgue  des 
preuves ,  ou  du  moins  des  indu&ions  très-plaufibles ,  que  les 
defcendans  par  femmes  étoient  admis  aux  facerdoces  attachés 
à  certaines  ramilles  ,  comme  ceux  de  la  ligne  mafculine  ;  & 
que  dans  certains  cas ,  ces  dignités  étoient  la  dot  qu'une  fille 
recevoit  de  [on  père ,  &  quelle  tranfmettoit  en  propre  à  fôn 
mari. 

Mal*:  pour  jouir  des  lâcerdoces  auxquels  on  étoit  appelé  par  fa 
naifîànce,  il  failoit  avoir  rempli  quelques  formalités  eflêntielles. 

La  première ,  tellement  indifpenfâble  qu'on  ne  pafïbit  pas  rhwjfh  jrafm., 
même  pour  citoyen ,  jtlfqu'à  ce  qu'on  s'en  fût  acquitté  ;  c'étoit 
d'être  irucrit  dans  le  regiftre  de  la  curie  à  laquelle  on  appar- 
tenoit ,  &  dans  le  rôle  du  peuple  A^uo* ,  c'eft-à-dire,  du  bourg 
où  Ton  étoit  cenfe  réfident.  Ceci  a  befôin  d'un  détail  où  nous 
entrerons  fâns  peine  ,  dans  la  vue  de  répandre  quelque  jour 
fur  la  forme  intérieure  de  la  république  d'Athènes. 

Les  Athéniens  étoient  diflribués  par  tribus  :  chaque  tribu 
fe  divifbit  en  trois  curies  (a);  &  chaque  curie  fe  fubdivifôit  en 
trente  familles.  Ce  mot  ne  doit  pas  ici  fê  prendre  dans  fa 
fignrfication  ordinaire  ;  il  ne  s'agit  pas  de  perfonnes  unies  par 
Jefang,  &  iflùes  dune  tige  commune.  Chaque  famille  étoit  Harpocrat'm* 
un  corps  politique  compofe  de  plufieurs  familles  différentes  ,  MW<rtmw. 
qui  placées  dans  la  même  curie,  avoient  contraélé  entre  elles 
une  forte  de  fbciété  ;  l'union  de  ces  familles  particulières  fài- 
fbitde  toutes  enfèmbie  comme  une  famille  générale.  Au  temps 
de  Théfêe ,  on  comptoit  dans  la  ville  quatre  tribus ,  douze  . 
curies,  trois  cens  foixante  familles.  Dans  la  fuite  les  tribus  fê 

(a)  Le  mot  <t>ptie«t,  dont  les  traduire  pJuftôt  l'idée  que  l'expreffiort 

Grecs  fê  fêrvoient ,  nous  a  femblé  même,  que  nous  pourrions  rendre 

ne  pouvoir  être  mieux  rendu  que  par  le  terme  de  confrérie ,  fi  nous 

par  celui  de  curie  ;  parce  qu'il  s'agit  avions  à  parjer  d'aflbeiations  reli- 

ki  d'une  divifion  civile ,  &  qu'il  faut  gicuics. 

Hifl.  Tome  XXI 11.  H 


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58     Histoire  de  l'Académie  Royale 

thmbt.M.v.  multiplièrent:  Clifthène  en  fit  dix  ;  &  depuis  on  en  compta 
f  "  jufqu  a  (b)  treize. 

A  cette  première  repartition  s'en  joint  une  féconde  en 
peuples  ou  bourgades  ;  vertige  fubfirtam  de  l'ancienne  divifion 
Matrfius,  Je  de  l'Attique  en  villes,  bourgs,  hameaux,  dont  Athènes  étoit 
Pagu  Attu*.  je  centre<  JVleurfius  en  compte  cent  quaue-  vingt  -fix  ;  & 
Spon  en  a  découvert  quelques  -  uns  inconnus  à  cet  auteur. 
Thélee.  réunit  les  Athéniens  épars ,  &  tâcha  d'en  attirer  ic 
plus  grand  nombre  dans  la  capitale  :  mais ,  malgré  cette  réu- 
nion, les  bourgades  n'étoient  pas  reftées  defertes;  &  même  les 
familles  tranfplantces  dans  la  ville  n'avoient  pas  perdu  la  trace 
de  leur  première  origine.  Elles  continuèrent  à  porter  le  nom 
du  lieu  dont  elles  étoient  fôrties.  Tout  Athénien,  même  habi- 
tant de  la  cité,  avoit  fa  bourgade,  dont  il  ajoûtoit  le  nom  au 
fien,  comme  un  titre  patronymique  &  diftinclif:  toutes  les 
bourgades  étoient  réparties  dans  les  différentes  tribus. 

Chaque  citoyen  d'Athènes  faifoit  donc  partie  d'un  peuple 
&  d'une  tribu  ;  &  dans  cette  tribu  il  avoit  fâ  curie  &  fâ  famille. 
Les  peuples  &  les  curies  a  voient  des  regiftres,  où  ion  étoit 
oblige  de  s'inferire. 

On  commençoit  par  celui  de  la  curie ,  où  1  on  ic  faifoit 
enregiflrer  dès  l'âge  de  quinze  ans.  Le  t  roi  lie  me  jour  des 
Arifloph.  Schl.  Apaturies  étoit  deftiné  pour  cette  formalité.  Un  père  amenoit 
^        fbn  fils  au  chef  de  la  curie  ;  des  in/pecleurs  lui  failbient  fûbir 
Suidas,  l'examen  ordonné  par  les  loix.  Enfùite,  après  un  ferment 
prêté  devant  l'autel  d'Apollon ,  ou  de  quelqu'autre  divinité 
tutélaire,  le  père  protefloit  que  cet  enfant  étoit  fôn  fils,  né 
Demo/iï.  m  d'une  mère  Athénienne  en  légitime  mariage  :  il  lui  donnoit 
B™.  <r  Euh-  un  nom>  qUC  fur  jc  cnanip  on  portos  fur  \c  regirtre,  avec 

.  ie  fien  même  &  celui  de  là  bourgade.  Ce  regirtre  s  appeloit 
regiflre  commun,  parce  qu'il  étoit  commun  à  tous  ceux  qui 
compofoient  la  curie. 


( b)  Les  trois  dernières  appartien- 
nent à  des  temps  porté  rieurs ,  <&  doi- 
vent leur  origine  à  l'adulation  fcrvile 
des  Athéniens.  Ils  les  établirent  tu 


l'honneur  de  Ptoléméc,  d'AttaleJc 
d'Hadrien  ,  &  leur  donnèrent  k 
nom  de  ces  Princes. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  50 
A  dix-huit  ans  on  ailoit  s'infcrire  dans  le  rôle  de  la  Hepc*. 
bourgade;  &  ce  fécond  enregifîrement  donnoit,  avec  leman- 
cipation,  la  jouiuance  de  tous  les  droits  attaches  au  titre 
d'Athéniens. 

Devenus  citoyens  par  cette  double  formalité",  ilsemroient 
en  pofleihon  des  privilèges  de  leur  famille;  &  fi  leur  famille 
étoit  une  race  facerdotale,  ils  pouvoient  afpirër  au  fâcerdoce, 
pourvu  que  d'ailleurs  ils  furent  doués  de  toutes  les  qualités  qu'on   Hfùxh  fvm- 
exigeoit  des  minières  facrés ,  exempts  des  défauts  regardés  ^/fà^.'h  Ti- 
comme  incompatibles  avec  les  fonctions  religieufês,  &  dilpoles  manh- 
à  fe  fôûmettre  (oit  aux  privations,  iôit  aux  devoirs  impofes  par 
les  loix  du  temple  où  la  naiflànce  leur  aiîignoit  un  rang. 

Après  avoir  fait  leurs  preuves  &  rempli  toutes  les  forma- 
lités, ils  étoient  agréés,  choifis,  polfeneurs  du  titre;  mais  le 
droit  d'exercer  dépendoit  encore  de  deux  cérémonies  indif- 
penlâbles.  La  première  étoit  la  confécration;  des  prières,  des 
vœux,  des  (âcrinces,  en  fai/bient  l'eflence.  Démofthène  nous  Dmtfih.  « 
a  confervé  la  formule  du  ferment  des  quatorze  prêtreûes  de  Ntxram- 
Bacchus,  adjointes  à  la  Peine  des  f âcrifices  dans  les  myftères 
lêcrets  auxquels  elle  préfidoit.  Cette  formule  peut  nous  donner 
une  idée  de  toutes  les  autres.  L Archonte  roi,  comme  furin- 
tendant  de  la  religion,  avoit  làns  doute  le  droit  d'en  confâcrer 
les  miniftres ,  &  c'eft  entre  fes  mains  qu'ils  prêtoient  ferment* 
Du  moins  la  nature  de  fês  autres  fonctions  nous  autorilê  à  lui 
attribuer  celle-ci  comme  un  droit  de  fa  charge  :  c'étoit  fâ 
femme,  Reine  des  fâcririces,  qui  recevoit  le  ferment  des  Prè-  Dmo$h.  iM. 
trèfles  dont  nous  venons  de  parler;  preuve  indirecte  qui  fonde 
l'attribution  de  laquelle  il  s'agit  ici. 

La  féconde  cérémonie  eft  i'inftallation.  Quand  le  fàcer- 
doce  n 'étoit  qu'annuel  ou  pour  un  terme  fixe,  le  Prêtre  dont 
le  temps  venoit  d'expirer  avoit,  félon  toute  apparence,  le 
droit  d'inftaller  fôn  fucceflèur.  Mais  ce  n'efl:  point  le  cas  des 
fâcerdoces  héréditaires,  dont  la  plufpart  étant  perpétuels,  ne 
vaquoient  que  par  mort.  Nous  ne  voyons  guère  que  l'Ar- 
chonte roi  qui  pût  alors  être  chargé  de  l'inftallation  ;  ce  qui 
néanmoins  doit  fê  reftraindre  &  s'expliquer. 

Hij 


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60     Histoire  de  l'Académie  Royale 

Nous  ne  croyons  pas  que  l'Archonte  roi  fut  chargé  feul 
de  confâcrer  aux  dieux  ,  &  d'inftaller  dans  les  temples  tous  les 
prêtres  indiftinétement  ;  nous  préfumons  qu'il  pariageoit  ce 

Fvlkx,  l.  vin.  loin  avec  les  magiftrats  particuliers,  qui  (bus  le  nom  de  *//\&- 
CctffjAÉes  ou  de  Rois  des  tribus ,  tenoient  dans  chaque  tribu  le 
Htfrh.  même  rang  qu'il  avoit  dans  l'Etat.  La  conformité  des  titres 
indique  des  fonctions  pareilles.  Les  rois  des  tribus  formoient 
un  tribunal  préfidé  par  l'Archonte  roi ,  &  dont  le  renort  fe 
bornoit  à  des  objets  relatifs  à  la  religion.  Ne  peut  -  on  pas 
inférer  de-là  qu'ils  inftalloient  les  prêtres  attachés  à  leur  tribu , 
&  que  l'Archonte  leur  chef  n  inftalloit  que  ceux  de  la  Répu- 
blique? En  effet,  la  diftinclion  des  deux  efpèces  de  culte  dans 
Athènes,  a  dû  s'étendre  aux  miniftres  lâcrés.  Les  uns  étoient 
attachés  aux  dieux  de  la  patrie ,  dont  les  fêtes  le  célébraient 
par  le  corps  entier  de  l'Etat ,  comme  Minerve- Poliade ,  Nep- 
tune-Erechthée,  Cércs-Eieufine,  Cérès-Thefmophore;  les 

raitf.l.r.e.ji.  autres  n'étoient  prêtres  que  des  divinités  particulières  à  chaque 
tribu,  à  chaque  curie  ,  à  chaque  famille;  car  chacune  de  ces 
Ilayocr,  Çous .  diviftoiis  avoit  lès  dieux.  Toutes  enfemble  avoient  des 
loix  communes,  des  magiftrats  &  des  confeils  généraux  ;  toutes 
enlèmble  afTiftoient  aux  mêmes  affemblées ,  &  prenoientune 
part  égale  à  l'adminiftration  des  afïaires  :  toutes  feparément 

^  Lyfas  aJv.  avoient  des  juges ,  des  chefs  ,  des  tribunaux  particuliers  ,.  un 
culte,  des  traditions,  des  pratiques  perlbnnelles.  En  un  mot, 
Athènes  étoit  une  grande  République,  formée  par  l'aflèm- 
bi3ge  de  petites  Républiques  unies  entre  elles  (ans  ceiîèr  d'être 
dilbncles.  m 
Art.  III.  On  peut  demander  enfin ,  &  cette  queftion  eft  la  plus  di£ 
flcile  de  toutes  celles  qui  intérelîènt  en  général  les  facerdoces 
attachés  à  certaines  familles;  on  peut  demander,  fi  ces  places 
fe  tranfmettoient  par  fucceftion  du  père  aux  enfans ,  ou  li  elles 
étoient  électives ,  c 'efr-à-dire ,  fi  lorfqu'elles  vaquoient ,  tous 
ceux  de  la  famille  avoient  également  droit  d'y  prétendre.  Dans 
le  premier  cas ,  la  lûccefHon  fe  régloit  -  elle  par  l'ordre  de  la 
naiuance,  ou  le  père  revêtu  du  làcerdoce  fe  donnoit-ii  à  fon 
gré  un  fucceflèur  parmi  Jb  enfàns?  Dans  le  lecond  cas,  à  qui 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  Ci 
appartenoit  le  droit  d'élire  ï  étoit -ce  à  l'Archonte  roi  ou  aux 
rois  des  tribus?  au  peuple  aflèmbié ,  ou  Amplement  à  la  tribu , 
à  la  curie,  à  la  famille,  ai  prenant  ce  mot  dans  l'acception  la 
plus  étendue?  enfin  étoit-ce  aux  porens  à  choifîr  entre  eux 
un  Sujet? 

Avant  que  de  dhcuter  la  queftion ,  remarquons  qu'elle  ne 
peut  s'appliquer  aux  facerdoces  quiexigeoient  le  célibat,  comme 
la  dignité  d'Hiérophante  à  JETIeufis ;  &  qu'ainfi  l'alternative  n'a 
lieu  que  pour  ceux  qui  n  etoient  pas  incompatibles  avec  le 
mariage.  Telle  étoit  entre  autres  la  lôuveraine  lâcrificature  de 
IS'eptune  -  Erechthée. 

Piufieurs  railôns  nous  portent  à  croire  que  ceux  mêmes  de 
la  dernière  efpèce  n'ont  pas  été  fuccefîîfs.  S'ils  s  etoient  tranf 
mis  en  ligne  direcle  du  père  aux  enfàns ,  fans  égard  aux  lignes 
collatérales ,  ils  auraient  dès-lors  été  conftamment  attachés  i 
ia  même  branche ,  par  une  forte  de  fubftitution  qui  n'eft  pas 
viai-femblable.  Quelle  apparence  en  effet  qu'une  j>artie  de 
la  famille  jouît  feule  d'une  prérogative  commune  à  ia  race 
entière?  au  lieu  d'une  diflinélion  réelle,  les -autres  nauroienteu 
qu'un  droit  inutile.  Cette  réflexion  efl  fortifiée  par  des  exem- 
ples tirés  de  la  famille  de  Lycurgue  l'orateur,  déjà  citée  piu- 
fieurs fois.  Ce  Lycurgue  étoit  de  la  race  des  Etéobutades  :  mais  j%larti  & 
il  n'avoit  pas  exercé  ia  fouveraine  lâcrificature  de  Neptune  ,  L/curg. 
héréditaire  dans  là  mailôn  ;  &  cependant  lès  deux  fils  furent 
l'un  &  l'autre  revêtus  de  cette  dignité.  Le  lecond  nommé  Lyco- 
phron  fut  la  tige  d'une  poftérité  nombreulè  ;  mais  lès  defcen- 
dans  n'héritèrent  point  de  là  place.  Après  lui  le  fâcerdoce 
fortil  de  là  branche  ,  pour  n'y  rentrer  que  deux  fois  à  diffé- 
rentes reprilês ,  &  dans  un  intervalle  de  piufieurs  générations. 

On  lit  dans  Paulânias,  qu'Acefb'e,  dépendante  de  Thé- 
miftocle ,  vit  tous  fes  ancêtres,  depuis  fon  bifaïeul,  Lampado- 
phones  de  Cércs-Eleufme ,  &  que  fon  frère ,  fon  mari ,  enfin  f.  JJ? 
fon  fils ,  remplirent  aufli  les  mêmes  fonctions  :  ce  que  l'écri- 
vain Grec  remarque  comme  une  fmgularité ,  comme  un  bon- 
heur rare  &  même  unique.  Concluons  de  là  lurpriié  que  ce 
fâceidoce  n  etoit  pas  héréditaire  ;  car  s'il  l'eût  été ,  fur  quoi 

Hiij 


Pauftui.  I.  tr 


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6i  Histoire  de  l'Académie  Royale- 
Paufanias  Ce  récrioit-il  î  Sur  ce  qu'Aceftie  a  vû  ton  bhaïeul  ! 
ce  n'dl  pas  un  bonheur  Lus  exemple  :  fur  ce  que  la  même 
dignité  paflâ  de  les  ancêtres  à  les  defcendans  î  rien  de  plus 
fimple ,  en  la  fuppolânt  (ucceiïîve.  Mais  que  tous  ceux  de  ià 
ligne  aient  occupé  lùccefiîvement  une  place  qui  n'étoit  pas 
héréditaire ,  voilà  le  merveilleux ,  voilà  fur  quoi  Paulanias  féli- 
cite Aceltie  ;  parce  que  Paulanias  avoit  ou  feignoit  d'avoir  la 
plus  haute  idée  des  myftères  (fEkufis ,  &  qu'en  comequence 
tout  ce  qui  le  rapportoit  à  ce  culte  lui  paroifloit  grand. 

Mais  fi  les  lâcerdoces  attachés  dans  Athènes  à  certaines  fa- 
milles étoient  électifs,  ainfi  que  nous  le  préfumons,  à  qui  le 
droit  d'élire  en  pareil  cas  appartenoit-il!  c'eft  la  feconde  partie 
du  problème.  Effâyons  de  la  réioudre  comme  la  première. 

Le  peuple  n'avoit  point  de  part  à  ces  fortes  d'éle&ions , 
qu'on  ne  regardoit  pas  comme  affaires  d'Etat.  On  Lait  en 
général  que  les  Adiéniens  étoient  fort  difficiles  à  raflèmbler , 
&  qu'il  fallut  même  prendre  le  parti  de  les  attirer  à  la  place 
publique  par  l'appas  d'une  diftribulion  ai  argent:  ce  qui  auroit 
rendu  les  élections  dont  il  s'agit  trop  rares  &  trop  coûteufes; 
&  fi  elles  s'étoient  fûtes  lâns  intérêt ,  nous  trouverions  dans 
Ariftophane  quelque  plaûanterie  fur  cette  différence. 

D'ailleurs ,  il  ei L  confiant  que  l'affemblée  du  peuple  ne 
mêloit  point  de  ce  qui  n'intéreffbit  en  particulier  qu'une 
tribu.  Les  tribus  lêuls  élilôient  leurs  propres  magiftrats  :  elles 
ië  donnoient  un  chef,  qui  fous  le  nom  d'Epimélcte  (c),  ou 
jjgjg*  '*  adminiftrateur,  préfidoit  à  tout  Or  fi  le  peuple  ne  s'ingéroit 
pas  dans  le  gouvernement  intérieur  d'une  tribu ,  à  plus  forte 
raifon  n'entroit-il  pas  dans  ce  qui  concernoit  uniquement  une 
famille  particulière. 

Dilbns  la  même  choie  de  la  tribu  elle-même:  car  elle  fe 
diviibit,  comme  nous  l'avons  oblêrvé  ci-deffus,  en  trois 


(c)  Originairement  le  chef  d'une 
tribu  (c  nommoit  Phylarquc  ;  niais 
depuis  que  ce  terme  eut  perdu  fa 
fi<;nin"cation  naturelle  «Se  primitive , 
en  devenant  le  titre  d'une  dignité 
militaire ,  on  y  fubftuua  le  nom 


d'E'pimélète  ,  afin  d'éviter  toute 
équivoque ,  &  de  n'être  pas  fans 
ceflê  dans  le  rilque  de  confondre  le 
commandant  d'une  troupe  avec  ua 
magillrat. 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres;  6} 
qui  chacune  avoient  leur  chef  qu'elles  feules  choiiiffoient,  & 
qui  défigne*  par  le  nom  de  Phratriarque ,  étoit  pour  elles  ce 
que  l'Epimélète  étoit  pour  les  tribus.  Ces  différentes  portions 
de  la  Republique,  réciproquement  libres  dans  le  choix  de 
leurs  magiftrats  particuliers,  jouiflôient  de  la  même  indépen- 
dance dans  celui  des- minières  du  culte  qui  leur  étoit  propre; 
car  c'étoit  autant  de  corps  difti  ncls,  en  même  temps  civils 
&  religieux.  Mon  père,  difoit  Elchine ,  ejf  de  la  Curie  qui  a 
des  autels  communs  avec  ks  E'téobutades.  De  ces  curies  les  Aifchm.  <u 
unes  adoroient  Cérès-Thefmophore  &  Prolerpine  ;  les  autres 
Apollon  &  Diane,  Cybèle,  Minerve,  ou  Vénus.  On  voyoit 
Caflor  &  Pollux  honores  d'un  culte  particulier  par  les  habitans 
de  Céphale  :  ceux  de  Phlya  montraient  les  autels  de  Bacchus 
Floride,  de  Diane  Lucifère,  &  des  Nymphes  lfménides:  chez  Pmfm.  1. 1, 
les  Marathoniens  Hercule  avoit  un  temple;  Diane  Amaryfie  c,Jt' 
chez  les  Athmonéens.  Or  tous  les  miniftres  de  ces  divinités 
locales  étoient  élûs  par  les  feuis  habitans  de  chaque  lieu.  J'ai 
été  choifi,  dit  Démofthène  au  nom  d'un  de  (es  cliens,  par  ceux 
de  nui  curie,  pour  tirer  au  fort  avec  les  plus  diflingués  d'entre  Dmoflk.  » 
nous,  le  facerdoce  d'Hercule.  De  ce  que  la  tribu  ne  (ê  m  cl  oit 
pas  de  régir  la  curie,  il  réfulte  qu'elle  ne  pretendoit  pas 
davantage  influer  fur  ce  qui  fê  pallbit  dans  une  famille. 

Appliquons  le  même  railônnement  à  la  curie  dont  cette 
famille  dépendoit ,  &  concluons  que  les  familles  /àcerdotates 
étoient  feules  chargées  du  choix  dont  il  s'agit.  Selon  toute 
apparence  l'Archonte  roi  préfidoit  à  ces  élections ,  lorfqu'on 
avoit  à  difpofêr  d'un  (âcerdoce  public,  tels  que  ceux  de 
Minerve- Poliade  &  de  Cérès-Eleufine.  Mais  ce  foin,  à 
l'égard  des  facerdoces  particuliers,  regardoit  les  rois  particuliers 
de  chaque  tribu. 

Après  tout,  il  étoit  naturel  que  les  depofitaires  d'un  culte 
euflènt  le  droit  d'en  choifir  leminiftre;  ceit  une  fuite  prefque 
néceflâire  de  la  prérogative  dont  ils  jouinoient.  Un  paffage 
cfEfchine  appuie  cette  réflexion.  Cet  orateur  après  avoir 
obfervc,  dans  (ôndiicours  conue  Ctéfiphon,  que  quiconque  jEfthi».  'm 
exerçoit  à  Athènes  une  fonclion  publique ,  quelle  qu'en  fût  ia 


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6^,  Histoire  de  l'Académie  Royale 
nature  &  l'objet ,  devoit  rendre  compte  de  fon  exercice,  ajoute4 
que  les  Prêtres  font  comptables  au ft- Lien  que  les  autres,  &  non 
feulement  les  Prêtres  en  particulier,  mais  les  familles  facerdo- 
tales  en  corps;  les  EumolpiJes,  les  Ceryces,  &c.  Paroles  remar- 
quables, &  que  nous  croyons  pouvoir  citer  comme  une  preuve 
que  ie  choix  en  queltion  ctoit  réfervé  fiux  familles  mômes. 
De  quoi  les  familles  auraient  -  elles  été  comptables,  fi  elles  ne 
l'étoient  pas  d'un  fujet  qu'elles  fourniflbient?  &  de  voient-elles  en 
répondre,  fi  elles  n  avoient  eu  la  liberté  de  le  choifir  î 

Pollux  met  au  nombre  des  fonctions  de  l'Archonte  roi  ; 
celle  de  juger  les  différents  qui  s'élevoient  dans  les  familles 
fâcerdotales.  Ces  différents  nous  paroilîent  fuppolèr  que  les 
fâcerdoces  dont  nous  parlons  étoient  électifs ,  &  que  l'élection 
étoit  remilè  aux  familles.  Un  làcerdoce  héréditaire  de  père  en 
fils ,  ou  un  làcerdoce  électif,  mais  pour  lequel  le  choix  n'au- 
roit  pas  dépendu  de  la  famille ,  n'euflènt  jamais  été  dans  le 
cas  d'occafionner  des  dilputes  entre  ceux  qui  la  composent. 

Refte  à  fâvoir  en  quelle  forme  le  choix  Ce  failôit  :  fi  c'é- 
tait par  voie  de  fufTrage ,  ou  par  le  fort  ;  car  ces  deux  fortes 
d'élections  étoient  ufitées  à  Athènes ,  foit  pour  les  prêtres ,  Ibit 
pour  les  magiflrats.  11  y  avoit  même  des  cas  où  l'une  &  l'autre 
s'employoient  à  la  fois ,  comme  pour  le  facerdoce  d'Hercule 
dont  parie  Démofthène  dans  un  paflâge  déjà  cité. 

II  paraît  que  les  élections  dont  il  s'agit  ici ,  fê  failôient  par 
fufTrages  :  cette  façon  d'y  procéder  jufiifioit  la  rigueur  de  la  loi 
qui  rendoit  les  familles  entières  rejponlâbles  du  miniftre  choili 
pour  les  reprélênter.  D'ailleurs  l'exemple  des  fix  periônnes  de 
la  même  branche ,  qui  de  père  en  fils  exercèrent  les  fonctions 
de  Lampadophores  de  Cérès  -  Eleufine ,  eft  une  preuve  que 
PaufM.  1 1,  ce  choix  n'étoit  pas  confié  à  l'arbitrage  inconftant  du  fort. 
*  *7'  Voilà  tout  ce  que  nous  avons  pu  recueillir  de  général  fur 

•  les  licerdoces  attachés  à  des  familles  d'Athènes.  Nous  exanu- 
nerons  dans  les  articles  fuivans  chaque  famille  ficerdotale  en 
particulier. 

ESSAI 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  65 


ESSAI 

SUR  LA  CHRONOLOGIE  G  E' NE' RALE 

DE  L'ECRITURE. 

Quoique  la  chronologie  générale  de  l'Hiftoire  Sacrée 
(oit  un  des  principaux  objets  qui ,  depuis  le  fécond  fiècie 
du  Chriftianifme,  ont  occupé  les  Critiques  Juifs  &  Chrétiens, 
die  n'eft  pas  à  beaucoup  près  éclaircie  comme  elle  mériterait 
de  i  être  ;  &  l'on  ne  s'accorde  pas  encore  fur  les  dates  des 
événemens  les  plus  confidérables.  Tels  font  le  commencement 
&  la  fin  de  la  captivité  de  Babylone ,  la  fondation  du  temple 
par  Salomon,  l'Exode  ou  la  jfôrtie  d'Egypte,  la  vocation  d'A- 
braham &  Je  déluge.  Ces  époques  importantes  ont  été  des 
fûjets  de  controverfè  entre  les  chronologies  qui  ont  le  plus 
réfléchi  fur  la  matière. 

M.  Fréret  attribue  moins  cette  variété  de  fênu'mens  à  fa 
difficulté  du  fujet  qu'au  défaut  des  méthodes  fuivies  jufqu'à 
préient.  Il  en  propofê  une  autre  dans  le  Mémoire  dont  nous 
allons  donner  le  précis ,  &  qu'il  ne  nous  a  lû  que  comme 
ïeflâi  d'un  ouvrage  plus  étendu,  dont  là  mort  nous  a  privés. 

L'Ecriture  fournit  deux  moyens  de  déterminer  les  dates  des 
événemens  qu  elle  rapporte.  Le  premier  confifte  à  rauembler 
&  à  lier  enfemble  un  certain  nombre  de  partages  où  la  durée 
des  principaux  intervalles  fè  trouve  marquée;  le  fécond  à 
ranger  le  détail  des  faits  qu'elle  raconte  dans  un  ordre  chro- 
nologique d'où  puiflè  réfulter  une  durée  générale. 

Ce  dernier  moyen,  qui  demande  un  grand  travail,  ne  peut 
conduire  à  la  certitude,  parce  que  nous  n'avons  pas  entre  les 
mains  les  originaux  des  livres  hifloriques  de  l'Ecriture.  On 
fait  que  les  livres  des  Rois  &  les  Parai  ipomènes  ne  font  que 
des  abrégés  qui  renvoient  fans  ceflê  le  lecteur  à  des  chroniques 
plus  anciennes,  à  des  hiftoires  plus  étendues.  Ces  abrégés  peu 
méthodiques  omettent  plufieurs  faits;  &  plufieurs  de  ceux 
hijl.  Tome  XX J IL  I 


66  Histoire  de  l'Académie  Royale 
qu'ils  contiennent  étant  pris  de  différais  ouvrages,  ne  paroif- 
fent  pas  toujours  s'accorder  enlëmble.  Pour  former  une  chro- 
nologie générale  de  ces  livres,  on  elt  réduit  à  les  expliquer» 
à  les  concilier  par  des  interprétations  toujours  conjecluraies , 
&  qui  n'ont  par  elles-mêmes  aucune  autorité.  Aufli  voyons- 
nous  les  Critiques  occupés  fins  ceflè  à  Je  combattre  récipro- 
quement &  à  détruire  les  hypothèfes  les  uns  des  autres, 
fans  qu'aucun  d'eux  ait  encore  pu  former  un  fyftème  auquel 
Je  plus  grand  nombre  de  gens  de  litres  ait  eru  devoir 
fouicrne. 

Suivant  M.  Fréret  ils  ont  échoué  dans  leurs  entrepriies, 
parce  qu'ils  n'ont  pas  eu  recours  au  premier  moyen;  c'eft-à- 
dire  à  la  réunion  des  partages  où  les  durées  principales  font 
énoncées  clairement.  Ce  moyen  lui  paraît  en  même  temps  le 
plus  court,  le  plus  facile  &  le  plus  afluré.  C'eft  le  procédé 
qu'il  luit  dans  ce  Mémoire,  dont  nous  diviferons  l'extrait  en 
deux  articles,  pour  répandre  plus  de  jour  fur  les  difcuffions 
dont  il  eft  rempli. 

Article  I. 

Temps  écoulés  depuis  la  naijfance  d' Abraham  jufquà 
la  ruine  du  Temple  de  Jérufalem. 

,-M  o  Y  s  e,  dans  la  Genclê,  nous  affure  en  termes  pofitifs 
que  le  léjour  des  defcendans  de  Jacob  en  Egypte  fut  de 
quatre  cens  trente  ans  jufqu'au  pallàge  de  la  mer  rouge.  Le 
texte  hébreu  eft  formel  fur  cet  article  ;  &  les  endroits  du 
.nouveau  Teftament  que  quelques  auteurs  emploient  pour 
infirmer  le  témoignage  de  ce  texte,  lerviront  à  le  fortifier, 
s'ils  font  pris  dans  le  fens  le  plus  fimple  &  le  plus  naturel. 

2.0  L'auteur  du  fécond  livre  des  Rois  nous  apprend  que 
l'intervalle  écoulé  depuis  l'Exode  julqu'à  la  fondation  du  tem- 
ple par  Salomon,  a  été  de  quatre  cens  foixante  &  dix-neuf  ans 
révolus,  en  forte  que  cette  fondation  (e  rit  au  fécond  mois 
de  l'an  480  après  la  fortie  d'Egypte.  Ces  deux  durées  jointes 
cwJêjnbie  compofent  une  fomrae  de  neuf  cens  neuf  ans,  depuis 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  67 
Farrivce  de  Jacob  en  Egypte  jufqu  a  la  fondation  du  temple. 
Si  Ton  ajoute  les  deux  cens  quatre-vingt-dix  ans  écoules  depuis 
la  naiflance  d'Abraham  juiqu'au  voyage  de  Jacob,  intervalle 
fur  lequel  tous  les  Critiques  font  d'accord ,  on  aura  Ofrfe  cens 
quatre -vingt 'dix -neuf  ans  depuis  la  fondation  du  temple  en 
remontant  jufqu  a  la  naiflince d'Abraham,  c'eft-à-dire ,  jufqu  a 
l'époque  à  laquelle  commence  l'hiftoire  de  b  nation  Juive. 

La  durée  des  temps  écoulés  depuis  le  déluge  jufqu'à  I* 
romance  d'Abraham ,  ne  fôufTre  guère  d'autre  difficulté  que 
celle  qui  réfuhe  de  la  variété  des  textes  :  mais  il  faut  convenir 
que  cette  variété  d\  très -grande.  Le  texte  Hébreu  des  Maf- 
forètes ,  fùivi  par  S.*  Jérôme,  ne  donne  à  cette  durée  que 
trois  cens  cinquante -deux  ans.  Elle  eft  de  mille  deux  ans 
félon  le  texte  Samaritain ,  &  de  onze  cens  trente-deux  fuivant 
celui  des  Septante.  Aujourd'hui  la  plufpart  des  chronologiftes 
croient  avoir  la  liberté  du  choix  entre  ces  dificrens  textes  ; 
&  prefque  tous  paroiflènt  s'être  détermines  en  faveur  de  la 
durée  la  plus  étendue.  Ils  la  préfèrent  arec  raifôn ,  par  égard 
pour  les  anciennes  traditions  hhloriques  des  Egyptiens ,  des 
Chaldéens ,  des  Indiens  &  des  Chinois. 

Efîjyons  de  lier  ces  dates  de  la  naiflance  d'Abraham ,  de 
l'entrée  de  Jacob  en  Egypte,  de  l'Exode  &  de  la  fondation 
du  temple  de  Salomon  avec  la  chronologie  générale,  &  de 
les  attacher  à  une  époque  dont  la  dil  tance  à  notre  temps  foit 
connue. 

Le  Prophète  Jérémie,  témoin  de  la  prifê  de  Jérufafem  & 
de  h  ruine  du  temple  par  Nabuchodonofor  r  donne  à  ces  évé- 
nemens  pour  date  la  dix -neuvième  année  du  règne  de  ce 
Prince.  11  nous  apprend  que  Sédécias,  roi  de  Juda,  fut  arrêté 
après  ta  prife  de  la  vrtle,  &  remis  entre  les  mains  du  roi  de 
Babvlone,  qui  le  fit  aveugler  en  punition  de  les  révoltes. 
La  prife  de  Jéruiâlem ,  la  deftruclion  du  temple ,  &  quelques- 
autres  événemens  relatifs  à  ces  deux  faits ,  font  datés  dans  la 
Prophétie  &  dans  le  quatrième  livre  des  Rois,  par  le  mois 
&  par  le  quantième  du  mois  de  l'année  Juive ,  qui  avoit 
i  au  mois  pofehal  de  l'année  19  de  Nabuchodonofor- 


/ 


68     Histoire  de  l'Académie  Royale 

La  tradition  Juive  ajoûte  à  ces  dates  celle  du  détrônemènt 

de  Sédécias,  ou  celle  du  jour  auquel  le  roi  de  Babylone  fit 

aveugler  ce  Prince,  après  avoir  fait  égorger  les  fils  en  £a 

préfence. 

L'année  dix-neuf  de  Nabuchodonolôr  commence  dans  le 
canon  agronomique  au  17  janvier  586  avant  l'ère  chré- 
tienne; &  dans  cette  année  586,  le  lêptième  jour  de  la 
huitième  lune,  jour  marqué  par  un  jeûne  en  mémoire  de 
l'aveuglement  de  Sédécias,  répondit  au  25  de  jêptcmbre. 
Par -là  nous  avons  la  date  précifè  de  la  lin  des  règnes  de 
Juda  &  du  royaume  de  Jérulâlem.  Il  ne  s'agit  plus  que  de 
la  lier  avec  celle  de  la  fondation  du  temple  par  Salomon: 
ce  qui  doit  le  faire  par  la  durée  des  règnes  pottérieurs  à 
cette  fondation. 

La  durée  de  ces  règnes  dans  la  lûcceffion  des  rois  de  Juda , 
prilê  littéralement  &  telle  qu'elle  eft  exprimée ,  donnerait  un 
intervalle  de  quatre  cens  trente  ans  cinq  mois  &  dix  jours , 
depuis  la  fondation  du  temple  au  (êcond  mois  de  la  quatrième 
année  de  Salomon  ,  julqu'à  la  deftitution  de  Sédécias ,  dont 
on  évalue  le  règne  à  onze  ans.  En  ôtant  de  cette  durée  de 
quatre  cens  trente  ans  trois  mois  8c  dix  jours ,  les  iept  mois 
&  lêpt  jours  de  l'année  Juive ,  qui  commença  au  printemps 
de  l'an  585,  le  1  6  de  mars ,  jour  de  la  nouvelle  lune  Paf- 
chale;  nous  aurons  quatre  cens  vingt -neuf  ans  dix  mois  & 
trois  jours,  c'eft-à-dire,  quatre  cens  vingt-neuf  ans  deux  cens 
quatre-vingt-dix-huit  jours ,  le/quels  ajoutés  à  cinq  cens  quatre- 
vingt-cinq  ans  Juliens  &  deux  cens  quatre -vingt  -  dix  jours 
dont  la  nouvelle  lune  Pa/chale  précéda  l'ère  vulgaire,  nous 
feraient  remonter  au  fêptième  de  mai  de  l'an  1  o  1 6  avant 
J.  C.  Ce  feptième  jour  de  mai  doit  avoir  été  l'un  de  ceux 
de  la  iêconde  lune  de  l'année  Juive,  &  voifin  de  la  pleine 
lune.  Ainfi  nous  pourrions  le  donner  pour  époque  à  la  fon- 
dation du  temple  par  Salomon,  fi  des  railons  très-fortes, 
développées  par  M.  Fréret  dans  le  lêcond  article,  ne  i'obli— 
geoient  à  croire  la  durée  de  la  dynaftie  de  Juda  plus  longue 
d'un  peu  plus  de  fix  ans  qu'elle  ne  le  paraît  par  l'addition  des 

« 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  69 
règnes  particuliers ,  &  confêquemment  à  fuppolêr  d'environ 
ouatre  cens  trente- fix  ans  l'intervalle  de  temps  écoule  entre  la 
fondation  du  temple  &  la  ruine  de  Jérufalem;  ce  qui  fèroit 
remonter  cette  fondation  à  l'an  1023  avant  J.  C. 

En  remontant  de  cette  année  102$  avant  J.  C ,  l'Exode 
tombera  dans  l'année  1  5  o  1  ;  l'arrivée  de  Jacob  en  Egypte 
dans  l'année  1 o  3  1  ;  &  la  naifîânce  d'Abraham  dans  l'année 
2221  avant  cette  meme  ère.  Le  déluge  fe  trouvera,  fuivant 
Je  texte  hébreu ,  dans  l'année  2  5  7  3  ;  félon  le  manuferit  des 
Samaritains,  dans  l'année  3223  ,  &  fuivant  celui  des  Sep- 
tante, dans  Tannée  3353  à  peu  près.  Nous  difôns  a  peu 
près ,  à  cauiê  des  variétés  qu'ont  entre  elles  les  différentes 
copies  de  la  verfîon  des  Septante. 

Suivant  ce  calcul,  l'intervalle  écoulé  entre  la  naifîânce 
d'Abraham,  en  222  1 ,  &  la  dellruélion  du  royaume  de  Juda, 
en  585  avant  l'ère  chrétienne,  elt  d'environ  1636  ans,  qui 
iè  partagent  dans  les  quatre  époques  fuivantes  déterminées  avec 
certitude. 

De  la  naiflânee  d'Abraham  à  l'arrivée  de  Jacob  en  Egypte  .  .     ap  o.«* 

De  l'arrivée  de  Jacob  en  Egypte  jufqu'à  l'Exode   430. 

De  l'Exode  à  (a  fondation  du  Temple   4.80. 

De  la  fondation  du  Temple  à  ia  prife  de  Jcrufalem  ....    43  6. 


Total   1636 


»nt- 


Dans  ce  calcul  de  la  durée  des  règnes  de  Juda,  évalués 
à  436  ans  environ  depuis  la  fondation  jufqu'à  la  ruine  du 
temple,  M.  Fréret  fuppolê  1.*  que  les  années  Juives,  quoique 
composes  de  mois  lunaires,  revenoient  aux  années  Juliennes 
par  le  moyen  de  l'intercalation  d'un  treizième  mois  laite  de 
temps  en  temps.  2.0  Que  dans  ia  durée  des  règnes  parti- 
culiers, on  doit  prendre  les  années  pour  complètes,  parce  que 
Jes  fraétions  de  mois  &  de  jours  excédens  qu'on  a  négligées 
peuvent,  /êlon  toute  apparence,  compenlër  ce  qui  manque  aux 
«nées  qui  n'ont  pas  été  tout-à-j&it  remplies.  Ces  deux 

liij 


yo     Histoire  de  l'Académie  Royale 
fuppofitions,  &  fur-tout  la  féconde,  ont  befôin  d'être  exa- 
minées féparénient. 

La  première  fburTre  peu  de  difficultés,  du  moins  depuis  le 
temps  de  l'Exode  ;  it  n'efl  pas  douteux  qu'à  compter  de  cette 
époque  les  Juifs  n'aient  connu  i'intercaiation  dune  treizième 
lune.  En  effet ,  des  trois  grandes  fôlennités  annuelles  qu'ils 
célébroient,  deux  étoîent  fixées  d'une  manière  invariable;  l'une 
au  printemps,  c'eft  la  fête  de  Pâques;  &  l'autre  à  l'automne, 
c'eft  celle  des  Tabernacles.  La  première  tomboit  au  temps  de 
la  moilfon  de  l'orge,  la  féconde  après  la  récolte  des  fruits.  Il 
falloit  que  les  deux  mois,  à  la  pleine  lune  delquels  on  folen- 
nifôit  ces  deux  fêtes,  revinflènt  tous  les  ans  à  peu  près  dans  la 
même  fiifon;  le  premier  au  printemps,  le  fécond  dans  l'au- 
tomne. Ce  qui  n'auroit  pas  été  pofîîble ,  fi  l'addition  d'une 
treizième  lune  intercalaire  n'avoit  remédié  de  temps  en  temps 
.  au  dérangement  caufe  par  la  différence  de  dix  jours  environ , 
qui  fê  trouve  entre  la  révolution  du  fokil  &  la  période  lunaire 
annuelle. 

Nous  n'avons  pas  la  même  raifôn  à  donner  pour  les  temps 
antérieurs  à  l'Exode  :  il  ne  nous  en  relie  aucun  fait  dont  la 
date  foit  marquée  par  le  mois  &  le  quantième  du  mois,  fi  ce 
n'cfl  dans  l'hifloire  du  défuge,  où  le  détail  du  récit  de  Moyfê 
nous  autorifê  à  penfèr  qu'il  compte  par  mois  lunaires;  en  forte 
que  les  douze  mois  &  dix  jours  écoulés  depuis  le  commen- 
cement de  la  pluie  jufqua  la  fôrtie  de  l'arche,  compofènt  une 
année  fôlaire  Egyptienne  de  trois  cens  fôixante-cinq  jours. 

La  lune  équinocTriaie  du  printemps ,  qui  devint  depuis 
l'Exode  la  première  de  l'année  des  Hébreux,  n'étoit  aupa- 
ravant que  la  fèptième,  parce  que  leur  année  eommençoit 
en  automne^  uége  qui  continua  parmi  les  Juifs  pour  tes 
années  Sabbatiques,  pour  celles  des  emphytéofes,  des  baux 
à  loyer,  &c.  C'eft  un  fait  attefté  par  Josèphc  &  par  les  plus 
habiles  Rabbins.  Us  en  font  même  tellement  perfuadés  que 
dans  leurs  chronologies  ils  emploient  des  années  qui  com- 
mencent à  l'équinoxe  d'automne. 

M.  Fréret  en  fait  la  remarque:  mais  en  même  temps  il 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  yi 
obferve  qu'on  doit  préfùmer  que  Moyfè,  dans  la  Genèfê,  em- 
ploie la  nouvelle  année  pour  le  calcul  des  temps  antérieurs  à 
l'Exode.  Sans  cet  ufâge  anticipé,  les  dates  du  déluge  n  auroient 
pû  le  comparer  avec  celles  de  l'année  qui  commençoit  au  prin- 
temps. Dans  la  Genèfê  le  déluge  commence  au  dix-fêptième 
jour  du  lècond  mois.  Dans  les  fragmens  de  Bérofê  le  déluge  de 
Xifuthrus,  qui  eft  le  même  que  celui  de  Noé,  date  du  quin- 
zième jour  cKi  mois  Doclius,  le  huitième  de  l'année  Babylo- 
nienne, année  qui  commençoit  avec  la  lune  d'après  l'équinoxe 
d'automne.  Ainfi  la  date  du  quinzième  jour  du  huitième  mois 
Babylonien  saccordoit,  à  deux  jours  près,  avec  celle  du  dix- 
septième  jour  du  fécond  mois  de  l'année  religieufê  de  Moyfè. 
D'où  il  réfulte  que  les  années  antérieures  à  l'Exode  depuis  le 
déluge,  peuvent  être  priles  pour  des  années  complètes. 

La  lêconde  fuppofition  par  laquelle  M.  Fréret  détermine  la 
durée  des  règnes  de  Juda ,  donne  lieu  à  des  difcuffions  plus 
embarraûantes.  La  différence  fur  cet  article  eft  afîèz  grande 
dans  les  fyftèmes  des  divers  chronologifles.  Tous  s'accordent 
à  retrancher  un  certain  nombre  d'années,  &  donnent  à  cet 
intervalle  moins  de  quatre  cens  trente  ans  &  fix  mois.  Mais 
ils  n'appuient  cette  réduction  que  fur  des  conjectures  ;  & 
pour  toute  preuve ,  ils  n'emploient  que  de  fimples  hypothèfes, 
imaginées  uniquement  pour  réfoudre  certaines  difficultés  de 
détail  qui  les  arrêtoient. 

La  durée  des  règnes  de  Juda  doit  être  divifée  en  deux 
portions  ;  la  première ,  depuis  la  mort  de  Salomon  jufques  6c 
compris  la  fixième  année  d'E'zéchias ,  dans  laquelle  arriva  la 
prilê  de  Samarie  par  Salmanafar,  &  la  deftruction  du  royaume 
d'Ilraël  :  la  féconde  commence  à  cette  fixième  année  d'E'zé- 
chias, &  continue  jufqua  la  fin  du  royaume  de  Juda.  Cette 
féconde  portion  ne  donne  pas  lieu  à  de  grandes  difficultés  ; 
&  la  plufpart  des  chronologifles  s'accordent  à  lui  donner  à  peu- 
près  les  cent  trente- cinq  ans  exprimés  dans  l'Ecriture. 

La  fbuftraélion  tombe  donc  prefque  uniquement  fur  les 
treize  premiers  règnes  de  Juda,  dont  la  durée  littérale  eft  de 
deux  cens  quatre-vingt-quinze  ans.  Scaliger  en  ôte  deux  ans  & 


yi     Histoire  de  l'Académie  Royale 
demi  ;  Ulièrius  &  le  P.  Petau  en  retranchent  fix  ans,  Capel  St 
Riccioli  douze  ans,  M.  Defvignoles  dix-huit,  les  Rabbins  vingt, 
&  Marsham  vingt -neuf.  Nous  rappelons  ces  fyftèmes  entre 
pluiieurs;  une  énumération  complète  nous  mèneroit  trop  loin. 

Le  motif  de  ces  retranchemens  a  été  lefpérance  de  concilier 
la  chronologie  des  rois  d'Ifraël  avec  celle  des  rois  de  Juda; 
non  pas ,  il  eft  vrai ,  quant  à  la  durée  totale  de  ces  deux 
dynafties  correfpondantes.  La  durée  des  règnes  d'Ifraël ,  lit- 
téralement exprimée  dans  l'Ecriture ,  eft  plus  courte  de  douze 
ans  que  celle  des  régnes  de  Juda ,  &  les  Critiques  s'accordent 
à  reconnoître  des  interrègnes  &  des  anarchies  dans  le  royaume 
d'Ifraël ,  où  la  fùccelfion  fut  en  effet  interrompue  &  dérangée 
par  de  fréquentes  ufurpations  5c  par  des  guerres  civiles. 

II  ièmbleroit  d'abord  que  ces  interrègnes  paroilîint  fuffîre 
pour  expliquer  la  diffère; ice  de  douze  ans  dont  la  durée  totale 
des  règnes  d'Ifraël  eft  plus  courte  que  l'autre  ,  les  chronolo- 
gifles  n'étoient  pas  dans  la  néceffité  de  diminuer  encore  ces 
règnes  comme  ceux  de  Juda,  6c  que  la  fouftraclion  ne  devoit 
porter  que  fur  ces  derniers.  Quel  motif  a  donc  pû  les  engager 
à  l'étendie  auffi  aux  durées  particulières  des  règnes  d'Ifraël? 
C'eft  l'impoilibilité  dans  laquelle  ils  fe  voyoient  de  ne  pas 
afîujétir  au  même  calcul  des  dynafties  collatérales  &  parallèles, 
qui  fuivoient  la  môme  forme  d'années.  La  contradiction 
eût  été  trop  groffière.  En  effet,  dans  le  livre  des  Rois,  le 
commencement  &  la  fin  de  chaque  règne  de  Juda  fç  rappor- 
tent aux  années  du  règne  collatéral  du  royaume  d'Ifraël ,  & 
réciproquement  les  règnes  d'Ifraël  font  comparés  de  même 
aux  règnes  de  Juda. 

Cette  méthode  ,  qu'on  croirait  propre  à  éclaircir  la  chro- 
nologie, auffi-bien  qu'à  la  conftater,  eft  précifement  ce  qui 
forme  l'embarras  dont  les  chronologiftes  ont  cherché ,  mais 
en  vain ,  à  fè  tirer  par  leurs  hypothèfès  &  leurs  fouflradions. 
La  preuve  qu'aucun  d'eux  n'a  pû  réuffir  ,  c'eft  qu'aucun  des 
fyftèmes  imaginés  dans  cette  vûe ,  n'a  paru  fatisfaifint  qu'à 
l'auteur  qui  le  propofoit.  Des  qu'on  veut  examiner  la  queftion 
par  foi-mérue,  on  fem  la  ntçeflité  de  recourir  à  de  nouvelles 

conjectures. 


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ï>es  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  731 
fonjedures.  Nous  allons  expofêr  dans  le  fécond  article  les 
nouveaux  moyens  de  conciliation  préfentés  par  M.  Fréreu 

Article  J  I, 

Comparai/on  des  dynajlies  collatérales  de  Juda  & 
d Ifraël ,  par  rapport  aux  règnes  particxdiers 
ir  contemporains  de  pan  &  d autre. 

Les  règnes  collatéraux  de  Juda  6k  cTIfraè'I  ont  dans  l'Ecri- 
ture deux  points  communs  de  réunion,  i ,°  Le  commencement 
de  Roboam  &  celui  de  Jéroboam ,  que  l'hiftorien  fàcré  marque 
à  l'année  qui  lui  vit  la  mort  de  Salomon.  2°  Le  commence- 
ment d'Athalie  à  Jérufàlem,  &  celui  de  Jéhu  à  Samarie;  l'un 
&  l'autre  dans  l'année  qui  fuivit  celle  où  Ochofias  roi  de  Juda; 
&  Joram  roi  d'Ifraè'l  furent  tués  dans  un  combat  contre  Jéhu. 

Le  premier  intervalle  efl  de  quatre-vingt-quinze  ans ,  ex- 
primés pour  la  fomme  des  règnes  de  Juda ,  &  de  quatre- 
vingt-dix-huit,  fi  l'on  compte  par  la  durée  particulière  de 
chaque  règne  prife  féparément.  Cet  efpace  doit  encore  être 
divife  f  pour  les  règnes  d'Ifraël ,  en  deux  portions ,  dont  la 
première  finit  au  commencement  d'Amri ,  qui  fê  trouve 
àoigné  de  cinquante-un  ans  de  la  mort  de  Salomon,  fôit  qu'on 
calcule  par  les  règnes  de  Juda ,  fôit  qu'on  remonte  par  ceux 
d'IfraëL  Dans  les  règnes  précédens  d'ifracl ,  la  différence  efl 
d'un ,  deux ,  trois  &  quatre  ans.  Dans  les  trois  règnes  pok 
teneurs  à  Amri ,  la  différence  renaît ,  &  fè  trouve  même  très- 
confidérable ,  puifquelle  efl  de  huit  ans  entiers  dans  la  date 
du  commencement  de  Joram ,  poftérieure  de  quatre  -  vingt- 
fêpt  ans  à  la  mort  de  Salomon ,  par  la  durée  des  règnes  d'IA 
raël ,  ck  feulement  de  fôixante  -  dix  -  neuf  ans  par  celle  des 
règnes  de  Juda.  Mais  à  la  fin  du  règne  de  Joram ,  qui  n'a 
été  que  de  douze  ans ,  la  différence  fe  réduit  de  huit  ans  à 
trois ,  fans  qu'on  fâche  comment. 

Dans  la  fucceffion  des  rois  de  Juda ,  les  différences  fuivent 
une  autre  progreflion.  Elles  vont  jufqu'à  quatre  ans ,  &  fêj 
xéduifènt  à  trois. 

ffift.  Tome  XXI J  h  K 


74     Histoire  de  l'Académie  Royale 

A  l'égard  de  la  féconde  portion  ,  la  grande  variété  tomba 
fur  Ofias,  dont  le  règne  commence,  fuivant  la  durée  des 
règnes  de  Juda  ,  Tan  7  6.e  après  la  mort  d'Ochofias ,  &  par 
celle  des  rois  d'Ifraël ,  l'an  8  8.e  après  le  même  événement , 
c  eft- à-dire ,  douze  ans  plus  tard.  Nous  ne  poufferons  pas  plus 
loin  ce  parallèle ,  dont  le  détail  fè  feroit  mieux  fêntir  par  une 
fimple  table  que  par  le  dhcours  le  plus  diffus.  Si  les  difTérens 
auteurs  des  fyltèmes  chronologiques  avoient  eu  foin  de  mettre 
ainfi  la  difficulté  fous  les  yeux  du  lecteur ,  ils  le  feraient  aper- 
çus eux-mêmes  que  les  fuppofitions  qu'ils  imaginent  pour  faire 
évanouir  la  différence  des  fommes  totales ,  ne  peuvent  effacer 
celle  qui  fè  trouve  dans  les  dates  particulières. 

Nous  avons  obfervé  plus  liant  que  la  méthode  à  laquelle 
ils  ont  recours  ,  eft  de  retrancher ,  tantôt  de  la  durée  des 
règnes  de  Juda ,  tantôt  de  celle  des  rois  d'Ifraé'I ,  les  années 
qui  les  embarrafîôient.  Par-là ,  fuivant  le  befoin  de  leur  fyfl 
tème,  ils  rapprochoient  de  l'époque  primordiale  les  années  dit 
commencement  &  de  la  fin  des  règnes.  Toutes  les  fois  qu'if 
leur  a  fallu  alonger  cette  diftance,  ils  ont  fûppofé  des  inter- 
règnes ;  mais  bien-tôt  après  ils  retranchoient  ces  années ,  fur- 
tout  dans  les  règnes  de  Juda,  afin  que  la  durée  chronologique 
(è  trouvât  plus  courte  que  la  durée  littérale. 

Pour  arriver  à  cette  diminution  ils  ont  employé  trois 
moyens,  dont  les  deux  premiers  font  Communs  à  tous  les  chroî 
nologifles,  &  le  troifième  efl  particulier  à  M.  Defvignoles. 

i.°  Ils  ont  fùppofe  que  i'hiftorien  fâcré  compte  prefqutf 
toujours  des  années  commencées  pour  des  années  complètes  ; 
cela  peut  être  arrivé  quelquefois,  quoique  nous  n'en  ayons 
aucun  exemple  dans  l'Ecriture.  Mais  auffi  n'efî-ii  jamais  arrivé 
que  l'hiftorien,  en  marquant  la  durée  d'un  règne,  ait  négligé 
d'exprimer  une  fraction  excédente  de  plufieurs  mois!  Nous 
en  avons  un  exemple  formel  dans  le  règne  de  David,  auquel 
i'Ecriture  donne  feulement  quarante  ans ,  quoique  dans  le 
détail  elle  nous  apprenne  que  David  régna  d'abord  fêpt  ans 
&  fix  mois  à  Hébron,  &  enfûite  trente-trois  ans  à  Jérufâlem* 
N'étoit-il  pas  naturel  de  fuppofêr  que  les  fractions  négligées 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  ?  f 
àvoient  du  moins  compenfêr  ce  qui  pouvoit  manquer  aux 
années  priiês  fur  le  pied  d'entières,  quoiqu'il  leur  manquât 
quelque  choie  pour  être  complètes?  Eft-on  jamais  en  droit 
d'avancer,  fans  preuve,  que  toutes  les  erreurs  font  de  même 
genre  &  (è  tournent  du  même  côté  \ 

i.°  Nos  chronologiftes  ont  eu  recours  à  des  aflôciations  ; 
&  ils  prétendent  que  les  années  pendant  lelquelles  les  deux 
Rois  régnèrent  enfemble  avoient  été  comptées  deux  fois,  dans 
le  règne  du  fils  &  dans  le  règne  du  père.  Mais  a-t-on  quelque 
preuve  d'une  lèmblable  aflbciation  dans  la  dynaflie  des  rois 
deJuda!  Nous  ne  connoiflbns  dans  cette  hifloire  qu'un  feul 
événement  qui  puiflè  avoir  l'apparence  d'une  afibciation,  & 
qui  néanmoins  n'en  fut  pas  une.  Azarias,  autrement  Ofiasroi 
de  Juda,  ayant  été  attaqué  de  la  lèpre,  fut  obligé  de  quitter 
ion  palais,  &  de  laillèr  le  foin  du  gouvernement  &  l'admi- 
niflration  de  la  juftice  à  fon  fils  Joathan.  Hahitahat  m  domo 
libéra  feorfum  :  Joathan  vero  fi/ius  régis  gubemabat  palatium 
&  judicabat  populum  terra.  On  ne  peut  douter  que  Joathan 
n'exerçât  pour  lors  toutes  les  fonctions  de  la  Royauté;  cepen- 
dant il  n'étoit  pas  Roi  :  il  ne  le  devint  que  par  la  mort  de  fou 
père.  L'Ecriture  le  marque  par  la  formule  fùivante ,  employée 
fôuvent  en  pareil  cas:  Dornùvit  Avarias  cum patrilus  fuis,  & 
regnavit  Joathan  jilius  ejus  pro  eo.  Mais  quand  il  y  auroit  eu 
de  véritables  aflôciations  en  forme,  eft-il  probable  que  l'écrivain 
d'un  abrégé  hiftorique,  tels  que  font  les  livres  des  Rois  &  ceux 
des  Paralipomènes,  ait  pû  commettre  une  faute  de  la  nature  de 
celle  qu'on  lui  impute!  A-t-on  quelque  exemple  qu'aucun  chro- 
nologifle  l'ait  jamais  commilèî  qu'il  ait  compté  deux  fois  une 
feule  &  même  année!  Comment  concilier  une  pareille  impu- 
tation faite  aux  hifloriens  (âcrés ,  avec  le  jufte  reipeél  qu'ont 
pour  eux  les  Critiques,  qui  ne  veulent  pas  que  dans  l'Ecriture] 
Sainte  il  fe  rencontre  même  une  lêule  faute  de  copille! 

Le  troifième  moyen,  que  nous  avons  dit  être  particulier  à 
M.  Defvignoles,  confifte  i.°  à  fuppofer  l'exiflence  d'un  ufage 
inconnu  avant  le  retour  de  la  captivité.  C'efl  celui  de  compter 
pour  une  année  entière  le  temps  qui  avoit  précédé  ia  néomcnje, 


y 6  Histoire  de  l'Académie  Royal* 
du  premier  mois,  ce  temps  n'eût- il  duré  qu'un  fêul  jour;  6? 
conféquemment  de  marquer  ia  féconde  année  d'un-  règne  à  b 
néoménie  de  ce  premier  mois.  2. °  Afuppofer  que  les  écrivains- 
des  livres  des  Rois  &  des  Paralipomènes  n'ont  pas  aperçu  que 
par  une  fuite  de  cet  ufâge  la  dernière  année  d'un  règne  étoit 
réellement  la  même  que  la  première  du  règne  lûivaiit,  & 
que  dès -lors  on  doit  retrancher  de  la  durée  totale  une  année 
par  règne  :  principe  qui  conduirait  même  plus  loin  à  l'égard 
de  quelques  règnes.  Par  exemple,  fuivant  ce  calcul,  la  dernière 
année  de  Joram  le  trouverait  la  même  que  celle  du  règne 
d'Ochofias,  &  la  même  encore  que  la  première  du  règne 
d'Athalie;  ainfi  cette  année  ferait  comptée  trois  fois.  La  même 
fuppofition  réduirait  à  une  feule  année  les  trois  du  règne 
d'Abiam  fils  de  Roboam ,  la  première  faifant  partie  du  règne 
de  fon  père,  &  la  troifième  de  celle  de  fon  fiis  Aza.  Par  ta 
ïnême  railôn ,  les  deux  années  du  règne  d'A  mmon  père  de 
Jofias ,  ne  devraient  point  être  comptées.  Mais  comme  ce 
principe  de  M.  Defvignoles  ne  lui  donnoit  pas  encore  aflez 
d'années  à  retrancher  ,  parce  qu'il  l'abandonne  en  quelques 
occafions ,  où  il  feppofe  (ans  preuve  que  les  règnes  ont  com- 
mencé au  premier  du  mois  Nifàn ,  il  a  été  contraint  d'avoir 
recours  aux  afîbciations  contre  iefquelles  il  s'étoit  déclaré  d'a- 
bord. C'eft  ainfi  qu'il  parvient  enfin  à  réduire  la  durée  litté- 
rale des  quatre  cens  trente  ans  &  fix  mois ,  exprimée  dans 
TEcriture  entre  la  fondation  du  temple  par  Salomon  &  la  fin 
du  règne  de  Jucla  ,  à  quatre  cens  onze  ans  &  trois  mois  :  ce 
qui  fait  une  fouftraétion  de  près  de  dix-neuf  ans. 

M.  Fréret  s'efl  étendu  fur  le  fyftème  de  ce  chronoîogifte; 
parce  qu'il  étoit  vraiment  habile ,  homme  d'elprit ,  profond 
dans  la  connoinance  des  antiquités  hiftoriques ,  &  qu'ayant 
écrit  le  dernier  fur  cette  matière ,  ii  l'a  traitée  fort  au  long. 
Toutes  ces  raifôns  porteraient  à  croire  qu'il  a  trouvé  le  vrai 
dénouement  des  difficultés  ;  mais  ii  en  eflfi  loin  ,  que  malgré 
toutes  les  fuppofitions  qu'il  donne  pour  des  règles,  il  s'eft 
encore  cru  dans  la  néceffité  de  recourir  à  des  corrections  dans 
Jgs  nombres  exprimés  par  le  textç, 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  77 
A  la  vérité ,  ce  double  emploi  de  ia  même  année  étoit 
en  uGge  dans  les  acles  &  fur  les  monumens ,  après  la  capti- 
vité. Mais,  peut -on,  lâns  dégrader  les  hiftoriens  facrés,  leur 
attribuer  une  méthode  fi  contraire  à  l'exaélitude  hillorique  l 
Les  médailles  Egyptiennes  des  empereurs  Romains  ont  cer- 
tainement fuivi  ce  calcul  ;  mais  voit- on  que  la  contagion  ait 
gagné  les  hiftoriens ,  même  les  moins  exaéls  ?  En  elt  -  il  un 
(ëul  qui  compte  pour  deux  années  différentes  celle  qui  avoit 
été  commune  à  deux  Empereurs,  &  qui  comme  telle  fe 
trouvoit  marquée  féparément  fur  leurs  médailles? 

Prefque  toute  la  difficulté  de  cette  partie  de  l'hiftoire  Ju- 
daïque confifte ,  fuivant  Al.  Fréret ,  dans  rimpoffibilité  de 
concilier  les  dates  des  règnes  d'ilraël  avec  celles  des  règnes 
de  Juda.  Scaliger,  ce  favant  univerfèl  dont  le  génie  audacieux 
n'a  que  trop  préfumé  de  fês  propres  forces  ,  avoit  fenti  cette 
impolfibilité  ;  il  n'a  pas  craint  d'en  faire  l'aveu.  Voici  les 
paroles.  Initia  reaim  Ifra  'él  aux  ad  abattent  annum  regum  Juda  , Camm-  V«&£ 
rejeruntur,  longe  dtfcedunt  ab  eo  mmitro  annorum  qui  ilhs  Rc- 
gibus  fmgillatim  à  Scriptura  attfibuuutur  ;  ut  mirari  liceat ,  potiuf- 
<]uam  judicare ,  undè  tanta  difcrepatttia.  Interregna  &  alia  ejttf- 
totkù  rapty^ipTutTït  qua  ab  a/us  adfertuttur,  ttcque  moramur 
tuyi/eunitis  aflimamtts  ajfis.  Quaritô  ftntpïuitts  erat  dkcre  ! 

M.  Fréret  regarde  ce  parti,  de  iùfpendie  fôn  jugement, 
comme  le  fêul  raifonnable  à  l'égard  des  difficultés  qui  naiûent 
de  ces  doubles  dates  des  règnes  d'ifraêl  6c  de  Juda.  La  chro- 
nologie, comme  les  autres  fciences,  a  des  problèmes  inlolubles. 
Quant  à  la  durée  des  règnes  de  Juda,  il  propolë  un  parti  qui 
paraîtra  peut-être  fingulier:  c'efl.  de  l'augmenter  de  quelques 
années ,  tandis  que  les  chronologil  les  s'accordent  à  la  diminuer 
d'une  quantité  plus  ou  moins  grande.  Cette  addition  lui  paroît 
une  conféquence  du  principe  qu'il  a  propole  d'abord,  de  le  fixer 
pour  le  calcul  aux  fommes  totales  exprimées  dans  l'Ecriture, 
&  d'afîùjétir  à  cette  évaluation  générale  les  durées  particulières 
qui  ne  lônt  pas  formellement  unies  les  unes  aux  autres,  & 
dans  Idquelles  il  peut  y  avoir  des  fractions  omifês.  Suivons-le 
clans  Je  détail  de  fes  preuves  &  de  fes  rai/onnemens. 

Kiij 


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7%     Histoire  de  l'Académie  Royale 

Le  prophète  Ezéchiel  étant  à  Babylone  rapporte  une 
révélation,  qu'il  date  du  cinquième  jour  du  quatrième  mois 
de  ia  cinquième  année  de  la  déportation  du  roi  Joachim  II, 
autrement  appelé  Jéchonias,  dans  la  même  ville  de  Babylone. 
Jéchonias,  fils  de  Joachim  I  ou  E'liacim,  ne  régna  que  trois 
mois  &  dix  jours,  après  lelquels  il  fut  obligé  de  le  rendre  à 
la  difcrétion  des  généraux  de  Nabuchodonolôr ,  qui  le  con- 
duilirent  à  ce  Prince.  L'Ecriture  nous  fournit  deux  dates  de 
cet  événement;  la  première  en  dilant  qu'il  fut  prélènté  au  roi 
7?^.  ni.  iv,  Je  Babylone  la  huitième  année  du  règne  de  ce  Prince:  fufcepit 

r.  2+,v.  rex  ga}yy}ot{ls  oflavo  OtttiO  rcgnifui.  Celte  huitième  année 

commença  le  20  janvier  507,  luivant  le  canon  agrono- 
mique. La  féconde  date  donnée  par  l'Ecriture  eft  celle  de  la 

Pamlip.  l.  ir,  fin  ou  du  commencement  d'une  année  Juive:  Cumque  anni 

ç.  j  6,  y.  1 0.  cjraijus  wlveretur ,  mifit  Nabuchodonofor  qui  adduxmmt 

Babyhnem.  Cette  date  donnant  le  printemps  de  l'année  597 
pour  le  temps  de  la  déportation  de  Jéchonias,  la  cinquième 
année  fuivante  a  dû  commencer  dans  le  printemps  de  l'année 
$93.  Cette  même  année  devoit  être  la  cinquième  de  Sédé- 
cias ,  mis  fur  le  trône  de  Juda  après  la  deftitution  de  Jécho- 
nias. Or  dans  cette  année,  503  avant  J.  C,  l'équinoxe  tomba 
au  matin  du  26  mars,  &  la  fyzygiedu  premier  mois  ou  du 
mois  pofchal  au  29  fuivant.  Ainfi  le  cinquième  du  quatrième 
mois  répondit  au  3  o.e  de  juin. 
'E'iàhUl  iv,     Dans  cette  révélation,  Dieu  ordonne  au  Prophète  de  fè 

'é-  ft  coucher  pendant  trois  cens  quatre-vingt-dix  jours  fur  le  côté 

gauche,  pour  figurer  la  durée  du  péché  de  la  mailôn  difraëi* 
La  fuite  donne  un  autre  figne  pour  la  durée  du  ]>cché  de  la 
maifon  de  Juda  en  particulier:  Ego  autem  dedi  tiii  annos 
vnquitatis  eorum,  numéro  dicrum  îrecentos  &  nonttgitita . . .  dtem 
pro  anno ,  dïcm  inquam  pro  arnio  dedi  tibu  Voilà  donc  une 
durée  de  trois  cens  quatre-vingt-dix  ans,  qu'il  faut  compter  en 
remontant  du  30.e  juin  de  l'année  503  avant  l'ère  vulgaire, 
pour  avoir  la  date  du  péché  de  la  mai/on  d'Ifracl ,  lequel  aura 
par  conféquent  commencé  dans  l'année  5?  8  3  avant  cette 
même  ère. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  7$ 

Mais  quel  étoit  ce  péché  d'Ifiacl,  qui  continua  d'infeder 
les  reftes  des  dix  uibus  demeurées  dans  le  pays,  après  la 
déportation  arrivée  fous  Salmanazar? 

L'Ecriture  elle-même  nous  l'apprend.  Ce  netoit  pas  le 
fchilme  politique  de  Jéroboam:  car  ce  /chifme,  prédit  à 
Salomon,  avoit  été  ordonné  à  Jéroboam  par  un  Prophète;  tug,m  c 
&  lorfque  Roboam,  à  la  tête  de  la  tribu  de  Juda,  fe  pré-  *3'*H 
paroit  à  marcher  contre  (on  rivai,  un  autre  Prophète  le  lui 
défendit  de  la  part  de  Dieu.  Non  bellabitis  contra  fil/os  lfra'cHt  m  xn  M 
à  me  enim  faflum  eft  verbum  hoc.  Ce  qui  fait  le  péché  d'J/raci ,  ' 
ccft  le  Ichifme  religienx  de  Jéroboam  ;  c'eft  1  etabliflèment 
d'un  culte  idolatrique  dans  les  dix  tribus,  &Ia  défenlê  daller 
dorénavant  facrifier  à  Jérufilem.  Jéroboam ,  dit  l'Ecriture ,  lhi 
fît  fondre  deux  veaux  de  métal  doré  ,  &  dit  à  Tes  fuiets  :    '  * 
N'allei  plus  déformais  adorer  à  Jérufalem;  voici  vos  dieux  qui 
vous  ont  tirés  de  la  terre  d'Egypte.  Il  en  plaça  un  à  Bethel 
&  l'autre  à  Dan  :  Nolite  ultra  afcendere  in  Jérufalem  ;  ecce 

du  tut  Jfraël  qui  te  eduxerum  de  terra  j£gypti   £t 

fafium  e/l  verbum  hoc  in  peccatum. 

Jéroboam  établit  une  fête  folennelle  pour  Ifraêl  au  quin- 
zième jour  de  la  nouvelle  lune  du  huitième  mois ,  à  l'imi- 
tation de  la  grande  lôlennité  qui  le  célébrait  dans  Juda.  Les 
Juifs  ont  conlèrvé  la  date  du  décret  de  Jéroboam  ;  &  leur 
calendrier  marque  un  jour  de  jeûne. en  mémoire  de  cet  évé- 
nement au  23.»  de  la  troifième  lune. 

L'équinoxe  du  printemps  arriva  dans  cette  année  9  8  3  ,  le 
3  o.e  de  mars  au  loir.  Ce  jour  étant  le  dixième  de  la  lune , 
&  le  mois  paichal  ayant  commencé  le  2  o.c  de  mars ,  le  vingt- 
troilîème  jour  de  la  troifième  lune,  époque  du  décret  de  Jéro- 
boam ,  tombera  au  dixième  juin.  La  fête  du  huitième  mois 
a  dû  par  conféquent  répondre  au  27  oclobre.  Il  ne  refte 
plus  qu'à  trouver  cette  date  du  fchifrne  religieux  dans  le  règne 
de  Jéroixxim.  L'Ecriture  nous  la  fournit  encore.  Elle  nous 
apprend  que  les  dix  tribus  avoient  continué  à  venir  pendant 
trois  ans  facrifier  à  Jérufalem ,  malgré  le  ichifme  politique  ; 
&  que  ce  fut  le  motif  qui  engagea  Jéroboam  à  élever  autel 


8d      Histoire  de  l'Académie  Royal* 

ParêBp.  î.  n,  contre  autel  :  De  cundis  tribubus  Ifraël  vcnenmt  in  Jeru- 

.^  t,  v.  16,  j-ajcm      mmoiatl({um  per  très  annos  :  ambulaverunt 

cnim  in  vus  David  &  Salomonis  annis  tatitùm  tribus. 

Ces  trois  années  doivent  s'entendre  de  trois  lôlennités 
pa (thaïes  poftérieures  à  la  lèparation  des  dix  tribus ,  c'efl-à- 
dire ,  de  celles  des  années  983,  9  84  &  o  8  5 .  Cette  révolte 
d'Ifraël ,  qui  fuivit  de  près  la  mort  de  Salomon ,  (êra  de  la 
fin  de  l'an  086,  ou  du  commencement  de  l'année  o,  8  5  ; 
Si  nous  ajoutons  les  trente-lêpt  années  de  Ion  règne  depuis  la 
fondation  du  temple ,  nous  remonterons  à  l'an  1023,  dans 
lequel  on  aura  célébré  la  quatre  cent  quatre -vingtième  Pâque 
depuis  l'Exode  ,  qui  fera  du  printemps  de  l'an  1  502  avant 
J.  C ,  douze  cent  quatre-vingt-unième  du  premier  cycle  cani- 
culaire Egyptien. 

Par  ce  calcul ,  il  faudra  augmenter  la  durée  des  règnes  d'en; 
viron  fix  ans  ;  il  le  trouvera  quatre  cens  trente-lèpt  ans  com- 
plets entre  la  Pâque  qui  précéda  la  fondation  du  temple  Se 
celle  qui  en  a  précédé  la  ruine.  La  durée  littérale  des  règnes 
n  eft  que  de  quatre  cens  trente  ans  fix  mois  &  dix  jours. 

On  ne  doit  pas  reprocher  à  M.  Fréret  d'alléguer  mal- 
à-propos  une  prophétie,  en  l'employant  à  la  folution  d'un 
problème  chronologique.  Pour  répondre  d'avance  à  cette! 
objection  ,  il  oblêrve  1 .°  qu'il  ne  s'agit  pas  ici  de  la  date  d'un 
événement  futur ,  mais  de  celle  d'un  événement  pafle  :  2.0  que; 
pour  déterminer  cette  époque,  Ezéchiel  avoit  des  moyens 
qui  nous  manquent.  C'étoient  les  chroniques  originales  don\ 
nous  n'avons  plus  que  des  abrégés. 

On  demandera  lins  doute  fur  quel  règne  doit  tomber  cet 
accroifïêment  d'environ  fix  années.  Mais  à  cet  égard  on  doit 
fe  contenter  d'une  conjecture  probable,  &  du  même  genre  que 
celles  que  propolênt  tous  les  autres  clironologiftes  qui  ont 
abrégé  la  durée  des  règnes.  Rappelons-nous  la  remarque  déjà 
faite  lùr  les  deux  fuites  des  dynafties  collatérales  de  Juda  & 
d'Ifraël ,  qui  fe  divilènt  en  deux  parties ,  dont  la  première 
commence  en  même  temps  à  la  mort  de  Salomon ,  &  finit 

même  temps  à  la  mon  des  rois  Ochofias  &  Joram,  tues 

dans 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettrés*  8r 
dans  le  même  combat ,  &  à  l'ufurpation  d'Athalie  à  Jérufâ- 
lem,  6c  de  Jéhu  à  Samarie.  Rappelons -nous  encore  que  fa 
lomme  totale  des  règnes  de  Juda ,  qui  devroit  du  moins  égaler 
celle  des  règnes  correfpondans  d'Ifraël ,  fe  trouve  néanmoins 
plus  courte  de  trois  ans. 

Cette  différence  difparoitra ,  fi  l'on  donne  avec  quelques 
manufcrits  des  Septante,  frx  ans  au  Heu  de  trois  au  règne 
d' Abu  fils  de  Roboam.  Alors  la  durée  des  règnes  de  Juda 
fera  de  quatre-vingt-dix-huit  ans ,  comme  celle  des  règnes 
d'Ifraël;  &  par  ce  moyen  la  durée  totale  de  fa  dynaftie  de 
Juda,  depuis  la  mort  de  Salomon  jufqu'à  la  dépofition  de 
Scdécias  fera  de  trois  ans  plus  longue  :  ce  qui  donnera  trois 
cens  quatre-vingt-fêize  ans  fix  mois  &  dix  jours  au  lieu 
de  trois  cens  quatre-vingt-treize.  Mais  cette  durée  n'eft  pas 
tout-à-fait  fufnfànte;  il  fàudroit  encore  quelques  années. 

Cherchons -les  dans  la  féconde  partie,  où  la  dynaftie  d'ifracl 
finit  à  la  prifë  de  Samarie,  &  à  la  déportation  des  dix  tribus 
par  Salmanazar;  événement  qui  répond  à  la  fixième  année 
d'Ezéchias  roi  de  Juda.  La  fuite  d'ifraël  eft  interrompue  par 
des  ufurpations  &  par  des  anarchies  dont  la  durée  n'eft  pas 
marquée;  en  forte  que  la  totalité  de  ces  règnes  n'eft  que  de 
cent  quarante-trois  ans  fept  mois,  tandis  que  celle  de  Juda  eft 
décent  fbixante- cinq  ans.  C'eft  une  différence  de  vingt-deux 
ans.  Les  règnes  d'ifracl  fèmblent  s'être  continués  fans  intervalle 
pendant  cent  trois  ans  depuis  Jéhu  jufqu'à  Zacharie,  fils  de 
Jéroboam  1 1 ,  crue  l'Ecriture  fuppofê  avoir  fuccédé  à  fôn  père  : 
Dormivit  Jéroboam  ami  patribtis  fuis ,  &  regnavit  Zacftarias 
ffius  ejus  pro  co.  Par  la  comparai  (ou  des  dates  parallèles ,  la 
mort  de  Jéroboam  1 1  doit  tomber  à  la  vingt- feptième  année 
tfOfias  ou  Azarias  roi  de  Juda  ;  &  cependant  le  livre  des  Rois 
marque  la  fûcceffion  de  Zacharie  à  l'an  3  8  de  ce  même  Ozias. 
Nos  interprètes  ont  mieux  aimé  fùppofêr  un  interrègne,  que 
de  reconnoître  en  cet  endroit  une  ancienne  faute  de  copifte, 
<jui  avoit  écrit  3  8  au  lieu  de  2  8 ,  ou  qui  ayant  trouvé  un, 
caraétère  effacé  en  partie,  s'étoit  mépris  dans  la  reftitution. 

.Cette  difficulté  n'eft  pas  la  feule  qui  fë  rencontre  dans  la 
ity.  Tome  XXI U.  L 


82  Histoire  de  l'Académie  Royale 
comparaifbn  des  règnes.  Il  eft  dit  qu'Ofêe  commença  la* 
vingtième  année  de  Joathan,  fils  d'Azarias  &  roi  de  Juda. 
'&g.rv,c.if.  Cependant  le  livre  des  Rois  &  celui  des  Parai ipomènes 
s'accordent  à  ne  donner  que  feize  ans  de  règne  à  Joathan, 
ainfi  cette  vingtième  année  doit  être  la  quatrième  de  Ton  fils 
Achaz.  En  effet  l'Ecriture ,  qui  donne  vingt  ans  de  règne  à 
Phacée,  prcdéceflèur  d'Ofée,  fait  commencer  Achaz  la  dix- 
feptième  année  de  Phacée.  Mais  elle  joint  enfuite  la  première 
année  du  fucceflèur  de  Phacée  avec  la  douzième  d'Achat. 
On  trouve  encore  d'autres  variétés  &  d'autres  embarras  dans 
le  parallèle  des  dates  d' Achaz  &  d'Ezéchias  avec  celles  de 
Phacée  &  d'Ofée  :  embarras  dont  on  ne  peut  fè  tirer  qu'en- 
multipliant  des  conjectures  arbitraires  &  "  même  oppofées. 
Tantôt  il  faut  ajouter  à  la  durée  par  des  interrègnes,  &  tantôt 
en  retrancher  par  des  allocutions. 

Une  autre  difficulté  réfulte  encore  de  ce  qui  eft  rapporté 
de  l'âge  d' Achaz  &  de  celui  d'Ezéchias.  Achaz,  dit  l'Ecri- 
ture, avoit  vingt  ans  lorlqu'il  monta  furie  trône,  &  il  régna 
lêize  ans.  En  fûppofant  ces  deux  durées,  compofees  l'une  & 
i'autre  d'années  entières ,  Achaz  fera  mort  âgé  feulement  de 
trente -fix  ans.  Cependant  il  eft  dit  qu'Ezéchias  lôn  fils  avoit 
vingt- cinq  ans  lorlqu'il  lui  fuccéda:  Vightti  quinque  annorunv- 
erat  cum  régnait  capifet ,  &  viginri  tiovem  amis  regnavit  m 
Jertif aient.  Si  Achaz  n'avoit  que  trente -fix  ans  à  là  mort,  8c 
que  lôn  fils  eût  alors  vingt-cinq  ans  commencés,  il  fàlloit  que 
ce  dernier  fut  né  la  douzième  année  d' Achaz,  &  que  ce 
Prince  eût  été  marié  à  onze  ans  &  père  à  douze.  Uflènus, 
&  ceux  qui  fuppofênt  une  afîôciation  du  fils  par  le-  père, 
augmentent  encore  la  difficulté. 

En  confequence  de  toutes  ces  variétés  chronologiques; 
dont  plufieurs  n'ont  leur  fôurce  que  dans  les  méprifes  ou  les 
©millions  des  copiées,  M.  Fréret  penche  à  croire  que  la  durée 
du  règne  d'Achaz  doit  être  augmentée  d'environ  trois  ans,  qui 
rempliront  l'intervalle  des  trois  cens  quatre-vingt-fèize  ans  que 
demande  l'époque  donnée  par  Ezéchiel ,  &  répondront  à  la 
difficulté  rcTukante  de  I  âge  d'Ezéchias  à  la  mort  de  fon  père. 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  83 
La  prilê  de  Jénilàiem ,  la  captivité  de  Sédécias  &  la  def 
iruébon  du  temple  font  de  la  dix-neuvième  année  de  Nabu- 
chodonofor ,  année  qui  commença  le  17  de  janvier  586, 
iuivant  ie  Canon.  Tous  ces  faits  font  pofrérieurs  au  commeiv- 
cernent  de  l'année  Juive,  dont  le  premier  mois  ;  ou  le  mois 
Nhan ,  commença ,  fekm  la  règle  du  calendrier ,  le  1  a.«  jour 
de  mars. 

La  ville  fût  forcée  &  prife  le  5.*  du  quatrième  mois ,  céd- 
a-dire, le  14.'  de  juin.  Le  Roi  avoit  abandonné  la  ville:  il 
fut  arrêté  dans  là  fuite.  Son  palais  &  le  temple  furent  détruits 
&  nues  le  7  ou  le  10  du  cinquième  mois  :  ces  deux  jours 
répondent  au  ié.e&au  1  p. e  de  juillet.  Le  roi  de  Babylone 
avoit  lailfé  dans  la  Paieftine  Godolias  prince  du  lâng  de  Juda , 
pour  y  gouverner  le  refte  des  Juifs  :  une  fiel  ion  le  fit  anaiiï- 
ner  ;  &  Nabuchodonofor  crut  devoir  faire  périr  les  enfans  de 
Sédécias  &  ceux  de  fà  famille  qui  pouvoient  iê  joindre  aux 
factieux.  Le  roi  de  Juda  fût  aveuglé  le  iêptième  jour  du  hui- 
tième mois  ;  ce  joui'  répond  au  1  2  octobre  5  8  6\ 

La  durée  littérale  des  règnes  de  Juda  eft  de  trois  cens  qua- 
tre-vingt-treize ans  fix  mois  &  dix  jours.  Cette  durée  doit 
Je  compter  avant  la  prilê  de  Jémfâlem  :  car  le  commencement 
-du  règne  de  Sédécias  Se  la  déportation  de  Jéchonias  font  des 
premiers  mois  de  l'année  Judaïque.  A  cinq  cens  quatre-vingt- 
cinq  ans  deux  cens  jours ,  date  de  la  prilê  de  la  ville ,  ajoutez 
trois  cens  quatre-vingt-treize  ans  cent  quatre-vingt-ièpt  jours  , 
ces  (feux  forames  réunies  feront  neuf  cens  foixante-dix-neuf 
ans  vingt t deux  jours.  Par  ce  calcul,  le  commencement  de 
Jéroboam  &  de  Roboam  lêra  du  mois  de  décembre  de  l'an 
p8o  avant  J.  C. 

Mais  f*  l'on  ajoute  trois  ans  au  règne  d'Abia  &  trois  ans 
au  règne  d' Achaz ,  comme  le  propofe  M.  Fréret ,  la  fomme 
totale  fera  de  neuf  cens  quatre-vingt-cinq  ans  vingt-deux  jours," 
&  le  commencement  des  règnes  de  Juda  &  d'Ilraël  tombera 
au  mois  de  décembre  986,  ou  dans  l'automne  de  cette  même 
année.  Les  folennités  pafchales  des  années  085,  984  &: 
083  tomberont  pendant  les  premières  années  du  règne  d$ 


84     Histoire  de  l'Académie  Royale 

Jéroboam  :  ie  décret  par  lequel  ce  prince  établit  le  culte 
idolatrique  des  veaux  d'or,  eît  du  2}.c  du  troilîème  mois, 
c'eft- à-dire,  du  p.e  de  juin;  &  la  célébration  de  la  première 
fete  idolatrique  tombe  au  i  5  du  huitième  mois,  jour  répon- 
dant au  2  6  octobre  dans  cette  année  o  8  3  ,  où  le  mois  Ni/an 
commença  le  1 9  mars  à  dix  heures  trente  minutes  du  matin. 

Si  nous  ajoutons  les  trois  ans  commencés ,  la  mort  de  Sa- 
lomon &  la  révolte  des  dix  tribus  tomberont  (ùr  l'année  0.  8  6 
avant  J.  C.  La  fondation  du  temple,  antérieure  de  trente-fept 
ansaufli  commencés,  répondra  au  printemps  de  l'an  1022. 

La  Pâque  célébrée  cette  année  étoit  la  quatre  cens  quatre* 
vingtième  ou  quatre  cens  quatre-vingt-unième  depuis  l'Exode, 
lûivant  que  ces  termes  du  livre  des  Rois ,  faâum  efl  quadra- 
gentefimo  &  oéïogeftmo  anno  egreflionis  de  terra  s£gypti,  in  menfe 
%io;  ipfe  efl  fecundus  menfis,  feront  expliqués  par  quatre  cens 
quaue- vingts  ans  révolus,  ou  quatre  cens  quatre-vingts  ans 
commencés.  Au  premier  cas  l'Exode  fera  de  l'an  1502  avant 
J.  C.  Au  fécond  cas,  qui  eft  le  plus  vrai-femWable,  l'Exode 
fera  de  l'an  150 1.  Confêquemment  l'arrivée  de  Jacob  en 
Egypte  remonte  à  l'an  1931,  &  l'année  2221  fera  celle  de 
la  naiflânee  d'Abraham,  &  l'époque  radicale  de  lhiftoire 
Judaïque. 

■Priiiâpaks  époques  de  Vhifloire  Juive  en  remontant  de  l'ère 

vulgaire. 

A  la  naiflânee  d'Abraham  222 
Au  paflàge  de  Jacob  en  Egypte  ...  1^31. 

A  la  fortie  d'Egypte  1501. 

A  la  fondation  du  Temple  ......  1022. 

Au  fchifrnc  politique  des  dix  Tribus  .  .  55  8  6. 
A  la  dcflruclion  du  royaume  d'Ifraèi .  .  72  1 . 
Ah deiUuclion du  royaume 4c  Juda  • .    ;  8 6. 


De  l'ère  vulgaire. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  8$ 

: ,  "  .       . .        _  _  

P  KO  J  ÈT  et  PLAN 

D'UNE    HISTOIRE    G  E*-JV  E*  R  A  L  E 

DE   LA  POESIE, 

Chei  les  Peuples  qui  l'ont  cultivée  avec  le  plus  de 

fuccès. 

MR  A  c  i  N  E ,  digne  fils  d'un  de  nos  plus  grands  poëtes , 
.  regardant  en  quelque  forte  la  Poëfie  comme  fon  paui- 
moine ,  ne  seft  pas  contenté  d'exercer  les  talens  par  une  pra- 
tique prefque  continuelle  de  cet  art  ,  le  premier  des  beaux 
arts;  il  en  a  fait  encore  l'objet  principal  de  fès  recherches  & 
de  les  inflexions.  Il  a  voulu  qu'une  théorie  profonde  &  lavante 
échirit  lès  travaux.  Auteur  à  la  fois  &  Critique,  il  lutte  avec 
fiiccès  contre  les  modèles  dans  quelques-uns  de  lès  Ouvrages , 
&  dans  les  autres  il  développe  avec  goût  les  principes  &  les 
règles  qui  les  ont  guidés  dans  leurs  efforts.  L'eflènce  de  la 
poèïïe,  lès  genres  divers,  les  différentes  fôurces  des  beautés 
qui  lui  font  propres ,  ce  charme  impérieux  qui  lui  foûmet  la 
raifôn  par  le  fêntiment,  ces  impreffions  douces  ou  violentes , 
mais  toujours  déiicieufès,  qu'elle  nous  fait  éprouver;  ce  droit 
qu'elle  a  de  modifier  à  fon  gré  nos  ames ,  de  les  élever ,  de 
les  attendrir ,  d'enflammer  &  de  calmer  nos  paffions ,  de  nous 
per/ûader  en  nous  iméreflânt  ;  fon  origine,  les  avantages ,  fès 
ufiges  véritables,  les  abus  qui  la  dégradent,  la  fin  qu'elle  doit  fê 
propofer,  les  reflbrts  qu'elle  emploie,  les  effets  qu'elle  produit; 
en  un  mot ,  tout  ce  qui  fê  rapporte  à  cette  matière,  envifàgée 
fous  le  point  de  vue  le  plus  générai  &  dans  les  moindres 
parties,  eft  pour  M.  Racine  un  fujet  inépuifable  de  méditation 
&  d'étude.  Ses  Réflexions  fur  la  Poëfie,  publiées  en  1747  à 
fa  fuite  de  fès  œuvres ,  fôn  commentaire  fur  les  tragédies  de 
fbn  père,  le  traité  qu'il  y  a  joint  fur  le  poëme  dramatique, 
tous  ces  morceaux  réunis  forment  un  corps  de  Poétique,  où 
ks  préceptes  font  appuyés  par  des  exemples. 


86     Histoire  de  l'Académie  Royale 

Après  avoir  expoie  ies  loix  de  la  poëfie  dans  lés  écrit* 
précédera ,  qui  renferment  en  même  temps  l'apologie  de  cet 
art,  traité  de  frivole  &  de  dangereux  par  quelques  cenlêurs 
plus  févères  qu'équitables;  M.  Racine  entreprend  d'en  donner 
l'hilloire  dans  celui  que  nous  annonçons  aujourd'hui ,  &  dont 
Le  19  Juin  if  n'a  communique  à  l'Académie  que  la  première  lêclion.  Elle 
*9'  eft  accompagnée  de  réflexions  préliminaires ,  dans  lefquelles 
il  expofè  le  plan  de  ce  nouvel  ouvrage,  qu'il  deftine  fans  doute 
au  Public ,  mais  que  notre  extrait  fera  du  moins  connoître 
d'avance  &  defirer. 

Suivant  M.  Racine ,  les  arts  que  nous  regardons  comme 
agréables  pluftqt  que  comme  nécefïàires,  parce  qu'ils  fëmblent 
n'avoir  que  le  plailir  pour  objet ,  font ,  auffi-bien  que  les  arts 
qui  ne  paroitîènt  que  necefïàjres,  les  en/ans  de  nos  befoinsv 
Ils  font  prelque  aufiî  anciens  ;  &  même  on  ne  pourrait  réfuter 
à  la  mulîque  &  à  la  poëfie  une  antiquité  plus  grande  que 
«eft  celle  de  l'agriculture,  s'il  étoit  vrai  que  les  fons  d'une 
lyre  euflènt  arraché  les  hommes  à  leurs  forêts.  Les  Grecs 
ont  imaginé  cette  fable  ou  pluftôt  cette  allégorie  :  car  à  parler 
vrai  ceft  moins  une  flclion  qu'une  hyperbole;  &  le  cours  « 
qu'elle  a  eu  che?  toutes  les  Nations  polies,  où  le  peuple  & 
les  philofophes  l'ont  adoptée  à  leur  manière,  prouve  qu'elle 
avoit  en  même  temps  un  fens  raifonnable  &  un  fondement 
hiftorique.  C'eft  un  débris  précieux  de  l'ancienne  tradition; 
&  cette  vérité  de  fait,  tranfmilê  jufqu'à  nous  fous  l'apparence 
du  menfonge,  s'accorde  parfaitement  avec  l'idée  qui  réfùlteroit 
d'une  fpéculatioR  purement  métaphyhque  fur  la  nature  de 
l'homme.  On  peut  aflûrer  que  la  mufique  &  la  poëfie  ont 
prefque  l'âge  du  genre  humain,  parce  que  les  hommes  s'abart- 
donnant,  par  un  inftincl  involontaire,  aux  mouvemens  de  la 
Nature,  qui  eu  certaines  occafions  les  porte  à  danfor  &  à 
chanter,  ils  furent  obligés  de  chercher  des  inftrumens  dont 
les  fons  funent  propres  non  feulement  à  régler  la  cadence 
de  leurs  pas  &  celle  de  leurs  paroles ,  mais  à  foûtenir  leur 
corps,  que  des  tranfports  violens  fatiguent,  &  leur  voix,  qui 
s  toujours  befoin  d'être  relevée.  Il  en  eft  de  ces  deux  arts 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  %f 
comme  de  tous  les  autres.  Leur  origine,  leur  marche,  leur 
progrès  font  les  mêmes.  La  néceflité  les  a  nous  produits; 
i'uiage  les  a  tous  perfêéb'onnés. 

Pour  fê  mettre  à  l'abri  des  injures  de  l'air  6c  de  l'ardeur 
exceflïve  du  foleil ,  les  hommes  ont  d'abord  profité  des  ref- 
(burces  qui  s'ofTroient  naturellement  à  leurs  yeux:  les  aimes, 
Jes  cavernes  &  les  bois  furent  leurs  premiers  afyles.  Mais 
enfui  te  raflêmblés  par  un  attrait  réciproque ,  ils  apprirent  à  fê 
feiie  des  cabanes ,  à  bâtir  des  maifons  ,  à  tracer  des  enceintes 
fermées  par  des  mu i  ailles.  Les  chaumières  réunies  devinrent 
des  hameaux  ;  les  hametux  fortifiés  fê  changèrent  en  villes. 
De -là  naquit  l'architecture ,  qui  d'efîàis  en  efîâis  parvint  à 
former  un  art;  &  s  élevant  par  le  fimpleau  fublime,  vit  dans 
b  proportion  les  principes  de  les.  ioix  ck  h  fource  de  les 
beautés.  Le  defir  de  conlèrver  la  mémoire  des  faits  ou  des 
perlônnages  fameux  ,  donna  naifîànce  à  la  fuilpture.  Ce  même 
delir  apprit  aux  hommes  à  tracer  avec  des  lignes  les  images 
des  objets,  à  defïiner  les  lurfaces  ;  &  de-là  vint  la  peinture , 
qui  a  été  la  première  écriture  chez  toutes  les  nations ,  comme 
iobfêrve  le  lavant  Warburton ,  en  parlant  des  hiéroglyphes.  IfWw.  îtgat: 
Les  Egyptiens,  les  Chinois,  les  Scythes ,  les  Indiens  pei-  M<v' l' lY- 
gnirent  d'abord  au  lieu  d'écrire  ;  ils  parloient  véritablement 
aux  yeux  &  donnoient  du  corps  à  leurs  penfêes ,  au  lieu  que 
l'écriture  littérale  n'en  donne  en  effet  qu'aux  paroles.  C'étoient 
des  livres  de  peintures  qui  chez  les  Mexicains  confervoient  la 
numoire  de  leurs  antiquités.  Solis  rapporte  que  les  ambafîâ-  Solis,  fi»,  It", 
deurs  envoyés  à  Cortés  par  Montéfuma,  avoient  à  leur  fuite  chaF'  *« 
des  peintres,  qui  s'occupèrent ,  tant  que  dura  la  conférence, 
a  tracer  précipitamment  fur  des  toiles  tout  ce  qu'ils  voyoient , 
?aiflèaux,foldats,  chevaux,  artillerie.  Mais  leur  deflèin  n'éloit 
pas  feulement  deTappoiter  à  l'Empereur  les  images  de  ces 
objets  inconnus  :  ils  prétendoient  encore  lui  rendre  un  compte 
fidèle,  quoiqu'abrégé ,  de  l'entretien  du  Général  Efpagnol 
avec  fês  ambalîadeurs.  Leurs4ableaux  étoient  un  livre ,  par  le 
moyen  des  fignes  qu'ils  entre-  méloient  aux  images. 

Voilà  donc  les  beaux  arts  nés  de  nos  befoins  ;  &  dès -lors 


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88  Histoire  de  l'Académie  Royale 
voilà  leur  antiquité  bien  avérée,  puifque nos befoins  fontaufir 
anciens  que  nous-mêmes.  Mais  ils  ne  furent  long- temps  que 
ce  qu'ils  dévoient  être  pur  fuffire  à  la  néceffité,  cefl-à-dire, 
fort  fimples,  &  bien  différens  de  ce  qu'ils  Jônt  devenus  depuis 
chez  les  peuples  qiû  en  ont  fait  leur  étude ,  leur  plaifir  &  leur 
gloire.  On  fongea  moins  d'abord  à  la  beauté  qu'à  l'utilité. 
$1  de  la  Condamine ,  qui  dans  ion  voyage  au  Pérou  a  defline' 
les  ruines  d'un  ancien  château,  remarque  que  les  Péruviens 
n'ont  connu  ni  portiques,  ni  colonnes,  ni  arcades,  parce 
que  leur  architecture  n'a  guère  excédé  les  bornes  de  leurs 
belbins,  &  qu'elle  a  pris  chez  eu*  la  forme  quexigeoit  la 
nature  de  leur  climat. 

La  mufique  a  commencé  comme  I  architecture.  Groflièré 
$c  bruyante  dans  (çn  origine  ,  elle  effraya  long  -  temps  les  . 
oreilles  avant  que  de  les  charnier ,  avant  que  d'acquérir  cette 
douceur  &  cette  harmonie  qui  rendent  (es  accords  fi  puiûans 
fur  les  ames  lênfibles.  C'efl  le  bruit  que  fout  deux  .corps  fonores 
quand  on  les  frappe  l'un  contre  l'autre,  qui  fuggéra  l'idée  du 
filtre  &  des  inftrumens  du  même  genre.  L'imitation  du 
lôn  qu'une  peau  tendue  fur  un  corps  creux  rend  fous  ies 
coups,  produifit  les  tambours  &  les  .cymbales.  Celui  qu'une 
corde  pareillement  tendue  fur  un  corps  creux ,  rend  fous  les 
doigts  qui  la  pincent  ou  qui  la  flattent,  fit  imaginer  la  lyre 
&  les  inftmmens  à  corde,  multipliés  &  variés  à  l'infini. 
Enfin  le  (on  d'un  chalumeau,  dans  lequel  nous  pouffons  l'air 
avec  nos  lèvres,  fit  inventer  la  flûte  &  les  autres  inftrumens 
à  vent.  L'ait  n'a  jamais  penfé,  n'a  jamais  travaillé  que  d'après 
la  Nature,  &  fçs  premiers  .eflâis  dans  tous  les  genres  n'ont 
d'abord  été  que  des  copies. 

La  première  lyre  fut  extrêmement  fimple,  ainfi  que  la 
première  flûte,  corapofee  de  quelques  chalumeaux  de  gran- 
deur différente,  réunis  entrée  eux,  avant  que  les  hommes 
euflênt  imaginé  |e  moyen  de  tuer  d'un  fèui  chalumeau  des 
{ons  différens ,  en  perçant  le  même  tuyau  dans  /à  longueur 
de  diftance  en  di(tance.  Cette  première  flûte,  abandonnée 
ftepufe  aux  habitans  Jes  campagnes,  &  que  Virgile  fuipeii(d 

M» 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  89 
au  col  de  Polyphême,  efl  pareille  à  celle  dont  fê  fërvoient  les 
Indiens,  que  Garcilafîo  de  la  Véga  nomme  les  Collas.  Ceux  Gmtlâf.l 
oui  apprenoient  à  jouer  de  cet  infiniment  n'y  réuffifîbient 

21'avec  peine:  ils  ne  favoient  pas  accorder  deux  flûtes  en-» 
mble;  leur  fcience  fè  bomoit  à  jouer  fur  une  feule  des  airs 
dont  les  paroies  étoient  rimées.  Leur  mufique  nous  donne  une 
idée  de  celle  des  premiers  hommes:  8c  cette  flûte  des  Indiens, 
conipolee  feulement  de  quatre  ou  de  cinq  tuyaux  de  rofeau , 
étoit  plus  fïmple  encore  que  celle  dont  parle  un  berger  de 
Virgile;  celle-ci  avoit  lêpt  tuyaux:  Difparibus feptem  compafla 
àcutis  fiflula. 

La  peinture  &  la  Jculpture  préludèrent  auffi  par  des  ébauches 
aux  chefs- d'oeuvres  qu'elles  ont  enfantes  depuis.  A  peine 
fut-on  d'abord  tracer  des  efquifîês  imparfaites  des  objets.  Les 
figures  humaines  étoient  roides  :  des  attitudes  mornes  & 
muettes;  des  bras  attaches  le  long  du  corps;  des  pieds  colles 
l'un  à  l'autre,  voilà  ce  que  nous  offrent  les  monumens  Egyp- 
tiens. Avec  le  temps  on  apprit  à  feparer  les  membres,  à 
donner  de  la  molleflè  aux  figures.  D'abord  le  peintre  ne  traça 
lès  lignes  que  fur  la  terre  ou  fur  une  muraille;  enfûite  il  en 
defTina  fur  de  la  toile  avec  une  couleur.  L'art  fit  des  progrès; 
on  employa  deux  couleurs,  puis  on  peignit  avec  trois:  mais 
leur  accord  &  l'admirable  effet  du  clair-obfcur  ont  été  long- 
temps des  myftères. 

L'harmonie  du  langage  ne  fê  devina  pas  plus  tôt  que  celle 
des  couleurs.  Dans  les  premiers  fiècles  les  poètes  ne  connu- 
rent ni  l'arrangement  régulier  des  mots,  ni  ce  rapport  que  la 
raùon  demande  entre  lexpreffion  &  l'idée.  Un  difeours  plus 
figuré  que  le  difeours  ordinaire  fut  toute  la  poc'fie  de  ces 
temps  reculés. 

La  poëfie  a  donc  eu  lôn  enfance  comme  les  autres  arts  ; 
«fie  a  par -tout,  été  d'abord,  ce  qu'elle  fut  d'abord  en  France. 
On  lait  que  malgré  le  goût  que  nos  ancêtres  eurent  pour  elle 
de  tout  temps,  elle  n'a  fait  que  bégayer  jufqu'au  fiècle  de 
Louis  XIII.  Jugeons  de  ce  que  fut  la  poëfie  Romaine  fous 
Muma,  par  ce  qu'elle  étoit  encore  un  fiède  avant  Augufle; 
hift-  Tome  XX IU.  M 


oo     Histoire  de  l'Académie  Royale 
&  ne  regrettons  pas  ces  vers  Saliens  dont  Horace  le  moquoit. 
Les  Grecs  eurent  auflî  les  leurs,  malgré  ce  goût  naturel  qui 
les  porta  vers  le  beau  plus  promptenient  que  les  autres  peuples:*" 
ils  n'ont  pas  commencé  par  exceller;  ils  fuient  enfam  avant 
que  d'être  hommes. 

Mais  pourquoi  les  arts  ne  font-ils  jamais  fonls  de  l'enfance 
chez  plufieurs  peuples!  Pourquoi,  perfectionnés  enfin  dans 
une  Nation,  ne  s'y  font-ils  pas  toujours  maintenus  dans  cette 
fplendeur  qui  fembloit  devoir  s'étendre  d'un  pays  à  l'autre, 
&  croître  au  lieu  de  s'altérer?  Pourquoi  leur  hiïtoire  en-elle, 
comme  celle  des  Empires ,  fujete  à  d'étonnantes  révolutions! 
Pourquoi  ces  arts,  décorés  du  nom  de  beaux  arts,  parce  qu'ils 
font  une.  belle  imitation  de  la  Nature,  qui  par-tout  cil  la 
même,  ne  paroitîènt-ils  pas  s'être  formés  par-tout  fur  le  même 
modèle?  La  fculpture  des  Egyptiens,  leur  architecture  ne 
reflèmblent  point  à  celles  des  *G  recs. 

Renfermons-nous  dans  la  Poèfie,  quoiqu'il  /oit  difficile  d'en 
prier  (ans  faire  de  fréquentes  allufions  aux  arts  qui  lui  font 
unis  étroitement  :  que  de  problèmes  n'offre-t-elle  pas  à  refon- 
dre! Pourquoi  chez  tous  les  peuples,  même  les  plus  fauvages, 
trouve-t-on  des  vers  &  des  chants,  &  ne  trouve-t-on  chez 
prelque  aucun  ni  bonne  poèfie,  ni  bonne  mufique?  La  poc'fie 
sert  perfectionnée  dans  un  pays  ;  en  d'autres  elle  n'a  pû  s'élever. 
Tel  peuple  l'a  aimée  &  n'a  jamais  eu  de  bons  poètes  :  tel 
autre  n'en  a  eu  de  bons  que  dans  certains  genres.  Nous  avons, 
dit  M.  Racine,  des  Euripides,  des  Sophocies,  des  Ménandres 
&  des  Horaces  ;  nous  n'avons  point  eu  de  Virgiles.  L'Italie 
moderne  le  vante  d'avoir  eu  les  liens,  ainfi  que  des  Pindares; 
mais,  de  fon  propre  aveu,  elle  n'a  point  d'Euripides,  point 
de  Sophocies,  point  de  Ménandres.  Les  Romains,  à  tant 
d'égards  imitateurs  heureux  des  Grecs,  &  paffionnés  comme 
eux  pour  le  théâtre,  n'ont  jamais  excellé  dans  le  genre  dra-1 
matique;  &  cependant  Rome  nourrifîoit  un  peuple  fier  & 
généreux,  un  peuple  roi,  qui  par  la  hauteur  de  fon  caractère 
&  la  noblefTe  de  fes  léntimens  fembloit,  pour  nous  fervir  de 
l'exprefTion  d'Horace,  retirer  le  tragique.  Les  Grecs,  fupérieurs 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  91 
dans  tous  les  genres  de  poëfie  comme  dans  tous  les  beaux 
arts,  n'ont  eu  qu'un  grand  poète  épique,  quoique  féconds  en 
bons  poètes  lyriques  &  dramatiques.  Chez  eux,  &  à  leur 
exemple,  chez  les  Romains,  la  poë'lie  dramatique  a  long-temps 
été,  par  le  moyen  des  chœurs,  unie  à  la  poëfie  lyrique,  à 
la  mulîque  &  à  la  danfê  ;  union  que  les  autres  peuples  n'ont 
point  eflàyé  de  rétablir,  quoique  plus  d'un  peuple  aujourd'hui 
le  plaiie  au  fpeelacle  bizarre  d'une  aclion  exécutée  tout  en 
chants.  Quelqu'agréable  que  /bit  le  récit  d'une  grande  aclion, 
fait  par  un  grand  poète;  cette  même  aclion  mife  en  dialogues, 
&  repréfèntée  par  des  acleurs ,  doit  frapper  davantage  les 
hommes.  Cependant  la  poëfie  dramatique  n'a  jamais  été 
goûtée,  ni  peut-être  comme  de  plufieurs  nations  Orientales, 
&  chez  des  peuples  de  l'Europe  qui  en  font  un  de  leurs 
plailirs,  elle  a  toujours  été  traitée  d'une  manière  oppofée  à 
ce  vrai,  qui  doit  être  la  baie  &  l'effet  de  l'imitation;  vrai  qui 
frappe  tellement  les  yeux  que  fâns  l'expérience  contraire ,  on 
croiroit  qu'il  eft  plus  facile  de  le  lîiivre  que  de  s'en  écarter. 

Toutes  ces  réliexions ,  que  la  poëfie  fait  naître  fur  la  marche 
&  les  progrès  de  lelprit  humain ,  fur  la  variété  de  (es  amu- 
fêmens  &  fur  l'inconftance  de  fes  goûts,  donnent  lieu  à  des 
queftions  intéreflàntes,  que  M.  Racine  a  defîêin  de  traiter  & 
d'approfondir.  Mais  en  matière  de  goût,  il  faut  railônner 
d'après  celui  des  Nations  les  plus  éclairées,  &  confidérer  par 
quel  moyen  on  a,  dans  tous  les  temps,  réuni  le  plus  grand 
nombre  de  fûfTrages.  C'efl  la  feule  façon  de  procéder  avec 
juftelîè  en  de  pareilles  difcufîions,  où  les  fèntimens  doivent 
toujours  être  établis  fur  des  faits.  M.  Racine  veut  fùivre  cette 
route;  &  conféquemment  une  hiftoire  générale  de  la  poëfie 
chez  les  peuples  qui,  de  l'aveu  des  autres,  l'ont  cultivée  avec 
ie  plus  de  fuccès,  lui  fèmble  un  préliminaire  efTcntiel  à  fes 
reflexions  fur  les  différentes  efpèces  de  poëfie.  Ces  peuples  pri- 
vilégiés font,  félon  lui,  les  Hébreux,  les  Crées  &  les  Romains, 
parmi  les  anciens  ;  &  depuis  la  renaifîànce  des  Lettres  en 
Europe,  les  Italiens  &  les  François. 

Tel  eft  le  projet  de  M.  Racine;  niais  en  l'annonçant  il 

M  ij 


«2  Histoire  de  l'Académie  Royale 
oblêrve  que  cette  hiftoire  elt,  comme  toute  autre,  pleine 
d'embarras,  fur -tout  lorlqu'on  veut  remonter  aux  temps 
reculés.  La  même  obfcurité  couvre  ia  naiflànce  des  arts ,  & 
l'origine  des  peuples.  La  Critique  &  l'Hiftoire  ont  également 
belôin  de  flambeau  à  l'entrée  des  carrières  diverles  qu'elles 
parcourent.  M.  Racine  écarte  toutes  les  dilcuflions  que  leur 
incertitude  rend  inutiles,  &  le  borne  à  rapporter  en  abrégé 
les  faits  les  plus  certains.  Il  commence  fon  traité  hiftorique 
par  les  Hébreux.  Leur  poëfie  eft  le  fujet  de  fa  première 
iêélion,  la  feule  qu'il  nous  ait  lue.  Nous  en  donnerons  le 
précis  dans  l'article  fuivant. 


HISTOIRE  ABREGEE 

D  E 

LA  POESIE  CHEZ  LES  HEBREUX. 

LE  caractère  des  productions  de  l'efprit  humain  eft  de 
n'arriver  que  lentement  à  la  perfection.  La  poëfie  &  ia 
proie  même  n'ont  acquis  que  par  degrés  les  beautés  qui  leur 
font  communes  &  celles  qui  leur  lônt  particulières.  On  peut 
aflurer ,  quand  on  n'en  auroit  pas  les  preuves  pofitives  dans 
les  anciens  monumens ,  que  les  premiers  cantiques  inlpirés 
par  la  reconnoilîânce ,  n'ont  été  que  les  tranfports  de  la  Nature ; 
exprimés  lins  art ,  &  que  les  premières  hiftoires  furent  des 
récits  fimples ,  des  annales  sèches  &  làns  ornement.  Si  ces 
deux  genres  ont  eu  chez  tous  les  peuples  des  commencemens 
informes  &  grofTiers ,  quelle  en  dût  être  l'enfance  chez  les 
Hébreux ,  nés  eux-mêmes  dans  l'enfance  du  monde  ? 

C  eft  par  cette  réflexion  que  M.  Racine  débute  dans  fôn 
hifloire  de  la  poëfie  Hébraïque,  qu'il  lé  propolè  d'examiner 
dans  (on  origine,  &  de  fuivre  dans  fès  progrès.  Tout  ce  qu'il 
en  dit  peut  fè  rapporter  à  quatre  époques,  dont  la  réunion 
nous  offre  les  états  lûccelTifs  de  la  poëfie  chez  les  Hébreux. 
La  première  époque  s'étend  depuis  Moylè  jufqu'à  David  ;  la 
féconde  comprend  les  règnes  de  ce  Prince  &  de  fan  fils 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  03 
Salomon  ;  la  troifième,  tout  le  temps  écoulé  depuis  le  (chimie 
des  dix  tribus  jufqu'au  retour  des  Juifs  après  la  captivité  de 
Bab)  loue  ;  la  quatrième  &  -dernière  nous  conduit  de  cet  évé- 
nement jufqu'au  règne  d'Hérode,  où  finit  la  monarchie  des 
Juifs  devenus  lûjets  de  l'empire  Romain.  Suivons  ces  quatre 
époques,  félon  l'ordre  des  temps. 

L  C'efr  fur-tout  chez  les  Hébreux  qu'on  doit  s'attendre  à 
trouver  l'efprit  humain  au  berceau.  Ce  peuple ,  dont  les  an- 
cêtres n'ont  point  eu  d'habitation  fixe ,  long-temps  efclave  &; 
perfccuté  dans  l'Egypte,  contraint  d'errer  enfuite  dans  les 
dcfêrts  ;  ce  peuple  indiffèrent  pour  toute  fcience ,  parut  tou- 
jours peu  fenfible  aux  agrémens  du  langage.  Il  femble  môme 
n'avoir  jamais  fongé  à  polir  fa  langue.  Cette  langue  a  peu  de 
racines ,  peu  de  mots ,  peu  de  tours  ;  lès  verbes  n'ont  que  deux 
modes  ;  c'eft  un  idiome  ftérile  &  pauvre ,  qui  femble  fuffire 
à  peine  au  befbin ,  &  fe  renfermer  dans  les  bornes  du  néceA 
faire.  Doit-on  s'attendre  à  trouver  des  ouvrages  éloquens, 
poétiques ,  harmonieux  ,  écrits  dans  une  pareille  langue  ? 

Ainfi  raifonneroit ,  dit  M.  Racine,  un  homme  qui  ne  fâu- 
roit  pas  que  les  premiers  poètes  des  Hébreux  fuient  infpirés , 
&  qui  plein  de  la  lecture  des  grands  écrivains  d'Athènes  &  de 
Rome,  mais  n'ayant  jamais  lû  les  livres  de  Moylè,  le  déter- 
mineroit  enfin  à  les  ouvrir  par  curiofité ,  pour  y  chercher  des 
faits ,  comme  il  en  a  cherché  dans  Hérodote.  Quelle  fêroit 
fa  furprife  d'y  trouver  des  beautés  de  ftyle  infiniment  fîipé- 
rieures  à  celles  qui  l'ont  charmé  dans  l'auteur  Grec  î  M.  Ra- 
cine ,  continuant  de  fùivre  fa  fuppofition  ,  fê  repréfente  affif 
tant  à  cette  première  lecture  des  livres  làcrés ,  y  guidant  le 
Jefteur,  fie  obfervant  les  imprefîions  nouvelles  &  diverfes 
qu'il  reçoit  à  chaque  trait  qui  le  frappe  ;  &  le  compte  qu'il 
rend  de  ces  oblêrvations  eft  le  précis  de  ce  qu'il  penfe  fur  le 
ftyle  des  écrits  de  Moyfê. 

Notre  fâvant,  dit -il,  ouvre  la  Genèfê,  &  lit  ces  mots  : 

au  commencement ,  Dieu  créa  le  ciel  &  la  terre  Dieu 

<ùt4  que  la  lumière  fort ,  &  la  lumière  fitt.  Frappé ,  comme 
Jjongin ,  «le  la  fublimité  d'un  tel  exorde ,  il  pourfùit  ;  il  voit 

M  iij 


94  Histoire  de  l'Académie  Royale 
avec  énormément  dans  le  cours  de  cette  hiftoire ,  la  grandeur 
des  faits  ck  la  limplicité  du  récit.  Si  i'obfcurité  des  paroles  de 
Jacob  mourant  le  rebute,  il  en  admire  néanmoins  la  vivacité 
poétique.  Mais  (on  admiration  redouble ,  un  refpecr.  religieux 
liifit  Ion  ame ,  à  ces  paroles  de  l'Exode  atlreûces  par  Dieu 
même  à  Moyfè,  &  par  lelquelies  l'Elire  fuprème  fe  définit  : 
Je  fuis  celui  qui  fuis.  Que  cette  brièveté ,  s'écrie-t-il ,  eft  éner- 
gique 6k.  noble  î  Peut-on  mieux  parler  en  moins  de  mots  de 
l'Eure  par  qui  tout  exifte,  &  qui  fèui  exifte  néceflàirement! 
Platon  ,  le  divin  Platon ,  n'a  rien  de  fi  grand  ;  l'Infcripuon 
de  Sais  eft  moins  belle. 

Tranfporté  de  ces  exprefîions  fortes  &  vraies  qui  carac- 
térifènt  (i  bien  ou  la  toute-puinance  du  Créateur,  ou  lefîênce 
de  la  Divinité ,  il  arrive  au  cantique  du  légiflateur  des  Juifs. 
Alors  la  variété  des  images ,  la  magnificence  des  termes ,  la 
vivacité  des  figures,  lui  lailîèntà  peine  comprendre  comment 
le  môme  écrivain  a  pu  réunir  dans  un  tel  degré  des  genres 
li  différais ,  être  à  la  fois  le  premier  des  poètes  &  le  modèle 
des  hiîtoriens. 

Comme  il  ne  fùppofè  pas  Moyfè  infpiré ,  continue  M.  Ra- 
cine ,  il  recherchera  fans  doute  où  l'auteur  Hébreu  a  puife  ce 
goût  îles  belles  chofês  ,  &  croira  d'abord  en  trouver  la  fource 
chez  les  Egyptiens,  parmi  lefquels  Moyfê  fut  élevé.  Mais 
les  monumens  que  nous  a  laifles  l'Egypte,  pluftôt  marqués 
au  coin  de  la  vanité  que  du  bon  goût,  dépofènt  moins  du 
progrès  des  Egyptiens  dans  les  arts,  que  de  l'orgueil  de  leurs 
Rois,  &  de  l'abus  tyrannique  qu'ils  firent  de  leur  puiiîânce  & 
de  leur  richelTe.  Ces  pyramides,  ces  obélifques,  ce  labyrinthe, 
conflruits  à  tint  de  frais ,  étonnent  par  leur  malTe  &  leur 
inutilité.  M.  Racine  avoue  que  la  fâgefîè  des  Egyptiens  a  de 
tout  temps  été  célèbre;  mais  cet  éloge  tombe  fur  leurs  loix, 
leur  police,  leurs  fymboles,  leurs  connoilîànces  aftronomiques, 
&  nullement  fur  leurs  talens  dans  la  pratique  des  arts.  La 
Grèce  n'a  loué  ni  leur  éloquence,  ni  leur  poëfie,  ni  leur 
peinture,  ni  leur  mufique.  Le  filtre,  encore  en  ufige  parmi 
eux  du  temps  de  Cléopatre,  félon  Virgile,  ne  prouve  pas  la 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  95 
bonté  de  leur  goût  en  fait  d'inftrumeiis,  Si  ce  ne  peut  être  à  ' 
leur  école  que  le  font  formés  les  Ifraclites. 

Mais  ce  goût,  qu'ils  ne  puisèrent  pas  en  Egypte,  l'avoient- 
sis  reçu  de  leurs  ancêtres  ?  Non  :  les  premiers  hommes  ont 
Êns  doute  pratiqué  les  arts  nécenaires;  nous  ignorons  s'ils  avan- 
»  cèrent  beaucoirp  dans  la  culture  des  arts  agréables.  L'Ecriture 
le  tait  fur  ce  point  :  Ils  furent  pères  &  moururent.  Voilà  tout 
ce  que  nous  apprend  la  Gencle  de  ces  hommes  qui  vivcient 
huit  ou  naïf  cens  ans.  Après  tout,  quel  que  fût  l'état  des  arts 
avant  le  déluge,  enfêvelis  dans  les  eaux  avec  le  genre  humain, 
ils  furent  obligés  de  renaître  avec  lui;  &  c'eft  à  cette  époque 
que  nous  devons  nous  arrêter  dans  nos  recherches  fur  leur 
origine.  H  eft  à  préfumer  que  ni  la  pocfie ,  ni  la  mufique  ne 
furent  inconnues  aux  Patriarches.  On  peut  en  juger  par  les 
reproches  que  Laban  fut  à  Jacob  de  l'avoir  privé,  par  fon 
évafion,  du  plaifir  de  le  reconduire  au  chant  des  cantiques, 
au  (on  des  .tambours  &  des  cythares.  Mais  cette  poëhe,  cette 
mufique  dévoient  être  très- imparfaites.  Les  delcendans  de 
Jacob,  accablés  de  travaux  pendant  leurefdavage  en  Egypte, 
n'eurent  ni  le  loilir,  ni  la  volonté  de  s'occuper  des  beaux 
arts;  ainfi  nous  avons  tout  lieu  de  croire  que  Moyfè,  le  pre- 
mier poète  des  Hébreux ,.  n'a  point  eu  de  maître. 

Comme  toutes  les  beautés  de  fon  premier  Cantique  font 
développées  en  détail  dans  le  Traité  des  études  de  M.  Rollin, 
M.  Racine  s'arrête  au  fécond,  que  Moyfê  avant  que  de 
mourir  prononça  devant  le  peuple. 

C'eil  le  teftament  prophétique  d'un  père  irrité  contre  des 
enfans  ingrats ,  mais  dont  l'ingratitude  outrage  principalement 
le  Dieu  dont  il  étoit  le  miniftre.  Ce  peuple  auquel  il  s  adreflè 
étant  celui  que  le  maîue  de  la  Nature  a  fpécialement  adopté, 
Moy/ê  appelle  toute  la  Nature  à  témoin. 

deux,  éeontei  ma  voix:  terre,  prête  l'oreille.  11  fôuhaite  que 
les  paroles  tombent  fur  les  cœurs  comme  la  féconde  rofe'e  tombe 
fur  l'herbe  tendre.  Il  va  rendre  hommage  à  ce  Dieu,  qui  eft 
admirable  dans  fes  produflions  Jujle  dans  fes  voies ,  vrai  dans  fes 
prdniefjès,  &  qu'ont  oflènfe  des  enfans  ingrats.  Il  les  apoftrophe ; 


I 


$6     Histoire  de  l'Académie  Royale 

•  Race  corrompue ,  peuple  infenfé,  cfl-ce  là  la  reconnoiffance  que  vous 
rendez  à  celui  qui  vous  a  créé!  Rappelez- vous  ^€s  tmP5  PaJFs> 
interrogez  vos  aïeux,  voici  ce  qu'ils  vous  diront.  Alors  les  ancêtres 
des  Juifs  prennent  la  proie;  ib  racontent  ce  que  Dieu  a  fait 
pour  eux.  Dieu  avoit  trouvé  fort  peuple  dans  une  terre  déferte, 
dans  une  offre ufe  folitude:  il  l'en  a  tiré  pour  le  conduire  dans 
une  terre  où  le  miel  coulait  Je  la  pierre,  &  l'huile  des  rochers.  Et 
comment  ia-t-ii  conduit?  En  le  conlèrvant  comme  la  prunelle 
de  fes  yeux.  Tel  que  l'aigle  voltigeant  fur  fes  petits  les  excite 
à  voler,  Dieu  étendoit  fes  ailes  fur  fon  peuple  ;  enfin  il  l'a  pris 
&  l'a  porté  fur  fes  épaules.  Qu'a  fait  ce  peuple  bien-aimé 
dans  cette  terre  abondante?  //  s' ejl  engraiffé,  s' ejl  nourri,  a 
regimbé  contre  fon  maître.  Alors  Dieu  parle ,  &  dit  dans  là 
colère:  Ils  ont  cru  exciter  ma  jaloufie  en  adorant  des  Dieux 
étrangers,  &  moi  je  vais  exciter  la  leur.  Je  vais  aimer  un  peuple 
qui  n'étoit  point  a  moi,  &  je  perdrai  mes  enfans.  Aufll-tôt  aux 
images  tendres  fuccèdent  les  images  les  plus  terribles;  celle 
d'un  feu  qui  brûle  julqu'au  fond  des  enfers,  qui  dévore  la 
terre  &  tous  (es  fruits,  qui  embraie  les  montagnes  julque  dans 
leurs  fondemens.  Il  n'eft  prié  que  de  famine,  de  perte, 
d'animaux  dévorons,  de  glaive  qui  moiflônne  les  enfans,  les 
filles ,  les  jeunes  gens ,  les  vieillards.  La  Nation  a  dilparu  ; 
Dieu  la  cherche: 

Ou  font-ils,  ai-je  dit,.,,  mais  non:  j'ai  différé, 
Et  retardant  le  coup  qui  leur  ejl  préparé, 
Je  fufpens  ma  vengeance,  &c. 

Et  pourquoi  Dieu  la  fufpend-il?  Parce  que  les  ennemis  de  ce 
peuple  mépriferont  la  puiffance  du  Dieu  qui  ne  l'a  pas  protégé/ 
ils  croiront  en  avoir' triomphé  par  leurs  forces.  En  cet  endroit 
les  Juifs  prennent  la  parole ,  &  font  une  peinture  de  Ibrgueii 
&  de  la  cruauté  de  leurs  vainqueurs.  Alors  le  tableau  change: 
Dieu  s'écrie;  la  vengeance  ejl  à  moi,  je  la  tirerai  d'eux  en  fon 
temps.  Cejl  moi  qui  donne  la  vie  &  la  mort,  cejl  moi  qui 
frappe     qui  guéris. ,,.  Je  lèverai  la  main  &  je  dirai,  je  fuis 

h  Dm 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  97 
le  Dieu  vivant....  Pour  venger  mon  peuple,  je  vais  rendre  mon 
épie  plus  brillante  que  les  éclairs  ;  j'enivrerai  mesfèchesde  leur 
fwg.  Enfin  Moyfe,  qui  n'a  parle  que  dans  le  commencement 
du  cantique,  reprend  la  parole.  Il  lavoir,  commencé  en  sadref- 
iaiiî  au  Ciel  &  à  la  Terre  :  il  le  termine  en  s'adreflânt  à  tous 
les  puples.  Apprenez,  leur  dit-il,  que  le  peuple  de  Dieu  appar- 
tient à  un  maître  qui  fait  venger  ceux  qui  le  fervent.  On  ne 
s'mend  pas  à  voir  finir  ainfi  un  di/cours  qui  débute  par  tant 
de  reproches  &  tant  de  menaces.  Mais  c'était  un  père  qui 
merucoit  lès  enfans,  &  dont  toute  la  colère  s'ett  tournée  contre 
leurs  ennemis. 

Quelle  éloquence  !  quelle  poëfie  !  on  y  voit  la  vivacité  des 
lêntimens  (bûtenue  par  la  force  des  images,  par  la  hardieflê 
des  expreflions.  Quelle  variété  ne  jettent  pas  dans  ce  cantique 
tant  d'interlocuteurs  qui  parlent  tour  à  tour;  Moyfe,  les  an- 
cêtres des  Juifs,  Dieu,  les  Juifs,  Dieu  qui  reprend  la  parole, 
&  Moyfe  qui  finit.'  L'homme  de  Lettres,  que  nous  avons 
(uppofê  s'être  mis  à  la  lecture  des  livres  Saints  fins  les  croire 
infpirés,  reeonnoîtra,  dit  M.  Racine,  que  la  poëfie  des  Grecs  lui 
paroit  inférieure  à  celle  de  ces  Juifs,  qu'il  méprilôit  comme 
ignorans  6c  grolfiers.  Il  ne  pourra  comprendre  que  le  légifïa- 
teur  &  i'hiftorien  des  Hébreux  (bit  en  môme  temps  un  fi 
grand  poëte  ;  lui  qui  dans  (à  narration  ne  cherche  jamais  la 
pompe  du  difeours  ;  qui  jamais  ne  parle  à  lôn  peuple  ni  de 
pocfie,  ni  de  mufique;  &  qui  même  n'en  établit  pas  l'ulàge 
dans  les  fêtes,  comme  les  autres  légiflateurs.  Le  Ion  de  la 
trompette  annonçoit  les  folennités  religieufes  de  la  nation 
Sainte;  mais  on  ne  voit  pas  que  Moyfe  ait  ordonné  d'autres 
inftrumens  de  mufique.  Cependant  les  Iiraëlites  en  connoif* 
foient  l'ulage.  Nous  n'en  donnerons  ici  d'autres  preuves  que 
l'abus  qu'ils  en  firent  dans  le  culte  du  veau  d'or.  Le  chant  £W.  cap.  j  2. 
des  chœurs  accompagnoit  leurs  danfes  autour  de  cette  idole. 

Moyfe  efl  donc  le  premier  poëte  lyrique.  Mais  la  pre- 
mière idée  du  poëme  dramatique  lui  appartient  aufîi,  fui  vaut 
M.  Racine,  s'il  efl  vrai  que  ponr  conlbler  les  Ifiaëlites,  ef- 
daves  dans  l'Egypte  ou  errans  dans  les  deferts,  il  ait  compofé 

Hijl.  Tome  XXI  II.  N 


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^8  Histoire  de  l'Académie  Rotale 
ie  livre  de  Job.  Plufieurs  de  nos  Savans  5c  prefque  lous  nos 
Rabbins  le  lui  attribuent.  Il  peut  en  avoir  écrit  le  commen- 
cement &  la  fin  où  ion  trouve  un  hébreu  pur,  &  avoir 
confêrvé  clins  le  corps  de  l'ouvrage  les  difcours  mêmes  de 
Job ,  mêles  de  chaldaïque  &  d'arabe.  Mais  quelqu  en  (oit 
l'auteur,  M.  Racine  ne  doute  pas  que  cet  ouvrage  ne  (oit 
de  la  plus  haute  antiquité.  Dans  cette  hypothèfê,  il  en  tire 
des  inductions  fur  l'état  primitif  de  l'ancienne  poélïe,  &  con- 
sidère ce  poëme  comme  un  drame.  En  effet,  après  l'expofition 
du  lûjet,  la  fcène  le  pafîè en  dialogues:  Dieu  paroît,  il  vient 
juger  la  difpute  &  fait  le  dénouement. 

La  poélïe  de  ce  morceau  efl  très -figurée;  &  quoique  plu- 
fieurs de  ces  figures,  trop  conformes  au  génie  oriental  pour  ne 
pas  étonner  le  nôtre,  paroilîênt  très- hardies,  M.  Racine,  en 
reconnoiflàiit  cette  hnrdîelîe  exceflive  à  nos  yeux,  l'admire  ck 
la  jufttfie.  Avec  quelle  vivacité  Job  exprime-t-il  ce  fentiment 
fl  commun,  que  c'eft  un  malheur  de  naître,  &  que  mourir 
promptement  efl  un  bien  î  Pourquoi  celle  qui  m'a  reçu  lorf- 
que  je  vernis  au  jour  m'a- 1- elle  mis  fur  fes  genoux!  Pourquoi 
m'a-t-clle  préfenté  fa  mammellc!  Sans  fes  foins  je  dormirois 
maintenant  dans  le  flence,  je  me  repoferois  dans  le  fommeil  du 

tombeau          Pourquoi  la  lumière  a- 1- elle  été  donnée  à  un 

miférabk ,  &  la  vie  à  ceux  qui  n'ont  que  l'amertume  dans  le 
cœur,  qui  attendent  la  mort  qui  ne  vient  point  !  Leur  joie  quand 
ils  peuvent  trouver  le  tombeau,  efl  pareille  à  la  joie  de  ceux  qui 
creufent  la  terre  pour  y  trouver  un  tréfor,  &  le  trouvent  enfin. 
Peut-on  peindre  par  une  comparaifon  plus  vive  un  homme 
qui  fôupire  pour  le  tombeau  ?  Job ,  en  proteflant  qu'il  n'a 
jamais  fait  tort  à  perfônne,  emploie  ces  images  fi  fortes: 
Si  j'ai  levé'  la  main  fur  le  pupile ,  que  mon  épaule  définie  de 
fa  jointure  tombe  tout  à  coup,  &  que  mon  bras  foit  brifé  avec 
tous  fes  os. ...  Si  ma  terre  crie  contre  moi,  fi  les  filions  de  mon 
champ  pleurent  avec  elle,  c'eft-à-dire  fi  j'ai  refufe  le  fâiaire  à 
mes  laboureurs,  qu'au  lieu  de  froment  elle  ne  produife  pour  moi 
que  des  ronces  &  des  épines. 

M.  Racine  conciud  de  ces  paflâges,  que  la  grande  pocfie 


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bÉs  Inscriptions  êt  Béllès- Lettres; 

eft  très -ancienne,  &  que  de  tout  temps  elle  a  charmé  les 
hommes.  On  l'ai  moi  t  alors  auffi-bien  que  la  mufique:  Job 
en  fournit  la  preuve,  lorfque  décrivant  la  félicité  des  volup- 
tueux, il  les  peint  environnés  de  tambours  &  de  lyres,  &  fê 
diverti  lia  ns  au  ion  des  inflrumens.  Ma  lyre,  dit -il  en  parlant 
de  lui-même,  ma  lyre  ne  rend  plus  que  des  fons  plaintifs ,  à", 
mes  feuls  inflrumens  aujourd'hui  font  mes  cris  lugubres, 

Selon  le  Ici  ni  ment  de  M."  le  Clerc  &  Fourmont  l'aîné, 
U  poëfie  des  Hébreux  étoit  rimée.  Mais  c'eft  une  opinion 
particulière  à  ces  deux  Critiques.  La  plufjxirt  des  Savans  n'y 
remarquent  que  des  rimes  lêmées  rarement  &  fans  deflèin. 
Elle  ne  leur  paroît  s'être  affujétie  à  aucune  mefure  réglée, 
&  n'avoir  point  eu  de  loi  certaine.  La  hardieflè  &  l'éléva- 
tion des  pente  faifôient  i'eflënce  de  cette  poëfie,  d'autant 
plus  digne  de  ce  nom ,  qu'elle  étoit  toute  entière  une  pro- 
duction de  lenthoufiafme. 

L'exemple  de  Moyfè  ne  fit  point  naître  de  poètes  parmi 
les  Ifraëlites.  Du  moins  le  paflàge  du  Jourdain ,  la  chute  des 
murs  de  Jéricho,  le  foleil  arrêté,  tant  d'autres  événemens 
merveilleux,  iî  dignes  à  la  fois  &  fi  capables  d'infpirer  le 
génie,  n'ont  pas  été  célébrés  par  des  cantiques  qui  nous 
loient  connus.  Depuis  Moyfe  jufqu  a  David  nous  ne  trouvons 
de  poëfie  que  dans  la  bouche  de  deux  femmes;  dans  celle  de 
Débora,  qui  chante  la  vicloire,  &  dans  celle  de  la  mère  de 
Samuel ,  qui  rend  grâces  à  Dieu  de  l'avoir  tirée  de  l'opprobre 
de  2a  ftérilité.  Les  femmes  célébrées  dans  la  Grèce  pour  le 
talent  de  la  poëfie,  ne  nous  offrent  rien  de  comparable  à  ces 
cantiques  pour  l'élévation  des  idées. 

Il  eft  vrai  que  du  temps  de  Samuel  il  y  eut  un  grand 
nombre  de  Prophètes  ou  de  Voyans.  C  eft  ainfi  qu'on  appeloit 
ceux  qui  parloient  avec  enthoulîafme,  chantoient,  danlôient,. 
jouoient  des  inflrumens,  les  poètes  en  un  mot;  comme  dans 
la  Grèce  on  appelle  fages  ceux  qui  s'attachoient  à  des  con- 
noiflânces  élevées,  du  nombre  defquelles  étoit  la  poëfie, 
toujours  unie  pour  lors  à  la  mufique.  Mais  nous  ne  con- 
aoiflbns  aucun  cantique  fait  par  ces  Prophètes,  5c  David 


£'POQUE. 


ioo    Histoire  de  l'Académie  Royale 

lêmble  avoir  fait  renaître  la  poëfie  chez  les  Juifs. 
,1^'.,  «.  II.  David,  nommé  par  l'Ecriture  le  chantre  excellent, 
egregius  pjahes ,  efl  le  Pindare  des  Hébreux  aux  yeux  de 
M.  Racine,  qui  ne  le  confidère  que  comme  poète.  La 
mufique  &  la  poëfie  firent  toujours  l'occupation  &  les  délices 
de  fon  loifir.  Dans  là  jeuneflè  occupé  du  loin  des  troupeaux 
de  fôn  père,  ii  le  failôit  à  lui-môme  lès  inflrumens  de  mu- 
fique. Nous  l'apprenons  d'un  de  lès  cantiques,  qui  n'efl  ni 
dans  notre  canon  ni  dans  l'hébreu,  mais  qu'on  peut  néanmoins 
citer  comme  très-ancien,  puilqu'il  le  trouve  dans  le  lyriaque, 
dans  l'arabe  &  dans  plufieurs  exemplaires  grecs.  J'étois,  dit-il 
dans  cette  ode,  le  plus  jeune  de  mes  frères.  Javois  foin  des 
troupeaux  de  mon  père:  je  me  fis  un  infiniment  de  mufique,  à*, 
mes  doigts  fabriquèrent  un  pfalte'rion. 

Des  qu'il  eut  été  làcré  Roi  par  Samuel,  felprit  de  Dieu; 
dit  l'Ecriture  lâinte,  fut  en  lui;  il  continua  de  mener  la  vie 
paftorale ,  &  de  compofër  des  cantiques  dans  lâ  lolitude.  Son 
talent  devint  fi  célèbre  que  Saiïl ,  attaqué  par  des  excès  de 
mélancolie ,  le  fit  venir  à  là  Cour  dans  l'idée  qu'il  calmerait, 
par  les  charmes  de  l'harmonie,  la  violence  de  fôn  mal.  H 
lâlloit  que  les  muficiens  ne  fufîènt  pas  alors  communs  chez 
les  Ifraëlites,  ou  que  les  talens  de  David  fufîènt  fupérieurs 
en  ce  genre,  puifqu'après  d'exaéles  recherches  on  ne  découvrit 
que  ce  jeune  berger ,  qui  parût  capable  de  répondre  aux 
efpérances  de  Saiil. 

Perfecuté  depuis  par  ce  Roi  jaloux,  &  contraint  de  fuir 
de  defêrt  en  defert,  il  compolâ  dans  les  malheurs,  ainfi  que 
lîir  les  principaux  événemens  du  relie  de  là  vie,  les  canti- 
ques qui  forment  la  plus  grande  partie  de  la  colieélion  connue 
tous  le  nom  de  pfeaumes. 

Lorfqu'il  fê  vit  paifible  pofîèfïèur  du  trône,  il  fit  ce  que 
Moy/e  n'avoit  pas  fait.  Il  releva  la  pompe  des  lôlennités  par 
la  mufique,  par  la  poëfie,  par  la  danlê,  &  donna  l'exemple 
de  tout,  puilqu'il  danlbit,  jouoit  des  inflrumens  &  chantoit 
t.Tardif.caf.  fês  propres  cantiques.  Il  établit  quatre  mille  chantres  qui 
xxjii,  9.  /.  s'acc0mpagnoient  eux-mêmes,  avec  des  inflrumens  qu'il  avoit 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres»  ior 
fiit  faire  pour  eux.  Quelquefois  il  compofôit  lui-même  la 
mufique  de  lés  pleaumes  ;  quelquefois  auflî  il  chargeoit  de 
cette  compolïtion  les  plus  habiles  de  lès  muficiens.  Afàph, 
l'un  d'eux ,  &  qui  même  étoit  un  des  grands  maîtres  de  la 
mufique  de  David ,  joignoit  à  ce  talent  celui  de  la  poëfie. 
On  ie  fonde  fur  un  partage  du  fécond  livre  des  Paralipo- 
mcnes  à  le  croire  auteur  de  plufieurs  pfèaumes.  David  ordonna 
que  tous  les  Lévites  apprendraient  déformais  à  jouer  des 
mftrumens.  Quel  progrès  ne  durent  pas  faire  dans  la  mufique, 
des  hommes  parmi  lefquels  l'étude  &  la  pratique  de  cet  art 
k  tranlmettoient  des  pères  aux  enfans  ?  La  mufique  étoit 
devenue  leur  occupation  héréditaire  &  principale. 

Il  paraît  que  David  avoit  aufïi  de  la  mufique  dans  ion 
palais.  Nous  en  pouvons  juger  par  ia  réponfê  du  vieillard    Reg.  l.  rti 
qui  s'exeufà  de  le  fuivre  à  /a  Cour,  fur  ce  qu'il  n'avoit  plus  raj'' 
l'oreille  allez  fine  pour  goûter  la  mélodie  des  muficiens  & 
des  muficiennes. 

Ainfi  tout  annonce  fôus  David  le  règne  de  la  mufique , 
&  de  la  poëfie  chez  les  Hébreux.  Salomon ,  héritier  du  goût 
&  du  talent  de  fôn  père,  maintint  &  perfectionna  les  établit 
femens  de  ce  Prince.  Quelle  devoit  être  la  magnificence  des 
concerts  exécutés  dans  le  temple;  concerts  auxquels  étoient 
deftinés  quatre  mille  chantres,  vingt- quatre  bandes  de  mufi- 
ciens, &  des  chœurs  nombreux  de  muficiennes!  Josèphe 
attefte  que  Salomon  fit  faire  deux  cens  mille  trompettes  & 
quarante  mille  inftrumens,  lyres,  cinnures,  &  autres  dont  la 
matière  étoit  un  métal  compolé  d'or  &  d'argent.  Dans  la  fuite, 
ce  Prince ,  à  l'exemple  des  Monarques  orientaux ,  dont  il 
n'imita  que  trop  le  luxe  5c  la  mollefîè ,  remplit  là  Cour  de 
muficiens  &  de  muficiennes  ;  c'efl  ce  qu'il  appelle  les  délices  Ecrf.  t&  th 
des  enfans  des  hommes.  Amateur  de  la  poè'fie  autant  que  de  v' 
k  mufkjue,  il  compofâ,  dit  Josèphe,  un  nombre  prodigieux 
d'odes»  Il  avoit  écrit  trois  mille  paraboles.  Ce  goût  de  pré- 
lênter  fe  vrai  d'une  manière  énigmatique  &  fêntentieufê , 
venoit  originairement  des  Egyptiens,  &  fut  auflï  celui  de 
Pythagore  &  de  quelques  autres  fages  de  la  Grèce.  De  ce 


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toi    Histoire  de  l'Académie  Royale 
qu'on  a  recueilli  des  maximes  de  Salomon ,  eft  compofe  te 
livre  que  nous  nommons  les  Proverbes;  livre  écrit  en  vers, 
félon  S.»  Jérôme. 

,  1 1  III.  L'amour  de  la  poëfie  6c  de  la  mufique,  répandu  dans 

Epoque.  ja  J udce  par  David  &  par  Salomon,  s'y  conièrva  très-long- 
temps, maigre  le  fchtfme  politique  8c.  religieux  arrivé  Ious  le 
règne  de  Roboam.  Dix  tribus  léparées  de  celles  de  Juda  & 
de  Lenjamin.  formèrent  un  état  particulier  lôus  le  nom  de 
royaume  d'/frae'l:  mais  ce  royaume  eut  les  poètes,  les  mufi- 
ciens  émules  de  ceux  de  Juda.  Sa  marie,  lutta  contre  Jérulâ- 
lem ,  &  voulut  égaler  dans  les  fêtes  la  magnificence  des  folen- 
nités  célébrées  dans  le  temple.  Mais  ces  rivaux  de  David 
n'avoient  pas  Ion  génie.  Amos,  qui  prophétilôit  dans  Ifraël, 
les  raille  d'ofer  mettre  leurs  chants  en  parallèle  avec  ceux  du 
Roi  prophète.  Il  infulte  à  leur  orgueil,  &  leur  déclare  en 
Ams,  cq>.  j.  même  temps  que  Dieu  ne  veut  point  entendre  les  Ions  d'une 
lyre  infidèle  &  le  tumulte  de  leurs  cantiques. 

Ceux  de  David  continuèrent  long  -  temps  d'être  chantes 
dans  le  royaume  de  Juda.  Les  troupes  de  Jofàphat  en  fàilôient 
retentir  les  airs  dans  leur  marche  contre  les  Moabites.  Les 
muficiens  étoient  rangés  à  la  tête  des  lôldats,  &  toute  l'armée, 
d'une  voix  unanime,  chant  oit  le  cxxxv.«  plêaume.  Leur 
viéloire  fut  fuivie  d'autres  hymnes  dans  la  vallée  qui  de -là 
ParaSp.  I.  ii,  prit  le  nom  de  vallée  de  béne'diclion  ou  de  louanges.  Enfin , 
*qM*i  en  rentrant  à  Jérulâlem,  les  vainqueurs  allèrent  au  temple  au 
(on  des  harpes,  des  cithares  &  des  trompettes. 

Les  crimes  dont  Juda  fut  inondé  dans  la  faite,  firent  cefîèr 
ces  pieux  concerts.  Les  fêtes  inmtuées  par  David ,  ne  furent 
plus  célébrées  (bus  Achaz,  &  ce  Monarque  irréligieux  ferma 
le  temple.  Mais  Ezéchias  fit  rouvrir  la  maifôn  du  Seigneur, 
H  rétablit  l'ordre  des  fêtes,  il  ordonna  aux  Lévites  de  répéter 
les  pfeaumes  de  David  &  d'Afâph;  &  lui-même  doit  être 
regardé  comme  un  grand  poète,  s'il  a  compole  ce  beau 
cantique  qu'Ilâïe  lui  fait  chanter  après  là  guérilôn  miraculeufe, 
mais  qui  peut-être  aufll  eft  l'ouvrage  de  ce  Prophète. 

On  admire  aufll  de  grandes  beautés  dans  celui  de  Judidi, 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  103 
dont  les  premières  proies  annoncent  qu'il  fut  chanté  par  un 
chœur  au  ion  des  tambours  &  des  timbales.  M.  Racine  fe 
contente  de  rappeler  ces  deux  morceaux ,  &  s'étend  davan- 
tage fur  cette  longue  fucceiîion  de  grands  poètes  que  nous 
offrent  les  Prophètes ,  répandus  dans  les  royaumes  d'Ifraël  & 
de  Juda  jufqu'au  temps  de  la  captivité  de  Babylone. 

Ils  ne  mirent  pas  tous  leurs  prophéties  par  écrit.  Elie  & 
fondifciple  Elifee,  il  fameux  jxir  leurs  miracles,  ne  prophé- 
tisèrent que  de  vive  voix.  Ceux  qui  ont  écrit  fe  diviiênt  en 
deux  claîfes  ;  en  grands  &  en  petits  Prophètes.  Les  grands 
iont  ceux  dont  les  écrits  ont  de  l'étendue;  les  petits  font  ceux 
qui  n'ont  laifîé  que  des  ouvrages  afîez  courts.  Mais  à  les 
juger  par  la  nature  des  chofês  qu'ils  annoncent  8c  par  leur 
ftyle,  tous  (ont  grands,  quoique  le  ton  de  quelques-uns  foit 
encore  plus  élevé  que  celui  des  autres. 

Tout  eit  poëfie  dans  Ifaïe;  &  de  plus  il  sème  fôn  ouvrage 
de  cantiques  qui  terminent  fouvent  fes  prédiclions;  cantiques 
ou  de  joie,  ou  de  deuil ,  ou  de  confolation,  tels  que  celui 
qu'il  adreflë  aux  captifs  de  Babylone.  L'uiâge  en  étoit  très- 
fréquent  chez  les  Juifs  ;  ils  en  avoient  fur  toutes  fortes  de 
fujets,  pour  les  feftins,  pour  les  vendanges,  pour  les  occafions 
de  trifleue.  Lorfque  le  pieux  Jofias  eut  été  tué  dans  la  bataille 
centre  le  roi  d'Egypte,  Jérémie  conipofa  fur  ce  funefle 
événement  des  lamentations  qui  furent  long-temps  chantées 
par  un  chœur  d'hommes  &  de  femmes;  il  paraît  même, 
par  ce  qu'en  dit  l'auteur  des  Paralipomènes,  qu'on  les  inféra  fajfy.  1. 
dans  un  recueil  de  chants  lugubres.  3i- 

Après  la  deflruclion  de  Jéruiâlem  par  Nabuchodonofôr, 
le  même  Jérémie  aima  mieux  reiler  au  milieu  des  ruines  de 
b  ville  Sainte,  que  de  fuivre  fes  fières  dans  Ja  captivité.  Les 
hmentations  qu'il  compoiâ  fur  les  malheurs  de  fâ  patrie  font 
connues  de  tout  le  monde.  Jéruiâlem  y  efl  repréièntée  pleu- 
rante: affilé  fur  le  grand  chemin,  elle  adrefîè  fes  plaintes  aux 
poflàns,  &  ne  trouve  point  de  coniôlateur.  Les  chemins  pleu- 
rent avec  elle;  car  la  poëfie  de  Jérémie  anime  &  perfôniufie 
tout.  L'enceinte  fâcrée,  le  parvis  &  les  murailles  du  temple,  les 


104   Histoire  de  l'Académie  Royale 
vierges,  les  prêtres,  les  enfans,  les  mères,  la  terre,  l'univers; 
tout  pleure,  tout  gémit.  Nul  arrangement  «ans  les  paroles  de 
Jérémie;  cette  négligence  n'en  exprime  que  mieux  la  douleur. 
«  S'il  étoit  permis  de  régler  les  rangs  entre  tous  ces  pro- 
»»  phètes ,  comme  on  les  règle  entre  les  poètes  profanes ,  je 
»  croirois ,  dit  M.  Racine ,  que  Jérémie  eft  le  Simonide  des 
»  Hébreux.  Ses  lamentations  iont  des  larmes.  Je  mettrais,  pour 
-  la  nobleflê  des  images  &  l'impétuofité  du  ftyle,  Ifaïe  à  la  tête 
•»  des  autres.  Et  à  l'exemple  de  Grotius ,  je  comparerais  Ezéchiel 
»  à  Homère,  à  caufe  de  la  hardieflè  de  (on  ftyle,  de  la  force 
»  de  lès  expreflîons ,  des  richeflès  de  lès  comparailôns  &  de  là 
»  grande  érudition.  Mais,  (ans  entrer  dans  un  examen  de  chacun 
»•  de  ces  prophètes,  bornons -nous  à  remarquer  ce  qui  leur  eft 
»  commun  à  tous;  (avoir,  l'ulàge  fréquent  des  allégories,  la 
»  vivacité  des  deferiptions ,  les  images  terribles  fous  lelquelles 
»  ils  reprélêntent  Dieu ,  8c  cependant  la  liberté  avec  laquelle 
ils  parlent  à  ce  Dieu ,  qu'ils  peignent  fi  redoutable  ». 

Que  d'allégories  dans  Ezéchiel  î  avec  quelle  exactitude  il 
les  fuit!  témoin  celle  du  crocodile,  appliquée  au  roi  d'Egypte 
iôuverain  du  fleuve  dont  cet  animal  infèfte  les  bords,  8c 
celle  du  vaiflèau,  fous  laquelle  il  prédit  la  chute  de  Tyr,  cette 
ville  fi  puifîinte  par  fon  commerce. 

Zacharie  voulant  faire  entendre  ce  que  les  villes  ont  à 
craindre,  puifque  le  temple  même  ne  fera  pas  épargné,  s'adreflè 
Zachar.  zt.  aux  arbres  d'une  forêt.  Heurki,  fapins ,  parce  que  le  cèdre  efl 
tombé  ;  6  chênes,  faites  retentir  vos  cris ,  &c.  Souvent  le  peuple 
bien  aimé,  mais  ingrat,  paraît  dans  les  prophètes  (bus  l'allé- 
gorie d'une  vigne.  Joël  reprélènte  une  nation  ennemie  dont 
Dieu  délivrera  Ion  peuple,  fous  l'aliégorie  d'une  armée  de 
lâuterelles.  Le  langage  dtfiïe  neft  pas  moins  allégorique. 

Quelle  eft  la  véhémence  du  ftyle  des  prophètes,  en  quels 
termes  annoncent -ils  les  ravages  dont  une  ville  eft  menacée! 
jMm.  t.  j.   Malheur  à  toi,  ville  de  fang ,  j'entends  déjà  le  bruit  des  roues » 
le  henni jfement  des  chevaux;  je  vois  les  chars  courir  comme  la 
XJmm,c.j.  tempête,  je  vois  briller  les  épées ,  les  lances  étinceler,  les  hommes 
pertes  de  coups  tomber  les  uns  fur  les  autres* 

Par 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  105 
Par  quels  traits  Ilàïe  peint -il  à  lu  fois  la  puiflànce  &  la  Ifà.c.f. 
majefté  de  celui  qui  pèfe  les  deux  &  les  montagnes»  qui  met 
les  collines  dans  la  balance ,  quifoûtient  de  trois  doigts  la  terre; 
de  celui  devant  qui  les  nations  font  une  goutte  d'eau  ou  un  grain 
de  fable!  Lx>rfqu'E'zéchiel  contemple  Dieu  fur  fon  trône,  ce 
trône,  environné  de  lumière  &  de  feu,  eft  porté  iur  des  roues 
qui  tournent  d'elles -mômes,  parce  que  l'efprit  de  vie  efl  en 
elles.  Les  Chérubins  étendent  leurs  aîles,  &  le  Prophète  ébloui 
de  ofcte  image  de  gloire,  tombe  le  vi/âge  contre  terre  ;  à" 
vidi  &  cecidi  m  Jdciem  meam.  Mais  quelle  image  de  la  puif 
lance  de  Dieu  lur  l'homme  eft  plus  exprelTive  que  celle  de 
ce  potier  qui  brilê  un  vaiê  d'argile,  &  de  la  même  terre  en  Jhim.c.  iSi 
fait  un  autre  à  fon  grc  ? 

Si  le  refpeél  pour  le  Dieu  dont  ils  font  les  organes ,  fc 
peint  fi  vivement  dans  les  écrits  des  Prophètes,  la  liberté  que 
lenthoufwlme  divin  leur  infpire,  ne  s'y  fâit  pas  lèntir  avec 
moins  d'énergie.  On  ne  (bupçonnera  pas  Job  de  n'être  point 
rempli  de  la  crainte  de  Dieu.  Il  en  eft  fi  pénétré  qu'il  le 
voit  comme  un  amas  de  flots  fufpcndu  fur  fa  tête ,  dont  il  ne 
peut  fupporter  le  poids.  Cependant  il  interroge  Dieu,  il  olê 
difputer  contre  lui ,  il  fêrnble  protefter  contre,  les  malheurs 
auxquels  Dieu  l'a  condamné,  il  olê  prelque  taxer  fês  rigueurs 
d'injuftice.  Cette  réflexion  fur  un  des  caractères  de  la  poéfie 
de  Job,  Rapplique  également  à  celle  des  autres  écrivains 
Êcrés.  Reprenons  le  fil  de  leur  hiftoire. 

Nâbuchodonofôr,  après  avoir  exercé  la  fureur  fur  le  temple 
&  la  ville  de  Jérulâlem ,  emmena  les  Juifs  captifs  à  Babylone. 
Tant  de  revers  &  d'humiliations  (êmbloient  devoir  éteindre 
dans  ce  peuple  tout  efprit  de  poëfie,  &  faire  taire  toute 
mufique.  Néanmoins  le  contraire  arriva,  parce  que  les  Juifs 
nctoient  jamais  fi  religieux  que  dans  les  malheurs.  Sans  "parler 
de  ce  cantique,  où  Tobie  annonce  avec  tant  de  magnificence 
le  rétabliflèment  de  Jérufàlem,  nous  avons  beaucoup  de 
pfeaumes  compofés  par  des  Lévites  durant  la  captivité.  Les 
poètes  muficiens  le  eonlôloient  &  conlôloient  leurs  frères. 
Tantôt  ils  iôûpirent  vers  Jérulàlem ,  tantôt  ils  peignent  la 
Hifl.  Tome  XXI IL  O 


io6  Histoire  de  l'Académie  Rotale 
barbarie  de  leurs  vainqueurs  ;  quelquefois  Us  repréièntent  à 
Dieu  qu'ii  y  va  de  là  gloire  à  venger  fon  peuple.  Ces  mêmes 
idées  fe  répètent  fou  vent,  parce  que  ces  captifs  ne  pouvaient 
s'entretenir  que  de  leurs  malheurs.  Quelques  Critiques  ont 
cm  devoir  attribuer  tous  les  pieaumes  à  David;  mais  la  lèuie 
lecture  de  plufieurs  de  ces  pfeaumes,  qui  paroi  flènt  composes 
long-temps  après  lui,  détruit  cette  opinion.  Et  comment, 
dit  M.  Racine,  peut-on  lire  le  pleaume  cxxxvi,  lâns  y^voir 
une  peinture  vivante  des  Juifs  pendant  la  captivité!*  Les 
Babyloniens,  qui  avoient  entendu  parler  de  la  beauté  de  leurs 
cantiques,  &  de  la  magnificence  de  ces  concerts  qui  sexécu- 
toient  dans  le  temple  par  un  nombre  prodigieux  de  muficiens, 
leur  dilôient  quelquefois,  chantez-nous  quelques-uns  de  vos 
cantiques.  Les  Juifs ,  qui  les  chantoient  entre  eux ,  ne  les 
deftinoient  pas  à  l'amulement  de  leurs  vainqueurs.  Aufli  (ë 
dépeignent -ils,  dans  ce  pleaume,  aflis  fur  les  bords  de  l'Eu- 
phrate  &  baignés  dans  leurs  larmes.  Leurs  haipes  muettes, 
font  fufpendues  aux  (âules  dont  le  rivage  de  l'Euphrate  étoit 
couvert,  &  ils  s'écrient:  Comment  chanterons-nous  les  cantiques 
du  Seigneur  dans  une  terre  étrangère! 

L'édit  de  Cyrus  rompit  les  fers  des  Hébreux ,  &  cet 
heureux  événement  leur  rendit  l'alIégreHe  avec  la  liberté. 
Les  premiers  tranfports  de  cette  joie  vive  &  pure  éclatent 
dans  le  pleaume  cxxi.  O  nouvelle,  s'écrie  le  Lévite  auteur 
de  ce  cantique, 

O  nouvelle  qui  dans  mon  coeur 
Ramène  tout  à  coup  la  joie  ! 
Se  peut -il  que  je  te  revoie 
Temple  Saint,  maifon  du  Seigneur! 

Antique  objet  de  ma  tendre  flè, 
Ville  ft  chère  à  mes  dieux , 
C'ejl  datis  ton  fein  que  ma  jeune  fe 
Coulait  des  jours  délicieux. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  107 
Ce  fécond  verfèt,  obfcur  dans  la  Vulgate,  mais  très -clair 
dans  la  traduction  de  Vatable  fur  l'hébreu ,  fait  voir  que  le 
Lévite,  âgé  peut-être  de  quatre-vingts  ans,  avoit  alors  le 
temple  de  Jérulâleni  préfênt  à  fa  mémoire.  En  effet,  la 
captivité  n'ayant  duré  que  fôixante  &  dix  ans ,  il  fê  trouva , 
dit  l'Ecriture,  au  moment  du  retour  pluiîeurs  Juifs  qui 
avoient  vû  le  premier  temple. 

I V.  Si  plufieurs  pfêaumes  ont  été  faits  pendant  la  captivité;  I W 
fi  quelques  autres  le  furent  dans  le  temps  du  retour  à  Jéru-  *  p  0  u 
falem,  il  n'eft  pas  douteux  que  le  rétablifîèment  du'  temple 
n'en  ait  fait  aufïî  compofêr  quelques-uns.  Tous  ces  cantiques 
anciens  &  nouveaux,  deftinés  aux  fètes  fôlennelles  des  Juifs, 
furent  recueillis  par  Efdras  ;  &  ce  recueil  d'hymnes,  appelé 
depuis  pfêaumes  par  les  Grecs,  nous  ofTrt,  de  l'aveu  des 
connoiflèurs,  la  plus  belle  poëfie  lyrique.  Mais  cette  beauté, 
que  tout  le  monde  avoue,  fêroit  encore  mieux  fèntie  qu'elle 
ne  i'cft,  fi  des  titres  certains  nous  apprenoient  à  quelle  occa- 
fion  chaque  cantique  fut  compofè;  lî  du  moins  ils  avoient 
été  rangés  dans  un  ordre  hiftorique. 

On  ne  voit  point  de  pareils  cantiques  depuis  le  temps 
des  Machabées  jufqu'à  Jéfus-Chrift.  Il  n'y  eut  plus  alors  de 
Prophètes  chez  les  Juifs;  &  plus  de  poëfie  chez  eux  dès 

2 ail  n'y  eut  plus  d'hommes  infpirés.  Le  goût  de  la  mufjque 
un  cependant  jufqu'aux  derniers  temps  de  Jérulâlem ,  puis- 
que Tacite  nous  en  dépeint  les  Prêtres  jouant  de  la  flûte  &  Tarir.  Hiji. 
du  tambour. 

Hérode  le  Grand,  jaloux  d'augmenter  la  gloire  de  fôn 
règne,  fit  conftruire  un  théâtre  à  Jérulâlem,  6c  un  amphi- 
théâtre hors  de  la  ville,  pour  des  jeux  fêmblables  à  ceux  des 
Grecs.  II  bâtit  la  ville  de  Céfârée;  &  dans  cette  ville,  monu- 
ment fameux  de  là  magnificence  &  de  fâ  flatterie,  il  raflcmbla 
tous  ceux  qui  de  fôn  temps  avoient  la  réputation  d'exceller 
en  mufique.  Mais  l'amour  de  ce  Roi  pour  les  arts ,  ne  fit  pas 
renaître  la  poëfie  chez  les  Hébreux.  Les  derniers  des  livres 
canoniques  ne  font  point  écrits  dans  le  flyle  majeftueux  & 
fimple  de  la  première  antiquité.  S.1  Jérôme  a  cru  trouver  le 

Qij 


108  Histoire  de  l'Académie  Royale 
genre  d  éloquence  propre  au  fiècle  d'Alexandre  dans  Je  livre 
de  la  Sageflè ,  compole  par  un  Grec  :  M.  Racine  y  trouve 
pluftôt  celle  de  l'Egypte  au  temps  des  Ptolémées.  Il  porte 
le  même  jugement  du  iryle  des  deux  livres  des  Machabées, 
&  de  la  dernière  partie  de  l'Eccléfiaftique.  L'ancienne  poëfie 
des  Juifs,  toujours  grande  quoique  toujours  (impie,  ne  paroît 
plus  qu'à  h  naifîànce  de  Jéfus-Chrift ,  dans  les  trois  cantiques 
que  S.1  Luc  nous  a  confèrvés.  Le  ftyle  de  ces  trois  cantiques 
porte  le  caractère  des  fèntimens  qui  les  ont*  produits.  L'hu- 
milité profonde  de  la  mère  de  Dieu  fe  peint  dans  la  fimpli- 
cité  du  premier  :  la  reconnoifTance  de  Zacharie  éclate  dans  le 
fécond ,  par  des  figures  &  par  l'élévation  des  idées:  le  dernier 
n'eft  qu'une  eflufion  de  cœur  du  lâint  vieillard  Siméon  ;  la 
brièveté  le  caraâérîfê. 

M.  Racine  termine  cette  hiftoire  de  la  poëfie  Hébraïque 
par  deux  réflexions  bien  honorables ,  l'une  pour  les  poètes 
hébreux,  l'autre  pour  la  poëfie  en  générai.  La  première  eft, 
que  fi  les  poètes  hébreux  (ont  toujours  fublimes,  ils  font 
aufli  les  fèuls  qui  aient  pu  dire  dans  une  exacte  vérité,  Efl 
Deus  in  nobis ,  agitante  calefàmus  Mo.  La  féconde,  c'eft  que  la 
poëfie  étant  un  langage  que  Dieu  a  fi  fouvent  fait  parler  aux 
hommes  qu'il  infpiroit,  elle  eft  donc  un  langage  divin,  digne 
par  confequent  du  refpeél  &  de  l'admiration  des  hommes. 
Combien,  ajoûte-t-il,  font  coupables  ceux  qui  font  pro- 
fanée! C'eft  ce  qu'il  fè  propofê  de  montrer  dans  la  fuite,  en 
fàifant  l'hiftoire  de  la  poëfie  chez  les  autres  Nations. 


des  Inscriptions  et  Bellbs -Lettres,  iop 


SUITE  DES 

OBSERVATIONS  et  CORRECTIONS 

SUR  LE  TEXTE  ET  LA  VERSION 
DU  PREMIER  LIVRE  D'HERODOTE. 

M l'abbé  G  e  i  n  oz ,  qui  le  propolôit  de  traduire  Hé- 
.  rodote,  &  de  donner  une  nouvelle  édition  du  texte 
de  cet  auteur ,  avoit  entrepris  d'en  corriger  la  leçon  ;  &  ce 
travail,  qu'il  regardoit  comme  un  préliminaire  eflëntiel ,  devoit 
s'étendre  fur  les  verfions  mêmes  de  Gronovius  &  des  autres 
traducteurs.  Nous  avons  publié,  dans  les  volumes  XVI  & 
XV I  II  plufieurs  de  ces  oblèrvations  faites  fur  le  premier 
livre,  &  nous  en  avons  annoncé  la  fuite  à  mefure  qu'il  la* 
communiquerait  à  l'Académie.  Mais  il  n'a  pas  eu  le  temps 
d'achever  cette  entreprilê  utile,  ni  même  de  la  pouflër  fort 
loin.  Il  eft  mort  prefque  à  l'entrée  de  la  carrière,  &  ne  nous 
a  laine,  du  moins  en  état  de  paroître,  que  quelques  remarques 
nouvelles  fur  différens  chapitres  du  premier  livre.  Nous  allons  ^ 
les  donner  comme  un  jupplément  aux  précédentes;  car  les 
chapitres  lùr  lelquels  roulent  ces  critiques,  font  antérieurs  aux 
remarques  déjà  publiées. 

Quoiquen  revenant  fur  nos  pas,  nous  continuerons  de 
procéder  iuivant  l'ordre  des  chiffres  fuivi  juiqu'à  préiënt  dans 
l'indication  de  ces  remarques,  en  reprenant  au  chiffre  XXII 
où  tuiiflbit  la  dernière. 

XXIII.e  Remarque. 

C.  8.  Dans  ce  chapitre  &  les  deux  précédens  Hérodote 
commence  à  parler  de  Créfus,  ck  fait  précéder  l'hiftoire  de 
ce  Prince,  par  le  récit  de  la  révolution  qui  fit  puer  entre 
les  mains  de  lès  aïeux  le  foeptre  de  Lydie ,  poflédé  julqu'a- 
lors  par  des  Rois  defcendus  d'Hercule.  Hérodote  raconte  en 
même  temps  le  fait  fingulier  qui ,  fuivant  la  tradition  reçue 

O  iij 


no  Histoire  de  l'Académie  Rotale 
dans  la  Grèce  &  dans  l'Aûe  mineure,  avoit  occafionné  cette 
chute  des  Héraclides,  &  l'élévation  de  la  famille  de  Créfus. 
C'eft  la  confidence  que  fit  Candauie  à  Gygès  Ion  fàvori: 
confidence  également  dangereulê  pour  tous  les  deux,  &  dont 
Gygès  ne  crut  pouvoir  éviter  les  fuites  fiineftes  que  par 
l'aflàflinat  de  Candauie.  On  fait  que  ce  Prince,  paflîonné- 
ment  épris  des  charmes  de  la  Reine,  voulut  que  Gygès 
convint  qu'elle  étoit  la  plus  belle  femme  de  fon  Royaume; 
&  que  pour  l'en  convaincre  il  lui  propofa  de  la  lui  faire 
voir,  fans  qu'elle  pût  en  rien  iôupçonner,  dans  l'état  où  l'on 
peint  Vénus  lôrtant  des  flots;  parce  que,  diiôit-ii  les  oreilles 
ne  font  pas  des  témoins  aujfi  fûrs  que  les  yettx.  flfitt  y^p 
Ttry^im  cu$&P7ntoi  iwnt  ctTnqvnçy.  o<p9aÀfi£r.  C'eft  fur 
cette  phrafè,  ou  du  moins  lûr  la  manière  dont  l'entendent  les 
traducteurs ,  que  tombe  l'oblèrvation  critique  de  M.  l'abbé 
Geinoz.  Henri  Etienne  &  Gronovius  traduhent  l'un  &  l'autre, 
quod  magis  incredula  funt  hom'mibus  aures ,  quant  oculi;  niais 
ces  mots  magis  incredula,  ne  figniflent  pas  la  même  cholê 
qu'et^n^Tt^.  JÎ!'mqoi  répond  pluftôt  à  inûdus  qu'à  incredulus. 
L'intention  d'Hérodote  n  eft  pas  de  dire  que  les  oreilles  des 
hommes  font  plus  incrédules  que  leurs  yeux;  mais  lêulement 
que  les  hommes  ajoutent  moins  de  foi  à  ce  qu'ils  entendent 
qu'à  ce  qu'ils  voient.  Il  (croit  donc  mieux  de  traduire  ainfi 
ce  paflage  ;  minorem  cnim  fdem  faciunt  hoi nimbus  aures  quant 
oculi;  ou  bien  minus  fidœ  funt  hominibus  aures  quam  ocuti;  ou 
plus  clairement  encore,  minus  fdei  apud  hommes  obtinet  ut 
quod  auribus  percipitur,  quam  quod  oculi  s.  C'eft  à  peu  près 
dans  le  même  lens  qu'Horace  a  dit  depuis: 

Segnius  irritant  animos  demi  fa  per  aures, 
Quam  quee  funt  oculis  fubjeda  fdelibus ,  &  qua 
J/fe  fbi  tradit  Jpeâator. 

Vers  fameux  qui  devinrent  lâns  doute  proverbe  en  nainant, 
&  dont  l'application  n'eft  que  trop  jufte  ici.  Candauie  en  fit 
la  trille  expérience. 


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•  des  Inscriptions  et  Belles- Lettres,  ut 

E  M  A  RQ.U  E. 

C.  2  0.  Périandre  ayant  appris  la  réponlë  que  l'orade  de 
Delphes  avoit  rendu  à  Alyatte  roi  de  Lydie,  dépêche  un 
courier  vers  Thralybule,  tvran  de  Milet,  qui  étoir  alfiégé  par 
l'armée  d' Alyatte:  a»  t»  Tsçjvàbi,  dit  le  texte,  <csç$s  to 
m&r  jBouAiwmij.  Ut  aîiquid profpiàendo ,  difent  les  interprètes, 
fbi  confulerrt  in  prafens.  Cette  traduction  ne  paroît  pas  exaéle 
à  M.  l'abbé  Geinoz  ;  félon  kii  i  ,°  il  y  a  une  elpcce  de  tau- 
tologie, en  ce  que  aliqu'ui  profpicere  &  fbi  confulere  lignifient 
prelque  la  même  choie.  2"  Il&uàbç  a  une  lignification 
différente  de  profpicio»  Y\&u$b$  fignifie  la  même  choie  que 
prafchts  ou  prantonitus,  ceft-à-dire  être  inflruit  ou  averti  d'une 
cfiofe;  au  lieu  que  profpicio  fignifie  prévoir,  ou  prendre  des 
mefures  pour  quelque  chofe.  De  plus,  i'aceufatif  -n  n'eft  pas  le 
cas  de  'n&ubùt ,  comme  les  interprètes  l'ont  cru ,  mais  du 
verbe  jgovAoîxtq.  n&uXbs  a  déjà  (on  accuiâtif,  (avoir  uy<- 
,  qui  eft  fous -entendu.  L'intelligence  de  ce  paffage 
dépend  uniquement  de  la  manière  d'arranger  la  conftruclion , 
&  voici  quel  en  doit  être  l'arrangement  :  Cf xxh  et?  <z2Ç*u$bç 
(fous -en tendez  fâwriejov)  jSouÂeuwn}  n  <zaç}s  to  to^k.  Ut 
pramonitus  (de  oracub)  aîiquid  confthi  caperet  in  prafens. 

XXV.e  Rem  au  que. 

C.  jo.  Solon  interrogé  par  Créfùs,  qui  de  tous  les  hom- 
mes lui  a  paru  être  le  plus  heureux,  nomme  Teîlus,  Athé- 
lien;  &  entre  autres  circonftances  de  fôn  bonheur,  il  dit  de 
hii  :  Tùvtcù  Si  tdv  jSjou  w  â'xovn,  as  t»  toc-'  ailu  ,  *n\u>m 
•roî  jSiou  T&fjuaçjTvtsrti  i^yîffm.  Les  interprètes  traduiiênt 
ainfi:  Et  quum  vita  huic  henè  cederet ,  quantum  in  nohis  eft, 
obiws  Jplemùdijfimus  infuper  obtigit.  M.  l'abbé  Geinoz  croit 
encore  que  le  lêns  du  grec  eft  manqué  totalement;  i.°  £ios, 
dit -il,  joint  avec  w  ma  ne  fignifie  pas  la  vie,  mais  les  facultés 
&  les  biens  qui  font  le  Ibûtien  de  la  vie.  B<'o$  eft  pris  dans 
fe  même  fens  quelques  lignes  plus  bas,  où  Solon  dit  de 


ni  Histoire  de  l'Académie  Royale 
Ckobis  &  Biton,  tbutd/oi  (i'ioç  éfxjéoct  ùm*  ;  c'efl -à-dire  que 
ces  deux  frères  avoient  le  ne'cejfaire  pour  vivre.  Ainfi  tu 
tdu  j8/ou,  ne  veut  pas  dire  ma  vie  Je  pajfe  heureufement ,  mais 
je  fuis  riche,  je  pofsède  beaucoup  de  biens.  2."  Le  iêns  de  ces 
paroles  tL  -mf  vi/jut ,  cil  encore  plus  mal  rendu  par  cette 
phraJe  latine;  quantum  in  nobis  ejl,  autant  qu'il  cfl  en  nous, 
Solon  regardant  Tellus  comme  l'homme  du  monde  le  plus 
heureux,  &  voulant  donner  à  Créfus  une  idée  du  bonheur 
de  cet  Athénien,  n'a  pas  dû  le  contenter  de  dire  que  Teilus 
a  pafle  là  vie  heureulèment,  autant  que  cela  dépend  de  nous. 
S'il  s'étoit  fêrvi  de  cette  reftriclion ,  il  aurait  donné  lieu  à 
Créfus  de  penlêr  que  Teilus  n'a  joui  précifément  que  du 
bonheur  qu'il  dépend  de  l'homme  de  le  procurer,  &  qu'il 
aurait  peut-être  été  expolc  à  tous  les  accidens  qui,  ne  dépen- 
dant pas  de  la  volonté  de  l'homme  ,  peuvent  néanmoins 
troubler  le  bonheur  de  la  vie,  &  le  rendre  en  effet  très- 
malheureux.  Or  un  tel  dilcours  ne  prélênte  que  l'idée  d'un 
bonheur  très -imparfait,  &  par  cette  raifôn  il  ne  convient 
pas  dans  la  bouche  de  Solon,  qui  veut  reprélènter  Teilus 
comme  le  plus  heureux  des  hommes. 

Voici  le  vrai  lêns  de  ce  paflàge.  Solon  dit  que  Tellus 
jouiflant  d'une  fortune  confidérable,  par  rapport  aux  facultés 
ordinaires  des  Athéniens,  a  eu  le  bonheur  de  terminer  là 
vie  d'une  manière  très-glorieufe.  TouVa  Si  tou  j8wu  tu  'iyuorn 
»$  ta,  r/Jut.  Huk  mm  facultates  effent  pro  noflratium 
modulo  fatis  ampla ,  TtAaPm  tuv  jS/ov  T&ivQçynLTn  imyi- 
Mo,friis  vita  fplendidijjimus  obtigit.  Ta  mf  ruiv  expliqué 
de  cette  façon,  forme  un  fêns  très-railônnable.  Solon  parlant 
à  Créfus  des  richenes  d'un  Athénien,  devoit  naturellement 
lui  faire  entendre  qu'il  ne  prétendoït  faire  aucune  comparaifôn 
entre  Athènes  &  la  Lydie  pour  ce  qui  regarde  les  richeflès; 
&  qu'un  Athénien  pouvoit  être  riche,  quoiqu'il  jouît  d'un 
bien  fort  inférieur  à  celui  que  poflcdoient  communément  les 
riches  Lydiens. 

XXVL- 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres,    i  i  3 
X  X  V  I.c  Remarque. 

C.  37.  II  s'agit  dans  ce  chapitre  &  le  précédent,  du  defu*  • 
que  les  Myfiens  témoignèrent  à  Créfos,  que  le  Prince  fon 
fils  voulût  bien  lé  mettre  à  la  tête  des  jeunes  lêigneurs  de 
Lydie,  dont  ils  imploroient  le  lëcours  contre  un  lânglier  qui 
dévaftoit  leurs  campagnes.  Créfus,  dit  Hérodote,  leur  promit 
un  détachement  de  la  nobleflè  &  Ion  équipage  de  chaflè, 
pour  les  délivrer  de  ce  monftre  devenu  leur  fléau  ;  mais  il 
kur  refulâ  fon  fils ,  ne  voulant  pas  expolèr  au  hafard  de  cette 
entreprilê  l'héritier  de  là  Couronne.  A  quoi  l'hiftorien  ajoute 
ces  mots  :  A^^ea/ui^r  t*mi<n  tui  Mvaxay ,  que  tous  les 
éditeurs  ont  traduits  par  ceux-ci  :  Cujns  verbis  cum  Myfi  non 
ejfent  contenu.  Comme  fi  ^m^tof^  fignifioit  n'être  pas 
content.  Ceft  cette  traduction  qu'attaque  M.  l'abbé  Geinoz. 
En  effet,  dit -il,  Portus  a  fort  bien  remarqué,  dans  fon  lexique 
Ionien,  que  ce  verbe  fignifie  au  contraire  être  content;  &  il 
a  raflèmblé  plufieurs  paffages  d'Hérodote  où  ^^cto/w  eft 
toujours  pris  dans  cette  même  lignification.  Si  Henri  Etienne 
a  fuivi  en  cet  endroit  la  traduction  de  Laurent  Valle,  ce  n'efl; 
pas  qu'il  ait  ignoré  la  vraie  lignification  d'"^^**)^  i  mais 
il  étoit  per/ùadé,  comme  il  le  dit  lui-même,  que  Laurent 
Valle  avoit  trouvé  dans  fon  manufcrit  tfx  m&né%etufiêmv ,  & 
que  d'ailleurs  le  lêns  demandoit  qu'on  admît  la  particule 
négative  t?x.  Ce  qui  doit  le  plus  étonner ,  c'eft  que  Grono- 
viu5,  qui  le  fait  une  loi  de  lûivre  en  tout  le  manufcrit  de 
Florence,  l'abandonne  en  cette  occafion.  11  ne  dilconvient 
pas  qu'^B^cto^  fignifie  être  content.  II  en  eft  perfuadé  par 
tous  les  exemples  que  cite  Portus,  pour  fixer  la  fignification 
de  ce  verbe  :  mais  il  dit  qu'il  ne  voit  pas  pourquoi  le  fils  de 
Créfus  prendrait  la  parole  pour  les  Myfiens,  li  ces  députés 
s'étoient  contentés  de  la  réponlè  du  roi  de  Lydie;  &  c'eft 
fur  cette  raifon  qu'il  prend  le  parti  de  traduire,  comme  les 
éditeurs  qui  l'ont  précédé,  cum  Myfi  non  effent  contenti.  Mais 
il  le  trompe,  6c  feîon  toute  apparence,  par  une  fuite  du  même 
raifonnement  qui  avoit  induit  en  erreur  les  autres  interprètes. 
Hïfl.  Tome  XXI II.  .  P 


H4   Histoire  de  l'Académie  Royale 

C'eft  au  contraire  parce  que  les  Myfiens  fe  contentaient  de 
la  réponlê  du  Roi,  qui  leur  promettait  bien  d'envoyer  à  cette 
•  chafiè  les  jeunes  Seigneurs  de  la  Cour  avec  Ion  équipage, 
mais  qui  leur  refufoit  d'y  laifïër  aller  tan  fils;  c'eft,  dis- je, 
parce  que  ces  députés  le  contentaient  de  cette  réponlê,  & 
qu'ils  ne  demandoient  plus  rien ,  que  le  fils  de  Créfus  prend 
la  parole,  non  pas  pour  les  Myfiens,  mais  pour  lui-même; 
c'eft-à-dire  pour  prefTer  fon  père  de  lui  accorder  la  permhTion 
d'aller  à  cette  chaflè,  où  le  plaifir  &  l'honneur  le  convioient 
également,  8c  où  il  mouroit  d'envie  d'aller.  Aufîi  voyons- 
nous  que  dans  le  ditaours  qu'il  tient- à  tan  père,  il  ne  dit 
pas  un  mot  en  faveur  des  Myfiens.  II  n'y  eft  queftion  que 
du  deshonneur  &  du  mépris  auquel  il  fêroit  expofë,  s'il 
n'alloit  point  à  ces  fortes  d'expéditions  à  la  tête  des  feigneurs 
Lydiens.  Il  eft  donc  indubitable,  &  par  le  fens  du  difcours, 
&  par  les  leçons  des  manufcrits,  qui  ne  varient  point,  &  qui 
excluent  tous  la  particule  négative,  qu'il  faut  traduire  cujus 
verùis  cum  Afyfi  ejfent  content! . 

XXVII.  *  Remarque. 

C.  47.  Le  texte  de  ce  chapitre  paroît ,  à  M.  l'abbé  Gei- 
noz,  altéré  dans  un  endroit  difficile.  Il  adopte  le  changement 
que  M.  Bergier  a  propofé  de  ce  pafîage  dans  les  aéles  de 
f.+a'.7'*'  Léipfic*.  Au  lieu  d'e^qw  tm  îfûfm,  leçon  vicieulê,  il  faut 
lire  iwrvç»  li/uuffmi  correction  que  M.  l'abbé  Geinoz  regarde 
comme  très -importante. 

XXVIII.  *  Remarque. 

C.  jo.  Dans  ce  chapitre  Hérodote  fait  le  ixkrit  des  fâcri- 
flces  offerts  par  Créfos  pour  fe  rendre  propice  Apollon,  & 
des  offrandes  dont  il  enrichit  le  temple  de  Delphes.  Entre 
autres  préfens  fhiftorien  fait  mention  de  briques  d'or,  dont 
quatre,  dit -il,  étoknt  d'or  affiné;  &  il  en  marque  le  poids  dans 
ces  termes:  Kaj  tvtom»  <t**pâw  ^txnw  nWeigjt.,  1&cl  tfu- 
itLte.rFx,  tnis.qf)9  ëAxornt:  Quorum  quatuor  erant  auri  excofii, 
fnguli  pondo  duorum  &  dimidii  tatenti.  M.  l'abbé  Geinoz 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres,    i  1 5 
attaque  cette  traduction  comme  vicieufe,  en  ce  qu'elle  donne 
aux  demi -briques  d'or  affiné  le  poids  d'un  talent  plus  que  le 
texte  grec  ne  leur  en  attribue.  Teict  nfum^mL  n'exprime 
pas  la  valeur  de  deux  talens  &  demi ,  mais  feulement  d'un 
talent  &  demi.  Ce  qui  a  trompe  les  interprètes ,  c'eft  qu'ils 
ont  confondu  ces  deux  manières  de  parler,  ne**  -zi'ain^m 
&  Tei-ror  vjuuTtx.p&v'Tvi.  Il  eft  vrai  que  re/snt  î/urnLfôrmt 
fignifle  deux  talens  &  demi,  lui  vaut  cette  façon  de  compter 
les  fractions ,  qui  eft  particulière  aux  Grecs  ,  par  laquelle 
\*fj+Tt?&m>v  rabat  toujours  un  demi -talent  fur  le  nombre 
qui  le  précède  ;  par  exemple,  'iChfjut  ifuid^mv  fignifie 
frx  talens  &  demi,  &  tcttbp  j/uuTz/jrmf  deux  talens  &  demi. 
Mais  il  efl  à  remarquer  que  cette  règle  n'a  lieu  que  dans  les 
nombres  ordinaux,  comme  tç/to^  ,  irétpToç,  fcky^m ,  &c. 
Il  n'en  eft  pas  de  même  des  nombres  cardinaux;  dans  ceux-ci 
il  n'y  a  rien  à  rabattre  de  tout  ce  qu'ils  expriment  :  ainfi  ttU 
ifwvt^m  fignine  trois  demi -talens,  ou  un  talent  &  demi, 
comme  -re**,  ifjû/wwp.  une  mine  &  demie.  Cette  façon  de 
compter  étoh  fi  familière  aux  Grecs,  que  Xénophon  a  dit, 
leutxooid  îiûfUHH[i ,  pour  dire  cent  cinquante  mines.  Cette 
obiêrvation  eft  tirée  du  fixième  chapitre  du  ix.e  livre  de 
Julius  Pollux,  qui  après  avoir  expliqué  la  manière  de  compter 
les  fractions  par  les  nombres  ordinaux ,  ajoute  :  */A9t  Si  td7s 

•«  HP  tçja  vfûfuuroqaL  th*  fucu  îfjûoit&r  pur**',  c'eft- à-dire,  il 
efl  ordinaire  aux  anciens  de  dire  trois  demi-talens  pour  un  talent 
&  demi.  Gronovhis  sert  bien  aperçu  de  l'erreur  de  Valla; 
mais  il  a  jugé  à  propos  de  lui  faire  grâce,  &  de  ne  rien 
changer  dans  la  traduction.  Donavi  Valla  fiant  interpréta- 
tèonem,  dit -il  dans  une  note,  etfi  haud  dubtè  faâam  non 
ex  arte.  On  ne  comprend  pas  d'où  vient  cette  indulgence 
de  Gronovhis  pour  Laurent  Vaiie.  Il  prodigue  les  notes, 
il  relève,  le  plus  (ôuvent  avec  aigreur,  les  plus  petites  fautes 
des  interprètes.  Et  ici ,  où  il  s'agit  de  corriger  une  faute 
groflière,  &  où  il  avok  une  belle  occafion  d'étaler  fon  éru- 
dition, il  ne  dit  mot;  bien  plus,  il  adopte  la  faute  qu'ont 


1 1  6    Histoire,  de  l'Académie  Royale 

faite  avant  iui  Laurent  Vaile  &  Henri  Etienne,  la  connoii- 

fant  pour  telle. 

X  X I  X.c    Remarqu  E. 

C.  6^.*  C'eft  de  Pififtrate  qu'il  s'agit  dans  ce  chapitre. 
On  y  détaille  les  moyens  dont  ce  politique  habile  fê  ïervit 
pour  affermir  /on  autorité  dans  Athènes,  où  il  venoit  de 
rentrer  pour  la  troifième  fois.  Une  de  ces  furetés  qu'il  prit 
contre  l'incoiiftance  du  peuple,  fut  d'envoyer  une  partie  des 
enfans  en  otage  dans  l'île  de  Naxos.  Car,  ajoute  l'hiftorien, 
Pififtrate  avoit  fourni*  cette  île.  Kaj  yb  o  UtmçpcLTOi 

Xst'nçpt^et'TO  '7n\tfia  &j  tTnrçt-^t  AvyfbLfu  ,  fQÇ3s  yt  vn 
tqvtïhoi  TYiv  vYUToi  AaApr  t&fy&s      ™*  Ap>i«r.  Gronovius 
traduit  par  ces  mots:  Hanc  enim  infulam  fubegerat  Piftftratus, 
Lygdamiaue  pemùferat,  qwim  antehac  etiam  Delum  infulam  ex 
oraculis  expiajfet.  Cette  traduction  paroît  à  M.  l'abbé  Geinoz, 
troubler  entièrement  le  fêns  du  dùcours ,  en  ne  diftinguant 
pas  du  fil  de  la  narration  ce  qui  doit  être  mis  en  parenthè/è, 
en  liant  ce  membre  de  conftruclion ,  qui  commence  par 
tsçji  yt  vn  ivro/oï ,  aux  paroles  qui  précèdent  immédia- 
tement, à  (avoir  AîïA$r  xe/LTiçpt-^a'n  jyu  f7rt7çe4*  AvyShufu, 
quoiqu'il  ne  puifîè  y  avoir  aucun  rapport.  Ce  non  rapport  /è 
fênt  à  la  fimple  lecture.  Quelle  connexion  y  a-t-il  dans  ce 
difcours-ci;  Car  Pififtrate  avoit  conquis  l'île  de  Naxos,  &  1' avoit 
donnée  à  Lygdamis,  ayant  auparavant  purifie  l'île  de  De'los 
par  ordre  des  oracles!  La  donation  de  l'île  de  Naxos  a- 1 -elle 
quelque  chofe  de  commun  avec  la  purification  de  l'île  de 
Délos?  Ces  deux  chofes  paroiflènt  abiôlument  indépendantes 
i'une  de  l'autre.  Auffi  Hérodote  n'a-t-il  pas  prétendu  les  lier 
enfèmble,  comme  il  eft  aifc  de  s'en  convaincre  en  reprenant 
fa  narration  d'un  peu  plus  haut.  Il  dit  :  «  C'eft  ainfi  que  Pi- 
fiftrate s'étant  rendu  maître  d'Athènes  pour  la  troifième  fois, 
affermit  fâ  tyrannie  par  beaucoup  de  troupes  auxiliaires,  & 
par  de  grands  amas  d'argent ,  qu'il  tiroit  en  partie  de  l'Atti- 
que  &  en  partie  du  fleuve  Strymon,  6c  en  prenant  pour 
otages  les  enfans  des  Athéniens  qui  avoient  fait  beaucoup 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  117 
de  réfi fiance  dans  la  dernière  aclion ,  &  qui  n'avoient  pas 
d'abord  pris  la  fuite;  &  en  plaçant  ces  otages  dans  l'île  de 
Naxos.  »  E  fffCtMl  T*w  TV^tvyiik . .  • .  o/Miftç  tosv  A'dwaûot 
&b(Uir&mn ....  araj&t*  ?&Ç>®*  ,  x&  x$/raç>Ws  es  N<t£ox. 
A  l'occafion  de  l'île  de  Naxos  il  dit,  par  parenthèfè,  que 
Pififtrate  l'avoit  conquile ,  &  l'avoit  livrée  à  Lygdamis  :  (  K*i 

Avy<fttfu>  fermant  ici  la  parenthèfè,  il  ajoute  à  ce  qui  pré- 
cède; «3°y>  y%  tTX  iV70«7i  ikù  rrftroy  AîÏAsk  K£6y&f  C>x  toj 
A*>î«r,  &  outre  cela  en  purifiant  l'île  de  Délos,  fuivant 
l'ordre  des  oracles.  Ce  participe,  ainfi  féparé  par  une  longue 
paremhèiê  du  refte  de  la  phralê,  paroît  être  en  l'air  &  nt 
tenir  à  rien.  Il  eft  cependant  évident  que  la  particule  con- 
jonctive rmôi  y*,  vn  TV-ro/cn,  joint  ce  participe  à  ceux  qui 
précèdent  la  parenthèfè  ;  (avoir  à  *g.Ço»9  ôfxMpVs  &  à  x*'"*- 
çiatLS  ti  Neifyf,  &  le  fait  dépendre  dïwÇaoi  iîw  Tv&m$*,9 
qui èft  le  verbe  principal  de  la  phralê,  auquel  le  rapportent 
tous  ces  participes.  Par  cet  arrangement  grammatical  de  la 
conftruclion  ,  nous  apprenons  la  raiibn  pourquoi  Pififtrate 
purifia  Dclos ,  &  nous  voyons  clairement  que  ce  tyran  n'en- 
treprit cette  purification  que  comme  un  moyen  d'affermir  fi 
tyrannie.  Il  falloit  qu'il  y  eût  un  oracle  qui  eût  promis  une 
grande  puiiTance ,  &  beaucoup  de  prolpérité ,  à  quiconque 
entreprendroit  de  purifier  cette  île.  Hérodote  ne  rapporte  pas 
l'oracle,  &  je  ne  crois  pas  même  qu'on  puiffe  le  trouver 
ailleurs;  mais  il  n'eft  pas  moins  certain,  par  ce  qu'en  dit  Hé- 
rodote, que  Pififtrate  a  cru  devoir  l'accomplir,  perfuadé  que 
delà  dépendoit  laffermiiTement  de  fa  puiffance,  &  la  tran- 
quille polTeffion  de  fes  Etats.  Epp'Çotoi  ^  *wd*M'w^t»  dit 
Hérodote,  0^/*$  <nw  A^^v  «s&fjutvaivwv  7mjS*t  ftt&il 
5pi  U  N<t£o>  nsnTcLÇHaxx,s ,  <T3çjs  yt  îti  ivroicn  tyiv  A*  As* 
v6w#tç  cm  «i»»  foyiav.  Stabilivit  tyrannidem  filioj  Athénien- 
ftum,  qui  perjiiterant  pro  ob/rMits  fumens,  &  transferens  illos 
m  infulam  Naxum;  item  infulam  Delum,  ex  oraculis  expians. 


1 1 3    Histoire  de  l'Académie  Rotale 

X  X  X.«  REMARdUZ. 

C.  6 p.  Hérodote  parle  ici  de  la  députaùon  faite  par  les 
Lacédémoniens  à  Sardes.  La  remarque  de  M.  l'abbé  Geinoz 
tombe  fur  cette  phrafe  de  ion  récit  :  nifi^xrnç  y±f  ài  Ao.- 
TuJbû/Mviot  eç  %<Lphi  etviorm  U  *>aÀftat  /3vAp/uroi 

A-otMwo*.  M.  l'abbé  Geinoz  trouve  dans  les  manufcrits  une 
variante  fur  le  mot  tvtûj,  qui  vient  après  ^WaQa/.  T\ha 
efl  écrit  dans  toutes  les  éditions  avec  un  m  &  un  *  foulait , 
comme  s'il  fê  rapportoit  à  yjwtov,  &  qu'il  fut  à  l'ablatif  régi 
par  p£/5»ow,cd«/*  Mais  le  plus  correcl  des  manufcrits  du  Roi 
nous  préfente  tvto  écrit  par  un  o ,  comme  étant  à  l'accuiâtif 
&  (ê  rapportant  à  ctyxA/x* ,  &  cette  leçon  paroît  préférable 
à  l'autre.  Remarquons  que  ivro  eft  ici  immédiatement  lùh/i 
du  relatif  to,  &  que  lui  van  t  le  tiflû  du  dilcours  ces  deux 
noms  (ont  nécenairement  liés  enlemble ,  <5c  le  rapportent  au 
fubftantif  aiyccXfju^  Ils  achetèrent  de  l'or,  voulant  s'en  Jêrvir 
pour  faire  cette  flatue  d'Apollon,  qui  efl  aujourd'hui  dans  un 
lieu  de  la  Laconie  appelé'  ©o/>wi.£. 

Voilà  tout  ce  qui  nous  refle  des  remarques  de  M.  l'abbé 
Geinoz,  fur  un  écrivain  dont  il  avoit  fait  l'étude  la  plus 
réfléchie,  8c  fur  lequel  il  étoit  en  état  de  nous  donner  bien 
des  lumières.  Il  avoit  tout  ce  qui  peut  afïùrer  le  fuccès  d'une 
pareille  enCreprilë;  érudition,  ugacité,  jufteflè  dans  le/prit, 
amour  du  travail,  zèle  pour  fôn  auteur,  defir  ardent  de  (ê 
rendre  utile;  mais  il  a  manqué  de  temps.  Nous  efpérons 
qu'il  aura  un  continuateur. 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres,  up 


DES  EMBAUMEMENS 
DES  EGYPTIENS. 

• 

LA  Religion  6c  la  Politique  avoient,  de  temps  immé- 
morial, concouru  chez  les  Egyptiens  à  établir  l'uiâge  de 
conferver  les  corps.  Perlûadés  de  l'immortalité  de  lame,  ils 
refpedoient  fon  ancienne  demeure,  &  croyoient  l'affliger  en 
b  binant  détruire.  Un  Egyptien  eût  été  puni  du  dernier 
fupplice,  s'il  eût  fait  la  plus  légère  iniûlte  à  un  corps  mort.  Le 
jugement  qu'on  rendoit  lûr  la  vie  du  mort,  pour  (avoir  s'il 
nu  ri  toit  la  lepulture,  les  appartemens  deftines  dans  la  maiiôn 
des  riches  à  conlêrver  les  corps  embaumés ,  les  engagemens 
qu'on  prenoit  fur  ces  corps,  contribuoient  à  inlpirer  la  paix  & 
l'amour  du  pays ,  &  entretenoient  la  tendredê  &  la  vénération 
pour  les  parens.  Les  Egyptiens  voulant  procurer  à  leurs  corps 
un  parfait  repos,  leur  ôtoient  tout  ce  qui  pouvoit  produire 
la  pourriture:  ils  regardaient  leurs  tombeaux  comme  leurs 
demeures  étemelles,  &  sernbarraflôient  bien  moins  de  la  DM.  Sic.  L 
feiidité  de  leurs  maifons,  qu'ils  appeloient  des  hôtelleries. 

Les  anciens  Perfes,  les  Scythes,  les  Hébreux  embaumoient 
les  corps  :  ce  n'étoit  qu'une  imitation  imparfaite  des  Egyp- 
tiens; il  n'en  refte  rien  aujourd'hui.  Mais  les  corps  embaumés 
en  Egypte  égaleraient  en  durée  les  pyramides,  fi  l'avarice 
des  Arabes  ne  les  détruifoit  tous  les  jours.  Cependant  cette 
opération  a  été  répétée  durant  tant  de  fiècles,  que  l'Egypte 
fournira  encore  long -temps  à  la  curiofité  de  l'Europe. 

Les  Egyptiens,  félon  les  apparences,  doivent  l'idée  de 
leurs  Mu  mies  aux  corps  qu'ils  trou  voient  deiTéchés  dans  les 
fables  brûlans  qui  (ê  voient  dans  une  partie  de  l'Egypte,  & 
qui  enlevés  par  les  vents,  enjêveliflènt  les  voyageurs,  6* 
con fervent  leurs  corps,  en  conlumant  les  graifiès  &  les  chairs, 
uns  altérer  le  cuir.  On  voit  un  de  ces  cadavres  dans  le 
cabinet  de  S.1*  Geneviève. 


120    Histoire  de  l'Académie  Royale 

M.  ie  comte  de  Caylus  s'eft  inftruit  à  fond  de  tout  ce" 
que  les  anciens  &  les  modernes  ont  dit  des  embaumemens 
des  Egyptiens.  II  a  joint  à  lès  propres  recherches  le  travail 
de  M.  Rouelle,  habile  Chymifte,  qui  ayant  fait  ianalylê  des 
Mumies,  a  compofé  fur  ce  fujet  un  Mémoire  qui  le  trouve 
entre  ceux  de  ï Académie  des  Sciences.  M.  de  Lironcourt, 
ConfuI  François  au  Caire,  avoit  envoyé  à  M.  ie  comte  de 
Caylus  quelques  parties  d'une  Mumie,  &  un  peu  d'une 
matière  réfmeulê  &  bahamique,  qui  entroit  dans  l'embaume- 
ment le  plus  précieux.  Cette  matière  avoit  été  trouvée  dans 
un  valê  feparé,  6c  par  confequent  n  avoit  jamais  été  mêlée 
avec  aucune  graifïè,  ni  aucune  partie  de  corps  humain.  C'étoit 
ou  une  offrande,  ou  un  attribut  de  la  profèffîon  de  l'em- 
baumé. II  falloit  en  faire  i'analyfè,  &  la  retrouver  dans  les 
différentes  Mumies  que  nous  avons  à  Paris,  &  c'eft,  ce  qu'a 
fait  M.  Rouelle  avec  beaucoup  de  fâgacité.  Hérodote,  foit  par 
fùperflition,  iôit  par  crainte,  n'a  ofe  ni  ouvrir,  ni  emporter 
une  Mumie;  &  d'ailleurs  la  Phyfique  de  ce  temps -là  n'étoit 
pas  en  état  d'en  faire  l'analylê. 

Ce  fujet  a  fourni  à  M.  le  comte  de  Caylus  la  matière  d  un 
Mémoire  en  deux  parties.  Dans  la  première,  il  examine  les 
Mumies  en  elles-mêmes,  il  di/cute  fur  ce  point  les  fêntimens 
des  anciens  &  des  modernes.  Dans  la  féconde,  il  confidère 
les  caifles,  les  ornemens  des  Mumies,  &  les  autres  chofês 
qui  y  ont  rapport. 

Première  Partie. 

Sur  les  Mumies  en  elles-mêmes. 

<*a*AiSau  fol u MIE  efl  un  mot  Arabe  qui  veut  dire  un  corps  elîi- 
baumé.  Les  Grecs,  pour  exprimer  la  préparation  des  Mumies, 
ne  fê  fervent  que  du  n>ot  Txtwv&ir ,  qui  fignine  fakr. 
•i  Entre  les  auteurs  anciens  qui  nous  parlent  de  ces  embau- 
memens, Hérodote  &  Diodore  de  Sicile  font  les  fêuis  qui 
fôient  entrés  dans  quelques  détails.  Leur  récit  à  cette  occa- 
fion  porte  la  différence  qui  les  caradérife  par-tout  ailleurs. 

Hérodote 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  121 
Hérodote  s'y  montre  plus  curieux  5c  plus  exact,  quoiqu'il 
ait  traite  cette  matière  un  peu  trop  fùperficiellement.  Tous 
deux  en  ont  parlé  en  voyageurs  pluftôt  qu'en  phylîciens. 
Voici  les  pallàges  parallèles  de  ces  deux  auteurs,  accompagnés 
d  bbfervations  qui  ont-  paru  néceflàires. 

Il  y  a  de*  hommes  en  E'gypte,  dit  Hérodote,  qui  font  métier 
d'embaumer  les  corps.  Quanti  on  leur  apporte  un  mort,  ils  mon- 
trent  au  porteur  des  modèles  de  morts  peints  fur  bois.  Cet 
examen  avoit  certainement  rapport  à  la  richefîè  du  travail , 
&.  à  la  dépenfê  de  l'embaumement. 

On  dit ,  ajoute- 1- il ,  que  la  peinture  ou  la  figuré  la  plus 
recherche ,  repréfente  celui  dont  je  me  fais  fcrupule  de  dire  ici 
le  nom.  On  peut  conjecturer  que  c'étoit  la  figure  de  quelque 
divinité ,  dont  Hérodote  n'ofoit  pas  dire  qu'elle  avoit  été 
embaumée  comme  un  fimple  mortel.  Cette  réfèrve  &  d'autres 
fêmblables,  qui  fê  remarquent  dans  plulieurs  auteurs  anciens, 
pourraient  faire  foupçonner  qu'il  y  a  eu  non  feulement  en 
Egypte,  mais  dans  prefque  tous  les  pays  de  l'antiquité,  une 
efpèce  d'inquifition,  dont  la  cenfùre  étoit  dangereufê. 

Ils  en  montrent  une  féconde  qui  eft  inférieure  à  la  première, 
&  qui  ne  coûte  pas  fi  cher.  Ils  en  montrent  encore  une  troiftème, 
qui  efl  au  plus  baj  prix.  Ils  demandent  enfuite  fuivant  laquelle 
de  ces  peintures  on  veut  que  le  mort  foit  embaumé.  Après  qu'on 
efl  convenu  du  modèle  &  du  prix,  les  porteurs  fe  retirent;  les 
embaumeurs' travaillent  chei  eux,  &  voici  de  quelle  manière  ils 
exécutent  l'embaumement  le  plus  recherché. 

Diodore  de  Sicile  dit  à  peu  près  la  même  chofè,  mais 
avec  quelques  différences.  Ils  ont,  dit -il,  trois  fortes  de  funé- 
railks,  les  fomptueufes,  les  médiocres  &  les  fimples.  Les  prê- 
tâmes coûtent  un  talent  d'argent,  les  fécondes  vingt  mines  ;  les 
twifèmes  fe  font  prefque  pour  rien.  Il  eft  indubitable  que  ie  mot 
de  funérailles  veut  dire  ici  l'embaumement;  à  l'égard  de  la 
dépenfê,  il  eft  à  obfèrver  quelle  étoit  modique,  fi  l'on  confi- 
dere  la  quantité  des  différentes  efpèces  d'hommes  qui  étoient 
employés  à  cette  opération  ,  Tannage  infini  de  bandelettes 
qui  foûtiennent  &  recouvrent  les  Mumies;  enfin  les  parfums, 

Hifi.  Tome  XXlII.  Q 


122  Histoire  de  l'Académie  Royale 
les  bitumes,  les  diflblvans,  &.  toutes  les  façons  pour  les  pré- 
parer &  les  employer.  Hérodote  ne  parle  point  du  prix ,  &c 
il  le  peut  faire  que  Diodore  ait  rapporte  ces  évaluations  fâns 
en  être  trop  bien  inftruit.  Selon  fon  récit,  le  premier  em- 
baumement coûtoit  environ  quatre  mille  cinq  cens  livres  de 
notre  monnoie  actuelle;  le  lêcond  environ  quinze  cens  livres: 
la  façon  vague  dont  la  dépenlê  du  troifième  eft  énoncée, 
empêche  ablolument  d'en  faire  l'évaluation  ;  mais  elle  indique 
un  prix  très- médiocre. 

Diodore  continue  en  ces  termes:  La  fonâion  d'enfevelir  eft 
une  profejjîoti  particulière  qui  a  été  appr'îfe ,  comme  les  autres, 
dès  l'enfance.  Ceux  qui  l'exercent,  vont  porter  chei  les  parens 
un  état  de  ce  qu'on  peut  dépenfer,  &  leur  demandent  à  quoi 
ils  jugent  à  propos  de  s'en  tenir.  Etant  convenus,  ils  prennent  le 
corps,  &  le  donnent  aux  officiers  qui  doivent  le  préparer.  Le 
premier  eft  le  défignateur  ou  l'écrivain  ;  cefl  lui  qui  déftgne  fur 
le  côté  gauche  du  mort,  le  morceau  de  chair  qu'il  faut  couper.  Je 
ne  fais  fi  on  ne  doit  pas  donner  à  cet  écrivain  encore  une 
autre  fonction,  plus  fimple  6k  plus  néceflàire;  celle  de  nu- 
méroter le  corps,  ou  d'écrire  le  nom  du  mort,  pour  ne  pas 
rendre  aux  uns  ce  qui  appartenoit  aux  autres. 

Après  lui  vient  le  coupeur,  qui  fait  cet  office  avec  une  pierre 
d'Ethiopie;  mais  il  s'enfiit  auffi-tôt  de  toute  fa  force,  parce  que 
les  affiftaus  le  pourfuivent  à  coups  de  pierre,  comme  un  homme 
qui  a  encouru  la  malédiclion  publique  ;  car  ils  regardent  comme 
un  ennemi  commun  celui  qui  a  fait  quelque  bleffure ,  ou  quelque 
outrage  que  ce  foit,  à  un  corps  de  même  nature  que  le  fien. 

Ce  dernier  trait  ne  prouve  que  l'excès  de  la  iùperftition 
de  ces  peuples.  Reprenons  la  lui  te  d'Hérodote,  pour  faire 
marcher  ces  deux  auteurs  d'un  pas  égal. 

Premièrement,  ils  tirent  avec  un  fer  oblique  la  cervelle  par  les 
narines  ;  ils  la  tirent  en  partie  de  cette  manière,  &  en  partie 
par  le  moyen  des  drogues  qu'ils  introduifent  dans  la  tête.  En fuite 
ils  font  une  inàfton  dans  le  flanc  avec  une  pierre  dEthiopie 
aiguifée;  ils  tirent  par  la  le  ventre  &  les  boyaux;  Us  les  nettoient, 
&  les  pajfem  au  vin  de  palmier;  ils  les  paffent  encore  dans  des 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  123 
aromates  broyés  ;  enfuite  ils  empli ffent  le  ventre  fie  myrrhe  pure 
broyée,  de  cape  &  d autres  parfums,  excepté  d'encens ,  &  ils 
le  rtcoufcnt.  Dans  la  tête  qui  ma  été  envoyée  d'Egypte,  j'ai 
vu  réellement  le  crâne  percé  par  les  narines ,  &  le  fond  de 
l'orbite  ouvert  du  côte  droit. 

On  connoît  le  vin  de  palmier  :  les  aromates  pilé?  donnent 
une  idée  trop  vague,  pour  qu'il  Ibit  polTible  de  la  déterminer; 
de  plus,  il  ell  certain  que  les  poudres  ne  peuvent  jamais  avoir 
eu  place  dans  les  embaumemens ,  puilqu'elles  étoient  con- 
traires à  la  déficcation  :  la  myrrhe  eil  une  gomme  réfineulê. 
Hérodote  nous  apprend  ailleurs,  que  la  cafie  eft  un  aromate  L.iii.c.ho, 
qui  lé  cueille  fur  un  petit  arbre  d'Arabie,  qui  répand  une  odeur 
très -agréable,  &  qui  croît  dans  un  étangl  Mais  il  paroît 
prouvé  que  c'eft  la  cannelle,  &  que  par  confequent  on  lui 
avoit  fait  un  faux  rapport.  Auiïi  plufieurs  auteurs  l'ont  relevé 
for  ce  fait.  L'exception  de  l'encens  ne  fé  pratiquoit  apparem- 
ment que  par  relpecl  pour  la  divinité.  Je  n'ai  vu,  iur  aucune 
Mumie,  rien  qui  pût  marquer  la  moindre  couture;  aufli 
n'étoit-elle  pas  nécetfâire.  L'extrême  féchereflë  de  la  peau ,  Se 
fa  foiidité  qu'elle  acquérait  par  les  bitumes,  rendoient  cette 
opération  très-inutile. 

Ayant  fait  ces  chofes,  continue  Hérodote,  ils  /aient  le  corps 
en  le  couvrant  de  natron  pendant  foixante  &  dix  jours.  Il  n'efl 
pas  permis  de  le  faler  plus  long-temps.  Cette  loi ,  ce  ftatut  de 
l'an  des  embaumemens  eft  fondé  fur  la  néceffité.  Le  natron , 
en  reftant  trop  long- temps  avec  le  corps,  attaquerait  les 
parties  loi  ides  ou  hbreulês;  il  les  difibudroit,  &  ne  lailîêrait 
que  te  fqudète,  ainfi  qu'il  arrive  à  ftos  ouvriers,  lorlqu'ils 
biffent  les  cuirs  &  les  peaux  trop  long-temps  expofcs  à  l'action 
de  la  chaux.  Au  relie  les  Egyptiens  employaient  ce  natrart 
à  un  grand  nombre  dulâges. 

M.  Rouelle  eft  perfuadé  qu'il  y  a  quelque  chofe  d'obfcur 
dans  ce  partage  ;  il  croit  même  qu'il  y  a  quelque  détail  de 
l'embaumement  oublié  ou  tranlpofé.  «  A  quoi  bon,  dit- il ,  rem- 
plir le  corps  de  myrrhe  &  d'aromates  pour  le  làler,  puifqu'en  « 
k  falant  on  emporte  au  moins  une  partie  de  ces  aromates ,  « 

Q  U 


124  Histoire  de  l'Académie  Royale 
parce  que  le  natron  agit  puiflàmment  fur  les  madères  ballà- 
miques,  &  les  met  dans  un  état  de  décompofuion ,  en  for- 
mant avec  leurs  huiles  une  matière  lâvonneufe,  très-lôluble, 
&  par  conféquent  très -facile  à  être  emportée  par  les  lotions! 
Il  faudrait  donc, .continue- 1- il,  placer  la  fâlaifon  du  -corps, 
&  les  lotions ,  avant  l'application  des  aromates  ». 

Tous  les  Chymiftes  conviennent  aujourd'hui  que  le  natron 
des  anciens  eft  un  vrai  lel  alkali  rixe,  puilqu'ils  s'en  lêrvoient 
pour  nettoyer,  dégrailîèr  &  blanchir  les  étoffes  &  les  toiles, 
&  qu'ils  l'employoient  pour  faire  le  verre.  Notre  nître  e(l 
ell  au  coinraire  un  fé  moyen  ou  neutre,  qui  conferve  la 
chair  des  animaux  d'une  façon  oppofée  à  toute  autre;  il  s'unit 
à  toutes  les  liqueurs  huileufes,  lymphatiques  &  autres  guides. 
Les  embaumeurs  Egyptiens,  en  (aiant  les  corps  avec  le  natron 
pendant  un  temps  alfez  conudérable,  en  lavoient  toutes  les 
parties,  &  les  leparoient  des  parties  lolides  &  flbreulês,  des 
tendons,  des  mulcles  &  de  la  peau.  En  un  mot,  ils  em- 
ployoient  leur  natron  comme  nous  employons  la  chaux, 
pour  préparer  les  cuirs  &  les  tanner. 

Quand  ce  temps  île  foixante  &  dix  jours  efl  pajffé,  ils  enve- 
loppent tout  le  corps  de  bandes  de  toile  (Je  lin ,  coupées  ét  enduites 
de  kommi ,  dont  les  Egyptiens  fe  fervent  ordinairement  comme 
de  colle.  Le  kommi  elt  la  gomme  arabique,  qu'on  appelle 
aujourd'hui  gomme  du  (cnégal ,  parce  qu  elle  nous  vient  par 
l'océan;  elle  ne  vient  plus  de  l'Egypte,  depuis  que  les  voyages 
de  long  cours  ont  changé  toutes  les  routes  du  commerce. 
A  l'égard  des  bandages,  il  y  en  avoit  de  plufieurs  façons, 
iôit  par  la  qualité  des  toiles,  foit  par  la  façon  de  les  arranger, 
plus  fimple  ou  plus  compliquée  :  il  fê  irouvoit  quelque- 
fois jufqu  a  mille  aunes  de  ces  bamles  étroites  fur  la  même 
Mumie. 

Les  parens  prennent  enfuite  le  corps;  ils  font  un  étui  de  bois 
en  forme  humaine,  ils  y  renferment  le  mort  ;  &  l'ayant  fermé  à 
clef,  ils  le  dépofent  dans  un  appartement  defliné  à  cet  ufage  ; 
ils  le  placent  tout  droit  contre  la  muraille.  Telle  efl  la  manière 
la  plus  chère  &  la  plus  magnifique  d'enfevelir  les  morts. 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  125 
Pourfoivons  le  texte  d'Hérodote.  Pour  ceux  qui  ne  veulent 
point  faire  de  ces  embaumemens  fomptueux ,  ils  choifijfent  la 
féconde  forte:  la  voici.  On  remplit  des  feringues  d'une  ligueur 
onâueufe  qu'on  a  tirée  du  cèdre  ;  on  en  injecle  le  ventre  du  mort 
fins  y  faire  aucune  incifîon,  &  fans  en  tirer  les  entrailles.  Quand 
on  a  introduit  l'extrait  du  cèdre  par  le  fondement,  on  le  bouche, 
pour  empêcher  l'injeâion  de  refort ir  par  cette  voie;  enfui  te  on  fa  le 
le  corps  pendant  le  temps  preferit.  Au  dernier  jour,  on  tire  du 
ventre  la  liqueur  de  cèdre  ;  elle  a  tant  de  force  qu'elle  entraîne 
avec  elle  le  ventricule  &  les  entrailles  di foutes.  Le  nitre  dijfout 
ks  chairs;  &  il  ne  refle  du  corps  que  ta  peau  &  les  os.  Quand 
tout  cela  eft  fait ,  ils  rendent  le  corps ,  fans  y  faire  autre  chofe. 

Cette  liqueur  tirée  du  cèdre,  eft  celle  que  l'on  connoît  fous 
le  nom  de  cedria.  Cet  arbre  fournit  trois  ou  quatre  fortes  de 
fiics  diflerens ,  qui  fe  trouvent  confondus  chez  les  auteurs.  La 
première  forte  eft  une  réfine  épaiflè  &  luilânte ,  d'une  odeur 
agréable,  mais  forte;  c'eft  la  larme  crue  qui  diftiile  des  jeunes 
cèdres,  après  qu'on  en  a  levé  1  ecorce,  &  c'eft  ce  qu'on  appelle 
proprement  cedria.  On  dit  que  les  anciens  frottoient  de  cette  Pakkr,  Trai- 
liqueur  les  couvertures  &  les  trenches  de  leurs  livres,  pour 
les  préferver  des  vers.  Pline  dit  que  le  cedrium  a  tant  de  force 
que  les  Egyptiens  s'en  fervent  pour  conlèrver  les  corps.  Mais 
At  Rouelle  fait  des  obfervations  plus  effèntielles  fur  ce  patfàge; 
il  lui  paroît  qu'il  y  a  des  cholês  oubliées,  &  une  tranipofition 
au  fujet  des  matières  balfamiques.  D'ailleurs  il  eft  impoiîible 
de  faire  une  pareille  injection  par  le  fondement  du  mort , 
ûns  Je  lêcours  de  quelques  incilions;  elle  ne  peut  remplir  le 
ventre;  il  n'y  aurait  qu'une  très- petite  étendue  des  inteftins 
où  elle  pût  pénétrer,  &  ce  peu  de  liqueur  ne  pourrait  agir 
aftez  puirtàrnment  pour  difîbudre  les  vifeères.  Il  a  donc  fallu, 
pour  remplir  toute  la  capacité  du  bas- ventre,  faire  une  incifîon 
du  côté  de  l'anus ,  &  même  en  d'autres  endroits.  On  a  déjà 
fait  ce  reproche  à  Hérodote.  Il  a  encore  été  trompé  en 
croyant,  for  la  foi  d'autrui,  que  la  liqueur  du  cèdre  a  lu  force 
de  diflôudre  les  entrailles.  «  Comment  une  liqueur  qui  n'étoit 
qu'un  baume  ou  une  e/pèce  de  réline  molle ,  telle  que  la 


lé  Jet 


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ii6*  Histoire  de  l'Académie  Royale 
„  térébenthine,  dit  M.  Rouelle,  pouvoit-elle  confùmer  les 
»  viicères,  puilque  fà  propriété  n'eft  nullement  corrofive?  Les 
„  naturalises  conviennent  tous  que  le  cédria  a  des  propriétés 
„  dhmétralement  oppofées  à  celles  que  lui  donne  Hérodote  ; 
„  ils  difent,  avec  Pline  &  d'après  Diofcoridç,  que  le  cédria  eft 
„  fi  vif,  qu'il  eft  la  mort  des  vivans  &  la  vie  des  morts.  Gro- 
,»  novius  a  déjà  fait  cette  objection  par  rapport  à  ce  partage. 
»  Il  fiudra  donc  dire,  pourfuit  M.  Rouelle,  que  le  cédria  a  été 
»  en  ulâge  dans  les  injections,  qu'il  y  a  été  employé,  en  très- 
»  petite  quantité,  comme  aromate;  mais  que  la  bafe  principale 
»  de  l'injection  a  été  le  natron  diftbus ,  qui  a  réellement  la 
»  propriété  qu'Hérodote  attribue  au  cédria.  Il  faudra  dire  encore 
»  que  fi  dans  le  fécond  embaumement  on  n  ouvrait  point  le 
>,  ventre,  on  injectoit  d'abord  le  natron,  pour  confùmer  les 
„  vifeères,  &  que  les  injections  avec  la  liqueur  du  cèdre,  ne 
le  fahoient  qu'après  que  le  corps  avoit  été  filé  &  lavé».  Partons 
à  la  troifième  manière,  décrite  par  Hérodote. 

Elle  n'ejl  employée,  dit-il,  que  potir  les  plus  pauvres.  Après 
avoir  lavé  le  ventre  avec  la  liqueur  nommée  avffjuitA,  on  met  Je 
corps  dans  le  nitre  pendant  foixante  &  dix  jours,  &  on  k  rend 
à  ceux  qui  l'ont  apporté.  Cette  liqueur  qu'Hérodote  appelle 
ovpiuLm,  nétoit,  félon  quelques-uns,  que  de  l'eau  mêlée  avec 
h  Paccm,  du  ÇA;  félon  le  fcholiafte  d'Ariftophane,  c'étoit  le  fuc  d'une 
'2;3'  racine  qu'on  croit  être  le  raifort,  dont  le  fervoient  les  Egyp- 
tiens pour  le  purger.  La  différence  de  cette  troifième  manière 
&  de  la  féconde  eft  fènfible.  On  ne  voit  point  ici  d'injection 
de  natron,  ni  de  cédria. 

Il  me  refte  à  examiner  ce  que  je  n'ai  point  encore  rapporté 
du  partage  de  Diodore.  Après  avoir  parlé  de  ceux  qui  font 
l'incifion ,  il  continue  en  ces  termes  :  Ceux  qui  [aient  viennent 
enfuitc  ;  ce  font  des  officiers  très-refpeclés  dans  VE'gypte;  ils 
ont  commerce  avec  les  Prêtres ,  &  l'entrée  des  lieux  jacrés  leur 
efl  ouverte,  comme  à  des  perfonnes  qui  font  elles-mêmes  facrées. 
Ils  s'affemhlent  autour  du  mort  qu'on  vient  d'ouvrir ,  &  l'un 
d'eux  introduit ,  par  l'incifion,  fa  main  dans  le  corps ,  &  en 
tue  tous  les  vif  ères,  excepté  le  cœur  &  les  reins.  II  eft  impoflible 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  127 
Je  faire  cette  rcièrve  ;  il  faut  même  n'avoir  aucune  notion 
daratomie  pour  avancer  ce  fait,  du  moins  pour  ce  qui  regarde 
le  cœur. 

Un  autre,  pourfuit-il,  les  lave  avec  du  vin  de  palmier  & 
às  liqueurs  odoriférantes;  ils  oignent  enfuite  le  corps  pendant 
plus  à  trente  jours  avec  de  la  gomme  de  cèdre,  de  la  myrrhe, 
du  àmamome  &  d'autres  parfums,  qui  non  feulement  contri- 
buai à  le  conferver  dans  fin  entier  pendant  très- long  temps, 
mais  qui  lui  font  encore  répandre  une  odeur  très-fuaw. 

La  manière  vague  &  indéterminée  dont  Diodore  décrit 
deschofes  de  fait,  prouve  le  peu  d'égard  qu'on  doit  avoir 
pour  fon  récit ,  en  comparailôn  de  celui  d'Hérodote.  La 
différence  de  trente  jours  à  lôixante  &  dix,  ne  doit  point 
être  attribuée  à  la  di  fiance  des  temps  auxquels  ces  deux  voya- 
geurs ont  été  en  Egypte.  Elle  iêroit  plus  confidérabie  que  de 
cinq  fiècles,  dont  elle  a  été  à  peu  près,  qu'il  ne  faudrait  y 
£iire  aucune  attention.  Car  les  Egyptiens  ont  été  les  peuples 
du  monde  les  plus  conftans  dans  leurs  ufages;  ils  étoient 
d'ailleurs  trop  attachés  à  leurs  fuperftitions,  pour  rien  innover 
£ir  des  cholês  de  ce  genre. 

Ils  rendent  alors  aux  parens  le  corps  revenu  en  fa  première 
forme,  de  telle  forte  que  les  poils  même  des  fourcils  &  des 
paupières  font  démêlés ,  &  que  le  mort  conferve  l'air  de  fon 
lifage  &  le  port  de  faperfonne.  Plufieurs  Egyptiens  ayant  gardé 
par  ce  moyen  toute  leur  race,  dans  des  cabinets  faits  exprès , 
trouvent  une  confolation  qu'on  ne  peut  exprimer,  à  voir  leurs 
ancêtres  dans  la  même  figure  &  avec  la  même  pnyftonomie  que 
s'ils  étoient  encore  vivans. 

Toute  cette  partie  du  récit  de  Diodore  eft  démentie  par 
les  faits  qui  fùbfiflent.  Les  corps  ne  font  jamais  revenus  à 
leur  première  forme  ;  les  poils  n'ont  pu  réfjfter  à  tant  d'opé- 
rations de  la  nature  de  celles-ci  ;  &  comment,  dans  une  figure 
emmaillotée  &  dont  le  vifige,  6ns  doute  très -altéré,  étoh 
encore  couvert  de  bandes  de  toiles  &  d'un  ma/que,  l'air  du 
vifige  &  le  port  de  la  perfonne  le  lêroient-ils  conlêrvésï  Ces 
ma/ques  ne  portent  aucun  trait  de  refîèmblance.  Dans  dix  ou 


n8  Histoire  de  l'Académie  Rotale 
douze  de  ces  malques  qui  me  font  tombés  entre  les  mains, 
dit  M.  le  comte  de  Caylus,  je  n'ai  jamais  trouvé  que  des 
têtes  de  jeunes  perfonnes ,  faites  groflïèrement  de  pratique , 
point  du  tout  d'après  la  nature,  coloriées  à  plat,  fans  aucune 
efpèce  de  recherche.  Je  foupconne  que  les  Egyptiens  ne 
peignoient  point  la  vieilIeiTe;  du  moins  je  n'en  ai  vû  le 
caraélère  dans  aucuns  des  morceaux  que  j'ai  eu  occafion  de 
confidérer,  &  le  nombre  n'eneft  pas  médiocre.  Finitions  cet 
examen  par  quelques  mots  d'Hérodote. 

Quant  aux  femmes  de  qualité,  dit- il,  lorfqu  elles  font  mortes 
on  ne  les  donne  pas  fur  le  champ  aux  embaumeurs ,  non  plus 
que  celles  qui  font  très  -  belles  ;  mais  feulement  trois  ou  quatre 
purs  après  leur  mort.  La  railôn  de  ce  ménagement  eft  aifée 
à  apercevoir. 

A  l'égard  de  ceux  qui  ont  été  pris  par  un  crocodile,  ou  qui 
fe  font  noyés  dans  le  fleuve ,  auprès  de  quelque  ville  qu'ils  foient 
jetés,  ceux  de  la  ville  font  obligés  de  les  embaumer,  de  les  ajufler 
de  la  manière  la  plus  magnifique,  &  de  les  dépofer  dans  les 
tombeaux  facrés.  H  n'efl permis  à  aucun ,  foit  de  leurs  parens  f 
foit  de  leurs  amis,  d'y  toucher;  les  feuls  prêtres  du  Nil  les 
touchent  &  les  enfevelt fient ,  comme  des  corps  qui  ont  quelque 
chofe  au-dejfus  de  l'humanité.  Ces  tombeaux  facrés  fêroient-ils 
ceux  du  Dieu  Apis?  Il  y  avoit  donc  des  lieux  fâcrés  pour 
!a  fepulture ,  diftérens  des  puits  &  des  pyramides  :  nous 
voyons  encore  que  les  prêtres  du  Nil  fàifoient  une  claflè  à 
part.  D'ailleurs,  il  n'eft  pas  étonnant  que  le  Nil  étant  fi  bien- 
fâifant  pour  eux,  Us  voulufîènt  diftinguer  ceux  qu'il  paroiflbit 
avoir  pris,  &  qui  avoient  fini  leurs  jours  dans  fbn  fein. 

Outre  ces  trois  manières  d'embaumer,  rapportées  par  Héro- 
dote &  par  Diodore,  on  peut  raifbnnablement  iôupconner 
qu'il  y  en  avoit  une  quatrième  8c  peut-être  une  cinquième , 
quoique  ces  deux  auteurs  n'en  aient  rien  dit.  Mais  des  faits 
&  des  probabilités  qui  approchent  de  l'évidence,  font  d'une 
force  fupérieure  aux  témoignages  des  hiftôriens. 

Les  particuliers  apportant  tant  de  foins,  8c  faifànt  tant  de 
dépenfè  pour  la  confervation  de  leurs  corps,  les  Rois  dévoient 

en 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres,  np 
en  exiger  davantage ,  &  les  proportionner  à  leur  état.  Le 
deuil  prodigieux  que  les  Egyptiens  portoient  généralement  à 
la  mort  de  leurs  Princes,  &  les  dépenlés  exceflîves  que  fai- 
foient  ces  Princes  pour  le  préparer  des  fopultures,  perluadent, 
avec  aflëz  d'apparence,  que  les  foins  &  les  frais  des  embau- 
memens  dévoient  répondre  à  un  fi  grand  appareil.  Comme 
ces  opérations  n'étoient  pas  dans  l'ordre  commun,  elles  auront 
pu  échapper  à  Hérodote,  d'autant  plus  ailement  que  ceux 
qu'il  a  interrogés  n'auront  pû  ni  peut-être  ofé  l'en  inftruire. 
Voici  un  fait  qui  peut  fervir  de  preuve. 

Une  portion  de  Mumie,  que  l'on  confêrve  dans  le  cabinet 
de  S.,e  Geneviève,  mérite  tous  les  éloges  qu'on  jxîut  donner 
à  une  chofe  de  ce  genre.  C'eft  le  pied,  la  jambe  &  la  moitié 
de  la  cuifîè  d'un  enfant  de  deux  ou  trois  ans.  Le  foin  avec 
lequel  on  a  travaillé  cet  embaumement ,  a  été  lenti  par  ceux 
qui  en  ont  fait  prêtent  à  ce  cabinet  ;  car  ils  ont  écrit  for  la 
boite  qui  renferme  cette  précieule  opération  de  l'art ,  Mu  mie 
du  petit  Prince  de  Memphis.  Cette  dénomination  n'a,  fins 
doute ,  aucun  autre  fondement  que  la  nature  du  travail ,  & 
la  différence  lênfible  qui  le  remarque  entre  cette  Mumie  &. 
les  autres. 

La  fuperflcie  de  la  chair  eft  noire,  &  fi  liflè  qu'on  peut 
la  comparer  à  un  beau  vernis  de  la  Chine  :  les  chairs  n'ont 
pas  tout-à-fait  confervé  leur  mollelfe;  mais  on  cUftingue  toutes 
les  cpailfeurs  &  tout  le  potelé  qu'on  voit  dans  les  enfans, 
aulfi-bien  que  toutes  les  articulations  &  tous  les  petits  plis 
des  doigts.  Les  ongles  font  parfaitement  confervés  ci  bien  enr 
ehàfTés;  ils  n'ont  ni  couleur,  ni  dorure;  ils  paroîtroient  avoir 
.été  dorés.  Les  bandelettes  (car  on  n'a  découvert  que  le  pied) 
ne  lêmblent  pas  avoir  été  imbues  des  mêmes  bitumes  qu€ 
les  autres  Mumies.  La  couleur  qu'elles  ont  acquilè  par  des 
matières  bailamiques  qui  font  defléchées,  comme  on  le  peut 
croire,  participe  de  celle  de  la  candie  ;  quoique  l'odeur ,  qui 
efl  agréable,  n'ait  aucun  rapport  avec  cet  aromate.  Ces  ban- 
delettes font  fines,  déliées,  proportionnées  à  la  grandeur  du 
corps  qu'elles  recouvrent  ;  elles  font  arrangées  avec  un  foia 

Hift.  Tome  XXI  II  R 


130  Histoire  de  l'Académie  Royale 
extrême,  &  répétées  un  très -grand  nombre  de  fois.  D'ail- 
Jeurs  l'os  de  la  cuiue,  dont  il  y  a  plus  de  quatre  doigts  de 
découvert,  a  foufTert  très -peu  d'altération  dans  lâ  couleur; 
l'air  leul  aurait  luffi  pour  lui  donner  celle  qu'on  y  remarque. 
M.  Rouelle,  avec  lequel  M.  le  comte  de  Caylus  a  vifité  cette 
Mumie ,  a  remarqué,  en  perçant  avec  une  épingle  le  delîbus 
de  ce  petit  pied ,  que  la  peau  étoit  comme  un  parchemin 
tendu  &  vuide  delîbus. 

Tout  cela  femble  prouvât  une  préparation  plus  chère  & 
plus  recherchée,  deftinée  pour  les  Princes;  préparation  tou- 
jours exceptée,  &  qui  ne  pouvoit  être  mile  en  ligne  de 
compte.  On  peut  ajouter  à  cette  conjecture,  que  les  cailles 
de  pierre  de  touche  ou  de  balalte,  dont  l'ouvrage  a  conftam- 
ment  beaucoup  coûté,  à  cau/ê  de  la  dureté,  caifles  fi  rares 
qu'on  en  compte  à  peine  trois  ou  quatre,  pourraient  bien 
n'avoir  été  faites  que  pour  les  Rois  &  les  Princes. 

Quant  à  la  cinquième  façon  de  conlêrver  les  corps,  & 
tttmvit,  qui  ne  mérite  pas  le  nom  de  Mumie,  Maillet  dit  avoir  vû 
un  grand  nombre  de  corps  couchés  lur  des  lits  de  charbons, 
emmailiottés  feulement  de  quelques  langes,  couverts  dune 
natte  fur  laquelle  règne  une  épaifleur  de  fept  à  huit  pieds  de 
lâble.  Cette  efpece  d'enterrement  peut  avoir  fervi  aux  pau- 
vres. Le  ftlence  d'Hérodote  fur  ce  dernier  article  n'eil  pas 
étonnant  ;  les  lôins  qu'on  y  apportoit  n'avoient  rien  dallez 
fingulier  pour  l'engager  à  en  parier. 
s«mmensd«  Après  avoir  difcuté  les  palTages  des  anciens,  il  faut  paner 
■aux  iêntimens  des  modernes.  Les  Naturalises ,  6c  (ùr-tout 
lès  Médecins,  font  les  premiers  qui  Iôient  entrés  dans  quel- 
que détail  iùr  les  Mumies  :  l'ufege  qu'rk  en  fàiiôient  dans, 
ieurs  temèdes ,  tes  a  prelque  tous  engages  à  en  parler  ;  ce 
qu'ils  ont  fait  lans  trop  les  connoître. 

On  ne  trouve  pas  en  quel  temps  la  Mumie  a  com- 
mencé à  être  employée  par  les  Médecins.  Ce  qu'il  y  a  de 
conlrant,  c'eft  que  l'on  doit  attribuer  l'invention  de  ce  remède 
aux  Arabes,  qui  lui  ont  donné  le  nom  ibus  lequel  il  e(i 
connu. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres,    i  3 t 
Diolcoride  &  les  autres  médecins  Grecs,  ont  connu  Kaf- 
pltaltum  &  le  piffajphahum  comme  remède.  Les  médecins 
Arabes  voyant  que  ces  bitumes  composent  la  Mumie,  ont, 
jugé  qu'il  n'y  avoit  aucun  danger  d'ordonner  l'ufage  de  celle-ci. 
Les  ignorans,  qui  le  laiuent  toujours  éblouir  par  la  fmgularité 
&  par  les  choies  qui  viennent  des  pays  éloignés,  jugèrent  le 
remède  d'autant  meilleur  qu'il  étoit  plus  difficile  de  l'acquérir. 
Galien,  quoiqu'il  eût  voyagé  en  Egypte,  6c  qu'il  en  ait  rap- 
porte quelques  détails  peut-être  moins  intéreiîàns,  ne  parle 
jamais  des  Mumies.  Avicenne,  mort  en  1  1  86,  en  parle;  ^&tf'*f 
cuis  il  ne  l'annonce  jamais  comme  remède;  il  ne  confit  1ère  i,tmtJt M* 
que  le  mélange  des  bitumes ,  dont  il  eft  à  propos  d'expliquer  *cine- 
la  nature. 

L'afphalte  eft  un  limon  vilqueux  &  gluant,  ou  une  graiflê 
terreftre  qui  nage  fur  les  eaux  comme  une  écume.  Le  meil- 
leur eft  celui  qu'on  nomme  bitume  de  Judée;  il  vient  de 
la  mer  morte,  du  milieu  de  laquelle  il  fort.  Les  vents  le 
pouflent  lûr  le  rivage,  où  il  lê  condenfè,  &  la  chaleur  du 
foleil  le  durcit  comme  la  poix. 

Le  piflàlphalte  eft  ou  naturel,  ou  artificiel.  Le  naturel, 
lélon  Valerius  Cordus  dans  lès  commentaires  fur  Diolcoride, 
cil  un  bitume  charié  par  les  torrens  qui  tombent  de  quel- 
ques montagnes  de  Transylvanie.  Loriqu'il  eft  purifié  de  fes 
ordures,  il  s'épaiflît  &  prend  la  confiftance  de  la  cire  miné- 
rale, ou  bitume  des  Grecs.  L'artificiel,  qu'on  nomme  bitume 
des  Arabes ,  n'eft  autre  choie  qu'un  compofe  d'alphalte  &  de 
poix;  &  c'eft  de  ce  bitume  mixtion  né  que  les  Egyptiens 
(àiJôient  un  grand  ufage. 

Les  Génois  font  les  premiers  peuples  de  l'Europe  qui  aient 
entrepris  &  foûiemi  le  commerce  du  Levant.  Les  Vénitiens 
leur  ont  fûccéoe.  Ils  ont  fii  profiter  de  l'ignorance  &  de  la 
prévention  qui  régnait  alors  dans  l'Europe;  &  ils  n'ont  pas 
-manqué  d'ajouter  des  fables  à  tous  les  contes  déjà  établis  fur 
les  Mumies:  les  Médecins  ne  les  contredifoient  pas.  Bien-tôt 
on  compofa  des  Mumies;  pour  en  augmenter  le  prix,  on 
fit  vabif  la  difficulté  de  recouvrer  des  corps  embaumés,  par 


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132    Histoire  de  l'Académie  Royale 
l'oppofition  des  Arabes;  on  fuppofa  même  ia  néceffité  du 
choix,  tel  par  exemple  que  celui  de  la  Mumie  d'une  vierge, 
comme  plus  efficace. 

Aujourd'hui  on  eft  revenu  de  toute  cette  charlatannerie. 
La  Mumie  n'cfl  plus  qu'un  (impie  objet  de  curiofité.  Les 
Médecins,  plus  éclaires  &  plus  phyficiens,  n'en  font  plus 
aucun  ufâge,  &  ne  les  regardent  que  comme  une  opération 
de  l'art ,  qui  peut  avoir  quelque  cholê  d'intéreflânt. 

Mais  du  temps  de  François  I.er,  ce  remède  étoit  fort  accré- 
Cmmm.  fur  dité  en  France.  Mathiole  dit  que  ce  Prince  en  avoit  toujours 
tbp.°fj! 1  "n  morceau  pendu  au  col.  Les  Arabes  avoient  porté  ce  re- 
mède en  Efpagne,  &  les  Efpagnols  en  Italie,  où  François  I." 
le  trouva  établi ,  &  en  conçut  apparemment  une  opinion 
avantageufê.  Ajoutez  que  les  médecins  François  aboient  dans 
ces  temps -là  étudier  à  Padoue ,  d'où  ils  rapportoient  fans 
doute  les  opinions  de  cette  école. 
thfclLriw  ^  mémc  Mentale  fe  déclare  contre  les  Mumies  comme 
flubm,  m$  remède;  il  en  a  horreur  comme  de  cadavres:  il  avance  même 
que  prefque  toutes  celles  que  nous  avons  en  Europe  ne  (ont 
que  des  ratifications.  C'eft  ce  qui  n'eft  guère  croyable.  Les 
Vénitiens  &  les  Juifs  d'Alexandrie  auront  bien,  fins  doute, 
vendu  des  bitumes  communs ,  en  les  fûppofânt  tirés  des  Mu- 
mies ;  mais  ils  n'auroient  jamais  tiré  de  profit  à  imiter  les 
corps  entiers,  ni  même  des  parties  féparées.  Ils  ont  (ou vent 
donné  des  parures  &  des  ornemens  à  des  Mumies  véritables, 
ou  pour  réparer  les  pertes  qu'elles  avoient  faites,  ou  pour 
s'en  défaire  avec  plus  d'avantage.  Les  deux  Mumies  que  l'on 
confêrve  dans  la  bibliothèque  des  Célefb'ns,  en  font  une 
preuve.  L'une  &  l'autre  font  hors  de  leurs  caiflês.  Celle  de 
femme  eft  entièrement  découverte,  &  ne  préfênte  prefque 
plus  que  le  corps  féché,  &  une  grande  partie  de  matières  bitu- 
mineufes  &  des  refies  de  bandes.  Cependant  elle  eft  ornée 
de  brafîelets,  de  cercles  aux  jambes,  &  de  morceaux  placés 
autour  du  col  &  fur  les  mains.  Tout  cela  eft  de  cuir  doré , 
&  jumais  de  pareils  ornemens  n'ont  pû  convenir  à  une  Mu- 
mie. Il  y  a  même  gronde  apparence  qu'on  lui  a  fait  un  nez 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  133 
avec  le  bitume,  &  qu'on  lui  a  delfiné  les  yeux  avec  un  fer 
chaud.  La  Mumie  de  l'homme,  du  moins  celle  que  l'on  donne 
pour  telle,  eft  exactement  emmaillottce,  &  ne  paroît  point 
avoir  été  ouverte:  mais  en  examinant  la  nature  du  cuir  qui 
iàit  le  malque,  &  qui  forme  1'efpèce  de  chaperon  qu'elle  a 
fur  les  épaules ,  il  eft  aile  de  remarquer  qu'on  a  voulu  en  im- 
pofer  ;  les  omemens  qui  Ibnt  fur  ce  chaperon  ont  été  copiés 
fur  la  caifîè  dune  Mumie  ;  le  cuir  doré  pourroit  aifëment 
avoir  été  fait  à  Venile.  C'eft  donc  une  tromperie  manifèfte, 
mais  allez  ingcnieulê,  du  moins  quant  à  la  Mumie  qu'on 
regarde  comme  celle  d'un  homme;  elle  a  été  travaillée  con- 
formément au  paflâge  de  Diodore,  qui,  comme  je  l'ai  montré, 
prétend  que  les  Egyptiens  imitoient  parfaitement  la  reflèm- 
blance  (îir  le  vilage  des  Mumies. 

Sans  le  donner  la  peine  de  lire  tout  ce  que  les  Médecins 
de  ce  temps -là  ont  dit  de  la  Mumie,  on  le  trouve  recueilli 
dans  Libavius,  compilateur  exact  &  commode  pour  ceux 
qui  voudront  s'inftruire  de  cette  matière.  On  y  voit  que  les 
gens  les  plus  éclairés  rejetoient  la  Mumie  comme  remède  par 
de  très-mauvaifes  raifons,  telles  que  l'horreur  des  cadavres, 
&  le  danger  que  les  maladies  dont  les  fujets  étoient  morts, 
pouvoient  faire  courir  aux  vivans. 

Chriftian-Hertzog,  apothicaire  du  duc  de  Saxe -Gotha,  Ahmiographit 
a  donné  la  delcription  d'une  Mumie  qui  fut  ouverte  avec  JE^jj^S 
beaucoup  d'appareil.  Il  ne  parle  que  peu  ou  point  des  drogues  mZTsSZ 
dont  elle  étoit  compolëe,  quoique  là  profeffion  eût  dû  l'y 
engager;  mais  il  rend  compte  aflëz  exactement  de  toutes  les 
autres  parties  :  il  rapporte  le  delîêin  de  loixante  &  quatorze 
petites  figures,  elpèces  d'amulètes,  qu'on  trouva  dans  le  corps 
mêlées  avec  l'embaumement;  elles  étoient  d'agathe,  de  jalpe, 
d'albâtre,  de  marbre,  de  lapis  ou  de  pierre.  La  Mumie  avoit, 
dit-il,  les  ongles  dorés.  Cette  dorure  ne  le  trouve  pas  dans 
toutes  les  Mumies;  leurs  ongles  lônt  le  plus  fbuvent  peints 
en  rouge,  lêlon  la  coutume  qui  lùbfifte  encore  dans  tout 
l'Orient,  &  qui  s'eft  conlêrvée  pour  les  femmes. 

Le  paûage  d'Hérodote,  dans  là  brièveté,  renferme  en 

R  iij 


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134   Histoire  de  l'Académie  Royale 
entier  tout  l'art  des  embaumemens  Egyptiens.  Tous  les  mo- 
dernes ont  lû  &  commenté  ce  partage  (ans  ie  concevoir 
*GWtrfAft-  nettement.  Clauderus  eft  le  feul  qui  ait  entrevu  Je  travail  des 
'//.  ère.  l7iîZ  Egyptiens;  il  a  employé  les  mêmes  moyens  que  M.  Rouelle, 
bmpi,  ,67o,  mais  il  n'en  a  pas  connu  les  eflèts.  Le  deficchemem  eft  le 
w  f '*  principal  objet  de  cette  opération.  Voici  les  paroles  de  Prot 

â^îSï  ^  A,Pin'  traduites  en  François. 

Natur.  Kgd.      Nous  trouvâmes  dans  un  corps  embaumé  un  grand  fearalée 

^e  mar^re *  *?u*  av0*1  ete  enfernie  dans  la  poitrine  &  enveloppé 
de  branches  de  romarin;  ce  qui  varoît  incroyable ,  c'efl  que  les 
branches  de  romarin  qui  fe  trouvèrent  avec  cette  ut  oie ,  avaient  les 
feuilles  auffi  vertes  &  aujfi  fraîches  que  fi  on  les  mon  cueillies 
ce  Jour-là. 

Ce  phénomène,  des  plus  finguliers,  achève  de  démontrer 
que  l'aridité  des  Mumies  eft  le  principe  de  leur  durée,  & 
que  les  Egyptiens  ont  le  plus  louvent  très- bien  rempli  leur 
objet.  Je  dis  le  plus  louvent,  car  une  Mumie  d'oilêau,  dont  les 
bandelettes  de  toile  de  coton  étoient  admirablement  tiflues, 
ayant  été  mal  embaumée,  ceft-à-dire  mal  garantie  de  l'humi- 
dité dans  les  temps  les  plus  reculés,  n'a  plus  laifle  voir  qu'un 
bitume  commun,  iâns  qu'il  y  foit  demeuré  la  moindre  partie 
des  os. 

Partons  aux  obfervations  qui  regardent  les  caines  des  Mu- 
mies ,  &  la  différence  des  lieux  dans  lefquds  on  les  con- 

Seconde  Partie. 

Sur  les  coiffes  des  Mumies,  éf  fur  les  tieux  où  elles 

étoient  confervées. 

O  N  trouve  dans  les  embaumemens  &  dans  les  omemens 
des  Mumies  quelques  différences,  mais  peu  conudérables  en 
elles-mêmes,  &  qui  ne  regardent  point  le  procédé  générai 
de  la  Mumie,  &  ne  changent  rien  à  (on  objet. 

Les  voyageurs  parlent  des  amulètes  placées  éms  le  corps 
260.    des  Mumies.  Thévenot  rapporte  que  celle  qu'il  a  examinée 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  135 
avoit  un  malque  de  plâtre,  apparemment  fous  celui  de  la 
caiflè.  Ce  plâtre,  dont  parlent  plulieurs  auteurs,  n'eft  qu'un 
«enduit  de  blanc  plus  ou  moins  épais,  mais  toujours  néceflàire 
à  la  dorure. 

Les  auteurs  de  l'Hiftoire  univerlêlle,  d'une  fociété  de  gens 
de  Lettres,  imprimée  à  Londres,  parlent  d'une  Mumie  dont  PtV  +*■ 
la  face  étoit  couverte  d'une  forte  de  calque  fait  de  linge  en- 
duit de  plâtre,  for  lequel  le  vilâge  étoit  repréfemé  en  or.  Les 
pieds  avoient  une  ièmblable  couverture,  fomée  d'hiéroglyphes 
&  façonnée  comme  une  pantouHe;  ils  ajoutent  que  les  bandes 
qui  couvrent  le  viiage  n'empêchent  pas  de  voir  les  yeux ,  le 
nez  &  la  bouche.  Ces  fortes  de  Mumies  font  rares,  cbfont-ils: 
on  pourroit  dire  encore  plus,  c'eft  que  le  dernier  article  eft 
incroyable  :  ces  ouvertures  iraient  directement  contre  l'objet 
des  Mumies,  qui  eft  la  durée. 

On  ne  peut  compter  for  le  récit  de  M.  de  Brèves,  qui 
après  avoir  été  pendant  vingt -deux  ans  Ambaflàdeur  à  la 
Porte,  revint  en  France  en  1605,  5c  qui  rapporte  qu'il  a 
vu  des  Mumies  dont  les  cheveux  &  la  barbe  étoient  par- 
faitement coniêrvés.  Cetoit,  lâns  doute,  un  bon  Miniftre, 
mais  un  mauvais  oblervateur.  J'ai  déjà  remarqué  que  cette 
confervation  eft  phyfiquement  impoftîble  ;  &  M.  de  Brèves 
aura  été  trompé  par  les  Arabes,  qui  font  métier  d'en  impofor 
aux  Francs,  lis  lui  auront  prélênté  quelques  corps  embaumés 
folon  les  ulages  qui  fe  pratiquent  aujourd'hui.  Cette  façon 
eft  bien  différente  de  l'ancienne;  mais  toute  légère  quelle 
eft  pour  le  travail,  eHe  peut  allez  long-temps  conlêrver  les 
corps  dans  un  pavs  aufli  foc,  &  fcns  doute  ne  leur  ôter  ni  VtyriMaiBtt, 
les  cheveux,  ni  la  barbe.  Les  petites  idoles  de  pierre,  de 
terre  6c  de  bois  qu'il  vit  placées  autour  des  Mumies,  ne 
-feront  qu'une  fuite  de  la  tromperie  des  Arabes. 

Je  ne  parie  point  des  deux  Mumies  de  Pietro  délia  Va  lie , 
dont  le  P.  Kirker  donne  le  delTein,  dans  fon  ouvrage  intitulé 
Sphinx  myftagoga.  Le  deflèin  eft  mal  rendu ,  &  la  defeription 
feite  par  Pietro  deila  Valle  eft  imntelligible. 

1*  P.  Kirker  repréfente,  dans  le  même  ouvrage,  une 


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136  Histoire  de  l'Académie  Royale 
Mumie  tirée  de  là  caille ,  dont  les  bandelettes  font  dilpofées 
d'une  façon  peu  ordinaire  :  ce  n'eft  pas  tout  ;  elle  a ,  contre 
l'ulâge,  les  bras  pendans  6c  féparés,  ies  pieds  &  les  mains 
prefque  découverts.  Le  delîêin  paraît  vrai  8c  d'après  nature. 
Peut-être  eft- ce  une  de  ces  Mumies  que  l'on  trouve  dans 
la  haute  Egypte,  emmaillottée  différemment  de  celles  qui 
font  venues  plus  ordinairement  en  Europe ,  &  qui  ont  été 
tirées  de  la  plaine  de  Memphis  ou  de  Sacara. 

Un.  x,p.  S/.  Maillet  décrit  exactement  les  puits  où  l'on  trouve  les  Mu- 
mies. Les  unes  y  font  couchées  ;  ce  font  celles  qui  n'étoient 
qu'emmaillottées;  les  autres  font  debout  dans  les  niches  de  ces 
puits:  ce  font  celles  qui  étoient  enfermées  dans  des  cailles. 
L'ulâge  des  portraits  de  famille  en  cire  ou  en  marbre,  que 
les  Romains  conlêrvoient  dans  leur  atrium ,  étoit  peut  -  être 
une  imitation  des  Egyptiens,  déjà  reçue  par  les  Etrulques. 

Pietro  délia  Valle,  &  d'après  lui  Monconys,  voyageur 
exact,  fe  font  trompés  au  fiijet  des  labiés  qu'on  trouve  dans 
les  puits  des  Mumies,  &  qu'ils  prétendent  y  avoir  été  intro- 
duits pour  leur  conlèrvation.  Ce  fable  n'eft  nullement  nécef 
làire  à  cet  ulâge;  il  eft  vrai  qu'il  ne  détruit  pas  les  Mumies, 
mais  il  s'eft  de  lui-même  introduit  dans  ces  puits,  qui  font 
creules  dans  la  plaine  de  Memphis,  appelée  aujourd'hui  plaine 
de  Sacara,  du  nom  d'un  petit  village.  Elle  eft  ronde,  &  peut 
avoir  quatre  grandes  lieues  de  diamètre.  Maillet  lui  donne 
Utm  x.  pins  de  douze  lieues  de  tour.  C 'eft  un  banc  de  pierre  allez 
folide,  exempt  de  toute  efpèce  d'humidité;  il  eft  toujours 
couvert  à  la  hauteur  de  cinq  à  fix  pieds,  plus  ou  moins 
félon  l'agitation  de  l'air,  d'un  fable  très- fin,  &  qui  s'inlinue 
comme  de  l'eau  par  les  moindres  ouvertures.  Ce  làble  eft 
(ans  celle  brûlé  par  le  foleil,  &  toujours  roulé  par  les  vents. 
Tous  ces  moyens  phyfiques  répondoient  parfaitement  à  l'in- 
tention des  Egyptiens.  On  travaille  dans  ces  fables  pour  les 
Aiailht , p^e  creulèr,  comme  on  travaille  dans  l'eau;  c'eft- à-dire  qu'il  faut 

*7*'  recourir  à  l'ulâge  du  bâtardeau. 

Paît-être  l'architecture  a-t-elle  emprunté  l'ulâge  des  niches, 
de  celles  où  l'on  trouve  les  Mumies  en  caille,  placées  debout 

daus 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  137 
dans  ces  puits.  Toutes  les  parties  de  ce  grand  art ,  quelque 
médiocres  quelles  paroitfènt  ,  ont  tiré  leur  origine  de  la 
Nature  ou  de  Nage. 

Buratinus,  dans  une  lettre  au  P.  Kirker,  parle  des  cailles  fi- 
ât, pierre  ;  6c  Maillet  en  cite  deux  ou  trois  chargées  d'hiéro-    Le"n  v,r' 
gryphes,  qu'on  voit  dans  la  ville  du  Caire.  Elles  doivent  r'  2  7" 
avoir  été  fort  rares.  Toutes  celles  que  nous  connoitfons  font 
de  bois  de  fycomore,  qu'on  appelle  dans  le  pays  figuier  de 
Pharaon.  Ce  bois  n'eft  pas  incorruptible,  connue  bien  des 
gens  l'ont  cm,  mais  il  vient  facilement,  on  le  cultive  près 
des  eaux;  c'eft  une  efpèce  de  figuier  que  les  vers  n'aiment 
point,  paire  qu'il  efl  laiteux  :  il  doit  donc  réfifter  long-temps 
dans  un  pays  aulTi  fêc  que  l'Egypte;  mais  l'humidité  de  notre 
climat  le  pourrit.  Ces  arbres  deviennent  fort  gros;  un  lêul 
fûffiiôit  pour  enfermer  un  corps  ;  le  deflus  8c  le  defîous , 
chacun  d'une  pièce,  avoient  quelquefois  près  de  trois  pouces 
depailîêur,  ce  qui  donnoit  un  poids  très-confidérab!e  à  la 
Mumie.  On  en  peut  juger  par  celle  du  cabinet  de  S.,e  Ge- 
neviève, dont  la  caiflè  eft  bien  confervèe.  Les  Egyptiens 
avoient  été  fervis  à  fouhait  par  la  Nature,  dans  le  goût  décidé 
Qu'ils  avoient  de  tranfmettre  leurs  corps  à  la  poftérité.  La 
kihereflè  du  climat  &  la  nature  de  ces  arbres  favorilôient 
cette  inclination.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  digne  de  remarque, 
c'eft  que  manquant  de  bois,  lôit  pour  conflruire,  fôit  pour 
brûler,  ce  qui  les  obligeoit  de  bâtir  avec  de  grands  quartiers 
de  pierres,  &  de  ne  brûler  pour  leurs  belôins,  que  des  pailles 
de  riz  &  des  bouzes  de  vaches,  ils  avoient  pourtant  le  bois 
le  plus  convenable  de  tous  pour  la  conlêrvation  de  leurs 
Mu  mies. 

Midleton  &  Bonami  fôûtiennent,  avec  raifôn,  que  ce  n'eft 
point  une  barbe  que  nous  voyons  au  bas  du  menton  du  plus 
grand  nombre  de  Mumies,  de  quelque  taille  8c  de  quelque 
matière  qu'elles  lôient;  car  on  a  donné  le  nom  de  Mumie  en 
général  aux  plus  petites  idoles  ou  amulètes,  qui  ont  la  même 
forme  que  les  corps  embaumés.  Cette  barbe  eft  la  feuille 
d'une  plante  confacrée  à  Ifis,  nommée  perfea  par  Plutarque.  TStf1^0" 
Hiji.  Tome  XXI IL  S  J  ' 


138    Histoire  de  l'Académie  Royale 
Quoique  cet  auteur  (ê  forve  du  terme  de  phmte ,  il  paraît 
pourtant,  par  la  defoription  qu'il  eu  fait ,  que  c'elt  noue  pécher 
commun. 

Plufîeurs  auteurs  ont  avancé  qu'on  trouve  une  pièce  de 
monnoie  d'or  fous  la  langue  des  Mumies  ;  ce  fait  n'a  aucun 
fondement,  &  n'efl  prouvé  par  aucun  témoin  oculaire. 

La  forme  de  la  caiflè  pouvoit  varier.  On  voyoit  encore 
du  temps  d'Hérodote,  dans  la  ville  de  Sajs,  une  vache  de  bois 
qui  renfermoit  le  corps  de  ia  fille  unique  de  Mycerin,  roi 
d'Egypte.  Cette  hiftoire  eft  racontée  fort  au  long  par  cet  auteur. 
Lertrt  vu.  Maillet  obferve  que  la  plus  grande  partie  des  corps  qui  k 
trouvent  dans  les  puits,  dont  on  a  parié  ci -deflùs,  lônt  de 
femmes,  &  qu'il  y  a  très -peu  d'hommes.  Peut-être  faut-ii 
attribuer  cette  circonftance  à  ia  fuperuition ,  toujours  moins 
grande  dans  les  hommes  que  dans  les  femmes.  Le  même 
voyageur -ajoute  que  les  Mumies  des  enfans  font  beaucoup 
plus  rares  que  toutes  les  autres. 

Les  figures  peintes  au  dedans  &  au  dehors  des  cailles, 
donnent  occafion  de  dire  quelque  chofe  de  la  peinture  des 
Egyptiens.  On  voit  que  ce  peuple  connoiflbit  plulieurs  genres 
de  dorure  &  quelques  couleurs  dans  la  peinture,  mais  qu'elles 
étoient  toujours  employées  à  plat,  &  /ans  aucune  ruption. 
Les  defîcins  font  de  la  plus  grande  barbarie,  &  n'ont  prelque 
aucune  idée  de  la  figure  humaine.  Cependant  ils  ne  font  pas 
dépourvus  d'une  forte  d'aclion  ;  mais  il  lêmble  qu'ils  foient 
tous  de  la  même  main  :  ce  qui  prouve  le  goût  général  de  la 
Nation.  B 

Les  diverles  explications  que  l'on  a  données  de  ces  figures 
n'ont  rien  d'aflùr&  Les  caractères  &  les  fymboles  des  Egyp- 
tiens ouvrent  aux  conjectures  arbitraires  un  vafte  champ,  qui 
peut-être,  après  beaucoup  de  culture,  ne  produira  jamais  rien 
de  folide. 

Mais  fi  la  peinture  à  lu/àge  commun  des  Egyptiens  étoit 
fi  barbare,  ils  en  avoient  une  autre  bien  admirable,  digne 
de  leur  goût  pour  h  poftérité,  &  fort  fupérieure  aux  con- 
noiflinces  que  nous  pouvons  avoir. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  139 
M.  de  Jouviile ,  aujourd'hui  Conful  de  France  à  Saloni- 
que,  dans  un  voyage  qu'il  fit,  vers  l'an  1735,  c^ans  'a  naule 
Egypte,  y  vit  plufieurs  clefs  de  voûte  dont  les  omemens, 
qui  forment  des  efpèces  de  cartouches,  font  encore  peints  & 
dorés,  avec  autant  d'éclat  que  s'ils  fôrtoient  de  la  main  de 
l'ouvrier.  Thévenot  &  Granger  parlent  avec  admiration  de 
ces  mânes  ornemens,  dont  la  fraîcheur  fê  confèrve  depuis 
tant  de  ficelés.  Nous  connoiflbns  encore  cinq  autres  mor- 
ceaux de  l'ancienne  peinture  Egyptienne;  les  voici:  quelques 
peintures  à  Madfourné,  dans  un  temple  que  les  Arabes  ap-  M<vty.r  e\ 
pcllent  Birbé  :  celles  qui  font  dans  les  tombeaux  des  rois  de    U.  P  7J. 
Thèbes:  un  plafond  à  AfTena,  autrefois  Syené,  un  plafond  à    tJ.P.  +t. 
Dandera:  un  fphinx  colotfûl  &  renverfe  dans  le  lieu  qui  paflè    Uf.  Unh«{. 
aujourd'hui  pour  avoir  été  Héliopolis;  la  peinture  dont  il  UUp  )î9' 
«oit  couvert  y  paraît  encore,  félon  l'auteur  de  i'hifbire  gêné-   L  '"'c-  *• 
nie  de  Chypre.  Voilà  les  fêuls  ouvrages  de  peinture  qui  nous  t2?*' 
reftent  des  Egyptiens,  du  moins  qui  nous  /oient  connus. 

On  nous  a  donné  fi  peu  de  détail  fur  toutes  ces  peintures, 
qu'elles  ne  peuvent  nous  inflruire  du  degré  de  goût  &  de 
connoiflànce  que  les  Egyptiens  avoient  dans  l'art  de  peindre. 
Mais  on  ne  peut  s'empêcher  d'être  frappé  de  l'invention  & 
de  l'ufâge  d'un  mordant,  capable  d'incorporer  une  couleur  fi 
intimement  dans  un  corps  folide,  qu'elle  11  a  fôufîert  aucune 
altération  après  tant  de  fièdes.  Il  eft  à  préfumer  que  ce  mor- 
dant, difficile  à  imaginer,  étoit  trop  fort  pour  être  employé 
fur  des  corps  moins  fôlides  que  la  pierre;  car  ce  qu'on  voit 
de  leurs  peintures  &  de  leurs  donires  fur  d'autres  corps,  ne 
montre  qu'une  méchanique  pareille  à  la  nôtre.  Il  faut  con- 
venir que  nous  fômmes  bien  éloignés  de  connoître  un  td 
fêcret ,  &  qu'il  fêroit  beau  de  le  retrouver. 

• 


140    Histoire  de  l'Académie  Royale 


RECHERCHES 

SUR 

LES  MIROIRS  DES  ANC  I  EN  S. 

LA  Nature  a  fourni  aux  hommes  les  premiers  miroirs.  Le 
cryftal  des  eaux  fêrvit  leur  amour  propre ,  5c  c'eft  fur 
cette  idée  qu'ils  ont  cherche  les  moyens  de  multiplier  leur 
image.  La  vanité  eft  bien  ancienne;  M.  Ménard  a  fuivi  lûr 
ce  point  Tes  diverfes  opérations. 

Les  premiers  miroirs  artificiels  furent  de  métal.  Cicéron 
DrNat.Deor.  en  attribue  l'invention  au  premier  Efculape.  Une  preuve  bien 
lmtn*S7.  pjus  i,ÎConteftable  de  leur  antiquité,  c'eft  l'endroit  de  l'Exode 
C.  xxxviu,  où  il  eft  dit  qu'on  fondit  les  miroirs  des  femmes  qui  fërvoient 
*  s-  à  l'entrée  du  tabernacle,  &  qu'on  en  fit  un  baiîin  d'airain 

avec  fa  bafè. 

Outre  l'airain ,  on  employa  l'étain  &  le  1er  bruni.  On  en 
fit  depuis  qui  étoient  mêlés  d'airain  &  d'étain  ;  ceux  qui  fê 

Pmi.Hift.Nat.  faifoient  à  Brindes  payèrent  long -temps  pour  les  meilleurs 

c,'f.XXIJI'  de  cette  dernière  efpèce:  mais  on  donna  enfuite  la  préférence 
à  ceux  qui  étoient  faits  d'argent,  &  ce  fut  Praxitèle,  différent 
du  célèbre  fculpteur  de  ce  nom ,  qui  les  inventa.  Il  étoit 
contemporain  de  Pompée  le  grand. 
(Mi.  dt  m.     Le  badinage  des  Poètes  &  la  gravité  des  Jurifconfuhes  fê 

1  "l  " x  ''À  r^,mM^nt  P°ur  donner  aux  miroirs  une  place  imj)ortante  dans 
la  toilette  des  dames.  Il  falloit  pourtant  qu'ils  n'en  futfè/rt  pas 
encore,  du  moins  en  Grèce,  une  pièce  auffi  eonfidérabie 

IL  L  xjv.  du  temps  d'Homère ,  puifque  ce  poète  n'eu  parle  pas  dans 
l'admirable  defeription  qu'il  fait  de  la  toilette  de  Junon,  où 
iJ  a  pris  plaifir  à  rafîèmbler  tout  ce  qui  contribuoit  à  la 
parure  la  plus  recherchée. 

Le  luxe  ne  négligea  pas  d'embellir  les  miroirs.  II  y  pro- 
digua l'or,  l'argent,  les  pierreries,  &  en  fit  des  bijoux  d'un 

l  tlt'Xf'  Pri**  Scnèque  dit  qu'on  en  voyoit  dont  la  valeur 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  141 
furpaflbit  ia  dot  que  le  Sénat  avoit  afîîgnée  des  deniers  publics 
à  la  fille  de  Cn.  Scipion.  Cette  dot  fut  de  onze  mille  as;  ce  £  A1a* 
qui,  lêlon  l'évaluation  la  plus  commune,  revient  à  cinq  cens  Vhrm.Tvtt, 
cinquante  livres  de  notre  monnoie.  On  ornoit  de  miroirs  cpj)  XXXYI 
les  murs  des  appartemens;  on  en  incruftoit  les  plats  ou  les  e.*V. 
Mîns  dans  lelquels  on  lêrvoit  les  viandes  fur  la  table,  6c  *V/»/Vafc, 
qu'on  appeloit  pour  cette  raifon  fpeàllatœ  patina;  on  en  re- 
vêtoh  les  tafles  &  les  gobelets,  qui  multiplioient  aînlî  l'image 
tics  convives,  ce  que  Pline  appelle  populus  ïnmgimim.  PLl.xxxnt, 

Sans  nous  arrêter  aux  miroirs  ardens,  qui  ne  /ont  pas  de  '  9 
noire  fujet,  pal  ions  à  la  forme  des  anciens  miroirs.  Il  paroi t 
quelle  étoit  ronde  ou  ovale.  Vitmve  dit  que  les  murs  des  Lvii.c.j. 
chambres  étoient  ornés  de  miroirs  &  d'abaques;  ce  qui  failôit 
un  mélange  alternatif  de  figures  rondes  &  de  figures  quar- 
rces.  Ce  qui  nous  refte  de  miroirs  anciens  prouve  la  même 
cholê.  En  1  647  on  découvrit  à  Nimègue  un  tombeau  où  Famm».  Lit». 
fe  trouva,  entre  autres  ma  bles ,  un  miroir  d'acier  ou  de  fer  fy^jZ^ 
pur,  de  forme  orbiculaire,  dont  le  diamètre  étoit  de  cinq 
pouces  romains.  1-e  revers  en  étoit  concave  &  couvert  de 
feuilles  d'argent,  avec  quelques  ornemens. 

Il  ne  faut  cependant  pas  s'y  laiflèr  tromper  :  la  fabrication 
des  miroirs  de  métal  n'efî  pas  inconnue  à  nos  artifles.  Il  m'en 
eft  tombé  un  de  cette  forte  entre  les  mains ,  dit  M.  Ménard  : 
il  eft  d'un  métal  de  compofition  qui  approche  de  celui  dont 
les  anciens  fai (oient  ufage.  La  forme  en  efl  quarrée,  &.  porte 
en  cela  le  caractère  du  moderne.  Il  a  deu.v  pouces  de  hauteur, 
&  autant  de  largeur. 

Le  métal  fût  long- temps  la  feule  matière  employée  pour 
les  miroirs.  Il  eft  pourtant  incontefhible  que  le  verre  a  été 
connu  dans  les  temps  les  plus  reculés.  Le  halârd  fit  découvrir 
cette  admirable  matière  environ  mille  ans  avant  l'époque  chré- 
tienne. Pline  dit  que  des  marchands  de  nitre,  qui  traversent  L-  ****** 
h  Phénicie,  s'étant  arrêtés  fur  les  bords  du  fleuve  Bélus,  &  ' 
ayant  voulu  faire  cuire  leurs  viandes,  mirent,  au  défaut  de 
pierres,  des  morceaux  de  nitre  pour  fbûtenir  leur  valê;  & 
que  ce  nitre,  mêlé  avec  le  fable,  ayant  été  embraie  par  le 

ç>     •  •  • 

a  Jlj 


r42    Histoire  de  l'Académie  Royale 

feu,  fc  fondit  6c  forma  une  liqueur  claire  &  tranlparente  qui 

fê  figea,  6c  donna  la  première  idée  de  la  façon  du  verre. 

11  cil  d'autant  plus  étonnant  que  les  anciens  n'aient  pas 
connu  l'art  de  rendre  le  verre  propre  à  confarver  la  repre- 
fèntation  des  objets,  en  appliquant  ietain  derrière  les  glaces» 
que  les  progrès  de  la  découverte  du  verre  furent  chez  eux 
poufîl's  lort  loin.  Quels  beaux  ouvrages  ne  fit-on  pas  avec 
cette  matière!  Quelle  magnificence  que  celle  du  théâtre  de 
M.  Scaurus ,  dont  ie  (ëcond  étage  étoit  entièrement  incrufté 
de  verre!  Quoi  de  plus  fuperbe,  lèlon  le  récit  de  S.<  Clé- 
Rtcognh.l.vu.  ment  d'Alexandrie,  que  ces  colonnes  de  verre  d'une  grandeur 
6c  d'une  grofièur  extraordinaire,  qui  ornoient  le  temple  de 
i'ile  d'Aradus! 

Il  n'eft  pas  moins  fuqirenant  que  les  anciens  connoilîânt 
ru.xxxvi.  j'u^ge  du  crylbl,  plus  propre  encore  que  le  verre  à  être  em- 
ployé dans  la  fabrication  des  miroirs,  ils  ne  s'en  /oient  pas 
ièrvis  pour  cet  objet. 

Nous  ignorons  ie  temps  où  les  anciens  commencèrent  à 
ft  UU.  fàire  des  miroirs  de  verre.  Nous  (avons  feulement  que  ce  fut 
des  verreries  de  Sidon,  que  (ortirent  les  premiers  miroirs  de 
cette  matière.  On  y  travaîlloit  très -bien  le  verre,  &  on  en 
lai  (oit  de  tics-  beaux  ouvrages,  qu'on  polifïôit  au  tour,  avec 
des  figures  &  des  omemens  de  plat  &  de  relief,  comme  on 
aurait  pû  faire  fur  des  vafes  d'or  6c  d'argent. 

Les  anciens  avoient  bien  connu  une  forte  de  miroir,  qui 
ibil  étoit  d'un  verre  que  Pline  appelle  vitnm  Objidumum,<\\i  nom 
d'Obfidius,  qui  l'avoit  découvert  en  Ethiopie.  Mais  on  ne 
peut  lui  donner  qu'improprement  ie  nom  de  verre.  La  matière 
qu'on  y*  employait  étoit  noire  comme  le  jayet,  &  ne  rendoit 
que  des  repréfentations  fort  imparfaites. 

Il  oe  faut  pas  confondre  les  miroirs  des  anciens  avec  la 
pierre  fpécuïaire.  Cette  pierre  étoit  d'une  nature  toute  diffé- 
rente, 6c  employée  à  un  tout  autre  ufàge.  On  ne  fui  donnoit 
te  nom  de  /pendons  qu'à  caufè  de  (à  tranfparence.  C'étoit  une 
forte  de  pierre  blanche  &  tranlparente ,  qni  k  coupoi t  par 
feuilles ,  mais  qui  ne  réiïttoit  point  aa  feu.  Ceci  doit  1»  faire 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  143 
diftinguer  du  talc,  qui  a  bien  ia  blancheur  &  la  tranfparence, 
mais  qui  réfifte  à  ia  violence  des  flammes. 

On  doit  rapporter  au  temps  de  Sénèque  l'origine  de  lu/âge 
des  pierres  fpéculaires;  fon  témoignage  y  eft  formel.  Les  Ro- 
mains s'en  fervoient  à  garnir  leurs  fenêtres,  comme  nous  nous  Er;ji.  xc. 
Ibvons  du  verre;  fur- tout  dans  les  lâles  à  manger  pendant 
l'hiver,  pour  le  garantir  des  pluies  &  des  orages  de  la  faifon.  Mm.  /.  vm. 
Ils  s'en  fervoient  auffi  pour  les  litières  des  Dames,  comme 
nous  mettons  des  glaces  à  nos  caroflês;  pour  les  ruches,  afin    W*.  t.  u, 
de  pouvoir  y  conlidérer  l'ingénieux  travail  des  abeilles.  L'u-  ' 
ûge  des  pierres  fpéculaires  étoit  fi  général,  qu'il  y  avoit  des 
ouvriers  dont  la  profeïïion  navoit  d'autre  objet  que  celui 
de  les  travailler,  &  de  les  mettre  en  place.  On  les  appeloit 
Spéculant. 

Outre  la  pierre  appelée  /péculaire,  les  anciens  en  connoif  PU.xxxvk 
ibîent  une  autre  appelée  phengitès,  qui  ne  cédoit  pas  à  la  c'  **' 
première  en  tranfparcnce.  On  la  tiroit  de  Cappadoce.  Elle  /.jn^V.ff 
étoit  blanche  &  avoit  la  dureté  du  marbre.  L'ufee  en  com- 
menca  au  temps  de  Néron.  11  s'en  /èrvit  pour  conftruire  le 
tempîe  de  la  Fortune,  renfermé  dans  l'enceinte  immenlê  de 
ce  riche  palais  qu'il  appela  la  mailôn  d'or.. Ces  pierres  répaiv 
doient  une  lumière  éclatante  clans  l'intérieur  du  temple;  il  îèm- 
bloit,  félon  l'expreiîion  de  Pline,  que  le  jour  y  étoit  pluflôt 
renfermé  qu'introduit  :  tanquam  inchifâ  luce,  non  tranfiniffa. 

Nous  n'avons  pas  de  preuve  que  ia  pierre  /péculaire  ait 
été  employée  pour  les  miroirs.  Mais  l'hiftoire  nous  apprend  Sm.  k  Dmit. 
que  Domitien,  dévoré  d'inquiétudes  &  agité  de  frayeurs, 
avoit  fait  garnir  de  carreaux*  de  pierre  phengite  tous  les  murs 
de  (es  portiques,  pour  apercevoir,  loi/qu'il  s'y  promenoit, 
tout  ce  qui  le  fiiiôit  derrière  lui ,  &  fe  prémunir  contre  les 
dangers  dont  iâ  vie  étoit  menacée. 


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144    Histoire  de  l'Académie  Royale 

SUR    LA  FEERIE 
DES  ANCIENS, 
COMPARE'E  A  CELLE  DES  MODERNES. 

Dans  ie  Mémoire  que  M.  le  comte  de  Caylus  a  donné 
fur  les  Fabliaux,  il  avoit  dit  qu'on  retrouve  dans  l'an- 
tiquité julqu'aux  contes  dont  les  mères  6c  les  nourrices  amu- 
fènt  ou  épouvantent  les  enfâns;  qu'on  y  voit  aufli  la  Féerie 
traitée  comme  dans  nos  anciens  romans  de  Chevalerie.  II 
s'efl  propofc  d'éclaircir  à  part  ces  deux  points ,  &  de  mon- 
trer dans  les  auteurs  anciens  l'origine  de  ces  deux  elpèces 
de  chimères. 

Platon ,  au  commencement  du  premier  livre  de  la  répu- 
blique, fait  dire  par  Céphale  vieillard  vénérable,  qu'aux 
approches  de  la  mort ,  on  eft  faifi  de  crainte  6c  d'inquiétude 
fur  des  choies  auxquelles  on  ne  penfè  point  dans  la  force  de 
l'âge;  qu'on  fe  rappelle  alors  Tes  crimes,  Tes  injuflices,  &  que 
celui  qui  a  des  remords  fe  réveille  fouvent  en  furfaut  6c  avec 
effroi ,  comme  les  enfâns.  Ce  réveil  plein  d'horreur  que  Platon 
attribue  ici  aux  ewuns ,  paroît  ne  pouvoir  être  caufé  que  par 
les  contes  qu'on  leur  avoit  fait  le  jour ,  pour  les  rendre  dociles, 
en  les  intimidant. 

Le  mot  Mop/xù  lignifie  une  femme  monftrueufê  dont  le 
nom  (eu!  faifoit  peur  aux  enfâns. 

Théocrite,  dans  fâ  quinzième  idylle,  introduit  deux  femmes 
qui  conviennent  d'aller  voir  la  fcte  d'Adonis,  qu'Arfmoé 
femme  de  Ptolémée  Philadelphie  célébroit  dans  la  ville  d'Ale- 
xandrie. L'une  de  ces  deux  femmes  dit  en  fouriant  à  fon  petit 
enfant ,  Je  ne  te  mènerai  pas  avec  moi  ;  il  y  a  là  celte  grande 
femme  qui  mange  les  cnfans  ;  il  y  a  des  chevaux  qui  mordent. 

Les  Lamies  font  un  grand  rôle  dans  l'hifbire  poétique: 
elles  étoient  très-avides  de  chair  humaine,  fur -tout  de  celle 
des  cnfans,  qu'elles  déroboient  dans  les  bras  de  leurs  mères 

pour 


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t>F.s  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  145 
pour  les  dévorer,  &  qu'on  retiroit  quelquefois  de  leur  venue 
encore  vivans. 

Il  n'eft  pas  befoin  de  s'arrêter  à  parler  des  Lémures  ni 
d'Empufa;  ce  monftrè  eft  décrit  par  Arirtophane  dans  la 
iixième  fcène  du  premier  acte  des  Grenouilles.  C'étoit  des 
phaniômes ,  &  ce  que  nous  appelons  des  Revenans. 

Panons  à  la  Féerie.  Nos  anciens  romans  nous  en  fournit 
fent  des  idées  qui  ont  leur  fource  dans  l'antiquité.  Les  auteurs 
de  ces  ouvrages  ont  connu  ceux  d'Homère:  tous  ont  été  prin- 
cipalement frappés  de  la  valeur  d'Achille;  leurs  héros  ne  font 
que  braves  comme  lui*,  &  il  feroit  aile  d'en  citer  des  exemples. , 
Il  eft  vrai  que  dans  la  conflruclion  de  leurs  poèmes,  ils  n'dnt 
guère  profité  des  leçons  qu'ils  pouvoient  puilèr  dans  celui  du 
poète  Grec:  peut-être  en  ont-ils  entrevu  une  partie;  mais  ifs 
ont  manqué  de  goût  &  de  dilcernement  pour  bien  imiter, 
&  de  l'étendue  d'efprit  néceflàire  pour  conftruire  un  tout  lié 
dans  les  parties  qui  le  comptent.  A  cet  égard  ils  ont  été 
iêmblables  aux  premiers  peintres,  qui  ont  peint  long -temps 
une  tête  &  un  portrait,  avant  que  de  s'expofêr  à  rendre  un 
Intiment  &  une  aélion  compofée.  Comme  les  forces  du 
corps  fonf  une  impreflîon  plus  fenfible ,  plus  prompte  &. 
fur-tout  plus  facile  à  rendre  que  les  détails  &  les  oppolîtions 
de  l'efprit  &  du  fenliment,  nos  vieux  auteurs  n'ont  penfé  qu'à- 
les  exprimer.  En  regardant  nos  premiers  romanciers  fous  ce 
point  de  vue,  examinons  l'ufàge  qu'ils  ont  fût  de  la  Féerie, 
alors  les  citations  des  auteurs  anciens ,  qui  leur  en  ont  fourni 
l'idée,  (ê  placeront  de  fuite  dans  notre  efprit. 

Un  des  plus  anciens  de  nos  romans  eft  Triflan.  Son  cor 
d'yvoire  &  Ion  enchantement  a  été  travefti  dans  la  fuite  en 
court  mante/,  &  depuis  il  a  fourni  la  matière  du  conte  de 
la  coupe  enchantée.  C'eft  un  emploi  très-marquée  d'un  pouvoir 
fumaturel,  qui  n'eft  autre  cholè  que  la  Féerie. 

Le  roman  de  Merlin  eft  encore  un  des  plus  anciens, 
puifque  Geoffroi  de  Monmouth  en  parle ,  &  rapporte  les 
prophéties.  Tout  y  eft  rempli  de  Féerie  &  de  Fées,  toujours 
écrites  par  ph ,  la  phee  du  Lac,  hphée  Morguain.  On  y  voit 
Hift.  Tome  XXI IL  T 


i+6    Histoire  de  l'Académie  Royale 
diverfes  métamorpholès  de  Merlin,  l'anneau  enchanté  donné 
à  Orphine,  plufieurs  autres  anneaux  de  différentes  vertus,  &. 
fur- tout  l'enchantement  que,  par  un  motif  d'amour  délicat, 
Viviane,  amie  de  Merlin,  lui  fah  éprouver  à  lui-même. 

Les  Fées  ont  gagné  notre  Europe,  tandis  que  les  Génies 
fe  font  emparés  de  l'Orient.  Le  peu  de  commerce  que  les 
femmes  ont  eu  de  tout  temps  dans  la  lôciété  des  Orientaux, 
a  produit  cette  différence. 

Sans  aller  chercher  d'autres  exemples  que  tous  nos  anciens 
romans  pourraient  fournir,  mettons  en  parallèle  quelques 
paflàges  choifis,  dans  le  grand  nombre  de  ceux  que  nous 
donne  l'antiquité  grecque. 

Au  quatrième  livre  d'Hérodote  on  lit  l'aventure  d'Her- 
cule avec  un  raonftre,  moitié  fille  &  moitié  forpent,  appelé 
Echidna. 

Les  enchantemens  de  Circé,  dans  l'OdyfTée,  font  tout-à- 
fait  lêmblables  à  ceux  de  nos  romans. 

Médée,  dans  Euripide,  après  avoir  égorgé  les  enfâns, 
s'envole  fur  un  char  attelé  de  dragons  :  c'elt  un  artifice  de 
Féerie  fouvent  imité. 

Minerve,  dans  l'Ajax  de  Sophocle,  ouvre  la  pièce  avec 
Ulyflè  qu'elle  protège;  elle  le  ralfure  contre  la  crainte  qu'il 
a  de  la  fureur  d'Ajax  :  c'eft  une  Fée  bien-fâilânte.  Elle  elt  la 
même  à  l'égard  d'Ulyfle  dans  Homère;  elle  change  la  forme 
de  fon  vilâge,  la  couleur  &  l'arrangement  de  là  chevelure: 
elle  écarte  le  nuage  qui  couvroit  les  yeux  de  Diomède,  pour 
lui  faire  connoître  les  Dieux,  &  lui  permet  de  combattre 
Mars  &  Vénus. 

Vénus  &  les  autres  Déenes  apparoiflênt  fouvent ,  dans  Ho-  • 
mère,  fous  des  formes  humaines,  foit  qu'elles  veuillent  faire 
du  bien  ou  du  mal.  Ce  font  des  Fées  bien  ou  mal-fâilântes. 

Les  Sirènes  &  leurs  rochers  pourraient  mériter  un  article, 
ainfi  que  le  bélier  à  la  toifon  d'or,  fur  lequel  Phryxus  traveriâ 
la  mer  noire;  mais  fur-tout  le  cheval  ailé  de  Bellérophon,  à 
caulê  des  vertus  accordées  à  plufieurs  chevaux  de  nos  Che- 
valiers, &  de  bs  Cavalkros  aidantes, 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  147 
Ce  font- là  ies  originaux  qui  ont  fait  éclorre  tant  de  chi- 
mères dans  ie  cerveau  de  nos  premiers  romanciers  ;  &  fur 
ceux-ci,  qui  n'etoient  que  des  copies,  ie  font  formés  les 
romanciers  plus  modernes ,  tels  que  les  auteurs  des  Amadis, 
&  lAriofle  lui-même,  qui  alîurément  n'a  pas  eu  en  vue 
Homère  &  Virgile ,  autant  que  le  voudrait  faire  croire  (on 
commentateur  Jérôme  Rufcelli.  C'étoit  un  homme  aimable 
&  de  bonne  compagnie,  qui  ùïCoh  ufage  de  tout,  5c  qui 
pille  impunément  nos  anciens  romanciers,  dont  il  parle  avec 
doge. 

11  y  a  eu  une  communication-  non  interrompue  entre  les 
auteurs  anciens  &  les  nôtres.  On  ne  peut  douter  que  les 
Lettres  anciennes  n'aient  été  euhivées  dans  tes  Gaules  pendant 
les  huit  premiers  fiècies  de  l'E^Uè.  Les  fàmeufe  écoles  de 
Marléilie,  cFAutun,  de  Bordeaux,  &c.  en  iont  la  preuve 
pour  les  quatre  premiers.  Nous  avons  encore  les  écrits  de 
pblieurs  favans  Gaulois  de  ce  temps- là.  Sidonius  Apoliinaris 
a  écrit  dans  ie  cinquième  fiècle:  Grégoire  de  Tours,  S.»  Remir 
Alcimus  Avitus,  &  plufieurs  autres  dans  le  fixième;  dans  le 
féptième  5c  le  huitième  on  voit  des  écoles  s'établir  en  France 
&  en  Angleterre,  où  on  enfeignoit  les  Lettres  humaines. 
Peut-être  ne  trouveroit-on  pas,  dans  le  même  temps,  un  auflî 
grand  nombre  de  Savans  dans  la  Grèce  même.  Chariemagne 
fe  plaignoit  de  la  rareté  des  Savans;  ils  exiftoient  donc.  Il 
trouva  fans  peine  les  trois  Givans  hommes  Alcuin,  Théodulfe 
5c  Léidrade,  auxquels  il  cônfct  (on  in#ruc~tion  particulière, 
&  l'établilîèment  des  Lettres  dans  fbn  Empire.  Ces  grands 
perlônnages,  fur-tout  le  premier,  conwoiflbient  les  meilleurs 
auteurs  de  l'antiquité  ;  ils  n'en  parlent  point  comme  d'une 
découverte  nouvelle  ;  ils  les  (âvent ,  ils  les  citent  ;  ils  les 
avoient  lus  en  Angleterre;  5c  il  fera  toujours  à  préfumer 
que  ce  qui  étoit  m  de  ce  côté  de  la  mer,  n'étoit  pas  ignoré 
de  celui-ci.  Si  la  connoilîânce  de  l'antiquité  s'elt  plus  long- 
temps conlêrvée  dans  l'empire  d'Orient ,  nous  voyons  que 
le  commerce,  tout  languilTant  qu'il  étoit,  n'a  jamais  été  tota- 
lement interrompu  de  ce  pys  au  nôtre.  Les  empereurs 


148  Histoire  de  l'Académie  Royale 
d'Orient  Soient  obligés  d'entretenir  correfpondance  avec  les 
Princes  d'Occident  ;  ils  leur  ènvoyoient  de  fréquentes  ambof- 
fades ,  parce  qu'ils  avoient  (ôuvent  des  démêlés  uir  ce  qui  leur 
refloit  de  pollêflions  en  Italie.  Ce  n'eft  pas  tout  :  nous  avons 
aujourd'hui  ces  auteurs  anciens  qui  ont  franchi  ces  temps 
barbares  ;  il  nous  en  relie  plufieurs  copies.  Il  eft  vrai  qu'elles 
n'ont  été  faites  par  des  Moines,  qu'après  f époque  de  Charle- 
magne;  mais  ces  copies  indiquent  une  variété  qui  prouve 
qu'elles  ont  été  faites  fur  des  originaux  diflcrens. 

Cette  communication  ne  iubfifta  à  la  vérité  que  pour  un 
très -petit  nombre  de  periônnes;  mais  c'en  étoit  aflèz  pour 
répandre  &  pour  perpétuer  des  idées  aufli  informes  que  nous 
les  voyons  dans  les  ouvrages  de  nos  anciens  romanciers. 
Depuis  Charlemagne  jufqu  a  nous ,  la  communication  eft 
fufîilâmment  établie.  Ainli  depuis  les  anciens  auteurs  de  la 
Grèce  julqu'à  nos  premiers  romans,  s'étend  une  chaîne  plus 
ou  moins  lèrrée,  mais  qui  n'eft  jamais  interrompue  ;  &  les 
idées  des  premiers,  altérées  à  la  vérité  &  abâtardies,  font 
pourtant  parvenues  jufqu'aux  derniers. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  149 


SUR 

LE  PASSAGE  DE  TITE-LIVE 

Qui  donne  l'origine  des  jeux  Scéniques  à  Rome, 

TITE-Live,  au  fécond  chapitre  de  (on  fêptième  livre, 
raconte  l'étabiifîèment  des  jeux  Scéniques  à  Rome.  Mais 
fon  récit  renferme  des  difficultés  qui  ont  partage  les  Critiquer 
M.  Tercier  s'elt  propole  de  les  éclaircir  par  de  nouvelles 
réflexions. 

Les  Romains,  julqu'au  temps  où  parle  Tite-Live,  n'a- 
voient  encore  eu  d'autres  divertiflemens  que  les  jeux  du 
Cirque..  Affligés  de  la  pefte,  ils  ont  recours  à  toutes  les 
cérémonies  que  la  faperlîition  payenne  avoit  imaginées.  Ils 
apprennent  que  les  Tofcans,  leurs  voifins,  rendoient  aux 
Dieux  une  efpèce  de  culte  ignoré  encore  à  Rome;  c'étoit 
celui  de  la  danlë  :  ils  font  donc  venir  d'Etrurie  quelques 
danfêurs ,  &  leur  drenent  un  théâtre.  Mais  quelles  étoient  les 
danlês  que  ces  Tofcans  exécutèrent?  c'eft  ce  qui  paraît  nette- 
ment expliqué  par  ces  termes  de  l'auteur:  Sine  carminé  11JI0, 
fine  imitandorttm  carminum  aân. 

M.  l'abbé  du  Bos ,  cherchant  à  appuyer  fon  opinion  nou- 
velle lûr  la  déclamation  partagée,  prétend  que  le  fêns  de  ces 
mots  eft  que  ces  Tofcans  récitoient  des  vers  qui  n'avoient 
encore  aucune  déclamation  compose,  à  laquelle  ils  fuflènt 
obligés  daflujétir  leur  action;  &  il  veut  que  camien  fignifle 
ce  que  les  Grecs  appeloient  mélodie  tragique.  Mais  comment 
concilier  cette  explication  avec  tous  les  pafîàges  des  anciens, 
qui  lônt  en  fi  grand  nombre  qu'il  n'eft  pas  befoin  d'en  citer 
aucun ,  &  qui  montrent  évidemment  que  carmen  fignifle  un 
poëme,  ou  le  fujet  d'un  poème,  ou  des  enchantemeus  ma- 
giques ,  ou  des  formules  conçues  en  des  termes  précis  & 
confacrés  ï 

Ainil  ces  paroles  de  Tite-Live,  fine  carminé  ullo,  fine 

rn  ••• 

Tuj 


i$o  Histoire  de  l'Académie  Royale 
imitandorum  carnùnum  aûu ,  le  rendent  naturellement  par  celles- 
ci;  fans  aucun  poème,  m  aucuns  gefles  qui  imitaient  une  afiion 
Mm.  Acd.  Jtiivie:  &  c'ell  le  ièns  que  leur  donne  auflî  M.  Duclos,  dans 
xvu.  page  Mémoire  for  les  jeux  fcéniques  des  Romains.  Ces  joueurs, 
ditTite-Live,  fans  réciter  aucun  vers  &  fins  aucune  imitation 
faite  par  des  diicours,  dan/oient  au  ion  de  la  flûte,  &c. 
Lorsqu'aux  mots  imitatubrum  carnùnum  Tite  -  Live  ajoûte  le 
mot  aâu,  il  entend  certainement  une  imitation  faite  par  les 
geftes,  &  non  par  les  diicours.  Tout  ce  pafîàge  ne  peut 
s'expliquer  d'un  ipcclacle  dans  lequel  on  récitât  de  mémoire 
des  vers,  ou  un  diicours  lûivi.  Tite- Live  dit,  dès  le  com- 
mencement ,  que  jufqu  a  ce  temps  les  Romains,  peuple  guer- 
rier, navoient  eu  pour  amufèment  public  que  les  jeux  du 
cirque.  On  voit  enfuite,  par  Ion  récit,  que  lorique  la  jeuneflè 
de  Rome  eut  pris  goût  au  Ipectacle  introduit  par  les  hiltrions 
Tofcans,  elle  joignit  à  leurs  dames  des  plailanteries  in-promptu,. 
&  qu'enfin  Livius  Andronicus  anujélit  ces  plailanteries  & 
ces  farces  à  des  règles,  &  compolà  des  pièces  fui  vies.  Les 
danfeurs  Tofcans  dont  il  s'agit  dansèrent  donc  ou  ce  qu'on 
appelle  des  entrées,  ou  des  pas  de  deux,  ou  même  des  branles, 
ou  des  contre  -  dames ,  (èmblables  aux  Allemandes  ou  aux 
contre- dardes  Angloifes,  ou  aux  danlès  des  Poionois,  qu'on 
nomme  mafoures.  Le  fujet  de  ces  danlês  n'dt  point  railônné, 
&  ceux  qui  les  exécutent  ne  le  propolênt  rien  à  imiter.  Il 
en  eft  de  même  des  dan  (es  qui  font  ce  qu'on  appeiie  les 
divertiflèmens  dans  les  opéra ,  &  qui  ne  font  pas  lices  avec 
le  fujet  du  poème. 

Pourlùivons  le  récit  de  Tite- Live.  Lorfque  la  pelle  eut 
cefTé,  &  que  la  ville  eut  recommencé  à  jouir  du  calme  & 
de  la  tranquillité ,  la  jeunelfè  de  Rome  imita  ce  qu'elle  avait 
vû  faire  à  ces  danfeurs  Tolcans.  Mais  comme  ce  netoit  que 
pour  fe  divertir,  &  non  pour  s'acquitter  d'un  devoir  de  reli- 
gion ,  die  le  donna  plus  de  liberté.  A  la  danfe  die  ajouta  des 
plaifanteries  &  des  railleries ,  qui  animoient  encore  plus  les 
danlèurs,  &  mettoient  dans  cet  exercice  une  variété  qui  le 
rendoit  encore  plus  agréable.  Le  pkuTir  que  les  honnêtes  gens 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  151 
de  Rome  prirent  à  cette  nouveauté,  engagea  quelques  Ro- 
mains à  en  faire  une  profefïion  &  à  s'y  attacher.  Les  arts 
qui  font  inventés  pour  i'amufement  le  perfectionnent  prom in- 
ternent. Ces  nouvelles  troupes  de  danfeurs  fupprimèrent  ies 
vers  groûiers,  femblables  aux  Fefcennins,  mêlés  à  la  danfè 
<les  jeunes  Romains  ,  qui  avaient  les  premiers  imhé  ies 
Toicans  :  ils  •Tubilituèrent  à  ces  vers  un  fujet  fuivi ,  dont  la 
déclamation  étoit  foûtenue  du  fon  de  la  flûte,  fur  laquelle  ils 
régloient  tous  leurs  mouvemens.  Ceft  ce  que  The-Live 
entend  par  impletas  ntodis  Jaturas.  Le  mot  farce  explique 
parfaitement  celui  de  /attira,  nom  que  les  auteurs  Latins 
donnoient  à  ce  divertîtfèment.  Ce  que  M.  Dacier  dit  fur  ce 
(ujçl^ns  fon  dilcours  fur  la  fatyre,  ne  iaitfè  rien  à  délirer. 
Le  Creicimheni  en  donne  une  idée,  en  parlant  des  farces  HifkriaAcfo 
Italiennes  du  xv.e  5c  du  xvi.e  ficelé:  Ndîe  auali ,  dit- il,  r°efSa  "fa** 
quarto  al  tuateriale  non  v'era  diflinitone  di  favola ,  percwdie 
ora  erano  tut  te  tragiche,  ora  tutte  corniche ,  ara  d'ambedue  i 
carattert  mefcolati  infieme,  e  v'rft  accoyavano  Dckadi  e  Prin- 
àpï  e  privait  e  villani  e  buffoui  e  ogni  altra  ra^a  di  gente  e 
gentaglia  fetria  riguardo  alguno. 

Livius  Andronicus,  homme  de  génie,  lêntit  qu'on  pouvoit 
lirer  parti  d'un  fpectacle  auffi  informe.  Les  ufâges  des  anciens 
'fe  retrouvent  en  grande  partie  dans  les  nôtres.  On  ûit  que 
prefque  toutes  ies  pièces  Italiennes  ne  (ont  que  des  farces  : 
les  acteurs  ont  derrière  la  coulifiê  un  carton  nommé  fcenarïo, 
qui  ne  contient  qu'un  mot  de  ce  qu'ils  doivent  dire  ou  faire; 
c'en  à  eux  à  lûivre  de  génie  ce  que  ce  carton  indique.  Livius 
Andronicus  fupprima  donc  ce  qu'on  appelle  le  canevas ,  & 
donna  à  les  acteurs  une  pièce  écrite,  qu'ils  apprenoient  &  réci- 
toient  de  mémoire.  On  voit,  par  le  peu  de  vers  qui  nous 
reftent  de  les  tragédies,  qu'il  en  avoit  pris  les  fûjets  dans 
fhiftoire  Grecque.  Argumento  fabidam  ferere ,  fjgnifie  com- 
polér  une  pièce  régulière,  &  qui  avoit  un  fûjet  fuivi.  Argu- 
mentant eft  le  fù jet ,  le  fond  de  la  pièce;  fabula  eft  toute  la 
compofition  du  poème,  l'intrigue,  les  mœurs,  les  lèntimens. 
The-Live  dit  que  Livius  Andronicus  jouoit  dans  jfes 


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1 5 2.    Histoire  de  l'Académie  Royale 
pièces  ;  ce  que  fâifoient  alors  tous  les  auteurs.  On  trouve  cet 
ulâge  dans  prelque  tous  les  théâtres,  lors  de  leur  établiflê- 
ment.  Nos  anciens  Troubadours  reprtTentoient  dans  les  pièces 
de  leur  compofition. 

Andronicus  avoit  mis  dans  une  de  lés  tragédies,  un  récit 
ou  un  monologue  frappant  :  le  peuple  le  lui  redemanda  plu- 
fieurs  fois.  Livius  s'enroua  à  force  de  le  répéter  ;  il  demanda 
permiflion  de  le  faire  réciter  pour  lui  par  un  efolave,  &  fê 
contenta  d'en  faire  les  geftes.  La  queflion  efl  de  lâvoir  où  il 
plaça  cet  efclave.  Tite- Live  dit,  ante  tibïànem,  devant  le 
joueur  de  flûte,  devant  la  fymphonie.  M.  Boindin,  dans  (à 
Diflèrtation  fur  les  théâtres  des  Romains  ,  nous  a  marqué 
préciicment  le  lieu  de  la  fymphonie:  elle  étoit,  chez  les 
Grecs  &  chez  les  Romains,  au  pied  du  théâtre,  dans  le  lieu 
appelé  \Jzzqt*.mm  ,  à  peu  près  où  efl  placée  la  nôtre.  Livius 
y  fit  donc  mettre  un  efclave ,  à  qui  il  avoit  fait  apprendre 
ce  monologue,  &  qui  le  récita,  étant  foûtenu  de  l'accompa- 
gnement de  la  flûte,  pendant  que  Livius,  attentif  à  le  fûivre, 
en  faifoient  les  gefles  fur  la  fcène.  Le  fpecTateur  fê  prétoit  à 
l'illufion.  Nous  avons  plufleurs  pièces  de  théâtre  où  quelques 
paflâges  de  fymphonie ,  tels  que  des  échos ,  des  ramages 
d'oifêaux  &  autres,  qui  devraient  être  exécutés  fur  le  théâtre, 
le  font  par  des  muficiens  de  l'orcheflre:  pour  peu  que  l'on 
foit  éloigné  du  théâtre,  on  croit  que  ce  que  l'on  entend  en 
vient.  On  dit  que  lors  du  facre  du  Roi,  prefque  tous  les 
acteurs  de  l'Opéra  étant  employés  aux  fêtes  qu'on  devoit 
donner  à  Villers-Cotterets  6c  à  Chantilly,  les  choeurs  qui 
paroiftbient  fur  le  théâtre  à  Paris,  n'étoient  compofes  que 
d'acteurs  poft  iches ,  qui  figuraient  fans  chanter  ;  pendant  que 
des  muficiens,  qui  ne  pouvoient  ou  ne  vouloient  pas  paraître 
en  public,  chantoient  dans  les  coulilïês.  La  flûte  ne  faifoit 
pas,  félon  les  apparences,  un  accompagnement  continu;  elle 
ne  donnoit  que  de  temps  en  temps  le  ton  pour  foûtenir  la 
voix,  qui  fins  ce  fècours  aurait  fùrement  baillé,  &  pour  ia 
relever  dans  les  endroits  où  il  falloit  rendre  le  rôle  avec  plus 
Quim.  i  m.  de  force.  Elle  faifoit  le  meme  effet  que  i  eiciave  à  qui  Caïus 

Gracchus 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres-  155 
Gracchus  avoit  ordonné  <Je  fe  tenir  derrière  lui  lorfqu'il 
haranguoit ,  6c  qui  lui  donnoit  le  ton  avec  un  flageolet. 

Cet  expédient ,  de  faire  réciter  fes  monologues  par  un 
délave,  repoiôit  les  acteurs  Romains,  qui  étoient  obligés,  par 
la  grandeur  du  théâtre,  de  forcer  leur  voix.  Quand  après  le 
monologue  un  iêcond  acteur  entrant  fur  le  théâtre  fiifoit  une 
nouvelle  (cène,  ils  pouvoient  lui  répondre,  &  dialoguer  fans 
perdre  haleine:  ceft  le  fois  de  la  phrafe  diverbia  voti  eorum 
retiâa. 

Ceft,  à  ce  qu'il  fêmbîe,  ce  qu'on  peut  dire  de  plus  fimpîe 
&  de  plus  vrai-fonblable  fur  cette  fàmeufe  qucÎHon  de  la 
déclamation  partagée,  qui  ne  pouvoit  certainement  avoir  lieu 
de  la  manière  que  M.  l'abbé  du  Bos  le  prétend.  En  (uppo* 
ùnt,  ainfi  qu'il  le  fait,  que  de  deux  acleurs  l'un  récitoit  les 
paroles  6c  l'autre  f  ai  fuit  les  geftes,  il  étoit  naturel  qu'il  en 
inférât  que  cette  déclamation  étoit  notée,  parce  qu'autrement 
il  n'auroit  pas  été  poiïîble  que  ces  deux  acleurs  fuflènt  tou- 
jours d'accord  entre  eux  6c  avec  l'accompagnement.  $i  quel- 
que chofe  paroît  favorifer  fôn  opinion ,  ceft  que  les  Latins, 
quand  ils  parlent  de  la  déclamation  du  théâtre,  emploient  les 
mots  cancre  6c  cantïcum.  On  en  conclud  que  canere  fignifle 
chanter,  dans  le  fois  précis  que  nous  donnons  à  ce  mot.  Il 
eft  facile  de  répondre  à  cette  objection.  Toutes  les  langues 
ont  le  défaut  d'avoir  quelques  mots  qui  fignihent  plufieurs  , 
choies  différentes;  canere  eft  de  ce  nombre:  il  veut  dire  éga- 
lement chanter  6c  réciter  ou  déclamer.  Canere,  dans  Virgile, 
ne  préiènte  pas  d'autre  idée  qu  oeiJW ,  dans  le  premier  vers  de 
l'Iliade:  il  n'y  eft  queftion  ni  de  chant,  ni  de  mélodie.  Il  en 
eft  de  même  des  langues  Orientales:  nejche'dé ',  en  Arabe,  fê 
dit  de  quelqu'un  qui  chante,  qui  récite,  qui  déclame. 

Un  paflige  de  Quintilkn  paroît  prouver  fâns  réplique,  que  L. 
la  déclamation  théâtrale  des  Romains  n'étoit  point  chantée. 
Ce  Rhéteur  traite  des  premières  leçons  qu'on  doit  donner» 
fur  la  prononciation  6c  fur  le  gefte,  aux  jeunes  gens  qui 
(ê  deftinent  à  parler  en  public.  Voici  fes  termes  :  Débet 
ftiam  docere  comadus  quomodo  narrandum,  aua  fit  micloritatt 
WJl.  Tome  XX 1 11.  Y 


ij4   Histoire  de  l'Acad£mie  Royale 

fuadendum,  qua  concitatione  confurgat  ira,  qui  flexus  deceat  mî- 
ferationem:  quod  ita  optimè  faciet ,  Jî  certos  ex  comœdiis  elegerit 
locos ,  &  ad  hoc  maxime  idoneos,  id  efl  aflionibus  ft miles,  /idem 
autem  non  ad  pronuntiandum  modo  utilijfimi ,  verum  ad  augen- 
dam  quoque  eloquentiam  maxime  accommodati  ernnt.  Si  les 
acleurs  Romains  euflènt  chante  leurs  rôles,  en  fuppolànt 
même  que  leur  chant  n'eût  eu  qu'une  modulation  limple, 
telle  que  celle  des  récitatifs  des  opéra  Italiens ,  quelle  utilité 
les  jeunes  orateurs  auroient-ils  pû  tirer  de  leurs  leçons î 

Si  les  pièces  de  théâtre,  perfectionnées  par  Livius,  perdi- 
rent du  côté  de  la  liberté  que  les  auteurs  îê  donnoient,  elles 
gagnèrent  du  côté  de  la  régularité.  Ce  Ipeélacle  devint  ainft 
fournis  aux  règles  de  l'art  :  iudus  in  artem  verterat.  C'eft  le 
ièns  du  mot  ars  en  cet  endroit  ;  il  ne  fignifie  pas  ici  métier, 
profefion.  Ces  pièces,  aflùjéties  aux  règles,  devinrent  trop 
ferieufes.  La  jeuneflë  Romaine  crut  devoir  les  faire  fuivre  de 
quelque  chofe  qui  effaçât  les  imprelTions  trilles  que  le  Ipecla- 
teur  auroit  emportées  du  théâtre:  en  un  mot,  après  ces  tra- 
gédies, on  jouoit  ce  que  nous  appelons  des  petites  pièces,  aux- 
quelles on  donnoit  le  nom  iïexodia,  parce  qu'elles  terminoient 
le  fpeclacie.  Le  fcholiafle  de  Juvcnal  le  dit  expreffément  : 
Exodiarius  in  fine  ludomm  intrabat ,  ut  quidquid  lacrymarum 
ac  triflitiœ  cœgijjent  ex  tragicis  affècliùus,  hujus  fpeâaculi  viftts 
détergent.  Les  fujets  de  ces  petites  pièces  étoient  tirés  des 
fables  Atellanes.  Comme  elles  n'étoient  reprélëntées  que  par 
des  jeunes  gens  d'honnêtes  familles,  qui  ne  vouloient  pas 
admettre  les  hiflrions  à  jouer  avec  eux ,  on  ne  les  mit  pas 
au  rang  de  ces  bateleurs  qui  nexerçoient  cette  profefTton 
que  pour  vivre;  on  ne  les  fit  point  lôrtir  de  leur  tribu  pour 
entrer  dans  une  inférieure  ;  on  les  reçut  dans  les  armées  ;  on 
ne  les  priva  d'aucun  des  droits  dont  ils  jouifîbient. 

Ce  fêroit  confondre  les  temps,  que  d'appliquer  à  ces  corn- 
meneemens  informes  du  théâtre  Romain,  ce  que  l'on  trouve 
dans  les  auteurs  fiir  les  talens  des  pantomimes.  C'eft  au  fiècle 
des  Empereurs  qu'il  fiut  rapporter  ce  que  les  hiftoriens  nous  en 

difent.  Les  ballets  de  la  comédie  Italienne  nous  en  donnent 

',  »... 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  155 
une  idée.  Plufieurs  adeurs  imitent,  par  des  gelles  régies,  fui- 
vis  &  afîbrtis,  une  action  compiète  que  le  fpeCtateur  com- 
prend par  le  fêeours  fêul  des  )eux.  Sous  Augufte,  Pylade 
&  Bathylle  excellèrent  en  ce  genre  :  leur  luccès  produifit 
une  foule  d'imitateurs.  C'eft  de  ce  temps  que  parlent  tous 
les  partages  cités  par  M.  l'abbé  du  Bos;  6c  en  les  examinant 
avec  attention,  on  ne  voit  rien  qui  établifîè  la  déclamation 
partagée.  La  profonde  connoillànce  de  l'antiquité  que  Lucien, 
dans  fon  traité  de  la  danfè,  demande  aux  danleurs,  ne  regarde 
que  les  pantomime?.  11  eft  certain  que  la  fymphonie  en  taifoit 
partie,  foii  parce  qu'un  fpeclacle  où  les  yeux  leuls  fônt  occu- 
pés, devient  bien -tôt  froid  &  ennuyeux;  fôit  parce  qu'elle 
fervoit  à  régler  les  mouvemens  des  danfêurs  ;  comme  nous 
le  voyons  dans  nos  pantomimes ,  &  dans  celles  qu'on  repré- 
iênte  quelquefois,  avec  tant  de  dépenfê,  lûr  les  ihéatres  de 
Londres. 

La  manière  dont  on  vient  d'expliquer  ce  fameux  paflàge 
<îeTite-Live,  n'a  rien  qui  ne  (oit  vrai-fêmblable,  &  qui  ne 
réponde  à  ce  que  nous  voyons  actuellement  :  comparaifôii 
toujours  nécellaire  dans  l'examen  des  ufâges  des  anciens,  que 
pous  confêrvons  fous  des  formes  différentes. 


j$6   Histoire  de  l'Académie  Royale 


VUES  GENERALES 

Sur  le  temps  où  les  Arts  s'introduifirent  chez  ^es  • 
Volces;  &*  Précis  des  révolutions  que  les  mœurs, 
les  coutumes  Ù*  la  Religion  de  ces  peuples  ont 
éprouvées. 

LE  précis  que  nous  allons  faire  d  un  long  traité  hiftoriqufi- 
compofe  par  M.  l'abbé  de  Guafco  fur  l'état  des  Sciences 
chei  les  Volces,  traité  que  fauteur  fe  propofê  de  faire  imprimer 
il'jxirément,  efl  îe  refuitat  de  l'idée  que  nous  avons  prife  de 
cet  ouvrage  fur  ies  lectures  qu'H  en  a  faites  en  1 7  j  1  à  l'Aca- 
démie. Mais  cette  idée  luperficielle  n'aurait  pas  lufiî  pour  nous 
meure  en  état  d'en  tracer  une  efquïïîê,  même  légère,  fi  M* 
Gibert  ne  nous  avoit  communiqué  l'extrait  qu'il  en  fit  dam  le 
temps  pour  la  relation  du  (émettre  académique  dont  il  étoit 
alors  chargé.  Nous  faifôns  ici  d  autant  plus  volontiers  cet  aveu; 
que  c'eft  pour  nous  une  occafion  de  mettre  nos  lecteurs  au 
fâit  d'un  de  nos  ufâges  peu  connu  du  Public,  quoiqu'obfervé 
religieufement  par  les  deux  Académies  depuis  leur  inftitu- 
tion;  c'eft -à-dire,  du  compte  qu'elles  fe  rendent  deux  fois 
Tannée  de  leurs  travaux,  pour  entretenir  la  eorrefpondance 
que  les  règlemens  du  Roi  leur  foiniateur  établirent  entre  elles* 
L'Académie  des  Belles- Lettres  &  l'Académie  des  Sciences,' 
inftituées  en  môme  temps,  pour  perpétuer  clans  la  Nation  le 
goût  de  deux  études  également  importantes ,  celle  de  l'Hit 
toire  &  celle  de  la  Nature,  ont  chacune  un  refîort  pre/que 
immenfe ,  différent  à  bien  des  égards ,  circonfcrit  dans  des 
limites  diftineles,  mais  qui  cependant  fe  touchent  l'un  8c 
l'autre  en  plufieurs  points  de  leur  étendue,  &  font  unis  par 
une  dépendance  réciproque;  dépendance  réelle,  mais  de  plus 
très  -  utile ,  &  dont  il  réfulte  des  avantages  inconteftables. 
Nous  renvoyons  ceux  pour  iefquds  cette  utilité  ne  ferait  pas 


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) 


des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  157 
évidente ,  à  la  lecture  des  Réflexions  fur  l'utilité  des  Belles- 
Lettres,  par  lefquelles  débute  la  partie  hiftorique  du  volume 
XVI  de  nos  Mémoires.  Dans  la  vue  de  ces  fruits  que  devoit 
produire  une  communication  réglée  de  lumières  entre  deux 
Sociétés  favantes,  les  ftatuts  des  deux  Compagnies  ordon- 
nent que  deux  fois  l'an  ,  à  l'ouverture  de  chaque  remettre 
académique,  c'eft-à-dire,  après  les  rentrées  de  Pâques  &  de 
la  Saint -Martin,  elles  le  rapporteront  l'une  à  l'autre  tout  ce 
qui,  de  part  &  d'autre,  selt  paffé  d'intéreuant ,  fôit  pour  les 
Sciences,  lôit  pour  les  Lettres.  Cette  relation  conlille  dans 
le  précis  ou  l'extrait  de  la  plulpart  des  Mémoires  lus  aux 
deux  Académies  de  fix  mois  en  fix  mois  ;  extraits  dont  les 
deux  Secrétaires  perpétuels  furent  chargés  dans  l'origine,  &: 
qu'ils  alloient  lire  accompagnés  chacun  par  des  députés  de 
leur  corps.  Mais  dans  la  fuite,  un  ulâge  à  la  fois  introduit  6c 
reçu  des  deux  côtés,  leur  a  permis  de  confier  cette  partie  de 
leurs  fonctions  au  zèle  &  aux  talens  de  quelques  Académi- 
ciens, qui  s'offroient  d'eux-mêmes  à  les  féconder,  en  prenant 
fur  eux  le  loin  de  cette  correfpondance  particulière,  d'un 
corps  à  l'autre,  afin  de  les  laiilêr  plus  libres  vis-à-vis  du 
Public,  auquel  ils  doivent  le  compte  des  travaux  de  leur  com- 
pagnie. Ainfi  M.  de  Fontenelie  &  M.  de  Boze  ont  d'abord 
fait  les  relations  des  fémeflres  :  enfuite  nous  avons  entendu 
celles  de  l'Académie  des  Sciences  par  M.  l'abbé  Terrafïbn , 
&  par  M.  de  Fouchy  aujourd'hui  Secrétaire  perpétuel  de  cette 
Compagnie;  8c  c'efl  à  prêtent  M.  de  Montigny,  Afibcié  dans 
la  clarté  de  Géométrie,  qui  remplit  avec  l'approbation  una- 
nime des  deux  Académies ,  cette  fonction  dont  il  s  efl  chargé 
depuis  plus  de  dix  ans.  De  la  part  de  l'Académie  des  Belles- 
Leitres,  M.  de  Valois,  M.  Fréret,  M.  de  Foneemagne,  M. 
l'abbé  du  Relnel  &  M.  l'abbé  de  la  Bleterie  le  font  fùccédés 
pour  la  correfpondance.  Enfuite  on  nous  l'a  confiée  pendant 
quelque  temps  ;  &  c'efl  le  degré  qui  nous  conduifit  en  1 74^ 
à  l'honneur  de  tenir  la  plume  dans  l'Académie.  M.  Gibert 
nous  a  remplacés  dans  cet  emploi  ;  &  M.  l'abbé  du  Reliid , 
qui  l'a  repris  après  lui,  continue  maintenant  de  l'exercer. 


!.58  Histoire  de  l'Académie  Royale 
Après  ce  détail ,  que  nous  avons  cm  pouvoir  nous  permettre 
comme  un  moyen  d'informer  le  Public  d'un  travail  qu'il 
ignore ,  mais  dont  il  doit  peut-être  par  cette  rahon  même 
(avoir  plus  de  gré  à  ceux  qui  s'y  confièrent,  revenons  au  traité 
de  M.  l'abbé  de  Guafêo  qui  a  occafionnc  la  digreflion. 

Dans  cet  ouvrage  fur  les  Voies,  c'efl-à-dire ,  fùr  les  habitait! 
de  cette  partie  de  la  Gaule  que  nous  connoifîbns  aujourd'hui 
fous  le  nom  de  Languedoc,  l'auteur  examine  plufieurs  points 
différens,  &  raflèmble  fur  chaque  point  en  particulier,  tout 
ce  que  pouvoient  lui  fournir  de  conjectures  ou  de  lumières, 
les  écrits  des  anciens,  l'étude  des  monumens,  les  remarques 
des  Savans  modernes,  &  fes  propres  réflexions. 

Les  peup'es  dont  nous  parlons  fê  divifoient  en  Volces 
Teclofages  &  en  Volces  Arécomiques.  Souvent  on  lesdéfignoit 
fous  leur  nom  générique,  fous  celui  de  Celtes,  dont  ils  fbr- 
moient  une  des  principales  cités.  Leur  hiftoire  fournit  trois 
époques,  auxquelles  on  peut  rapporter  toutes  les  recherches  fur 
ce  qui  les  concerne;  &  c'eft  le  plan  qu'a  fuivi  M.  l'abbé  de 
Guafco.  De  ces  époques ,  la  première  remonte  aux  temps  les 
plus  reculés  :  la  féconde  commence  à  la  fondation  de  Marfeille; 
événement  dont  l'influence  fur  les  mœurs  Gauloifes  eft  une 
des  preuves  les  plus  remarquables  du  pouvoir  qu'exerce  fur 
les  hommes  la  communication  des  idées,  &  de  la  promptitude 
avec  laquelle  l'aclion  des  efprits  les  uns.  fùr  les  autres  les 
modifie  réciproquement.  A  l'égard  de  la  troifième ,  elle  part 
du  temps  où  les  Volces  furent  réduits  lôus  la  puifîànce  des 
Romains. 

I.  Suivant  quelques  écrivains,  compilateurs  crédules,  en  qui 
Je  goût  des  fables  prévaloit  fur  la  force  des  raifonnemens  les 
plus  fimples,  les  Gaulois  durent  le  germe  des  Sciences  5c  leurs 
premières  idées  à  ces  Rois  prétendus  qui  n'ont  jamais  exiflé 
que  dans  l'imagination  d'Annius  de  V herbe.  Selon  d'autres 
auteurs ,  ils  en  ont  été  redevables  à  Mercure  qui  régna,  dit-on , 
dans  leur  pays.  Quelques-uns  fùppofènt  que  les  ancêtres  des  • 
Gaulois,  enfans  de  Japhet,  leur  tranfinirent  les  connoifîânces 
cju  ils  avoient  héritées  de  leur  père.  Pluiieurs  enfin  cherchent 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres,  150 
l'origine  de  leurs  connoiuances  chez  les  Bretons,  dans  l'if  le 
delquds  les  Gaulois  alloiem  encore  s'inftruire  au  temps  de 
Célar. 

M.  l'abbé  de  Guafco  pencheroit  à  croire  que  c'en1  de  Phé- 
nicie  que  les  habitans  de  la  Gaule  reculent  originairement  les 
notions  élémentaires  qu'ils  avoient  de  l'Allronomie  ufueUe, 
&  les  principes  de  leur  Théologie ,  li  l'on  peut  donner  ce 
nom  aux  dogmes  inhumains  d'une  fuperfHtion  barbare,  qui 
fe  repréfêntoit  les  Dieux  comme  des  montres,  altérés  du 
fâng  des  hommes.  Un  fait  inconteflable  &  l'un  des  plus  célè- 
bres de  l'antiquité  fèmbleroit  autorifèr  ce  fêntimeut ,  qu'on 
ne  nous  donne  ici  que  comme  une  induction  naturelle.  C'eft 
l'ancienneté  des  voyages  des  navigateurs  Phéniciens;  ceft  l'é- 
tendue de  leur  commerce,  qui  leur  fit  parcourir,  connoître 
&  peupler  en  partie  les  côtes  de  la  Méditerranée;  ce  font, 
enfin,  leurs  nombreufes  &  Horhiantes  colonies,  établies  en 
Afrique,  en  Efpague,  en  Italie,  même  avant  la  guerre  de 
Troie.  Ces  confédérations  générales ,  jointes  à  la  tradition 
du  féjour  de  l'Hercule  Tyrien  dans  les  Gaules,  atteflé  par 
Timagène,  déterminent  M.  l'abbé  de  Guafco  à  penfêr  que 
les  Phéniciens  abordèrent  aufli  chez  les  Volces,  &  qu'ils 
leur  communiquèrent  leurs  connoifïïmces ,  leurs  arts  &  leurs 
erreurs.  Les  rapports  du  fyflèmc  religieux  des  deux  Nations, 
/bit  dans  la  théorie,  fôit  dans  la  pratique,  l'identité  des  Sciences 
cultivées  chez  l'une  &  chez  l'autre,  l'analogie  de  leurs  langues 
dans  un  grand  nombre  dexpreflîons ,  lui  paroifîènt  concourir 
à  l'appui  de  Ci  conjecture. 

Mais  les  connoiuances  que  les  Gaulois  ont  pû  recevoir 
des  Phéniciens ,  réfêrvées  aux  feuls  d'entre  eux  qui  lé  con- 
facroient  au  Druidifme ,  &  enfèvelis  dans  le  filence  des  forêts 
habitées  par  les  Druides,  lainoient  le  gros  de  b  Nation  danj 
l'ignorance  &  la  férocité.  Fortifiés  dans  le  mépris  de  la  mort 
par  le  dogme  de  l'immortalité  de  lame,  le  point  efîèntiel 
de  leur  croyance  religieufè,  accoutumés  au  fang  par  celui 
des  victimes  humaines,  qu'ils  fàifôient  couler  fans  horreur 
fai  les  autels  de  leurs  divinités  barbares,  à  peine  connoiflànt 


ï6o    Histoire  de  l'Académie  Royale 
l'agriculture,  qu'ils  dédaignoient  comme  une  occupation  fèr- . 
vile,  ou  qu'ils  fùyoient  comme  un  travail,  ils  n'avoient  de 
métier  que  la  guerre,  ni  de  refiôurce  contte  le  belôin  & 
l'ennui,  que  la  chaflè  6c  la  pêche. 

1 1.  Des  mœurs  fi  farouches  ne  s'adoucirent  pas  d'elles- 
mêmes  ;  6c  la  Gaule ,  ignorante  à  la  fois  6c  fùperftitieufê , 
ferait  long-temps  reftée  fiuvage,  (àns  l'arrivée  des  Phocéens, 
qui  s'y  réfugièrent  en  quittant  l'Ionie.  Ces  Républicains, 
originairement  venus  de  la  Phocide,  dans  l'Afie  mineure  où 
ils  avoient  bâti  une  ville  de  leur  nom ,  le  voyant  «à  la  veille 
d'être  fubjugués  par  les  Perles,  préférèrent  l'exil  à  la  lèrvitude, 
&  prirent  le  parti  de  s'embarquer,  pour  mettre,  par  une  fuite 
généreulê,  leurs  perfônnes  6c  leurs  loix  à  l'abri  des  tyrans. 
Malgré  la  ftérilité  du  foi  6c  la  (echereflê  du  climat,  ils  choi- 
lîrent  pour  afyle  les  rivages  de  la  Gaule,  où  ils  jetèrent  les 
fondemens  de  Mariêille,  vers  l'an  6oo  avant  J.  C.  Bien-tôt 
J'éclat  de  leurs  victoires,  leur  politique  6c  leur  intelligence  dans 
le  commerce,  multiplièrent  leurs  établiflèmens.  Leur  capitale 
devint  florinante,  6c  forma  fur  les  côtes  voifines  des  bourgs, 
des  comptoirs,  des  forterenes,  dont  elle  tirait  également  avan- 
tage dans  la  guerre  6c  dans  la  paix.  Marlêille  doit  être  mife 
au  rang  des  premières  métropoles  Grecques,  lôit  pour  le 
nombre,  foit  pour  la  Iplendeur  de  lès  colonies,  parmi  les- 
quelles nous  en  trouvons  dans  le  pays  des  Volces.  Telles 
étaient  les  villes  d'Agde,  de  Rhode,  d'Héraciée;  telle  fut 
Nîmes ,  fi  l'on  en  croit  Parthénius. 

Le  commerce  qu'ils  lièrent  avec  les  Volces,  porta  chez 
ces  peuples  l'ulâge  de  la  langue  grecque.  Elle  devint  fi  fami- 
lière aux  Gaulois,  qu'au  rapport  de  Strabon ,  ils  l'employoient 
dans  leurs  actes  publics.  Une  foule  d'expreffions  grecques 
çonlêrvées  encore  aujourd'hui  dans  le  langage  vulgaire  de  nos 
provinces  méridionales,  pourrait  au  belôin  en  fournir  h 
preuve,  ou  du  moins  donner  à  cette  opinion  un  grand  air 
4e  vrai-lèmblance. 

Les  Phocéens  de  Marfèille  communiquèrent  aux  Volces; 
§ç  leur  langue  6c  i'u/àge  de  leurs  caractères.  C'eft  iârts  aucune 

preuve. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  161 
preuve,  c'eft  même  lâiis  aucune  probabilité,  que  quelques 
auteurs  ont  prétendu  qu'avant  l'arrivée  des  Phocéens  les  Celtes 
avoient  des  caraclères  particuliers.  On  veut  qu'ils  les  aient 
reçus  des  Phéniciens  ;  mais  cette  afièrtion  ,  formellement 
contraire  au  témoignage  exprès  de  toute  l'antiquité,  eft  dé- 
truite par  la  vue  feule  des  caraclères  mêmes  dont  les  Celtes 
le  lêrvoient  dans  leurs  inlcriptions.  La  forme  de  ces  caraclères, 
qu'on  qualifie  de  Phéniciens,  eft  purement  grecque. 

L'accès  facile  des  écoles  de  Marfeiile  décrédita  bien-tôt  les 
forêts  prefque  impénétrables  des  Druides,  &  répandit  le  goût 
Jes  Lettres  &  des  Arts  chez  les  Voices,  avec  un  tel  lùccès, 
qu'ils  en  ouvrirent  eux-mêmes  dans  leur  pays  des  écoles  où 
le  formèrent  des  orateurs,  des  hiftoriens,  des x poètes,  des 
agronomes ,  des  philolôphes.  A  leurs  chaumières  éparlês ,  à 
leurs  hameaux  ifolés,  Accédèrent  des  mailôns  &  des  villes. 
La  rudefiê  &.  la  férocité  s'adoucirent,  les  moeurs  s'humani- 
sèrent, &  l'humanité  produifit  la  politeflê.  On  connut  les 
avantages  de  la  culture  des  terres;  on  en  ellima  le  travail.  On 
donna  des  lôins  à  l'olivier,  dont  le  plan  venu  d'Egypte  en 
Grèce  avoit  été  porté  dans  la  Gaule  méridionale  par  les 
Grecs.  «  Enfin,  dit  M.  l'abbé  de  Gualco,  la  religion  même 
des  Voices  le  lêntit  du  voifinage  des  Phocéens.  Au  culte  de  « 
Mercure,  que  la  Gaule  avoit  julqu'alors  adoré  (bus  le  nom  « 
de  Teuiatès ,  elle  ajoûta  celui  de  Diane  6k  d'Apollon,  &  « 
joignit  à  (es  rites  làcrcs  ceux  qu'elle  vit  oblêrver  à  Ces  hôtes  ». 

I  H.  La  iiaifon  que  les  Romains  formèrent ,  d'abord  par 
politique,  avec  les  habitans  de  Marlêille,  &  que  dans  la  fuite 
ils  cultivèrent  par  eftime,  ne  leur  eut  pas  pluftôt  ouvert  l'entrée 
des  Gaules ,  dont  cette  ville  étoit  une  des  clefs  du  côté  de 
l'Italie,  qu'ils  en  méditèrent  la  conquête.  Le  prétexte  que  leur 
"ambition  fit  valoir  fut  la  néceffité  de  iêcourir  Marfeiile  leur 
alliée,  dans  Ces  guerres  fréquentes  avec  les  Gaulois.  Dès  que 
cette  railôn  Ipécieulê  les  eut  introduits,  les  armes  à  la  main, 
dans  les  contrées  voifmes  du  territoire  de  cette  République,  ils 
ne  tardèrent  pas  à  fè  les  alTujétir.  Dès  l'an  125  avant  J.  C. 
ils  avoient  fournis  les  Saliens;  &  bjen-tôt  après  les  légion* 
Hifi.  Tome  XXHL  X 


t6i  Histoire  de  l'Académie  Royale 
victorieulês  portèrent  la  domination  Romaine  au -delà  dix 
Rhône.  M.  l'abbé  de  Guafco  préfume  que  les  Romains  pa£ 
sèrent  dans  la  Narbonnoiiè  vers  l'an  1 2  2,  &  qu'ils  en  avoient 
fait  une  province  dès  l'an  118,  auquel  il  place  la  fondation 
de  Narbonne ,  une  de  leurs  colonies  militaires  ,  ainfi  que 
lattefte  le  nom  de  Narbo  Marthts ,  qu'elle  reçut.  Quoi  qu'il 
en  foit,  il  eft  confiant  qu'autfi-tôt  que  Rome  eut  conquis 
cette  partie  de  la  Gaule,  elle  en  changea  le  gouvernement  & 
les  loix ,  y  envoya  des  magilrrats  pour  l'adminilher ,  &  y 
fêma  des  colonies. 

La  politique  ordinaire  aux  Romains,  &  qui  leconda  û 
bien  leur  valeur,  commença  par  rendre  dans  ce  pays  leur 
langue  dominante;  ai  iôite  que  le  pUifor  de  la  parler  avec 
une  forte  de  pureté,  devint  un  .  objet  d'émulation  pour  les 
premiers  d'entre  les  Volces.  L'artifice  réuflit,  &  la  nobletîe 
Gauloile  alloit  à  Rome  étudier  le  langage  de  les  nouveaux 
maîtres.  L'ancien  Celtique,  dont  le  peuple  conlèrva  long- 
temps l'ufâge,  altéré  déjà  par  l'adoption  d'un  grand  nombre 
de  termes  grecs,  le  fut  encore  plus  par  les  mots  latins  qui  s'y 
mêlèrent;  mélange  qui  fit  donner  quelquefois  aux  Gaulois 
un  nom  par  lequel  on  prétendoit  leur  reprocher  de  parler  à 
la  fois  trois  langues,  confondues  dans  un  icul  idiome. 

Avec  la  langue  des  Romains ,  leurs  caractères  slntrodur- 
firent  chez  les  Volces ,  où  ils  ulûrpcrent  inlënfiblement  fa 
place  des  caractères  grecs.  Admis  d'abord  à  titre  d'étrangers 
dans  l'écriture  de  ces  peuples,  ils  y  devinrent  bien- tôt  doini- 
nans ,  &  finirent  par  s'en  emparer  à  l'exclulion  des  autres.  • 

La  c:>rre/jx>ndance  aflidue  de  Rome  avec  fts  colonies,  îé 
tèjour  des  magiftrats  &  des  armées  de  la  République,  l'a£- 
fluence  continuelle  &  fùccefîive  des  Romains,  de  tout  ordre 
&  de  toute  condition,  que  le  commerce  ou  des  raifons 
particulières  attiraient  dans  les  Gaules;  enfin  les  concevions 
faites  à  plufieurs  villes  des  Volces  du  droit  Italique,  du  droit 
Latin,  même  du  droit  de  bourgeoifie,  droits  importans,  qui 
donnoient  à  des  Gaulois  l'efpérance  d'être  admis  un  jour  aux 
dignités  de  la  République,  ne  naturaiisèreiu  pas  icuicinciU 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  t6\ 

dans  les  provinces  conquîtes  la  langue  des  vainqueurs,  mais 
obligèrent  encore  les  naturels  à  cultiver  les  études  &  les  arts, 
qu'ils  voyoient  fleurir  chefc  leurs  maîtres. 

Les  Orateurs  6k  les  Jurilconfùltes  nés  parmi  les  Volces, 
&  Volces  d'origine,  firent  admirer  dans  Rome  même  leurs 
ialens  &  leur  favoir.  On  vit  des  architectes  Volces  traufporter 
dans  leur  pays  les  beautés  &  la  magnificence  de  la  capitale 
de  l'Empire,  par  les  cirques,  les  thermes,  les  palais  6c  les 
temples  dont  ils  décorèrent  leurs  villes,  &  dont  les  vertiges 
fubfifteut  encore  à  Nîmes,  à  Touloulê,  à  Narbonne,  malgré 
tes  outrages  du  temps,  la  barbarie  des  Gots  &  la  fuperfiition 
des  Sarrafins.  Pline  ne  connoiflôit  point  de  (on  temps  d'artiftes 
(ûpcrieurs  à  ceux  des  Gaulois  pour  la  iculpture;  &  les 
Romains  les  employèrent  pour  la  fabrication  du  célèbre 
colofîê,  qui,  deftiné  d'abord  à  repréfenter  Néron ,  fut  confacré 
depuis  au  lôleil. 

Enfin  les  Volces  devenus  en  quelque  forte  Romains  dans 
leur  gouvernement ,  dans  leur  langage ,  dans  leurs  mœurs , 
dans  leur  goût ,  le  devinrent  aufli  en  grande  partie  dans  leur 
religion.  Les  Pontifes,  les  Flamines,  les  Augures  prirent  la 
place  des  Druides ,  &  fubftituèrent  leurs  cérémonies  &  leurs 
foiennités  à  celles  des  prêtres  Gaulois. 

Cette  révolution  fut  l'ouvrage  des  années.  L'attachement 
des  peuples  à  leurs  anciennes  idées  ne  céda  qu'avec  peine  à 
ces  principes  étrangers  d'un  culte  nouveau,  qui  n'étoit  pas 
plus  conforme  à  la  railbn;  &  l'on  vit  même,  à  la  honte  de 
l'humanité,  l'ufage  des  facrifices  humains  Jè  perpétuer  dans 
les  Gaules  julque  fous  les  Empereurs,  malgré  le  cri  de  la 
Nature  &  l'autorité  des  loix.  t«  Les  règlemens  les  plus  févères 
furent  inutiles,  dit  M.  l'abbé  de  Gualco,  jufqu'à  ce  qu'une 
religion  donnée  aux  hommes ,  pour  les  rappeler  aux  devoirs 
de  la  Nature,'  triompha,  par  le  fcul  éclat  de  fa  lumière,  d'une 
religion  contraire  à  la  Nature  même ,  &  apporta  aux  Volces 
le  goût  de  la  vérité  ». 

Xij 


L 


16*4    Histoire  de  l'Académie  Royale 

RE  M  A  R  Q  U  E 

Sur  le  mot  Barritus  ou  Barditus ,  dont  il  eft  parte 

dans  Tacite  (a). 

E  mot  Barditus  eft  pris  par  quelques-uns,  dans  ce 
paflige,  pour  une  elpèce  de  chanlon  militaire,  par 
laquelle  les  Germains  exchoient  leur  courage  avant  le  combat  : 
félon  M.  Fréret ,  ce  n'étoit  qu'un  ai  de  guerre ,  une  clameur 
confulê  &  inarticulée. 

*â&f^55  Jufte  LiPfea»  Cluvierb  &  VofTiusc  prétendent  qu'il  faut 
gui  Tac.  Germ.  lire  Barritus,  comme  on  le  lit  en  effet  dans  Végèce  6c  dans 
wan.  77c.  jT,  Ammien  Marcellin.  Végèce*  s'en  fêrt  en  parlant  des  Ro- 
y.  s  mains ,  qui  ne  doivent ,  dit-  il ,  poulîèr  ce  cri  que  dans  fe 

mJ^BmS»  moment  même  où  ils  chargent  1  ennemi,  Ammien  le  com- 
à-  Barritus.  pare  au  mugilïêment  des  vagues  qui  fe  brilênt  contre  les 
^L.iu.c.tS.  rocherSt  Dans  te  livre  xxi  il  l'emploie  en  parlant  des  Ro- 
mains :  Conftantius  allure  fes  lôldats ,  que  les  Barbares  ne 
foûtiendront  pas  même  leur  cri;  &  au  livre  xxxi,  Ammien 
reconnoît  que  les  Romains  ont  emprunté  dts  Barbares  le, 
mot  Barritus* 

Ces  différentes  deferiptions  montrent  que  ce  cri  de  guerre 
ne  pouvoit  être  nommé  ni  Camus  ni  Carmen  au  Cens  propre 
de  ces  deux  mots.  Julie  Liplê  &  Cluvier  ont  rejeté  l'origine 
de  ce  mot,  priiê  du  nom  Gaulois  de  Bardes.  Volfius  qui 
eft  de  leur  avis ,  prouve  par  quelques  exemples ,  que  ces  deux 
mots ,  Barditus  &  Barritus,  ont  été  confondus  par  les  Co- 
piftes:  il  cite  le  gloftâire  de  Cyrille,  où  le  mot  Barditz  pris 
ta  place  de  Barrit  en  parlant  du  cri  de  l'éléphant.  Ces  trois 
Critiques,  qui  a  voient  joint  à  lande  des  langues  lavantes 
celle  des  anciennes  langues  du  Nord ,  dérivent  Barritus  du 


(«)  Tacir.  de  morib.  Gcrm. 
C.  lit ,  Surit  Mis  turc  quoque  arr- 
r,  quorum  rtlatu  quem  Bardi- 


tum  vocant,  accendunt  animes,  fu^ 
tareeque  pugna  fortunam  igfo 
auguramwt 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettrés.  165 
mot  Beren  ou  Baeren ,  crier,  élever  la  voix.  Rien  n'efl  plus 
iîmple  ni  plus  naturel  que  cette  étymologie  ï  5c  dans  le  paf 
fage  de  Tacite  -les  mots  relût  us  carminum  &  camus  ne  ligni- 
fient que  la  manière  de  prononcer  ce  cri  que  les  Germains 
nommoient  Barritus. 

Les  Romains  avoient  dans  leur  langue  les  termes  de  Barrire 
&  Bonifia  ;  mais  ces  mots  deltinés  à  exprimer  le  cri  de 
Téltfphant ,  font  formes  fur  le  mot  Bonus  donné  en  latin  à 
cet  animai.  On  le  trouve  rarement ,  parce  que  les  Ecrivains 
ont  mieux  aimé  le  lervir  de  celui  ÙElephas  emprunté  des 
Grecs  chez  qui  il  étoit  ancien ,  puilqu'it  le  trouve  employé 
dans  Homère  pour  fignifier  l'ivoire.  A/,*./*  4 

Piufieurs  Grammairiens  voient,  entre  Ebtir  &  Bamts , 
une  renemblance  qui  leur  fut  croire  qu'ils  venoient  d'une 
racine  commune.  Mais  quelle  ctoit  cette  racine?  lfidore  allure  Orig.xir,*i 
que  c'eft  le  mot  Indien  Borro:  on  a  peine  à  concevoir  qu'un 
mot  Indien  ait  pu  paiïer  dans  la  langue  latine  autrement  que 
par  le  canal  des  Grecs ,  chez  qui  on  ne  voit  aucun  vertige 
du  mot  Barrus. 

Réland  a  foupçonné  qu'on  avoit  pris  pour  un  nom  In-  Difrt.mijctfL 
dien  le  mot  Perlân  Barou ,  qu'il  prétend  fignifier  une  tour ,  ^offî''1*'- 
un  château ,  &  déligner  les  tours  que  portoient  les  éléphans 
en  guerre.  Il  ne  lêroit  pas  impoiîîble  que  les  Macédoniens 
euftent  emprunté  ce  nom  des  Perfins,  &  que  les  foldats  de 
Pyrrhus  l'euiTènt  appris  aux  grecs  d'Italie.  Peut-être  les  Ro- 
mains avoient-iis  pris  l'ufige  du  mot  Barrus  dans  leurs  guerres 
de  Sicile,  &  venoit-il  des  Grecs  de  celte  ifle,  qui  pouvoient 
l'avoir  reçu  des  Carthaginois.  11  lêroit  poiïïble  que  Bano  fût 
le  nom  Africain  de  l'éléphant.  Quoi  qu'il  en  (oit  de  ces 
conjectures  qu'il  efl  tout  au  plus  permis  de  propofèr ,  il  eft 
fur  que  dans  les  différentes  langues  Indiennes  dont  nous 
avons  des  vocabulaires,  luit  imprimés,  (oit  manuferits,  on 
donne  à  l'éléphant  des  noms  qui  n'ont  aucune  reflèrablance 
même  éloignée  avec  le  mot  Bamts, 

Peut-être  pomroit  -  on ,  en  confequence  de  l'idée  de  Ré* 
fend,  dériver  ce  nom  du  mot  Indien  Baliaro  ou  Bahra? 

Xiij 


[j66    Histoire  de  l'Académie  Royale 
qui ,  dans  ia  langue  vulgaire  des  Indiens ,  fignifie  une 
Wjhr.       tagne ,  à  ce  que  dit  Bayer. 


S'- 


EN    QUELLE  ANNEE 

Le  titre  de  Pater  Patriae  fut  donné' à  Augufte. 


D 


E  tous  les  titres  dont  Augufte  fut  honoré ,  il  n'en  eft 
point  de  plus  doux ,  de  plus  (ulule  &  de  plus  réelle- 
ment glorieux  ,  que  celui  de  Père  de  ia  Patrie.  L  époque  en 
«I.//.  Fajl.  eft  conteltée  entre  les  Savans.  Les  uns ,  comme  Onuphre  % 
F  ÏVtnet.  PifA*  rapportent  à  l'année  7  5  8  ;  le  cardinal  Noris  b  ia  fixe  à  l'an 

tïvt.  M  am.     Le  cardinal  Noris  a  fort  bien  détruit  les  deux  autres  opi- 
4<,68.s<oi.2.  n\oïls,  H  appuie  principalement  la  fienne  fur  le  fragment  du 
*Thef.hfmpt.  calendrier  de  Préiefte,  rapporté  par  Gruterd,  où  il  eft  dit 
çxxxvi,*.      ^  noncs       février,  félon  la  leçon  de  Lazius  Se  de 
Gudius,  l'empereur  Augufte  étant  en  la  vingt-unième  année 
de  là  puiflânee  Tribunitienne,  &  en  fon  treizième  Confulat , 
fut  appelé  Père  de  la  Patrie  par  le  Sénat  &  par  le  peuple. 
Le  treizième  conlùlat  d'Augufte  marque  l'année  752. 

M.  Memard,  dans  le  Mémoire  qu'il  a  lû  à  l'Académie 
lùr  l'époque  du  titre  de  Pater  Patria ,  remarque  que  ce  ne 
fut  que  par  un  renouvellement  d'honneurs  &  de  titres ,  qua 
le  Sénat  &  le  peuple  Romain  donnèrent  à  Augufte  cette 
glorieuiê  qualité  en  7  5  2  ,  &  que  c'eft  en  ce  lêns  qu'il  faut 
expliquer  le  calendrier  de  Prénefte.  II  le  prouve  en  mon- 
trant que  ce  Prince  portoit  déjà  ce  titre  plufieurs  années 
auparavant. 

Si  le  nom  de  Pater  qu'Horace  donne  à  Augufte  dans  la 
dernière  ftrophe  de  l'ode  jam  fatis  terris ,  fignihe  Père  de  la 
Patrie ,  ainfi  que  plufieurs  l'expliquent ,  il  faudra  dire  que  ce 
Prince  avoit  déjà  ce  titre  en  727  ;  ceft.  l'année  où  cette 
ode  a  été  compose,  comme  ie  prouve  très -bien  le  P.  Sa- 
1  nadon  dans  fon  commentaire. 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  167 
Le  témoignage  d'Ov  ide  combat  encore  l'époque  de  7  5  2 , 
fixée  par  le  cardinal  Noris.  Ce  Poëie ,  dans  le  iceond  livre 
des  Faites,  s'adreflè  à  Augulte  en  ces  termes. 

San  fie  Pater  Patria ,  tibi  Plebs ,  tibi  Curia  nomen 
Hoc  dédit ,  hoc  dedimus  nos  tibi  nomen  Eques. 

Ovide ,  né  à  Sulmone  en  711,  fut  exilé  en  75  2  ;  or  if 
avoit  compote  lès  Faites  avant  Ion  exil. 

Les  médailles  ne  lônt  pas  moins  contraires  au  cardinal  Noris. 
Occo  rapporte  une  médaille  d'or,  où  eft  d'un  côté  la  tête  P-  j't 
d'Oétavien  avec  le  lituus ,  Si  cette  légende,  IMP.  ŒSAR 
D1VI  F.;  &  de  l'autre  le  capricorne  avec  ces  mots,  PATER 
PATRL-É.  Le  duc  d'Arlchot  nous  donne  une  médaille 
lcmblable.  Quoique  ces  deux  médailles  ne  portent  point  de 
date ,  il  paroît  évident  qu'elles  fuient  frappées  dans  le  temps 
qu'Oclavien  n'avoit  point  encore  le  titre  d'Augufte  ;  elles 
font  donc  antérieures  à  l'an  727,  où  ce  titre  lui  fut  donné. 

Goltzius,  dans  Ces  Faftes,  donne  une  médaille  d'or  avec    P.  zon 
la  tête  d'Oclavien  &  cette  légende,  IMP.  Cy£SARI.  DI VI. 
F.  COS.  V.  P.  P.  IMP.  Vlï.  S.  P.  Q.  R.  ce  qui  marque  l'an 
725.  Nous  voyons  en  eflet  que  les  médailles  frappées  dans 
les  Confulats  lùbféquens,  portent  le  P.  P.  Nous  n'en  citerons 
que  deux  entre  autres  :  CJES  A  R  DIVI  F.  AVGVSTVS  0e«,P.„, 
ÇOS.  Mil.  P.  P.  IMP.  VII.  c'eft  l'an  728.  AVGVSTVS  u p.  ffm 
P.  P.  COS.  X.  c'eft  l'an  730. 

Suétone  rapporte  qu  Augufte  reçut  ce  titre  du  Sénat  par  /»  yi«g.  t.  jt. 
la  bouche  de  Vaierius  Melîàla;  d'où  Onuphre  conclud  que 
ce  Hit  en  758,  parce  que  les  Faftes  nous  donnent  un  L. 
Vaierius  Meflàla  pour  un  des  deux  Confuls  de  cette  année. 
M-iis  i.°  Suétone  ne  donne  point  le  titre  de  Coufiil  an 
Melfàla  qui  fut  chargé  par  le  Sénat  de  déférer  ce  nom  à 
Augufte.  2."  S'il  étoit  befoin  d'un  Conful  pour  cette  fonction, 
nous  voyons  un  V.»leriu*  Melîàla  Conful  avec  Ocîavien  lui- 
même  dès  l'an  723. 

£ntin  le  cardinal  Noris  tire  fur-tout  une  grande  preuve 


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1 68  Histoire  de  l'Académie  Royale 
du  filence  de  Dion  fur  cet  article  :  mais  cette  omiflîon  ne? 
fournit  qu'une  preuve  négative ,  qui  ne  fournit  contre-batancer 
l'autorité  des  médailles  dont  je  viens  de  faire  mention ,  &  qui 
prouvent  que  déjà  fous  le  cinquième  confulat  d'Augulte, 
c'elt-à-dire  l'an  de  Rome  725,  on  donnoit  à  ce  Prince, 
fur  les  monumens  publics ,  le  titre  de  Père  de  la  Pairie. 

OBSERVATIONS 

Sur  V Infcrlption  ROMAE  FELzVz,  qu'on  lit  au 
revers  de  quelques  Aiêdailles  ;  if  fur  le  temps  où 
le  titre  de  NOJBIUSSIMUS  CAESAR 
commence  h  paroître  fur  les  monumens. 

■   T    E  comte  Mezzabarbe ,  en  publiant  des  médailles  qui 

J  J  préfêntent  à  leurs  revers  le  type  de  la  louve  &  des 

deux  jumeaux ,  avec  i'infcription  ROM^E  FEL/ci ,  les  a 
rangées  au  nombre  des  médailles  latines  Romaines.  Tous  les 
Antiquaires  ont  cm  que  le  titre  de  NOBILISSIMVS 
CAESAR,  donné  aux  Princes  deflinés  à  l'Empire,  paroît 
pour  la  première  fois  fur  les  médailles  de  Philippe  le  Jeune. 
Mais  quelques  médailles  nouvellement  découvertes,  ou  qui 
font  entrées  dans  nos  cabinets  de  France ,  nous  infiruilèm 
plus  parfaitement  fur  ces  deux  points  Numifmatiques.  Ces 
monumens  expliqués  par  M.  l'abbé  Bellev,  montrent  i.°  que 
les  médailles  qui  portent  l'inlcription  ROMjE  FEL/a ,  ne 
font  point  Romaines  ou  de  fabrique  d'Italie,  mais  qu'elles 
ont  été  frappées  par  quelque  colonie  Romaine  dans  une 
Province.  2.0  Que  le  litre  de  NOBILISSIMVS  Cj£SAR 
paraît  dés  le  règne  de  Macrin  fur  les  médailles  de  Diadu- 
ménien.  L'examen  &  l'éclaircinement  de  ces  deux  points  ; 
LMe  18  No-  partagent  en  deux  articles  le  Mémoire  de  M.  l'abbé  Belley. 
testbrc  i7*?.      j#  j  es  Ronvijns  t  pQUr  s'afîûrer  de  la  fidélité  des  pays 

conquis,  ou  pour  donner  une  retraite  &  une  récompenfe 

honorable 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres,  i  6*9 
honorable  aux  fôldats  légionnaires,  établirent  des  colonies 
dans  les  différentes  provinces  de  leur  Empire.  La  Syrie  en 
poniculier  &  la  Phénicie  virent  former  ces  établilîèmens 
dans  plufieurs  de  leurs  villes:  Antioche,  Laodicée,  Emèlê, 
Héliopolis,  Béryte,  Tyr,  Sidon,  Ptolémaïde,  reçurent  des 
colonies  Romaines ,  &  mirent  fur  leurs  monnoies  &  fur  les 
monumens  publics  le  nom  de  Colonie ,  au  rang  des  titres 
honorables  dont  elles  étaient  décorées. 

A  la  première  infpeclion  des  médailles ,  dont  les  revers 
prcfement  l'infcription  RO/VL£  F£Lw,  &  ie  type  de  Ro- 
mulus  &  de  Remus  allaites  par  une  louve,  on  reconnoît,  dit 
M.  l'abbé  Belley ,  au  goût  du  deflèin ,  à  la  gravure  &  à  fa 
fabrique ,  qu'elles  ont  été  frappées  par  quelqu'une  des  colonies 
Romaines  de  Syrie  ou  de  Phénicie  ;  mais  comme  le  nom 
de  la  ville  n'eft  pas  exprefîement  marqué  fur  ces  médailles , 
il  eft  difficile  de  déterminer  la  colonie  à  laquelle  on  doit 
les  attribuer.  Cependant,  en  comparant  entre  elles  plufieurs 
de  ces  médailles  ,  on  y  remarque  différais  caractères  qui 
montrent  quelles  ont  été  frappées  par  les  habitans  de  la 
colonie  de  Laodicée  de  Syrie  (a), 

La  ville  d'Antioche  avoit  pris  le  parti  de  Pefèennius 
Niger,  &  lui  refta  fidèle  même  après  la  défaite  de  ce  Prince; 
Laodicée ,  rivale  d'Antioche ,  le  déclara  hautement  en  faveur  Hmtimt 
de  Sepûme-Sévère,  &  fut  une  des  premières  villes  de  Syrie 
qui  ie  proclamèrent  Augufte.  Septime,  après  la  mort  delbn 
ennemi ,  traita  rigoureufement  Antioche ,  la  dépouilla  de 
tous  lès  droits ,  de  tous  les  privilèges  &  du  titre  de  Métro- 
pole qu'il  tranfinit  à  Laodicée.  Il  établit  dans  cette  dernière 
une  colonie  (b)  Romaine,  &  lui  donna  le  droit  Italique, 
privilège  diftingué  que  le  Gouvernement  accordoit  rarement 


(a)  Cette  ville  étoit  appelée  Lao- 
dicée Vin- mer,  nPOS  0A  A  AIT  AN, 
pour  ladiltinguerde  la  ville  de  Lao- 
dicée du  Liban,  IIPOC  AIBANÛN. 
EUe  étoit  fnuée  fur  un  promontoire, 
&  avoit  un  bon  port.  Elle  fubfutc 

Bjt.  Tome  XXI II. 


encore  fous  le  nom  de  Ladilda. 

(b)  Efl  Ù"  Laodicena  Cobni* 
in  Syria  Cale,  cui  divtis  Severus  jus 
Italien  m  ob  be/li  civilis  mérita  «*- 
cejjit.  Ulpian.  I.  I,  dcCcjifib. 


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170    Histoire  de  l'Académie  Royale 
aux  villes  des  Provinces  (c).  Laodicée,  par  reconnoiflànce 
envers  Ion  bienfaiteur,  quitta  le  nom  âeJu/ia  dont  elle 
s'étoit  décorée  jufqu'alors ,  &  prit  celui  de  Septïmia  qu'on  lit 
encore  fur  quelques-unes  de  fes  médailles. 

M.  Pellerin  a  ratfemblé  dans  lôn  riche  cabinet  un  grand 
nombre  de  médailles  de  la  colonie  de  Laodicée,  dont  plu- 
ûeurs  ont  été  inconnues  à  M.  Vaillant.  M.  l'abbé  Belley  ne 
parle  ici  que  de  celles  qui  font  relatives  à  l'objet  de  ce  Mé- 
moire, &  qu'il  nous  donne  ici  gravées.  II  fe  fait  en  même 
temps  un  pbiûr  de  reconnoître  qu'il  doit  une  partie  de  fes 
réflexions  &  de  lès  vues  fur  ce  point  à  l'intelligence  &  à  la 
(âgacité  de  M.  Pelleriu. 

M.  Vaillant ,  dans  fon  grand  ouvrage  des  colonies ,  n  a 
donné  aucune  médaille  frappée  par  celle  de  Laodicée  en 
l'honneur  de  Septime  Sévère  ;  M.  Pellerin  en  a  raflèmblé 
quatre  de  moyen  bronze ,  lur  lesquelles  on  voit  d'un  côté  la 
tète  de  Septime  Sévère ,  &  au  revers  Caracalla  &  Geta  qui 
le  donnent  la  main ,  avec  l'infcription  ANTomwts  AVGuftus 
GETtf  CJESar ,  fur  l'une  Co/o/iia  Septimia  Laodkea ,  & 


(c)  Le  droit  Italique  efl  le  drok 
de  bourgeoifie  Romaine,  que  le  Sé- 
nat  fut  forcé  d  accorder  aux  peuples 
d'Italie,  qui  s 'étoient  ligués  pour  la 
guerre  focialc.  Ces  peuples  furent 
attaches  à  une  Tribu  ,  obtinrent  le 
droit  de  filffiogC  dans  les  Comices , 
&.  celui  de  parvenir  aux  emplois  & 
aux  honneurs  réfèrvés  jufqu'alors  aux 
citoyens  Romains.  Ce  droit  fut  éten- 
du ,  dans  la  fuite ,  à  tous  les  peuples 
d'Italie  ;  6c  Augufte  leur  accorda 
l'exemption  des  tributs  oui  fe  levoient 
tant  par  tète  que  fur  les  biens  ;  à 
cenfit  capids  if  foli.  (  Donat.  ad 
Suet.  Atig.  XI.)  Les  Empereurs 
accordèrent  le  droit  Italique,  ou  le 
plein  droit  de  bourgeoifie  Romaine 
a  plufieurs  peuples  ex  villes  des  pro- 
vinces (  hors  de  l'Italie  )  :  mais  ce 
éroit^»'cmportoît  pas  l'exemption  des 


tributs ,  comme  l'a  prétendu  M.  de 
la  Ballie.  {Se Un.  des  Méd.  t.  11  > 
p.  85  )  Les  auteurs  (D'to.  I.  XLili, 
P*  4J3  )  ont  diftingué  l'exemption 
des  tributs ,  le  plein  droit  de  bour- 
geoifie Romaine ,  <x  le  ftmpie  droit 
des  colonies  Romaines.  Pline,  (  Lié. 
m  ,c.  21.)  parlant  des  peuples  qui 
avoient  obtenu  le  droit  Italique ,  ob- 
ferve  que  quelques-uns  d'entre  eur 
étoient ,  par  un  privilège  fpécial  » 
exempts  des  tributs  ( invnunes  ).  Le 
droit  Romain  diftmgue  (  L.  vu  I  > 
Digeft.  de  cenfib.  )  entre  les  peuples 
rTEfpagne  qui  avoient  le  jus  Ital't- 
cum,  les  habitarw  de  Barcelone,  qui 
étoient  exempts  des  impofitions  ;  Bar- 
cinenenfes  quoque  ibidem  hnmunes 
funt.  Cette  importante  matière  mé- 
riteroil  d'être  traitée  dan 
tation  particulière. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  171 
fur  les  autres  Coloma  Metropolis  Laodkea.  Une  médaille  de 
Julia  Donna,  auffi  de  moyen  bronze,  donne  au  revers  le 
même  type  &  la  même  infcription. 

Mais  on  voit  dans  ce  Cabinet  lèpt  médailles  de  grand 
bronze  de  la  même  colonie,  frappées  en  l'honneur  de  Cara- 
calia, &  toutes  de  même  fabrique.  La  première  préfente  la  ffii*?'"' 
tête  de  Caracalia,  &  la  légende  Marcus  AVRefius  ANTO-  '  ' 
IsTNVS  PIVS  AWgtiflus  GERmamais.  Coloma  Metropolis 
Syria;  au  revers,  un  Silène  avec  l'inicription  Colonia  SEP/i- 
ma  AVRelia  LAOdkea  Syrix  MATR.  (MET  RopofisJ.  Sur 
h  (êconde,  on  voit  d'un  côté  la  tête  de  Caracalia  &  la  légende  N-* 
Marais  AVRELii/s  ANTONINUS  Fias  Varthkus ,  Britan> 
meus,  Qermaniais  MAXimus;  &  au  revers,  deux  Centaures 
qui  lôûtiennent  une  urne  pour  les  jeux.  On  lit  cette  infeription 
ANTONINIANA  ?\T\a  LAVdicea  COLonia  ET  ME- 
TROPo/w.  La  troifième  médaille  eft  à  peu  près  iêmblable  à    N.«  j. 
celle-ci ,  pour  le  revers  &  l'inicription ,  excepté  que  du  côté  de 
la  tête  on  voit,  comme  fur  la  première  les  trois  lettres  initiales 
C.  M.  Ç.  que  M.  l'abbé  Belley  explique  par  Coloma  Metro- 
pohs Syria.  La  quatrième  prélente  autour  de  la  tête  de  Caracalia .    N.»  ^ 
la  légende  Marais  AVRe/ws  ANTONINVS  PIVS  AV- 
Qujhis  GERmanicus  Coloma  Metropolis  Syria;  au  revers,  on 
voit  la  fortune  avec  les  attributs,  un  Silène  avec  l'inicription 
Cobnia  SE?timia  AVGuJîa  LAODicea  MATR.  (  METRo- 
polis).  On  voit  fur  la  cinquième  la  même  tête  &  la  même    N-'  $• 
légende;  au  revers,  la  louve  qui  allaite  les  deux  jumeaux,  avec 
l'inicription  ROMAE  EEUâ.  La  fixième  donne  au  revers  le  N* 
même  type  &  l'infcription  ROMAE  FEL/Y/,  mais  on  lit  au- 
tour de  la  tête  de  Caracalia  Marais  AVRelius  ANTONINVS 
PIVS  AVGtiflus  GERmanicus,  &  les  trois  lettres  initiales  C. 
M.  Ç.  comme  fur  la  première,  la  troifième  8c  la  quatrième 
médailles.  On  voit  fur  la  lèptième  médaille ,  autour  de  la  tête    N.»  7, 
de  Caracalia,  la  légende  Marais  AVREL/w  ANTONINVS 
PIVS  AN  G  u fins  Partfitais,  Britamtiais,  Germanicus  MAX/- 
mus ;  au  revers,  un  va(ê  à  deux  anfes  rempli  d'épis,  avec 
lïnfcription  AETERNVM  BENEFICIVM. 


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iji   Histoire  de  l'Académie  Royale 

La  deicription  de  ces  médailles  fuffit  jxnir  prouver  que  ks 
médailles  qui  portent  l'infcription  ROMAE  FElicr,  ont  été 
frappées  en  l'honneur  de  Caracalla  par  la  colonie  de  Laodicée; 
car  indépendamment  de  la  gravure  &  de  la  fabrique  de  ces 
médailles ,  qu'on  reconnoît  au  premier  coup  d'ceii  être  b 
même ,  M.  l'abbé  Belley  remarque  fur  l'une  des  deux  mé- 
dailles qui  ont  l'infcription  ROMAE  FELia,  les  trois  lettres 
initiales  C.  M.  Ç.  qui  le  trouvent  fur  la  première,  la  troi- 
fième  &  la  quatrième  médailles ,  au  revers  delquelles  on  lit 
le  nom  de  la  colonie  de  Laodicée,  CO Lonia  SEPrimia 
AVRe/ia  LAOdkca  Syria  ÎAETRopolis ,  d'où  il  conclud  que 
ces  médailles  qui  donnent,  avec  le  type  de  la  louve  8c  des 
jumeaux,  l'infcription  ROMAE  FEL/r/,  ont  été  frappées  par 
la  même  colonie. 

On  lait  que  la  louve  qui  allaite  les  deux  jumeaux  efl  un 
i-x.c.*}.  lymbole  de  la  ville  de  Rome.  Tite-Live  rapporte  que  l'an 
45 p  de  la  fondation  de  cette  ville,  Q.  6c  Cn.  Ogulnius 
Édiles  Curules  rirent  pofèr  dans  le  Forum  un  monument 
qui  repréfentoit  les  deux  jumeaux  allaites  par  la  louve,  ad 
Ficum  Ruminaient  fumilacra  infantium  conditorum  Urbis  fub 
vberïbus  lupa  pofucrunt.  On  voit,  ]>ar  l'hiftoire  des  antiquités 
de  Rome,  que  La  reprclêntation  de  la  louve  &  des  jumeaux 
s'offroit  de  tous  côtés  dans  la  ville;  on  la  voit  gravée  fur 
plufieurs  médailles  confulaires.  Les  colonies  Romaines  établies 
dans  les  provinces ,  pour  perpétuer  la  gloire  de  leur  origine, 
firent  graver  le  même  type  fur  les  monumens  6c  (tir  les  mon- 
noies.  M.  l'abbé  Belley  a  vû  ce  type  iur  les  médailles  de 
Patras  en  Achaïe,  de  Philippes  dans  la  Macédoine,  de 
Deultum ,  de  Ccelos  dans  la  Thrace ,  d'Alexandrie  de  Troade, 
de  Parium  en  Myfie,  d'Apamée  en  Bithy nie,  de  Germé  en 
Galatie,  d'Antioche  de  Pifidie,  de  Néapolis  dans  la  Paieftine, 
de  Damas  en  Syrie.  Laodicée  de  Syrie  ayant  reçû  tant  de 
grâces  6c  de  faveurs  de  la  part  de  l'Empereur,  aura  fait 
graver  fur  fês  monumens  6c  fur  Ces  monnoies  le  type  de  la 
louve  6c  des  jumeaux,  pour  marquer  l'origine  de  la  colonie, 
avec  l'infcription  ROM/E  FEL/ri,  qui  eft  une  infeription 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  173 
votive  ou  même  d'action  de  grâces,  comme  celles  de 
ROiVWE  ^TERN^E,  GENIO  POPVLI  ROMANI, 
&  plufieurs  autres  iêmblables. 

La  colonie  de  Laodicée  fit  graver  le  même  type  fur  les 
monnoies  de  Macrin  &  de  Diaduménien  Ton  fils.  M.  l'abbé 
Belley  cite  du  cabinet  de  M.  Pellerin  deux  médailles  de 
grand  bronze,  dont  l'une  gravée  dans  la  planche,  repréfente  N.«  *. 
la  tête  de  Macrin  avec  la  légende  IMPcmfor  Cx&r  Mar- 
ais 0?etws  SEVE™  MACRINOS  AVG/fj,  6c  au 
revers  la  louve  allaitant  les  deux  enfans ,  avec  l'inicription 
ROiVLE  FELic//  l'autre  médaille  eft  femblable,  mais  avec 
quelque  différence  dans  la  légende  qui  eft  autour  de  la  tête. 
Le  même  Cabinet  confèrve  une  médaille  de  grand  bronze 
de  Diaduménien ,  encore  plus  rare  &  plus  lingulière  :  le  N.»  9. 
revers  eft.  le  même  que  fur  les  deux  médailles  de  Macrin  ; 
mais  on  lit  autour  de  la  tête  du  jeune  Prince ,  bharcus  OPe/itts 
ANTONINOS  NOWtfimus  CSESar:  il  fera  queftion  de 
ce  titre  dans  l'article  fécond. 

M.  l'abbé  Belley  termine  le  premier  par  de  nouvelles 
oblèrvations  fur  les  médailles  de  Caracalla,  qu'il  vient  de 
décrire  du  cabinet  de  M.  Pellerin.  On  voit  fur  quatre  de  ces 
médailles  les  lettres  P.  B.  G.  MAX.  qu'on  ne  trouve  point 
fur  les  médailles  de  ce  Prince  frappées  à  Rome;  Caracalla 
étant  à  la  tête  des  armées  avec  Sepiime  Sévère  fon  père 
avoit  remporté  des  victoires  fur  les  Parthes ,  fûr  les  peuples 
de  Ja  Grande-Bretagne,  &  depuis  la  mort  de  Septime  fur 
quelques  nations  de  la  Germanie.  En  confidération  de  ces 
victoires  Caracalla  reçut  les  titres  de  ?zrthicus,  de  Britaimkus 
&  de  Germa/mus  MAXîmus ,  qui  font  graves  fur  les 
médailles. 

On  voit  fur  trois  autres  médailles  du  même  Cabinet,  du 
coté  de  la  tête  de  Caracalla,  les  lettres  C.  M»  Ç.  que 
M.  l'abbé  Belley  croit  être  les  lettres  initiales  des  mots  Co- 
hue Metropofo  Syria.  Les  deux  premières  lettres  ne  font 
pas  de  difficulté  ;  on  les  voit  fur  les  médailles  de  Septime 
Sévère  &  de  Julia  Domna,  C.  M.  L.  Colonia  Mitropolis 


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T74  Histoire  de  l'Académie  Royale 
Laodicea.  La  dernière  lettre ,  Ç  ,  doit  être  un  S  ;  les  moné- 
taires de  Laodicée,  accoutumés  à  graver  le  figma  grec  C , 
ont  cru  rendre  l'S  des  Latins  en  changeant  un  peu  ie  C , 
&  lui  fubftituant  Ç.  Cette  leçon  eft  aflùrée  par  une  mé- 
N-'        daille  d'Eïagabale,  fur  laquelle  on  lit  COL.  LA O.  P.  Ç. 

A.z.Micr.  METROPOLEO,  Cohnia  Laoécea  Provincia  (ou Prima) 
Synœ  Metropolis  ;  &  encore  plus  certainement  par  une 
N.#        autre  médaille  du  même  Empereur,  au  revers  de  laquelle' on 

y£.  2.  Mer.  yojt  m  Qua(J(rige  qUj  prte  une  pierre  ^{[^  en  forme  de 

cone.ou  le  fimulacre  du  Dieu  E'tagabale,  avec  i'infcriptîon 

COL.  ÇEP.  L  l'S  du  mot  SEVtimia  eft  la  lettre  Ç. 

.  La  ville  de  Laodicée  avoit  reçu  des  empereurs  Septime 
Sévère,  &  Caracalla  lôn  fils,  les  honneurs  &  les  privilèges 
les  plus  diftingués;  car  outre  le  titre  de  Métropole  (d)  dont 
elle  fut  décorée,  fa  colonie  avoit  obtenu  tous  les  droits  de  ci- 
toyens Romains,  dont  jouiflbient  les  habitans  de  Rome.  L'on 
voit  par  les  médailles,  que  Caracalla  lui  accorda  des  dons  en 
blés  &  en  grains,  dont  on  devoit  lui  délivrer  tous  les  ans, 
ou  tous  les  mois,  une  certaine  quantité.  La  ville  fit  graver 
lur  (es  monnoies  une  grande  mefûre  à  deux  anfês  remplie 
d'épis,  avec  l'infcription  AETERNVM  BENEFICIVM, 
qui  exprimoit  la  libéralité  du  Prince  &  la  reconnoiilince 
des  habitans.  Dans  la  fuite ,  l'empereur  Elagabale  accorda  un 


(d)  Une  Médaille  fingulière  d'E'- 
lagabale ,  rrpréfente  les  honneurs  qui 
étoient  rendus  à  la  ville  de  Laodicée , 
comme  métropole ,  par  quatre  autres 
villes  de  Syrie.  Une  femme  aflile , 
(  fymbolc  de  Laodicée  )  la  tête  cou- 
ronnée de  tours,  tient  de  la  droite 
un  gouvernail ,  &  de  la  gauche  une 
corne  d'abondance  :  à  Tes  pictls  l'i- 
mage d'un  fleuve.  Quatre  autres  fem- 
mes ,  couronnées  de  tours  ,  font 
debout,  ôc  tournées  vers  la  femme 
afllfe.  On  lit  autour  LAODrCM 
METROP  O/is.  Haym  (  Te/or. 
Britann.  t.  il.  Tab.  XXI,  /»••  J.J 
a  publié  une  médaille  de  Laodi- 
cée, frappée  fous  Philippe,  avec  le 


même  type ,  &  la  légende  COL. 
LAODI.  M  ETROPOLEOS ,  à 
l'exergue  a  E.  II  l'attribue  à  Lao- 
dicée du  Liban,  qui  n'étoit  point 
métropole  fous  l'empire  Romain. 
Nous  avons  vu  que  Laodicée  fur 
mer  fût  élevée,  par  Septime  Sévère, 
à  la  dignité  de  métropole;  fuivant 
les  Médailles ,  clic  continua  d'en 
avoir  les  honneurs  fous  Elagabale  & 
fous  Philippe.  Juftinien  la  fit  métro- 
pole de  la  province  Tltéodcfiadt ,  Se 
lui  fournit  les  villes  de  Paltus,  de 
Balanée  ,  de  Gabala ,  qui ,  félon 
M.  l'abbé  Bcllcy,  font  repréfentées 
fur  les  deux  Médailles  avec  une  qua- 
trième ville. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  175 
fêmblable  bienfait  à  la  colonie  de  Sidon ,  &  Sidon  lui  marqua 
ii  reconnoiflànce,  en  fanant  graver  fur  Tes  monnoies  le  même 
type  &  la  même  inicription  AVKe/ia  PIA  SIDo/i  COLonia 
METROPcAr;  un  muid  plein  d'épis,  &  au  defTous  AETER.  JE.  1.  P<ib. 
B.  FI.  c'e(U-dire,  AETERNVM  BENEFICIVM. 

La  colonie  de  Laodicée,  pour  marquer  dune  manière 
encore  plus  particulière  Ton  refpecl  &  fa  reconnoiflànce  envers 
les  empereurs  Septime  Sévère  &  Caracalla ,  prit  les  noms 
de  SEPTIMIA  &  d'AVRELI  A ,  qu'on  lit  fiir  une  des 
médailles  de  grand  bronze  de  Caracalla,  décrites  ci-defîûs  -^'«i**» 
par  M.  l'abbé  Belley.  COLonia  SEPtimia  AVRe/ia  LAO- 
éaa  fyria  MATR  (  Metropolis).  M.  Vaillant  n'a  publié 
aucune  médaille  qui  donne  ces  deux  titres.  La  colonie  établit 
même  des  jeux  publics ,  &  fit  célébrer  les  jeux  Pythiques  en. 
l'honneur  de  Caracalla.  On  voit  au  revers  d'une  des  médailles 
du  cabinet  de  M.  Pellcrin,  deux  Centaures  qui  loûtiennent 
une  urne  remplie  de  pommes ,  &  au  detfôus  lui  vafê  avec 
l'infcription  ANTON  INI  AN  A  PVTI*  LAUdStau  CO- 
hmia  ET  METROPo/if.  Nous  n'avions  point  encore  vu 
furies  médailles  Latines  le  nom  Yïthia.  M.  l'abbé  Beiley  M<*ti Spci*. 
ne  s'arrête  point  à  expliquer  la  nature  &  l'e/pèce  des  jeux  Srmk  trfi  v, 
Pythiques  dont  plufieurs  làvans  antiquaires  ont  parlé.  On  lâit  "Mmii. 
aufli  que  les  prix  des  vainqueurs  aux  jeux  Pythiques  conUf-  Muf.  CarF.  P. 
toient  en  urnes ,  en  vafes ,  en  fruits  MHAA  ;  mais  on  doit  hh  t 

remarquer  ici  que  la  colonie  de  Laodicée  célébra  en  l'honneur  Eyig.i  '.îwini 
de  Caracalle  les  jeux  Pythiques,  ANTONINIAN A  PVTIA,  » 

....        ...  »    r\  1  l  m  if  .      t.  nw.cdu.t.U, 

établis  originairement  a  Delphes  en  1  honneur  d  Apollon  f.017. 
Pyihien.  L'urne  des  jeux,  eft  portée  par  deux  Centaures.  Ces  jJ^jS 
penonnages  fabuleux  ont  été  quelquefois  gravés  fur  les  monu>  /.  " 
mens  comme  rymboles  d' Apollon.  On  voit  fur  des  médailles 
de  Gallien  l'jnfcription  APOLL1NJ  CONS  A V G.  avec  le 
type  d'un  Centaure. 

Panons  à  la  médaille  frappée  par  la  colonie  de  Laodicée, 
en  l'honneur  de  Diaduménien ,  avec  le  titre  de  NQBj/iJfîmus , 
CAE&w*.  Elle  eft  beaucoup  ptos  intéreflânte  pour  i'hîibîre* 
comme  on  Ya  le  voir  dans  l'article  fiiivaot.  ..Su 


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iy6   Histoire  de  l'Académie  Royale 

1 1.  Le  nom  de  Céiâr,  qui  n'étoit  qu'un  farnom  de  fa 
famille  Julia,  devint  célèbre  chez  les  Romains  par  lesentre- 
prifes  &  les  fuccès  de  Jule  Céiâr.  Cet  ufurpateur  adopta  le 
jeune  Oélavius  qui  prit  ie  nom  de  Céiâr.  Celui-ci  marcha 
fur  les  traces  de  lôn  père  adoptif,  acheva  de  renverlêr  la 
république ,  &  parvint  à  l'empire  lôus  ie  titre  d'Augufle.  En 
adoptant  fes  petits- fils  Lucius&  Caius,  &  enfuite  Tibère  fbn 
beau -fils,  Augufte  leur  tranfmh  le  nom  de  Céfar  &  i'efpé- 
rance  de  l'empire.  Tibère,  en  môme  temps,  adopta  par  lès 
ordres  lôn  neveu  Germanicus,  en  forte  que  par  la  naiflànce 
ou  par  les  adoptions,  le  nom  de  Céfâr  devint  héréditaire  dans 
•  la  maifon  d'Augufle,  &  ie  temps  en  fît  bien -tôt  le  titre  des 
Empereurs  8c  des  héritiers  préiomptils  de  l'Empire.  Claude, 
fils  de  Néron  Drufùs  Germanicus,  n'avoit  point  été  adopté 
dans  la  1  ami  lie  Julia;  cependant,  comme  il  étoit  petit- fils  de 
Livie,  qui  avoit  été  adoptée  par  Augufte  dans  la  famille  6c 
au  nom  de  Julia,  il  prit  auffi-tôt  qu'il  fut  élevé  à  l'empire,  ie 
nom  de  Céiâr  qu'il  tranfmit  à  Britannicus  lôn  fils  8c  à  Néron 
Db.i.  Lvt,  qU'ii  adopta.  Néron  fut  le  dernier  de  la  maifon  d' Augufte,  le 
r'-AJ' Amal.  dernier  de  cette  famille  qui  fembloit  s'être  approprié  le  rang 
xni.cz.     fuprême;  qui  tutus  fuperejfet  è  familia  ad  fummum  fajîigium 
Sutt.ï*  Galb*,  gtmta.  En  fa  perfonne  finit  b  race  des  Célârs,  déficiente  in 
'*        lieront  Cafarttm  ptogen'te.  Après  là  mort,  le  nom  de  Céfar 
ne  fut  plus  un  nom  de  famille,  ni  héréditaire;  il  fat  pris 
par  les  Empereurs,  8c  donné  aux  Princes  deftinés  à  l'empire, 
comme  un  titre  d'honneur  8c  de  dignité.  Le  P.  Hardouin  a 
StM.optr.v.  prétendu  que  Galba,  Othon,  Vitellius,  Velpafien,  les  Empe- 
fi?jir*7*'  jeurs  fuiVans,  8c  même  les  Antonins  ne  prirent  le  nom  de 
Céfar  que  jxirce  qu'ils  defeendoient  d'Augufte  ou  de  fa  feeur 
Julie;  mais  ces  conjectures  hafardées  ont  été  rejetées  par  les 
S  a  van  s,  comme  contraires  à  l'hiftoire  8c  aux  monumens. 
Galba  qui  régna  le  premier  après  l'extinction  de  la  famille 
D'n.  l  lvi,  d'Augufte  ^ix  To  AuyVç-V  yivoç,  quoiqu'il  n'appartînt  point 
*Svtt.9inGalba,  à  la  famille  des  Célârs,  nttllo gradu contingent  Câfartm domum , 
f.  t  /#        prit  le  nom  de  Céiâr ,  à  caufe  de  la  majefté  de  ce  nom ,  qui 

étoit  devenu  relpectable  dans  l'empire  pendant  le  règne  de  iîx 

Empereurs* 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  177 
Empereurs.  Galba  ayant  choifi  Pifon  pour  lui  fûccéder,   Tarit.  A***i. 
l'adopta  6c  le  nomma  auflî  Céfar.  Othon  fuivit  l'exemple  de  )m.  1. 1,  c.  2J 
Galba,  il  fut  nommé  Célàr.  Vitellius  étoit  bien  éloigné  de  **  S0- 
regarder  le  nom  de  Céfar  comme  héréditaire  pour  les  Empe- 
reurs: d'abord  il  le  rejeta,  6c  fê  contenta  du  titre  d'/mperator; 
il  ne  prit  même  le  titre  d'Augufte  qu'à  fon  entrée  dans 
Rome,  6c  malgré  lui;  &  s'il  accepta  le  nom  de  Céfar,  ce 
ne  fut  que  par  crainte  &  par  fuperftition ,  quin  &  Cafarem    Tcàt.  Hiji< 
fe  àià  voluit  adfpernatus  antea ,  fed  tune  fuperfîtione  nominis,  L,lt'c  /•« 
&  quia  in  meut  confilia  prudentum  &  vn/gi  rumor  juxtà  au- 
<ùuMir.  Vefpafien,  pour  relever  fà  famille  qui  étoit  obfcure, 
accepta  auiTi-tôt  après  fôn  élévation  à  l'empire,  le  nom  de 
Celârqui  fut  donné  à  Tite  &  à  Domitien  lès  enfans.  Nerva, 
en  adoptant  Trajan  pour  lui  fuccéder  à  l'empire ,  le  fît 
en  même  temps  Céfar ,  fimul  films ,  ftmul  Cafar.  Hadrien   Pm.  pavgjf. 
adopta  de  même  Elius  ôc  enfùite  Antonin.  Le  même  titre  c'  *' 
fut  donné  aux  autres  Empereurs  6c  aux  Princes  deflinés  à 
j'empire ,  foit  à  caufê  de  la  majefté  d'un  nom  que  les  Romains 
refpeétoient  depuis  long-temps,  foit  par  fuperflition.  On  croyoit    Spanîmi.  in 
que  ce  nom  égaleroit  en  durée  l'éternité  de  l'empire.  Aï&ffah*. 

Le  nom  de  Céfar,  ainfi  confacré  par  l'ufâge,  étoit  un  titre 
d'honneur  fuprême ,  6c  pour  en  relever  l'éclat ,  on  y  joignit 
lcpithètede  NOBILISSIMVS,  qui  étoit  donnée  aux  Em- 
pereurs mêmes.  Nous  liions,  fur  les  médailles  de  Commode 
&  de  plufieurs  Empereurs,  NOBILITAS  AVG.  NOBILI- 
T AS  AVGG.  &  lur  une  médaille  très-rare  de  Julia  Domna,   Tefrr.  Brîtan: 
femme  de  Septime  Sévère,  NOBILITAS.  Commode  étant  '•  ''/« 
déjà  Empereur  eft  nommé,  fur  un  marbre,  NOBILISSIMVS 
PRINCEPS.  Le  titre  de  NOBILISSIMVS  fut  auflî  donné  Cm.  ccixiu 
aux  Céfârs,  avant  qu'ils  fufîênt  élevés  à  l'Empire.  L'infcription 
NOBILITAS  fê  trouve  fur  les  médailles  de  Géta  encore 
Céfar,  qui  eft  nommé  NOBILISSIMVS  CAESAR  dans 
les  acles  du  martyre  des  S.1"  Perpétue  6c  Félicité.  Maxime, 
fils  de  Maximin,  eft  qualifié  du  même  titre  fur  les  marbres,  Cnt.p.  ctr, 
G  JVLIVS  VERVS  MAXIMVS  NOBILISSIMVS  f>  * 
CAESAR. 

Hijt.  Tome  XXI U.  Z 


178    Histoire  de  l'Académie  Royale 
De  Prnfi  ir     Le  baron  de  Spanheim  &  les  autres  Antiquaires  ont  cm 
Difxu.Tu,  que  ce  titre  n'avoit  commencé  à  paraître  fur  les  médailles 
p  JS7-        que  fous  le  règne  de  Philippe,  fur  les  médailles  de  Philippe 

Mdr'!ul$  T  ie  Jeune  r°n  ,,,s  encore  c^Ar*  Le  P'  Hartlouin  aioûte  à 

"£•/'■  j*>  celte  ^u»j|  a<j0ple>  une  opinion  particulière  Ah'  Liraifbn 
de  cette  épilhète  :  Afrw  primiim ,  clit-il ,  Nobiliffimi  tituhts 
Cofari  datus  otcunit;  quoniam  effet  Philifpits  nimirùm  ègente 
Julia,  Aiitonia,  Pompe'm  &  Murcid.  Nobiliffimus  Cafar  ap- 
pelltitur  h ,  qui  pmter  Cafarcam,  habit  à  majoribus  aliam 
eticim  nobilitatem  injigncm.  Neque  enim  Nobiliffimus  dicitur , 
quia  Cafar  ;  fed  Nobiliffimus  piiùs  quàm  Cafar:  hoc  eji  nobi- 
litatis  iuclyta  jam  diulum  h  majoribus  ,  priùs  quàm  hi  lu  m  Ca- 
faribus  affuiitate  jungereiltur.  M.  l'abbé  Belley  n'attaque  pas  ici 
ces  idées  chimériques  du  P.  Hardouin  fur  l'affinité  préten- 
due des  empereurs  Romains  avec  la  famille  Julia  ;  content 
de  renvoyer  à  Ibuvmge  de  M.  Spanheim,  qui  a  démontre 
l'opjxîfition  de  ce  fyllème  imaginaire  avec  le  témoignage 
unanime  des  hiftoriens  &  des  monumens,  il  s  arrête  à  ce 
qui  regarde  directement  l'objet  qu'il  examine. 

Le  P.  Hardouin  prétend  i.°  que  le  titre  de  Nobiliffimus 
Cafar  n'a  commence  qu'au  jeune  Philippe  ;  2.0  que  ce  titre 
lui  a  été  donné  à  caulé  de  fà  naifïànce  illuftre,  parce  qu'il 
fôrtoit  des  familles  Julia  ,  Antonia ,  Pompeia  &  Maràa, 
Mais  nous  avons  vu  que  Géta  Céfâr  5c  Maxime  ont  le  titre 
de  Nobiliffimus  Cafar  dans  des  actes  authentiques  &  dans  les 
inlcriptions  ;  la  médaille  de  Diaduménien ,  décrite  dans  le 
premier  article,  donne  à  ce  Prince  le  titre  de  NOB//^;w/j 
CALSar ,  &  renverlê  les  conjectures  &  les  raifbnnemens  du 
P.  Hardouin  qui  veut  que  ce  titre  ait  commencé  à  Philippe 
à  caufe  de  fà  nainance  &  de  la  noblene  de  (on  extraction* 
Le  titre  ert  gravé  fur  une  médaille  de  Diaduménien  fils  de 
L  Lxxvm,  l'empereur  Macrin  ,  à  qui  le  P.  Hardouin  lui-même  ne  donne 
pas  une  naifîânce  diftinguée,  &  qui,  au  rapport  de  Dion, 
hiflorien  contemporain ,  étoit  Maure  de  nation  &  de  la  plus 
baflé  extraction ,  ynm  ct^oW-roy. 

Maximin ,  père  de  Maxime,  eteit  d'un  village  de  Thrace, • 


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> 


Hul.  dclAcnd  des  S.  L.  Tenu.  XXIll.y.  i7f> 


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t 

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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  179 
fils  d'un  père  &  d'une  mère  Barbares,  Barbaro  pâtre  &  Cqblh* 
matre  gcnilus  ;  &  pour  cacher  la  baflèue  de  Ton  extradion, 
propter  hunùlitatcm  generis ,  igrwb'ilïtatis  tegenda  caufâ ,  il  fît 
luer  tous  ceux  qui  en  avoient  connoifiànce.  Enfin  Philippe 
étoit  Arabe  6c  fans  aïeux,  humïlhmo  orius  loco ;  fôn  père,    Ceyitol.  Vk. 
fuivant  le  jeune  Victor,  étoit  un  chef  de  brigands:  d'où  e.*f*t9.  ' 
Al.  l'abbé  Belley  conclud  que  le  titre  de  Nolnlijfunus  étoit 
donné  aux  Céfars ,  non  à  caufê  de  leur  naiflânce  illuftre , 
mais  pour  exprimer  l'éclat  &  l'excellence  de  la  dignité  de 
Céiar  dont  ils  étoient  décorés  ;  en  efîet ,  le  nom  de  Nobi- 
hjjhmis  étoit  rendu  chez  les  Grecs  par  celui  dËTrtipa.ûçinQÇ ,  Pkihjlorg.Hjl. 
qui  eft  relatif  à  la  dignité.  Ce  titre  continua  d'être  donné  f'J^'  *  yI"h 
aux  Célârs  jufqu'au  temps  de  Jovien;  dans  la  fuite  on  fit 
une  diftinélion  entre  les  enfàns  des  Empereurs.  L'aîné  étoit 
nommé  Amplement  Céfar;  les  puînés  eurent  le  titre  de  No- 
bilijjîmes ,  qui  fut  étendu  encore  aux  frères ,  aux  filles ,  aux 
parens  des  Empereurs,  &  à  des  perfônnes  illuftresqui  n'étoient 
pas  de  la  famille  Impériale.  Le  fâvant  M.  du  Cange  en  a    &f  ■** 
rafremblé  plufieurs  exemples.  JÏÏm"'* 

Au  relie ,  la  médaille  de  Diaduménien ,  du  cabinet  de 
M.  Pellerin ,  eft  un  monument  précieux.  M.  Vaillant  ob- 
lêrve  que  les  médailles  de  colonies  avec  la  tête  de  Diadu- 
nicnien  font  rares,  &  qu'on  n'en  trouve  aucune  de  grand 
bronze  :  celle-ci  eft  de  grand  bronze  &  de  la  plus  belle  con- 
fervation.  L'infcription  ROIVL/E  FEL.  qu'on  navoit  point 
encore  vue  fur  les  médailles  de  ce  Prince ,  enfin  le  titre  de 
NOBi/iJpmus  C&Sar  augmentent  encore  le  mérite  de  cette 
jnédaiiJe,  qui  juiqu'à  prêtent  eft  unique. 

» 


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180    Histoire  de  l'Académie  Royale 

i  


REMARQUES 

SUR 

UNE  INSCRIPTION  D'ATHÈNES, 

Contenant  quelques  particularités  relatives  a» 
Gymnafe  public  de  cette  ville. 

LE  principal  mérite  des  Infcriptions  n'eft  pas  de  tran£ 
mettre  à  la  poftérité  des  noms  obfcurs ,  &  fouvent  peu 
dignes  de  furvivre  à  ceux  qui  les  ont  portés.  Ceft  d'être  les 
dépofitaires  d'un  grand  nombre  d'ulâges  établis  chez  les  di£ 
férens  peuples,  6c  dont  le  détail,  curieux  par  lui-même, 
peut  répandre  du  jour  fur  l'hiftoire  de  leurs  mœurs  ;  hiftoire 
vraiment  inftruclive  par  l'étendue  de  la  carrière  qu'elle  ouvre 
à  nos  îegards,  par  la  nature  &  la  variété  des  objets  qu'elle 
préfènte  à  nos  réflexions ,  &  par  l'utilité  des  vûes  qu'elle 
nous  fuggère.  Combien  de  coutumes  fmgulières,  dont  le 
Ipeclade  amu/è  notre  imagination,  &  nous  rappelle  à  nous- 
mêmes  par  leur  contrafle  avec  les  nôtres  !  Leur  bizarrerie 
nous  plaît  par  (à  nouveauté  ;  le  retour  qu'elle  occafionne  fur 
nos  propres  ulâges,  nous  en  rend  l'application  perlonnelie- 
ment  utile.  Tel  eft  l'avantage  de  cette  étude  ;  tel  elt  par 
confequent  le  prix  de  tous  les  monumens  qui  nous  y  con- 
duilênt ,  ou  qui  peuvent  y  féconder  nos  recherches  &  nos 
Ipéculations  par  les  lumières  qu'ils  renferment.  Des  débris 
méconnoinables  &  muets  tant  qu'ils  reftent  ifolés,  deviennent 
des  matériaux  importans,  lorfque  l'érudition  lâit  les  réunir, 
les  employer  &  les  entendre. 

Outre  cet  avantage  général ,  les  inicriptions  d'Athènes  en 
ont  un  particulier,  celui  de  nous  renouveler  le  lôuvenir 
d'une  ville  immortelle  dans  les  fartes  de  la  Littérature,  Se 
que  tous  les  gens  de  Lettres  regardent  comme  leur  patrie* 
Les  monumens  d'Athènes  font  pour  eux  des  monumens 
doraeftiques,  &  pour  ainfi  dire  des  titres  de  famille,  Son 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  181 
hiftoire,  liée  néceflàirement  à  celle  des  arts,  des  fciences,  de 
la  politique,  de  la  philolbphie,  n'eft  &  ne  fera  jamais  nulle 
part  une  hiftoire  étrangère:  fon  nom  feul  eft  le  germe  fécond 
d'une  foule  d'idées,  de  réflexions  &  d'images;  &  la  vue  de 
fes  ruines  fuffiroit  pour  infpirer  le  génie.  Depuis  deux  ficelés 
plus  d'un  Savant  a  fait  le  voyage  de  la  Grèce,  pour  voir  cette 
Cité  fameulê,  pour  en  admirer  les  temples,  les  édifices  publics, 
en  rechercher  les  monumens  divers,  ou  du  moins  pour  en 
contempler  les  vertiges,  &  pour  étemilèr  par  des  deflèins 
fidèles  ces  ouvrages  admirables  qui  fè  détruilènt  de  jour  en 
jour,  moins  encore  par  l'injure  du  temps  que  par  l'ignorance 
deshabitans,  6c  la  jalon  le  indifférence  des  Turcs,  qui  maîtres 
aujourd'hui, de  ces  lieux  où  Socrate  a  pen/ê\  que  Thémiftocle 
&  Démofthène  ont  défendus,  foulent  d'un  pied  barbare  les 
cendres  de  Phidias  6k  le  tombeau  de  Périclès. 

Qu'on  nous  pardonne  ces  réflexions,  auxquelles  nous  n'a» 
vous  pu  nous  refùfer.  Quelque  vagues  qu'on  les  fûppolè ,  les 
amateurs  des  Lettres  leur  feront  grâce  en  faveur  d'Athènes; 
&  c'eft  pour  eux  feuls  que  nous  écrivons.  Cependant  elles 
ne  font  pas  totalement  étrangères  aux  objets  que  nous  allons 
examiner  dans  cet  article  de  notre  Hiftoire  &  dans  le  fui- 
vant,  puifqu'ils  auront  pour  but  d'expliquer  deux  inferiptions 
d'Athènes.  La  première  relative  au  Gymnalê,  où  la  jeuneflè 
Athénienne  faiîoit  les  exercices.  La  iêconde  au  rétabli flement 
de  KOAeurn,  autre  édifice  public  de  cette  ville. 

Elles  furent  découvertes  toutes  deux  en  1743.  M.  Gaf- 
pari,  Conful  de  France,  en  fît  faire  fur  le  champ  des  copies, 
qu'il  a  envoyées,  en  1 744,  a  M.  le  comte  de  Maurepas  ;  & 
c'eft  par  ordre  de  ce  Minifbe  qu'elles  ont  été  communiquées 
à  l'Académie.  M.  l'abbé  Belley  le  chargea  de  les  examiner, 
&  lès  recherches  ont  produit  deux  Mémoires,  qu'il  nous  a 
lus  fuccefTivement,  &  dont  nous  allons  rendre  un  compte 
étendu,  en  fuivant  l'ordre  de  leur  date.  Le  premier,  fait  en 
1750,  lêra  la  matière  de  cet  article.  L'article  fuivant  eft 
réfervé  pour  le  iêcond ,  que  l'auteur  nous  lut  en  1 7  5  1 ,  dans 
1  alTemblée  publique  du  1 2  novembre. 

Z  iij 


181    Histoire  de  l'Académie  Royale 

M.  l'abbé  Belley  a  commencé  par  celle  des  deux  Inf- 
criptions  qui  renferme  quelques  traits  relatifs  au  gymnale 
Athénien.  Quoique  plus  moderne  que  l'autre,  comme  on 
en  jugera  par  la  comparailbn  de  leurs  époques,  elle  a  été 
découverte  la  première. 

Ce  n'eft  qu'un  fragment,  mais  qui  conlèrve  des  détails 
intcrefiâns  pour  i'hiftoire  d'Athènes.  Le  lieur  Ixbn  Beninzéla, 
qui  l'a  trouvée  dans  les  foûterrains  de  cette  ville,  l'a  fait  pofêr 
dans  une  maifon  qu'il  fê  bâtifîbit  alors,  rue  du  Bazar;  & 
ceft-là  que  le  Confui  François  en  a  fait  tirer,  fur  le  mar- 
bre, une  copie  exacte,  à  deux  mots  près.  Le  Mémoire  de 
M.  l'abbé  Bclley  conwnence  par  cette  copie  même,  &  par 
ia  traduction  du  fragment. 

riAPA  APEOnATEITflN 
AITH2AMENOI  OI  EI1I  AT 
KOMHAOïS  APXONTOS 
E$HBOI  AI  A  TOT  KOSMH 
TOT  ATTftN  n.  AIAIOT  0E 
OSIAOT  riAPAAOSOT  SO» 
NIEOS  TON  AIA  BIOT  11AI 
AOTPIBHN  TSÏN  E^HBHN 
ABA2KANTON  ETAFIOT  b 
KH$EI2IEA. 

Voici  la  verfion  littérale  de  ces  dix  lignes,  qui  ne  font 
que  le  début  d'une  phrafe  dont  le  refte  eit  perdu.  Les  E'phè- 
bes  de  l'archontat  de  Lycomède  ayant  demandé  à  l'Aréopage, 
par  Publias  s£lius  Théophile  Paradoxus  de  Sunium  ,  leur 
Cofmète,  (  qu'on  leur  donnât  )  pour  Pédotribe  perpétuel  des 

E'phèbcs  Abaf tante ,  fis  d'Eumolpe,  de  Cephifia  

Les  remarques  de  M.  l'abbé  Beiley  fur  ce  fragment  fê 
rapportent  à  deux  chefs ,  &  forment  deux  fèclions  fl'pa- 
rées.  Dans  la  première,  il  éclaircit  tout  ce  qui  a  rapport  au 
monument  même;  il  en  examine  l'époque  dans  ia  lecondc. 


»  Lifo  20T. 
*  Lifo  ET- 

MOAnor. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  183 
Nous  Cuivrons  la  même  divifion  dans  cet  extrait  de  Ton  Mé- 
moire. 

Les  légiflateurs  Athéniens  s'étoicnt  fait  un  point  capital  de  J'rc 
l'cducation  de  la  jeunette,  dont  ils  avoient  fenti  toute  l'influence  Section* 
fur  le  bonheur  &  la  gloire  d'un  Etat  républicain.  Les  enfans 
des  citoyens  de  la  plus  vile  extraction ,  étoient  réfervés  pour 
la  pratique  des  arts  mechaniques  :  on  inftruiloit  tous  les  autres , 
conformément  aux  loix  de  Solon,  dans  les  Lettres,  la  Phi-  ^riutard.  m 
lolôphje,  la  Mufique;  &  tandis  qu'on  s'étudioit  à  leur  former 
lelprit ,  on  ne  s'attachoit  pas  moins  à  les  rendre  adroits  6c 
vigoureux,  en  les  aflîijétiflànt  à  tous  les  exercices  du  gymnalê. 
Ils  apprenoient  à  monter  à  cheval ,  à  châtier,  à  nager.  Pour 
mettre  plus  d'ordre  &  de  fuite  dans  cette  éducation  publique, 
on  les  diitribuoit ,  luivant  leur  âge,  en  clafîès  différentes. 

La  première  étoit  celle  des  enfans  I1AIAE2.  A  l'âge  de 
iêpt  ans  on  les  inlcrivoit  (îir  le  rôle  de  cette  clafîè,  qui  avoit 
les  maîtres ,  lès  officiers ,  Tes  inlpecleurs  ;  &  ils  y  refloient 
julqua  ce  qu'ils  euiîent  achevé  leur  dix -huitième  année.  A 
dix- huit  ans  accomplis,  ils  montoient  à  celle  des  jeunes  gens  Anic».  in 
ou  des  E'phèbes,  E$H£OI,  fur  le  rôle  defquels  on  les  inferi-  52u«îi 
voit  avec  cérémonie.  C'étoit  pour  lefpace  de  deux  ans,  pen-  c.?. 
daju  lesquels  ils  achevoient  leur  cours  des  exercices  du  gymnale: 
ils  préludoient  auffi  dès -lors  au  /êrvice  militaire.  Armés  de 
la  lance  &  du  bouclier  dans  une  aflèmblée  du  peuple,  après 
un  ferment  folenncl  de  courage  &  de  fidélité,  ils  montoient 
alternitivemént  la  garde  dans  la  ville  &  dans  les  polies  de 
l'Attique.  On  ne  le  contèntoit  pas  de  les  exercer  à  l'ombre 
du  gynuiafè ,  on  efîàyoit  leur  force  &  leur  adreflê  dans  les 
jeux  publics  ;  ils  y  dilputoient  le  Prix  :  nous  l'apprenons  de 
plufieurs  inlcriptions. 

Les  Ephèbes  étoient  iîibordonnés  à  des  officiers  qui  veil- 
loient  fur  leurs  mœurs  &  fur  leurs  exercices,  tels  que  les 
Cofinètes,  les  Sopkuoniltes ,  les  Gymnafiarques ,  les  Pédo- 
tribes.  Entre  ces  officiers ,  dont  nous  rencontrons  les  difTéréns 
noms  dans  les  auteurs  ou  fur  les  marbres,  M.  l'abbé  Bclley 
s'attache  partiaihèreme'nt  à  faire  connoîue  les  Cofmètes  &  les 


194    Histoire  de  l'Académie  Royale 
Pédotrihes,  qui  font  ceux  dont  il  eft  parle  dans  l'infcription 
qu'il  explique. 

Le  Colmète,  KOSMHTH2,  étoit  comme  le  gouverneur 
des  Ephèbes  ;  il  veiiloit  fur  leur  inftraclion ,  &  maintenoit 
pi,no,  de  Le-  l'ordre  &  la  décence  parmi  eux.  Son  nom  indique  atfèz  la 

ildemit    nature  ^e  ^CS  f°nc^iolls»  dans  iefquelles  il  étoit  aidé  par  des 
"  officiers  fubalternes,  que  les  monumens  défignent  par  ceux 


d'Hypocofmctes  &  d'Ânticofinètes. 

Le  Pédotribe,  ïiAIAOTPIBHS ,  formoit  les  jeunes  gens 
aux  exercices  gymnaftiques,  (bus  les  ordres  du  Gymnalîarque, 
qui  en  étoit  le  premier  maître.  C 'étoient  deux  offices  très- 
vknfp's^  différens  l'un  ^  l'autre,  quoique  le  lava  m  Prideaux  les  ait 
confondus.  Nous  les  voyons  exprefîement  diftingués  par  les 
auteurs  &  fur  les  marbres.  Ce  n'efr,  donc  pas  une  queftion , 
mais  la  matière  fournit  des  détails  curieux ,  recueillis  par 
pSH'rsfs'  Van-Dale.  Le  Gymnafiarque,  lurintendant  du  gymnalê,  n  etoit 
t.  j.        '  en  charge  que  pour  un  an  ;  dans  quelques  endroits  même,  on 
en  changeoit  tous  les  mois.  Le  Pédotribe  lui  étoit  lîibordonné; 
c  étoit  un  officier  fubalterne:  mais  (à  charge  étoit  à  vie, 
AIA  BIOT.  Il  tient  toujours  fur  les  marbres  un  des  derniers 
rangs  parmi  les  minières  du  gymnalê.  Quoiqu'attaché  parti- 
culièrement aux  Ephèbes,  le  Pédotribe  étendoit  auffi  fès 
fonctions  fur  la  claflê  des  enfans  ;  Ion  nom  lèul  en  fournit 
la  preuve.  Mais  on  trouve  le  fait  nettement  prononcé  dans 
plulieurs  partages  formels ,  entre  autres  dans  un  traité  d'Arif- 
Lvm.c^'  tote»  &  dans  VAxiochus,  dialogue  communément  attribué  à 

Platon,  page  PlatOIl. 

fjof.  c.  £  j.»  je  vjngt  ans  accomp|js  (  jgj  Efphèbes  étoient 
inferits  lur  le  rôle  des  lôldats ,  &  de  ce  moment  engagés  au 
lèrvice  militaire  pour  la  défenlè  &  l'honneur  de  la  république. 
Excepté  quelques  cas  où  la  loi  générale  pouvoit  louffrir 
exception,  cet  engagement  étoit  pour  eux  un  lien  indiflb- 
lubie  julqua  ce  qu'ils  enflent  foixante  ans.  Harpocration  en 
fait  la  remarque  d'après  le  traité  d'Ariftote  fur  la  république 
(d'Athènes. 

De  ces  obfervations  prdirrujiaires,  M.  l'abbé  Belley  revient 

à  cdlç. 


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I 


des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  185 
i  celle  que  préfênte  en  particulier  le  fragment  dont  il  s'agit 

1/  Les  Ephèbes  y  (ont  déhgnés  par  larchontat  (bus 
lequel  ils  avoient  été  enregiftrés  kir  le  rôle  de  leur  claflë  : 
OIEni  ATKOMHAOTS  APXONTOS  E*HBOI.  M.  l'abbé 
Belley  reconnoît  en  cela  i'ulâge  attefté  par  Harpocration ,  de 
les  inicrire  lûr  des  tablettes  blanchies,  avec  le  nom  de  far- 
chonte  E'ponyme,  dans  l'année  duquel  ils  avoient  été  enrôlés; 
c'étoit  une  façon  d'aflurer  l'époque  de  leur  premier  engage- 
ment avec  ia  république. 

2.0  Ils  s'adreflent  à  l'Aréopage  pour  obtenir  de  ce  tribunal 
b  nomination  d'un  Pédotribe  perpétuel  qu'ils  dcfignent. 
C'étoit  donc  à  l'Aréopage,  chargé  (pécialement  par  les  loix  de 
Solon,  de  veiller  (ùr  les  mœurs  de  la  jeunefîè  d'Athènes; 
quetoit  rélêrvé  le  choix  des  officiers  auxquels  l'éducation  de 
cette  jeunefiê  étoit  confiée.  Nous  le  (avions  déjà  par  le  témoi- 
gnage de  quelques  anciens,  fur -tout  par  l'auteur  du  dialogue 
Axiochus  déjà  citét  qui  le  dit  en  termes  formels  ;  mais  ju/qu'à 
prêtent  le  fufirage  d'aucune  Inlcription  n'avoit  confirmé  fin- 
ce  point  le  rapport  des  écrivains.  Celle-ci  eft  la  première, 
&  ce  trait  fêul-la  rendroit  précieufê. 

3.0  C'eft  par  leur  Cofmite  que  les  Ephèbes  font  cette  de- 
mande à  l'Aréopage.  «Cet  Officier,  dit  M.  l'abbé  Belley, 
tenoit  le  premier  rang  entre  ceux  du  Gymnafê;  enfûite  ve-  « 
noient  l'Ami -cofinète,  le  Sophronifte,  le  Gymnafiarque,  le  « 
Pédotribe,  comme  on  peut  le  voir  dans  une  Infaiption  « 
rapportée  par  Spon.  »  Le  Cofmète  de  celle-ci  s'y  nomme  sPm>  v^s- 
Pui/ius  y£/ius  Theophilus  Paradoxus  ;  iôit  que  ce  dernier      'F  7  '* 
mot  doive  être  pris  pour  un  nom  propre,  foit  qu'il  faille 
le  regarder  comme  une  épithète  honorifique,  donnée  par  les 
Ephèbes  à  leur  gouverneur. 

4.0  Ce  Cofmète  étoit  citoyen  d'Athènes  &  du  bourg  de 
Sunium,  SOTN1ET2.  Sur  quoi  M.  l'abbé  Belley  remar- 
que que  Sunium  étoit  un  bourg  ou  AHMOS  de  l'Attique, 
fitué  fur  le  cap  du  même  nom ,  &  réparti  d'abord  dans  la 
tribu  Léontide,  enfuite  dans  la  tribu  Attalide.  Ce  fut  un 
lieu  célèbre  autrefois  par  le  magnifique  temple  de  Minerve 
Bp.  Tome  XXI IL  A  a 


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■ 


186  Histoire  de  «l'Académie  Rotale 
Suniade,  bâti  fur  le  moclèie  de  celui  que  cette  Déeflc  avoit 
dans  l'enceinte  môme  d'Athènes  :  l'ordre  de  l'architecture 
en  étoit  dorique;  on  en  voit  encore  aujourd'hui  quatorze 
colonnes,  fur  la  pointe  du  cap,  qui  en  a  pris  le  nom  mo- 
derne de  Capo- colonne. 

5 .  °  L'Officier  qu'ils  propolênt  pour  être  leur  Pe'dotrihe  eft 
aufîi  un  citoyen  d'Athènes,  mais  d'un  autre  bourg  que  le 
précédent,  du  bourg  de  Cephifia,  KH$EI2I£A.  Cephifia, 
l'un  des  peuples  ou  Av/uci  de  l'Attique,  étoit  de  la  tribu 
Ereclhéide ,  fuivant  Harpocration  &  les  marbres.  Cette  petite 
ville,  fituée  à  cinq  ou  fix  milles  d'Athènes,  (ûr  le  chemin 
qui  conduilôit  à  Marathon ,  devint  par  la  fuite  une  bourgade. 
Elle  le  réduifit  enfin  à  n'êîre  plus  qu'une  maûon  de  cam- 
pagne, appartenante  au  fameux  Hérodès  Atticus,  fi  connu 
lôus  le  règne  de  Marc-Aurèle.  Aujourd'hui  c'eft  un  hameau, 
nommé  Cefifia,  où  l'on  voit  des  relies  d'anciennes  murailles 
de  marbre,  &  quelques  inlcriptions. 

6.  °  Abalcante  de  Céphifia,  fils  d'Eumolpe,  qu'on  propoië 
ici  pour  Pédotride,  étoit  déjà  connu  par  des  monumens  de 
celte  efpèce.  On  le  trouve  dans  la  lifte  des-  enfans  infcrits 
lùr  un  des  côtés  de  ce  beau  marbre  du  Gymnalê,  cité  par 

Vcn<ag.  5pon>  &  quj  donne  les  noms  des  officiers  Athéniens,  & 

Wj'p./Sf.  ce^ul  ^es  mo*s  ^e  ^'ann^e  Attique.  On  le  retrouve  une  féconde 
fois  (ûr  un  autre  marbre,  tranfporté  d'Athènes  à  Oxford, 
fur  lequel  on  lit  :  11AIAOTPIBOTNT02  ABA2KANTOT 
TOT  ETMOAnOT  KH*El2im2  ETOS  KT.  Alafcante, 
fils  d'Eumolpe,  de  Cephifia,  étant  Pédotribe  depuis  vingt- trois 
ans. ...  Le  voilà  trois  fois  mentionné  fur  les  marbres.  Notre 
Inlcription,  dans  l'ordre  chronologique ,  tient,  comme  il  eft 
aile  de  le  voir,  le  milieu  entre  les  deux  qui  ont  été  déjà 
publiées.  Il  nous  refte  à  fuivre  M.  l'abbé  Belley,  dans  les 
difcuflions  par  lelquelles  il  fixe  l'époque  de  ce  monument. 
C'eft  l'objet  de  la  féconde  lêclion. 

„   1  Les  trois  marbies  fur  lelquels  le  nom  d'Abalcante  eft 

Section.  •  r  i  7  *  *c   c»«  i 

inlcrit,  ne  donnent  aucune  époque  precile.  oi  nous  avions  la 

faite  des  faites  d'Athènes,  le  nom  de  Lycomède,  archonte 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres,  i  87 
Eponyme  de  notre  kifcription,  lèverait  bien-tôt  la  difficulté. 
Au  défaut  de  monumens  précis,  nous  ne  pouvons  déterminer 
b  temps  que  par  approximation,  &  ceft  le  parti  que  prend 
M.  l'abbé  Bellev. 

Le  marbre  fur  lequel  Aba/cante  eft  infcrit  au  nombre  des 
enfant,  porte  le  nom  de  Caius  Julius  Cafius,  archonte  Epo- 
nyme, &  place  au  nombre  des  Gymnafiarques  Titus  Flavius 
Alypus.  Celui-ci  fait  mention  de  Publius  y£lius  Théophile, 
Cofmète  des  E'phèbes.  Ces  noms  Romains  démontrent  que 
ces  Inlbiptions  font  du  temps  de  la  domination  Romaine 
à  Athènes.  Les  citoyens  d'Athènes,  dans  la  vue  de  marquer 
leur  attachement  ou  leur  reconnoiflânce  pour  les  Empereurs, 
ont  iouvent  pris  les  noms  de  ces  Princes.  Par- là  ils  le  déda- 
roient  en  quelque  manière  leurs  aflranchis.  Les  Rois  même 
&  les  Princes  étrangers  fê  livrèrent  à  cet  efprit  de  flatterie  8c 
de  lêrvitude.  M.  l'abbé  Belley  en  a  rapporté  ailleurs  plufieurs 
exemples,  en  particulier  dans  lbn  Mémoire  fur  les  médailles  Mém.ùi'A- 
de  Polémon ,  prince  d'Olba. 

Le  Titus  Flavius  du  premier  marbre ,  en  fait  remonter 
Flnlcription  au  temps  de  Vefpafien  ou  de  <ês  enfajis.  Le  Pu- 
blius itlius  de  notre  marbre,  prouve  que  i'Infcription  peut 
être  du  temps  de  rempercur  Hadrien,  ou  d'Antonin  Pie, 
qui  portoient  le  nom  d'yClius.  On  fait  que  ces  deux  Princes 
ont  comblé  de  biens  &  d'honneurs  la  ville  &  les  habitans 
d'Athènes.  La  beauté  des  caraclères  &  la  forme  des  lettres 
ne  permettent  pas  de  reculer  la  date  en  deçà  du  règne  de 
Commode.  Ainfi  k  temps  de  Flnlcription  peut  le  rapporter 
au  àgne  d'Antonin  Pie  ou  de  Marc-Aurcle. 

On  voit,  par  ce  monument,  que  l'archonte  Eponyme 
était  encore  alors  le  premier  magiftrat  d'Athènes. 

Hadrien  avoit  été  archonte  d'Athènes  la  quatrième  année 
delà  222."  Olympiade,  de  Rome  865,  &  1  12  de  l'ère 
Chrétienne;  &  c'eft  en  cette  qualité  qu'il  y  préfida  aux  fêtes  D'm&ixixi 
de  Bacchus.  L'empereur  Gallien,-  fuivant  le  témoignage,  de  v' 7plilèoti' Mk. 
Trebeilius  Pollion ,  avoit  été  nommé  à  la  même  charge  avant  raùil.  c.  j/4 
ton  élévation  à  l'Empire.  La  dignité  d'Archonte  ayant  perdu 

A  a  ij 


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i  88  Histoire  de  l'Académie  Royale 
dans  la  fuite  fbn  éclat  &  fôn  autorité  r  fut  fùpprimée  au  com- 
mencement du  iv.e  fiècle  de  1ère  Chrétienne ,  fous  l'empire 
de  Conftantin,  qui  changea  la  forme  du  gouvernement  dans 
les  provinces  &  dans  les  villes  de  l'Orient;  le  Stratège  ou  Pré- 
teur devint  alors  le  premier  magiftrat  de  la  ville  d'Athènes. 

On  fait  que  le  nom  du  premier  des  Archontes ,  qualifié 
par  cette  raifon  d'archonte  Eponyme,  fêrvoit  à  déiîgner 
l'année  chez  les  Athéniens,  comme  les  noms  des  Confùls 
défignoient  l'année  Romaine.  Une  fuite  exaéle  des  Archontes 
répandrait  autant  de  lumière  dans  l'hiftoire  Grecque,  que  la 
fuite  des  Confuls  en  jette  fur  i'hifloirc  de  Rome.  Elle  en  fixeroit 
la  chronologie,  en  attachant  les  faits  à  des  époques  précifês. 

Des  auteurs  célèbres  dans  l'antiquité,  Déméuius  de  Pha- 
lère,  Philochore,  Apollodore,  Ctéîiclide,  &  plufieurs  autres 
écrivains  avoient  donné  les  fartes  Attiques,  &  la  fuite  des 
archontes  Eponymes  ;  mais  ces  ouvrages  fê  font  perdus.  On 
n'en  trouve  que  quelques  fragmens  dans  Diodore  de  Sicile, 
dans  Denys  d'Halicarnaiîè  &  dans  quelques  autres  auteurs. 
Depuis  la  renailîânce  des  Lettres,  plufieurs  Savans  ont  tâché 
de  rétablir  la  fuite  des  Archontes',  d'après  les  auteurs  6c  les 
monumens;  Sigonius,  Meurfius,  Seiden,  Lydiat,  Prideaux 
&  Dodwel  ont  compofe,  fur  ces  fafles,  des  ouvrages  remplis 
de  recherches  &  de  critiques.  Enfin  M.  Edouard  Corfini  a 
publié  à  Florence,  depuis  quelques  années,  deux  volumes 
du  grand  ouvrage,  qu'il  avoit  annoncé  fous  le  titre  de  fafli 
Attk't.  Ce  fâvant  Italien  a  difeuté  les  ouvrages  des  anciens, 
&  tous  les  monumens  d'Athènes  qu'il  a  pu  recouvrer.  Notre 
Infcription  donne  le  nom  &  à  peu  près  le  temps  d'un 
Archonte  Eponyme  qui  étoit  inconnu;  ceft  un  nouveau 
fûpplément  à  ajouter  aux  fafles  Attiques. 

Une  autre  obfêrvation  qu'on  peut  faire  fur  cette  Infcrip- 
tion, c'efl  que  les  Athéniens,  quoique  fournis  à  l'empire 
Romain,  confervoient  leurs  anciens  ufages,  &  cette  difeipline 
qui  dans  les  beaux  jours  de  leur  République  les  avoit  élevés 
au  defîus  de  leurs  voifins ,  &  qui  jointe  à  leur  goût  pour  les 
arts,  leur  confèrva,  même  au  défaut  de  la  puinance,  une 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  189 
fûpériorité  plus  flatteufe  que  celle  qu'on  ne  doit  qu  a  la  force 
des  armes.  La  ville  d'Athènes,  au  fécond  fiècle  de  J.  C, 
faifoit  encore  élever  la  jeunefte  dans  les  Sciences  &  dans 
les  exercices  laborieux  du  gymnafê  ;  die  formoit  des  Soldats 
pour  la  défènfê  de  l'Empire,  &  des  Athlètes  qui  dans  les 
jeux  publics  remportoient  des  couronnes ,  également  glo- 
rieufês  pour  les  vainqueurs  &  pour  la  ville  qui  leur  avoit 
donné  naiflânce. 

EXPLICATION 

D'UNE  INSCRIPTION  ANTIQUE, 

Sur  le  rétablijjement  de  /'Odeum  d'Athènes,  par 
un  roi  de  Cappadoce. 

ON  peut  mettre  au  rang  des  découvertes  intéreflântes  en 
fàit  d'antiquités  cette  féconde  infcription  Grecque,  dont 
nous  annonçons  le  fujet  à  la  tête  de  cet  article.  Elle  a  été 
trouvée,  comme  la  précédente,  à  Athènes ,  &  envoyée  ici 
par  la  même  voie.  Un  Turc  la  découvrit  le  1  5  août  1 743  , 
dans  les  fondations  d'une  maifon  qu'il  faifoit  rebâtir.  Voici 
la  copie  &  la  traduction,  dite  par  'M.  l'abbé  Belley,  de  cette 
Infcription,  gravée  en  fix  lignes,  fur  un  marbre  qui  proba- 
blement étoit  la  bafê  d'une  ftatue.  Chaque  lettre  a  dix  lignes 
de  hauteur,  &  le  caractère  en  eft  très -beau. 

BA2IAEA  APIOBAPZANHN  «MAOFIATOPA  TON  EK 
BA2IAEH2 

APIOBAPZANOT  SIAOPnMAIOT  KAI  BA2IAI22H3 
A0HNAIAO2  SIAOZTOPrOT  OI  KATA2TA0ENTES 

rn  attot  Eni  thn  tôt  nÏAEor  kataskethn 

TAI02  KAI  MAPKOS  2TAAAIOI  TAIOT  TIOI  KAI 

M£NAAinn02  EATTON  EïEPrETHN. 

A  au; 


i^o    Histoire  de  l'Académie  Royale 

C*eft-à-dire,  Catus  &  Marcus  Stallius ,  fis  de  Coi  us, 
&  Ménalippe  (  ont  élevé  ce  monument  à  )  leur  bienfmteur  le 
roi  Ariobariane  Phiiopator,  fis  du  roi  Artobariane  Philoro- 
maeus ,  &  de  la  reine  Aihénàis  Philofîorge,  ayant  éié  chargés 
par  ce  Prince  de  la  conflruâion  de  /'Odeura. 

On  (ait,  dit  M.  l'abbé  Belley,  que  les  in/criptions  Grec- 
ques font  beaucoup  plus  rares  que  les  Latines,  &  que  parmi 
les  premières,  celles  qui  font  mention  des  Rois  étrangers, 
font  de  la  plus  grande  rareté.  Celle-ci  a  le  double  avantage 
de  nous  apprendre  la  filiation  &  la  fuite  des  derniers  rois  de 
Oppadoce,  qui  étoit  inconnue,  &  de  nous  Elire  connoître 
le  Prince  qui  fit  réparer  dans  la  ville  d'Athènes  un  des  édifices 
les  plus  magnifiques.  Ces  deux  objets,  l'un  5c  l'autre  intereflâns 
pour  l'hiftoire,  (ont  le  fujet  de  deux  iêélions,  qui  partagent 
Je  Mémoire  dont  nous  faifons  le  précis. 
I.,re  Les  anciens  rois  de  Cappadoce  (è  prétendoient  ifius  de 

Section.  QynsSi  &  poffédoient  en  Afie  un  état  puiflànt.  Leur  fuite 
mp.lxxxt.  e^  Ve*1  connue  jufqu'au  temps  d'AJexandre  le  Grand  ;  afors 
Thiftoire  commence  à  parler  de  ces  Rois,  qui  port  oient  ordi- 
,  nairement  le  nom  d'Ariarathe.  Les  Romains,  depuis  la  défaite 
d' Antiochus  le  Grand ,  roi  de  Syrie,  étendirent  leur  fyftème 
Strab.i.xu,  politique;  ils  fe  mêlèrent  des  affaires  de  l'Aile,  &  firent 
*  s*0,       alliance  avec  les  princes  d'Orient.  Us  accordaient  l'Iionneur 
tiw  Ttfuw  ntûmr,  de  leur  amitié  &  de  leur  alliance  aux 
autres  Rois  ;  les  traités  d'alliances  avec  les  rois  de  Cap- 
padoce comprenaient  non  feulement  leur  perfenne ,  mais 
encore  toute  la  Nation.  La  race  Royale  s'étant  éteinte  ,  les 
Romains,  en  confidération  des  traités,  permirent  aux  Cappa- 
dociens  de  vivre  en  libellé,  fùivant  leurs  propres  loix;  mais 

3*C  9<MSV"de  cette  ^at,on»  accoutumée  au  pouvoir  monarchique,  rejeta  la 
Borâ.   3  C  liberté  qui  lui  étoit  offerte,  &  lé  choifit  pour  monarque 
Stj!/ih%  Ariobarzane.  Ce  Prince,  qui  tenoit  le  Iceptre  du  contente- 
xxxviû',  ment  des  Romains,  en  reçut  de  nouveaux  bienfaits.  Chafîe 
deux  fois  de  fês  Etats,  par  les  intrigues  ou  par  les  armes  de 
Mithridate,  deux  fois  il  fut  rétabli  (a)  par  la  puifîànce  de 
(a)  II  fur  rétabli  par  Sylla  Fan  668  de  Rome,  *  par  Pompée  l'an  688. 


t.  2. 


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des  Inscriptions  -et  Belles- Lettres  toi 
Rome.  Le  Sénat  lui  déféra  même  les  honneurs  les  plus 
édatans,  &  lui  envoya  la  c huile  curuie;  diftinélion  qui  netoh 
accordée  qu'aux  Princes  amis,  qui  avoient  rendu  à  la  Répu- 
blique ks  plus  .grands  fervices.  Ariobarzane  fit  graver  ces 
marques  d'honneur  fur  quelques-unes  de  lès  monnoies,  & 
prit,  lûr  la  plufpart  des  autres,  le  titre  d'ami  des  Romains, 
♦I  AOT>nM  A IOS.  Ce  n'efl  pas  ici  le  lieu  de  montrer  que 
les  Rois  &  les  peuples  affectionnés  aux  Romains  prenoient 

ce  titre ,  le  baron  de  Spanheim  en  rapporte    De  Prajiant, 


tles  exemples  dans  Ton  grand  ouvrage.  Les  Princes  portèrent  fj^îjjf* 


plus  loin  la  jeconnoi fiance  ou  la  flatterie  envers  les 
empereurs  Romains  ;  ils  Ce  di/ôient  en  quelque  manière  leurs 
affranchis,  en  prenant  leur  nom  de  famille,  iOTAIOX,  Tl- 
BEPIOS,  SEIITIMIOS,  comme  M.  l'abbé  Beiley  la 
prouvé,  d'après  pluûeurs  Médailles ,  dans  un  autre  Mémoire  Mim.âel'A- 
de/a  public 

Le  Tcgne  d'Ariabarzane  Philoromaus  fut  de  longue  durée; 
on  Ih  fur  les  Médailles,  coniervées  ^en  différais  cabinets,  les 
dates  de  ion  règne  jufqu  a  l'année  îrente-troifième,  TA.  Ce 
Prince  ayant  été  élu  roi  de  Cappadoce  par  la  Nation  l'an  66$ 
de  Rome,  la  trente -troifième  année  de  ion  règne  concourt 
avec  l'année  6o  5  de  Rome.  Appien  rapporte  qufen  mourant 
il  iaiûa  tous  (es  Etats  à  fon  fils.  L'Inlcription  nous  apprend 
qu'il  avoit  époulè'  Athcnaïs;  aucun  hiftorien  n'a  iàit  mention 
de  ce  mariage,  Ariobarzane,  quelques  années  avant  là  mort, 
afibria  au  trône  ion  Tils  en  préfênce  de  Pompée,  qui  venoit 
de  finir  Ion  expédition  contre  Tigrane  ck  contre  Mithridate. 

Le  jeune  Roi  eft  nommé  dans  l'Infcription  Ariobarzane 
Philopator  ,  fils  a" Ariobariane  Philoromœus  &  de  la  reine 
Athénais  P/ri/offorge.  Un  paflàge  de  Valère  Maxime  expli-  Lv,c.Zt 
que  parfaitement  le  titre  ou  furnom  de  Philopator.  «  Le  roi 
Ariobarzane,  dit  cet  auteur,  monté  fur  une  eflrade,  &  affis  « 
for  une  chaife  curule  à  côté  de  Pompée ,  voyoh  avec  peine  « 
fan  fhs  à  Tes  pieds  &  dans  une  place  qui  étoit  au  defious  « 
de  ù  femme;  il  dépendit,  iui  mit  le  diadème  fur  la  tête,  « 
fexhorta  à  monter  !&  à  prendre  fi  place.  Le  jeune  Prince  « 


192  Histoire  de  l'Académie  Royale 
verlâ  des  larmes,  friffonna  de  tout  le  corps,  laifîà  tomber  le 
diadème,  &  ne  put  monter  fur  l'eftrade;  &  choie  prelque 
incroyable,  continue  l'auteur,  le  père  étoit  comblé  de  joie,  & 
le  fils  accablé  de  trifteflè.  Ce  combat  glorieux  ne  finit  que 
lorlque  l'autorité  de  Pompée  appuya  la  volonté  du  père;  il 
proclama  roi  le  jeune  Prince,  lui  ordonna  de  prendre  le 
diadème,  &  de  s'aflèoir  fur  la  chaife  curule.  »  La  réfiitance 
du  jeune  Ariobarzane  fait  allez  connoître  fon  refpeél  &  fà 
tendrelTe  pour  fon  père,  &  montre  qu'il  mérita  le  titre  de 
Phiîopator,  qui  lui  eft  donné  dans  l'Infoription,  &  que  lui- 
même  a  pris  fur  lès  Médailles.  M.  l'abbé  Belley  cite  deux 
Médailles  de  ce  Prince,  l'une  du  cabinet  de  Wilde,  &  l'autre 
du  cabinet  de  Pembrock;  on  voit  d'un  côté  la  tête  du  jeune 
Prince  ceinte  du  diadème,  &  de  l'autre  la  légende  BA2I- 
AEflS  APIOBAPZANOT  «frIAOnATOPOS,  avec  le 
type  de  Minerve,  type  commun  fur  tes  Médailles  des  rois 
de  Cappadoce.  11  régna  quelque  temps  avec  fon  père,  qui 
l'avoit  aflbcié  au  trône,  &  qui  en  mourant  lui  laifîà  la  Cap- 
padoce entière,  deux  cantons  d'Arménie  (la  Sophène  &  la 
Gordène  )  8c  quelques  villes  de  Cilicie ,  que  Pompée  avoit 
jointes  à  lès  Etats.  Nous  ignorons  la  durée  précilé  du  règne  de 
ce  Prince;  mais  elle  fut  environ  de'treize  ans,  puifqu'afïbcié 
par  fon  père  vers  l'an  680  de  Rome,  il  avoit  péri  d'une  mort 
violente  peu  avant  l'année  703  ,  lorfque  Cicéron  pafîà  en 
Afie  pour  prendre  le  gouvernement  de  la  Cilicie.  Phiîopator 
laifîà  deux  enfans  encore  jeunes,  nommés  l'un  Ariobarzane, 
&  l'autre  Ariarathe. 

Le  Sénat  ayant  appris  la  mort  du  roi  de  Cappadoce 
idêm?  (Ariobarzane  Phiîopator)  déféra  la  couronne  à  Ariobarzane 
fon  fils,  qui  fut  furnommé  Eufebès  &  Philoronmus,  &  chargea 
Cicéron,  qui  partoit  pour  la  Cilicie,  d'en  prendre  la  tutèle 
&  la  défenfê.  A  peine  le  Proconful  fût -il  arrivé  en  Cappa- 
,  S^f*  doce,  que  le  roi  Ariobarzane,  accompagné  d' Ariarathe  fon 
■  K''f  "     frère  &  des  amis  de  fon  père,  fe  rendit!  camp,  repréfenta 
qu'il  s'était  formé  une  confpiration  contre  fâ  perfonne,  & 
demanda  des  troupes  pour  fa  garde  &  fâ  défenlê.  Cicéron 

recommanda 


Appian.  Ali' 
thrilp.  24.}, 


< 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  103 
recommanda  aux  fidèles  fujets,  inftruits  par  le  malheur,  acer-  ' 
Liffirno  cafu/du  dernier  Roi,  de  veiller  à  la  confervation  de 
leur  Prince.  11  exhorta  Ariobarzane  à  fignaler  les  commen- 
cemens  de  fôn  règne  par  des  acles  de  (évérltê  contre  les 
traîtres,  &  lui  pronut  tous* les  fecours  dont  il  aurait  befôin. 
La  reine  Athénaïs  avoit  fait  exiler  deux  perfônnes  de  confi- 
dcration,  Mithram  &  Athenaum  ab  Ariobarzane  import  unit  ate  f  Ck.aiFm. 
Athnaidis  exilio  mulflatos ,  Cicéron  les  fit  rappeler,  6c  les  ' 
rétablit  en  crédit  &  en  autorité  auprès  du  Roi  ;  &  par  là 
fûgeflè  il  diflipa  les  troubles ,  affermit  l'autorité  royale,  6c 
lauva,  fins  avoir  recours  aux  armes,  le  Roi  6c  fôn  Etat.  On  ,  ^adFm: 
ne  doit  pas  s'attendre  à  trouver  ici  l'hiftoire  complète  de  ce  Ai  Au*! t.  v. 
Prince,  qui  dans  la  guerre  civile  prit  le  parti  de  Pompée,  fut  efc£°'  Plut'm 
défendu  par  Jule  Céfàr  contre  les  entrepri/ês  de  Phamace, 
&  fiit  tué  Tan  7 1  2  de  Rome  par  Caflius,  pour  avoir  favori fé  Bffimj* 
le  parti  du  Triumvirat.  Après  fà  mort  Ariarathe  fbn  frère   '  '  ' 
recou\Ta  les  Etats  de  fà  maifôn,  dont  il  fut  dépouillé  par 
Marc -Antoine,  en  718. 

Mais  une  obfêrvation  importante  que  fait  M.  l'abbé  Belley, 
c'eft  qu'Ariobarzane  Euféhès-Philoromaus  n'étoit  pas  le  fécond 
du  nom  roi  de  Cappadoce,  comme  l'ont  cru  le  cardinal 
Noris,  le  baron  de  Spanheim,  Haym  6c  les  autres  antiquaires; 
cet  Ariobazarne  étoit  le  troifième  du  nom  :  le  concours  des 
dates  6c  des  circonftances  prouve  qu'il  étoit  fils  du  roi  Ario- 
barzane  Philopator,  qui  périt  malheureufêment  peu  de  temps 
avant  l'arrivée  de  Cicéron  dans  lôn  gouvernement  de  Cilicie. 
Par  l'infcription  d'Athènes,  il  eft  confiant  que  ce  Philopator 
étoit  fils  d' Ariobarzane  fùrnommé  Philoromaus  6c  de  la  reine 
Athénaïs.  AinC  i  on  doit  compter  trois  Ariobarzanes  fucceflive- 
ment  rois  de  Cappadoce,  le  premier  furnommé  Philoromœtis , 
le  fécond  appelé  Philopator,  6c  le  troifième  qui  prit  les  noms 
d' Eufébès - Philoromaus  fur  fes  Médailles,  6c  que  Cicéron 
défigne  par  ces  deux  titres  d'honneur ,  Regem  Ariobarianem  AJ  Rm 
Eufeben  Phiîoromaum.  Les  Savans  modernes,  qui  n'ont  diftin-  v,ep*'- 
gué  que  deux  Ariobarzanes,  n'ont  pas  fait  attention  à  un  paflâge 
formel  de  Strabon,  écrivain  exael  6c  prefque  contemporain,  Lh-  xtl>. 
Hi^TomeXXllL  Bb  "*# 


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ip4    Histoire  de  l'Académie  Royale 
qui  en  parlant  de  i  élection  d'Ariobarzane  I.«»  au  trône  de 
Cappadoce ,  dit  que  cette  race*  finit  à  la  troifième  génération  ; 
lii  wymuu  Si  tsÇfiXSvmi  t*  yirwi  Cette  féconde 

race  a  donné  quatre  Rob,  les  trois  Ariobarzanes  en  ligne 
directe,  &  Ariarathe  furnommé  Eufébès  - Philadelphe ,  frère 
du  dernier  Ariobarzane. 

Il  faut  encore  obfèrver  que  i'Inlcription  d'Athènes  nous 
apprend  qu'Athénaïs  étoit  fenime  d'Ariobarzane  I.er,  &  mère 

lxvtttffl1f'du  101  Pni'°Pator*  Cicéron,  dans  une  de  fes  lettres,  parle 
'  d'une  Athénaïs  qui  troubla  la  Cour  du  jeune  roi  Ariobar- 
zane III.*,  &  qui  par  fes  violences,  hnportim'rtate ,  avoit  fait 
exiler  deux  personnes  confidérabies.  Les  interprètes  ont  été 
fort  embarraflés  fur  l'explication  de  ce  paflâge;  quelques-uns 
ont  cru  qu'Athénaïs  étoit  un  nom  de  ville:  Muret  a  jugé 
avec  railôn  que  ce  devoit  être  pluftôt  le  nom  d'une  femme, 
qui,  félon  lui,  étoit  la  femme  ou  la  mère  du  Roi.  L'Inf- 
cription  juftine  fa  conjecture;  elle  fait  mention  de  la  reine 
Athénaïs,  femme  du  roi  Ariobarzane  Philoromaus,  mère 
du  roi  Ariobarzane  Phïlopator,  qui  périt  dans  une  conlpi- 
ration,  &  aïeule  d'Ariobarzane  Eufébès -Philoromaus.  Cette 
PrincefTe  étoit  furnommée  *IA02TOPr02,  Phitojlorge, 
titre  qui  lui  étoit  donné  à  cauiê  de  ion  tendre  amour  pour 
les  enfans  C'eft  la  fignification  du  mot  grec;  ce  titre 
répond  en  partie  au  PIVS  des  Latins,  qui  a  un  lêns  plus 
étendu.  PI  ETA  S  fignifie  l'amour,  non  lêulement  envers 
les  parens  &  les  enfans ,  mais  encore  envers  la  patrie  &  les 
Princes,  le  refpeél  religieux  dû  à  la  divinité,  &  quelquefois 
la  douceur  &  la  démence.  On  fut  que  plufieurs  Rois  & 
Empereurs  ont  porté  le  titre  d'ETSEBHU ,  de  PIVS,  que 

des  enfans  envers  leurs  parens  ;  Xé- 
nophon ,  en  partant  de  Cyrus ,  dit  : 
Iî£ç  çt>.»çsfiyç  pvnt.  M.  l'abbé  Bel- 
ley  rapporte ,  dans  ce  même  mor- 
ceau, des  exemples  dans  lefquels  on 
voit  que  les  monumens  &  les  écri- 
vains ont  appliqué  aux  Rois  le  nom 
de  P/iilflfîorge  dans  la  double  accep- 
tion. 


(b)  Ce  nom  fignifie  proprement 
raffeflion  naturelle  des  parens  pour 
leurs  enfans  ;  on  dit  en  ce  fens  ,  0<- 

On 

le  dit  même  des  animaux  ,  à  l'égard 
de  leurs  petits  ;  T'-ntur  jirof  ?Méçip- 
<y>r  Çvnt.  Ariflot,  liifi.  Animal,  //b. 
ix.  Mais  ce  nom  ell  aufTi  employé 
pour  marquer  l'affeclion  &  l'amour 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  195 
Julie,  femme  de  Septime  Sévère,  eft  nommée  dans  plufieurs 
monumens  JVLIA  PI  A,  qu'Arfinoé,  reine  d'Egypte,  6c 
Jotapé,  reine  de  Comagène,  ont  fur  les  Médailles  le  titre  de 
Plnîadelphe.  L'infcripiion  d'Athènes  donne  à  la  reine  Athé- 
ruïs  le  nom  de  $1  AOSTOPrOS ,  Philoforge.  On  lit  fur  les 
marbres  d'Oxfort  que  Séleucus  CaJlinicus  avoit  été  P/idoflorge  Part. 
à  l'égard  de  Ces  païens;  JWi/uw  w  «MAOSTOpmS 
Tt  rzs&  rov$  y>mt.  M.  l'abbé  Belley  penfe  qu'Athénaïs  fut 
décorée  de  ce  titre  à  caulê  de  (on  amour  pour  lès  enfuis. 
L'hiftoire  a  comblé  d'éloges  la  reine  Apollonius ,  femme 
d'Attale  roi  de  Pergame,  6c  mère  d'Eumène,  de  ce  qu'ayant 
eu  quatre  fils ,  elle  conferva  pour  eux  un  amour  tendre  &  A0&  E*.  v* 
confiant  :         mmt  tvvtdvs  (LwntfiKimt  Sït<pv?&%i  tLo  ™* 
tumu  m!  *IA02TOPriAN. 

L'infêription  a  eu  pour  époque  6c  pour  occafion  le  réta-      I  I.« 
bliflement  de  XOdeum;  M.  l'abbé  Belley  fait  en  peu  de  mots  Section. 
l'hiftoire  de  cet  illuftre  monument  de  la  ville  d'Athènes,  fur 
lequel  il  a  raiîèmblé  prefque  tous  les  paflàges  des  auteurs  Grecs  M™/™,  ua. 

o.  ï  Atlk.  lit.  IV, 

&  Latins.  R  2gm 

Ces  écrivains  ont  célébré  la  grandeur  &  la  magnificence   vurw.  l  v. 
de  ÏOdeum,  efpèce  de  théâtre  que  Périclès  fit  conftruire.  CJ:  ^Mia/r 
L  intérieur  en  etoit  orne  de  colonnes  oc  garni  de  lièges;  il  phtankA* 
étoit  conftxuit  des  mâts  6c  des  antennes  qui  avoient  été  Pmcle' 
enlevés  aux  Perfès,  &  fè  terminoit  en  cone,  fous  la  forme 
(Tune  tente  ou  d'un  pavillon  royal.  Avant  la  conftrudion  du 
grand  théâtre,  les  Muficiens  6c  les  Poètes  s'afîêmbloient  dans  Hrfrxhius. 
XOdeum  pour  y  jouer  &  reprélènter  leurs  pièces  ;  d'où  le  lieu  S*idas< 
fut  lûmommé  Odeum ,  CÏ&ïov  (c).  On  avoit  placé  à  l'entrée 
une  belle  ftatue  de  Baechus,  pour  rappeler  l'origine  de  la 
Tragédie,  qui  commença  chez  les  Grecs  par  des  hymnes  en 
l'honneur  de  ce  Dieu.  On  continua  de  réciter  dans  XOdeum 
les  nouvelles  pièces,  avant  que  de  les  repréfenter  fur  le  théâtre. 
Comme  l'édifice  étoit  vafte  6c  commode,  les  Archontes  y 


(e)  X1IAION,  l'iota  à  côté  de 
Tfl  (comme  dans  les  anciennes  Inf- 
criptions  où  il  n'eft  pas  fouferit  )  du 


mot  ft<A» ,  Cantus  ,  pour  A Wtf , 
qui  ell  dérivé  du  verbe  A'tîib. 

Bb  ij 


106    Histoire  de  l'Académie  Royale 
tenoient  quelquefois  leur  tribunal ,  &  l'on  y  faifbit  au  peuple 
la  diflribution  des  blés  6c  des  farines. 

Ce  bâtiment  Hit  brûlé  l'an  de  Rome  668,  86  avant 
l'ère  Chrétienne ,  pendant  le  fiége  d'Athènes  par  Sylla  : 
Ariftion,  qui  tléfendoit  la  ville  pour  Mithridate,  craignant 
Affùm.  de  que  le  général  Romain  ne  (ê  lêrvît  des  bois  &  autres  maté- 
BeU.  MitbH.  rijux  tje  xodeum  pour  attaquer  Y  Acropole,  ou  le  château,  y 
fit  mettre  le  feu.  Le  roi  Ariobarzane,  dans  la  fuite,  le  ht 
Vt:rW.  I  v,  rebâtir;  OJeum  mcenfum  bello  Mïthridcttko  rex  Ariobaqanes 
rcjhtu'it.  Vitruve,  qui  rapporte  le  fait,  ne  dit  point  lequel 
des  Rois  du  nom  d' Ariobarzane  fit  faire  le  rétabliflément  ; 
l'Infcription  nous  apprend  encore  que  ce  fût  Ariobarzane 
Philopator ,  le  fécond  du  nom ,  qui  régna  en  Cappadoce 
depuis  l'an  690  de  Rome,  jufque  vers  l'an  703.  Ce  Prince 
n'épargna  aucune  dépenlé  pour  rendre  à  cet  éditée  iâ  pre- 
mière (plaideur.  Strabon,  Piutarque,  Paufanias,  qui  ont  écrit 
depuis  le  rétabli  dément,  le  mettent  au  nombre  des  plus  ma- 
gnifiques monumens  d'Athènes.  Le  rhéteur  Hérodès  Atticus, 
qui  vivoit  fous  les  Antonins,  ajouta  de  nouveaux  ornemens 

FauÇan.  I  vu.  *  YOdeum.  On  fait  que  plufieurs  autres  Rois  &  Princes  con- 
tribuèrent à  la  décoration  de  cette  ville  célèbre.  Athènes 
n'étoit  plus  la  fouveraine  de  la  Grèce,  mais  elle  confervoit 
fur  toutes  les  Nations  un  empire  d'un  ordre  différent  :  elle 
excelloit  dans  les  Sciences  &  les  Arts  ;  à  ce  titre  elle  mérita 
i'amour,  le  refpeél  &  la  bienveillance  des  Princes  &  des 
peuples  étrangers. 

Le  roi  Ariobarzane  avoit  chargé  de  l'exécution  de  l'ouvrage 
trois  architectes  habiles,  qui  font  nommés  dans  l'Inicription; 
Murafvr.pag.  les  deux  premiers  étoient  Romains;  la  famille  Stallia  étoit 

cxlvii,  ^ -à  connue  pa,.  unc  infcripiion  Latine  :  le  troifième  étoit 
probablement  Grec.  Ce  Prince  leur  donna  des  récompemes 
dignes  d'un  Roi.  M.  i'abbé  Belley  préfùme  que,  fuivant  un 
ufage  très -ordinaire  en  ces  temps-là,  ils  érigèrent  une  flatue 
en  fon  honneur;  &  que  i'Infcription,  qui  marque  leur  recon- 
noîflànce  envers  le  Prince  leur  bienfaiteur,  étoit  gravée  fui 
la  bafe  de  la  flatue. 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  197 
Au  refte  le  nouvel  édifice  étoit  d'une  grande  fôlidité ,  fi 
Ion  en  juge  par  les  vefliges  qui  fubfiflent  encore  après  dix- 
huit  fiècles.  Voici  la  defcription  que  Whéler  en  a  donnée ,    E&t.  Frmç. 
dans  fou  voyage  d'Athènes:  «  Les  fondemens  en  font  de 
prodigieux  quartiers  de  roche,  taillés  en  pointe  de  diamans,  « 
&  bâtis  en  demi-cercle,  dont  le  diamètre  peut  être  de  cent  « 
quarante  pas  ordinaires;  mais  lès  deux  extrémités  fè  terminent  « 
en  angle  obtus  fur  le  derrière,  qui  eft  entièrement  taillé  dans  « 
le  rocher  :  il  y  a  au  milieu  de  ces  extrémités  une  tribune  « 
taillée  dans  le  roc,  élevée  de  cinq  à  fix  pieds,  fur  laquelle  « 
on  monte  par  des  degrés;  à  chaque  côté  font  des  bancs  « 
cilêlés ,  pour  s'afîèoir  le  long  des  deux  branches  du  demi-  « 
cercle.»  Ainfi  l'édifice,  de  forme  femi -circulaire ,  pou  voit 
avoir  dans  Ion  diamètre,  foivant  notre  mefure,  trois  cens 
cinquante  pieds,  ou  cinquante- huit  toiles,  Whéler  prouve, 
d'après  le  témoignage  de  Paufinias,  &  par  les  circonflances 
locales,  que  ce  monument,  dont  il  donne  le  plan,  eft  l'ancien  /» 
Odeum,  &  qu'on  ne  doit  pas  le  confondre  avec  le  théâtre, 
qui  s'appelle  encore  le  théâtre  de  Baahus ,  &  dont  il  fait  la 
delcription. 

Cette  explication  fîifht  pour  faire  connoître  tout  le  prix 
de  l'Infcription.  Le  monument  nous  donne  la  filiation  8c 
la  fuite  des  rois  de  Cappadoce  de  la  féconde  race,  explique 
leurs  Médailles,  indique  le  nom  &  le  fùrnom  d'une  reine  qui 
étoit  inconnue,  il  éclaircit  enfin  plufieurs  palîâges  des  anciens 
auteurs. 

Depuis  la  leélure  de  ce  Mémoire,  &  la  publication  de 
l'extrait  qui  en  a  été  donné  dans  le  Mercure  de  France ,    //.  m  /v* 
M.  Edouard  Corfmi,  connu  par  fbn  excellent  ouvrage  des  *TS*»h?$\ 
fa/les  Attiques ,  &  par  les  d'tjfertatiotis  Agonifliques ,  a  publié 
à  Florence,  en  1752,  plufieurs  Inlcriptions  de  la  ville  d'A-  64 
thènes  :  voici  la  dixième.  m"' 

O  AHMOS 
BASIAEA  APIOBAPZANHN  ET2EBH 
4>IAOPQMAION  TON  EK  BA2JIAE&2 

Bbiij 


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108    Histoire  de  l'Académie  Rotalê 
APIOBAPZANOT  «HAOFIATOPOS  KAI 
BASIAI22HS  A0HNAIAOS 
«MAOSTOPrOY  TON  EATTOT 
ETEPTETHN  ANE0HKEN. 

C'eft-à-dire,  Populus  regem  Ariobarianem  Eufeben  Pltilo- 
romaum  régis  Arïobarjams  Philopatoris  ér  regitta  Athenàidïs 
Philojîorgi jîlium ,  fuum  bette faclorem  dicavit. 

Cette  Infcription  confirme  l'explication  donnée  par  M. 
l'abbé  Belley  au  texte  de  Strabon ,  qui  afîùre  que  la  iêconde 
race  des  rois  de  Cappadoce  finit  à  la  troiftème  génération ,  uç 
içjLytvûa*.  Strabon,  auteur  très- exaél,  devoitêtre  bien  inftruit 
du  fait;  il  étoit  né  &  avoit  été  élevé  à  Amafîe,  ville  du 
Pont,  pays  voifin  de  la  Cappadoce;  il  écrivoit  environ  cin- 
quante ans  après  l'expulfion  d'Ariarathe,  dernier  Roi  de  cette 
féconde  race.  Pour  trouver  trois  générations  julqu'à  cet  Aria- 
rathe,  qui  étoit  indubitablement  frère  d'Ariobarzane  Eufebès 
Philoromaeus,  il  faut  remonter  au  père  commun  de  ces  deux 
Princes  &  à  leur  aïeul ,  en  forte  que  cet  aïeul  /oit  la  première 
génération,  lôn  fils  la  féconde,  &  les  petits -fils  la  troifième. 
Or  il  eft  confiant,  par  l'hifloire  &  par  les  monumens,  que 
ie  premier  Roi  de  cette  féconde  race  a  été  Ariobarzane,  élû 
par  la  Nation  après  i'extinélion  de  la  première  race,  qui  eft 
nommé  fur  les  monumens  Pfûloromaus ,  &  qui  céda  fbn 
Val*.  Ma*,  royaume,  Cappadoàa  regno  cejjit,  à  lôn  fils.  Ariobarzane  L«T, 
l.v,c7.  funiommé  Philoronmis  fuivant  la  première  Infcription,  eut 
pour  fils  Ariobarzane  Philopator,  que  M.  l'abbé  Belley  appelle 
Ariobarzane  II.  Suivant  la  féconde  Infcription  Ariobai^ane 
Philopator  fut  père  d'Ariobarzane  III,  Eufébès- P/ùloromaus, 
frère  d'Ariarathe  dernier  roi  de  la  féconde  race.  Ainfi  les  trois 
générations  de  cette  race  Royale  font  évidemment  prouvées 
par  les  deux  Infcriptions.  On  diftingue  clairement  fur  les  Mé-  t 
dailles  les  trois  têtes  différentes  des  trois  rois  Ariobarzanes.  La 
tète  d'Ariobaivane  Ler  du  nom,  furnommé  Philoromœus,  avec 
c£tl  *  Var-  la  légende  BAZIAEttS  APIOBAPZANOT  *IAOPaMAIOT; 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres,  iqo 
la  tête  d'Ariobarzane  Philopator,  11  du  nom,  BASIAEftS  Ai.  WiU 
APIOBAPZANOT  «MAOllATOPOS  ;  &  la  tête  d'Ario-  Ptmà- 
banane  111,  furnommé  Eufébès  Plùkronums ,  BA2IAEOS  Ai.  Piller. 
APIOBAPZANOT  ET2EBOY2  «MAOPaMAIOT.  Celui-ci 
ctoit  frère  d'Ariarathe  Eufébès  Philadelphe ,  dernier  roi  de 
la  féconde  race,  dont  on  voit  aufli  ia  tête  fur  les  Médailles, 
avec  la  légende  BASIAEttS  APIAPA0OY  ET2EBOTS  Ai.  Th<[. 
KM  *IAAAEA$OT.  On  ne  pourrait  rejeter  l'autorité  de  BrmU- 
Strabon,  ou  changer  fjn  texte,  fàns  attaquer  le  témoignage 
authentique  des  Médailles  6c  des  Inicriptions,  ou  fins  en 
altérer  les  expreffions. 

La  feule  difficulté  qu'on  peut  oppofêr,  ceft  que  la  femme 
d'Ariobarzane  I  eft  nommée  Athénats  Pkiloflorge ,  dans  la  pre- 
mière Infcription  ;  8c  ia  femme  d'Ariobarzane  Philopator  eft 
aufli  appelée  Athénàis  Philoflorge,  dans  la  féconde  Infcription. 
Mais  il  faut  oblêrver  que  le  titre  de  Philoflorge  n'eft  point 
ici  un  nom  propre  &i  perfbnnel,  mais  un  nom  appellatif,  & 
un  titre  d'honneur  qui  peut  être  appliqué  à  différentes  per- 
fonnes,  comme  les  titres  de  Philopator,  de  Philometor,  de  Phi- 
ladelphe, d' Eufébès,  ckc.  Le  nom  d'Athénaïs  a  pû  être  donné 
fucceiïivement  à  deux  reines  de  Cappadoce.  Sans  vouloir 
accumuler  les  exemples ,  M.  l'abbé  Belley  renvoie  feulement 
à  la  fuite  des  rois  Séleucides;  on  y  verra  quatre  Laodices, 
fucceffivement  reines  de  Syrie,  &  trois  autres  Princefîès 
du  nom  de  Cléopatre,  occuper  enfuite  le  même  trône  fâns 
interruption.  Il  n'eft  donc  pas  extraordinaire  que  deux  reines 
de  Cappadoce  aient  porté  le  nom  d'Athénaïs ,  &  même  le 
titre  de  Philoflorge,  h  caufè  de  leur  tendreffe  &  de  leur  amour 
confiant  pour  leurs  enfans ;  fêntimens  naturels  &  dignes  des  plus  JM*  Excerp. 
grands  éloges,  quand  ils  font  actifs  &  perle vérans.  Nous  avons  *W 
vû  que  la  reine  Apollonias,  femme  d'Attaleroi  dePergame, 
s'acquit  une  grande  eflime  par  fôn  amour  pour  fès  quatre 
fils,  ^IAOSTOPriA.  On  ne  doit  pas  craindre  que  les  noms 
des  deux  reines  Athénàis  PhMoflorges  faflènt  une  équivoque, 
ou  une  confufion  dans  i'hiftoire;  elles  font  clairement  diflin- 
guées  par  les  noms  de  leur  mari  &  de  leurs  enfans.  La 


200  Histoire  de  l'Académie  Royale 
première,  par  la  première  Infcription,  étoit  femme  du  roi 
Ariobariane  Philoromœus,  &  mère  du  roi  Ariobariane  Philo- 
pator.  La  féconde,  fuivant  la  féconde  Infcription,  étoit  femme 
du  roi  Ariobariane  Philopator,  &  mère  du  roi  Ariobariane 
Eufébès  Philoromœus.  Au  refte,  M.  l'abbé  Belley  penfe,  d'après 
la  iëconde  Infcription,  que  F  Amenais  dont  parle  Cicéron 
dans  fès  lettres,  étoit  la  Reine  veuve  d'Ariobarzane  Philo- 
pator,  mère  du  roi  Ariobarzane  Eufébès  Philoromaus,  &  de 
fôn  frère  Ariarathe.  Cette  PrincefTe,  ambitieulè  &  violente, 
après  la  mort  funefte  de  fôn  mari,  voulut  s'emparer  du  gou- 
vernement, &  fit  exiler  de  la  Cour  des  perfonnes  de  la  plus 
grande  confidération.  Cicéron,  fuivant  les  ordres  du  Sénat, 
réprima  les  entreprifês  de  la  Reine ,  fit  rappeler  les  exilés , 
donna  des  avis  falutaires  au  jeune  roi  Ariobarzane,  &  rétablit 
l'ordre  &  la  tranquillité  dans  le  Royaume. 


SUR 


i 


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///  '/  J*  tkemi  iàt  fi  L   î'mi  XXUt  P  ioo. 

MEDAILLES    des  Kow  (h-  Loppadoce 
de  fa  Seconds  Race  . 

ARJOBARZAXK  l  ARIOBARZANK  1] 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  201 


SUR 

QUELQUES  ANTIQUITES. 
DE  PE'RIGUEUX. 

IL  fèroit  à  fouhaiter  pour  la  Littérature,  que  les  pays  qui 
ont  confèrvé  quelques  reftes  de  l'antiquité,  en  euflênt  aulfi 
confervé  le  goût,  &  qu'ils  euflent  produit  dans  les  derniers 
fiècles  des  Savans  capables  d'expliquer  ces  précieux  monu- 
mens.  Ceft  un  avantage  qui  a  manqué  à  la  ville  de  Périgueux. 
M.  l'abbé  Lebeuf  s'eft  propofé  d'y  iuppléer,  dans  le  Mémoire 
dont  nous  allons  rendre  compte. 

Cette  ville  eft  aujourd'hui  divifée  en  deux  enceintes.  L'an- 
cienne, qui  eft  du  temps  du  bas  Empire,  eft  dans  la  plaine. 
Sur  la  première  aflîiê  des  murs ,  formée  de  groflès  pierres 
brutes,  s'élèvent  des  couches  de  petites  pierres  entre -mêlées 
d'autres  couches  de  briques.  Cette  bâufîè  eft  celle  du  palais 
des  Thermes  à  Paris,  &  des  murs  d'un  grand  nombre  d'autres 
cités  Romaines  qui  fubfiftent  encore  dans  le  Royaume.  Tous 
ces  murs  ont  cela  de  commun,  que  la  première  affilé  eft 
mêlée  de  fragmens  de  colonnes,  de  chapiteaux  &  de  ftatues, 
placés  confuïement  dans  la  maçonnerie,  parce  qu'ils  ont  été 
conftruits  des  débris  de  l'Idolâtrie ,  dont  on  détruifôit  alors 
tous  les  monunTens.  La  cité  Payenne,  nommée  Augufla 
Vefimna  Petrocoriorum ,  s'étendoit  dans  la  plaine  l'efpace  d'une 
demi -lieue.  La  cité  Chrétienne,  dont  l'enceinte  eft  celle  que 
nous  décrivons,  fut  bâtie  de  figure  à  peu  près  ronde  ;  elle 
n'avoit  que  trois  portes,  dont  l'une  Ce  nommoit  la  porte  de 
Rome,  On  continue  d'appeler  du  nom  de  Cité  cette  ancienne 
clôture,  quoiqu'il  n'y  refte  plus  que  quelques  mailbns  de 
jardiniers  &  de  fermiers;  le  palais  épifcopal  &  les  mailôns 
des  chanoines  ayant  été  détruites  dans  le  temps  des  guerres 
de  religion.  L'ancienne  cathédrale,  du  titre  de  S.1  Etienne, 
y  fubfifle  encore ,  avec  un-  refte  de  cloître.  Cette  églife  a 
Hifl.  Tonu  XXI II  Ce 


20%    Histoire  de  l'Académie  Royale 

t'ié  réparée,  &  iêrt  à  prêtent  de  paroifîê  pour  ce  quartier  - i à. 

Au  dehors  de  cette  Cité,  du  côté  du  couchant,  efl  le 
couvent  des  Religieufes  de  la  Vifitation ,  bâti  dans  le  dernier 
fiècle.  C'eft-ià  qu'on  voit  les  fuperbes  reftes  de  l'amphithéâtre 
'  dont  quelques  auteurs  ont  parlé.  11  reflèmble  aflez  à  celui  de 
Nîmes  ;  mais  H  n'eft  conftruit  que  de  petites  pierres  quarrées 
de  cinq  ou  fix  pouces.  H  eft  ruiné  en  plusieurs  endroits; 
toute  la  partie  fupérieure  eft  abattue  ;  on  y  a  même  planté 
de  la  vigne.  Les  lôûternùns  voût6  fubfiftent;  les  religieufes 
en  ont  fait  des  chapelles ,  ou  les  emploient  à  d'autres  ulâges. 
Mais  de  crainte  qu'elles  ne  fùflènt  tentées  de  détruire  ces 
reftes  d'antiquité,  les  Magiftrats  de  la  ville,  en  leur  aban- 
donnant ce  terrein ,  convinrent  que  chaque  année  quelques 
députés  de  leur  corps  iraient  en  faire  la  vifite;  ce  qui  s'exécute 
le  jour  de  S.1  Louis  :  &  cette  précaution  mérite  un  remer- 
cîment  de  la  part  de  la  république  des  Lettres. 

A  quelque  diftance  de  la  Cité,  vers  le  midi,  eft  unegroflc 
tour  ronde,  qu'on  appelle  la  Vefum.  Elle  eft  conftruite  de 
petites  pierres,  comme  certains  temples  d'Autun.  Ce  rreft  que 
dans  le  haut  qu'on  aperçoit  quelques  omemens  de  briques. 
Elle  n'eft  accompagnée  d'aucun  édifice  ;  on  n'y  voit  aucun 
veftige  de  couverture.  Environ  le  tiers  de  cet  édifice  étant 
tombé  en  dedans,  en  a  couvert  le  fond.  On  n'y  aperçoit 
aucune  figure,  ni  aucune  infcription.  Ce  n'eft  que  dans  des 
jardins  voiftns,  &  fur-tout  dans  les  calêrnes  nouvellement 
bâties,  qu'on  en  retrouve  en  aflez  grand  nombre. 

La  nouvelle  enceinte  de  Périgueux  eft  au  levant  .de  la 
Cité,  fur  une  éminence,  &  à  la  diftance  de  deux  portées  de 
fufil.  Les  murs  paroiflènt  anciens  de  quatre  ou  cinq  cens  ans. 
Comme  ce  lieu  étoit  éloigné  de  la  demeure  des  citoyens ,  les 
EVcques  y  choifirent  leur  fépulture.  Il  y  eut,  dès  le  vn.«  fiècle, 
une  égjife  du  titre  de  S.»  Front,  dont  on  regarde  comme  un 
refte  le  bas  d'une  tour  quarrée,  fîir  laquelle  on  éleva  au  i\.e 
fiècle  un  clocher  qui  fubfifte,  &  à  la  fuite  duquel  l'évéque 
Frotaire,  dans  le  fiècle  fuivant,  commença  le  vafte  édince 
qui  £ùt  aujourd'hui  la  cathédrale,  lune  des  plus  anciennes 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  203 
de  toute  l'Aquitaine.  Ceft  un  auTemblage  de  cinq  dômes 
dilpofës  en  forme  de  croix. 

Pour  trouver  des  antiquités  profanes ,  il  faut  redefcendre 
dans  la  Ché.  Gruter  donne,  dans  fbn  Tréfbr,  deux  infcriptions    *xrrt  m, 
de  Périgueux  :  M.  l'abbé  Lebeuf  n'a  pû  retrouver  la  première;  cv'  '* 
mais  il  a  reconnu  la  féconde,  placée  dans  le  mur  de  la  cour 
des  cafernes.  La  voici  comme  Gruter  l'a  publiée. 

TVTELAE  AVG 

VESVNNAE 

SECVNDVS 
SOTTI.  L.  D.  S.  D. 

M.  de  Valois,  qui  la  rapporte  dans  fâ  notice  des  Gaules, 
à  l'article  de  Périgueux,  a  lu  dans  la  dernière  ligne  SOTER. 
D.  S.  D.  M.  l'abbé  Lebeuf  remarque  1 .°  que  VESVNAE 
eu  Mi  gravé  avec  une  feule  N.  2.0  Que  la  quatrième  ligne 
lui  a  paru  ainli  ; 

SOT3  F  DIC. 

De  treize  ou  quatorze  autres  Infcriplions ,  encadrées  dans 
les  murs  des  cafernes,  voici  les  mieux  conlêrvées. 


D.  M. 
ET  MEMORIAE 
POMPEIAE 
MAMMIOLAE 


D.  M. 
C.  IVL.  C.  IVL.  A* 
IVTORIS.  FIL. 


2. 


TARELIAE  SABI 
NAE  AVRELIVS 
FELICIANVS 
FILIVS  PRO 
CURAVIT. 


D.  M. 
MARVILA 
ES  E  NOCAR 
VT  VMPT 
VS.  P. 


Cette  quatrième  éphaphe  efl  gravée  entre  la  figure  d'un 
homme  &  celle  d'une  femme. 

Ce  ij 


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204    Histoire  de  l'Académie  Royale 

DEO  TELO  6.  ANTI 

SILVANIFI  OPES 
CATEMPIX  ANTI 

M  V  S 

SILANVS  D*  N' 

TERETNA 
MTES  IT. 

Ce  nom  de  Silanus  n  etoit  pas  fingulier  à  Périgueux  :  c  efï 
celui  qu'a  porté  un  martyr  de  cette  ville,  &  lâns  doute  de 
ia  même  famille.  II  y  a  eu,  depuis  plus  de  douze  cens  ans, 
un  oratoire  élevé  (ûr  (on  tombeau  ;  &  c'efl  aujourd'hui  l'une 
des  deux  paroiflès  de  la  ville,  où  on  l'appHle  S.1  Silain. 

Voici  une  épitaphe  qu'on  voit  très -bien  confèrvée  dans 
un  jardin,  près  la  tour  de  Véfune,  du  coté  méridional. 

8.  D.  M. 

P  O  M  P. 
PHOEBI. 

Le  nom  de  la  famille  Pompc'ta  a  déjà  paru  dans  une  des 
Infcriptions  précédentes. 

Le  fieur  de  la  Borie  écrivoit,  fous  Charles  IX,  qu'il 
avoit  trouvé  à  Périgueux  des  infcriptions  Grecques.  S'il  y  en 
a  eu ,  elles  ne  font  point  parvenues  jufqu  a  notre  temps. 

En  voici  une  Latine  qui  mérite  attention  ;  ceft  une 
colonne  milliaire.  II  n'en  refte  que  le  fût  ;  mais  on  voit  au 
defîùs  6V  au  deflbus  la  marque  des  crampons  qui  joignoient 
le  fût  avec  le  chapiteau  &  la  bafe.  Ce  fut  a  quatre  pieds 
&  demi  de  Iiauteur,  vingt  pouces  de  diamètre  par  le  bas, 
&  feize  par  le  haut.  Voici  l'infcription  telle  quelle  y  eft 
gravée. 

y  DOMIN.  ORBIS 

IT.  PACIS.  IMP.  C. 
M.  ANNIO.  FLO 
JUANO.  P.  F. 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  205 

INV.  A VG.  P.  M. 
T.  P.  P.  P.  PROCOS. 
P.  L. 

Cette  colonne  avoit  été  dreflce  pour  marquer  la  première 
lieue  Gauloilê  qu'il  y  avoit  depuis  la  capitale  de  ce  pays-là, 
jufqu'à  l'endroit  où  elle  étoit  placée.  Celt  l'unique  Infcription 
que  l'on  connoiflè  aujourd'hui  qui  porte  le  nom  de  l'empereur 
Florien,  &  elle  ne  fe  trouve  dans  aucune  collection. 

Cette  extrême  rareté  des  monumerts  de  cet  Empereur, 
vient  de  la  brièveté  de  Ion  règne,  qui  ne  fut  au  plus  que  de  Zof.  Aur.  y,a. 
deux  mois  &  demi.  Il  ne  lut  reconnu  que  dans  une  partie  de 
l'Empire ,  le  refte  étant  fournis  à  Probus  Ion  concurrent.  • 

Florien  étoit  frère  de  mère  de  Tacite ,  fuccefîèur  d'Auré- 
lien.  Son  frère  n'ayant  pû  le  faire  Conful,  le  fit  Préfet  du 
Prétoire.  Il  le  chargea  d'aller,  avec  une  partie  des  troupes, 
repouuer  les  barbares  Scythes  ou  Gotlis,  qui  venoient  des 
Palus  Méotides  par  la  Colchide.  Tacite,  qui  partit  aufli  pour 
la  même  expédition,  y  Tut  aflàfliné. 

Florien,  qui  prétendoit  à  l'Empire  par  droit  de  fùccefîîon, 
fut  reconnu  Empereur  par  les  fôldats  dans  l'Ane,  l'Italie,  les 
Gaules,  l'Espagne,  les  îles  Britanniques  &  l'Afrique;  pendant 
que  la  Syrie,  la  Paleftine,  la  Phénicie,  l'Egypte  obémoieut 
à  Probus. 

II  continua  fôn  entreprifê  contre  les  Barbares,  &  il  y  réuA 
fifîoit  quand  Probus  vint  l'attaquer ,  6c  le  vainquit  apparem- 
ment dans  quelque  combat.  Florien  réduit  à  demander  le 
partage  de  l'Empire,  ne  l'ayant  pû  obtenir,  fe  fit  ouvrir  les 
veines  par  defefpoir,  félon  Zozime:  félon  Vopifqueck  Aurèle 
Victor,  il  fut  tué  par  fês  foldats,  à  Tarfè  eu  Cilicie. 

On  dreflâ  à  la  mémoire  de  cet  Empereur,  comme  à  celle 
de  Tacite,  un  cénotaphe  à  Terni  en  Italie,  dont  ils  étoient 
originaires.  On  érigea  auffi  à  chacun  d'eux  une  flatue  de 
marbre  de  la  hauteur  de  trente  pieds;  mais  la  foudre  mit  ces 
ftatues  en  pièces,  &  Vopifque  dit  que  de  fôn  temps  les 
fragmens  en  étoient  encore  épars  fur  la  terre.  Perfonne  n'a 

Çcui 


1 


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206    Histoire  de  l'Académie  Royale 

eu  le  foin  de  confêrver  à  la  poftérité  l'Inlcription  qui  étoit, 
lâns  doute,  gravée  fur  la  bafê  de  ces  ftatues. 

Le  titre  de  Dominus  orbis  &  paris,  eft  fingulier  quant  à  la 
première  partie.  Pour  la  féconde,  il  s'accorde  avec  les  Médailles 
de  ce  Prince,  dans  lefquelleson  lit,  Pacator  orbis ,  pax atema , 
pax  Atigtifli.  Ces  légendes  ont  rapport  aux  victoires  que 
Florien  remporta  fur  les  Barbares,  qui  troubloient  la  paix  do 
l'Empire. 

11  eft  difficile  que  dans  1  cfpace  de  deux  mois  &  demi 
que  régna  ce  Prince,  on  ait  appris  à  Périgueux  fôn  élévation 
à  l'Empire,  &  qu'on  lui  ait  drefle  cette  colonne  de  fôn 
vivant.  Mais  il  fuffit  quelle  ait  été  érigée  avant  qu'on  y  eût 
connoiflànce  de  lâ  mort.  Il  mourut  vers  la  fin- de  juin  276, 
&  peut-être  la  colonne  ne  fut -elle  gravée  qu'au  mois  de 
juillet  fuivant. 

Les  deux  lettres  P.  L.  nous  apprennent  l'ufâge  de  cette 
colonne;  &  nous  pouvons  deviner  le  lieu  où  elle  étoit  placée. 
Ces  deux  lettres  fignifient  prima  Ieuga,  comme  L.  I.  dans  la 
fameufê  colonne  de  Tétricus.  Nous  ne  connoifïbns,  par  l'iti- 
néraire d'Antonin,  qu'une  feule  route  Romaine  qui  le  terminât 
à  Périgueux;  c'eft  celle  qui  partoit  d'Agen,  fitué  au  midi  de 
cette  ville  :  mais  les  tables  Théodofiennes  font  mention  de 
trois  autres  routes,  apparemment  plus  nouvelles,  qui  condui- 
foient  de  Périgueux  à  Sainfes,  à  Bordeaux,  à  Limoges.  La 
mai  (on  du  féminaire  de  Périgueux,  où  la  colonne  a  été  autre- 
fois tranfportée,  eft  à  l'extrémité  de  la  Cité,  far  la  route  du 
nord-oueft  qui  conduit  à  Saintes.  Il  eft  probable  que  cette 
colonne  étoit  placée  prefque  au  bout  de  la  plaine,  vers  la  fource 
du  mifîèau  de  Toulon,  à  demi-lieue  de  la  Cité,  félon  notre 
manière  de  compter  aujourd'hui ,  qui  eft  d'évaluer  une  lieue 
Gauloifè  à  une  de  nos  demi -lieues. 

A  ioccafion  de  la  célèbre  colonne  de  Tétricus,  M.  Tabbé 
Lebeuf  fait  une  remarque  qui  mérite  d'être  recueillie.  M. 
t^H'm.  Moreau  <k  Mautour,  dans  un  Mémoire  lu  en  171  5 ,  avoit 
p.  2  j s.  H$.  '  prétendu  que  cette  colonne  avoit  été  tranfportée  autrefois  de 
France  en  Italie;  puis  rapportée  d'Italie  en  France  en  1657. 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  3107 
M.  Fréret,  dans  un  autre  Mémoire  lû  en  1739,  avoit    Vct.  xiv, 
prouvé  qu'cJie  n'étoit  jamais  fortie  de  France.  M.  l'abbé7'' 
Lebeuf  ajoûte  une  nouveile  preuve  à  celles  de  M.  Fréret; 
ceft  ie  témoignage  de  du  Cange,  dans  fon  Gbflâire,  au  mot 
mbilijflmus:  I'Inlcription  de  cette  colonne  y  eft  nommée 
ainfi,  Vêtus  infcriptio  Bajocenfts  ;  comme  ayant  été  trouvée 
dans  Je  pays  Beflin.  Le  Glofiiire  de  du  Cange  parut  en  1  67  8, 
&  on  ne  peut  fuppofer  que  ce  Savant  eût  ignoré  que  cette 
colonne  auroit  été  apportée  d'Italie  vingt  ans  auparavant  ; 
tfautant  plus  qu'il  étoit  en  relation  avec  M.  Petitte,  chanoine 
&  officiai  de  Bayeux,  qui  avoit  entrepris  une  hiftoire  de  ce 
diocèlê,  dont  il  a  publié  la  carte,  &  qui  par  comequent  en 
avoit  foigneufement  obfervé  les  antiquités.  11  eft  important 
pour  l'hiftoire  de  détruire  tout  ce  qui  pourrait  donner  lieu 
de  croire  que  cette  colonne  eût  été  trouvée  en  Italie,  où 
jamais  les  Tétricus  père  &  fils  n'ont  été  reconnus. 

M.  l'abbé  Lebeuf  croit  même  trouver,  dans  I'Inlcription 
de  cette  colonne,  le  lieu  011  elle  a  été  dreflee.  Dans  ces  mots 
C  Pefubh  Tetrico  noMjfimo  Cafari.  P.  F.  A  VC  L.  I  il 
explique  l'abréviation  AVG.  non  pas  par  Auguflo,  qui  ne 
peut  fubfifter  avec  ie  titre  de  twbihjfimus  Cafar ,  donné  ici 
tu  jeune  Tétricus,  mais  par  Auguflodwo,  par  où  pafibit  une 
grande  voie  Romaine,  comme  il  eft  marqué  dans  la  table 
de  Peutinger.  Soit  que  cet  Auguflodurum  foit  Vieux,  proche 
Caen,  foit  <jue  ce  fût  une  ville  frtuée  vers  l'embouchure  de 
la  rivière  de  Vire,  la  colonne  aura  été  placée  fur  un  terrein 
qui  eft  aujourd'hui  du  diocèfe  de  Bayeux. 

Comme  l'Académie  embratte  toutes  les  matières  chrono- 
logiques, tant  facrées  que  profanes,  M.  l'abbé  Lebeuf  finit 
fon  Mémoire  par  l'explication  d'une  table  Pafchale,  gravée  tir 
le  mur  du  choeur  de  l'ancienne  cathédrale  de  Périgueux. 
Scaliger  en  parle- dans  lôn  livre  de  emendatione  tcmporum, 
mais  H  s'eft  trompé  &  fur  la  nature  &  for  l'âge  de  ce 
monument. 

L'ancienne  cathédrale  de  Périgueux  eft  un  quarré  oblong 
qui  n'a  ni  ailes,  ni  piliers ,  &  qui  paroît  d'une  ftruaure 


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208  Histoire  de  l'Académie  Royale 
d'environ  l'an  i  100.  C'eft  for  le  mur  du  chœur,  au  côté 
méridional,  que  l'Infoription  eiï  gravée,  à  la  hauteur  d'environ 
deux  toifos.  Elle  avoit  été  originairement  un  peu  plus  haut, 
mais  comme  on  fut  obligé,  dans  le  fiècle  dernier,  de  réparer 
ce  mur  qui  menaçoit  ruine,  on  en  détacha  les  pieires  avec 
foin,  &  on  les  replaça  dans  le  môme  ordre,  mais  un  peu 
plus  bas. 

Cette  Infcription  forme  huit  grandes  lignes ,  longues  de 
cinq  pieds  quatre  pouces  &  demi,  &  trois  lignes  courtes,  de 
Li  longueur  d'un  pied  quatre  pouces.  Les  lignes  font  diftantes 
les  unes  des  autres  de  près  de  deux  pouces,  &  les  lettres  de 
la  hauteur  d'environ  un  pouce  &  demi.  Il  y  a  quelques  endroits 
Voy^hTatlt  où  |a  pierre  s'eil  écaillée.  Nous  avons  fait  graver  les  trois 
premiers  mots,  pour  mettre  fous  les  yeux  la  forme  de  l'H, 
de  l'E  &  de  l'A,  tels  qu'ils  font  figurés  dans  ces  mots,  & 
dans  quatre  ou  cinq  autres  endroits  de  i'Infoription. 

Des  la  première  ligne ,  qui  fort  à  indiquer  1  ulâge  des  foi- 
vantes,  on  remarque  que  pour  la  foparation  des  mots  il  y 
a  toujours  trois  points  mis  perpendiculairement  les  uns  fur 
les  autres.  Cette  manière  étoit  fort  ufitée  dans  le  x  i  i.e  &  le 
xn i.e  fiècle,  &  même  pluftôt,  mais  non  pas  au  vi.e  C'eft 
déjà  une  preuve  contre  le  fonliment  de  Scaliger,  qui  a  cru 
que  cette  gravure  n'étoit  pas  d'un  temps  fort  éloigné  de  celui 
de  Juftinien,  qui  vivoit,  comme  on  lait,  au  milieu  du  vi.e 
fiècle.  De  plus,  û  cette  Infcription  étoit  du  vu  ou  vill.« 
fiècle,  ce  ne  foroit  pas  les  caractères  Romains  bien  formés  qui 
y  domineraient  ;  on  y  verrait  un  plus  grand  nombre  d'^  , 
d' g  &  d  07  ;  &  la  lettre  H  y  paraîtrait  ainfi  figurée. 

A  l'égard  du  ix.e  6c  du  x.*  fiècle,  j'avoue  que  le  caractère 
en  approche  aflez  :  mais  ce  .n'eft  pas  dans  ces  deux  ficelés 
que  la  féte  de  Pâques  a  pû  fo  trouver  le  24  mars,  avec  une 
luite  de  quatre-vingt-dix  ans,  reflêmblante  entièrement  à  la 
fuite  des  quatre-vingt-dix  ans  qui  ont  commencé  l'an  631 
de  J.  C  ;  parce  que  cette  fuite  ne  revenoit  que  tous  les  cinq 
cens  trente -deux  ans. 

Ainfi  l'Age  où  je  penfo  qu'on  pourrait  faire  remonter  cette 

Infcription, 


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MJl.  de  l'Acad.  du  B.  L.  Tome  XXIII,  p.  20  B. 


-INIERIT  :  A  \  CAPITE  :  REINCIPE  : 

:  i 

1  ap.;xx 

AP-V 

M*.:  XXVIII 

aprilis;xvi 

'  çnR.;xxvin  t 

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APRILIS:XX 

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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  209 
Infcription,  efl  le  milieu  du  xi  i.«  fiècle ;  ce  fut  alors  qu'on  vit 
commencer  par  un  24.*  de  mars  une  fuite  de  quatre-vingt- 
dix  ans  du  cycle  Pafchal ,  parfaitement  fèmblable  à  celle  qui 
avoit  commencé  l'an  63  1  de  l'ère  Chrétienne.  La  première 
année  dût  être  la  quatre-vingt-dix-neuvième  de  la  répétition 
des  cinq  cens  trente- deux  du  cycle  de  Viélorius.  Or  c'efl  ce 
qui  quadre  parfaitement  avec  l'année  1  1  6  3  de  J.  C.  Il  efl 
certain ,  par  une  infinité  d'exemples ,  qu'alors  on  oblèrvoit 
encore  afîèz  exactement  dans  les  gravures  fur  la  pierre  l'ufige 
des  lettres  Romaines  capitales,  telles  que  Chailemagne  les  avoit 
fait  rétablir  dans  l'écriture,  avec  quelques  lettres  un  peu  diffé- 
rentes, mais  placées  rarement. 

Cette  même  raifon  doit  empêcher  de  croire,  avec  Scaliger, 
qu'on  ait  eu  intention  de  marquer  fur  ce  mur  le  cycle  Paichal 
de  S.*  Cyrille  d'Alexandrie ,  &  de  Théophile  fbn  neveu , 
lequel  n'étoit  que  de  quatre-vingt-quinze  ans,  après  lefqueb 
on  recommençoit.  «  Je  rejette  ce  fentiment,  dit  M.  l'abbé 
Lebeuf,  parce  qu'il  n'eft  aucunement  probable  que  ce  cycle  « 
ait  été  gravé  fur  le  mur  de  l'églifê  de  Périgueux,  pour  aucun  « 
autre  ufage  que  pour  apprendre  aux  fidèles  quel  jour  on  devoit  « 
folennilêr  la  fête  de  Pâques,  &  en  quel  temps  commencer  « 
le  carême.  Or  comme  dans  toute  la  France ,  ce  cycle  de  « 
Théophile  n'étoit  reçu  qu'autant  qu'il  avoit  été  accommodé,  « 
par  Denys  le  Petit ,  à  la  période  de  Viélorius ,  qui  étoit  de  « 
cinq  cens  trente- deux  ans;  le  diocèfê  de  Périgueux,  en  ufânt  « 
du  calcul  des  Alexandrins  tel  qu'il  étoit  dans  cette  période  de  « 
quatre-vingt-quinze  ans,  aurait  été  expole  à  faire  très-fôuvent  a 
la  fête  de  Pâques  dans  un  autre  jour  que  le  refle  de  la  France  « 
&  de  l'Occident  :  ce  qui  ne  peut  fè  fuppofèr  en  aucune  « 
manière  ». 

Ce  qui  a  jeté  Scaliger  dans  l'erreur,  c'efl  qu'au  lieu  de 
trouver  ïïir  cette  muraille  la  viciffitude  des  cinq  cens  trente- 
deux  années  du  cycle  de  Viélorius,  il  n'y  en  a  vu  que  quatre- 
vingt-dix,  &  qu'il  a  bien  voulu  fè  perfuader  que  les  cinq 
autres,  nécefîâires  pour  compléter  le  cycle  des  Alexandrins, 
avoient  été  effacées  de  vétuflé.  Il  s'efl  trompé  dans  cette 
Hifl.Tom  XXI IL  Dd 


no  Histoire  de  l'Académie  Royale 
conjecture:  cette  table  Pafchale,  commencée  à  une  année  où 
Pâques  tomboit  au  24.  de  mars,  n'a  jamais  été  achevée,  ainfi 
qu'il  eft  vifible,  &  le  graveur  a  fini  à  la  quatre-vingt-onzième 
calé;  ce  qu'il  n'eût  pas  fait,  s'il  eût  été  chargé  de  graver  le 
cycle  des  Alexandrins,  puiiqu'il  ne  lui  reftoit  plus  que  cinq 
nombres  pour  atteindre  la  fin  de  la  période. 

11  doit  donc  palîèr  pour  confiant  que  c'en;  ici  la  période 
communément  uikée  dans  les  Gaules  &  ailleurs,  depuis  plus 
de  douze  cens  ans,  dont  le  premier  auteur  fut  Viélorius  d'A- 
quitaine; &  qui  fut  prefcrite  par  le  premier  concile  d'Orléans, 
en  5  1  1  ;  que  l'Evêque  de  Périgueux  ou  le  Chapitre  avoient 
commencé  à  la  faire  graver  dans  la  cathédrale ,  &  qu'elle  n'a 
pas  été  achevée  pour  quelque  rai  ion  inconnue.  Ce  ne  iêroit 
pas  l'unique  exemple  d'un  ouvrage  chronologique  commencé 
&  demeuré  imparfait:  peut-être  n'alla- 1 -on  pas  plus  loin, 
parce  qu'on  fit  réflexion  que  ces  quatre-vingt-dix  années 
étoient  (ûfFdântes  pour  tous  ceux  qui  vivoient  alors.  «Je 
conjecture  même,  dit  M.  l'abbé  Lebeuf,  que  lorfqu'on  chan- 
»»  gea  le  deffein  de  graver  entièrement  fur  ce  mur  la  période 
»  entière  des  cinq  cens  trente- deux  années,  on  iê  donna  de 
»  garde  d'aller  même  jufqu'à  la  quatre-vingt-quinzième  année, 
»  de  crainte  de  jeter  dans  l'erreur  ceux  qui,  en  confequence  de 
»  ces  mots  marqués  dans  la  première  ligne,  CVM  F1NIE- 
»  RIT,  A  CAPITE  REINCIPE,  auroiem  voulu,  après 
»  ce  quatre-vingt-quinzième  chiffre,  recommencer  au  premier 
»»  de  la  table;  ce  qui  eût  été  précilément  renouveler  le  cyde 
»  Pafchal  de  S.»  Cyrille  ou  de  Théophile,  qu'on  a  voit  reconnu 
IL  jet  à  des  fautes». 

Cette  Infcription  fut  donc  gravée  en  1 1 62.  ou  1 1  63 
avant  Pâques.  Jean  d'Affida  étoit  alors  depuis  deux  ans  évêque 
Caif.  Ckiji  de  Périgueux;  il  mourut  ai  1  1  60,  &  fut  ie  premier  Prélat 
ir  /f7t/.  inhume  dans  cette  eglile.  Son  epitapne,  placée  vis- a -vis  de 
k  table  Pafchale,  ell  d'un  caractère  un' peu  moins  régulier, 
mais  avec  les  trois  points  perpendiculaires  après  chaque  mot, 
comme  dans  ia  table.  Elle  eit  gravée  fur  un  des  piiaftres , 
qu'un  nommé  Conflanûn  de  Jauiac  a  voit  commencés  pour 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres,  ai* 

l'ornement  de  ctftte  fépulture,  niais  qui  n'ont  pas  été  achevés, 
non  plus  que  la  table  Pafchale. 

Dans  un  ficelé  où  les  livres  étoient  très-rares,  les  Cures 
de  la  campagne  étoient  obligés  de  venir  apprendre  à  la  cathé- 
drale le  temps  de  la  fète  de  Pâques,  qui  règle  prefque  toutes 
les  autres  folennités  principales  du  Cniiflianifme.  Le  temps 
de  cette  fête,  &  celui  du  jeune  quadragcfimal,  étoit  marqué 
communément  dans  les  livres  de  l'office,  &  peut  être  auflï 
quelquefois  fur  la  mtraille,  comme  à  Périgueux.  Ii  efl  fur- 
prenant,  au  refle,  que  Scaliger  ait  ignoré  ou  feint  d'ignorer 
l'antiquité  de  ces  pratiques. 

Ce  ne  font  pas  feulement  ces  tables  qui  font  à  remarquer 
dans  l'ancienne  cathédrale  de  Périgueux ,  dite  anciennement 
de  S.'  Front,  &  fituée  dans  la  nouvelle  ville,  appelée  il  y  a 
quelques  fièdes  le  Puy-S^-Front,  c'eft-à-dire  le  mont  S.1 
Front.  L'églife  entière  eft  digne  de  l'attention  de  ceux  qui 
font  curieux  de  connoître  les  bâtimens  du  temps  de  la  féconde 
race  de  nos  Rois.  «  J'aurois  fôuhaité,  dit  M.  l'abbé  Lebeuf, 
pouvoir  reprélênter  ici  les  cinq  dômes  contigus,  difpoles  en  « 
forme  de  croix,  qui  donnent  à  cette  églifê,  du  nord  au  midi,  ,< 
autant  d'étendue  qu'en  a  Notre-Dame  de  Paris;  mais  je  me  tc 
fuis  borné  à  donner  le  deflèin  du  clocher,  fous  lequel  efl  Je  « 
paflàge  du  vefiibule  pour  entrer  dans  cette  Bafîlique.  Le  voici  « 
Ici  que  M.  de*Macheco,  évéque  de  Périgueux,  a  eu  la  bonté  de  « 
me  l'envoyer,  après  lavoir  fait  graver  tres-fôigneufêment  ». 


Ddy 


%\%    Histoire  de  l'Académie  Royal* 


RECHERCHES 

SUR 

LES  MONNOIES  BRACTEATES. 

Les  antiquaires  défïgnent  fôus  le  nom  de  Braâéates  une 
eipèce  de  monnoie  du  moyen  âge  dont  la  fabrique  offre 
des  fingularités  remarquables  à  certains  égards,  malgré  la 
légèreté  du  poids  &  les  défauts  du  travail.  Ce  (ont  des  pièces 
ou  pluflôt  de  fimples  feuilles  de  métal,  chargées  d'une  em- 
preinte groflière.  La  plufpart  font  d'argent,  prefque  toutes, 
frappées  en  creux  &  par  confisquent  fur  un  fêul  côté;  plufieurs 
ne  paroiflènt  l'avoir  été  que  fur  des  coins  de  bois.  L'origine 
n'en  remonte  point  au-delà  des  fiècles  barbares.  Communes 
en  Suède,  en  Danemarck,  &  dans  les  diverfès  provinces  de 
l'Allemagne,  où  i'ufàge  s'en  efl  perpétué  long -temps,  elles 
(ont  très- peu  connues  dans  les  autres  pays  de  l'Europe. 

Par -tout  où  ces  monnoies  eurent  cours,  on  doit  les  y 
regarder  comme  une  production  de  l'art  ou  naiffànt  ou  dé- 
généré. Ce  (ont  des  ébauches  qui  fuffiroient  feules  à  caraclé- 
rifer  le  mauvais  goût  5c  l'ignorance  des  temps  écoulés  entre 
la  chu  le  &  la  renaifîànce  des  Lettres.  Mais  il  n'efl  point  d'objet 
indifférent  pour  la  vanité  des  hommes.  L'origine  des  mon- 
noies bracléates  fè  trouve  revendiquée  par  tous  les  peuples 
qui  s'en  font  fêrvis,  (àns  doute  comme  le  monument  d'une 
antiquité  refpectable,  dont  ils  croient  tirer  quelqu'avantage  fur. 
leurs  rivaux  &  leurs  voifms.  Cette  diverfité  de  féntimens  a  fait 
de  l'époque  de  ces  monnoies  un  problème,  dont  la  folution 
demande  un  examen  épineux. 

Le  haftrd  a  fait  naître  à  M.  Schœpflin  l'idée  d'approfondir 
xi  Juin  175  t.  la  queftion,  &  de  communiquer  à  l'Académie  fês  recherches 
&  fès  vues  (iir  cette  matière.  En  1736  on  découvrit  un 
dépôt  de  monnoies  bracléates  dans  le  monaftère  de  Guen- 
genbach,  abbaye  fituée  dans  le  diocèfê  de  Stralbourg,  au-delà 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  213 
du  Rhin  par  rapport  à  nous,  &  lune  des  plus  anciennes 
de  l'ordre  de  S.1  Benoît.  On  y  trouva  deux  petites  urnes 
grifes  de  terre  cuite,  pofëes  l'une  auprès  de  l'autre,  dans  un 
mur  qui  paroît  avoir  fait  partie  d'un  tombeau.  De  ces  va/ês, 
l'un  ne  contenoit  que  des  charbons ,  l'autre  renfèrmoit  plufieurs 
monnoies  bracléates.  Chaque  va(ê  avoit  pour  couvercle  un 
morceau  de  brique.  La  forme  de  ces  urnes  efl  exactement 
repréfentée  fur  la  planche  que  nous  donnons  ici,  d'après  le 
detïêin  de  M.  Schccpflin,  qui  en  évalue,  par  eftime,  la  capa- 
cité à  la  mefore  d'une  pinte  de  liqueur  à  peu  près. 

Les  monnoies  bruéléates  font  aflez  rares.  Elles  avoient  trop 
peu  de  folidité  pour  être  durables.  Toutes  celles  qui  n'ont  pas 
été  renfermées  dans  des  vafes  le  font  détruites,  parce  qu'elles 
n'étoient  point  en  état  de  (è  préferver  par  elles-mêmes  d'un 
déchet  prompt  dans  la  matière,  &  d'une  altération  .plus 
prompte  encore  dans  la  forme.  Quoique  plus  communément 
répandues  en  Allemagne  qu'ailleurs ,  ce  n'eft  pourtant  point 
en  Allemagne  que  l'ufage  s'en  eftr  d'abord  établi. 

Ce  n'eft  que  par  une  interprétation  forcée  de  quelques 
termes  obfcurs  qu'on  leur  aflïgneroit,  avec  Tilemann  Fri/ê,    MMrdt  u 
une  origine  antérieure  à  l'ère  Chrétienne.  D'autres  écrivains  *j£*f$* 
la  placent  au  vn.e  fiècle  depuis  J.  C;  leur  opinion  eft  plus 
vrai-lêmblable,  mais  fans  être  mieux  fondée.  Les  ioix  des 
Saliens,  des  Ripuaires,  des  Vifigots,  des  Bavarois  6c  des 
Lombards,  loix  dépofitaires  de  leurs  u/âges,  fourniflènt  par 
leur  fjlence  une  preuve  lâns  réplique,  que  ces  peuples  n'ont 
point  connu  les  bradéates,  dont  la  forme  n'a  nul  rapport 
avec  celle  des  fols  &  des  deniers  mentionnés  dans  ces  loix , 
ainfi  que  dans  les  capitulaires.  Elle  n'en  a  pas  davantage  avec 
la  forme  de  ces  pièces ,  dont  Juftinien  parle  dans  (1  Novelle    Novtiia  ck> 
cent  cinq,  fous  le  nom  de  Cauc'à,  auquel  les  auteurs  de  la  c'*' 
bafîè  latinité  paroiflênt  attacher  la  même  idée  qu'au  mot 
ftypkati.  Cette  monnoie  Grecque  n'étoit  pas  toujours  mince, 
&  lors  même  qu'elle  l'étoit  le  plus,  elle  ne  le  fut  jamais 
autant  que  les  bracléates. 

Le  femiment  le  plus  commun  attribue  l'origine  de  ces 

Ddiij 


a  14  Histoire  de  l'Académie  Royale 
dernières  aux  Allemands,  &  la  fixe  au  temps  des  empereurs 
Othons,  ce  qui  donnerait  le  x.e  fiècle  pour  époque  aux 
bracléates.  Pluffeurs  inductions,  tirées  de  faits  inconteftables, 
(èmbient  d'abord  favorifêr  ce  lyftème ,  adopté  par  Oicarius , 
par  Ludewig,  par  Doéderiin  &  plufieurs  autres  5a vans.  Ce 
fut  fous  l'empire  des  Othons  que  les  mines  d  argent  le  décou- 
vrirent en  Allemagne,  Au  temps  de  Tacite,  la  Germanie 
intérieure  ne  connoiuoit  point  l'argent  ;  fi  i'ufage  en  a  pénétré 
depuis  dans  cette  contrée,  c'eft  par  les  François,  conquérans 
des  Gaules,  qu'il  y  fut  introduit:  mais  les  monnoies  d'argent 
que  ceux-ci  répandirent  de  leurs  nouvelles  habitations  dans 
leurs  anciennes  demeures,  n'étoient  point  des  bracléates.  Elles 
étoient  de  1'efpèce  qui  fous  les  rois  Carlovingiens  s'appeloit 
monnoie  Palatine,  moneta  Paiatina  ;  parce  que  ces  Princes 
la  fai (oient  fabriquer  dans  leur  palais  même.  Leurs  monétaires 
les  fuivoient  par- tout;  ils  alloient  avec  la  Cour  d'une  réfîdence 
à  l'autre,  tantôt  en  deçà,  tantôt  au-delà  du  Rhin,  &  par-tout 
ils  frappoient,  au  coin  du  Monarque,  des  pièces  dont  le  poids 
&  la  fblidité  fuffilënt  pour  nous  empêcher  de  les  confondre 
avec  les  bracléates,  plus  minces  fâns  comparaifbn.  Ce  n'eft 
donc  qu'après  l'extinction  de  la  race  Carlovingienne,  que 
l'Allemagne  a  fait  ufâge  de  cette  monnoie  légère  ;  c'eft  donc 
aux  règnes  des  Othons  qu'il  faut  en  placer  l'origine  :  ainft 
iaifbnnent  Oléarius  &  fes  partifans. 

Cette  confequence  ferait  bonne,  fi  les  bracléates  avoient 
en  effet  pris  naifîànce  en  Allemagne:  mais  fi  elles  font  venues 
d'ailleurs,  elles  peuvent  avoir  été  plus  anciennes  que  le  x.e 
fiècle;  &  c'eft  ce  que  penfe  M.  Schcepflin,  qui  ne  donne 
lbn  opinion  que  pour  une  conjecture,  mais  qui  fonde  cette 
conjecture  fur  des  monumens. 

Les  cabinets  de  Suède  &  de  Danemarck,  lui  ont  prcfènté 
des  bracléates  d'un  temps  plus  reailé  que  celles  d  Allemagne; 
il  en  conclud  que  l'ufâge  en  a  commencé  dans  le  Danemarck 
&  dans  la  Suède:  felon  lui  ,  c'eft  la  Suède  qui  la  première 
TfufMr.nm-  a  fabriqué  ces  fortes  de  monnoies.  Elias  Brenner,  fameux 
Me*."""  *"  antiquaire  Suédois,  a  produit  une  bractéate  du  roi  Biorno  I, 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres,  ir^ 
contemporain  de  Cliariemagne ,  avec  ie  nom  de  ce  Prince 
pur  fonde.  Brenner  rapporte  que  de  Ton  temps  on  découvrit 
à  Stockholm  des  deniers  de  Chariemagne  avec  iefquels  ces 
monnoies  de  Biorno  paioiflent  avoir  quelque  trait  de  refièm- 
blance.  Dbù  M.  Schœpflin  conclud  que  ces  deniers  ont  fèrvi 
de  modèle  aux  bracléates  Suédoifes  pour  l'empreinte,  non 
pour  Icpaifiêur,  car  la  rareté  de  l'argent  dans  tout  le  Non!  y 
lit  réduire  les  Ibis  à  une  feuille  très-mince. 

De  la  Suède  l'ulage  des  bracléates  fe  tranfmit  en  Dane- 
marck,  &  par  ia  fuite  aux  provinces  de  l'empire  Germanique. 
Birckérod,  évêque  d'Aalbourg,  &  Sperlingius  après  lui,  nous  J>rr%.  <& 
apprennent  qu'en  i  60 6  on  découvrit  en  Danemarck  une  jjjT£ VjT*."" 
urne  qui  contenoit  des  braétéates  marquées  au  coin  du  roi 
Harakl.  Biorno,  roi  de  Suède,  vivok  à  la  fin  du  v  1 1  i.e  &  au 
corarnencement  du  ix.e  fiècle.  Haraid,  roi  de  Danemarck, 
vivait  au  x.e  fiècle.  Ceft  à  ces  deux  Princes  que  ces  deux 
royaumes  du  Nord  ont  dû  la  connoiflàncc  &  la  propagation 
du  Chriftianiime.  L'antériorité  de  Biorno  (ïir  Harald,  donne 
aux  bracléates  de  Suède  le  pas  fur  celles  de  Danemarck,  qui 
l'ont  à  leur  tour  fur  les  bnvcléates  Germaniques ,  moulues  fur 
les  unes  &  les  autres, .comme  le*  Suédoilès  l'ont  été  fur  les 
deniers  de  Chariemagne.  On  voit  par -là  combien  Sperlingius 
eft  mal  fondé,  loriqu'il  avance  que  i'ufage  des  bractcates  pana 
de  l'Angleterre  en  Danemarck  au  x  n.«  fiècle.  Les  cabinets 
n'offrent  aucune  monnoie  Angloilê  qui  Ibit  frappée  en  creux, 
par  conféquent  aucune  qui  (bit  uni -latérale  &  bra&éate.  Le 
chevalier  Fontaine  n'en  cite  point  dans  là  Differtation  fur  les 
monnoies  des  Anglo- Saxons  &  des  Danois  qui  ont  régné 
dans  b  Grande-  Bretagne.  Ce  qu'il  dit  dans  cet  ouvrage ,  il 
la  répété  plufieurs  fois  à  M.  Schœpflin,  dans  les  entretiens 
qu'ils  eurent  enfèmbie  à  Londres,  en  1728.  Speed  &  Spel- 
mann,  autres  écrivains  Anglois,  font  du  même  avis. 

11  réfulte  de  cet  expofé,  fait  d'après  M.  Schœpflin,  que  les 
monnoies  bracléates  font  originairement  Suédoiiès,  &  qué 
l'époque  en  doit  être  fixée  à  la  fin  du  vm.c  fiècle;  &  qu'ainli 
on  fe  trompoit  à  la  fois  fur  le  lieu  &  fur  le  temps  de  leur 


2i6   Histoire  de  l'Académie  Royale 
origine,  placée  par  les  uns  trop  haut,  &  trop  bas  par  les 
autres. 

Nous  avons  déjà  remarqué  que  les  bracléates  font  plus 
communes  en  Allemagne  qu'ailleurs  ;  la  raifon  en  eft  fimple, 
c'eft  une  fuite  de  la  conftitution  même  de  l'Etat  Germanique, 
compofé  d'un  nombre  infini  de  Souverains,  &  de  plufieurs 
Cites  libres,  qui  fous  difTérens  titres  ont  joui  du  droit  de 
battre  monnoie,  prodigué  par  les  fucceffeurs  de  Chariemagne, 
avec  tant  d'autres  droits  régaliens. 

C'eft  au  x.e  fiècle  que  l'ulàge  des  bracléates  eft  devenu 
commun  dans  la  Germanie;  du  moins  l'époque  de  celles 
qu'on  a  découvertes  ne  remonte  point  au-delà.  Ni  le  cabinet 
du  duc  de  Saxe -Gotha,  ni  celui  de  l'abbaye  de  Gottian; 
en  baflè  Autriche ,  les  deux  plus  riches  dans  ce  genre  que 
connoiflê  M.  Schcepfîin ,  n'offrent  point  de  bracléates  plus 
anciennes.  Les  mines  d'argent  découvertes  alors  en  baflè 
Saxe,  n'empêchèrent  point  l'ufâge  de  cette  monnoie  foible  de 
s'introduire  dans  le  pays  &  de  s'y  perpétuer.  D'autres  pro- 
vinces d'Allemagne  ont  aufli  leurs  mines  d'argent,  trouvées 
peu  après  celles  de  la  baflè  Saxe;  i'Alfâce  a  les  tiennes.  Cepen- 
dant ces  provinces  &  l'Allâce  ont  fabriqué  long-temps  des 
bracléates.  Strafbourg  a  continué  jufqu'au  xvi.e  fiècle,  6c  la 
ville  de  Bafle  perfévère  encore  aujourd'hui  dans  cet  ulâge, 
qui  attefte  peut-être  moins  l'indigence  des  fiècles  barbares  que 
la  méfiance  des  anciens  Allemands,  en  garde  alors,  comme 
*au  temps  de  Tacite ,  contre  les  monnoies  fourrées.  C'eft  la 
conjeclure  de  quelques  Savans,  &  M.  Schœpfîin,  qui  la  rap- 
porte, ne  s'en  éloigne  pas. 

Tilemann  Frilê  &  Doéderlin  prétendent  que  les  premières 
bracléates  font  les  plus  fines ,  &  qu'infènfiblement  le  titre  s'en 
eft  altéué  de  plus  en  plus.  C'eft  une  erreur;  les  bracléates 
trouvées  dans  le  dépôt  qui  donne  lieu  à  ces  recherches ,  & 
dont  plufieurs  ont  pane  dans  le  cabinet  de  M.  Schœpfîin ,  font 
prefque  toutes  de  différent  litre,  quoique  toutes  foient  du 
même  âge.  Ce  font  les  Italiens  qui  portèrent  en  Allemagne 
l'art  des  alliages;  par  la  fuite  le  cuivre  a  tellement  prévalu 


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&es  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  117 
dans  quelques  pièces  de  cette  monnoie,  que  les  antiquaires  ont 
cru  trouver  des  bracléates  de  bronze.  M.  Schcepflin  en  a  vu 
quelques-unes  en  or,  mais  elles  ne  font  pas  fort  anciennes. 
11  en  coruioît  auffi  quelques-unes  de  bi-latéraies,  mais  elles 
lônt  fi  râpes,  que  ceue  exception  n'empêche  pas  qu'on  ne 
doive,  généralement  parlant,  définir  les  bracléates  des  mon- 
noies  d'argent  frappées  en  creux,  fur  un  fêul  côté. 

La  forme  en  eft  communément  ronde;  mais  louvent  cette 
feuille  de  métal  eft  coupée  avec  tant  de  négligence,  qu'on 
la  prend roit  pour  un  quarré  très -irrégulier.  La  grandeur  a 
beaucoup  varié;  on  en  diftingue  jufqua  douze  modules  diffé- 
rais, dont  le  plus  grand  excède  la  circonférence  des  contor- 
niates  des  Empereurs,  &  le  plus  petit  eft  égal  au  petit  bronze 
du  bas  Empire.  Ni  ces  divers  modules,  ni  ces  divers  allois 
ne  font  fpécialemem  aflèclés  à  certains  Etats  de  l'Empire 
pluftôt  qu'à  d'autres.  Les  Empereurs,  les  Princes  eccléfiafti- 
ques  &  feculiers,  les  villes  Impériales  en  ont  frappé  de 
grandes  &  de  petites  indifféremment.  Les  premières  n'ayant 
point  une  épaiflèur  proportionnée  à  leur  diamètre ,  étoient 
encore  moins  propres  que  les  fécondes  au  commerce.  Aufft 
pourrait -on  croire  que  c'étoit  des  médailles  pluftôt  que  des 
monnoies*  A  dire  vrai,  ni  les  unes  ni  les  autres  ne  pouvoient 
long-temps  le  conlêrver,  ni  par  confisquent  être  d'un  grand 
ufage.  Mais  nous  (avons  qu'alors  les  fommes  un  peu  confi- 
dérables,  (ê  pyoient  en  argent  non  monnoyé,  par  marcs  & 
par  livres. 

De  ce  que  tous  les  fôuverains  d'Allemagne,  Empereurs, 
Rois ,  Ducs  ,  E'vêques  ,  Abbés  ,  Margraves ,  Landgraves  , 
Marquis,  Comtes,  villes  libres,  ont  à  l'envi  fait  frapper  des 
bracléates,  il  en  réfulte,  fâns  que  nous  ayons  befôin  d'infifter  fur 
cette  conlequence,  que  les  types  en  font  extrêmement  variés. 
On  y  trouve  des  figures  d'hommes,  d'animaux,  des  fymboles, 
des  armoiries,  des  édifices,  des  marques  de  dignité  de  toute 
efpèce.  Mais  les  plus  communes,  félon  M.  Schcepflin,  font 
les  bracléates  Eccléfiaftiques. 

Entre  celles  qui,  du  dépôt  de  l'abbaye  de  Guengenbach, 
Hifi.  Tome  XXI  IL  Ee 


2i8  Histoire  de  l'Académie  Royale 
ont  paflc  dans  Ton  cabinet,  il  en  a  choifi  trois,  deux  impé- 
riales &  une  épilcopalc ,  dont  il  nous  a  donné  la  defcription. 
Elles  font  gravées  d:\ns  la  planche  d'après  Ion  defièin.  Des 
deux  impériales,  l'une  repréfënte  l'empereur  S.1  Henri,  tenant 
le  fceptre  de  la  main  droite,  &  de  la  gauche  un  globe  lommé 
d'une  croix  ;  près  de  lui  eft  l'Impératrice  Cunigonde.  L'autre 
nous  offre  Conrard  1 1 ,  fucceflèur  de  Henri.  Ces  deux  pièces 
font  uni -latérales;  elles  ont  afièz  de  relief,  &  l'empreinte  en 
eft  aflez  bonne  pour  du  gothique. 

,  La  bracléate  épilcopale  porte  le  type  de  "Werner ,  évêque 
de  Strafbourg;  elle  eft  frappée  fur  les  deux  côtés,  ce  qui  la 
rend  fmgulicre  &  prefque  unique.  Quelques  lettres  du  nom 
de  ce  prélat  le  lilênt  encore  autour  de  la  tête  ;  les  autres  n'ont 
jamais  été  bien  exprimées,  par  la  faute  du  coin  ou  du  marteau. 
La  même  défeéluofité  le  répète  au  revers  où  les  trois  pre- 
mières lettres  d'Argenti/ia ,  nom  latin  de  Strafbourg,  n'ont 
jamais  exifté. 

La  blancheur  de  cette  pièce,  6k  des  autres  monnoies  épilco- 
pales  contenues  dans  le  valè  dont  il  s'agit,  font  juger  qu'elles 
ont  été  renfermées  prelque  au  lôrtir  des  mains  de  l'ouvrier: 
les  impériales  paroi  (lent  au  contraire  avoir  roulé  dans  le 
commerce.  Ce  (ont  les  monnoies  de  cette  efpèce  qu'on 
trouve  défignées  dans  les  chartes  d'Allemagne,  tous  le  nom 
de panningi ,  dérivé  du  mot  Tudelque  pfenning.  Les  impériales 
trouvées  dans  l'urne,  font  de  quelques  grains  moindres  que 
celles  de  Werner,  quoiqu'elles  aient  un  plus  grand  diamètre. 

Werner  I,  l'un  des  plus  fameux  évêques  de  Strafbourg,  étoit 
contemporain  des  empereurs  Henri  &  Conrard  II;  il  mourut 
en  i  020  à  Conftantinople,  où  Conrard  l'avoit  envoyé  réfider 
en  qualité  de  lôn  ambafîàdeur.  De  cette  date  de  la  mort 
de  Werner  en  1020,  combinée  avec  celle  de  l'avènement  de 
Conrard  en  1024,  il  réfulte  que  le  dépôt  qui  renferme  des 
monnoies  de  l'un  8c  de  l'autre,  a  dû  le  faire  dans  l'intervalle 
des  cinq  années  qui  s'écoulèrent  entre  ces  deux  fûts. 

C'eft  Werner  qui  jeta  les  fondemens  de  la  cathédrale  de 
Strafbourg,  en  1  o  1  5.  Il  a  fait  conftruire pour  fon  frère,  dans 


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Màtf  de  l£c*d.  tl*»  B  .1,.  7bm»  JCXlll.^ , 

JLwioyi's 3ractcate*'  Mlftjent  âva-wikr  Jons  un  Pût  de  Terre 
il  I  (U'have  <Js  &iten<juen/\ie  ert  /-«>V 


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Poi  de  t*-r 


-  f.   i  'utlUft'Hi/i' 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  219 
Ja  Bourgogne  Transjurane,  le  célèbre  château  de  Habfbourg, 
d'où  les  Comtes,  Landgraves  d'Allàce  &  Archiducs  d'Au- 
triche ont  pris  leur  nom.  Il  eft  auni  fondateur  de  l'abbaye  de 
Mûri  dans  l'Ergan. 

Charlemagne,  Louis  le  Débonnaire  &  Lothaire  le  Jeune 
ont  fait  battre  monnoie  à  Stralbourg  :  il  nous  relie  plufieurs 
deniers  inicrits  du  nom  de  ces  Princes.  Par  le  traite  de  partage 
conclu  entre  les  enfans  de  Louis  le  Débonnaire,  en  870, 
l'Allace  échut  à  Louis  le  Germanique ,  qui  trois  ans  après 
conféra  le  droit  de  battre  monnoie  à  l'évêque  de  Stralbourg. 
Ce  fiége  eft  donc  un  de  ceux  de  la  monarchie  Françoife 
que  nous  voyons  les  premiers  décorés  de  cette  prérogative  ; 
l'évêque  de  Langres  ne  l'obtint  de  Charles  le  Chauve  que 
l'année  fuivante,  c'eft- à-dire  en  874,  quoi  qu'en  dilè  Pérard, 
qui  voudrait  avancer  de  dix  ou  onze  ans  la  date  de  cette 
concelîïon.  Trithème  produit  une  charte  du  roi  Dagobert 
en  faveur  de  l'abbaye  de  "Weiflèmbourg  en  Allâce.  Si  ce  titre 
étoit  véritable,  elle  auroit  joui  dès  le  vn.c  fiècle  du  droit  de 
battre  monnoie,  dont  les  Souverains  étoient  alors  les  fêuls 
poflèflèurs;  mais  la  pièce  eft  vifiblement  faufîê  &  fuppofee. 
M.  Schœpflin  oblêrve  que  les  évêques  de  Stralbourg,  prédé- 
ceflèurs  de  "Werner,  ont  dû  jouir  de  leur  privilège  dès  le 
moment  même  où  il  leur  fut  accordé  ;  il  ne  doute  pas  qu'ils 
ne  l'aient  exercé  fans  interruption,  mais  il  n'a  pu  recouvrer 
aucune  pièce  antérieure  à  celle  de  Wemer  :  ce  qui  rend  cette 
monnoie  plus  précieulê,  comme  étant  julqu  a  prêtent  le  plus 
ancien  monument  d'un  droit  honorifique,  accordé  par  le 
petit-fils  de  Charlemagne  au  fiége  de  Strafbourg. 


22o    Histoire  de  l'Académie  Royale 


EXAMEN  CRITIQUE 

D  E 

L'HISTOIRE  DE  MARIE  D'ARRAGON, 

FEMME  V  0  THON  UT. 

Les  fitcles  d'ignorance,  au  défaut  des  (ecoars  &  des 
lumières  néceliàires  pour  découvrir  le  vrai  des  laits  hiilo- 
riques ,  fe  font  étudiés  à  y  jeter  du  merveilleux.  Ils  ont  chargé 
r'hifloire  d'événemens  fabuleux  ;  ils  ont  prétendu  en  augmenter 
le  prix ,  en  grolfiflànt  le  volume  par  le  moyen  de  l'alliage. 
Celt  à  la  critique  à  l'épurer,  à  lui  rendre  fon  véritable  titre, 
en  la  foparant  de  tout  ce  mélange  qui  ne  fort  qu'à  l'altérer.  La 
mort  de  Marie  d'Arragon,  femme  de  l'empereur  Othon  III, 
eft  un  de  ces  faits  que  la  Imgularité  accrédite  auprès  de  l'igno- 
rance, &  rend  lufpects  à  une  critique  éclairée. 

On  voit  à  Louvain,  dans  l'Hôtel  de  ville,  deux  tableaux 
du  célèbre  Holben  de  Bâle,  où  la  mort  de  cette  Princeffè 
eft  repréfontée.  Hs  font  accompagnés  d'anciens  vers  Flamands 
qui  en  expliquent  toute  I  hilloire,  tirée,  comme  dit  i'inJcrip- 
tion,  du  cctxxvi.c  chapitre  de  la  légende  dorée.  Une  pareille 
autorité  donna  de  la  défiance  à  M.  le  baron  de  Zurlauben; 
après  avoir  examiné  ce  trait  hiftoi  knie,  il  a  rendu  compte  à 
i'Académie  de  lès  recherches. 

Les  preuves  qu'il  apporte  pour  rejeter  ce  récit  au  rang  des 
fables  font  de  quatre  lortes  :  i les  circonftances  mêmes  de 
l'hifloire,  qui  en  décèlent  la  fâufîêté;  2.0  lefilence  des  auteurs 
contemporains;  3.0  le  caractère  des  hiftoriens  qui  rapportent 
cet  événement;  4/  les  inductions  contraires  que  fournirent 
des  écrivains  plus  dignes  de  foi. 

i.°  Othon  III  fuccéda,  âgé  de  deux  ans,  à  fon  père 
Othon  II  en  984,  il  mourut  en  1002  le  24  de  janvier, 
dans  la  dix-fepticme  année  de  fon  règne  &  la  vingtième 
de  fon  âge.  Godefioi  de  Viterbe,  qui  vivoit  en  1 190,  eft 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  21  r 
Je  premier  qui  ait  rapporté  le  fupplice  de  Marie  d'Arragon. 
Voici  comme  il  le  raconte. 

«  Il  y  avoit,  dit-il,-  près  de  Modcne  en  Italie  nn  palais  ApfRf»- 

1  /    a      i  ■  •    \         r*  r^.  t  .    1  •        "t,er  jcrptonp 

appelé  Amula,  qui  appartenoit  a  un  Comte.  Othon  avoit  déjà  urmm  dema- 
fou  vent  habité  cette  mailôn.  La  Reine  là  femme,  épriiê  de  la  u 
beauté  du  Comte,  conçut  pour  lui  une  paillon  criminelle.  « «w.  t6tj*> 
Un  jour  voulant  l'engager  à  y  répondre,  elle  l'arrêta  par  Ion  «"'f01' 
manteau;  il  s'enfuit,  lui  laiflànt  le  manteau  entre  les  mains.  « 
Outrée  de  ce  mépris,  elle  perfûada  à  lôn  mari  que  ce  Comte  « 
kii  avoit  parié  d'amour ,  &.  demanda  <â  tête  en  punition  de  « 
fon  audace.  Le  crédule  Othon  condamna  aufii-tôt  le  Comte  fC 
à  la  mort  (ans  vouloir  l'entendre.  Cet  infortuné  raconta  toute  « 
l'aventure  à  fa  femme;  j'aime  mieux  mourir r  lui  dit- if,  que  de  « 
blejfer  l'honneur  du  Roi:  Ut  m  juflificra*  après  ma  mort.  Si  ton  « 
témoignage  ne  trouve  pas  croyance,  tu  en  prouveras  la  vérité  par  le  « 
fir  rouge;  la  gloire  couronnera  mon  fupplice.  En  vain  la  Comteflè  « 
l'exhorte  à  prendre  la  fuite;  j'aime  mieux  expirer,  répondit- il,  « 
que  de  pajjer  pour  coupable  ;  qui  fuit,  traîne  après  lui  de  plus  * 
grands  foupçons.  II  marche  au  fupplice,  &  eft  décapité*  « 
La  Comteflè,  qui  avoit  fûivifon  mari,  garda  fi  tête;  elle  « 
prit  le  temps  qu'Othon  rendoit  la  juftiee  aux  veuves,  pour  « 
demander  la  punition  du  meurtrier  de  fon  mari.  Prince  ,  « 
s'écria -t- elle,  quelle  peine  mérite  celui  qui  fut  mourir  un  « 
innocent?  la  mort,  répondit  Othonr  Céfar,  reprit- elle,  ta  « 
fëmence  te  condamne,  je  vais  te  prouver  que  tu  as  fait  mourir  « 
injuftement  mon  mari  ;  û  tu  veux  qu'on  relpecle  la  juflice,  <c 
H  convient  que  tu  fùbifle  la  mort  pour  cette  nétion.  Othon  <* 
étonné  demanda  quel  témoin  elle  produirait  :  voici  la  tête  « 
du  Comte  lui-même,  repliqua-tvelle,  il  a  péri  par  ton  injuftice,  «• 
reconnois  ton  crime  &  fubis  l'arrêt  que  tu  viens  de  porter  « 
contre  toi-même.  Le  Roi  répondit  que  le  Comte  avoit  mérité  « 
le  fupplice  par  ion  attentat  criminel.  La  veuve  s'offrit  de  jufti-  « 
fier  Ion  innocence  par  l'épreuve  du  feu.  Ses  offres  furent  « 
acceptées;  on  apporta  un  fer  tout  rouge,  elle  le  prit  &  le  tint  « 
iâns  (ê  brûler.  Othon,  dont  le  caractère  étoit  la  bonté,  fè  «« 
voyant  convaincu  ^  le  livra  connue  un  criminel- entre  les  mains  <4 


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222    Histoire  de  l'Académie  Royale 
»  de  la  Comteflè.  Elle  lui  accorda  plufieurs  délais  pour  pro- 
»»  longer  fi  vie.  Othon  avoit  d'abord  demandé  un  terme  fort 
»  court;  enfin,  à  la  prière  de  toute  fa  Cour,  fâ  vie  fut  prolongée 
»  de  dix  jours.  Le  terme  fatal  étant  prêt  d'expirer ,  il  obtint 
>»  encore  un  délai  de  huit  jours  ;  enfin  un  autre  de  fix.  La 
»  Comteflè  n'accorda  ce  dernier  délai,  de  l'avis  du  Clergé,  qu'à 
»  condition  que  le  Roi  lui  promettroit  de  faire  auparavant  brûler 
»  la  Reine;  Othon  y  foufcrivit,  la  Reine  fut  brûlée,  &  la  veuve 
»  fit  grâce  à  Othon,  qui  lui  donna  trois  châteaux  en  récompenfe 
des  trois  délais,  &  la  combla  de  bienfaits.»  Godefroi  termine 
ce  récit  en  dhant  qu'il  £it  le  nom  de  ces  châteaux,  qu'ils  lônt 
fitués  en  Tolcane,  6c  qu'il  les  avoit  iôuvent  vus. 

Ce  n'eft  pas  l'épreuve  du  fer  rouge  qui  rend  fufpecl  le  narré 
de  ce  chroniqueur;  on  (ait  pourtant  que  le  pape  Etienne  VI 
avoit  condamné,  plus  de  cent  ans  auparavant,  cet  ulàge  barbare, 
&  qu'Agobard,  archevêque  de  Lyon,  qui  fleuriuoit  en  837, 
avoit  compofé  un  traité  contre  cette  pratique  ridicule.  Nous 
n'examinerons  pas  non  plus  fi  on  trouve  dans  aucun  hiftorien, 
contemporain  d'Othon,  que  ce  Prince  ait  jamais  été  dans  un 
palais  dit  Amida,  près  de  Modène;  il  refte  dans  le  détail  de 
î'hiftoire  aflèz  d'autres  circonftances  qui  portent  les  traits  du 
rneniônge.  La  fuite  du  Comte  &  l'abandon  du  manteau,  ma- 
nifeftement  copié  ,d'après  l'Ecriture  Sainte;  cette  tête  gardée, 
on  ne  dit  pas  combien  de  temps  ;  ce  partage  de  juftice  qu'Othon 
rendoit  aux  dirTérens  états,  dont  aucun  auteur  ancien  ne  parle, 
traMLwfâf    ^  qu'un  écrivain  moderne  adopte  uniquement  fur  la  foi  de 
cette  hiftoire;  la  fimplicité  d'Othon,  qui  le  livre  entre  les 
mains  de  la  Comteflè  pour  un  crime  dont  /à  femme  feule  eft 
coupable;  la  ftupidité  de  là  Cour  qui  le  laine  faire,  &  qui 
s'emploie  même  pour  demander  feulement  des  délais  de  peu 
de  jours,  l'avis  du  Clergé,  le  lûpplice  de  la  Reine,  qu'Othon 
ne  (âcrifie  que  pour  obtenir  encore  fix  jours  de  vie,  &  non 
pas  pour  s'exempter  lui-même  de  la  mort;  enfin  la  donation 
des  trois  châteaux  à  caufe  des  trois  délais:  tout  cela  porte  un 
caraélère  fi  ridicule  8c  fi  romanefque,  qu'il  eft  étonnant  que 
des  auteurs  graves  aient  pu  s'y  méprendre. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  123 
2.0  Le  filcnce  des  auteurs  contemporains  d'Othon ,  &  de 
ceux  qui  l'ont  immédiatement  fûivi,  prouve  encore  la  fauflëtêV 
Hermannus  Contraclus,  moine  de  Richenaw ,  qui  écrivoit 
en  1 04.0 ,  Glaber  ou  Radulphe  de  Cluni ,  Arnulphe  de  Milan , 
Lambert  de  Schasfnaburg,  Landulfe  l'ancien,  tous  auteurs  du 
Xi.e  fiècle;  Sigebert  de  Gemblours,  &  ie  judicieux  Othon 
de  Friefmgen,  qui  écrivoient  dans  le  xn.c,  ne  dilênt  pas 
un  mot  du  procès  que  l'Empereur  fit  faire  à  là  femme  :  cette 
fable  n'avoit  donc  pas  été  encore  imaginée. 

3.0  Le  premier  qui  ait  rapporté  ce  fait  eft  Godefroi  de 
Viterbe,  qui  vivoit  en  1 100.  On  a  de  lui  une  chronique 
univerlelle ,  partie  en  profe,  partie  en  vers,  qui  comprend 
rhiftoire  de  tous  les  Princes,  fous  le  nom  de  Panthéon;  elle 
finit  à  l'an  1  1  86.  L'Empereur  Othon  étoit  mort  en  1 002; 
Godefroi  étoit  donc  poftérieur  à  ce  Prince  de  près  de  deux 
cens  ans.  Martin,  de  l'ordre  des  frères  Mineurs,  qui  vivoit  en 
1 200 ,  eft  le  fécond  qui  ait  parlé  de  ce  procès.  Ricobalde 
de  ferrare,  qui  nous  a  laiffé  une  chronique  remplie  de  fables 
depuis  Charlemagne  jufquen  1 208,  eft  le  troifième.  Sifride 
eu  Sifroi  de  Mifnie,  en  Saxe,  moine  du  xiv.<  fiècle,  eft  le 
quatrième.  Voilà  les  lêuls  garants  d'un  événement  fi  peu 
croyable.  Ce  font  des  auteurs  crédules,  des  poètes  tels  que 
ceux  de  ce  temps -là,  qui  ne  connoiflbient  de  la  poëfie  que 
la  fiction  &  le  menfonge,  des  gens  fins  critique  &  fans  juge- 
ment. Et  cependant  des  modernes,  illuftres  par  leur  érudition, 
le  font  iaifles  éblouir  par  la  fingularité  d'un  fait  fi  peu  fondé. 
Albert  Krantz,  Jean  Culpinien,  Sébaftien  Munfter,  Charles 
Sigonius,  Héda,  Bellarmin,  Baronius,  le  P.  Noël  Alexandre, 
Baîle,  &c.  ont  adopté  celte  fable  fur  la  parole  de  Godefroi  de 
Viterbe.  Quelques  modernes  même  ont  commenté  i'expofô 
de  Godefroi,  &  pour  le  rendre  plus  vrai-fcmblable,  ils  ont 
donné  à  la  reine  le  nom  de  Mûrie  d'Arragon.  Les  quatre 
premiers  auteurs  de  ce  conte  omettent  le  nom  de  la  Princeftè, 
qu'ils  appellent  (êulenient  Reg'ma  ou  Jmpcratrix.  Nous  verrons, 
dans  l'obfêrvation  fuivante,  que  cette  Marie  d'Arragon  eft 
auflî  fabuleulê  que  fon  hiftoire.  Ces  mêmes  modernes  ont 


1^4   Histoire  de  l'Académie  Royale 
encore  donné  des  noms  à  ces  trois  châteaux  ^dont  parie  Go- 
defroi,  ils  les  appellent  Decencfium,  Oéhxlium ,  Sextidium, 
noms  forgés  fur  les  trois  délais  accordes  par  fa  Comteflê; 
ils  ajoutent  qu'ils  font  fitués  dans  l'évêché  de  Lucques-  Tout 
cela  n'eft  fondé  que  fur  ce  que  dit  Sifride,  que  ces  châteaux, 
qu'il  met  au  nombre  dejfuatre,  font  fuués  dans  l'évêché  de 
jJU?!!l/ufjf  ^una  en  E'trurie.  L'auteur  de  la  grande  chronique  Belgique, 
f  Sf,         écrite  en  1 47  4 ,  a  le  premier  interprété  par  évêché  de  Lucques 
celui  de  Lima.  Il  détaille  la  même  hiftoire,  &  cite  pour  garant 
P  *JS'    la  chronique  de  Gobelinus,  qui  vivoit  en  141  8  ;  mais  il 
n'eft  pas  fait  mention  d'évêché  de  Lucques  dans  cet  ouvrage. 

4.0  Les  inductions  qui  lê  tirent  des  hiftoriens  du  xi.e 
ftècle,  détruilênt  abiôlument  cette  hiftoire.  Premièrement  de 
tous  ces  auteurs  il  n'y  en  a  qu'un  lêul  qui  donne  une  femme 
T.  1,  p. 720  à  Othon  III.  Selon  les  annales  d'Hildesheim,  qui  s'étendent 
Script!  'êrmjv.  depuis  l'an  7  1 4  julqu  a  1 1  3  8 ,  Jean  &  Bernward,  évêques  de 
çollcfon  LtUm.  Plai/ânce  6c  de  Wirzbourg,  furent  envoyés  .en  995  a  Conf 
tantinople  par  l'Empereur  Othon,  pour  y  faire  la  demande 
d'une  époufê  pour  ce  Prince;  cette  même  année  le  Pape,  les 
Romains  &  ies  Lombards  invitèrent  Othon  à  venir  à  Rome. 
L'évêque  Bernward  mounit  de  maladie  fur  mer  durant  ic 
trajet,  en  allant  à  Conftantinople.  En  097  ie  pape  Grégoire 
couronna  Othon  Empereur  à  Rome  le  jour  de  la  Pentecôte, 
&  bien -tôt  après  l'évêque  de  Plailânce,  qui  revenoit  de 
Conftantinople,  fût  introduit  dans  Rome,  &  s'empara  du 
S.1  Siège  par  le  conlêil  de  Creicent.  Une  chronique  manu£ 
Critù.  D*r<».  criie  de  Magdebourg,  citée  par  le  P.  Pagi,  ajoute  que  l'évêque 
t.  iv, p.  7+    jean  (  ^  retour  à  Rome  avec  ies  ambaifodeurs  G  recs ,  les  traita 
avec  indignité,  6c  ies  fit  emprifônner  par  Creicent.  Ditmar, 
Apvd  Ut-  évêquedeMerlbourg,  nous  apprend  qu'une  Prjncefie  Grecque, 
*fffr.pS^t  appelée  Hélène,  avoit  été  fiancée  à  Othon  III;  mais  quelle 
fut  enlevée  dans  le  voyage  par  Vludomir ,  roi  des  Ruifiens. 
Il  réfulte  de  tout  cela  qu'en  995  Othon  n'étoit  pas  encore 
marié,  &  que  l'hiftoire  ne  nous  apprend  point  que  l'ambaflàde 
des  évêques  Jean  &  Bernward  ait  eu  le  fùccès  defirc.  Ce 
jPiince  n'étoit  pas  aon  plus  encore  marié  en  997,  lorfque 

levêquc 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.    22  j 
l'évéque  Jean ,  à  ion  retour  de  Conftantinople ,  ufurpa  le 
S.1  Siège.  Voyons  s'il  le  fut  depuis,  ou  fi  te  P.  Pagi  &  le  f  Bargf 
lavant  Leibnitz  ont  eu  railôn  d'avancer  qu'il  ne  l'a  jamais  clé.  s,.  '  P 

L'ccrivain  anonyme  de  la  chronique  de  la  Novaièlê,  qui  JnT'fâ£' 
vivoit  en  1060,  &  Arnoul  de  Milan,  qui  t'ai  voit  fous  JS.p.TyT 
Henri  III  &  Henri  IV  nous  apprennent  quO.hon  111 
voulant  épouler  une  Pnncelie  de  la  mailon  de  la  mère  i  héo-  kOm  Ahw- 


phanie,  confulta  Arnoul,  archevêque  de  Milan,  &  l'envoya  ^'"jf^ 


fcmper 

6;  qu'en  lui  s'éteignit  la  mai  fon  des  Othons.  Ce  récit  eft 
confirmé  par  Landulphe  l'ancien,  qui  vivoit  vers  la  fin  du 
Xi.e  fièclc.  Othon  mourut  le  24  janvier  1002,  ainfi  cette 
lêconde  ambaflàde  doit  être  placée  en  1001.  Voilà  deux 
projets  de  mariage  formés  par  Othon ,  &  lâns  /îicccs  l'un  & 
l'autre. 

Secondement,  le  feul  hiftorien  qui  donne  une  femme  à 
Othon  III,  ne  nous  dit  pas  un  mot  de  la  mort  tragique  de 
cette  cpouJê;  au  contraire  il  la  rapporte  dans  des  termes 
fimples,  qui  luppolênt  une  mort  naturelle.  Cet  hiftorien  eft 
Landulphe  l'ancien,  qui  v;ivoit  en  1090;  il  dit,  dans  fon 
hiftoire  de  Milan,  que  l'empereur  Othon  III  avoit  eu  en  L.n,e.tti 
horreur  le  mariage  depuis  la  mort  de  Çx  femme,  dont  il  ^//i'/™/- 
n  avoit  pas  eu  denfans;  que  dans  la  fuite  il  changea  de  penfée,  &  Mu**mi 
&  que  pur  éviter  l'incontinence  il  envoya  à  Conftantinople  *  lVt 
Arnoul,  archevêque  de  Milan.  Ceft  la  féconde  ambalîàde 
dont  nous  venons  de  parler.  II  eft  à  oblèrver  que  félon  le 
récit  de  Landulphe,  la  femme  d'Othon  étoit  morte  de  mort 
naturelle,  mortuâ  conjuge ;  qu'il  ne  nous  apprend  ni  le  nom 
de  cette  femme,  ni  aucun  détail  de  là  vie,  &  qu'il  eft  lefeul 
écrivain  qui  ait  dit,  avant  Godefroi  de  VHerbe,  qu'Othon 
ait  été  marié. 

De  plus,  aucun  écrivain ,  avant  le  xv.e  fiècle,  n  avoit  donné 
Je  nom  de  Marie  d'Arragon  à  l'Impératrice  condamnée  au 
Bft.  Tome  XXI II.  Ff 


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2i6    Histoire  de  l'Académie  Royale 
Pag.  to?9  feu.  Théodore  d'Engel  hu/ên ,  contemporain  de  Gobeiiiius, 
iJfaifi.'TîZ  qu»  vivait  en  141  8,  eft  le  premier  qui  ait  déligné  la  Prin- 
Script.  Bnnfv.  ccfle  lôus  ce  nom.  Conrard  Botton ,  auteur  Cibuleux,  qui 
•  jm,  u  Wt  écrivoit  vers  la  lin  du  x  v.e  iiècle,  place  à  l'an  9  8  3  le  mariage 
f'S'f*        d'Othon  III  avec  Marie,  fille  tin  roi  d'Arragon,  en  Grèce» 
dit- il;  il  rapporte  le  fuppiiee  de  la  Prinodiè  à  l'an  987, 
lorlqu'Othon  n'avoit  encore  que  fix  ans  :  quelle  autorité  î 
D'ailleurs  plufieurs  Sàvans  rîèHbnt  commencer  le  royaume 
d'Arragon  qu'après  l'an  1000;  &  il  eft  très- facile  de  prouver, 
par  la  généalogie  des  Princes  qui  ont  gouverné  ce  Royaume 
dans  le  x.e  iiècle,  qu'ils  n'ont  eu  aucune  fille  ou  fœur  du  nom 
de  Marie,  qui  ait  été  reine  ou  impératrice  d'Allemagne. 

Il  n'eft  pas  beloin  d'infifter  ici  fur  l'incertitude  de  l'année 
en  laquelle  on  place  cette  hiftoire  tragique,  ni  de  rapporter  les 
nouveaux  epifodes  inventés  par  les  modernes,  pour  l'embei- 
iifîèment  de  cette  hiftoire.  Le  menfonge  va  toujours  en 
groftîftànt ,  &  chaque  auteur  a  autant  de  droit  d'y  mettre  du 
fien  que  le  premier  inventeur.  Voici  pourtant  une  anecdote 
qui  mérite  de  n'être  pas  oubliée.  On  prétend  que  la  mailôn 
royale  de  Savoie  defcend  du  célèbre  Vitikind  de  Saxe;  divers 
généalogiftes  lui  donnent  pour  tige  Bérald  de  Saxe,  neveu 
J^Bvch  V<îl  l'empereur  Othon  1 1 1.  L'un  d'eux  avance  que  ce  Prince 
SabauT,  p.  1  ayant  furpris  en  flagrant  délit  Marie  d'Arragon ,  femme  de 
*fo  1  Empereur  Ion  oncle,  il  la  tua  avec  ion  amant;  que  René 
comte  de  Mons ,  coufm  de  Marie,  déclara  la  guerre  aux 
Saxons  pour  venger  cette  mort;  qu'on  ne  jxit  l'obliger  à  faire 
la  paix,  qu'à  condition  que  Bérald  s'abiênteroit  de  toute 
l'Allemagne  pendant  dix  ans ,  &  que  Bérald  alla  fe  former 
un  établinement  dans  les  Alpes.  Laiflôns  cette  hiftoire  au 
roman  intitulé  Béralde ,  ou  l'Amour  fans  foiblejfe. 

les  circonftances  mêmes  du  récit  d'un  fait  fi  extraordinaire, 
le  filence  unanime  des  auteurs  contemporains,  le  peu  de  fond 
qu'on  doit  faire  (ûr  l'autorité  de  Godefroi,  &  de  ceux  qui 
l'ont  copié  6c  embelli,  l'incertitude  du  mariage  d'Othon  III, 
ia  certitude  que  nous  avons  que  s'il  a  été  marié  on  ignore  le 
nom  de  là  femme,  &  qu'elle  eft  morte  d'une  mort  naturelle. 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  227 
tout  cela  joint  aux  contradictions  qui  fê  trouvent  dans  les 
auteurs,  fur  les  dates  &  les  circonflances  de  cette  mort,  forme 
une  démonfrration  hiftorique  contre  la, fable  de  Marie  d'Arr 
ragon. 


CONJECTURES 

SUR 

LA   REINE    P  E'  D  AU  QU  E, 

Où  l'on  recherche  quelle pouvoit  être  cette  Reine,  if 
a  cette  occafion ,  ce  qu'on  doit  penfer  de  plusieurs 
figures  anciennes,  prifes  jufqu'à  préfent  pour  des 
flatues  de  Princes  ou  de  PrinceJJes  de  France. 

ON  compte  en  France  quatre  E'glifès  anciennes,  au  por- 
tail deiquelies  on  voit,  avec  d'autres  figures,  celle  d'une 
Reine,  dont  l'un  des  pieds  finit  en  forme  de  pied  d'oie.  Ces 
Egiifes  font  celles  du  prieuré  de  S.*  Pourçain  en  Auvergne, 
de  l'abbaye  de  S.1  Bénigne  de  Dijon ,  de  l'abbaye  de  Nèfle, 
transférée  à  Villenoce  en  Champagne,  &  de  S.1  Pierre  de 
Nevers.  Il  peut  y  en  avoir  quelques  autres  femblables,  foit 
dans  le  Royaume,  foit  ailleurs;  mais  M.  l'abbé  Lebeuf,  auteur 
du  Mémoire  dont  nous  donnons  ici  l'abrégé,  ne  connoît  & 
n'a  vû  que  les  quatre  que  nous  venons  de  nommer. 

Dans  ce  Mémoire,  l'auteur  obferve  d'abord  que  jufque  Jêjjfi110111 
vers  le  milieu  du  dernier  fiècle ,  aucun  écrivain  n'avoit  ou  biiquc  7u  ?"ô 
remarqué  ou  daigné  relever  cette  fingularité.  Le  P.  Mabillon  Avrii  '75'» 
eft  un  des  premiers  qui  paroiflè  y  avoir  fait  attention ,  &  ce 
lavant  Religieux  a  penfè  que  la  Reine  au  pied  dbie,  qui  des 


deux  mots  latins  pesjuicœ*,  a  été  nommée  reine  Pédauque,  J^g^JjjJ 


poun-oit  être  S.le  Clotiide,  femme  de  Clovis  I;  mais  ne  fig^e**^ 
trouvant  rien  dans  les  monumens  hifloriques  qui  donne  lieu 
de  juger  que  Clotiide  ait  eu  le  déiâut  corporel  qu'indique  la 
ftatue,  ii  conjectura  que  ce  devoit  être  un  emblème  employé 

Ff  ijj 


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228    Histoire  de  l'Académie  Royale 
par  les  failpteurs  pour  marquer  la  prudence  de  cette  Princeffè. 
Les  oies  du  Capitole  ont  en  effet  acquis  à  leur  efpèce  le 
privilège  d  être  regardée  comme  le  fymbole  de  la  vigilance; 

Quelques  remarques  fur  les  quatre  Eglifes  ci-defîûs  nom- 
mées, mettront  le  Public  en  état  de  décider  fi  la  coii'eclurc 
du  P.  Mabilion  eft  fondée. 

Au  portail  du  prieuré  de  S.e  Pourçain,  que  M.  l'abbé 
Leljeuf  croit  du  x.e  fiècle,.  &  le  plus  ancien  des  quatre,  on 
voit,  à  gauche  en  entrant,  la  ftatue  de  S.1  Piene,  qui  le 
reconnoît  à  fès  clefs,  &  celles  de  deux  Apôtres,  caractérises 
par  le  livre  qu  elles  tiennent  à  la  main  ;  à  droite  (ont  repré- 
lêntés  un  Prêtre,  un  Roi  6c  une  Reine:  celle-ci  a  le  pied 
droit  en  forme  de  patte  d'oie.  Or  cette  Reine  ne  lâuroit  être 
S.,c  Clotilde;  i.°  parce  que  le  Roi  qui  eft  auprès  d'elle,  5c 
qui,  dans  lafuppofition  du  P.  Mabilion,  devrok  naturellement 
être  CIqvîs,  efl  repréfènté,  contre  i'uiâge  des  princes  Méro- 
vingiens, avec  une  longue  chevelure.  2.°  Parce  qu'il  n'y  a 
nulle  raifon  de  préfuraer  que  Clotilde  ait  été  honorée  d'une 
ftatue  dans  l'Auvergne,  province  qui  lui  fût  abfolument 
étrangère.  L'Auvergne  étoit  dans  le  partage  de  Thiéri ,  fils 
aîné  de  Clovis,  né  d'une  femme  inconnue;  &  Théodebert, 
lîls  &  fucceflèur  dé  Thiéri ,  n'eut  jamais  avec  Clotilde  plus 
de  relation  que  fôn  père.  Dira -t- on  qu'elle  avoit  pû  faire 
eonftruire  un  oratoire  for  le  tombeau  de  S.1  Pourçain ,  ck 
qu'en  mémoire  de  fi  dévotion  au  S.1  Abbé,  on  plaça  dans, 
la  fuite  fâ  ftatue  au  portail  de  l'Eglife  qu'on  y  bâtit  ï  mais 
Clotilde  mourut  avant  l'abbé  Pourçairr. 
«  Au  portail  de  S.»  Bénigne  de  Dijon,  qui ,  félon  rhiftorien 

Glaber,  a  été  confirait  un  peu  avant  le  milieu  du  xi.e  ficelé, 
on  voit  d'un  côté  Moïfè  avec  les  rayons  de  lumière  autour 
de  la  téte,  S.«  Pierre  avec  des  clefe,  S.>  Paul  avec  une  épée, 
enfin  un  Evéque;  de  l'autre  côté  les  ftatues  de  trois  Rois  & 
celle  dune  Reine  ayant  le  pied  d'une  oie.  Ce  fêroit  encore 
iâns  fondement  qu'on  croiroit  trouver  ici  h  reine  Clotilde, 
qui  n'ayant  été  ni  fondatrice,  ni  bienfaitrice  de  l'abbaye  de 
S.'  Bénigne,  ne  peut  avoir  mérité  qu'on  lui  décernât  un 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres,  iiû 
•honneur  réfêrvé  particulièrement  aux  fondateurs  ou  bienfai- 
teurs des  Eglilês.  Gontran,  roi  de  Bourgogne,  fôn  petit- fils , 
fonda  le  nionaftcre;  Charles  le  Chauve,  dans  la  féconde  race, 
&  Robert ,  au  commencement  de  la  troifième,  en  ont  été 
les  reftaurateurs. 

Au  portail  de  l'abbaye  de  Nèfle,  on  volt  à  droite  un 
Pnêtre  ayant  un  bonnet  fêmblable  à  celui  du  Grand -prêtre 
Aaron,  la  Reine  au  pied  d'oie,  &  un  Roi  tenant  un  livre; 
à  gauche,  S.»  Pierre  avec  fès  clefs,  &  deux  Rois  dont  iei 
fceptres  font  rompus.  M.  l'abbé  Lebeuf  applique  ici  la  même 
réflexion  qu'il  vient  de  faire  au  fûjet  de  S.'  Bénigne  de  Dijon. 
Quoique  des  Guerroys,  hiftorien  du  diocèfè  de  Troies,  dont 
l'ouvrage  a  été  imprimé  en  1632,  affure-que  ce  qu'il  a  vu 
de  l'ancienne  églile  de  Nèfle,  étoit  d'une  butine  toute  fêm- 
blable à  celle  de  S.,c  Geneviève  de  Paris ,  &  que  de  là  on 
puilîê  abfôiument  conjecturer  que  S.te  Clotilde  ou  Clovis, 
qui  certainement  fondèrent  cette  dernière  Abbaye,  ont  aufîï 
fondé  la  première ,  cependant  il  n'exifte  aucun  monument  r 
auam  titre  qui  attribue  la  fondation  de  celle-ci  à  l'un  ou 
à  Fautre» 

Le  Portail  de  S.1  Pierre  de  Nevers,  le  plus  nouveau  des 
quatre  dont  il  s'agit,  nous  donne  encore  une  Reine  an  pied 
d'oie ,  qui  pareillement  ne  fâuroit  être  S.te  Clotilde  ;  parce 
que  la  draperie  de  la  ftatue  &  de  celle  des  deux  Rois  qui 
l'accompagnent,  efï  vifiblement  du  xn.e  fiècle.  Les  titre,  de 
la  province  atteftent  d'ailleurs  que  1  egiife  de  S.%  Pierre  n'a  été 
bâtie  que  fur  la  fin  de  ce  fiècle 

A  ces  remarques  particulières ,  M.  l'abbé  Lebeuf  ajoute 
une  obfcrvation  générale;  S'il  étoit  vrai  que  la  reine  Clotilde 
eut  été  figurée  quelque  part  avec  un  pied  d'oie,,  il  ferait  du> 
moins  vrai -fêmblable  qu'on  lui  auroit  confêrvé  par- tout  une 
marque  fi  fingulière  &  fi  propre  à  la  faire  reconnohre.  Ce- 
pendant au  portail  de  S.'  Germain -des -Prés,  où  l'on  croit  r 
avec  quelque  fondement,  qu'elle  eft  réellement  repré/êntéer 
elle  a  les  deux  pieds  formés  &  chauffés  à  l'ordinaire  D'où» 
viendrait  cette  différence  t 


230  Histoire  de  l'Académie  Royale 
AnùtmUisât  Le  P.  de  Montfaucon  a  jfênti  l'inlufrilânce  de  la  conjecture 
%^nhie  de  fou  confrère,  mais  il  n'a  pas  levé  la  difficulté.  Puis -je 
nie  flatter,  dit  AL  l'abbé  Lebeuf,  d'être  plus  heureux  que 
ces  deux  lâvans  hommes,  en  prenant  une  autte  route  que 
celle  qu'ils  ont  fuivie,  c'eft-à-dire  en  cherchant  la  reine 
Pédauque,  ailleurs  que  parmi  les  Princeflës  de  notre  mo- 
narchie? 

Deux  pafîàges,  l'un  de  Rabelais ,  fautie  des  contes  d'Eu- 
trapel,  imprimés  en  1  587,  lèmblent  nous  dire  que  c'eft  à 
Touloufe  qu'il  faut  la  chercher.  Le  premier,  en  parlant  de 
certaines  perlonnes  qui  avoient  le  pied  large,  elles  étaient, 
dit-il,  largement  pattées,  comtne  font  les  oies,  &  comme  jadis 
à  Touloufe  les  portoit  la  reine  Pédauque.  Le  fécond  nous 
apprend  que  de  Ion  temps  on  jurait  à  Touloulê  par  la  que-, 
siouille  de  la  re'me  Pédauque. 

Ces  deux  écrivains  parloient  ainu  d'après  les  traditions 
Touloulâines ,  qui  dévoient  avoir  déjà  quelque  ancienneté  du 
temps  de  Nicolas  Bertrand,  auteur  d'une  hiftoire  latine  de 
Touloulê,  imprimée  en  1  5  1  5.  Bertrand  raconte  que  le  Roi 
à  qui  Touloufe  obéinoit,  lorfque  S.1  Martial  y  vint  prêcher 
l'Evangile,  avoit  une  fille  dangereulèment  malade,  qui  fut 
guérie  &  baptifée  par  le  S.'  Evêque;  que  ce  roi,  qu'il  nomme 
Marcel,  prévoyant  que  fa  fille  fuccéderoit  à  fa  Couronne, 
lui  fit  bâtir,  dans  le  quartier  dit  à  prélènt  la  Peyralade,  un 
magnifique  palais,  où  il  y  avoit  une  faile  dans  laquelle  un 
aqueduc  construit  fur  la  Garonne  portoit  les  eaux  d'une  fon- 
taine, &  qui  pour  cette  railôn  s'appeloit  les  bains  de  la  Reine, 
L'hiftorien  ajoute  que  fuivant  quelques-uns  cette  Reine  étoit 
la  reine  Pédauque  ;  quam  Reginam  aliqui  fuiffe  la  regina  Pe~ 
dauca  volu/it:  expreffion  qui  fuppolê  que  ce.  nom  devrait 
être  connu  depuis  long-temps  dans  le  Languedoc. 

Antoine  Noguier,  qui  publia, .en  1  5  5  o,  une  hiftoire  Fran- 
çoilë  de  la  même  ville,  adopta  le  récit  de  Nicolas  Bertrand, 
&  y  joignit  une  délai pt ion  détaillée,  tant  des  bains  de  la 
Princeue  que  du  pont  de  brique  qui  y  conduifôk  les  eaux.  Il 
remarqua  de  plus  que  la  reine  Pédauque  le  trouve  reprélèntéç 


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des  Inscriptions  Et  Belles- Lettres.  23  r 
au  portail  occidental  île  leglilê  de  S.1  Sernin,  où  Ton  voitr 
dans  les  lèulptures  dont  ce  portail  eft  orné,  la  fille  du  roi 
deTouloufê  plongée  dans  l'eau  julquau  milieu  du  corps,  en 
mémoire,  dit -il,  du  baptême  par  immerfion,  que  lui  a  voient 
conféré  S.1  Saturnin  &  S.1  Maniai. 

Il  eft  afièz  probable  que  le  goût  de  la  Princéne  pour  le 
bain,  donna  lieu  de  dire  quelle  tenoit  du  naturel  des  oies,  & 
que  ce  fût  là  le  fondement  du  lùrnom  ou  fobriquet  de  Reine 
au  pied  d'oie,  de  reine  Pédauque. 

Chabanel,  de  qui  nous  avons  une  hiftoire  de  féglife  de  h 
Daurade,  imprimée  en  1  62  1 ,  eft  aflé  plus  loin  que  Bertrand 
&  Noguier  :  H  a  prétendu  que  la  Reine  qu'on  a  furnommée 
Pédauque,  netoit  autre  que  Ragnachilde,  femme  d'Euric  roi 
des  Viligoths,  qui  avoit  été,  félon  lui,  appelée  Ragnachilde 
i  caufe  de  fâ  pafTion  pour  le  bain;  ce  mot  fignifiam,  dit- if, 
uclmation  de  grenoudte  :  Chabanel  dérivoit  le  terme  barbare 
•  rogna  du  latin  rana.  En  admettant  cette  étymologie,  Ragna- 
(htlde  &  Pédauque ,  fans  être  abfolumem  le  même  nom, 
expriment  précilement  la  même  chofè. 

Tout  ce  qui  réfulte  des  fables  que  racontent  les  trois  auteurs 
Touloulàins,  ceft  que  le  nom  de  la  reine  Pédauque  eft  connu 
depuis  long-temps  en  Languedoc,  ainfi  que  nous  l'avons  déjà 
dit.  Ce  que  M.  l'abbé  Lebeuf  a  rapporté  d'après  eux,  ne  peut 
fervir  à  nous  indiquer  ni  quelle  étoit  originairement  cette 
Reine,  ni  pourquoi  elle  fè  trouve  repréfèntée  au  portail  de  piu- 
fieurs  de  nos  Eglilês.  Mais  Nicolas  Bertrand,  le  plus  ancien 
des  trois,  nous  apprend  ailleurs  que  le  vrai  nom  de  la  Princefîè 
étoit  Auflris.  Arrêtons -nous  à  ce  mot,  que  notre  Académicien 
croit  être  la  clef  de  tout  le  myftère  de  la  reine  Pédauque. 

H  penfe  donc  que  la  reine  Auflris  des  Touloulains,  eft  fa 
reine  de  Saba  des  livres  (acres.  On  fait  que  J.  C.  lui-même 
fa  nomme  dans  l'évangile  regina  Auftri.  On  (ait  encore  qu'elle 
a  été  regardée  par  les  Pères  de  i'Eglife,  &  par  les  anciens 
commentateurs  de  l'Ecriture,  comme  une  figure  de  l'Eglife- 
dont  J.  C.  eft  le  Salomon.  De -là  vint,  dans  le  moyen, 
âge,  la.  couuune  de  la»  repréfenter  aux.  portiques  des  EglûeSj, 


±•$2    Histoire  de  l'Académie  Rotale 
avec  le  père  &  la  mère  de  celui  qu  elle  étoit  venue  confûlter 
&  admirer;  c'eft-à-dire  avec  David  6c  Bethfàbée,  autre  figure 
de  l'Cgiilè ,  &  avec  Salomon  même.  Les  fculpteurs  y  joi- 
gnirent quelquefois  Moïfê,  Aaron,  Melchiledec  &  Samuel; 
&  pour  retracer  à  l'efprit  les  rapports  de  la  nouvelle  loi  avec 
l'ancienne,  ils  ajoutèrent  fôuvem  J.  C,  S.'  Pierre  &  S.«  Paul. 
«  Ce  font- là,  fi  je  ne  me  trompe,  dit  M.  l'abbé  Lebeuf,  les 
Rois ,  les  Reines  &  les  Evèqnes  que  les  critiques  modernes 
ont  cru  voir  au  portail  de  plufieurs  églifës  du  Royaume  ;  & 
tel  efl,  ajoute- 1- il,  le  dénouement  général  de  plus  d'un  pro- 
blème en  ce  genre,  dont  les  plus  (àvans  d'entre  eux  ont  manque 
la  folution.  Tous  partoient  du  principe  vrai  dans  quelque  cas, 
mais  prelque  toujours  faux,  que  les  figures  des  Rois  &  des 
Reines ,  repréfêntées  autour  des  portiques  de  nos  Eglifes  an- 
ciennes, ne  pou  voient  être  que  celles  des  Princes  fondateurs 
ou  bienfaiteurs  de  ces  Bafiliques  ou  de  ces  Monaftères  ;  & 
d'après  cette  idée  ils  cherchoient  à  reconnoître  nos  Princes  ' 
anciens,  en  s'attachant  à  tous  les  traits  qu'ils  croyoient  devoir 
les  caraélérifér.  Leurs  conjectures  font  prelque  toujours  ingé- 
nieurs &  lavantes,  mais  rarement  font-ils  parvenus,  même 
à  leur  propre  gré,  à  déterminer  quelque  nom  avec  certitude. 
De  combien  de  critiques  les  flatues  du  portail  de  S.1  Germain- 
des-Prés,  celles  du  portail  de  i'églifè  de  Paris,  n'ont-elles  pas 
exercé  vainement  la  fàgacité?  Dom  Mabillon,  Dom  Rui- 
nait, Dom  Bernard  de  Montfaucon,  M.  l'abbé  des  Thuille- 
ries,  Dom  Bouillard.  Nous  ne  citons  que  les  plus  célèbres* 
Aucun  d'eux  ne  s'accorde  avec  les  autres ,  &  tous  ont  fait 
des  recherches  infruclueufes ,  qu'ils  fê  fênoient  épargnées  s'ils 
avoient  appliqué  à  ce  fujet  ce  qu'ils  fâvoient  tous  fi  bien,  de 
fufàge  confiant  auquel  fèrvoient  autrefois  les  portiques  &  les 
veftibules  de  nos  Eglifes.  Ils  auraient  vû  que  ces  figures,  qu'ils 
prenoient  pour  des  fiatues,  n'étoient  dans  l'idée  des  fculpteurs 
<jue  des  fymboles;  &  cette  vue  générale  les  aurait  conduits 
à  des  explications  particulières,  plus  naturelles  &  plus  vraies, 
de  ces  monumens  greffiers,  mais  nécefîâires  à  i'hifloire  des 
arts  6:  de  l'efprit  humain  parmi  nous  ». 

Celle 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres'.  133 
Celle  que  propofc  M.  I  abbé  Lebeuf  s'accorde  pariaitement 
avec  cet  ufâge  qu'on  faifoit  des  portiques  des  Eglilès.  Sans 
entrer  fur  ce  point  dans  un  détail  qui  ieroit  étranger  au  fujet, 
il  fe  contente  dob/êrveY  que  cctoit-ià  que  le  prononçoient 
les  jugemens  eccléfiafliques  ;  l'innocent  calomnié  y  entendoit 
la  fentence  qui  le  déchargeoit  de  l'accufâtion,  &  le  coupable 
y  recevoit  rimpofnion  des  peines  dûes  à  (on  crime.  La  préface 
que  l'Eglilê  chante  à  la  Mené  de  la  Dédicace,  contient  une 
allufwn  à  cette  coutume;  Inventât  apud  te  Domine,  locttitt 
yenia,  quicumque  fatisfaciens  hue  confugerit  ;  hinc  pietas  ab fol  ut  a 
ndeat;  hinc  iniquitas  emendata  difeedat.  Deux  fingularités  que 
M.  l'abbé  Lebeuf  a  remarquées  au  portail  de  plufieurs  Egliles, 
nous  en  rappellent  encore  le  fbuvenir.  A  quelques-unes  on 
voit  deux  lions  de  pierre,  un  de  chaque  côté.  Ces  deux  lions 
fervoient  de  bafè  au  fiége  des  juges  eccléfiafliques,  qui  avoient 
voulu  imiter  ceux  du  trône  de  Salomon  ;  &  c'efl  pour  cela 
qu'on  trouve  des  fêntences  d'Officiaux,  de  Doyens,  d'Archi- 
prêtres  avec  cette  formule;  datum  ou  afitim  in  ter  duos  leones. 
A  la  porte  de  quelques  autres,  &  principalement  du  côté  le 
plus  fréquenté,  on  aperçoit  de  gros  anneaux  de  fer,  dont  on 
ignore  communément  l'ufâge.  Ils  fêrvoient,  lèlon  un  paflâge 
formel  d'Héric,  moine  d'Auxerre,  à  paner  le  bras  ou  la  main 
de  ceux  qui  faifoient  des  fermais  ;  ce  que  le  chroniqueur, 
qui  vivoit  ibus  le  règne  de  Charles  le  Chauve,  appelle  in 
armiîîâjanua  jusjurandum  expîere.  Et  le  peuple  avoit  une  telle 
vénération  pour  ces  anneaux,  que  c'étoit  la  première  chofê 
que  fâifilToit  celui  qui  recourait  à  i'alyle  de  l'Eglife,  annonçant 

r cette  action  qu'il  étoit  prêt  à  prouver  fbn  innocence  par 
ferment.  On  lit  dans  les  regiftres,  ohm,  du  Parlement  de 
Paris,  qu'en  1  3  04  Jean  le  Coquetier,  fous-diacre  du  diocèfe 
de  Sens,  ayant  été  arrêté  &  battu  par  les  bourgeois  de  la 
garde  de  cette  ville,  pendant  qu'il  tenoit  fortement  l'anneau 
de  la  porte  de  la  cathédrale ,  ipjius  EccJefia  januis  &  annulo 
inharens;  le  Parlement  condamna  les  bourgeois  en  une  amende 
envers  le  Clergé  6c  envers  le  Roi. 
Or  nul  ornement  ne  convenoit  mieux  au  lieu  où  fe 
Hifl.Tome  XXI II.  G  g 


*34  Histoire  de  l'Académie  Royale 
renloient  les  jugemen*  ecclcliaftiques,  que  la  reprélêntation 
des  perlonnages  qui  le  voient,  Iclon  la  peu  (ce  de  M.  l'abbé 
Lebeuf,  au  portail  de  nos  E'glifes;  Mon  le,  légiflateur  des 
Hébreux;  leur  grand  - prêt»  e  Aaron;  Melchiledec,  qui  unit  le 
lâcerdoce  à  la  royauté;  Salomon,  que  la  lâgelîë  de  les  juge- 
mens  a  rendu  li  célèbre;  J.  C,  auteur  d'une  nouvelle  loi 
dont  l'ancienne  netoit  que  la  figure;  S.'  Pierre  &  S.1  Paul, 
qui  furent  les  deux  principaux  inlhumens  de  (on  divin 
miniflère  ;  enfin,  pour  ne  les  pas  nommer  tous,  &  me 
renfermer  dans  l'objet  de  ce  Mémoire ,  la  leine  de  Saba , 
qui  n'ert  guère  moins  célèbre  par  le  voyage  qu'elle  fit  pour 
admirer  de  près  Salomon ,  que  ce  Prince  lui  même  le  rut  par 
la  (agelîè  de  (es  oracles ,  &  de  qui  l'Evangile  a  dit  qu elle  efl 
aflife  pour  juger;  Rtgina  aujlrijedet  in  judUio.  «Je  ne  te  rois, 
»  ajoute  t- il,  nulle  di  m  eu  lté  de  penler  que  c'eft  peut-être  à 
»  ce  pallage  même  qu'elle  doit  l'honneur  d'être  placée  dans  le 
portail  de  nos  Egliles  ». 

H  refte  à  (avoir  pourquoi  die  y  eft  avec  un  pied  doie; 
M.  l'abbé  Lebeuf  croit  encore  avoir  trouvé  le  fondement  de 
cette  bizarrerie  dans  les  traditions  Judaïques,  qui  nous  ont  été 
confervées  par  le  fecond  paraphrafte  Chaidéen.  Cet  écrivain 
dit  dans  un  endroit  que,  félon  l'opinion  des  Juifs,  la  reine 
de  Saba  aimoit  tellement  le  bain  qu'elle  te  pbngeoit  tous  les 
jours  dans  la  mer.  La  chaleur  du  climat  tous  lequel  étoient 
fitués  fes  Etats,  rendort  cette  idée  fort  vrai  femblable.  Ailleurs 
il  décrit  ainfi  l'entrée  de  la  Princenc  à  JéruCilem  :  «  Bénajam, 
»  fils  de  Jéhoïada,  la  conduifit  auprès  du  roi  Salomon.  Lorf- 
»  que  le  Roi  fut  informé  de  lbn  anivée,  il  alla  auifi-tôt 
»  V'attendre  dans  un  appartement  tout  de  cryftal.  La  reine  de 
»  Saba  en  y  entrant ,  s'imagma  que  le  Prince  étok  dans  l'eau  , 
»  &  pour  (e  mettre  en  état  de  paflèr,  elle  leva  fa  robe.  Alors, 
»  continue  le  Paraphrafte,  le  Roi  voyant  fes  pieds,  qui  étoient 
»  hideux,  votre  vifage,  lui  dit -il >  a  la  beauté  ries  pl*s  be//ey 
femmes ,  mais  vas  jambes  &  vos  pkds  n'y  répondent  guère  ». 

Il  eft  aile  de  concevoir  que  la  première  de  ces  traditions 
a  pu  donner  naitiance  à  la  féconde;  la  paflion  de  la  Princefle 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  135 
pour  le  bain,  rit  naturellement  imaginer  de  la  comparer  aux 
animaux  terreftres  qui  pallènt  leur  vie  dans  l'eau;  bien- tôt  on 
ajouta  qu'elle  en  a  voit  les  pieds:  en  effet,  la  membrane  cartila- 
gineufe  qui  forme  leurpatie,  eft  leur  caractère  le  plus  marqué. 
Les  fculpteurs  qui  font  venus  depuis  le  conlêrvèrent  religieu- 
fement  à  la  reine  de  Saba,  comme  un  figne  qui  devoit  la  dif 
tinguer  des  autres  perlbnnages  qu'ils  lui  aflbcioient;  &  cette 
attention  leur  parut  d'autant  plus  néceflâire,  qu'autrement  on 
eût  pû  la  confondre  avec  Bethlâbée,  qui  d'ordinaire  le  trouve 
auprès  de  David,  comme  la  reine  de  Saba  auprès  de  Salomon. 

Oferions-nous  remarquer  qu'il  fe  trouve,  dans  la  circonf 
tance  où  David  ,  felon  l'Ecriture ,  vit  Bethlâbée  pour  la 
première  fois,  &  celle  où  la  reine  de  Saba,  félon  la  tradition 
Judaïque,  s'olfrit  à  Salomon,  un  rapport  &  en  même  temps 
un  contralle  que  les  Iculpteurs  ont  peut-être  voulu  faire  fèntir. 
Bethlâbée  fe  baignoit  :  v'iditque  miJierem  fe  lavantem.  La  reine 

Ai* 

de  Saba  prenant  l'appartement  de  cryftal  pour  un  lac,  le  mit 
dans  l'état  d'une  perlbnne  qui  le  baigne:  voilà  Je  rapport. 
Mais  Bethlâbée  dans  le  bain  n'en  parut  que  plus  belle  ;  erat  ihd. 
autem  mulier  pulchra  vaîde.  Au  lieu  que  la  reine  de  kSaba ,  en 
levant  là  robe  détruifit,  par  la  dinormité  de  les  pieds,  l'effet 
quavoit  pû  faire  la  beauté  de  Ion  vilâge:  voilà  le  contralle. 

Au  refte,  la  reine  de  Saba  &  Bethlâbée  ne  font  pas  les 
feules  femmes  que  les  fculpteurs  ont  repré/entées  au  portail 
des  Eglilês:  Efthersy  rencontre  lôuvent,  fur-tout  aux  E'gli/b 
qui  ibnt  fous  l'invocation  de  la  S.te  Vierge.  On  la  voit,  par 
exemple,  au  côté  feptentrional  de  la  cathédrale  de  Paris,  à 
côté  d'Alfuérus  ;  &  leurs  noms  écrits  au  bas ,  en  caractères 
gothiques,  (ont  encore  très-lilîbles. 

M.  l'abbé  Lebeuf  ne  prétend  pas  conduire  des  obferva- 
tions  précédentes,  que  jamais  aucun  Roi,  ni  aucune  Reine  de 
France  n'ont  été  repréfentés  aux  portails  des  Eglilês:  il  penlê 
feulement  qu'on  ne  doit  les  y  voir  qu'autant  que  leurs  noms 
k  trouvent  écrits  au  bas  de  la  figure,  ainfi  qu'ils  le  font  à 
deux  ftalues  du  portail  de  S.1  Germain -des -Prés. 


236   Histoire  de  l'Académie  Royal* 

■    ■    i  i  


SUR    L'  O  R  1  G  I  N  E 
DE  L'ANCIENNE  CHEVALERIE 

ET  DES  ANCIENS  ROMANS. 

CEUX  qui  étudient  i  origine  des  établiflêmens  célèbres; 
font  ordinairement  fâifis  du  même  efprit  que  ies  généa- 
Jogilles.  Ils  en  cherchent  le  berceau ,  comme  celui  des  familles 
illuftres ,  dans  tes  ténèbres  de  la  plus  haute  antiquité  ;  ils 
croient  ennoblir  leur  travail;  un  trait,  une  légère  reflênibiance 
leur  paroît  une  conformité  entière,  &  leur  fuffit  pour  remonter 
Vtgt  /.  au-delà  de  plufieurs  fiècles.  Ceft  ainfi  que  Fauchet  trouve 
les  Chevaliers  déjà  formés  dans  les  Ambaétes  &  les  Soldu- 
riers  des  Gaulois. 

M.  le  comte  de  Caylus  ayant  remonté  depuis  les  romans 
des  xm  &  xiv.e  fiècles,  julqu'aux  hiftorieru  du  vi.*,  a 
reconnu  que  le  règne  brillant  de  Charlemagne  eft  la  fource 
de  tous  ies  romans  de  Chevalerie  &  de  la  Chevalerie  elle- 
même.  C  eft  ce  qu'il  a  prouvé  dans  un  Mémoire  dont  nous 
allons  donner  le  précis. 

Ce  que  l'hHloire  nous  a  conlêrvé  de  Charlemagne,  donne 
en  grande  idée  de  /on  activité,  de  (à  force,  de  /on  courage, 
de  les  conquêtes,  de  l'étendue  de  (on  Empire;  mais  on  n'y 
voit  pas  encore,  comme  dans  les  fiècles  luivans,  la  valeur 
des  Chevaliers  décider  prelque  feule  du  fort  des  combats: 
ce  font  de  grandes  armées,  divifées  par  peuples,  marchant 
avec  allez  de  difcipline,  &  failânt  leurs  mouvemens  propor- 
tionnés à  la  grandeur  de  leurs  corps.  On  y  remarque  à  la 
vérité  des  faits  d'armes  particuliers  ;  mais  ceux-ci  dévoient 
être  plus  fréquens  qu'ils  ne  font  aujourd'hui ,  lorfque  les  armes 
blanches  étoient  feules  en  ufage. 

Le  roman  de  Turpin,  archevêque  de  Reims,  ce  roman 
qu'on  peut  regarder  comme  le  père  de  tous  les  romans  de 
Chevalerie,  naguère  été  compofé,  félon  l'opinion  commune, 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  237 

que  lùr  ia  fin  du  x  !••  fiècle,  environ  deux  cens  cinquante  ans 

après  la  mort  de  Charlemagne.  Gryphiandes  dit  qu'un  moine 

nommé  Robert  eft  auteur  de  cette  chronique,  &  quelle  fut  j,.  ^/^WWtf« 

écrite  pendant  le  concile  de  Clermont,  aflèmblé  par  Urbain  II 

en  l'année  1 00  5.  Pierre  l'Heimite  préchoit  alors  la  première 

Croifade,  &  l'objet  de  ce  roman  a  conftaminent  été  d'échauffer 

les  efprits,  &  de  les  animer  à  la  guerre  contre  les  Infidèles. 

Le  nom  de  Turpin  eft  fuppofe ,  &  le  Moine  fort  mauvais 

hiftorien.  Les  victoires  que  Charlemagne  remporta,  la  dixième 

année  de  fbn  règne ,  fur  les  Arabes  Mahométans  établis  en 

Efpagne,  ont  perfuadé  à  ce  légendaire  ignorant,  que  ce  Prince 

avoit  porté  fes  armes  jufque  dans  la  Palem'ne. 

L'original  latin  ne  nomme  en  aucun  endroit  ni  la  Che- 
valerie ,  ni  les  Chevaliers  ;  il  ne  parle  que  de  Comtes ,  de 
Généraux  &  de  Soldats;  &  le  mot  Miles,  qu'il  emploie  pour 
défigner  ces  derniers,  ne  peut  ici  fignifier  Chevalier,  puifqu'il 
en  met  trente- fix  mille  d'un  coté  &  vingt  mille  d'un  autre; 
nombre  que  n'auroient  pû  fournir  tous  les  Chevaliers  de 
l'Europe  entière.  Mais  la  traduction,  qui  n'a  été  imprimée 
qu'en  1527,  non  contente  d'ajouter  au  texte  beaucoup  de 
moralités  &  de  miracles,  ne  fê  fait  faute  d'habiller  en  Cher 
yaliers  tous  les  grands  Seigneurs  de  l'armée. 

Les  Géans,  dont  nous  voyons  tant  d'exemples  dans  les 
romans,  ont  tiré  leur  origine  de  Goliath.  Les  hifloires  de 
l'ancien  &  du  nouveau  Teftament  étoient  la  feule  érudition 
de  nos  pères;  aufTi  voit-on  dans  cette  chronique  les  murailles 
Je  plufieurs  villes  tomber,  pour  le  befôin  de  l'auteur,  comme 
celles  de  Jéricho  tombèrent  par  ia  volonté  de  Dieu;  on  y 
voit  les  jours  s'alonger,  même  jufqu'à  la  durée  de  trois  jours. 
Il  n'eft  donc  pas  douteux  que  l'abus  des  légendes  n'ait 
accoutumé  les  efprits  aux  idées  romanefques. 

La  valeur  de  Charlemagne,  fês  hauts  faits  d'armes,  égaux 
l  ceux  des  Chevaliers  les  plus  renommés,  la  force  &  l'intré- 
pidité de  fôn  neveu  Roland,  font  bien  marqués  au  coin  de  la 
Chevalerie,  qui  s'étoit  introduite  depuis  fon  règne.  Durandal 
çft  une  épée  que  tous  les  romanciers  ont  eu  en  vue  dans  h 


138  Histoire  de  l'Académie  Royale 
fuke;  elle  coupe  un  rocher  en  deux  parts,  &  fait  cette  grande 
opération  entre  les  mains  de  Roland ,  affaibli  par  la  perte  de 
fon  fang.  Ce  héros  mourant  fônnede  fon  corps  d'ivoire,  & 
fon  dernier  (bupir  eft  li  violent  &  fi  terrible,  que  le  cor  en 
eft  brifé.  Ces  prodiges  de  force,  rapportés  par  l'auteur  fans 
aucune  néceffité,  &  inutiles  à  (on  objet,  donnent  à  entendre 
qu'ils  étoient  reçus  dans  le  temps  que  la  chronique  a  été 
compofée,  &  que  l'auteur  a  feulement  voulu  parler  la  langue 
de  fon  temps. 

De  treize  manufcrits  de  Turpin  qui  font  dans  la  biblio- 
thèque du  Roi,  il  y  en  a  un  cotté  n.°  5943  B,  dans  lequel 
il  n'eft  fait  aucune  mention  ni  de  la  bataille  de  Roncevaux, 
ni  de  la  mort  de  Roland.  Le  récit  des  deux  guerrres  de 
Charlemagne  en  Efpagne  ne  contient  que  quatorze  pages  à 
deux  colonnes,  petit  in-folio.  Sans  entrer  dans  aucun  détail 
de  la  vie  de  ce  Prince ,  il  finit  par  fon  retour  en  France. 
Cependant  comme  il  rapporte  la  mort  du  duc  Milon ,  père 
de  Roland,  il  auroit  également  rapporté  celle  de  fon  fils,  fi 
l'auteur  eût  été  prévenu  de  toutes  ces  aventures.  Ce  qui 
mérite  d'être  remarqué,  c'eft  que  ce  manufcrit  paraît  être  le 
plus  ancien  de  tous  ceux  de  Turpin  qui  fe  trouvent  à  la 
bibliothèque  du  Roi.  Ne  pourroit-on  pas  en  conclurre  que 
celui-ci  efl:  l'original;  que  les  autres  n'en  font  que  des  ampli- 
fications, &  que  la  mort  de  Roland  &  toutes  fês  circonf- 
tances  romanelques  ne  fe  fônt  établies  que  dans  l'intervalle  de 
ce  premier  manufcrit  aux  autres! 

Il  paraît  donc,  par  la  lecture  de  Turpin,  que  les  Che- 
valiers n'étoient  connus  ni  de  nom,  ni  d'effet,  avant  le  règne 
de  Charlemagne,  ni  même  durant  fon  règne:  ce  que  prouve 
encore  le  filence  des  hidoriens  contemporains  de  ce  Prince, 
ou  qui  ont  écrit  peu  après  fà  mort.  Ainfi  c'eft  dans  l'intervalle 
de  la  vie  de  ce  grand  Roi,  &  de  celle  du  prétendu  Turpin, 
qu'il  faut  placer  les  premières  idées  de  la  Chevalerie,  &  de 
tous  les  romans  qu'elle  a  fait  compofèr. 

La  Chevalerie  a  donc  tiré  fon  origine  de  l'abus  des  légendes; 
le  caraaère  de  l'efprit  humain,  avide  du  merveilleux,  en  1 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  239 
augmenté  la  confidération  ;  &  les  Rois  l'ont  auiorifîe  en 
feuillettent  à  quelques  efpèces  de  formes ,  d'ufàges  &  ue  ioix 
des  Nobles  qui  enivrés  de  leur  propre  valeur,  éioient  portés 
à  s'ériger  en  tyrans  de  leurs  vaflâux.  On  ne  i>égligea  rien, 
dans  ces  piemiers  temps,  de  ce  qui  pouvoh  infpirer  à  ces 
hommes  féroces  l'honneur,  la  juilice,  la  dclenfe  de  la  veuve 
&  de  l'orphelin ,  enfin  l'amour  des  Dames.  La  réunion  de 
tous  ces,  points  a  pi\*iuit  lucccfîî  ventent  des  ufages  &  des 
loix  qui  (ervirem  de  frein  à  ces  hommes ,  qui  n'en  avoient 
aucun,  &  que  leur  indépendance,  jointe  à  la  plus  profonde 
ignorance,  rendoit  fort  a  ciaindre. 

Nous  venons  de  voir  que  les  hauts  faits  de  Charlemagne 
produifirent  chez  nous  les  idces  romanefques;  ils  les  engen- 
drèrent auffi  chez  nos  voifins.  Les  Anglois,  jaloux  &  fichés 
devoir  leur  hifloire  dénuée  d'un  fi  grand  ornement,  voulurent 
fc  donner  un  Roi  comparable  à  ce  grand  Prince;  &  pour 
le  former  à  leur  gié,  ils  choifirent  dans  les  temps  ignorés  un 
Monarque  qui  peut  avoir  eu  de  belles  qualités,  &  auquel  ils 
étoient  les  maîtres  d'en  prêter  autant  qu'il  leur  plairait.  Voilà 
ce  qui  nous  a  procuré  les  hiftoires  du  roi  Artus.  La  date  de 
ion  règne  rendoit  celui  de  Charlemagne  une  copie  du  fien; 
aucune  vérité  hiflorique  ne  contraignoit  l'imagination  des 
romanciers  ;  ils  étoient  les  maîtres  de  lui  donner  ielïbr. 

Les  Anglois  répandus,  depuis  Guillaume  le  Conquérant; 
dans  le  continent  de  la  France ,  habitant  des  provinces  en- 
clavées, parlant  la  même  langue  que  nos  pères  (ce  qui  dura 
ju/qu'en  1360,  qu'Edouard  défendit  que  les  aéles  fuûent 
.écrits  en  François)  3voient  avec  nous  une  étroite  communi- 
cation. Plus  on  lit  l'hifloire  de  ces  temps,  plus  on  s'aperçoit 
de  leur  emprefîèment  à  nous  imiter.  Philippe  1  n'eut  pas 
pluftôt  établi  en  France  l'ufâge  des  communes,  &  celui  des 
compagnies  d'ordonnance,  qu'il  fut  pratiqué  en  Angleterre. 

Cet  efprit  d'imitation  fê  fait  connoître  évidemment  dans 
les  origines  fabuieufes  &  dans  les  anciens  romans  des  An- 
glois qui  fônt  vifiblement  calqués  fur  les  nôtres.  On  (ait 
cjue  dans  les  temps  d'ignorance  nos  hiftoriens  voulant  é«gakr 


*4<>    HlSTôlRÈ  f>t  l'AcàDJûMIÉ  Rôtît» 
noue  nation  à  la  nation  Romaine ,  fàifoient  venir  de  Troîtf 
nos  premiers  ancêtres.  Dès  ie  temps  de  Célâr  les  Auvergnats, 
au  rapport  de  Lucain,  fè  dilôient  frères  des  Romains,  &.  Ce 
prétendoient,  comme  eux,  lortis  des  princes  de  Troie, 

Arvcrmque  aufi  Latio  fe  fingere  fratres 
Sanguine  ab  Iîiaco, 

Paul  Diacre,  autrement  Paul  Varnefrid,  qui  écrivoit  fous  fc 
règne  de  Charlemagne,  ou  peu  après,  a  bien  ofë  pour  com- 
plaire au  Prince  régnant,  avancer  qu'Anchifê,  père  d'Enée, 
étoit  un  des  ancêtres  d'Anlegifè  fils  d'ArnuIphe  évéque  de 
Metz,  &  duquel  les  princes  Carlovingiens  défendent.  Par 
une  fuite  de  ces  idées,  les  François  ont  prétendu  defeendre 
de  Francus  qu'ils  difent  fils  d'Heclor  &  petit -fils  de  Priain; 
&  les  Bretons  ont  voulu  dépendre  de  Brutus  fils  d'Alcagne 
&  petit-fils  d'Enée.  Cette  chimère  a  fubfifté  plus  de  fix  cens 
ans,  &  Ion  en  voit  encore  des  traces  dans  des  hiftoires 
générales  écrites  au  xv.e  fiècle.  On  en  peut  voir  le  détail  dans 

SSifST  i,hiftoire  d'Aimoin*  &  dans  Fauchet*. 

Ce  ridicule  a  été  copié  par  les  Anglois;  l'original  nous 
appartient,  comme  on  le  peut  prouver  par  tout  ce  qu'on 
appelle  hiftoriens  dans  ces  temps  barbares.  Les  anciens  his- 
toriens Anglois,  dont  Thomas  Galle  nous  a  donné  un  recueil, 
font  remplis  de  ces  fables  imitées  des  nôtres.  Gildas,  non  pas 
l'ancien  (urnommé  Sapiens,  &  qui  vlvoit  au  vM  fiècle,  mais 
un  autre  plus  moderne ,  qui  écrivoit  en  857,  comme  il  le  dit 
Jïï+îp**  lui-même  dans  deux  manu/crits  de  la  bibliothèque  du  Roi , 
tr*t.         fait  defeendre  les  Bretons  de  Brutus,  &  Bnitus  d'Enée. 

Nannius  dit  la  même  çhofê  ;  celui-ci  vivoit ,  lêlon  1  apparence^ 
vers  860. 

L'ouvrage  de  GeofFroi  de  Monmouth  efl  l'original  de 
BU.  »îu  /?«.  celui  que  nous  connoilîons  fous  le  nom  du  Brut,  II  fait 
*' S*33>H'  remonter  à  Brutus  les  rois  de  la  Grande-Bretagne.  II  décrit 
une  elpèce  de  Tournoi,  fait  en  prélênee  du  roi  Artus,  à 
deflëin  peut-être  d'attribuer  aux  Anglois  l'origine  de  ces 
^vertiflèniens.  En  effet,  on  dit  communément  que  GeofFroi 

de 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  141 
de  Preuilli  inventa  les  Tournois  vers  l'an  1036.  Mais  il  ne 
faut  pas  croire  que  celui-ci  fut  l'inventeur  des  Tournois;  il 
fit  feulement  des  réglemens  qu'on  y  ob/ërva  dans  la  fuite.  On 
voit  des  Tournois  long -temps  avant  lui  dans  nptre  hiffoire; 
il  y  en  eut  une  efpèce  en  842,  à  l'entrevue  de  Charles  le 
Chauve  &  de  Louis  Ton  frère  à  Strafbourg.  Maître  Huiftaces,  D«kefm,i.u. 
auteur  du  Brut,  n'eft  que  le  copifte  &  l'amplificateur  de  7/* 
Geoffroi  de  Monmouth. 

Le  roman  du  Sangraal,  poftérieur  au  Brut,  comme  le  dit 
l'auteur  lui- môme,  qui  eft  Robert  de  Borron,  eft  plus  chargé 
d'amour  &  de  galanterie  que  les  précédera  ;  les  idées  roma- 
nefques  gagnoient  de  plus  en  plus.  Ceft  ce  roman  qui  a  donné 
lieu  aux  principales  aventures  de  la  cour  du  roi  Artus.  Ce 
n'eft  pour  le  fond  qu'une  légende ,  mais  des  plus  bizarres  ; 
les  voyages  de  Jofêph  d'Arimathie,  E'véque  &  vaillant  Che- 
valier, qui  porte  dans  un  vaifliel  ou  graal  le  fâng  de  J.  C. 
recueilli  fur  la  croix ,  les  miracles  5c  les  hauts  fiits  d'armes , 
la  colonie  de  Chrétiens  qu'il  conduit  avec  fôn  frère  Bron , 
comme  Moyfê  &  Aaron  conduifoient  les  Ifraè'lites,  fôn  arrivée  \ 
en  Angleterre,  Sec.  tout  cela  n'eft  qu'une  imitation  du  voyage 
de  Lazare  de  Béthanie  à  Marfeille,  dont  on  prétend  qu'il  fut 
le  premier  Evéque.  Sans  entrer  ici  en  difculfion  fur  la  vérité 
de  cette  hiftoire  de  Lazare,  il  eil  certain  que  c'eft  une  tra- 
dition fi  ancienne  en  France,  qu'on  ne  peut  en  fixer  l'époque. 
C'en  eft  afîez  pour  être  en  droit  d'avancer  que  les  Anglois, 
en  fàiiânt  voyager  chez  eux  Jofêph  d'Arimathie,  ont  voulu 
par  ce  parallèle  flatter  leur  vanité  du  côté  de  la  Religion  ; 
comme  en  oppofant  Artus  à  Charlemagne,  ils  ont  cru  rendre 
leur  hiftoire  recorn mandable  par  l'éclat  d'un  règne  qui  pût 
égaler  celui  de  ce  fameux  conquérant.  Si  l'on  veut  voir  une 
réfutation  complète  de  la  fable  du  Sangraal,  on  la  trouvera 
au  premier  chapitre  des  Origines  Britannica  de  Stillingflet. 

Les  rapports  entre  Charlemagne  &  Artus  font  lénfibles, 
&  les  auteurs  des  romans  du  dernier  n'ont  pas  fîi  voiler  le 
myftère de  cette  imitation;  ils  l'ont  traitée aflèz  groffièrement: 
en  voici  les  preuves. 

Hijl.  Tome  XX/ Il  H  h 


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241    Histoire  de  l'Académie  Royale 

Artus  6c  Charlemagne  ont  eu  chacun  un  neveu  très-brave, 
qu'ils  ont  aimé  uniquement;  Roland  &  Gauvain  ont  joué  le 
même  rôle.  Perlbnne  n'ignore  la  quantité  de  guerres  que 
Charlemagne  a  eu  à  loûtenir:  Artus,  auflï  grand  guerrtyeur, 
en  a  lôûtenu  douze.  Ils  ont  tous  deux  combattu  les  Payens; 
tous  deux  ont  eu  affaire  aux  Saxons;  tous  deux  ont  fait  grand 
nombre  de  voyages.  La  généralité  à  donner  le  butin  à  leurs 
Capitaines,  eiï  la  même  dans  l'un  &  dans  l'autre. 

Charlemagne  étoit  lobre,  là  table  étoit  frugale;  il  n'y 
admettoit  fes  amis  6c  les  Grands  de  les  Royaumes  que  les 
jours  de  fêtes  lôlennelles;  alors  la  magnificence  des  fdlins 
répondoit  à  la  puiflànce  du  Monarque.  Artus  a  tenu  exacte- 
ment la  même  conduite:  il  célébrait ,  comme  Charlemagne, 
les  quatre  grandes  fêtes  de  l'année,  &  tenoit  les  Cours  pié- 
nières,  qui  n'ont  fini  que  lôus  Charles  V 1 1.  Nous  les  voyons 
même  établies  bien  anciennement  dans  notre  Gaule ,  puiiîjue 
Pofidonius  ,  cité  par  Athénée ,  dit  que  Luèïe  prince  des 
Auvergnats ,  père  de  Bituite  qui  fit  la  guerre  aux  Romains, 
tenant  Cour  plénière  6c  table  ouverte,  fit  prêtent  d'un  ùc 
d'or  à  un  Poète  étranger,  qui  étoit  venu  honorer  là  fête. 

Les  Capitulaires  de  Charlemagne,  qui  peuvent  avoir  été 
le  fondement  des  loix  de  la  Chevalerie,  recommandent  fans 
celîe  aux  Comtes  la  juftice,  les  droits  de  la  veuve  ôc  de 
l'orphelin,  l'oppofition  aux  vols,  enfin  le  bon  ordre.  Ces 
règles  font  en  action  dans  la  conduite  d'Artus:  on  voit  de 
plus  dans  celui-ci  le  re/peft  6c  l'amour  des  Dames  ;  mais 
outre  que  la  Chevalerie  n'étoit  pas  encore  née  du  temps  de 
Charlemagne,  quelle  figure  auraient  fait  des  loix  de  galanterie 
dans  de  graves  Capitulaires? 

Les  douze  Pairs  de  l'un  répondent  aux  Chevaliers  de  la 
table  ronde  de  l'autre  ;  mais  ce  point  demanderait  une  di/cuP 
fion  particulière.  L'abbé  le  Gendre  prétend ,  avec  allez  de 
vrai-lèmblance,  que  Ictablifiêment  de  la  table  ronde  n'étoit 
qu'un  moyen  d'éviter  toute  difpute  lîir  les  rangs.  Il  eft  vrai 
qu'on  croit  communément  que  la  condamnation  de  Jean  lâns 
Terre,  lôus  Philippe  Augufte,  cft  le  premier  endroit  de  notre 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  143 
Mtoi»^  -il  &t  parlé  des  Pairs  de  France.  M.  de  Chalons* 
ajoute,  //*  favoris  par  qui  ni  en  quel  temps  les  Pairs  de  P^gt^jS. 
France  ont  été  établis.  Cependant  Fhiftoire  de  Charlemagne 
&  Fauchet,  rapportant  ce  qui  s'eft  parte  à  i'occafion  de  Ta- 
fillon,  difent  qu'il  fut  condamné  par  les  Pairs,  fous  le  règne 
de  Charlemagne.  L'établi lïèment  de  la  Table  ronde  ne  fe 
trouve  nulle  part ,  &  l'auteur  du  Brut  convient  lui  -  môme 
tjue  toute  cette  hiftoire  cft  pleine  de  fables. 

Fifl  Artus  la  Reonde  Table , 
Dont  Bretons  dient  mainte  fable. 
Jluec  féoient  li  vaffal 
Tuit  chevalement  ér  tint  igal. 

L'auteur,  en  parlant  du  roi  Artus,  dit  que  ce  qu'on  en 
rapporte  n'eft  ni  tout-à-fait  vrai,  ni  tout-à-fait  fânx;  mais 
qu'on  a  fait  beaucoup  de  contes,  auxquels  fon  courage  &  (es 
grandes  qualités  ont  donné  lieu  : 

Ne  tôt  mançonge,  ne  tôt  voir» 
Ne  tôt  folie,  ne  tôt  f avoir. 
Tant  ont  li  conteor  conté, 
Et  li  fableorfablé 
Par  lor  contes  anbelctes, 
Qui  lot  ont  fait  fables  fanbletes  ; 
Par  la  bonté  de  fon  corage 
Et  par  le  los  de  fon  barnage 
Et  par  la  grant  Clmalerie 
Qui  ht  affaitice  &  norie. 

Il  cft  donc  très-vrai-lèmblable  que  toute  Fhiftoire  d'A  rtus 
s'eft  formée  fur  celle  de  Charlemagne  ;  que  le  règne  de  ce 
dernier  Prince  a  été  la  (ource  de  toutes  les  idées  romanefques 
qui  ont  germé  dans  les  ficelés  lui  vans,  &  qu'avant  les  romans 
qui  nous  reftent,  il  y  en  avoit  de  plus  abrégés,  qui  ont  fervi 
de  canevas  à  tant  d'imaginations  bizanes. 

H  h  !J 


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*44   Histoire  de  l'Académie  Royale 


SUR  LA 

LANGUE  VULGAIRE  DE  LA  GAULE 
Depuis  Céfarjufqu'au  règne  de  Philippe  Augujle. 

UNE  des  principales  études  des  peuples  polis,  eft  celle  de 
leur  langue.  C 'eft  même  une  marque  de  leur  politeue: 
à  melùre  que  nos  idées  s  étendent,  s'épurent,  le  perfectionnent, 
les  (ignés  de  nos  idées  doivent  naturellement  paflèr  par  les 
mêmes  degrés  d'accroifîèment ,  de  fineflè,  de  perfection.  11 
appartient  à  l'Académie  Françoilê  de  manier  notre  langue, 
de  la  polir,  d'en  fixer  l'ufage  ;  un  des  objets  de  la  nôtre  eft 
d'en  faire  l'hiftoire. 
r«&/&'     M.  Duclos  ck  M.  l'abbé  Lebeuf  avoient  donné  chacun 

' là'    i  «  t  i  f 

'y  .  799 ,  deux  Mémoires,  dans  lelquels  ils  prouvoient  que  la  langue 
7*9'  Celtique  ayant  fubfifté  dans  la  Gaule  jufqu  a  la  conquête  de 

Jules  Célàr,  avoit  enfuite  cédé  à  la  langue  Latine;  que  du 
mélange  de  ces  deux  langues  s  etoit  formé  le  Roman  ,  ou 
langue  Romane,  qui  fût  d'abord  celle  du  peuple  &  des  gens 
de  la  campagne:  qu'enfin  la  langue  Latine  s'étant  tout- à-fait 
corrompue,  le  Roman,  mêlé  de  quelques  mots  &  de  quelques 
tours  Tudelques  apportés  par  les  Francs,  a  fait  le  fond  de 
la  langue  que  nous  parlons  aujourd'hui ,  &  qui  eft  devenue 
fi  belle  &  ii  élégante. 

M.  Bonami  a  de  plus  éclairci  cette  matière,  en  failânt 
voir  comment  de  la  langue  Latine  s'eft  peu  à  peu  &  par 
degrés  formée  la  langue  Françoilê, 

M.  Levefque  de  la  Ravalière  ne  veut  point  que  notre 
langue  ait  aucune  obligation  à  la  langue  Latine.  Jaloux  de 
fon  indépendance,  comme  nos  Rois  le  font  de  celle  de  leur 
Couronne,  il  craint  cette  origine  comme  un  titre  de  vaftèlnge 
&  de  redevance.  11  prétend  que  le  langage  Celtique  des 
anciens  Gaulois  s'eft  coniêrvé  julqu'à  nous,  que  nous  parlons 
aujourd'hui  Celtique,  &  que  la  langue  Latine  n'a  jjjen  à 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres,  145 
redemander  à  la  nôtre.  Voici  tes  preuves.  «  Peribnne  ne  con- 
teftera,  dit  M.  Levelque  de  la  Ravalière,  que  la  langue  « 
vulgaire  du  règne  de  Philippe  Augufle  ne  fût  la  même  que  w 
celle  d'aujourd'hui.  Il  /uffit  donc  de  prouver  que  la  langue  <c 
Celtique,  qui  /ubfiftoit  dans  la  Gaule  quand  Célâr  en  fit  la  w 
conquête,  fut  en  ulâge  jufqu'à  Philips  Augulre». 

Ce  fut  depuis  Célâr  &  lôus  les  premiers  Empereurs,  que 
la  parue  delà  Gaule  qui  eft  compriiê  entre  la  Loire  &  le  Rhin 
commença  à  connoître  deux  langues.  Les  profefleurs  Latins 
vinrent  occuper  dans  les  collèges  de  Chartres  8c  d'Autun  les 
chaires  que  les  Druides  y  avoient  remplies  julqu'alors,  La 
langue  Latine  devint  la  langue  lavante  de  la  Gaule:  mais  la 
vulgaire  iê  lôûtint  toujours.  Entre  les  peuples  dont  Augufte 
avoit  triomphé,  étoient  les  Morins,  peuples  delà  Gaule  Bel- 
gique: . 

Extrem'ique  hommum  Morinï.  ,  &*xl  vitrt 

Or  toutes  ces  Nations  avoient  leur  langue  particulière,  comme 
leur  habillement  6c  leur  armure: 

Quant  varia  linguîs,  habitu  îam  vejlis  &  armis. 

Les  Romains  même  empruntèrent  alors  plufieurs  mots  de  la 

langue  Gauloilê,  tels  que  ceux  de  urus*,  rIiedabtpetorritumc»  *Vtrg.Gmgi 

Tacite  dit d  que  les  Gothiniens,  peuple  de  Germanie,  c/^/ç^ 
parloient  la  langue  Gauloilê  :  il  donne  à  la  même  langue  les  /•  /• 
mots  hardi*,  bracca( ,  crupeUarius  l.  Cafiarh,  lèlon  Quinti-  c^  e  Mor' 
lien,  étoit  un  mot  Gaulois.  Pline,  en  vingt  endroits  de  fon  J^J 
hifioire,  diftingue  des  termes  de  la  langue  Gauloilê;  5c  g/fif///. 
Suétone'  cite  le  mot  bec,  dans  le  même  fens  que  nous  le  \yj^c5'g 
prenons  encore,  comme  étant  alors  en  ufâge  à  Touloufe.  6  '  ' 

Quand  la  Gaule  lôrtit  des  ténèbres  du  pganifme,  le  Latin, 
déjà  employé  pour  les  Sciences  &  les  Lettres ,  le  fut  encore 
pour  les  matières  de  Religion  ;  mais  il  ne  s'établit  pas  dans 
l  ulâge  ordinaire i  dont  la  langue  Gauloilê  refta  en  poflèflion. 
S.1  Irénce,  évêque  de  Lyon,,  qui  fut  martyrile  lôus  l'empire  de 
Sévère,  écrivoit  à  un  de  les  amis,  en  lui  envoyant  les  livres 

H  h  iij 


14$    HifctbiWÈ  bfc  l'Académie  Rot.vlsi 
Contrô  lés  héréfki,  -<ttj>iih  que  je  vis  parmi  les  Gaulois ,  j'ai 
'/te'  otàigï  apprendre  leur  langue.  . 

Une  devinerefîè  GauioUè  parle  en  fi  langue  à  l'empereur 
AUx-  '  Alexandre  Sévère.  Ulpien,  dans  le  Digefte,  décide  qu'un  hdet- 
commis  écrit  non  feulement  en  langue  Latine  ou  Grecque, 
mais  aufîi  en  langue  Punique  &  Gauloiiê,  efî.  valable.  Am- 
^D^'urf^cinr  mien  Marceiliri»,  Aufoneb,  Claudien*  fuppofent  la  langue 
*  Eriér'.Aem^-  Gauloifê  encore  fubfdhnte. 

Ldms  GaJlicis.  S^pîce  Sévère,  auteur  du  v.«  ffècle,  dans  fês  dialogues 
fiir  la  vie  de  S.*  Martin,  introduit  un  Gaulois  qui  Ce  détend 
pendant  quelque  temps  déparier  Latin.  Pofthumieii,  qui  efî 
l'autre  interlocuteur,  le  prefîè  &  lui  dit:  «Si  vous  craignes 
de  parler  Latin,  parlez  Gaulois.»»  C'eft  que  la  langue  Latine 
ètoft  la  langue  polie,  celle  des  écrivains;  aufîi  mépriloient-ils 
la  Celtique,  qu'ils  appeloient  ruftique,  barbare,  laïque,  parce 
que  c'étoit  la  langue  vulgaire. 

A  l'arrivée  des  Francs,  les  Gaulois  étoient  tellement  ac- 
coutumés à  la  domination  Romaine,  que  prelque  tous  les 
Gaulois  avoient  pris  le  nom  de  Romains.  CTeft  fous  ce  nom 
que  nos  premiers  hiltortens  &  nos  plus  anciens  monuniens 
les  délignent.  Salvien,  Sidoine  Apollinaire,  les  loix  Salique 
&  Ripuaire ,  Grégoire  de  Tours ,  les  deux  Codes ,  les  or- 
,  donnantes  des  rois  Clotaire  &  Childebert  en  fournirent  des 
preuves.  Delà  le  nom  de  Romane  donné  quelquefois  à  la 
.    langue  Gauloilê. 

Les  Francs  apportèrent  dans  la  Gaule  la  langue 
nique  ou  Tude/que;  mais  loin  d'abolir  la  langue  du  pays, 

mv&*.  L  1.  ils  l'empruntèrent  eux-mêmes,  comme  les  Pélalges  avoient 

SVn  CJùLt  Pris  autre^is  ,a  kngue  dcs  Hellènes ,  8c  les  Troyens  celte 
l.xfi.        des  Aborigènes.  C'elt  1  ordinaire  qire  les  colonies  qui  ne 
corifêrveitt  plus  de  Ihifôn  avet  leur  patrie  primitive,  prennent 
1a  langue  des  peuples  avec  lefquelles  elles  fè  confondent.  Là 
m.  Nom*,  même  cho/è  arriva  aux  Normands,  félon  nos  hiflorrens.  Les 
4 ///,/>.  //*.  j.'nnç0js  ^  ^  j^j.  înrjv^e>  étorent  en  trop  petit  nombre,  com- 
parés à  la  multitude  des  naturels  du  pays,  pour  faire  dominer 
leur  langue.  Ce  n'eft  pas  qui!  n'y  ait  tu  quelque  famillç, 


1 


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bbs  Inscriptions  et  Belles-LettreW  £47 
entre  autres  celle  des  Rois,  qui  ait  conlêrvé  luidge  de  la 
fongue  Tudelque  ;  mais  la  nation  Gauloilê ,  devenue  Fran- 
çoile ,  maintint  conftamment  (â  langue  primitive  &  originaire. 
Agathiqs,  parlant  des  Romains  de  l'Italie,  dij  qu'il,  n'y  avoit 
de  différence  entre  les  François  &  eux  que  dans  les  habits  & 
la  langue.  Les  François  avoient  donc  leur  langue  vulgaire* 
tomme  les  Latins  avoient  la  Latine. 

Sous  la  féconde  race  de  nos  Rois ,  on  voit  fùbfïfter  entre 
la  langue  du  pays  &  la  Latine  la  même  différence  qui  s'étoit 
établie  dès  le  temps  de  Cé/àr.  Eginard  dit  que  Charlemagne 
ne  le  contenta  pas  de  fa  langue  maternelle,  qu'il  apprit  auili 
les  langues  étrangères,  &  particulièrement  la  Latine.  Le  con- 
cile de  Tours,  aflèmblé  l'an  813,  ordonne,  qu'afin  que  les. 
peuples  de  la  France  &  de  la  Germanie  compriflènt  les 
homélies  qu'on  leur  faifoit  en  latin,  on  les  traduiroit  en 
lingue  ruftique  Romane  &  en  Tudefque.  Thégan  &  l'au- 
teur des  annales  de  Metz ,  louent  Louis  le  Débonnaire  de 
ce  qu'il  parloit  la  langue  Latine  auiîi-bien  que  là  langue  na- 
turelle. Je  ne  parlerai  point  ici  du  lêrment  fameux  de  Louis 
le  Germanique ,  dit  M.  de  la  Ravalière  ;  fi  les  Savans ,  à 
force  de  réductions  étymologiques ,  y  trouvent  dans  plufieurs 
mots  quelque  conformité  avec  le  latin ,  cette  obfervation  ne 
fait  rien  contre  mon  fentiment,  pui/que  je  conviens  que 
même  avant  Célâr  il  pouvoit  le  rencontrer  plufieurs  termes 
femblables  dans  les  langues  Celtique  &  Latine. 

Ces  noms,  langue  Celtique ,  G auloife ,  Romane ,  Françoïfe, 
ttoient  devenus  lynonymes  ;  &  fous  la  troilième  race  on 
voit  encore  une  langue  vulgaire,  autre  que  la  Latine.  Aimoin 
évéque  de  Verdun ,  harangua  en  Gaulois  le  Concile  alîèmblé 
à  Mouzon  en  l'année  99  5 •  Le  roi  Robert  aima  beaucoup 
les  Savans  ;  il  cultiva  les  Belles  -  lettres  latines  ;  elles  ne  lui 
firent  pas  méprilèr  la  langue  vulgaire  de  ion  Royaume  ; 
lorlqu'on  lui  envoyoit  des  Ambafîâdeurs,  on  choifilîoit  pour 
lui  plaire  ceux  qui  parloient  le  mieux  fiançois ,  dit  la  chro- 
nique de  S.»  Mihel.  .    :  :t«;*i>  :»ÏIr  . 

En  fuivant  la  chaîne  des  auteurs  de  fiècle  en  fiècié ,  nous 


248  Histoire  de  l'Académie  Éotalê 
voilà  arrivés  au  temps  auquel  tous  les  Savans  conviennent 
que  les  François  commencèrent  d'écrire  plus  communément 
en  leur  langue  vulgaire.  Les  Ecciéfiaftiques  feuis  en  pof- 
.  ;  feflion  d'écrire ,  n'avoient  écrit  julqu  alors  qu'en  latin.  Quel- 
ques-uns d'eux  touchés  des  mêmes  vues  que  le  concile  de 
Tours,  fe  mirent  à  faire  en  langue  vulgaire  des  livres  de 
piété  ;  le  premier  que  l'on  connoHîè  eft  une  vie  de  S.te  Foi 
^  Emcket.Li,  £Agen  ;  elle  eft  du  temps  du  roi  Robert,  en  langage 
Gafcon  &  en  vers. 

•   Après  avoir  parlé  de  plufieurs  autres  livres  écrits  en  Fran- 
çois, M.  de  la  Ravalière  cite,  comme  le  premier  Laïc  qui  ait 
fait  un  ouvrage  en  langue  vulgaire,  un  Chevalier  nommé 
feigneur  du  château  des  Tours  :  il  fit  un  poème 
Wtot.nov.ub-  en  langage  Limofin  vers  l'an  i  140.  Dans  le  fiècle  fuivant, 
U>t.it,p.2p6.  on  vjt  écJorre  grand  nombre  de  romans  ou  livres  écrits  en 
François,  tels  que  le  livre  des  Bretons,  le  Rou  de  Normandie, 
Je  Chevalier  au  Lyon,  &  quantité  d'autres.  Ce  fut  alors  que 
le  nom  de  langue  Gauloilê  &  Romane ,  en  ulige  depuis  tant 
de  fiècles,  lê  changea  en  celui  de  langue  Françoile;  on  la 
trouve  ainfi  nommée  dans  plufieurs  endroits  de  ces  livres. 
La  réunion  de  la  Normandie  à  la  Couronne,  fous  Philippe 
Augufte,  fit  paflèr  à  Paris  le  goût  de  compofër  en  François, 
déjà  établi  à  la  Cour  des  ducs  de  Normandie.  Alexandre,  né 
à  Bernai,  fit  à  Paris  fon  poëme  d'Alexandre  le  Grand,  & 
montra  que  la  langue  Françoiie  étoit  capable  de  rendre  de 
M/moiret  de  pelles  images.  E'linand  de  Beauvais  parut  avec  diftin&ion 
was.rcgt  ^  k  £QUr  je  Philip^  Augufte;  on  a  imprimé  fes  (tances 
Françoifes  fur  la  mort. 

Après  avoir  ainfi  montré  l'exiftenec  continue  de  notre 
langue ,  depuis  Céfar  julqu'au  règne  de  Philippe  Augufte, 
fous  les  noms  différens  de  Celtique ,  de  Gauloilê ,  de  Ro- 
mane, de  Françoiie,  M.  Lévelque  de  la  Ravalière  conclud 
que  les  Celtes  n'eurent  qu'une  langue  pour  tous  les  actes  de 
leu»  yic  ;  ils  avoient  l'écriture,  mais  ils  la  regardoient  comme 
jnutile  dans  les  Sciences  ;  la  mémoire  leur  iuflîfoit.  Les  Ro- 
mains leur  apportèrent  une  féconde  langue  ;  le  charme  de 

L 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  240, 
la  nouveauté ,  l'élégance  de  cette  langue ,  les  emplois  &  les 
honneurs  diftribués  à  ceux  qui  la  furent,  les  bons  livres 
latins  que  Rome  présenta  aux  Gaulois,  engagèrent  ceux-ci 
à  s'inftruire  de  la  langue  Latine  :  ils  s'en  iêrvirent  pour  écrire 
dans  les  fujets  de  Icience  ;  mais  leur  langue  originaire  continua 
d'être  en  ulâge  dans  le  commerce  &  la  lociété  de  la  vie. 

Les  Celtes  ou  Gaulois  eurent  donc  alors  deux  langues. 
La  reflêmblance  qui  k  trouve  entre  plufieurs  mots  de  l'une 
&  de  l'autre ,  eft  aufîi  ancienne  que  le  (ont  ces  langues 
mômes.  Elles  ont  reçu  leurs  traits  de  conformité  des  premiers 
habitons  qui  peuplèrent,  les  uns  la  Gaule,  les  autres  l'Italie. 
C'eft  donc  dans  la  langue  Celtique  que  les  Grammairiens 
&  les  Etymologifles  auraient  dû  chercher  l'origine  de  la 
langue  Françoife ,  tant  par  rapport  à  la  fontaxe  que  par  rap- 
port au  vocabulaire  dont  elle  eft  compolee. 

M.  de  la  Ravalière  convient  en  fïniflànt ,  que  les  îîèclês 
y  ont  caule*  des  mutations ,  inévitables  dans  les  langues  vi- 
vantes, &  que  la  langue  Latine  avoit  éprouvées  elle-même, 
avant  que  de  devenir  une  langue  immortelle. 


250    Histoire  de  l'Académie  Royale 


OBSERVATION 

Sur  la  conformité  du  Grec  vulgaire  avec  notre 

Langue. 

MBonamy  ayant  lû  là  Diflêrtation  fur  les  eaufës  de  la 
.  cédât  ion  de  la  langue  Tudelque  en  Fiance,  il  avança 
non  feulement  que  la  langue  Françoilê  s'étoit  introduite  à 
Conftantinople  5c  dans  les  provinces  de  la  Grèce  Européenne, 
où  les  princes  François  dominèrent  long-temps  ;  mais  il  pré- 
tendit de  plus  que  l'on  retrouvoit  encore  dans  le  grec  vul- 
gaire d'aujourd'hui  plufieurs  expreflîons  qui  ne  pouvoient 
venir  que  de  la  langue  Françoilè  :  on  fit  à  ce  fujet  plufieurs 
objections  à  M.  Bonamy  qui  l'obligèrent  de  s'étendre  davan- 
tage pur  lôûtenir  Ion  fentiment  en  citant  ces  expreflîons. 

Il  eft  certain  que  la  langue  Françoilê  a  été  en  ulâge  à 
Conftantinople  &  dans  les  provinces  de  la  Grèce.  In  Gracia 
Trafat.  Clef.  t^a  jm  Orientali  imperio ,  dit  M.  du  Cange ,  dum  Fumcorwn 
fuit  f  lingua  pariter  Francka  obtinuit  ,  non  Confantinopoh 
duntaxat ,  fed  &  in  cateris  qm  à  prima  if  a  urle  pendeïant 
provinàïs. 

Quant  à  ce  que  M.  Bonamy  a  dit  du  grec  moderne ,  5c 
de  la  conformité  de  plufieurs  expreflîons  de  ce  grec  avec  nos 
expreflîons  françoues ,  il  l'appuya  de  l'autorité  de  Portus  & 
de  celle  de  M."  du  Cange  &  Simon,  qui  aflurément  lâvoient 
bien  la  langue  Grecque,  ancienne  6c  moderne,  &  qui  citent 
des  auteurs  Grecs  qui  ont  avancé  qu'il  le  trouvoit  effective- 
ment dans  le  grec  moderne  des  expreflîons  Françoifes.  Les 
empereurs  François  qui  ne  parloient  que  la  langue  Françoifè , 
aufli-bien  que  les  feigneurs  de  leur  Cour,  ayant  régné  pen- 
dant plus  de  loixante  ans  à  Conftantinople ,  &  d'autres  princes 
François  ayant  eu  en  partage  les  provinces  de  la  Grèce  où 
ils  ont  dominé  l'efpace  de  deux  fiècles,  il  n'eft  pas  plus 
étonnant  de  voir  les  Grecs ,  leurs  lûjets ,  emprunter  des 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  251 
mots  &  des  exprelîions  de  lu  langue  Françoife ,  que  de  voir 
le  grec  moderne  rempli  de  mots  Turcs ,  depuis  que  la  puiÊ 
fjnce  Ottomane  a  établi  le  fiége  de  fbh  Empire  à  Conftan- 
tinople.  Ceux  qui  voudront  avoir  quelque  détail  à  ce  fujet, 
n'ont  qu'à  confulter  les  auteurs  qu'on  vient  de  citer,  6c  en 
particulier  la  préface  de  M.  du  Cange,  qui  eft  à  la  tête  de 
ion  glolîàire  de  la  baflê  Gréeité. 
Ceft  d'après  M.  Simon  en  particulier  que  M.  Bonamy  a 
'  rapprté  quatre  exemples  de  la  conformité  du  génie  &  de 
la  tournure  du  grec  moderne  avec  nos  exprefîions  Francoilês. 
Comme  ceft  fur  ces  exemples  qu'on  a  fait  des  objections,  & 
qu'on  a  même  nié  que  quelques  mots  euflènt  la  fignification 
qu'on  leur  donnoit ,  M.  Bonamy  a  repris  ces  exemples  L'un 
après  l'autre,  &  a  remarqué  d'abord  qu'il  fêroit  aifë,  félon 
ce  Critique,  de  montrer  par  plufieurs  autres  exprefîtons  du 
grec  vulgaire,  que  cette  langue  a  été  premièrement  formée 
ïur  le  François  Se  fur  l'Italien ,  pendant  que  ces  deux  nations 
ont  occupé  une  partie  de  la  Grèce:  ce  qu'il  y  a  de  fîirpre- 
nant,  eft  que  la  ville  d'Athènes,  fi  renommée  autrefois  par  la 
pureté  du  langage ,  eft  celle  où  l'on  parie  maintenant  un  grec 
fi  barbare  &  fi  corrompu,  que  les  autres  Grecs  ont  peine  à 
l'entendre;  &  cela  eft  venu,  félon  deux  auteurs  Grecs,  Siméon 
Cabafilas  &  Théodofè  Zygomalas,  cités  par  M.  du  Cange,  Gkf  b$m* 
de  ce  qu'après  la  prifê  de  Conftantinople  les  François  s'étant  r-  * 

rendus  maîtres  d'Athènes,  en  1 20  5 ,  il  y  étoit  venu  des  habi- 
tans  ramafïés  de  tous  côtés  s'y  établir.  Per  trecentos  annos.  , 
ex  collcâitiâ  hominum  face . . .  eà  undiquè  confiuentium  fui  Frart- 
corum  dominant  urbe  identidem  frequentata. 

Le  premier  exemple  que  rapporte  M.  Simon  eft  i.°  que 
notre  article  le,  h,  les,  gouverné  par  un  verbe,  eft  exprimé 
dans  le  grec  vulgaire  par  70,  tous,  «ror ,  nir ,  tx,  non  feule- 
ment lorfque  ces  pronoms  regardent  les  perfônnes ,  <a&nr>t 
toi,  le  premier  d'entre  eux,  mais  encore  les  choies,  tyù  tv* 
'ihîfyjL,  je  les  montrai,  2.°Que  les  Grecs  modernes  joignent 
ces  pronoms  aux  verbes ,  à  la  manière  des  affixes  hébreux , 
eL$a.u{crro ,  je  l'efface. 

Il  i) 


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2$2   Histoire  de  l'Acad£mie  Royale 

Sur  ce  qu'on  a  objecté  à  M.  Bonamy  que  les  anciens 
Grecs  avoient  aufli  employé,  dans  le  premier  cas  &  de  la 
même  façon,  le  pronom  dont  il  s'agit,  il  avoue  qu'il  n'y  a 
en  effet  qu'à  ouvrir  le  premier  livre  de  l'Iliade  d'Homère, 
pour  en  trouver  des  exemples,  lorfqu'il  s'agit  des  j^er/onnes. 
Mais  il  laine  à  décider,  à  ceux  qui  font  plus  verfés  que  lui 
dans  la  lecture  des  auteurs  Grecs,  fi  la  manière  de  mettre 
ces  pronoms  en  affixes  après  les  verbes,  comme  a^7ra-7«., 
amo  Ma,  ttycLTurcvs ,  amo  Mas,  étoit  ufité  chez  les  anciens.  1 
Au  moins  Portus  reconnoît-il  dans  fa  Grammaire  &  dans  ion 
Dictionnaire,  que  c'efl  une  élégance  dans  le  grec  moderne, 
&  il  regarde  cette  expreflion  comme  particulière  au  grec 
vulgaire. 

Le  fécond  exemple  efl  notre  participe  abfôlu  écrivant , 
parlant,  recevant ,  que  les  Grecs  modernes  expriment  par  leur 
participe  abfôlu  &  indéclinable  ^aifpovTXi ,  ActAVmj,  iV^oy- 
itw ,  qui  efl  comme  le  nôtre  de  tout  genre.  On  ne  trouvera 
aflùrément  pas  dans  l'ancienne  langue  grecque  une  pareille 
manière  de  s'exprimer,  &  elle  ne  peut  venir  que  de  la  langue 
Françoifè. 

Le  troifième  exemple,  &  qui  a  été  le  plus  contredit, 
regarde  notre  que,  clans  les  conjonctions  quoique,  bien  que, 
que  le  grec  moderne  exprime  par  x*7y*  Le  mot  &à  le 
prononce  comme  le  che  des  Italiens;  auffi  M.  Simon  prétend-il 
que  celte  expreflion  x£/Nflî  n'efl.  autre  chofë  que  le  benche 
des  Italiens,  &  le  bien  que  des  François.  Ainfi  le  mot  ^ 
répond  ù  notre  que.  On  trouve  même  aflèz  fou  vent  pour 
l'ancien  om,  qubd ,  qui  efl  manifeflement ,  dit  M.  Simon,  le 
che  Italien  ou  le  que  François.  C'efl  pour  cela  que  lorfqu'ils 
veulent  rendre  ces  mots  François,  //  faut  que  je  le  fajfe,  ils 
difênt  ttfi'Tcu  y&x  ngLfjuam.  Ce  que  néanmoins  efl  exprimé  le 
plus  fou  vent  par  toi,  qui  efl  un  abrégé  d'îr*,  mais  les  Grecs 
l'expriment  d'une  manière  qui  efl  toute  Françoifè  ou  Ita- 
lienne, comme  quand  ils  difênt  'Qflmi  rct  rjiifiarw,  il  faut  que 
je  le  fafe.  Il  paroît  même  que  dans  le  grec  moderne  on 
joint  quelquefois  les  deux  mots  gcii  &  p»,  comme  daiis  cette 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  253 
expreffion,  que  Portus  rapporte  dans  fa  Grammaire,  thrutç    P*f  7fr 

Quoi  qu'il  en  foit  du  (êntiment  de  M.  Simon  fur  l'emploi 
du  mot  xs",  8  faudroit  confulter  les  livres  écrits  en  langue 
grecque  vulgaire ,  pour  en  tirer  des  exemples  ;  mais  en  atten- 
dant, le  préjugé  doit  être  en  là  faveur.  Car  on.  ne  doit  point 
le  (bupçonner  d'avoir  avancé  fins  autorité  que  notre  relatif 
françois  que,  après  un  verbe,  étoit  lôuvent  exprimé  par  y&u 

Pour  ce  qui  eft  de  toi ,  abrégé  d'î'wt ,  M.  Bonamy  renvoie 
à  la  grammaire  de  Portus,  Grec  d'origine,  &  qui  polTédoit 
bien  l'ancienne  langue  grecque.  11  dit  que  m  eft  abrégé  d'/'ict,  Jjp  iSs. 
&  que  la  conjonction  ta  demande  toujours  après  elle  le  fub- 
jonclif,  comme  îrct,  dont  elle  eft  dérivée.  On  en  trouvera 
par- tout  des  exemples,  dans  les  dictionnaires  de  Portus  & 
du  P.  Thomas  de  Paris  ;  M.  Bonamy  s'eft  contenté  d'en 
rapporter  un,  tiré  d'une  lettre  en  langue  vulgaire,  écrite  par 
Jean  Monomaque  à  Catherine ,  Impératrice  de  Conftanti- 
nople,  où  il  la  prie  de  faire  en  forte  que  l'Empereur  expédie 
promptement  une  afTaire:  Siof&i  ouZ  JVAncSj...  mit  jôctai- 
Aiia*  cV...  va  tmpyvTuryç  tov  cu/Strrnv  rot  @a.oi\t<t,  &c.  Cette 
lettre  eft  dans  le  recueil  des  chartres  que  M.  du  Cange  a  mis  pap  S0é 
à  la  fin  de  l'hiftoire  de  Villehardouin. 

Enfin  le  quatrième  exemple  que  M.  Simon  rapporte,  pour 
prouver  la  conformité  de  notre  François  avec  le  grec  vulgaire, 
eft  la  manière  dont  celte  dernière  langue  exprime  les  pronoms 
relatifs:  o'Wo$,  par  exemple,  dit- il,  ne  peut  être  autre  choie 
que  le  il  quale  des  Italiens,  ou  lequel  des  François;  &  c'eft 
ainfi  qu'ils  dilênt,  vai  Pû-yta,  toi  oWet,  le  parole  le  quali,  les 
paroles  lefquelles.  Ifs  ne  connoiftènt  point,  (elon  Portus,  l'an- 
cien relatif  Ut  »,  0,  à  la  place  duquel  ils  le  fervent  toujours 
d ottb7o5 ,  09roî«t,  bmof.  ainfi  pour  dire,/*»'  vu  Pierre  h  qui 
j'ai  parlé,  ils  ne  difent  point  u$ïl  tvv  ÏIÎtçoï  ov  e/xiA>icra,  mais 

TV  Ô7TW«  ifM\YffOU 

M.  Bonamy, au  refte,  laiflè  à  ceux  qui  font  habiles  dans 
la  langue  grecque ,  à  décider  fi  '  M.  Simon  a  bien  choifi  les 
exemples,  pour  prouver  non  feulement  la  conformité  du 

Il  Uj 


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254    Histoire  de  l'Académie  Royale 
vulgaire  avec  notie  François  ;  mais  encore  là  ditîèmblance 
avec  ie  génie  de  l'ancienne  langue  grecque. 

.NOTICE 
D'un  manufcrit  François  conferyé  dans  la  bibliothèque 

de  Sorbonne. 

Dans  le  nombre  des  manuicrits  donnes  à  la  mailon  de 
Sorbonne  par  le  cardinal  de  Richelieu ,  on  trouve  ceux 
de  plufieurs  ouvrages  anciennement  compofés  ou  traduits  en 
langue  Françoilê.  Un  des  plus  anciens  &  des  plus  fmguliers, 
indépendamment  de  la  date ,  eft  celui  dont  nous  allons  donner 
Lù  le  «.«'août  la  notice  abrégée  d'après  un  Mémoire  de  M.  Lévefque  de  h 
'7*9-  Ravalière.  Ceft  un  in-folio  écrit  fur  vélin,  couvert  de  ma- 
roquin rouge,  aux  armes  du  Cardinal,  ayant  pour  date  l'an 
M.  ce.  qui  fe  lit  à  la  fin  de  la  dernière  page.  Ce  qu'il 
contient  n'efl  pas  un  feul  5c  même  ouvrage ,  mais  un  recueil 
de  pièces,  fix  defqueiles  font  en  vers  &  les  autres  en  proie: 
elles  font  originairement  latines  pour  la  plufpart ,  mais  traduites 
depuis  en  françois ,  compofées  en  différens  temps  par  diflé- 
rens  auteurs,  dont  quelques-uns  font  connus  &  les  autres 
ignorés.  Telle  eft  l'idée  qu'on  prend  de  cet  afïemblage  au 
premier  coup  d'oui.  Entrons  dans  le  détail. 

Ce  recueil  eft  du  nombre  de  ceux  où  les  continuateurs 
de  Bollandus  trouveraient  abondamment  de  quoi  puiJer,  & 
peut-être  encore  plus  de  quoi  exercer  la  fëvérité  de  leur  cri- 
tique. Ce  font  des  vies  de  Saints,  compofees  dans  des  fié- 
des  où  la  légende  étoit  priie  pour  l'hifloire.  Jugeons  par  ce 
fêul  titre  de  l'efprit  dans  lequel  on  doit  les  lire,  8c  du  choix 
que  la  laine  érudition  peut  y  faire.  Mais  tels  que  font  ces 
monumens  hifloriques,  altérés  par  des  fables  8c  défigurés  par 
les  traits  d'une  ignorance  fuperflitieufè ,  ils  ont  néanmoins 
un  mérite  réel  pour  quiconque  les  envifigeant  fous  leur 
véritable  point  de  vue,  s'attache  à  la  peinture  fidèle  que  les 
hagiographes  tracent  ordinairement ,  &ns  le  vouloir ,  des 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  255 
mœurs  de  leur  pays,  &  des  ufjges  de  leur  propre  fiècle,  6c 
parce  moyen  fait  y  recueillir  une  infinité  de  faits  anecdotes, 
niais  étrangers  à  l'objet  de  ces  écrivains,  6c  cbniervés  par  eux 
à  leur  infu ,  dans  la  foule  de  ceux  dont  ils  iôngeoient  uni- 
quement à  tranfmettre  le  fbuvenir.  Avec  ce  difcernement 
éclairé,  qui  néglige  les  détails  frivoles  6c  rejette  les  menfonges, 
un  critique  impartial  a  fouvent  fait  dans  ces  volumineufès 
compilations,  des  découvertes  auflï  iméreflantes  dans  leur 
genre,  que  Virgile  en  faifôit  dans  les  chroniques  des  anna- 
liftes  Romains.  Combien  de  traits  appartenais  ou  relatifs  à 
l'hiftoire,  mais  dont  elle  ne  s  étoit  pas  chargée ,  nous  ont 
été  tranfinis  par  les  Légendaires  6c  les  Romanciers ,  deux 
clones  d'auteurs  comparables  à  bien  des  égards  en  bien  6c 
en  mal  !  Mais  en  vain  fèroient-ils  dépofés  dans  ces  ténébreufês 
archives,  fi  l'intrépide  curiofité  de  quelques  Savans  ne  les 
amehoit  à  l'oubli ,  5c  ne  les  rendoit  pour  ainfi  dire  au  jour , 
en  les  dégageant  de  cet  alliage  qui  les  ofTufque  Ôc  les  déguilê 
même  quelquefois.  En  joui  fiant  du  fruit  de  leurs  veilles,  du 
moins  lâchons -leur  gré  de  leur  courage  &  de  la  patience  avec 
laquelle  ils  ont  prodigué  leurs  jours  à  des  recherches  obfcures , 
mais  utiles,  &  pour  le/quelles  à  peine  daigne-t-on  fouvent 
entendre  leur  apologie,  loin  de  leur  accorder  les  éloges  qu'ils 
méritent.  Mais  le  îens  eft  rare ,  6c  lefprit  commun  ;  6c  le 
moyen  qu'un  bel  efprit  fuperficiel  lê  refufè  un  mot  qu'il  croit 
plaifant?  C'efl  ainfi  néanmoins  qu'on  parvient  inlènfiblement 
à  tlécréditer  des  études  tèrieufes ,  6c  à  jeter  un  ridicule  ap- 
parent fur  les  ouvrages  recommandables  6c  précieux  à  la 
république  des  Lettres.  Eft-il  donc  fi  difficile  d'être  équitable, 
&  prendrons-nous  toujours  le  goût  particulier  pour  la  règle 
commune?  N'eft-il  point  de  milieu  entre  l'enthoufuifme  ou 
le  mépris  ,  6c  faut-il  dédaigner  tout  ce  qu'on  n'admire  pas? 
Dans  les  genres  brillans ,  il  eft  jufte  d'apprécier  les  ouvrages 
par  ce  qu'ils  valent,  beaucoup  plus  que  par  ce  qu'ils  ont 
coûté  ;  c'efl  la  mefîire  îles  talens.  Mais  en  tout  autre  cas , 
jugeons  moins  du  mérite  des  entreprifês  par  le  fuccès  que 
par  le  but  ;  calculons  les  efforts  ;  6c  nous  croirons  devoir 


■ 


256    Histoire  de  l'Académie  Royale 
louvent  noire  fuflrage  à  des  travaux  dont  l'objet  peut ,  s'il  eft 
bon  ,  avoir  droit  à  notre  eftime,  quand  il  ne  ïèroit  pas  de 
nature  à  nous  iritéreflèr. 

Après  cette  digreflîon ,  fi  néanmoins  c'en  efl  une  dans 
l'Hiftoire  de  l'Académie  des  Belles  -  Lettres  ,  où  la  Raifon 
peut  &  doit  protefter  iâns  ceflèen  faveur  de  l'érudition,  reve- 
nons à  la  notice  du  manufcrit  de  Sorbonne ,  qui  nous  a 
fervi  d'occafion ,  ou ,  fi  l'on  vait,  d'un  prétexte  que  cependant 
nous  ne  cherchions  pas. 

Ce  manufcrit  eft  donc  un  recueil  de  cinquante -neuf  vies 
de  Saints  &  Saintes  qui ,  dans  les  difTérens  fiècies  de  l'Eglife, 
ont  fignaié,  les  uns  leur  doctrine  par  l'apoftolat,  les  autres 
leur  foi  par  le  martyre ,  d'autres  enfin  leur  vertu ,  (bit  dans 
le  monde,  lôit  dans  ia  retraite  par  la  pratique  de  tous  les 
préceptes  &  les  conleils  du  Chriftianifme.  A  la  tête  des 
Apôtres  /ont  S.e  Pierre  &  S.'  Paul  ;  les  autres ,  à  l'exception 
de  S.1  Matthieu,  paroi flèntfùccefTivement,  avec  plufieurs  des 
prédicateurs  de  l'Evangile,  comme  S.1  Ignace,  S.1  Denys, 
S.1  Grégoire,  S.*  Martin  de  Tours,  S.1  Martial  de  Limoges, 
S.1  Hilaire  de  Poitiers;  des  Vierges,  comme  S.,e  Agnès  & 
S.tc  Cécile  ;  des  Solitaires,  comme  S.1  Paul  henni  te  &  S.1 
Antoine,  des  Papes,  des  Abbés,  des  Prélats.  Toutes  ces 
différentes  vies  le  trouvent  entre-mêlées  fins  méthode,  &  fans 
égard  (oit  à  la  fuite  des  dates,  (bit  au  rang  de  divers  ordres 
de  Saints  :  Apôtres ,  Evangéliftes ,  Martyrs  ,  Confefleurs , 
Vierges ,  Femmes ,  Moines ,  tous  s'entrefuivent  indiftincle- 
ment  ;  S.1  Jacques  eft  auprès  de  S.1  Laurent ,  S.1*  Bathiide 
Reine  pafïè  avant  S.*  Arnould.  Plus  bas  on  revient  à  S.4 
André ,  puis  à  S.1  Denys  ;  S.1  George  eft  avec  S.1  Barthe- 
lemi ,  S.1  Etienne  avec  S.te  Cécile  ;  enfin  cette  lifte  nom- 
breuse &  confufe  eft  fermée  par  les  noms  de  S."  Catherine 
&  de  S.te  Marie  Egyptienne. 

Mais  ce  de(ôrdre  n'eft  pas  la  fèule  fingularité  de  la  com- 
pilation dont  il  s'agit.  S'attendroit-on  à  trouver  au  milieu  de 
tous  ces  ades  de  Saints,  trois  pièces  de  vers,  qui ,  quoique 
morales,  n'ont  avec  le  refte  qu'un  rapport  indirect. 

U 


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dès  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  257 
La  première  eft  une  lùite  de  quarante -huit  fiances  fur  ij 

mort ,  placées  dans  le  volume ,  entre  la  vie  de  S.1  Maniai 

Apôtre ,  &  celle  de  S.1  George  Martyr.  Elle  a  pour  titre , 

Chef,  h  livre  de  le  mort, 
La  féconde  efl  le  roman  des  amours  &  de  fa  convejiîon 

(f un  Chevalier  :  elle  eft  intitulée  ♦  Chef  de  T aventure  au 

Chevalier. 

La  troifième ,  dans  le  même  goût  que  la  précédente  f  efl 
encore  une  hiftoire  pieufement  galante,  ayant  pour  titre: 
Chef  h  miracle  du  Clers  de  Rœn. 

Ces  deux  dernières  rejetées  à  la  fin  du  manufcrit,  y  pré- 
cèdent les  vies  des  deux  Saintes  par  lefquelles  nous  avons  dit 
que  le  recueil  fe  terminoit. 

Obfervons  encore  que  dans  le  nombre  des  vies  de  Saints 
&  de  Saintes,  il  s'en  trouve  trois  écrites  en  vers,  favoir,  les 
deux  dernières  que  nous  venons  de  nommer,  &  celle  de 
S.«  Thafie.  Le  refle  efl  en  proie. 

Au  bas  de  la  dernière  page,  on  lit  en  caractères  du  même 
temps  6c  de  la  même  main  que  le  corps  entier  du  livre,  ces 
mots  qui  en  donnent  l'époque,  expRcit  ife  liber  ami.  m.  ce. 

M.  Lévefque  ne  doute  pas  que  la  plulpart  de  ces  vies  ne 
foient  des  traduclions  d'acles  des  mêmes  Saints ,  précédem- 
ment écrits  en  latin.  Le  plus  moderne  d'entre  eux  efl ,  lêlon 
lui,  S,1  Gilles  Abbé  qui  vivoit  dans  le  ix.e  fiècle.  Ni  tous 
les  originaux  enlêmble,  ni  toutes  les  traduclions  à  la  fois  ne 
font  fèparément  des  ouvrages  d'un  fêul  &  même  auteur  :  on 
y  reconnoît  ailement  différentes  mains  par  la  différence  du 
ftyle  &  du  langage.  Vainement  chercheroit-on  à  donner  une 
lifte  de  tant  d'auteurs  anonymes ,  &  à  leur  afTigner  à  chacun 
ce  qui  leur  appartient;  ce  fêroit  une  entrepriïè  impoflible, 
&  dont  le  luccès  même,  au  cas  qu'on  pût  i'elpérer,  com- 
peniêroit  mal  la  peine  &  l'ennui.  Mais  ce  que  la  critique 
ne  doit  ni  délirer  ni  prétendre  à  l'égard  de  tous  ces  écri- 
vains ,  elle  peut  l'effàyer  utilement  fur  quelques-uns  que 
M.  Lévefque  croit  reconnoître  dans  la  foule  des  autres.  Il  en 
difbngue  quatre,  Alfrius,  Lambert  de  Liège,  Hélinan  moine 
Hijl.  Tome  XXlU.  Kk 


258    Histoire  de  l'Académie  Royale 

de  Froidmont,  &  Thibaut  de  Vernon  chanoine  de  Rouen* 

i.°  Alfrius,  le  premier  de  ces  quatre  écrivains,  eft  cité 
dans  l'hiftoire  de  la  maifon  de  Guines ,  d'après  la  chronique 
de  Lambert  d'Ardres,  comme  ayant  traduit ,  dans  le  xn.« 
fiècle ,  une  vie  de  S.1  Antoine,  que  M.  Lévelque  penfë  être 
celle  du  recueil  dont  il  s'agit. 

2.0  Lambert  de  Liège  eft  ,  félon  toute  apparence ,  lé 
traducteur  de  la  vie  de  la  reine  S.««  Batiide  époufe  de 
Clovis  II  fils  de  Dagobert,  inférée  dans  le  même  recueiL 
M.  Lévelque  adopte  en  ce  point  le  fentiment  de  M.  l'abbé* 
m*t*'xviu',  Lfbeuf  qui ,  dans  fon  Mémoire  fur  les  plus  anciennes  traduc- 
f.  727.  '  tions  Françoifes ,  attribue  à  Lambert  de  Liège  cette  traduc- 
tion de  la  même  vie,  dont  il  cite  un  autre  exemplaire  fêparé, 
faifmt  aum  partie  des  manuferits  de  Sorbonne.  Remarquons 
en  panant  que  l'auteur  de  cette  vie  de  S.te  Batiide,  origi- 
nairement écrite  en  latin ,  fê  dit  prefque  contemporain  des 
faits  qu'il  rapporte;  car  après  avoir  cité  quelques  traits  de 
l'hiftoire  de  S.«e  Ciotilde  époufe  de  Clovis  I,  &  de  S."  Rade- 
gonde  femme  de  Clotaire,il  ajoute  qu'il  parlera  plus  au  long 
de  S.,e  Baltet ,  parce  quele  fut  plus  à  notre  tems ,  &  que  nous 
veifmes  &  oifntes  plus  de  fe  vie  que  des  vies  des  aultres  :  ce 
font  (es  termes ,  tels  que  les  a  rendus  le  traducteur.  Cepen- 
dant, quoique  cet  hiltorien  ne  fût  pas  éloigné  du  temps 
qu'il  décrit,  nous  ne  lui  devons  pas,  dit  M.  Lévefque,  une 
confiance  à  beaucoup  près  fans  réfêrve,  du  moins  pour  ce 
qui  concerne  le  règne  de  Dagobert ,  dont  il  a  fuppofe ,  (àns 
preuve  5c  contre  l'autorité  de  tous  les  monumens,  un  peie- 
rinage  à  Jérufàlem. 

3.0  Hélinan,  moine  de  Froidmont,  eft  fâns  contredit 
l'auteur  des  quarante-huit  fiances  citées  fous  le  nom  de  //  livre 

f.  jyf.  '  un  de  fes  ouvrages.  «  Du  temps  des  rois  Louis  V  U  & 
»  Philippe  Augufte ,  dit  cet  écrivain ,  Hélinan ,  natif  du  pays 
»  de  Beauvais ,  fut  un  poète  inftruit  en  poëfie  latine  &  fran  - 
»  çoife.  Vincent  de  Beauvais ,  fon  compatriote  &  contempo- 
»  rain ,  a  dit  qu'il  avoit  été  également  pieux  &  éloquent ,  cju  il 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  250, 
tvo'rt  compofê  dans  la  langue  vulgaire  avec  autant  d'utilité  « 
que  d  élégance ,  les  vers  fur  la  mort,  qu'on  iifoit  publique-  « 
ment  ».  1!  a  marqué  Ion  décès  à  l'an  1200. 

Loyfel  fit  imprimer  en  1  5  04  ces  fiances  d'Hélinan  lur 
ia  mort ,  avec  une  lettre  au  préfident  Fauchet. 

4.0  Thibaut  de  Vernon  chanoine  de  Rouen,  quiécrivoit 
vers  le  milieu  du  xn.e  fiècle,  eft  le  quatrième  que  nomme 
ici  M.  Lcvelque.  Fondé  lur  ce  qu'un  auteur  contemporain 
de  ce  Thibaut  a  dit  de  lui ,  qu'il  avoit  traduit  en  langue  vul-  Ait.  BmtSa. 
gain,  avec  élégance ,  les  vies  latines  de plufieurs  Saints,  il  lui  ^t^",,p'/m 
attribue  la  traduction  d'une  partie  de  celles  du  recueil.  Si  ce   Hifl.  LMr.A 
panégyrifte  du  ftyle  de  Thibault  de  Vernon  avoit  nommé  ^j'""' 
quelques-uns  des  Saints  dont  il  avoit  traduit  la  vie,  nous 
pourrions  fubftituer  l'ailèrtion  à  la  conjecture ,  en  comparant 
les  titres  donnés  par  cet  écrivain  avec  ceux  des  vies  du  recueil. 
Mais  il  s'exprime  d'une  façon  vague;  ce  qui  nous  laiflê  dans 
l'incertitude ,  &  nous  empêche  de  rien  aflûrer  en  général  fur 
toutes  enlêmble,  &  plus  encoie  d'en  déligner  aucune  en 
particulier.  Seulement  il  eft  vrai  -  lêmblable  que  Thibaut  de 
Vernon  ayant  fait  dans  le  xn.e  fiècle  un  ouvrage  en  langue 
vulgaire ,  pareil  à  celui  que  nous  offre  ce  recueil ,  dont 
l'époque  eft  la  même,  le  plus  grand  nombre  de  ces  vies  de 
Saints  eft  de  celles  qu'il  traduidt. 

Une  féconde  railbn  fortifie  l'induction  que  M.  Lévelque 
tire  de  la  refiëmblance  des  deux  ouvrages  en  faveur  de 
leur  identité  ;  c'eft  la  rencontre  qu'il  a  faite  dans  le  même 
manuferit ,  de  la  pièce  intitulée ,  Li  miracle  du  Clcrs  de 
Roen,  qui  s'y  trouve  confondue,  lâns  doute  parce  qu'elle  eft 
de  la  même  main.  Ce  Clerc  ne  lêroit-il  pas  Thibaut  de 
Vernon  lui-même!  M.  Lévefque  le  lôupçonne;  il  penfe  que 
le  Chanoine  auroit  fort  bien  pu  faire  allufion  à  la  propre 
hiftoire  dans  ce  petit  roman,  &  s'y  peindre  lôus  le  nom 
emprunté  d'un  Clerc  Ce  Clerc,  Clivant  le  conte,  s'étoit  voué 
pour  toujours  à  la  Vierge;  mais  épris  d'un  amour  (ûbit  pour 
une  jeune  Demoilêlle,  il  oublie  les  vœux  &  longe  à  i'époufèr. 
Là-deflùs  lôudaine  apparition  de  la  Vierge,  qui  lui  reproche 

Kk  ij 


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26o    Histoire  de  l'Académie  Royale 
lôn  infidélité.  Le  Clerc,  pénétré  d'un  humble  repentir,  s'en- 
gage par  un  nouveau  ferment  au  lêrvice  de  la  mère  de  Dieu. 

Le  conte  de  l'aventure  au  Chevalier  eft  du  même  genre, 
&  pourrait  bien  avoir  le  même  auteur  que  le  précédent.  Un 
Chevalier,  amant  paffionné  d'une  Dame  inflexible ,  eft  payé 
par  des  rigueurs;  rebuté  d'une  maîtreue  ingrate,  il  porte  (es 
ïoupiis  &  fes  vœux  aux  pieds  de  la  Vierge,  qui  daigne  les 
accepter,  reçoit  lôn  hommage,  &  le  guérit  de  là  palTioa 
malheureufe.  Cette  pièce  eft  en  vers  de  huit  lyllabes  :  M. 
Lévelque  en  cite  cinq  pour  donner  une  idée  des  autres» 
fur -tout  par  rapport  à  la  vérification  de  ce  temps -là. 

Pour  ce  vous  viïel  dire  &  conter 
Un  bien,  que  j'ois  raconter, 
D  'un  Chevalier  qui  étoit  pris 
,  D'amors,  &  fi  fort  entrepris 

•Déimé.  Qu'il  n'en  povoit  être  livres  ». 

A  la  fuite  de  ces  vers  il  en  tranlcrit  huit  autres,  tirés  dm 
même  recueil.  Ceft  de  la  vie  de  S.te  Thafie ,  écrite  en  vers 
de  douze  fyllabes ,  divifc's  par  ftrophes  de  quatre ,  dont  les 
rimes  iônt  mafculines,  &  toujours  les  mêmes  dans  chaque 
ftrophe. 

Qui  dot  done  droit  fens,  certes  moult  peut  hait 
Les  oevres  qui  font  l'ame  du  corps  partir, 
Oefl  dure  départie,  qui  l'ame  fait  morir 
Et  tormens  en  enfer,  fans  nule  fin  norir. 

>  Amfi.  Qui  des  peines  d'enfer  fcet  ances  b  fermomr, 

Il puct  les  dévoies  à  voie  ramener: 
Si  corn  vous  puis  dire  ,fel  voler  efeouter. 
Dame  entendez-moi,  je  veul  à  vos  parler. 

Pour  peu  qu'on  ait  les  premières  notions  des  règles  que 
notre  poëfie  Françoife  fe  prefcrh  aujourd'hui  pour  la  rime,  la 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  261 
mefure,  les  éliiîons,  les  rencontres  des  voyelles  &  la  chute 
des  hcmiitiches,  on  apercevra  d'un  coup  d'ceil  toutes  les 
différences  de  cette  ancienne  verfifïcation ,  aufli  libre,  aufli 
irrégulière,  mais  en  même  temps  aufli  dépourvue  d'harmonie 
que  la  moderne  eft  harmonieufe  &  réglée. 

M.  Lévefque  termine  fà  notice  par  une  réflexion  générale, 
applicable  à  toutes  les  parties  de  ce  recueil.  La  plufpart  de  ces 
traduclions,  faites  fous  le  règne  de  Philippe  Augufte,  paroif- 
fent  écrites  dans  un  langage  moins  barbare,  &  s'il  lofe  dire, 
plus  françois  que  l'hifloire  de  la  prifê  de  Conflanu'nople , 
compofée  vers  l'an  1207,  par  Geoffroi  de  Villehardouin. 
D'où  peut  venir  cette  différence  ï  pourquoi  la  langue  de 
Villehardouin  étoit-eile  plus  groffière  que  celle  d'auteurs  les 
contemporains,  ou  même  un  peu  plus  anciens  que  lui?  C'eft, 
répond  M.  Lévefque,  que  Villehardouin  faifôit  depuis  long- 
temps Ton  fejour  dans  un  pays  étranger,  loin  de  la  France 
&  de  la  Capitale,  où  l'on  commençoit  à  faire  des  efforts 
pour  écrire  plus  correclement.  Cet  hiftorien  avoit  Daflé"  fept 
ans  à  la  Cour  des  empereurs  de  Conflantinople  ;  &  ce  fut  à 
Venife  qu'il  compofâ  Ion  ouvrage. 


i6i    Histoire  de  l'Académie  Rotali 

 .  ,  


DESCRIPTION 

HISTORIQUE  et  TOPOGRAPHIQUE 

DE  L'HOTEL   DE  SOISSONS. 

• 

Les  gens  de  Lettres  font  curieux  de  connoître  les  an- 
ciennes villes  de  l'Afie,  de  la  Grèce,  de  l'Italie:  ils 
font  des  recherches  fur  leur  fituation ,  leur  étendue ,  leurs 
places  publiques,  leurs  temples  &  les  édifices  qui  les  ont 
rendues  célèbres  dans  l'antiquité.  M.  Bonamy  lui-même, 
auteur  du  Mémoire  dont  nous  allons  donner  l'extrait,  a 
donné  un  plan  particulier  de  la  ville  d'Alexandrie,  de  fes  rues, 
de  fes  ports  &  île  (es  principaux  quartiers ,  pour  faciliter  1  in- 
telligence des  attaques  par  mer  &  par  terre,  que  Céfâr  eut 
à  foûtenir  pendant  qu'il  y  étoit  affiégé  par  les  Egyptiens. 
Pourquoi ,  dit-il ,  n'aurions-nous  pas  la  même  curiolité  pour 
la  ville  de  Paris,  qui  nous  intérefîè  bien  plus  que  toutes  les 
autres  villes  de  l'Univers!  Elle  fubfifte  à  la  vérité;  mais  elle 
a  éprouvé  des  changemens  fi  confidéïables ,  non  feulement 
par  rapport  aux  agrandi (Ternens  fucceflifs  de  fës  différentes 
enceintes ,  mais  encore  dans  l'intérieur  de  fês  quartiers ,  que 
l'on  a  fou  vent  bien  de  la  peine  à  retrouver  l'ancien  Paris 
dans  le  nouveau.  Ce  (croît  donc  un  ouvrage  intéreffant  & 
utile  de  marquer  fur  un  plan  moderne  de  Paris,  tous  les 
changemens  qui  s'y  font  faits.  On  en  pourrait  compofêr  trois 
qui  repréfénteroient  Paris  tel  qu'il  étoit  fous  le  règne  de 
S.1  Louis  &  de  Philippe  le  Bel,  fous  Charles  VI  &  Charles 
VII  &  fous  Louis  XIII.  Les  plans  du  Commiflâire  de  la 
Mare  ne  peuvent  faire  illufion  qu'aux  perfonnes  qui  n'ont 
point  fait  une  étude  particulière  de  la  topographie  de  Paris. 
Ils  font  en  général  remplis  de  fautes,  &  tous  peu  exacls 
dans  ta  détails.  Celui  qui  a  été  gravé  fous  Charles  IX  eft 
le  feu!  qui  puiflè  nous  farre  reconnoître  l'ancien  état  de 
notre  Capitale.  Nous  y  voyons  Paris  tel  qu'il  étoit  fous 


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i  _ 


des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  26*3 

François  L«f  mais  ceue  ville  n'avoit  pas  beaucoup  changé 
depuis  Charles  V;  &  en  remontant  aux  fiècles  précédais,  il 
ne  ferait  pas  difficile  de  découvrir  les  lieux  dont  il  eft  fait 
mention  dans  un  grand  nombre  de  titres  qui  nous  refleut 
du  règne  de  S.1  Louis. 

La  deftruélion  totale  de  l'hôtel  de  Soiflbns  va  bien-tôt 
nous  dépayfa  dans  notre  propre  ville  par  les  rues  nouvelles 
&  les  bâtimens  qui  en  couvriront  le  terrein.  Dans  quelques 
fiècles  on  cherchera  l'emplacement  de  cène  maifbn  célèbre, 
qui  a  fait  autrefois  un  des  embelliflèmens  de  Paris ,  qui  a 
fubfifté  depuis  le  xn.e  fiècle,  &  qui  a  été  la  demeure  des 
plus  grands  Princes ,  foit  François ,  foit  étrangers.  M.  Bonamy, 
pour  épargner  à  la  poftérité  des  recherches  fatigantes  & 
fbuvent  infruélueufês ,  a  voulu  fixer  dans  ce  Mémoire  le  plan 
de  cet  Hôtel ,  &  faire  connoître  en  détail  les  viciflitudes  par 
leiqueiles  il  a  palTé.  11  en  donne  deux  plans  ;  l'un  nous 
retrace  la  figure  du  terrein  que  cet  Hôtel  occupoit  fous 
Charles  V  &  Charles  VI;  l'autre  eft  celui  de  Gombouft, 
devenu  rare ,  &  dont  I  exaclitude  fait  le  mérite  :  il  fut  deffiné 
en  1650;  c  eft  l'état  où  cette  mailon  étoit  depuis  que  Ca- 
therine de  Médicis  en  eut  fait  l'acquifhion. 

Cet  hôtel  a  été  connu  fous  difTérens  noms  ;  1 .°  fous  celui 
d'hôtel  de  Nèfle;  2."  de  Bahaigne,  Behaigne  ou  Bohême; 
3.0  fous  le  nom  d'Orléans  ;  4.0  fôus  celui  d'hôtel  de  la 
Reine,  depuis  Catherine  de  Médicis;  5.0  enfin  fous  celui 
d'hôtel  de  Soiflbns,  depuis  que  Charles  de  Bourbon,  comte 
de  Soiflbns,  l'eut  acquis  en  1  604  pour  la  ibmme  de  cent 
mille  francs. 

Pour  avoir  une  connoiflànce  exaéte  de  ce  canton  de  Paris, 
il  faut  remarquer  1*  que  l'enceinte  de  Philippe  Augufle 
pnToit  fur  le  jardin  de  1  hôtel  de  Soiflbns ,  tout  au  long  de 
h  rue  de  Grenelle,  &  venoit  aboutir  à  une  porte  de  la  ville, 
qu'on  appela  dans  les  premiers  temps  Porte  S.'  Honoré ,  & 
qui  étoit  précifément  vis  à-vis  de  l'endroit  où  efl  maintenant 
lé  portail  de  l'églife  des  Pères  de  l'Oratoire:  cttte  porte  étoit 
accompagnée  de  deux  tours  que  Philippe  Augufle  donna  en 


264.   Histoire  de  l'Académie  Royale 
1217a  Foulques  de  Compiegne  fon  Sergent,  à  condition 
de  les  conferver  en  bon  état. 

2.0  Il  faut  faire  attention  que  la  rue  d'Orléans  qui  aboutit 
aujourd'hui  à  la  rue  des  Deux-écus ,  traverfoit  le  jardin  de 
l'hôtel  de  Soiflbns ,  &  s'étendoit  jufqu'à  la  rue  Coquillière. 

3.0  Enfin  que  la  rue  des  Vieilles-étuves  qui  fê  termine 
à  prêtent  à  la  rue  des  Deux-écus ,  paflôit  au-delà  &  aboutif- 
foit  à  ia  rue  d'Orléans  ou  pluftôt  de  Nèfle  ;  car  jufqu'en 
1388  cette  rue  n'eft  connue  que  fous  ce  dernier  nom  dans 
tous  les  titres. 

Venons  maintenant  an  détail  de  ce  qui  concerne  l'hôtel 
de  Soiflbns.  Son  premier  nom  efl  celui  de  Nèfle ,  il  appar- 
tenoit  fous  le  règne  de  Louis  VIII  à  Jean  II  (cigneur  de 
Nelle  &  châtelain  de  Bruges ,  l'un  des  plus  puiflàns  (êigneurs 
du  Royaume,  dont  l'oncle  Raoul  de  Nèfle  fut  comte  de 
Soi  fions ,  &  le  neveu  Jean  comte  de  Ponthieu.  Ce  fut  ce 
Jean  II  qui  donna  occafion  au  fameux  Arrêt  de  l'an  1  224, 
qui  adjugea  aux  premiers  Officiers  de  la  maifon  du  Roi, 
(avoir,  le  Chancelier,  le  Connétable,  le  Bouteiller  &  le 
Chambrier,  le  droit  de  fiéger  avec  les  pairs  de  France  dans 
les  affaires  concernant  les  Pairies.  Comme  Jean  de  Nèfle 
n'eut  point  d'enfans  de  (à  femme  Euflache  de  Saint -Paul 
fille  de  Hugues  Camp-d'Avènes  comte  de  Saint -Paul,  il 
céda,  conjointement  avec  elle,  fôn  hôtel  de  Nèfle  à  S.*  Louis 
&  à  la  reine  Blanche  par  des  Lettres  de  l'an  1232,  qui 
font  dans  le  tréfor  des  chartres.  Elles  font  intitulées  ainfi  : 
Litterœ  Johamàs  dommi  Nigellœ ,  &  uxoris  ejus  de  quïtatïone 
domûs  Parif.  qiuz  Jicitur  Nigelk  ;  mais  dans  le  corps  de  la 
lettre  ils  ne  rappellent  que  leur  maifon  de  Paris.  S.1  Louis , 
par  des  lettres  datées  de  Melun  au  mois  de  novembre  de 
la  même  année  ,  céda  tout  le  droit  qu'il  pouvoit  avoir  fur 
cette  maifon  à  la  reine  Blanche  là  mère  qui  y  mourut  en 
1252.  Le  Roi  dit  dans  fês  lettres  de  donation ,  que  cet 
Hôtel  étoit  fitué  dans  la  cenfive  de  i'évêque  de  Paris.  Le 
P.  Simplicien  ,  d'après  André  du  Chefhe ,  a  confondu  l'hôtel 
de  Nelle  de  la  rue  Coquillière,  avec  celui  du  meme  nom  fi 

célèbre 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  265 
célèbre  dans  notre  hiftoire,  &  finie  où  efl  maintenant  l'hôtel 
de  Conti.  Ce  dernier  a  toujours  retenu  lôn  ancien  nom  de 
Nèfle,  jufquà  ce  que  Louis  de  Gonfàgue,  duc  de  Nevers, 
ie  fit  abattre  pour  conftruire  un  nouvel  hôtel  qu'il  appela 
Khotel  de  Nef  ers ,  &  qui  fùbfifte  en  grande  partie  dans  l'hôtel 
de  Conti. 

Quant  à  l'hôtel  de  Nèfle  de  la  rue  Coquillière,  il  ne 
conlêrva  pas  fôn  nom  fi  long-temps.  Tandis  qu'il  l'eut,  on 
nomma  toujours  la  rue  qui  y  conduifoit  la  rue  de  Nèfle  ;  elle 
ne  prit  celui  d'Orléans  que  lorfque  les  ducs  d'Orléans  furent 
propriétaires  de  l'hôtel  de  Nelle.  Il  appartint  à  nos  Rois 
jufqu'cn  -j-f!£  qae  Philippe  le  Bel  en  fit  don  à  fôn  frère 
Charles  comte  de  Valois,  d'Anjou  &  d'Alençon  parles  lettres 
du  5  janvier.  II  paflà  enfuite  à  Philippe  de  Valois  lôn  fils  , 
&  ce  fut  au  commencement  de  fa  régence  qu'il  le  donna  à 
Jean  de  Luxembourg  roi  de  Bohème  ,  fils  de  l'empereur 
Henri  VII,  par  des  lettres  données  au  Louvre  lez-Paris ,  au 
mois  de  février  -fjff •  Ces  lettres  qui  ne  font  imprimées  nulle 
part ,  fe  voient  au  tréfor  des  chartres.  Elles  font  curieulês ,  en 
ce  qu'on  y  voit  un  régent  de  France  traiter  un  roi  de  Bohème 
comme  s'il  avoit  été  fôn  vaflal. 

«Philippe  Cuens  de  Valois  &  d'Anjou',  régens  les 
royaumes  de  France  &  de  Navarre ,  failôns  fçavoir  à  tous 
prefent  &  avenir,  que  nous,  de  notre  propre  libéralité,  avons 
donne  &  donnons  à  noble  Prince  notre  très-chier  &  féal 
Jehan  roi  de  Bahaigne ,  &  à  lès  hoirs  nez  &  à  nefbe ,  def- 
cendans  de  droite  ligne  de  fôn  propre  cors ,  héréditablement 
&  perpétuellement ,  notre  melon  qui  efl  diéle  Néelle ,  feent 
à  Paris  entre  la  porte  S.»  Honoré  &  la  porte  de  Mont- 
martre ,  enfêmble  tous  nos  jardins  &  les  appartenances  tenans 
à  ladite  mai  Ton  ,  fàns  riens  retenir  à  nous  en  poflefllon  ne 
en  propriété,  excepté  la  juftice  de  h  Souveraineté,  laquelle 
nous  réfërvons  &  retenons  par-devers  nous  ;  &  pour  que  ce 
lôit  ferme  chofe  &  cftabie,  nous  avons  fait  mettre  en  ces 
préfêntes  lettres  notre  feel,  duquel  nous  uftons<  avant  que  ie 
gouvernement  deidicls  Royaumes  nous  vcnifl ,  &c.  m  * 
Hifi.  Tome  XXII 1.  L  i 


266    Histoire  de  l'Académie  Royale 

Ce  fut  alors ,  pour  b  première  fois ,  que  cet  hôtel  changea 
de  nom ,  &  qu'on  ne  l'appela  plus  que  l'hôtel  de  Bahaigne, 
Behaigne  ou  Bohème;  &  comme  ion  avoit  ouvert  environ 
dans  ce  temps-là  une  porte  dans  l'enceinte  de  Philippe  Au- 
gufte ,  au  bout  de  la  rue  Coquillière ,  à  peu  près  dans  l'en- 
droit où  nous  avons  vu  la  chapelle  de  la  Reine ,  on  nomma 
cette  nouvelle  porte  la  porte  de  Bahaigne. 

Jean  roi  de  Bohème ,  qui  époulâ  en  fécondes  noces  Beatrix 
de  Bourbon ,  lut  toujours  fort  attaché  à  b  France  ;  &  pendant 
dallez  longs  fcjours  qu'il  fit  à  Paris ,  il  n'y  eut  pas  d'autre 
demeure  que  fon  hôtel  de  Bohème.  On  (ait  qu'il  fut  tué  en 
1346  à  la  bataille  de  Creci  où  il  combattit  vaillamment, 
quoiqu'il  eût  prelque  perdu  b  vue  d'un  refle  de  poilbn  qu'on 
lui  avoit  donné  autrefois  en  Italie ,  lorfqu'il  y  fâifôit  b  guerre 
avec  fon  père. 

Sa  fille  Bonne  de  Luxembourg  avoit  époufè  Jean  duc 
de  Normandie,  &  ce  fut  par  fon  mariage  avec  ce  Prince  que 
l'hôtel  de  Bohème  revint  à  b  Couronne.  Jufqu'alors  il  n'avok 
pas  occupé  un  auffi  grand  empbcement  qu'il  fit  dans  fa  fuite  : 
le  principal  corps-de-logis  étoit  fitué  dans  b  rue  de  Nèfle, 
vers  la  nie  Coquillière  ;  les  cours  &  les  jardins  étoient  ren- 
fermés entre  l'enceinte  de  Philippe  Augufte  à  l'occident,  b 
rue  de  Nèfle  ou  d'Orléans  a  l'orient ,  &  la  rue  Coquillière 
au  nord.  Mafe  cet  hôtel  n'occupoit  pas  tout  ce  terrein  ;  car, 
fâns  parler  de  quelques  mailôns  du  côté  de  la  rue  des  Deux- 
écus ,  il  y  en  avoit  encore  d'autres  du  côté  de  b  rue  Co- 
'  quillière ,  qui  n'en  firent  partie  que  quelque  temps  après. 
De  l'autre  côté  de  b  nie  d'Orléans  étoit  l'hôtel  d'Albret ,  où 
demeura  le  Connétable  de  ce  nom ,  &  qui  fubfifta  jufqu'à  ce 
que  Catherine  de  Médicis  l'acquit  en  1  574.  L'hôtel  de  Bo- 
hème étoit  dans  cet  état,  lorfque  le  roi  Jean  le  céda  en  pur 
don  à  Amédée  VI  comte  de  Savoie,  en  augmentation  du 
vicomté  de  Maulevrier  que  les  prédéceneurs  de  ce  Prince 
avoîent  pofiédéà  condition  d'en  faire  hommage  lige  au  Roi, 
Èc  c  «étoit  à  la  métne  condition  qu'on  lui  donna  l'hôtel  de 
Bohème;  c'efr  ce  que  nous  apprenons  du  traité  fâit  le  5 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  267 
janvier  \\\\  entre  le  roi  Jean,  Charles  /on  fils  Dauphin, 
&  Amédée  VI.  Ce  traite  dt  imprime  parmi  les  preuves  de 
l'hiftoire  généalogique  de  la  maifon  de  Savoie ,  par  Guiche- 
non  ,  &  dans  le  corps  diplomatique  de  Dumont. 

L'hôtel  de  Bohème  ne  paflà  pas  au  fucceflèur  cfAmcdce 
VI ,  conformément  au  traité  ;  &  M.  Bonamy  avoue  qu'il 
n'en  /ait  pas  la  raifbn.  Louis  duc  d'Anjou  fils  du  roi  Jean , 
étok  en  poflèflion  de  l'hôtel  de  Bohème ,  lorfqu'il  mourut 
en  1384,  &  ce  fut  de  fa  veuve  Marie  de  Châtillon,  dite 
de  Blois ,  que  Charles  VI  l'acheta  moyennant  douze  mille 
francs ,  &  qu'il  en  fit  prêtent  en  1388  à  lôn  frère  Louis 
duc  de  Touraine  &  depuis  duc  d'Orléans.  II  ordonna  en 
même  temps  qu'on  donnât  cinq  cens  francs  à  l'évéque  de 
Paris  pour  les  lods  &  ventes  de  cet  hôtel  qui  étoit  dans  là 
cenfive. 

Ce  fût  alors  qu'il  quitta  le  nom  d'hôtel  de  Bahaigne  ou  de 
Bohème,  pour  prendre  celui  d'Orléans.  La  rue  de  Nèfle  prit 
auffi  ie  même  nom.  Juiqu  a  ce  temps-là  l'hôtel  de  Bohème 
avoit  été  renfermé  entre  la  rue  de  Nèfle ,  &  l'enceinte  de 
Philippe  Augufle  du  côté  de  la  rue  de  Grenelle,  &  ce  fut 
aufli  Jans  cet  emplacement  que  les  principaux  bâtimens  res- 
tèrent. Ce  Prince  s'y  trouvant  trop  reflèrré,  ré/biut  d'acquérir 
des  maifons  11  tuées  du  côté  de  la  rue  Coquiilière ,  &  à  l'op- 
pofite  vers  la  rue  des  Deux-écus  :  il  obtint  de  Charles  VI  un 
ordre  pour  la  deftruclion  de  l'enceinte  de  Philippe  Augufle , 
qui  fut  abattue,  à  la  réfêrve  d'une  partie  qui  tenoit  à  la  porte 
île  Bahaigne  ou  Coquiilière,  &  de  deux  tours  du  côté  de 
la  rue  S.*  Honoré.  II  y  joignit  encore  l'hôtel  du  Grand-maître 
des  Arbalétriers,  fitué  fur  la  rue  de  Grenelle  ;  de  forte  que 
cette  portion  de  l'hôtel  d'Orléans  s'étendoit  en  largeur  depuis 
la  rue  d'Orléans  juiqu'à  la  rue  de  Grenelle;  &  en  longueur, 
depuis  la  rue  Coquiilière  jufqu'au  derrière  des  maifons  qui 
bordojent,  la  rue  S.»  Honoré  ;  car  la  partie  de  la  rue  des 
Deux-écus  qui  aboutit  à  la  rue  de  Grenelle,  netoit  pas  en- 
core ouverte,  Ce  fut  donc  fur  cet  emplacement  que  le  duc 
d'Orléans  fit  confbiiire  de  nouveaux  apparteraens  &:  de  grandes 


268    Histoire  de  l'Académie  Royale 
galeries  accompagnées  de  cours  &  de  jardins  ;  c'étoit  aufîi  de 
ce  côte  qu'étoient  i'échanlônnerie,  la  fruiterie,  lapanneterie 
&  les  cuilines  de  ce  Prince. 

Julquau  règne  de  Louis  XII,  cet  hôtel  fut  toujours  la 
maifon  que  les  ducs  d'Orléans  affectionnèrent  davantage  pen- 
dant leur  fëjour  à  Pari?.  Ce  fut  dans  cet  hôtel  que  Valentine 
de  Milan  reçut  les  Seigneurs  attachés  à  la  mailbn  d'Orléans , 
qui  vinrent  lui  faire  offre  de  leur  (èrvice  pour  tirer  vengeance 
du  cruel  afliflinat  de  fbn  mari.  Son  fils  Charles  &  Ion  petit-  / 
fils  Louis  duc  d'Orléans ,  depuis  roi  de  France ,  furent  fùc- 
ceffivement  propriétaires  de  cet  hôtel  dans  l'état  où  il  étoit 
Ibus  Charles  VI;  mais  Louis  duc  d'Orléans ,  avant  que  d'être 
parvenu  à  la  Couronne,  en  fit  quelques  démembremens. 

Un  Cordelier  nommé  Jean  Tilîèrand,  dont  les  auteurs 
de  ce  temps  relèvent  l'éloquence,  avoit  converti,  par  les 
prédications  pathétiques ,  un  grand  nombre  de  femmes  dé- 
bauchées: il  leur  fallut  une  retraite  qui  les  mît  à  l'abri  des 
tentations  6c  de  la  rechute.  Le  duc  d'Orléans,  touché  de  la 
ferveur  de  leur  converfion ,  crut  devoir  leur  ouvrir  lôn  hôtel 
pour  contribuer  à  cette  bonne  œuvre;  ce  fut  par  ce  motif 
qu'il  leur  céda  en  1 4.9  2  la  partie  qui  étoit  (huée  entre  la  rue 
d'Orléans  &  la  rue  S.1  Honoré.  On  y  bâtit  un  monaflère 
où  ces  femmes  furent  renfermées  au  nombre  de  deux  cens. 
C'efl  cette  mailbn  que  pendant  quatre-vingts  ans  on  a  connue 
à  Paris  fôus  le  nom  de  filles  repenties  ou  filles  pénitentes. 
Le  duc  d'Orléans,  devenu  roi,  céda  encore  à  Pierre  le  Brun 
{on  valet  de  chambre,  &  à  Robert  de  Framezelles  Chevalier, 
lôn  Chambellan,  quelque  portion  du  terrein  de  lôn  hôtel. 

Quelque  temps  après,  Catherine  de  Médicis  fît  oublier 
les  noms  de  Nèfle,  de  Bohème,  d'Orléans  que  cet  hôtd 
avoit  fucceffivement  portés,  pour  lui  donner  celui  d'hôtel 
de  la  Reine.  Elle  fit  changer  de  face  à  tout  ce  qui  étoit  fur 
cet  emplacement.  Elle  acheta  en  1574  l'hôtel  d'^lbret  fitué 
antre  la  rue  d'Orléans  &  la  rue  du  Four.  Elle  fit  plufieurs 
eutres  acquifitions  fur  cette  dernière  rue,  /îir  celles  de  Gre^ 
nelle,  des  Deux-écus,  d'Orléans  &  des  Vieiiles-étuves. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  269 

Plufieurs  auteurs  ont  dit  qu'on  avoit  prédit  à  Catherine 
de  Médicis,  Princeflè  fiiperititieufe,  qu'elle  mourrait  auprès 
de  S.1  Germain  fous  les  ruines  d'une  grande  maifon  ;  &  que 
comme  elle  apprit  que  le  palais  des  Tuileries  quelle  faibit 
alors  conftniire ,  étoit  de  la  paroiflê  de  S.1  Germain  -i'Auxer- 
fois,  il  ne  lui  en  fallut  pas  davantage  pour  faire  céder  cet 
ouvrage  déjà  fort  avancé:  qu'elle  chercha  donc  un  autre  em- 
placement ,  &  que  l'hôtel  d'Orléans ,  fitué  for  la  paroiflè  S.c 
Euftache ,  lui  parut  un  lieu  plus  for  pour  éviter  l'effet  de 
cette  prédiction  funefle. 

Ce  qui  peut  rendre  ce  récit  fofpeél ,  c  eft  que  nous  a]>- 
prenons  par  les  regiflres  du  Parlement ,  que  dans  le  même 
temps  que  Catherine  de  Médicis  achetoit  des  maifons  pour 
bâtir  fon  hôtel  de  la  Reine,  elle  en  acquérait  auffi  pour 
agrandir  fon  palais  des  Tuileries,  Si  qu'en  1  574  elle  acheta 
entre  autres  deux  maifons  où  il  y  avoit  des  tuileries. 

Cette  Princeflè  ne  le  contenta  pas  des  acquifitions  de 
l'hôtel  d'Albret  &  de  plufieurs  autres  maifons  pour  étendre 
fon  tenein,  elle  s'empara  du  monaftère  des  filles  pénitentes, 
fit  abattre  toutes  les  maifons  qui  les  environnoient,  fîipprima 
les  portions  des  rues  d'Orléans  &  des  Vieilles -étuves,  qui 
paflbient  au-delà  de  la  rue  des  Deux-écus ,  afin  que  fon  hôtel 
fut  borne  par  cette- dernière  rue  &  par  celles  du  Four,Co- 
quillière  &  de  Grenelle.  Selon  Corrozet ,  dans  fès  antiquités 
de  Paris ,  augmentées  par  Bonsfons  en  1586,  ce  fut  en 
1  572  que  les  filles  pénitentes  fortirent  de  leur  monaftère 
pour  aller  habiter  celui  de  S.1  Magloire,  rue  S.*  Denys,  oc- 
cupé alors  par  des  Bénédictins  qui  furent  transférés  à  l'hô- 
pital de  S.*  Jacques  du  Haut-pas,  maintenant  occupé  par  le 
féminaire  des  Pères  de  l'Oratoire.  Cette  époque  donnée  par 
un  auteur  contemporain  ,  qui  demeurait  alors  à  Paris ,  eft 
bien  plus  fure  que  celle  de  Sauvai  &  du  P.  Félibien. 

Dès  l'année  foivante  1573,  Catherine  de  Médicis  fît 
démolir  le  monaftère,  &  fit  conftruire  fous  la  conduite  de 
Jean  Bullant  fameux  Architecte,  ce  foperbe  hôtel,  qu'on 
n'appela  plus  cjue  l'hôtel  de  la  Reine  ;  Si  pour  dédommager 

Ll  iij 


270  Histoire  de  l'Académie  Royale 
ie  public  de  la  commodité  qu'il  avoit  d'aller  à  fa  rue  CoquH- 
lière  par  la  rue  d'Orléans,  dont  on  fûpprimoit  toute  la  partie 
depuis  la  rue  des  Deux-écus  jufqu  a  la  rue  Coquillière ,  on 
continua  la  rue  des  Deux-écus  fur  le  terrein  de  l'ancien 
couvent  des  filles  pénitentes,  8c  on  la  prolongea  jufqu  a  la 
rue  de  Grenelle,  où  elle  aboutit  aujourd'hui. 

Tel  a  toûjours  été  depuis  ce  temps-là  l'elpace  du  terrein 
occupé  par  l'hôtel  de  la  Reine  ou  de  Soiflbns  :  fon  i  I  le  étoit 
formée  par  les  rues  du  Four,  Coquillière,  de  Grenelle  & 
des  Deux-écus.  Ce  fut  toûjours  la  mailôn  favorite  de  Ca- 
therine de  Médicis ,  où  fë  rendoient  lôuvent  lès  enfuis  avec 
leurs  Cours.  A  là  mort  cette  Princeflè  la  légua  par  fon  tef 
tament  à  là  petite-fille  Chriftine  de  Lorraine  femme  de  Fer- 
dinand I.er  grand  duc  de  Tolcane.  Mais  comme  Catherine 
avoit  laine  beaucoup  de  dettes ,  on  fut  obligé  de  vendre  cet 
hôtel  en  1 60 1  à  Catherine  de  Bourbon  fœur  de  Henri  IV, 
&  l'une  des  créancières  de  la  Reine.  Après  lâ  mort ,  arrivée 
en  1604,  Charles  de  Bourbon  comte  de  Soiflbns  Tacheta, 
lêlon  Sauvai,  cent  mille  livres,  &  lui  .donna  le  nom  d'hôtel 
de  Soilîbns,  qu'il  a  conlèrvé  jufqu'à  Çx  deftruclion,  quoiqu'il 
eût  pane  dans  la  mailôn  de  Savoie  par  le  mariage  de  Marie 
de  Bourbon  fille  de  Charles ,  avec  Thomas  prince  de  Ca- 
rignan  &  Grand-maître  de  France. 

Je  ne  dois  pas  oublier  de  parler  de  cette  colonne  fameufe, 
bâtie  par  Jean  Bullant ,  dans  un  des  angles  d'une  cour  de 
quinze  toiles  en  quarré ,  dont  l'entrée  étoit  (ùr  la  rue  des 
Deux-écus.  On  y  montoit  par  un  elcalier  pratiqué  dans  l'in- 
térieur de  cette  colonne.  Le  haut  efl  terminé  par  un  dôme 
ou  belvédère  formé  par  des  cercles  ou  des  barreaux  de  fer, 
que  la  plulpart  des  auteurs  ont  pris  mal-à-propos  pour  une 
fphère  armillaire ,  quoique  cet  aflèmblage  de  cercles  8c  de 
baluft  rades  n  ait  rien  qui  y  reflemble.  C  etoit-là ,  dit-on ,  que 
Catherine  de  Médicis  ft  rendoit  pour  y  obfèrver  les  aflres  avec 
les  A  urologues;  mais  c'eft,  felon  l'apparence,  un  bnût  fondé 
fur  le  caractère  fuperftitieux  &  crédule  de  cette  Princeflè, 
qui  n'écoutoit  qu'avec  trop  d'avidité  toutes  les  prédictions 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  271 
des  Devins,  dont  elle  avoit  toujours  un  bon  nombre  à 
là  fuite. 

Les  particuliers  qui  avoient  achète  la  totalité  du  terrein 
de  l'hôtel  de  Soiuons  pour  en  démolir  les  édifices  &  vendre 
les  matériaux ,  n  ctoient  pas  dans  la  difpofition  d'épargner  la 
colonne:  mais  le  zèle  de  nos  Magiftrats  municipaux  pour  la 
décoration  de  la  Capitale  t  n'a  pû  foufTrir  cette  démolition. 
Le  Bureau  de  la  ville,  iôus  la  prévôté  de  M.  de  Bernage.  a 
fait  lacquilition  d'un  monument  qui,  s'il  n'eft  pas  comparable 
aux  colonnes  Trajane  &  Automne,  eft  au  moins  eflimé  des 
connoiflèurs ,  &  unique  à  Paris  dans  (on  efpèce.  Il  fêrvira  à 
conftater  à  la  poflérité  l'emplacement  d'un  an.ïen  hôtel  de 
nos  Rois,  &  des  plus  grands  Princes,  qui  l'ont  habité  pen- 
dant près  de  cinq  fiècles. 

NOTICE 

D'un  /ivre  fmgulier  if  rare,  intitulé»  Dicaearchiae 
Henrici  régis  Chriftianiffimi  progymnafmata. 

M Secousse,  chargé  par  ordre  du  Roi  de  travailler 
.  au  recueil  des  ordonnances  de  nos  Souverains,  ne 
pouvoit  manquer  de  rechercher  avec  emprenement  un  livre 
dont  le  titre  annonce,  quoiqu'aftèz  obfcurément,  un  eflài  de 
Inflation  du  roi  Henri  1 1.  Il  l'a  trouvé,  malgré  Ion  extrême 
rareté;  &  après  une  lecture  attentive,  il  a  été  fort  étonné  de 
reconnoître  que  ce  n'ell  que  l'ouvrage  bizarre  d'un  particulier, 
fans  caractère  &  fans  autorité,  qui  entreprend  de  faire  des 
loix  (bus  le  nom,  mais  fans  Tordre  de  lôn  Souverain;  & 
qui  établit  dans  fbn  cabinet  une  manufacture  d'arrêts,  dans 
lefquels  il  embraflè  prelque  toutes  les  matières  qui  font  l'objet 
de  la  légiflation. 

Cependant  la  forme  extérieure  de  cet  ouvrage  en  a  impofë 
i  quelques  écrivains.  M.  Brilion,  Avocat  au  Parlement  de 
Paris,  a  fondu  dans  fbn  Dictionnaire  des  Arrêts,  comme  des 


272  Histoire  de  l'Académie  Royale 
pièces  férieufès  &  authentiques,  toutes  celles  qui  compofênt 
ce  recueil.  Plulieurs  autres  s'y  font  trompés ,  &  entre  autres 
Page  f.  Abel  de  S.te  Marthe,  dans  un  ouvrage  intitulé,  Difcours  au 
Foi  fur  le  rétabiijjcment  de  la  bibliothèque  de  Fontainebleau. 
Les  lettres  de  Henri  1 1 ,  qu'il  donne  fous  ce  titre  impofânt 
mais  trompeur,  Extrait  des  ordonnances  de  Henri  II,  de  l'an 
1  $  56 ,  fol.  1  0 ,  font  entièrement  de  la  fabrique  de  l'auteur 
du  Progyninafmata ,  où  on  les  lit  en  effet  au  fol.  1  o.  Elles 
ne  fè  trouvent  point  dans  les  regiflres  des  ordonnances  de 
Henri  II,  qui  font  au  dépôt  du  Parlement  de  Paris. 

Pour  couper  la  racine  à  une  erreur  qui  pourrait  produire 
quelques  incenvéniens ,  il  fûrfira  de  faire  connoître  l'auteur 
&  le  livre,  c'eft  ce  que  M.  Secouflè  a  exécuté,  dans  un 
Mémoire  dont  nous  allons  donner  l'extrait. 

Raoul  Spifame,  Avocat  au  Parlement  de  Paris,  efl Fauteur 
de  cette  production  fingulière.  Il  tiroit  fon  origine  de  Bar- 
thélemi  Spifame ,  qui  ayant  quitté  Lucques  fi  patrie  vers  le 
milieu  du  xiv.e  fiècle,  pour  venir  s'établir  en  France ,  laiûa 
de  grands  biens  qu'il  avoit  acquis  par  le  commerce.  Les  def- 
cendans  de  ce  Barthélemi  polfédèrent  des  charges  confidé- 
BfaMcharJjgt.  râbles  dans  la  robe  &  dans  la  finance.  Cette  famille  a  fini 
tïtsttfZ  dans  la  perfonne  <fc  Jean  Spifame  Chevalier,  fe  igneur  des 
f.  296.      '  Granges ,  mort  en  1  643. 

Notre  auteur  étoit  fils  île  Jean  Spifame  feigneur  de  Pafly 
&  de  BifTeaux  ,  notaire  &  lêcrétaire  du  Roi  6c  tréfbrier  de 
l'Extraordinaire  des  guerres.  Il  étoit  frère  de  ce  Jacques  Spi- 
fame évêque  de  Nevers ,  trop  connu  par  (on  apoflalie  &  par 
le  dernier  fùppliçe  qu'il  fûbit  dans  la  ville  de  Genève. 

On  ne  peut  difconvenir  que  Raoul  Spifame  n'eût  de  fcf 
prit  &  des  connoilTances  afîèz  étendues  ;  mais  l'imagination  , 
qui  dominoit  en  lui ,  l'a  fôuvent  égaré.  Ses  vûes  font  pour 
l'ordinaire  trop  hardies,  &  même  extravagantes;  elles  décè- 
lent une  altération  d'efprit  qui  donna  lieu  à  la  fèntençe  d'iiv- 
V.  Pregyntiaf-  terdiétion  que  les  Juges  prononcèrent  contre  lui.  Dç  ce  cahos 
informe  s'échappent  cependant  des  traits  de  lumière.  Entre 
les  différais  projets  qu'il  a  propofés  6c  même  realilés ,  autant 

qu'il 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  175 
quiï-étoit  en  lui ,  par  des  arrêts  imaginaires,  il  y  en  a  qui 
ont  été  exécutés  dans  la  fuite.  L'utilité  qu'on  peut  retirer  de 
cet  ouvrage,  n'eft  pas  entièrement  épuifée,  &  les  perfonnes 
en  place  pourraient  encore  le  lire  avec  quelque  fruit;  &ceft 
en  cette  occafion  qu'on  peut  dire  à  la  lettre  qu'////  fou  avife 
quelquefois  un  fage. 

Donnons  quelques  exemples ,  1  .*  des  arrêts  extravagans 
dont  Raoul  a  rempli  Son  recueil  ;  2°  de  ceux  où  il  fè  ren- 
contre des  vues  utiles ,  qui  ont  été  (éditées  dans  la  fuite  par 
i'autorité  publique. 

i.°  Comme  il  étoit  en  procès  avec  fes  frères,  il  les  dé- 
chire par-tout,  &  forge  contre  eux  des  arrêts  infamans.  Il 
n'épargne  pas  fà  propre  fille  qu'il  deshonore  par  un  autre 
arrêt  fuppofé.  Il  fê  piquoit  d'éloquence  &  de  poëfie  :  fi  1  on 
peut  s'en  rapporter  à  lui ,  le  Parlement  rendit  un  arrêt  qui 
lui  défendoit  de  faire  imprimer  lès  ouvrages  de  droit  &  de 
poëfie.  Le  Roi ,  de  l'autorité  duquel  Raoul  difpolè  au  gré 
de  fôn  imagination ,  caflê  l'anêt  du  Parlement ,  permet  à 
Raoul  de  faire  imprimer  fes  œuvres  oratoires  &  fes  poëfies  ; 
à"  pour  avoir  par  lui  réparation  de  ce  qu'il  fe  prétend  par  ledit 
jugement  injurié  &  fcandahfé ,  le  Roi  ordonne  que  Gilles  le 
Maître  (  depuis  premier  Préfident  )  qui  avoit  préfidé  ior/que 
cet  arrêt  du  Parlement  avoit  été  rendu ,  fera  ajourné  devant 
lui  à  certain  jour  auquel  Spifame  donnera  fes  conclufions ,  & 
le  Maître  lès  défenfès  au  contraire. 

Le  Roi ,  dans  d'autres  arrêts  ,  le  comble  de  louanges  &  de 
faveurs  ;  il  le  prend  fous  fâ  protection  &  fâ  fâuve-garde  ;  il 
l'adopte  pour  fôn  fils  par  arrogation  civile.  Les  Juges  du  Châ- 
telet  &  ceux  du  Parlement,  font  par  Lettres  patentes  punis 
rigoureufènient  pour  les  jugemens  iniques  rendus  par  eux 
contre  Spifame  ;  il  efl  ordonné  que  les  Lieutenans  criminel 
&  particulier  feront  arrêtés  prifbnniers,  que  le  Lieutenant  civil 
fera  ajourné  à  comparaître  perfonnellement ,  pour  leur  être 
fait  leur  procès  criminel  &  extraordinaire.  Les  Préfidens  & 
Confêillers  du  Parlement  ne  font  pas  mieux  traités. 

Par  d'autres  arrêts ,  la  mémoire  de  fon  frère  aîné  Gaillard 
fiifl.TomcXXlll  Mm 


ij±  Histoire  de  l'Académie  Hoyale 
Spirame  eft  flétrie;  il  y  eft  condamné  comme  on  concuffion- 
Tiarre  qui ,  par  des  rapines  foûtenues  des  tarifications  les  pdns 
criminelles ,  a  fait  périr  M.  de  Lautrec  8c  perdre  à  la  France 
le  royaume  de  Naples. 
v&'p  /*f dKcrédit  dans  lequel  Spifâme  étoît  tombé  au  Palais, 
*  '  '  f  &  la  jalon  fie  contre  les  confrères ,  fûr  qui  il  croyoit  avoir 
une  grande  fupériorité  du  côté  des  talens  8c  de  la  Icience, 
excitèrent  là  bile  contre  les  Avocats.  Le  vingt-unième  arrêt , 
qui  eft  très-long,  efl  un  règlement  où  le  nouveau  Légifla- 
teur  s'élève  contre  leur  luxe  &  contre  celui  de  leurs  femmes, 
&  par  occafion  il  f  .h  le  même  reproche  aux  Médecins  5c  à 
!enrs  époulès.  L'arrêt  porte  enfin  que  dans  le  cas  où  les 
Avocats  ne  voudraient  pas  lè  foûmertre  aux  réglemens  qui 
y  lônt  contenus ,  le  Roi  abolit  Xitat  d'Avocat  comme  f/perflu 
&  non  nêceffabre ,  mais  dommageable  &  pernicieux  a  fa  repu- 
blupte  &  jnflice ,  de  même  que  les  Médecins  furent  autrefois 
chifés  de  Rome  au  grand  heur  &  félicité  de  cette  ville ,  d'au- 
tant que  fes  habitons  ne  jouirent  jamais  d'une  meïïleore  faite 
que  depuis  l'exfmlfton  des  Medeâus. 

Si  on  peut  fan  croire  fur  fa  parole,  le  Parlement  fui  fit 
faire  défêi>fè  de  venir  au  Palais,  far  peine  de  pilon.  II  « 
inféré  dans  (on  recueil  un  procès-verbal  qui  contient  la  ligni- 
fication qui  lui  en  fui  farte  par  l'HuhTrer  en  lôn  élude ,  avec 
fa  réponre  en  ces  propres  teimcs  :  La  folttude  &  ftâffe  a)t 
monde  ne  lui  efl  à  rebours ,  car  il  a  été  nourry  en  ce  défert 
toute  fa  vie,  &  y  prend  grand \plaifr  &  profit  fjpirituei  qui 
vaut  nnenx  que  la  fréquentation  des  compagnies  des  Praticiens , 
qui  fçavent  mieux  du  ils  ne  font ,  &  convertirent  tout  leur  efprit 
à  quefluofité ,  en  quoy  il  ne  les  voulffl  rejftmbler.  L'on  'verra 
que  ceux  qui  ht  ont  procirré  &  lui  font  faire  les  deffenfes  fuf 
dittes,  font  pluflôt  bannis  de  fa  corner fatioti  ér  compagnie , 
on  ifl  fe  pourroient  amender  &  corriger,  que  lui  de  la  leur:  il 
entend  f  tir  &  tontemner  ladite  affembléç ,  fi  elle  ne  s' efl u  Se  de 
mkidx  faire  fan  devoir  à  la  détharge  de  ia  caiifcience  du  Roy 
qui  s'en  attend  a  eulx.  Tl  ajoute  xsxxïl  a  affèi  longuement  fié- 
qtnmtéttttef^jkignkpmrlaW  fflefmtment 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  275 

que  la  plu/part  d'entre  eux  ont  eflé  fes  difciples ,  ayant  mal 
retenu  fa  doéhine  ,  &  leur  fervit  Honneur  de  fe  recuire  fias 
fan  érudition  ;  &  pour  ce  ils  perdront  beaucoup  à  fa  folttnde » 
les  délaijfam  par  faute  de  le  vouloir  croire ,  &  déjà  errent  & 
n'entendent  ce  qu'ils  font  „  lui  fatfaut  faire  les  diâes  deffenfes 
par  ordonnance  verbale ,  fans  conno'njance  de  caufe,  à  laquelle 
il prvtefte  d'y  vouloir  obéir ,  nunquam  minus  fôius  quèm  cùm 
iolus.  Auffi  il  a  pieu  au  Roy  lui  dire  ce  mot ,  que  lorfque  tout  . 
le  monde  fera  contre  lui  en  cette  mauvaife  querelle,  il  fera  pour 
là  coutre  tous. 

2-°  Paflbns  maintenant  à  quelques  exemples  ou  l'on  voit 
que  l'efprit  égaré  de  Spifame,  en  courant  après  des  chimères, 
a  quelquefois  rencontré  le  germe,  de  plufieurs  ioix  &  de 
pluiieurs  établiflêmens  utiles  à  la  iôciété.  Les  différentes  épo- 
ques auxquelles  l'année  çommençoit  dans  les  differens  Etais , 
&  quelquefois  dans  le  même,  et  oient  une  fource  d'embarras 
&  de  contufion.  En  France ,  lorfque  dans  le  Languedoc 
l'année  çommençoit  au  premier  janvier,  dans  les  autres  pro- 
vinces du  Royaume  elle  çommençoit  au  jour  de  Pâques , 
ou,  pour  parier  avec  plus  de  précifion,  après  les  Vêpres  du 
(âmedi  Saint  Un  des  arrêts  de  notre  recueil,  porte  que  dans  Rltjyf 
la  fuite  l'année  commencera  au  premier  de  janvier  ;  &  cette 
fcge  difpoûtian  devint  peu  après  une  loi  générale  du  Royaume 
par  l'aru  XXXIX  de  l'Ordonnance  donnée  à  Pare  au  mois 
de  janvier  1  563.  »  &  confirmée  par  celle  qui  fut  donnée  à 
RoiuTilIon  le  0.  d'août  1  $64.  Il  n'eft  pas  impoflîble  que  le 
chancelier  de  l'Hôpital ,  a  qui  1  on  eft  redevable  de  ces  deux 
Ordonnances  „  n'eût  piûfc  l'idée  de  cette  loi  dans  l'ouvrage 
de  Spifame»  - 

Cet  auteur  avoit  lënti  les  inoonvéniens   ou  pluflôt,  febn. 
fe  termes  de  Loyfeau ,  les  abus  de  nos  juftices  Seigneuriales,  DifcmnAr*- 
principalement  dans  les  grandes  villes,  &  il  a  eu  deffetn  d'y  ^^Uei 
igmériffr  par  un.de  fes  arrêts.  On  a  enchéri  fur  les  vues,  eût  f% 
moins  par  rapport  à  Paris  »  où  Louis  XIV  a  aboli,  toutes  les 
juûkes  des  Seigneurs» 

Sp£me»din*  pluiieurs  de  fcs  arrêts  „&  principalement  dans 

Mm  ij 


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2j6   Histoire  de  l'Académie  Royale 
FtL  j  jS.v.»  le  deux  cens  quatre-vingt-onzième  a  propofë  difTérens  projets 
pour  la  fureté ,  ia  propreté  &  la  décoration  de  ia  capitale  du 
Fnm^DuJt  ^ô)'aumc»  &  quelques-uns  ont  été  exécutés  dans  la  lûite» 
éU  pïris ,  1. 1\  Anciennement ,  à  la  pointe  occidentale  de  l'ifle  du  Palais ,  il  y 
f.  /Sj  <rfuu>.  en  avojt  jeux  aulres.  L'intervalle  qui  les  féparoit  de  la  grande 
ifle ,  a  été  comblé  ;  &  c'eft  fur  ce  terrein  qui  le  termine  à 
l'efplanade ,  fur  laquelle  eft  élevée  la  ftatue  d'Henri  IV,  qu'a 
été  bâtie  la  place  Dauphine  par  l'ordre  de  ce  Prince.  Les  deux 
parties  du  Pont-neuf,  auquel  Henri  111  mit  la  première  pierre 
en  1578,  aboutiflènt  à  ce  terrein.  Les  deux  côt6  de  cette 
partie  occidentale  de  l'ifle  du  Palais ,  font  revêtus  de  quais. 
C'eft  peut-être  Spifame  qui  a  donné  la  première  idée  de  ces 
travaux  qui  ont  beaucoup  xontribué  à  rembelliirement  &  à 
V.  Foi.  6S.   la  commodité  de  la  ville  de  Paris. 

F»L  1  Un  autre  arrêt  ordonne  qu'il  icra  fait  une  porte  fur  le 

quai  des  Bernardins,  &  que  vers  cet  endroit  il  lêra  conf- 
truit  un  pont  nouveau  :  c'eft  dans  cette  pofition  qu'ont  été 
bâtis  depuis  la  porte  S.1  Bernard  &  le  pont  de  la  Tournelie. 
Ce  pont ,  projeté  par  Spifame ,  devoit  conduire  à  l'ifle  Notre- 
Dame  ,  qui  au  commencement  du  dernier  fiècle  étoit  encore 
Foi.  j£o.  un  terrein  vague  &  inculte.  Un  arrêt  du  recueil  porte  que 
cette  ifle  fera  environnée  de  quais  de  pierre  de  taille,  &  qu'if 
y  fera  bâti  un  pont  de  pierre  du  coté  de  ia  terrane  du  terrein 
qui  eft  au  bout  du  cloître  Notre-Dame.  Un  pont  de  bois  fait 
aujourd'hui  la  communication  de  Lille  au  cloître;  mais  il  y  a 
long- temps  qu'on  parle  d'en  conftruire  un  de  pierre. 

FeLjSS.v.»  Spifame  a  fait  valoir  dans  un  endroit  les  puifîàns  motifs 
qui  dévoient  engager  à  décorer  du  titre  d'Archevêché  l'églife 
Cathédrale  de  la  première  ville  du  Royaume.  Cette  préémi- 
nence lui  a  été  accordée  en  1  6  a  2. 

Il  fongea  auflî  à  enrichir  la  bibliothèque  du  Roi ,  qui  eft 
un  dépôt  public  &  un  trélôr  où  les  gens  de  Lettres  doivent 
trouva-  réunies  toutes  les  richeflês  littéraires..  Dans  cette  vue 
Fd.  /#.  H  dreflè  un  arrêt  par  lequel  le  Roi  ordonne  que  pottr  Foc- 
croisement  des  bonnes  lettres,  ceux  qui  auront  obtenu  un  pri- 
vilège pour i'impreffioii  d'un  livre  ,  ne  pourront  le  œcttrçen 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres,  lyj 
Vente  qu'après  lui  en  avoir  préfenté  un  exemplaire  en  parchemin 
velin ,  relie  &  couvert  comme,  il  appartient  lui  être  préfetité ',  pour 
être  mis  en  fa  Bibliothèque  &  Librairie,  &c. 

C'eit  ce  qui  a  eu  Ion  exécution  en  i  6 1 7  par  les  lettres 
de  Louis  XIII  qui  exigea  deux  exemplaires  en  blanc. 

On  pourrait  encore  tirer  du  recueil  de  Spifame  pluileurs 
autres  établinemens  ou  réglemens  utiles  à  l'État  &  à  b  So- 
ciété, qu'il  a  pour  ainfi  dire  annonces  dans  lôn  ouvrage,  & 
qui ,  en  tout  ou  en  partie ,  ont  été  exécutes  dans  ia  fuite , 
toit  par  des  ordres  publics ,  fôit  par  un  ulâge  qui  sert  inlên- 
liblement  établi:  par  exemple,  il  a  drelTé  des  arrêts  pour 
ordonner  qu'il  fera  créé  un  Parlement  à  Metz;  que  le  nombre  Fol.  to*,*: 
des  Fêtes  (era  diminué;  que  les  Prédicateurs  feront  approuvés.   Fol.  7s. 
par  les  Evéques  ;  qu'il  n'y  aura  plus  qu'un  parrain  &  une  W  $7. 
marraine,  &o  lit* #7. M 

Ce  recueil  pré/êntera  une  riche  moinoil  à  ceux  qui  s'ap- 
pliquent à  rechercher  des  faits  finguliers  &  anecdotes  fur 
nos  antiquités.  Ces  petits  faits  fugitifs  trouvent  fbuvent  leur 
place  dans  les  plus  grands  ouvrages ,  &  peuvent  quelquefois, 
décider  des  queftions  très -importantes  :  ceux  qui  les  négligent , 
fe  trouvent  trop  lôuvent  dans  la  néceiîité  d'avoir  recours 
aux  lumières  de  ceux  dont  ils  méprifènt  peut-être  le  travail  & 
l'exactitude. 

Raoul  Spifame  Dictateur  &  garde  du  fceau  Diératoire  Se 
Impérial,  dignité  nouvelle  qu'il  fait  créer  &  donner  à  là 
perlônnc  par  un  de  lès  arrêts,  après  avoir  conlâcré  fes  veilles 
à  la  compofition  d'un  ouvrage  qui  peut  avoir  lôn  utilité ,. 
mais  dans  lequel  on  découvre  encore  plus  d'humeur  &  d'al- 
tération d'elprit  que  de  zèle  pour  le  bien  public  ,  mourut  à 
Melun  dans  le  mois  de  novembre  1  563  ,  &  y  fut  enterré 
dans  l'églilê  de  S.*  Etienne.  C'eft  apparemment  Ci  mort  qui 
a  prive  le  public  d'un  fécond  tome  qu'il  a  voit  annoncé  à  la 
fin  du  premier.  Celui  -  ci  contient  trois  cens  neuf  arrêts 
Royaux  rendus  en  l'année  1556... 

Mm  iij 


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iy%    Histoire  de  l'Académie  Royale 


REFLEXIONS. 

SUR  LA 

VENALITE  DES  CHARGES  EN  FRANCE 

MBertin  nous  lut  en  1750  ,  iùr  la  vénalité  des 
.  charges  en  France ,  une  Diflèrtation  dont  nous  croyons 
devoir  donner  le  précis.  Quoique  le  liijet  paroiflê  s'écarter 
du  reflbrt  de  nos  travaux ,  il  y  rentre  néanmoins ,  &  par  le 
point  de  vûe  fous  lequel  l'auteur  rerrvilâge,  &  parles  recher- 
ches hiftoriqucs  dont  il  accompagne  &  fortifie  les  réflexions. 
Au  refte,  s'il  attaque  une  opinion  que  le  nombre  de  (es 
partilàns  &  les  apparences  du  bien  public  £ir  lequel  elle  le 
fonde,  femblent  avoir  mife  hors  de  toute  atteinte,  il  s'y  croit 
autorifé  par  l'exemple  reipeclaWe  d'un  des  plus  habiles 
Miniftres  que  la  France  ait  produits,  &  par  le  defrr  de 
juftifier  la  mémoire  de  deux  de  nos  plus  grands  &  de  nos 
meilleurs  Rois. 

Ceft  Louis  XII,  ceft  François  qui  ont  introduit  en 
France  la  vénalité  des  charge*  Louis  X I  avoit  en  quelque 
forte  préparé  cette  innovation ,  lorfqu'en  1 467  il  rendit  les 
offices  perpétuels.  Ce  n'avoit  été  jufque-Ià  que  de  fimples 
cornmifllons,  révocables  au  gré  du  Prince;  &  dès- lors  {in- 
certitude de  la  pofîèïïion  ne  permettoit  guère  de  les  acheter  ; 
outre  qu'on  eût  honteufêment  deftitué  tout  officier  convaincu 
de  tenir  te  fien  à  prix  d'argent. 

Ceft  ainfi  que  Jean  B  la  ne  h  et ,  par  arrêt  de  la  Chambre  des 
Comptes,  dont  il  étoit  Auditeur,  perdit  (à  charge  en  1 37**. 
M.  Bénin  ajoute  à  cet  exemple  celui  de  deux  Trésoriers  de 
France,  dont  les  offices  avoient  été  fùpprirnés  en  1403,  fit 
qui  l'année  fui  vante  ayant  été  rétablis  moyennant  cinq  rriiHc 
livres ,  qu'ils  fournirent  au  Roi  dans  les  befbins  prenais  de 
l'Etat ,  ne  purent  obtenir  d'etre  reçus  à  la  Chambre,  qui  crut 
même  devoir  faire  au  Roi  des  remontrances  à  ce  lûjet. 

Charles  VIII,  fucceflêur  de  Louis  XI,  avoit  encore  . 


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DES  ÏNSCMPTIOKS  ET  BELLES- LETTRES.  27^ 

défendu,  en  140  3 ,  de  vendre  les  offices  de  judicature,  Mais 
enfin  Louis  XI L  obligé  d'acquitter  les.  dettes  de  l'Etat  & 
de  trouver  des  reflburces,  fit  ce  qu'avoient  fait  les  Vénitiens, 
dont  le  confeii  fi  renommé  pour  la  fageflê,  avoit  rempli  le 
tréibr,  épuile  par  les  frais  dune  longue  guerre,  en  vendant 
les  offices  de  la  République.  A  leur  exemple  Louis  XII  vendit 
ceux  de  ion  Royaume,  pertuadé  qu'il  vaioit  mieux  recourir 
à  cet  expédient,  que  de  furcharger  les  Sujets  par  de  nouvelles 
importions.  François  I.er  permit  enfuite  aux  particuliers  titu- 
laires de  les  vendre  entre  eux,  en  lui  payant  le  quart  denier 
de  chaque  office  vendu. 

A  ne  confidérer  que  la  manière  dont  la  vénalité  sert  établie 
en  France,  il  e(t  facile  de  reconnoître  que  4'Etat  dut  à  cet 
établiflêment  des  fêcours  eflèntiels,  dans  les  conjonctures  les 
plus  importantes,  6c  que  les  peuples  y  génèrent  un  ibula- 
gçment  confidérable ,  en  ne  payant  pas  alors  des  fubfides 
onéreux,  que  cette  reflburce  rendit  inutiles.  Si  l'on  joint  à 
cette  première  confidération  la  conlequence  qui  réïîilte  d'us 
coirp  d'oeil  général  jeté  de  bonne  foi  fur  la  fuite  de  noire 
hiftoire,  en  ce  qui  concerne  les  charges,  dans  les  différeras 
temps  de  la  Monarchie,  on  fera  contraint  d'avouer  que  les 
defordres  attachés  aux  diverlês  rnaniéres  de  les  obtenir  avant 
h.  vénalité,  fuffifent  à  l'apologie,  même  à  l'éloge  de  cette 
?évolution;  que  les  avantages  en  font  réels,  &  fupérieurs 
&ns  compsraiibn  à  ceux  de  l'ancien  Jyneme  ;  que  cet  ancien 
fyftème  a  des  inconvéniens  bien  plus  confideraîdes;  en  un 
Tnot,<jue  les  remèdes  apportés  par  la  vénalité  des  charges;, 
à  des  abus  pernicieux ,  doivent  la  faire  envilager  comme  un 
bien,  ou  du  moins,  fi  par  un  relie  de  préjugé  Job  s'obfline 
à  la  reléguer  dans  la  claflè  des  maux,  comme  un  mal  néceP 
fcire,  &  qai  nous  préferve  de  maux  plus  grands. 

En  effet,  ouvrons  les  annales  de  notre  hdftoire;  con  fui  tons 
•Grégoire  de  Tour*,  Flodoart,  Marculfe,  Hincmar,  Loup  de 
derrières  &  tous  les  monumens  de  la  Monarchie:  nous  y 
verrons  des  traces  lênflbles  &  fréquentes  des  inconvéniens 
attachés  à  k  rion- vénalité  des  charges. 


280    Histoire  de  l'Académie  Royale 

Sous  la  première  race  de  nos  Rois,  l'argent  &  les  préler» 
ouvraient  fèuls  la  carrière  des  honneurs  &  la  porte  des 
dignités  ;  on  rachetoit  à  ce  prix  les  fraudes  les  plus  odieufes 
employées  pour  y  parvenir.  Entre  les  exemples  nombreux 
que  M.  Bertin  en  rapporte,  d'après  nos  anciens  chroniqueurs, 
^gi^T0m'  nous  ne  citerons  que  celui  d'un  Mummoi,  fils  de  Poénius 
comte  d'Auxerre,  qui  s  étant  chargé  de  porter  au  roi  Contran 
les  prélêns  que  fôn  père  envoyoit  à  ce  Prince,  pour  en 
obtenir  la  prorogation  de  (on  emploi ,  les  offrit  en  (on 
propre  nom,  &  le  fùppianta  par  cette  balldfe.  Hincmar 
Hmaïur,  tf,  ^onnc  un  témoignage  précis  de  la  vogue  où  de-  pareilles 
intrigues  étoient  aufïi  fous  la  féconde  race,  &  du  fùccès 
honteux  qui  les  multiplioit  alors ,  lorfqu'il  nous  afîùre  que 
les  miniftres  de  Charles  le  Chauve  n'avoient  aucun  égard  aux 
fêrvices,  ni  à  la  vertu;  qu'on  n'obtenoit  d'eux  aucune  place, 
aucune  charge  qu'à  force  d'argent,  &  que  cette  façon  d'y 
parvenir,  étoit  en  même  temps  la  feule  qu'on  eût  de  s'y 
confêrver. 

Ce  n'étoit  que  dans  les  rapines  &  les  concufllons  que  des 
Officiers  ainfi  pourvus ,  trouvoient  le  moyen  de  fuffire  à  ces 
rétributions  indéterminées  5c  à  ces  préfens  qui  n'avoient  point 
de  bornes.  Ajoutons  que  la  crainte  de  n'être  pas  long -temps 
en  place ,  les  excitait  à  profiter  du  moment  pour  fê  dédom- 
mager avec  ufure  fur  le  peuple  de  ce  qu'il  leur  en  coûtoit 
envers  le  Roi.  Voilà  dès-lors  une  fource  nécefîàire  de  vexa- 
tions &  de  brigandages  :  voilà  même  une  fêmence  éter- 
nelle de  révoltes  ;  parce  que  dans  la  vûe  de  fê  maintenir  dans 
des  poftes  dont  ils  a  voient  abuf?,  ou  d'en  abuler  encore  im- 
punément ,  des  Officiers  puilTans  fè  liguoient  enfêmble  contre 
le  Souverain,  &  le  forçoient  à  main  armée  de  leur  laiuer 
leurs  offices  à  titre  d'héritage  &  de  patrimoine.  Quelle  étoit 
alors  la  fituation  malheureufê  des  peuples  livrés  à  cette  foule 
de  tyrans  avares  &  fùbalternes?  Ne  regrettons  pas  ces  temps 
qu'une  imagination  romanefque  fe  plaît  quelquefois  à  nous 
repréfênter  comme  préférables  aux  nôtres  :  temps  groffiers  où 
cette  barbarie ,  qu'on  honore  fauflèment  du  beau  nom  de 

fimplicîté, 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  28 r 
(implicite,  prenoit  pour  force  l'abus  du  pouvoir  &  la  férocité 
pour  le  courage  ;  où  les  mœurs ,  (ans  être  plus  polies ,  étoient 
plus  vicieufês;  où  les  partions  s'exerçoient  avec  plus  de  vio- 
lence lur  des .  objets  fouvent  moins  capables  d'en  excuser 
l'emportement;  où  la  roiblefîè  du  Souverain  failoit  le  malheur 
des  fujets ,  en  les  laiiîànt  accables  par  des  vaffaux  trop  indé- 
pendans  pour  netre  pas  injufles. 

De  ces  exerhples  «Se  de  tant  d'autres ,  on  peut  condurre  f 
avec  M.  Beitin ,  que  cet  ufàge  fut  une  des  caulès  de  la  puif- 
fance  exceflîve  des  Mailles  du  Palais,  qui  renverfà  du  trône 
les  Mérovingiens,  &  des  divifions  qui  déchirèrent  la  mo- 
narchie Françoifè  fôus  les  defeendans  de  Charlemagne. 

Des  abus  d'un  autre  genre,  maisaufli  dangereux  que  ceux 
dont  nous  venons  de  tracer  1  efquifîè,  régnèrent  également  lôus 
la  troifième  race  de  nos  Rois.  La  mode  s'établit  d  affermer 
les  offices ,  &  de  les  adjuger  par  voie  d  enchère  à  ceux  qui 
offraient  d'en  rendre  davantage  tous  les  ans ,  c'eft-à-dire ,  à 
ceux  qui  ofoient  annoncer ,  par  la  témérité  de  leurs  offres , 
qu'ils  abufêroient  plus  que  les  autres  de  leur  miniftère  &  du 
dépôt  de  l'autorité.  Ce  ne  pouvoit  être  en  effet  que  par  des 
monopoles  qu'ils  pouvoient  efjxfrer  de  fè  racheter  des  prix 
exceflifs  auxquels  ils  portoient  leurs  baux ,  fans  parler  du  prix 
qu'ils  mettoient  à  leurs  iêrvices  &  à  leurs  talens,  évalués 
toujours  au  gré  de  leur  avarice  &  de  leurs  intérêts. 

Voilà  une  légère  idée  des  maux  auxquels  la  non-vénalité 
des  charges  avoit  donné  cours  pendant  plus  de  dix  fiècles» 
La  vénalité  les  arrêta,  les  fit  même  ceher;  &  l'obligation 
que  nous  lui  avons  à  cet  égard  devrait  au  moins  remire 
nos  fpéculatifs  plus  circonfpecls  dans  les  inveclives  par  le£ 
quelles  ils  s'efforcent  de  la  décrier ,  comme  fi  des  déclama- 
tions étoient  des  raifônnemens.  M.  Bertin  oppofè  à  leurs 
traits  la  rai  Ton  &  l'expérience.  Il  prouve  d'abord  que  la  vé- 
nalité eft  moins  onéreufê  à  l'Etat  que  le  fyflcme  contraire  ; 
parce  que  dans  le  dernier  fyftème ,  il  faudrait  attacher  aux 
charges  un  revenu  beaucoup  plus  confidérable ,  &  qui  pût 
fcfïïre  à  la  fubfiflance  honnête  dç  ceux  qui,  avec  leur  mérite, 

HijLTm  XXI IL  N« 


2%i  Histoire  de  l'Académie  Royale 
n'auraient  point  de  fortune,  &  qu'il  ne  fuffiroit  pas  pour 
leur  former  cette  augmentation  de  revenu ,  de  réduire  le 
nombre  actuel  des  Officias  aujîl  bas  qu'il  puiflè  être.  En 
effet,  un  calcul  aifé  démontre  que  ce  qui  fuffit  aux  gages 
honorifiques  du  plus  nombreux  tribunal ,  ne  fufîiroit  pas  aux 
gages  néceflàires  de  ceux  qui  rcfteroient  après  la  réduction. 
Ainfi ,  comme  il  faudrait  ou  groffir  les  frais  de  juftice  ou 
lever  de  nouveaux  impôts  pour  établir  le  fonds  de  l'augmen- 
tation dont  il  s'agit ,  la  non-vénalité  toumeroit  toujours  à  la 
charge  des  peuples  5c  des  particuliers. 

M.  Bertin  montre  enfuite  que  les  frais  exceflifs  attachés 
aux  procès ,  &  qui  ruinent  prefque  aufli  fôuvent  ceux  qui 
les  gagnent  que  ceux  qui  les  perdent ,  ne  naiflènt  point  de 
la  vénalité  des  charges,  mais  de  ce  labyrinthe  de  chicanes  où 
d'avides  Praticiens  égarent  ceux  qui  ont  le  malheur  de  les 
prendre  pour  guides.  11  efl  abfûrde  de  penfer  qu'en  acquérant 
une  charge  à  prix  d'argent,  on  achète,  ou  le  droit  de  s'ccarter 
de  lés  devoirs ,  ou  l'impunité  lorfqu'on  s'en  écarte  ;  puifau'une 
des  conditions  effentielles  mifês  par  le  Souverain  à  la  vente 
des  charges ,  efl  toûjours  que  les  titulaires  en  rempliront  in- 
violablement  les  devoirs,  dont  la  bafê  commune  eft  la  pro- 
bité :  condition  qu'ils  ne  peuvent  enfreindre  fins  encourir  des 
peines  grièves,  &  à  laquelle  ils  fe  ibûniettcnt  par  leur  traité 
même,  &  par  un  ferment  Iblennel. 

La  médiocrité  des  fortunes  des  officiers  de  judicature; 
n'annonce  pas  que  la  vénalité  de  leurs  charges  donne  lieu 
au  trafic  de  la  juftice.  La  plufpart  y  voient  dépérir  leur  bien 
au  lieu  de  1  augmenter  ;  &  fi  pa  mi  ceux  dont  les  noms  font 
depuis  plufieurs  générations  confàcrés  dans  les  fartes  de  1a 
magiflrature,  il  s'en  trouve  qui  jouiffent  encore  de  quelque 
opulence,  ils  n'ont  point  communément  à  en  rougir.  Non 
que  dans  le  nombre  des  magiftrats,  comme  dans  toutes  les 
clalles  entre  lefquelles  la  Société  fè  partage,  on  ne  rencontre 
des  hommes  dont  l'avarice  fait  la  loi  ;  mais  c'eft  un  vice  dont 
la  racine  efl  dans  le  cceur  humain,  &  qui  n'eut  jamais  fon 
principe  dans  la  vénalité  des  charges.  M.  Bertin  prouve,  par 


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ires  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  283 
les  témoignages  de  toute  l'antiquité,  qu'on  avoit  également 
à  redouter  ce  fléau  dans  les  Républiques  où  la  vénalité  fut 
le  moins  connue,  à  Rome,  à  Canhage  6c  dans  la  Grèce. 

Qu'on  ne  dilê  pas  enfin  que  la  vénalité  ferme  les  charges 
tu  mérite,  6c  qu'elle  éteint  l'amour  de  l'étude,  en  la  ren- 
dant infruclueule.  Premièrement ,  la  vénalité  ne  fiit  pas  au 
mérite  un  obfbcie  plus  grand  que  celui  qu'oppofoient  à  les 
efforts  la  brigue  &  la  faveur,  loi  (que  les  charges  n'étoient 
point  vénales.  Secondement ,  le  foin  qu'on  piend  de  l'édu- 
cation de  ceux  que  leur  naifîânce  ou  leur  fortune  appelle  à 
certaines  charges ,  eft  prelque  toujours  un  gage  infaillible  du 
mérite  qu'ils  y  apportent.  Enfin  il  eft  encore,  &  il  y  aura 
toujours  des  emplois  &  des  profefllons  lucratives  6c  hono- 
rables ,  où  le  mérite  leul  eft  en  droit  de  prétendre ,  6c  dont 
la  vue  peut  entretenir  l'émulation  nécelîâire  au  progrès  des 
Etudes  6c  des  Lettres. 

Au  relie,  le  grand  Miniftre  que  M.  Bertin  défigne  dans 
ion  Mémoire,  comme  partilan  de  la  vénalité  des  charges, 
eft  le  cardinal  de  Richelieu  ,  qui  lê  déclare  ouvertement  pour 
ce  fyftème  dans  fon  teftament  politique.  Il  eft  vrai  que 
depuis  quelques  années,  un  homme  célèbre  a  voulu  prouver 
qu'il  n'étoit  pas  fauteur  de  cet  ouvrage ,  ôc  que  cette  opi- 
nion ,  malgré  là  nouveauté ,  a  pris  quelque  faveur.  Mais  M-  de 
Foncemagne,  dans  un  écrit  anonyme,  lèrvant  de  réponle  à 
celui  de  M.  de  Voltaire ,  6c  que  nous  croyons  pouvoir  citer 
comme  un  modèle  dans  le  genre  critique ,  a  répondu  aux 
objeclions  de  cet  ingénieux  écrivain ,  6c  le  teftament  poli- 
tique nous  paroît  inconteftablement  l'ouvrage  de  celui  dont 
il  porte  le  nom. 


Mn  ij 


^84   Histoire  de  l'Académie  Royale 

SUR    V  E  P  0  QU  E 

Et  les  circonflances  de  la  découverte  du  Café , 
débitées  par  les  Orientaux. 

M de  la  Roque  a  donné  en  171  j r  à  la  fuite  de 
.la  relation  d'un  voyage  en  Arabie,  entrepris  par  des 
négocians  François  pour  le  commerce  du  Calé,  un  Mémoire 
fur  cet  arbre  digne,  à  tant  d'égards,  d'intérefiêr  la  curiofité. 
Tout  ce  qui  a  rapport  à  la  delcription,  à  la  culture  &  à 
i'ufage  du  café ,  ell  ralïemblé  dans  ce  morceau.  On  y  trouve 
les  nomi  de  ceux  qui  julqu'à  prêtent  l'ont  examiné ,  comme 
Ph\fîciens,  comme  Naturalifles,  comme  Médecins,  même 
comme  Théologiens  ;  car  l'introduction  de  cette  liqueur  ex- 
cita de  violentes  difputes  entre  les  docteurs  Mufùlmans,  & 
fut  prenne  l'oecafion  d'un  fchifme  à  la  Mecque,  au  Caire, 
à  Conflantinopie.  L'étymologie  &  la  fignifieation  propre  du 
nom  de  cette  plante,  y  font  fcrupuleufèment  approfondies. 
L'auteur  du  Mémoire  n'a  pas  même  oublié  les  contes  débités 
par  les  Orientaux  fur  la  découverte  du  café;  découverte 
qu'ils  attribuent  la  plupart  à  un  Supérieur  de  Dervifclas, 
qui  voyant  que  des  chèvres,  après  en  avoir  brouté,  fàu- 
toient  tout  le  jour,  en  fit  prendre  une  infulion  légère  à  fês 
compagnons  pour  les  défendre  contre  le  fômmeil,  &  leur 
tenir  lefprit  libre  pendant  la  prière  &  la  méditation.  La  place 
qu'il  accorde  dans  fôn  hiftoire  à  ces  détails,  fèroit  croire 
qu'il  n'a  rien  omis  démentiel  au  fond  de  la  matière;  &  que 
pour  être  pleinement  inflruit  là -demis,  il  fulfit  de  lire  cet 
ouvrage  &  d'en  fàifir  le  réfultat.  Cependant  M.  Tercier  a 
cru  pouvoir  ajouter  quelque  cholê  au  Mémoire  publié  par 
M.  de  la  Roque.  Il  a  penio  que  les  gens  amis  de  l'exacli- 
tude  hifroiique  ck  les  amateurs  du  café,  à  la  mode  aujour- 
d'hui plus  que  jamais,  lui  (auraient  gré  de  leur  apprendre  ce  ■ 
que  les  Orientaux  en  diiênt  eux-mêmes  ;  d'autant  plus  que  I3 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  285 
defcription  qu'ils  donnent  de  cet  arbre,  diffère  un  peu  de 
celle  que  M.  de  la  Roque  a  inférée  dans  fon  livre ,  &  que  la 
fable  de  la  découverte  du  café,  bien  plus  merveilleufè  que 
celle  du  Mémoire  de  cet  auteur ,  ne  s'y  rapporte  en  aucun 
point. 

Said  Pacha,  dernier  ambaflideur  du  Grand  Seigneur  en 
France,  étant  venu  voir  la  Bibliothèque  du  Roi,  y  laiflâ 
un  livre  imprimé  à  Conftantinople  l'an  1 145  de  l'hégire, 
173  1  de  l'ère  Chrétienne,  &  orné  de  figures  &  de  cartes 
lavées  avec  la  dernière  propreté.  Ce  livre  intitulé  Dgihan 
numa,  ou  Defcription  du  monde,  compofé  en  langue  Turque 
par  Kiatib  Chelebi ,  &  corrigé  par  Ibrahim  EfTendi ,  direc- 
teur de  l'Imprimerie  du  Grand  Seigneur,  contient ,  après  des 
prolégomènes  ordinaires  de  (phère  6V  de  géographie ,  une 
delcTiption  géographique,  hifforique  &  phyflquede  l'Orient, 
&  principalement  des  Etats  du  Grand  Seigneur ,  en  Aile  ; 
l'auteur  promettant  de  donner  un  (êcond  volume  où  il  trai- 
tera des  trois  autres  parties  du  monde.  A  l'article  de  Gedda, 
port  d'Arabie  où  la  Porte  a  un  Pacha ,  on  trouve  le  paflàge 
(iiivant,  dont  nous  allons  rapporter  ici  la  traduclion  donnée 
par  M.  Tercier. 

«  Nous  rapporterons ,  dit  1  auteur  Turc ,  la  defcription  que 
le  doéleur  Hat  fan  EfTendi  a  faite  du  café.  Le  café  vient 
dans  deux  endroits;  le  premier,  fur  les  montagnes  de  Zébid, 
qui  font  fur  la  route  de  Béïl  &  Fagui ,  on  l'appelle  le  Pays 
de  terre  ferme  ;  &  l'autre ,  dans  le  Pays  fies  rivières ,  près  du 
port  de  Gczan.  Cet  arbre,  dont  les  habitans  de  ces  deux 
endroits  alignent  les  plants,  reflèmble  au  cerifier;  mais  il  efl 
d'un  verd  plus  foncé,  &  a  les  feuilles  plus  épaiffes;  (à  hau- 
teur eft  d'environ  huit  aunes  ;  il  dure  vingt  ou  trente  ans  ; 
la  fieur  éft  blanche  ;  les  branches  (ont  deux  à  deux  ou  trois 
à  trois,  &  plus  longues  que  les  brancln-s  «!e  cerifier;  le  fruit 
approche  beaucoup  de  la  cerifê  ;  il  elt  aigre  pendant  qu'il  eft 
verd;  enfuite  il  devient  rouge  &  il  ell  un  peu  fur  ;  lorfqu'il 
efl  parvenu  à  fa  maturité,  il  efl  d'un  rouge  foncé,  comme 
lesgriotes,  &  fort  doux;  û  on  le  greflbit  fur  le  cerifier, 

ÎSn  iij 


2.86   Histoire  de  l'Académie  Royale 

»  on  ne  le  connoîtroit  plus  peu  de  temps  après  :  on  le  cueille 
»  avant  qu'il  foit  mûr ,  &  on  l'écralê  fous  des  meules  placées 
»  fur  les  terrafîês  des  maifons,  fur  lefquelles  on  1  étend  enlûite. 
»  Comme  celui  qu;  n'ciï  pas  mur  noircit  en  tâchant,  on 
»  rappelle  le  cale  verd  &  fec  :  enfuite  on  le  met  fous  la 
»  meule  ;  on  en  oie  la  peau  &  la  feve  refle ,  après  quoi  on 
»  le  vanne  pour  le  netto\er.  Ceiï  ce  café  que  I  on  porte  en 
»  Gicce  6c  dans  les  autres  pays;  mais  on  ne  met  pas  (bus  la 
»  meule  ce  ui  qui  ell  mûr;  on  en  tire  la  fève  à  la  main.  Les 
»  habitans  de  l'Arabie  prennent  la  peau  qu'ils  préparent  comme 
»>  du  railin ,  &  ils  en  font  une  boillbn  pour  le  rafTraîchir  pen- 
»  dant  l'été  :  cette  boilfon  clt  aufîi  douce  que  du  forbec  fucré; 
»  cette  peau  ,  dont  la  qualité  eft  d'être  très-chaude ,  ne  le 
»>  tranfporte  point  en  Europe,  parce  qu'on  la  vend  plus  cher 
»>  que  le  café,  en  Arabie,  où  elle  efl  beaucoup  plus  eftimée, 
**  étant  plus  verte.  Lorfqu'on  en  boit  pendant  l'été,  on  lent 
»  tout  auiTi-tôt  qu'elle  réjouit  le  cœur,  anime  la  conversation, 
»>  &  y  répand  la  joie;  le  café  a  autiî  la  vertu  de  délafîêr.  La 
»  feuille  du  café  a  les  mêmes  propriétés  que  la  chicorée.  II 
»  ne  faut  pas  trop  faire  cuire  le  café ,  parce  qu'il  perd  (a  qui- 
»  lité.  Si  l'on  en  prend  une  heure  après  avoir  mangé ,  il  efl 
»  très-  bon  contre  les  crudités  qui  font  dans  i'eftomac ,  contre 
»  la  migraine  &  contre  les  rhumes  du  cerveau ,  ainfi  que  pour 
»  procurer  le  fommeil.  Il  en  fort  toutes  les  années  quatre-vingts 
»  mille  balles;  la  moitié  va  à  Gedda,  &  l'autre  moitié  lé  dil- 
»  tribue  à  Bâfra  &  dans  d'autres  endroits.  Chaque  balle  efl 
»  de  trois  quintaux  ;  quatre  quintaux  de  ce  pays  &  dix  bé- 
»  thamans ,  font  égaux  à  un  quintal  de  Syrie.  On  n'a  corn- 
»  mencé  à  connoître  le  café  en  Europe,  &  à  établir  des 
»  maifons  de  café  à  Conflantinople ,  qu'en  l'année  p6z  de 
*>  l'hégire,  (  i  5  54  de  J.  C. )  :  alors  un  Syrien,  venant  de 
»  Damas,  ouvrit  un  café  fous  la  fortereflê  de  Karbi.  La 
»  plufpart  des  Docleurs,  des  gens  de  Loi,  des  beaux  efprits, 
»  des  Nouvelles  &  des  Dervifchs  s'auembloient  dans  cette 
»  maifon  pour  y  palier  le  temps  &  s'amufor;  &  chacun  en 
»  fortant  payoit  félon  fon  pouvoir.  Cette  nouveauté  fe  répandit 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  287 
bien-tôt ,  au  point  qu'on  nomma  la  maifôn  de  ce  Syrien  le  « 
lieu  d'aflèmblée  des  Savnns ,  &  que  les  principaux  du  pays ,  « 
les  Officiers ,  les  Grands ,  &  ceux  qui  /ont  dans  les  plus  « 
butes  dignitcs ,  alloient  au  café.  <« 
Voici  ce  qui  a  produit  la  découverte  du  café.  Le  Scherk  « 
Abouhalân  Schazali,  en  l'année  656  de  l'hégire,  (  1  257  de  « 
J.  C.  )  étant  en  chemin  pour  aller  de  l'occident  en  péle-  « 
rinage  à  la  Mecque ,  à  fix  journées  au-delà  de  la  montagne  «• 
de  Zemrud ,  trouva  la  montagne  Ebrek ,  &  encore  à  fix  « 
journées  au-delà  celle  de  Hadgin.  Palîànt  entre  ces  deux  mon-  « 
tagnes ,  il  dit  au  Scheik  Omar,  Je  fens  que  je  vais  mourir  ici ,  « 
je  vous  confie  ma  dernière  volonté ;  la  voici:  quand  il  viendra  <* 
ici  me  perjbnne  qui  aura  le  vifage  couvert ,  faites  tout  ce  qu'elle  « 
êra  &  tout  ce  quelle  exigera  de  vous.  Le  Scheik  Schazali  « 
étant  mon ,  cette  per/bnne  qui  devoit  avoir  le  vifàge  cou-  <* 
vert,  vint  ;  elle  creufa  un  peu  la  terre  dans  cet  endroit  ;  « 
auflî-tôt  il  parut  de  l'eau  dont  on  lè  fervit  pour  faire  i'ablu-  « 
tion  du  corps  du  Scheick  Schazali ,  que  l'on  enterra  enlûite.  « 
Cette  perlbnne  le  retirant  &  voulant  s'en  aller,  Omar  la  « 
retint  par  le  bas  de  là  robe,  &  la  pria  inftamment  de  lui  « 
dire  qui  elle  étoit.  L'inconnu  leva  les  yeux  au  cid ,  &  l'on  « 
vit  que  c'étoit  le  Scheick  Schazali.  Ce  Scheick  donna  enlûite  « 
à  Omar  une  boule  de  bois,  en  lui  diiânt  qu'il  oblèrvât  de  « 
s'arrêter  où  cette  boule  s'arrêteroit.  Omar  s'en  alla  à  Sewa-  « 
kin  ;  la  boule  étant  toujours  en  mouvement ,  il  n'y  refta  «r 
point;  il  n'en  fut  pas  de  même  à  Machaia  où  elle  n'en  fît  « 
aucun  ;  ce  qui  fit  qu'il  s'y  établit  dans  une  petite  cabane  de  « 
jonc  où  il  creulâ  un  puits  qui  donna  de  l'eau  aufîi  douce  « 
qu'agréable.  Cet  endroit  auparavant  n'avoit  point  d'eau  ;  on  «« 
l'y  apportoit  de  fort  loin.  Les  habitans  de  Machaia ,  ior£  « 
qu'ils  étoient  attaqués  de  quelque  maladie,  (ê  failbient  porter  « 
au  Scheik  Omar  qui ,  après  quelques  prières  qu'il  fàiloit  iûr  « 
eux  ,  les  guérinoit.  Le  Roi ,  qui  régnoit  alors  dans  ce  pays ,  « 
avoit  une  fille  parfaitement  belle;  elle  tomba  malade,  5c  on  « 
la  porta  au  Scheik  Omar.  Elle  relia  chez  lui  quelques  jours,  « 
pendant  ieiqueb  il  récita  des  prières;  il  fut  auiîi  attaqué  d'une  « 


288    Histoire  de  l'Académie  Rotale 

maladie  dont  il  guérit.  Le  peuple  commençant  à  murmurer 
de  ce  qu'on  laiûoit  cette  Princeflè  chez  le  Scheik  auffi  long- 
temps qu'il  le  fouhahoit,  ces  difcours  qui  intérelioient  l'hon- 
neur du  Roi,  vinrent  jufqu'à  lui  ;  il  donna  ordre  qu'on 
tranfoortât  le  Scheik  avec  quelques  fcélcrats  fur  une  montagne 
fort  avant  dans  les  terres  ;  ce  que  l'on  fit.  Lor/qu'Omar  y  tut 
arrive  avec  ceux  que  l'on  y  avoit  conduits  en  même  temps, 
ils  n'y  trouvèrent  abfolument  rien  que  des  arbres  de  café; 
ils  en  cueillirent  le  fruit  dont  ils  mangèrent;  ils  en  mirent 
dans  un  pot  de  terre  où  ils  le  firent  cuire  8c  en  burent 
l'eau.  Pendant  ce  temps,  les  habitans  de  Machaia  étant  tour- 
mentes d'une  forte  de  lèpre,  quelques  amis  d'Omar  vinrent 
de  Machaia  à  la  montagne  pour  le  voir;  ib  y  burent  de 
cette  eau  de  café ,  &  leur  maladie  cefTa.  A  leur  retour  les 
habitans  de  Machaia  leur  demandèrent  comment  ils  avoient 
été  guéris,  ils  répondirent,  Nous  avons  été  c/iei  le  Scheik; 
nous  y  avons  bû  a" une  certaine  eau,  &  vous  avons  été  gi/éris. 
Cette  nouvelle  s  étant  répandue  parmi  le  peuple,  le  Roi  fe 
repentit  de  fon  injuftice  à  l'égard  du  Scheik,  &  le  fit  revenir 
à  la  villa  II  le  combla  d'honneurs ,  &  lui  fit  bâtir  un  grand 
Palais,  que  l'on  voit  encore,  ainfi  que  la  boule  qui  lui  avoit 
été  donnée.  Le  Scheik  s  étant  marié,  eut  un  fils  à  qui  il 
donna  le  nom  d'Abou  el  Fatorach.  Cet  enfant  étant  devenu 
grand ,  fon  père  lui  confêilla  d'aller  à  Sewakin ,  où  il  s  etoit 
repofë  dans  fon  pèlerinage.  Il  y  a  préfentement  un  grand 
monaflère ,  &  ce  fils  du  Scheik  Omar  eft  l'inftituteur  des 
Dervifchs  qui  y  font  établis  >». 

Tel  eft  le  conte  que  les  Orientaux  font  for  la  découverte 
du  café,  conte  dont  tous  les  détails  ont  le  caraclère  d'une 
fable  adoptée  par  la  foperflition  ;  mais  d'où  l'on  peut  au 
moins  conduire  qu'on  a  connu  le  café  tard  &  fâns  le  cher- 
cher :  c'eft  un  exemple  de  plus  en  faveur  de  ceux  qui  pré- 
tendent qu'à  la  honte  de  nos  efforts  &  de  nos  foins,  prefque 
toutes  les  découvertes,  utiles  ou  agréables,  font  un  pur  effet 
du  hafârd. 

Les  voyageurs  les  plus  célèbres ,  parlent  à  peu  près  des 

maifons 


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©es  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  289 
maiiôns  de  café  dans  les  mêmes  termes  que  l'auteur  Turc. 
Pietro  defla  Vaile,  après  une  longue  defcription  de  la  manière 
de  faire  bouillir  le  café,  des  qualités  de  cette  liqueur  &  des 
effets  quelle  produit,  fe  promet  d'en  rapporter  avec  lui,  afin 
de  montrer,  dit-il,  à  l'Italie,  ce  fimple  qui  lui  étoit  peut-être 
inconnu.  Texc'ira  *  6c  Thevenot  difent  les  mêmes  cho/ês 
fur  les  endroits  où  le  café  raflèmble  les  Iiabitans  oififs  des 
grandes  villes.  L'auteur  des  mille  &  une  nuits  parie  en  deux 
endroits  de  l  lùjloirc  rie  la  Lampe  mervetlleufc ,  des  mailons  où 
Ion  s'ailèmbloit  pour  boire  d'une  certaine  eau  chaude,  &  où 
l'on  pouvoit  même  paflèr  la  nuit  fi  l'on  vouloit.  Mais  comme 
il  m  fpccihe  point  cette  boiflbn  ;  que  même  il  établit  de  ces 
fortes  de  mailons  dans  des  villes  de  la  Chine  où  fê  pafîè 
une  partie  de  j'hiftoire  qu'il  raconte,  on  ne  peut  juger ,  dit 
Ai.  Tercier ,  s'il  a  voulu  parler  du  café  ou  de  quelqu'autre 
elpèce  de  boiflbn.  Tavernier,  dans  fon  voyage  des  Indes,  ub.it, ch.  ta 
attribue  le  premier  ufàge  du  café  au  Scheik  Siadeli  qui  en 
écrivit  le  premier,  il  y  a,  dit-il,  environ  cent  vingt  ans;  la  date 
que  le  géographe  Turc,  traduit  par  M.  Tercier,  donne  à  la 
découverte  du  café,  d'après  le  docleur  Halîân  Efîèndi,  la  fait 
remonter  à  une  époque  beaucoup  plus  ancienne,  puifqu'elle 
la  porte  environ  vers  l'an  6  5  6  de  l'hégire,  1  2  57  de  J.  C. 


*  Hay  ara  montra  de  benida 
mity  vrada  por  toda  Turquïa ,  Ara~ 
lia  ,  Perfia ,  y  Surya  die  ha  Kaoàh. 
Es  una  faniente ,  muy  fnnejante  à 
pequenas  havillas  fequas,  tralufe  de 
Arabia,  cue-çefe  en  cafas  para  el/o 
deputadas ,  el  cofimiento  es  efpejfo 
fobre  negro ,  y  incijudo  »  y  fi  algun 
guflo  0  fabor  tient  es  déclinante  à 
zo,  pero  poquijfimo  y  en  eflas 


cafas  Je  junélan  todos  /os  que  quieren 
y  por  iinas  efcodillas  de  porcelana 
de  China  q  Ûevaran  hafta  quatro  o 
cinco  vnças  ,  van  dando  à  los  que 
piden ,  que  tomadas  en  la  mano  bien 
callicntes  ejian  foplando  y  fervïido  : 
di^en  los  aue  la  fu  tien  bever  ;  q  es 
de  prouecfwpara  el  ejlotnago ,  para 
las  vetofidades  y  almorranas  y  qt 
defpierta  el  apetito. 


Hft.  Tome  XXI 11. 


Oo 


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.200   Histoire  de  l'Académie  Royale 


CONJECTURE 

Sur  ce  qu'on  appeloit  Galère  fubtile  du  temps 

de  Charles  IX. 

LA  navigation  des  Anciens  étant,  à  ce  qu'il  iêmble; 
foffilâmment  expliquée,  il  eft  étonnant  qu'un  terme  de 
marine,  employé  du  temps  de  Charles  IX ,  puiflè  déjà  nous 
embarrafièr.  M.  le  Comte  de  Caylus,  après  s'être  inftruit 
par  fês  lectures ,  &  plus  encore  par  les  réflexions  faites  dans 
îes  voyages ,  de  tout  ce  qui  regarde  la  marine  des  Grecs  & 
des  Romains,  s  eft  trouvé  arrêté  par  une  difficulté  nouvelle, 
attachée  à  une  expreflion  qui  fê  trouve  dans  les  réglemens 
de  Charles  IX.  Il  y  eft  dit  qu'il  devoit  être  payé  quatre  cens 
écus  fol  par  mois  aux  Capitaines  des  galères  fubûhs ,  &  cinq 
cens  à  ceux  des  galères  à  quatre  rames.  Il  eft  queftion  de 
déterminer  ce  qu'on  entendoit  par  le  terme  de  Galère  fubtile, 
oppole  à  celui  de  Galère  à  quatre  rames. 

On  peut  conjecturer ,  dit  M.  le  Comte  de  Caylus,  que 
la  galère  fubtile  étoit  une  galère  plus  légère ,  qui  avoit  moins 
de  rames  que  les  autres ,  ou  qui  les  ayant  plus  courtes  & 
plus  légères,  avoit  befoin  de  moins  de  rameurs  à  chaque 
rame ,  à  peu  près  comme  fêroit  aujourd'hui  un  double  bri- 
gantin.  La  galère  dite  à  quatre  rames ,  pouvoit  avoir  quatre 
rames  de  plus  qu'une  galère  fubtile  ou  ordinaire ,  ou  quatre 
rameurs  à  chaque  rame,  tandis  que  les  autres  n'en  avoient 
peut-être  que  trois ,  c'eft-à-dire  que  c'étoit  une  grofîe  galère 
de  ce  temps-là.  Car  il  fêroit  ridicule  de  dire  que  fous  le  règne 
de  Charles  IX  il  y  avoit  des  galères  qui  n'a  voient  que  quatre 
rangs  de  rames  ;  il  eft  confiant  que  les  galères  ordinaires  en 
avoient  dix-huit  ou  vingt  de  chaque  côté  ;  &  puiîque  le 
Roi  payoit  cent  écus  de  plus  pour  l'entretien  de  celles  qui 
étoient  à  quatre  rames ,  il  falloit  qu'elles  fuiîent ,  &  par  le 
corps  de  la  galère  5c  par  le  nombre  des  hommes,  plus  fortes 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  201 
que  celles  qu'on  appeloit  fubtiles.  Il  fe  pourrait  faire  aufli 
qu'il  y  eût  faute  d'impreflion  dans  ce  règlement  6c  dans  les 
copies  manufcrites  qu'on  en  connoît  ;  &  qu'au  lieu  de  quatre 
rames ,  il  fallût  lire  à  quatre  à  la  rame  ou  à  quatre  rameurs  : 
&  c'eft  ce  qui  paroît  le  plus  vrai-fèmblable  a  M.  le  Comte 
de  Caylus,  qui  ne  propolè  cette  conjecture  que  comme  un 
avis  à  ceux  qui  voudront  chercher  dans  les  auteurs  contem- 
porains de  quoi  réibudre  pleinement  la  difficulté. 


DEVISES 
FAITES  PAR  L'ACADEMIE. 

Pendant  les  années  1749,  1750  &  175  1,  l'Aca- 
démie a  continué  de  fournir  les  Devilês  pour  les  jetions 
des  départemens  Royaux. 

Le  loin  de  coruacrer  par  des  monumens  les  faits  glorieux 
de  nos  Rois,  eft  un  des  principaux  objets  de  l'Académie. 
Ce  fut  le  premier  motif  de  ion  inftitution  ;  &  quoique 
dans  la  fuite  le  règlement  qui  l'a  renouvelée  ait  donné  plus 
d'étendue  à  fes  travaux ,  elle  n'a  jamais  perdu  de  vue  cette 
occupation,  fi  noble  &  fi  digne  de  l'exercer. 

La  première  édition  de  l'hiftoire  Métallique  de  Louis  XIV 
eft  Ion  ouvrage  :  la  féconde  eft  dûe  à  M.  de  Boze,  Secrétaire 
perpétuel  de  la  Compagnie  ;  &  ce  n'étoit  pas  fàns  impatience 
qu'elle  attendoit  des  ordres  pour  commencer  celle  du  Roi. 

Les  types  &  les  légendes  de  toutes  les  Médailles  déjà 
frappées  (bus  le  règne  de  Sa  Majefté,  avoient  été  fournis 
par  l'Académie  à  mefure  que  les  événemens  les  avoient  fâit 
demander.  Mais  ces  différentes  Médailles  n'avoient  point 
encore  été  réunies  ni  expliquées  :  elles  ne  fbrmoient  pas  une 
fuite,  qui  pût  lèrvir  de  continuation  à  celle  des  Médailles 
du  feu  Roi. 

La  paix  donnée  à  l'Europe  par  la  modération  &  par  la 
juflice  du  Roi ,  paroilToit  offrir  une  occafïon  favorable  pour 
la  compofition  de  fon  hiftoire  Métallique.  Cet  événement 

Oo  ij 


ao2    Histoire  de  l'Académie  Royalh 
heureux  iêmbioit  plus  propre  qu'aucun  autre  à  terminer  la 
première  partie  d'un  règne,  qui  ne  peut  être  trop  long  pour 
ie  bonheur  de  la  France» 

M.  ie  Comte  d'Argenfon,  Miniftre  d'Etat,  conçut  ie  projet 
de  faire  enfin  commencer  cette  hiftoire.  Après  avoiF  demandé 
l'agrément  du  Roi,  il  vint,  le  jeudi  14.  août  1 74.9,  apporter 
à  l'Académie  les  ordres  de  Sa  Majefk*.  En  propofânt  ce 
travail ,  il  inlîfta  fur  la  nccefftté  de  prendre  des  mefùres  aflès 
juftes  pour  exécuter  promptement  cette  entrpprjfr^  & 
y  réuflir. 

Les  expreffions  les  plus  fortes  ne  peindroient  que  foibfe- 
ment  l'ardeur  avec  laquelle  l'Académie  sert  hâtée  de  remplir 
les  vues  d'un  Minière  zélé  pour  la  gloire  du  Monarque  & 
de  la  Nation.  Elle  a  vu  les  efforts  récompenfës  par  l'appro- 
bation  du  Roi;  &  les  nouveaux  lûjets  agréés  par  Sa  Mnjefté, 
ont  augmenté  confidérablement  la  fuite  de  les  Médailles, 

M.  le  Comte  d'Argenfon  voulant  que  cette  hjftoire  Mé- 
tallique du  Roi,  (oit  en  même  temps  un  monument  de  la 
grandeur  du  Souverain ,  &  de  l'état  florinant  des  arts  pendant 
ion  règne,  a  rélôlti  de  ne  rien  épargner  pour  rendre  l'exécu- 
tion de  cet  ouvrage  auffi  magnifique  que  le  fojet  en  eft  noble» 
Chaque  Médaille,  gravée  fur  une  planche  iê'parée,  doit  être 
accompagnée  d'ornemens,  qui'fe  rapportant  au  fcjet  de  la 
Médaille ,  formeront  avec  elle  une  eftampe  hiftorique.  A 
chaque  elhmpe  fera  joint  le  récit  de  l'événement  qui  a  donné 
lieu  à  la  Médaille;  récit  plus  ou  moins  étendu,  fuivant  l'im- 
portance de  l'objet,  &  toujours  fuivi  de  l'explication  de  la 
Médaille  même  &  de  l'd  lampe. 

M.  Cochin,  graveur  ordinaire  du  Roi,  Secrétaire  per- 
pétuel de  l'Académie  Royale  de  Peinture  &  de  Sculpture,  & 
Garde  du  cabinet  de  defïèins  de  Sa  Majefté,  a  été  chargé  du 
defîèiii  &  de  la  gravure  des  planches.  A  l'égard  de  i'hittoire, 
M.  le  Comte  d'Argenfon  a  propofé  au  Roi  d'en  remettre  la 
compofition  à  M.  de  Bougainville  feul;  &  Si  Majefré  l'en  a 
chargé  nommément,  avec  ordre  d'y  travailler  en  particulier 
fous  les  yeux  du  Minime. 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  293 
En  exécution  de  ces  ordres,  les  deux  alloues  ont  com- 
mencé de  concert  cet  ouvrage  dès  l'année  1 7  5  1 ,  &  l'année 
fuivante  ils  ont  eu  l'honneur  de  prélênter  au  Roi  les  débuts 
de  leur  travail ,  confiftant  dans  les  premières  planches  de 
rhiftoire  Métallique,  deflînées  &  gravées  par  M.  Cochin, 
avec  le  récit  hiftorique  compofé  par  M.  de  Bougainviile,  & 
imprimé  au  Louvre.  Les  autres  planches  doivent  être  ainfi 
fucceflrvement  préfentées  par  les  auteurs,  qui  le  font  eux- 
mêmes  par  M.  le  Comte  d'Argenfon ,  dans  des  audiences 
particulières. 

Cet  ouvrage  doit  former  un  in-folio  d'environ  cent  vingt 
eftampes,  6c  de  trois  cens  pages  au  moins.  L'édition  s'en  fait 
au  Louvre,  à  l'Imprimerie  Royale,  conformément  aux  ordres 
de  &  Majerté. 


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ELOGES 

DES 

ACADEMICIENS 

MORTS 
DEPUIS  L'ANNEE  M.  DCCXLIX, 

JUSQUES  ET  COMPRIS  M.  DCCLI. 


ELOGE 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  207 

ELOGE* 

X 

DE    M.    0  T  T  E  R. 

Jean  Otter  naquit  le  23  octobre  1707  à  Chrif-  Air«nbi& 
tienfladt  en  Suède,  dans  la  province  deScanie.  Ses  païens 
jouiflôient  d'une  fortune  honnête,  fondée  fur  le  commerce, 
que  la  fituation  de  cette  ville  auprès  de  la  mer  Baltique  peut 
y  rendre  florinant.  Mais  le  commerce  languiflbit  alors  dans 
toute  la  Suède,  Ibus  un  Roi  belliqueux  ;  &  bien-tôt  après  il 
y  fut  prefque  détruit  par  les  ravages  qui  fùivirent  la  bataille 
de  Pultowa.  En  1 7 1  o  les  Danois  firent  une  defcente  dans 
la  Scanie,  &  s'emparèrent  de  Chriftienftadt,  qui  ne  fê  racheta 
du  pillage  que  par  des  contributions  excelîives.  Malgré  ces 
délâfbes,  dont  k  reflèntit  la  famille  du  jeune  Otter,  il  reçut 
une  éducation  propre  à  féconder  en  lui  les  dons  de  la  Nature. 
Au  milieu  des  horreurs  de  la  guerre,  s'élevoit  pour  les  Lettres 
un  homme  qui  devoit  faire  honneur  à  la  patrie.  Un  attrait 
invincible  le  portoit  à  l'étude  des  langues;  &  dès  fa  jeuneflê 
il  apprit  la  plulpart  de  celles  du  Nord. 

La  paix  de  Neuftadt  fit  refpirer  la  Suède.  M.  Otter  en 
profita  pour  aller,  en  1724,  prendre  des  leçons  dans  l'Uni-  c- 
verfité  de  LuncL  La  Phyfique  &  la  Théologie  l'occupèrent 
pendant  les  trois  années  fuivantes,  fous  les  yeux  du  (avant 
Evèque  de  cette  ville,  André  Rhydélius.  Ce  fut  alors  que  de 
fecrètes  liaifôns  avec  les  Catholiques,  &  fes  propres  ledures, 
firent  naître  en  lui  quelques  fôupçons  fur  la  réforme  de  Luther. 
11  alla  chercher  à  Stockolm  l'éclairciflèment  de  fès  doutes,  & 
quelques  mois  après  fôn  arrivée  dans  la  Capitale,  il  abjura  le 
Luthcranifme.  M.  le  comte  de  Cerefte-Brancas  réfidoit  alors 
à  la  Cour  de  Suède,  en  qualité  d'ambanadeur  du  Roi  :  il  fê 
hâta  de  faire  paflêr  eh  France  le  nouveau  Catholique. 

*  Cet  E'Ioge  &  les  trois  qui  fuivent  font  de  M,  de  Bougain ville. 

Hifl.TomcXXUL  ?P 


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zy%    Histoire  de  l'Académie  Royale 

M.  Otter  débarqua  dans  le  port  de  Dieppe,  &  prit  la 
route  de  Rouen ,  où  l'un  des  Vicaires  généraux  de  ce  diocèle 
le  reçut  par  ordre  de  la  Cour.  On  examina  les  motifs  de 
iâ  converfion  :  elle  parut  éclairée ,  fmcère  &  fblide.  Cette 
démarche,  la  régularité  de  fa  conduite,  fon  goût  décidé  pour 
l'étude,  le  progrès  qu'il  avoit  déjà  fait  en  Théologie,  tout 
fèmbloit  annoncer  une  vocation  marquée  pour  l'état  Ecclé- 
fiaftique.  On  le  mit  donc  au  féminaire  de  Rouen.  II  y  vécut 
trois  ans,  avec  feftime  de  fès  fupérieurs.  Toutefois  quoiqu'il 
eût  les  mœurs  &  l'efprit  de  cet  état,  il  ne  fe  fêntoit  pas 
né  pour  le  fuivre.  Avec  moins  de  délicatefle,  il  aurait  pu 
l'envifàger  comme  une  route  aifée  vers  la  fortune.  Mais  il 
refpecloit  trop  la  Religion  pour  la  lèrvir  par  intérêt;  &  trop 
vrai  pour  diffimuler  lès  lèntimens  ,  au  rifque  d'être  taxé 
d'inconfbnce,  il  en  inflruifit  M.  le  cardinal  de  Fleuri» 

Ce  Minifbe  le  fit  venir  à  Paris,  &  le  plaça  dans  les  Poftes. 
La  grande  connoifîânce  qu'il  avoit  de  prelque  toutes  les  langues 
de  l'Europe,  le  mettoit  à  portée  d'être  utile  dans  un  emploi 
de  cette  nature.  Dès-lors  il  parloit  avec  facilité  non  feulement 
la  langue  &  la  nôtre,  mais  encore  le  Danois,  l'Allemand  & 
lès  dialectes,  l'Anglois,  i'ElpagnoI  &  l'Italien.  Cette  facilite, 
remarquable  fur-tout  à  l'égard  des  trois  dernières  langues ,  qu'il 
avoit  apprifês  dans  le  cabinet  &  iâns  autres  maîtres  que  les 
livres ,  peut  donner  une  jufte  idée  de  fôn  talent  fingulier  pour 
ce  genre  d'étude.  Et  ce  talent  fi  rare ,  que  ne  fùppofê-t-il  point 
dans  ceux  qui  le  portent  à  un  degré  fùpérieur!  Une  conception 
vive,  une  mémoire  heureufè,  une  confiance  à  l'épreuve,  ne  font 
pas  les  feules  qualités  eflèntielles.  Il  faut  y  joindre  le  jugement; 
l'art  de  combiner  une  multitude  de  rapports ,  d'autant  plus 
difficiles  à  démêler  qu'ils  font  tous  arbitraires;  afTez  de  péné- 
tration pour  connoître  le  génie  de  chaque  langue  ;  afiez  de 
juftefïè  pour  en  faifir  les  règles  ;  afTez  de  raifonnement  pour 
les  rapprocher  des  principes  de  la  grammaire  générale,  qu'on 
doit  regarder  comme  une  métaphyfique  très- déliée.  II  faut, 
en  chargeant  fâ  mémoire  d'une  infinité  de  termes  difTérens , 
les  y  diftribuer  fans  confufion,  les  y  retenir  fans  contrainte, 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  200 
les  aflùjétir  tellement  à  fes  idées  que  toujours  prêts  à  le 
montrer,  ils  ne  le  montrent  jamais  qu'au  beiôin:  elpèce  de 
police  à  laquelle  un  elprit  méthodique  eft  feui  capable  de 
foûmettre  une  multitude.  Enfin  on  ne  peut  avoir  une  parfaite 
intelligence  des  langues,  fi  l'on  n'eft  inftruit  de  leur  origine; 
fi  l'on  ne  connoît  la  manière  dont  elles  le  (ont  formées,  leurs 
•  révolutions ,  leurs  mélanges,  &  l'affinité  qui  règne  entre  celles 
dont  la  tige  eft  la  même  ;  fi  l'on  ne  lait  diftinguer  les  mots 
propres  à  chacune,  de  ceux  qu'elle  a  fucceflivement  adopta; 
toutes  coiHioiiïànces  dépendantes  d'une  étude  au  moins  géné- 
rale de  l'hiftoire.  Quiconque  a  vu*  de  près  M.  Otter,  lui  fera 
(ans  peine  l'application  de  tout  ce  que  je  dis  ici. 

Cet  avantage  qu'il  avoit  cf exceller  dans  un  genre  utile,  lui 
mérita  les  bontés  d'un  Miniftre  protecteur  des  Lettres,  qui 
le  revendiqua,  pour  ainfi  dire,  en  leur  nom;  &  c'eft  de  ce 
moment  que  l'hiftoire  de  là  vie  devient  plus  intéreflânte  pour 
nous.  Les  Lettres  pouvoient  tirer  de  grands  lècours  du  talent 
de  M.  Otter  pour  les  langues.  D'ailleurs  fbn  intelligence  Se 
fbn  zèle  le  rendoient  propre  à  lêrvir  l'Etat  en  même  temps 
que  la  Littérature.  M.  le  comte  de  Maurepas  le  détermina, 
par  ce  double  motif,  à  l'envoyer  en  Orient.  L'objet  de  lôn 
voyage  devoit  être  d'étudier  à  fond  les  langues  Orientales, 
dont  la  connoiflànce  influe  beaucoup  for  cellea.de  l'hiftoire 
modeme,  &  de  voir  quelles  mefures  on  pourroit  prendre  pour 
rétablir  le  commerce  des  François  dans  la  Perle.  M.  Otter 
reçut  les  ordres  de  la  Cour  au  mois  de  janvier  1734-  Il 
s'embarqua  lâns  délai  dans  le  port  de  Marlêille,  qui  quelques 
années  auparavant  avoit  vû  partir  lôus  les  mêmes  aufpices  deux 
de  nos  Académiciens  * ,  pour  aller  faire  lùr  les  Turcs  des 
conquêtes  littéraires.  Après  avoir  eflùyé  fur  la  route  une 
violente  tempête,  il  arriva  le  10  mars  à  Conftantinople. 

Son  premier  loin  fut  de  fè  préfènter  à  M.  le  marquis  de 
Villeneuve,  ambaflàdeur  de  France,  qui  le  logea  dans  lôn 
palais.  Quelques  jours  furent  donnés  à  la  curiofité.  Dès  qu'il 

*  M.  l'abbé  Sevin  <3c  M.  l'abbe  Fourmont. 

PP  ij 


300    Histoire  de  l'Académie  Royale 

eut  pris  une  idée  générale  du  pays  &  des  habitans,  il  fè  livra 
fans  relâche  à  l'étude  de  la  langue  Turque  &  de  la  langue 
Arabe»  En  rempliflànt  par- là  fon  devoir,  il  avoit  la  fatis- 
faclion  de  fuivre  fon  goût  ;  ainfi  Tes  progrès  furent  rapides. 
La  lecture  n'étoit  pas  le  fèul  moyen  qu'il  employât  pour 
réuflir:  il  y  joignit  le  commerce  des  hommes,  plus  capable 
encore  que  les  livres ,  de  familiarifer  en  peu  de  temps  avec 
une  langue  vivante.  11  vit  des  Arméniens,  des  Turcs,  8c 
lùr-tout  Ibrahim  EfTendi,  géographe  habile,  connu  par  lès 
ouvrages  &  par  i'établiflèment  de  l'Imprimerie  à  Conftanti- 
nople.  M.  Otter  fut  bien -tôt  l'entendre  &  lui  répondre.  Au 
bout  de  quelque  temps,  initié  dans  la  langue  des  Arabes  &. 
fâvant  dans  celle  des  Turcs,  il  fê  voyoit  en  état  de  prendre 
la  route  de  Perfê,  pour  exécuter  les  ordres  dont  il  étoit 
chargé.  Mais  la  guerre  que  les  Perlâns  faifoient  alors  aux 
Turcs,  le  força  de  différer  fon  départ.  Elle  fut  terminée  par 
un  traité  que  le  fameux  Ahmed  ,  pacha  de  Bagdad ,  eut 
i'adrefle  de  négocier  entre  les  deux  Puiflânces,  &  dont  un 
ambaflàdeur  de  Perfê  vint  apporter  au  Sultan  la  ratification 
de  la  part  de  fon  maître. 

Ce  Miniftre,  après  quelque  féjour  à  Conftantinople,  reprit 
le  chemin  d'Hifpaham.  C'étoit  au  mois  de  novembre  173  6. 
En  confeququee  des  mefûres  prifes  avec  lui  par  M.  le  marquis 
de  Villeneuve,  M.  Otter  l'accompagna  dans  ce  voyage.  Sans 
entrer  dans  un  détail  qui  nous  meneroit  trop  loin,  je  me 
contenterai  de  dire  qu'après  une  marche  d'environ  huit  mois, 
à  travers  des  pays  vafles,  où  l'on  trouve  aujourd'hui  moins  de 
hameaux  qu'on  y  comptoit  autrefois  de  villes  floriuantes ,  il 
arriva  vers  le  mois  de  juillet  de  l'année  1737a  Hifpaham.  Ce 
qu'il  avoit  vu  fur  la  route,  le  préparait  à lafTreulè  fituation  dans 
laquelle  il  trouva  cette  Capitale.  C'étoit  un  défèrt,  où  les  yeux  ne 
rencontroient  que  des  ruines.  Le  peu  dliabitans  qui  reftoient, 
accablés  dlmpôts,  n'avoient  plus  la  refîburce  du  commerce» 
anéanti  par  les  dernières  révolutions.  La  plu/part  des  négo- 
ciante étrangers,  retirés  à  Bender-abarTi,  attendoient  dans  cet 
afyle  un  temps  plus  favorable  Le  refte  du  Royaume  avoit 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  30  r 
encore  plus  fbuffert  de  l'invafion  des  Afgans.  Tandis  que  ces 
rebelles  portaient  le  fer  &  le  feu  dans  les  provinces  méri- 
dionales ,  les  Turcs ,  les  Mofcovites ,  les  Lefguis ,  tous  les 
peuples  voifins  de  la  Perfë  avoient  profité  de  les  malheurs 
pour  la  ravager  ou  la  démembrer.  11  efl  vrai  que  la  valeur 
de  Nadir- Chah  rendit  bien -tôt  à  la  Monarchie  fès  anciennes 
limites;  mais  cet  homme  fameux,  fi  connu  dans  l'Europe 
fous  le  nom  de  Thamas-kouli-kan,  n'avoit  été  le  libérateur 
de  fa  patrie,  que  pour  en  devenir  le  fléau.  Avide  de  carnage, 
de  tréfors  &  de  conquêtes,  ennemi  de  fes  Sujets,  ne  con- 
noiflânt  de  mreté  pour  un  ufurpateur  qu'au  milieu  de  /on 
camp,  il  dépeuploit  la  Perfe  pour  foûmettre  à  fon  Empire  les 
Nations  voifmes.  La  prilê  de  Candehar,  en  1738,  ouvrit 
la  route  de  l'Inde  à  fon  infatiable  avidité. 

Le  caractère  du  Souverain  &  la  fituation  du  Royaume, 
firent  renoncer  M.  Otter  à  toutes  les  vues  qu'il  pouvoit  avoir 
pour  le  rétablifîêment  de  notre  commerce  en  ce  pays.  Sans 
perdre  en  démarches  inutiles  un  temps  précieux,  il  eut  la 
lâgeflè  de  fo  borner  au  (êcond  objet  de  fon  voyage,  à. l'étude 
de  la  langue  Perlânne.  Ses  liaifons  avec  les  principaux  Savans 
de  la  Capitale  abrégèrent  ce  travail.  Il  s'y  livroit  avec  ardeur, 
mais  lâns  négliger  la  langue  Arabe ,  qu'il  regardoit  comme  abfo- 
lument  néceflâire  pour  la  parfaite  intelligence  des  deux  autres, 
&  for-tout  de  la  langue  Perlànne.  Cette  dernière  efl  en  efTet 
un  dialecte,  &  peut-être  même  une  corruption  de  l'Arabe. 

Après  avoir  demeuré  vingt  mois  à  Hilpaham ,  M.  Otter  en 
fortit,  au  mois  d'avril  1730  1  P°ur  a^cr  *  Balra,  v^'e  impor- 
tante fituée  près  du  golfe  Perfique,  &  dont  le  commerce, 
déjà  confidérable  par  lui-même,  setoit  beaucoup  augmenté 
depuis  la  décadence  de  celui  de  la  Perle.  Elle  déj^endoit 
alors  d'Ahmed,  qui  quoique  fujet  du  grand  Seigneur,  gou- 
vernoit  la  province  de  Bagdad  avec  l'autorité  d'un  Souverain. 
On  pouvoit  fo  flatter  que  ce  Pacha ,  l'un  des  plus  grands 
politiques  de  notre  fiècle,  fe  prêteroit  à  des  proportions  que 
Je  tyran  de  la  Perle  n'eût  pas  même  écoutées.  Pour  le  fonder 
à  cet  égard ,  M.  Otter  prit  Jâ  route  par  Bagdad.  Il  fut  fe 


302  Histoire  de  l'Académie  Royale 
procurer  un  accès  facile  auprès  d'Ahmed  ,  l'entretint  des 
avantages  qui  réTuiteroiem  de  i'accroifièment  de  notre  com- 
merce à  Bâfra,  &  le  trouvant  prêt  à  féconder  les  vues  de  la 
Cour,  il  en  rendit  compte  à  M.  de  Villeneuve,  qui  conduifit 
habilement  l'affaire.  Cette  négociation  terminée,  M.  Otter 
s'embarqua  fur  le  Tigre  pour  achever  fon  voyage,  &  le  19 

juin  1739  H  k  vit  ennn  à  Bâfra. 

Pendant  un  féjour  de  près  de  quatre  ans  qu'il  fît  en  ce 
lieu,  d'abord  ûns  caractère,  enfuite  avec  le  titre  de  Confui, 
il  rendit  à  la  nation  Françoilê  tous  les  (êrvices  qu'elle  pouvoit 
attendre  d'un  homme  intelligent,  plein  de  zèle,  &  que  le 
Pacha  de  Bagdad  eltimoit.  Mais  le  territoire  de  Bâfra  fe 
reflentit  enfin  des  troubles  que  les  intrigues  d'Ahmed  & 
l'ambition  de  Nadir-Chah  fomentaient  dans  toutes  ces  con- 
trées. En  1741  la  révolte  de  prelque  toutes  les  tribus  Arabes , 
répandues  dans  le  voifinage  de  cette  ville,  y  porta  la- terreur 
&  le  défordre.  Les  rebelles  la  tinrent  bloquée  pendant  plus 
de  deux  mois,  pillèrent  les  Négocians,  &  commirent  aux 
environs  les  plus  grands  excès.  M.  Otter,  renfermé  pour  lors 
dans  les  murs  de  Bah  a,  partagea  les  alarmes  des  habitans. 
Ces  troubles  ne  diminuèrent  rien  toutefois  de  l'application 
qu'il  don  1  loi t  depuis  fon  arrivée  à  la  langue  Arabe,  fous  les 
yeux  des  plus  habiles  maîtres.  Il  les  payoit  chèrement,  quoi' 
qu'il  eût  alors  befoin  d'une  grande  écononûe.  Mais  les  paffions 
étendent  leurs  droits  fur  le  néceffaire,  &  M.  Otter  aimoit 
paffionnément  l'étude  des  langues. 

11  ne  pouvoit  trop  s'attacher  à  celle  des  Arabes ,  la  plus 
étendue  peut-être  &  la  plus  riche  des  langues  -connues.  Elle 
offre  à  notre  curiofité  un  grand  nombre  d'ouvrages,  écrits 
dans  tous  les  genres.  Aucune  Nation  n'a  produit  tant  de 
poètes  &  d'orateurs.  On  reproche  à  leur  grammaire  d'être 
extrêmement  difficile.  Elle  renferme  toutes  les  fineflès  dont 
cet  art  cfl  fufceptible.  Les  Arabes  les  ont  pouflees  julqu'à 
l'excès.  Mais  les  difficultés,  loin  de  décourager  le  génie, 
l'irritent  &  l'enflamment.  Celles  de  la  grammaire  Arabe 
étaient  moins  des  obftacles  que  des  appas  pour  M.  Otter.  Il 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  303 
cil  triompha  par  un  travail  opiniâtre,  dont  le  fuccès  fut  tel 
qu'avant  que  de  quitter  Bâfra,  il  parlait  Arabe  auflï  facilement 
que  les  naturels  du  pays. 

Cette  occupation  n'avoit  pas  néanmoins  rempli  tout  fon 
loifir.  II  en  donnoit  une  partie  à  la  langue  Turque ,  dans 
laquelle  il  le  perfectionna  par  fes  propres  études ,  &  par  les 
liahons  avec  un  Derviche,  que  Ion  elprit  &  lès  connoiffances 
rendoient  célèbre  dans  tout  le  canton.  II  entreprit  même 
avec  lui  de  traduire  en  Turc  le  Nouveau  Teftament.  C'étoit 
dans  la  vue  d'en  faciliter  l'intelligence  aux  Chrétiens  de  ces 
contrées,  dont  la  pluljxirt  ne  lavent  pas  allez  l'Arabe  pour 
lire  les  excellentes  traductions  faites  en  cette  langue  par  les 
Maronites.  L'ouvrage  étoit  prelque  fini  lorlque  le  6  de  mai 
1743 ,  il  reçut  ordre  de  retourner  en  France. 

L'exactitude  &  la  ponctualité"  dont  il  le  piquoit  ne  lui 
permirent  pas  de  différer  fon  départ,  malgré  les  raifons 
qui  lêmbloient  autorilèr  un  retardement  que  tous  les  amis 
jugeoient  néceffaire.  Dès  le  o  mai  il  reprit  la  route  de  Conf- 
tantinople,  où  il  arriva  vers  la  fin  du  mois  d'août.  Tous 
ceux  qu'il  avoh  connus  pendant  lôn  premier  lejour,  le  prirent 
à  ion  langage  pour  un  Arabe.  La  Critique  n'attaquoit  dans  (es 
expreffions  qu'un  purifme  trop  rigoureux:  défaut  qui  fuppolê 
des  lumières  &  du  goût.  Six  (èmaines  de  repos  parurent  trop 
longues  à  fon  impatience.  Il  mit  à  la  voile  le  3  octobre, 
arriva  le  11  janvier  1744  à  Marfeille,  &  le  28  février 
fuivant  on  le  vit  de  retour  à  Paris.  Il  y  rapportoit,  après  une 
abiènee  de  dix  années,  cette  forte  de  richelîès  que  les  anciens 
Philosophes  alloient  chercher  fi  loin  de  leur  patrie  ,  un  grand 
nombre  de  connoiflânees  utiles.  La  Géographie,  la  Politique 
&  l'Hiftoire  avoient  en  effet  partagé  fon  loifir,  avec  l'étude 
des  langues  Orientales.  Capable  dobferver  &  de  réfléchir,  il 
5 Vtoit  lait  une  jufte  idée  de  tous  les  pays  qu'il  avoit  parcourus. 
I!  connoiflbit  les  mœurs  des  habitans,  leur  génie,  leurs  loix, 
la  forme  de  leur  gouvernement ,  les  productions  des  diffé- 
rentes contrées,  &  fur-tout  les  intérêts  de  leurs  Princes.  Le 
tableau  de  l'Orient  étoit,  pour  ainli  dire,  devant  fes  yeux. 


304   Histoire  de  l'Académie  Royale 

Pendant  fon  voyage,  M.  Otter  avoit  eu  foin  de  tenir  un 
regiftre  exaél  de  fes  routes.  En  joignant  à  ce  journal  tout  ce 
que  Tes  propres  obfervations,  &  des  entretiens  particuliers  lui 
avoient  appris  d'intéreflànt,  il  en  a  compo/e  depuis  fon  retour 
un  ouvrage  curieux,  qu'il  fit  imprimer  l'année  dernière,  fous 


lèntent  le  prix  du  vrai ,  &  qui  /âvent  le  contenter  de  l'uti 


nomes  Arabes,  qui  nous  lônt  peu  connus;  des  cours  de 
rivières  tracés  avec  juftefîè;  des  notions  exacles  iûr  l'étendue, 
les  dépendances  &  les  bornes  des  différens  difbids.  Le 
Grammairien  y  trouve  une  orthographe  qui  réforme  un  grand 
nombre  de  mots  défigurés  par  l'ignorance;  l'Antiquaire,  des 


détails  relatifs  à  l'Hiftoire  Naturelle;  le  Philolôphe,  une  pein- 
ture limpie  &  vraie  de  mœurs  fingulières,  ou  du  moins  très- 
différentes  des  nôtres;  le  Politique,  une  julte  idée  des  affaires 
de  l'Orient,  que  l'intérêt  de  notre  commerce  ne  nous  permet 
pas  de  regarder  comme  étrangères.  Enfin  l'amateur  de  l'Hit 
toiie  y  trouve  un  morceau  précieux;  c'eft  le  récjt  abrégé  des 
dernières  révoluu'ons  arrivées  en  Per/ê,  de  la  vie  de  Thamas- 
kouli-kan,  des  exploits  de  ce  moderne  Attila,  &  de  fon 
expédition  dans  l'Inde.  Cette  partie  de  l'ouvrage  eft  d'autant 
plus  intérefîànte,  que  l'auteur  étoit  fur  les  lieux;  qu'il  a  vu 
quelques-uns  des  événemens  rapportés  dans  fon  livre,  & 
qu'il  a  confulté  lûr  les  autres  des  relations  authentiques,  ou 
des  témoins  dignes  de  foi.  Le  ftyle  même  de  fon  récit  doit 
contribuer  à  lui  donner  toute  l'autorité  que  peuvent  avoir  des 
Mémoires  originaux.  Il  eft  fimple,  fins  ornement ,  /ans  art , 
fans  enthoufiafme,  quoique  le,  fujet  parût  ouvrir  une  libre 
carrière  à  l'imagination.  L'auteur  îèmble  avqir  cfé  ftns  çefiè 


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des  Inscriptions  et  Bellfs-Lettres.  305 
en  garde  contre  la  fient»  Convaincu  que  la  vérité  fait  le 
mérite  de  l'hiftoire ,  &  qu'en  l'ornant  on  court  rifque  de 
l'altérer,  il  s'eft  renferme  dans  les  bornes  de  la  plus  Icrupu- 
leufe  exaclitude.  11  eft  vrai  qu'un  attachement  fuperftitieux 
à  cette  loi  fondamentale  deGèche  la  narration.  On  n'y  ren- 
contre alors  ni  deferiptions  brillantes,  ni  tableiux  ingénieux: 
mais  les  traits  qui  doivent  en  former  de  véritables  s'y  trou- 
vent dilperfês;  &  le  le&eur  qui  penlê,  a  la  fâtisfaclion  de 
les  réunir,  &  de  jouir  par  coniçquent  d'un  fpeclacle  qu'il  le 
doit  en  partie  à  loi -même.  Au  refte  fi  la  fecherefîê  du  récit 
de  M.  Otter  en  diminue  l'agrément,  ce  défaut  eft  compenfé 
par  la  pureté  de  (on  langage  :  qualité  qui  feroit  honneur  même 
à  des  François ,  parce  qu'elle  eft  rare  ;  mais  qu'on  ne  peut 
trop  remarquer  dans  un  Etranger ,  venu  tard%en  France, 
abfênt  dix  années,  &  qui  de  plus  fàvoit  un  grand  nombre 
de  langues. 

A  Ion  arrivée  dans  cette  Capitale,  .une  penfion  qu'il  ne 
demandoit  point  fut  la  première  récompenfe  de  lès  lervices. 
M.  le  comte  de  Maurepas  l'attacha  peu  de  temps  après  à  la 
Bibliothèque  du  Roi,  en  qualité  d'Interprète  pour  les  langues 
Orientales.  Cette  place,  en  le  mettant  à  portée  de  cultiver, 
d'augmenter  même  dans  le  loifir  du  cabinet,  des  connoiftànces 
acquifês  par  les  longs  voyages,  lui  procurait  un  moyen  fur 
de  les  rendre  utiles  au  public.  La  Bibliothèque  du  Roi  ren- 
ferme une  fuite  nombreufê  d'ouvrages  compofes  dans  les 
différens  genres  de  Littérature  par  des  Turcs,  par  des  Perfàns, 
&  fur- tout  par  des  Arabes.  Plufieurs  de  ces  traités  roulent  fur 
l'Aftronomie,  l'Algèbre  &  les  autres  Sciences,  cultivées  avec 
fuccès  fous  quelques  Califes,  qui  ont  eu  la  gloire  de  protéger 
les  Lettres.  Mais  h  plufpart  des  manuferits  Orientaux  font 
hiftoriques,  &  contiennent  l'hiftoire  même  des  Mufulmans; 
hiftoire  intéreflânte  par  elle-même,  &  par  la  liaifbn  que  les 
entreprifês  des  Sarrafms  fur  l'Italie,  l'Efpagne  &  la  France, 
&  nos  expéditions  dans  l'Afie ,  mettent  entre  elle  &  celle 
des  peuples  de  l'Occident.  Si  nous  ne  confûltons  que  nos 
hiftoriens  fur  ces  événemens ,  nous  aurons  de  la  plufpart  une 
Hijl.  Tome  XXUL 


306  Histoire  de  l'Académie  Royale 
idée  faufle.  Quel  fonds  peut  faire  la  laine  critique  lûr  des 
récits  que  la  partialité,  l'ignorance  de  la  langue  &  des  mœurs, 
Icloignement ,  le  défaut  de  Mémoires  ont  remplis  d'erreurs 
groiheres!  Ce  n'eft  qte  dans  les  écrivains  d'une  Nation, 
qu'on  doit  en  étudier  i'hiftoire.  En  comparant  les  ouvrages 
des  Arabes  avec  ceux  des  Occidentaux,  nous  corrigerions 
les  uns  par  les  autres;  &  de  cet  examen  réfolteroit  la  coi>- 
noiiTance  exacte  de  faits  curieux;  for-tout  celle  des  Croirâdes, 
ces  guerres  fameulês  où  la  nobleflè  Françoifc  acquit  tant  de 
gloire. 

Mais  les  manufcrits  Orientaux  font  pour  la  plufpart  des 
gens  de  Lettres  des  tréfors  enfouis.  Perfonne  n'étoit  plus  en 
état  de  puifer  dans  ces  mines  fécondes  que  M.  Otter.  Il  avoit 
fû  s'en  frayer  la  route;  &  fort  éloigné  de  cetie  balle  avarice, 
qui  craint  de  partager  les  richefîes  littéraires,  il  comptoit  ne 
jouir  du  fruit  de  fes  recherches  qu'en  les  communiquant  au 
public. 

Dès  qu'il  Ce  vit  donc  en  quelque  forte  pouefleur  de  tant 
d'ouvrages  inconnus,  il  entreprit  la  lecture  &  l'examen  de 
tous  ceux  qui  concernent  l'hiftoire.  Son  but  étoit  de  nous 
donner ,  d'après  les  Orientaux ,  une  fuite  complète  des  révo- 
lutions arrivées  depuis  la  naifîànce  du  Mahométifme  julqu  a 
prêtent.  11  comparait  les  difTérens  auteurs,  difoutoit  leurs 
témoignages,  &  recueilloit  avec  foin  ce  qu'ils  pouvoient  offrir 
d'utile  &  de  curieux.  Mais  il  avoit,  par  un  choix  éclairé,  pris 
pour  la  ba/ê  &  le  fondement  de  fon  ouvrage,  les  écrits  du 
célèbre  Novairi,  hiftorien  du  x  i  v.e  fiède.  Cet  auteur,  le  plus 
exact  de  tous,  au  jugement  de  M.  l'abbé  de  Longuenie,  a 
fait  une  hifloire  générale  des  Arabes.  En  le  fuivant  pas  à  pas, 
en  éclaircitfànt  fon  texte  par  des  notes  fouvent  néceflâires,  en 
incorporant  à  ce  texte  tout  ce  que  d'autres  fourres  pouvoient 
fournir,  M.  Otter  le  dévouoit  à  des  travaux  auiîi  longs  que 
pciiibles.  Mais  les  hommes  de  génie  le  fentent;  d'un  coup 
□œil  ils  me'uient  toute  l'étendue  de  la  route  qui  s'ouvre  devant 
eux,  &  le  foccès  ne  les  flatte  qu autant  qu'il  eft  difficile. 

M.  Otter  avoit  déjà  fait  quelques  progrès  dans  la  carrière , 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  307 
lorfqu'au  mois  de  février  174.6,  il  fut  nommé  Profeflèur 
Royal  en  langue  Arabe;  &  deux  ans  après  il  y  marchoit  à 
grands  pas,  quand  l'Académie,  qui  depuis  long-temps  avoit 
les  yeux  fur  lui,  l'élut  par  un  choix  unanime  pour  un  de  fes 
Anodes.  C'étoit  le  ip  mars  de  l'année  dernière.  Peu  de 
jours  après,  pour  donner  un  elîâi  de  fôn  travail,  il  nous  lut 
fur  la  conquête  de  l'Afrique  par  les  Arabes,  un  long  Mé- 
moire, enrichi  de  notes  curieufês.  Ce  Mémoiie  devoit  être 
fuivi  d'un  autre  fur  celle  de  l'Elpagne.  Mais  une  mort  trop 
prompte  ne  lui  a  pas  donné  le  temps  d'achever  ce  dernier 
ouvrage.  Il  eft  refté  imparfiit,  avec  plufieurs  autres  auxquels 
l'auteur  le  iivroit  à  la  fois. 

Telle  eft  en  particulier  la  traduction  d'une  hifloire  géné- 
rale de  Suède,  écrite  en  Suédois,  &  publiée  depuis  quelques 
aimées  en  plufieurs  volumes  in-folio.  Il  lavoit  entreprifê 
par  l'ordre  de  M.  le  comte  de  Maurepas;  &  quoiqu'il  l'eût 
commencée  depuis  peu  de  temps ,  le  premier  volume  fc  trouve 
fini  On  fait  toujours  des  progrès  rapides,  lorfque  le  cœur 
anime  les  efforts  de  l'efprit.  M.  Otter,  en  s  occupant  de  la 
Suède  qui  lavoit  vû  naître,  jouinoit  du  plaifir  de  travailler 
pour  la  France,  qu'il  regardoit  comme  une  autre  patrie. 

Il  comptoit  revoir  &  corriger  ce  volume  pendant  l'au- 
tomne dernier.  Mais  au  bout  d'un  moi*  de  ftjour  à  la  cam- 
pagne, il  fê  fêntit  attaqué  de  la  fièvre.  Il  la  prit  d'abord  pour 
une  de  ces  fièvres  pafiâgères,  qui  l'avoient  tourmenté  dans 
le  cours  de  fes  voyages  ;  &  croyant  la  difTiper  par  l'exercice , 
il  reprit  le  chemin  de  Paris.  Il  fê  trompoit:  c'étoit  une  fièvre 
maligne,  occafionnée  par  l'altération  de  la  maflè  du  fâng, 
quavoient  infenfiblement  deffcché  des  travaux  trop  affidus, 
continués  aux. dépens  du  fômmeil.  Quand  il  arriva,  le  mal 
avoit  fait  de  tels  progrès ,  que  tout  l'art  de  la  Médecine  ne 
put  en  arrêter  la  violence.  M.  Otter  vit  approcher  fes  derniers 
inflans  avec  la  tranquillité  d'un  Chrétien,  dont  les  mœurs 
avoient  toujours  eu  la  Religion  pour  principe.  Il  reçut  les 
Sacremens  de  l'Eglilê,  verfâ  des  larmes  fùr  le  fort  d'une  mère 
âgée,  qu'il  laifîbit  fans  fortune  au  fond  de  la  Suède,  & 

Qq  « 


308    Histoire  de  l'Académie  Royale 
mourut  avec  confiance  le  26  feptembre  dernier,  dans  la 
quarante- unième  année  de  fon  âge. 

Ce  que  j'ai  dit  jusqu'à  prêtent  peut  donner  une  idée  de 
fon  caractère  :  quelques  traits  achèveront  de  le  repréfenter. 
M.  Otter  avoit  autant  de  douceur  que  de  droiture.  Réfêrvé, 
quoique  fmcère;  (ènfibîe  a  l'amitié,  mais  incapable  de  haine; 
attaché  religieuiêment  à  Tes  devoirs  ;  plein  de  la  plus  vive 
reconnoi (Tance  pour  Tes  protecteurs,  il  allioit  la  politeflè  avec 
la  franchifê,  le  lavoir  avec  la  modeftie.  Malgré  les  dangers 
qu'il  avoit  courus  dans  lès  voyages ,  il  fouhaitoit  de  revoir 
l'Orient.  Dix  années  de  féjour  en  ces  contrées  avoient  fait 
une  telle  révolution  dans  fon  tempérament  que,  quoique  né 
fous  le  climat  rigoureux  de  la  Suède,  il  étoit  prelque  tenté 
de  (ê  plaindre  ici  du  froid  au  milieu  des  chaleurs  de  la  cani- 
cule. Ce  fojour  avoit  même  influé  fur  fa.  façon  de  penfèr.  H 
chérillbit  les  Orientaux  au  point  d'exculêr  quelquefois  en 
eux  des  uûges  condamnables.  Le  deijx>tifme  que  les  Aiuful- 
mans  exercent  for  les  femmes  l'a  voit  choqué  d'abord  :  mais 
on  fè  familiariiè  infênhblement  avec  les  abus,  à  force  de  les 
voir.  A  fon  retour  il  faifoit  prefque  l'apologie  de  cette  ufur- 
pation,  qui  ne  peut  même  contribuer  au  bonheur  de  ceux 
qu'elle  rend  injuftes ,  puifou'elle  anéantit  le  (ëntiment ,  fins 
lequel  la  fociété  n'a  point  de  charmes.  M.  Otter  auroit  làns 
doute  repris  lès  premières  idées.  Au  refte  il  n'eft  pas  étrange 
que  celles  des  Orientaux  for  ce  point,  aient  pû  leduire  pour 
un  temps  un  homme  dont  la  fàgefle  redoutoit  jufqu  a  l'ombre 
du  danger.  Un  fait  rapporté  dans  là  relation ,  &  l'exaclitude 
de  fa  conduite,  nous  autorifênt  à  croire  que  s'il  eût  été  dans 
les  eirconrtances  où  fe  trouva  Scipion ,  il  auroit  donné  le, 
jnéme  exemple  de  vertu. 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  309 


ELOGE 

DE  M.   D'  E  G  LY. 

- 

Charles-Philippe  de  Monthenault  d'Egly  uAj|rcmW« 
naquit  à  Paris  le  28  mai  1696.  Sa  famille,  connue  ^ nÏvc^Î. 
depuis  plus  de  trois  cens  ans,  mérite  à  tous  égards  d'être  '749- 
comptée  parmi  celles  qui  forment  l'ancienne  Bourgeoifie  de 
cette  Capitale.  Une  éducation  fimple,  mais  bonne  &  fùivie, 
cultiva  dès  l'enfance  lès  Uilens  naturels.  Il  avoit  commencé 
les  études  au  collège  Mazarin:  il  en  acheva  le  cours  au  collège 
de  Beauvais.  La  ieclure  des  écrivains  de  l'antiquité  fortifia 
ion  goût  pour  les  Lettres;  &  dès-lors  il  s'y  fèroit  entièrement 
livré,  li  ce  goût,  qui  prelque  toujours  annonce  d'heureufes 
difpofnions,  n'eût  pas  été  contrarié  par  la  fortune.  Un  bien 
très -médiocre,  dont  la  plus  grande  partie  confiftoit  en  des 
créances  mal  afliirées,  ne  lui  laifîbit  pas  la  liberté  de  choilîr 
un  état.  Contraint  de  fe  partager  entre  le  commerce  des 
Mules,  &  des  occupations  moins  ftériles,  M.  d'Egly  fuivït 
k  Barreau  pendant  quelques  années. 

En  1728  il  entra  dans  une  route  un  peu  différente,  qui 
pouvoit  le  conduire  à  quelque  ctablifîêment.  Feu  M.  de 
Bauïïân,  Maître  des  Requêtes,  fe  l'attacha  comme  un  homme 
qui  joignoit  à  beaucoup  d'intelligence  dans  les  affaires ,  un 
efprit  &  des  talens  aimables.  M.  d'Egly  le  fuivit  à  Poitiers, 
dont  il  eut  d'abord  l'Intendance;  &  depuis  à  Orléans,  où 
quelque  temps  après  il  alla  réfider  avec  le  même  titre.  Mais 
quoique  chargé,  dans  le  pofte  qu'il  rempliflôit  auprès  de  ce 
Magiftrat,  d'un  détail  confidérable  &  qui  fe  renouveloit 
chaque  jour,  il  fut  trouver  allez  de  loifir  pour  cultiver  les 
Lettres  avec  fûccès. 

Quelques  pièces  fugitives  en  profê,  répandues  dans  les  , 
différera  Journaux,  firent  dès-lors  connoitre  fan  érudition.  U 

Qq  iij 


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310    Histoire  de  l'Académie  Rotale 

compolôit  des  vers  avec  une  facilité  lingulière.  La  plufpart  de 
ceux  qui  lui  /ont  échappés  ont  de  la  tineflè,  de  l'élégance, 
un  tour  aifé,  quelquefois  même  de  lenthoufiafiiie.  C'étoit  le 
fruit  de  quelques  momens:  il  employoit  à  des  ouvrages  plus 
étendus  les  heures  qu'il  pouvoit  le  ménager,  lâns  nuire  à  fes 
fonctions. 

Le  premier  qu'il  ait  donné  au  public  eft  la  traduction 
des  Amours  de  Clitophon  &  de  Leuàppc  :  roman  Grec,  qui 
méritoit  de  paroîtie  en  notre  langue,  quoique  fort  inférieur  à 
l'idée  qu'en  ont  eue  Photius  &  Léon  le  Philofophe.  Malgré 
le  jugement  avantageux  que  le  premier  porte  du  llyle  de 
cet  ouvrage,  &  le  fécond  de  fi  morale,  on  y  trouve  plus 
de/prit  que  de  (êntiment,  plus  d'affectation  que  d'art,  plus 
de  digreflions  que  d'épilbdes,  peu  de  naturel,  des  aventures 
moins  intéreiîàntes  que  fmgulicres,  &  des  images  qui  biefïèut 
la  décence.  Al.  d'E'gly,  loin  de  difïîmuler  les  défauts  de  lôn 
auteur,  entreprend  de  le  corriger.  La  réforme  tombe  princi- 
palement fur  les  traits  qui  choquent  les  mœurs.  H  le  borne 
à  de  légers  changemens  lorlqu'ils  fufTilênt;  mais  il  le  permet 
ïa  fuppreffion  de  plufieurs  pages,  quand  la  bienleance  le 
demande. 

•  Cette  traduction,  qui  parut  en  1734,  fut  précédée  de 

quelques  mois  par  une  autre  du  même  Roman,  imprimée  en 
*  M. Dup«r»  Hollande,  &  dont  l'auteur*  s'eft  fait  un  nom  dans  la  répu- 
rondcCaiiera.  biiqlie  fa  Lettres.  Il  eft  aile  de  le  convaincre,  en  comparant 
les  deux  verfions,  que  la  première  na  point  lêrvi  de  modèle 
à  la  lèconde,  &  qu'elles  ont  été  compolces  en  même  temps, 
quoique  lune  ait  vu  le  jour  avant  l'autre.  Elles  ne  le  reflèm- 
blent  ni  pour  le  Ityle,  ni  pour  les  changemens  faits  au  texte. 
Comme  nos  Eloges  ne  lônt  pas  des  panégyriques ,  j'avouerai 
que  la  traduction  de  M.  d'Egly  le  cède  à  là  rivale  du  côté 
du  ftyle,  qui  moins  poétique,  moins  coulant,  moins  élevé,  le 
reflënt  plus  de  la  contrainte  inféparable  de  ces  lôrtes  d'écrits. 
A  l'égard  des  changemens  faits  au  texte,  elle  elt  préférable, 
parce  qu'ils  lônt  plus  fréquens,  6c  que  la  profeription  s'étend 
îîir  quelques  endroits  épargnés,  par  le  premier  traducteur, 


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des  Inscriptions  et  Belles  -  Lettres.  *m 
quoique  clignes  de  la  plus  rigoureufe  cenfure.  Peut-on  craindre 
de  poulîèr  trop  loin  le  refpect  pour  les  mœurs!  La  fuperftition 
fur  ce  point  leul  eft  une  vertu. 

On  doit  à  M.  d'Egly  une  féconde  traduction ,  celle  de 
h  Callipédie  de  QttiJ/et ,  qui  vient  de  proître  fins  nom 
d'auteur.  Comme  il  n'a  pris  aucune  part  à  l'édition  de  cet 
ouvrage,  dont  le  manufcrit  étoit  depuis  long- temps  lôrti 
de  les  mains,  nous  présumons  que  ce  fut  un  eiîài  de  lès 
premières  années ,  qu'il  négligea  dans  la  fuite,  &  qu'il  auroit 
fans  doute  revu,  s'il  l'avoit  defliné  depuis  à  l'imprelfion. 

Au  refle  en  traduhant,  M.  d'Egly  lôrtoit  de  là  fphère; 
H  avoit  plus  de  talent  pour  compofer:  /a  plume  lêmble  avoir 
été  fur-tout  propre  à  i'hiftoire.  La  Nature  I  appeloit  à  ce 
genre  d'écrire,  &  jamais  la  Nature  ne  prie  inutilement  à 
iefprit:  tôt  ou  tard  elle  le  ramène  vers  l'objet  dont  lès  écarts, 
forcés  ou  volontaires,  l'a  voient  détourné  d'abord.  Réiôlu  de 
fuivre  enfin  lôn  penchant,  M.  d'Egly  parcourut  toutes  les 
parties  du  tableau  que  prélèntent  à  nos  yeux  les  fiècles  mo- 
dernes. L'hilloire  des  deux  Siciles  fixa  tes  regards.  Curieulê 
par  la  grandeur  &  par  la  multitude  des  événemens ,  elle  nous 
intéreiîè  encore  par  Ton  étroite  liaifon  avec  celle  de  France. 
Mais  pour  traiter  un  fujet  de  cette  étendue,  il  fàlloit  le  livrer  à 
des  recherches  peu  compatibles  avec  d'autres  occupations,  & 
fe  trouver  à  portée  des  'fources.  Ce  motif  &  quelques  affaires 
domeftiques  ramenèrent  à  Paris  M.  d'Egly.  La  lecture  qu'il 
y  fit  de  tous  les  auteurs  François ,  Efpagnois ,  Italiens  qui 
pouvoient  lui  donner  quelques  lumières,  jointe  à  celle  d'une 
infinité  d'actes  manuferits  conlêrvési  la  bibliothèque  du  Roi, 
le  mit  bien -tôt  en  état  de  réuffir.  II  étoit  Tins  biens,  mais 
libre,  philolôphe,  plein  de  Ion  objet;  &  par  je  ne  fus  quel 
charme  attaché  aux  Lettres,  il  trouvoit  dans  l'étude,  finon  des 
reflources,  au  moins  ces  agréables  &  fortes  dilrractions,  qui 
diminuent  prelque  les  beloins  en  les  faiiant  perdre  de  vue. 

Une  marche  rapide  &  (bûtenue  le  conduifit  en  quelques 
années  au  terme  qu'il  le  propolôit  :  Ion  ouvrage  parut  en 
174.1 ,  lous  le  titre  d'hijloire  des  Rois  des  deux  Siciles  de  la 


312  Histoire  de  l'Académie  Royale 
nuiifon  de  France.  II  renferme,  fbit  en  abrégé,  foit  en  détail, 
tout  ce  que  cette  Monarchie  offre  d'intérefîànt  depuis  fa  fon- 
dation jufqu'à  nos  jours.  Le  flyle  en  eft  pur;  la  narration 
claire,  fuivie,  naturelle.  L'hiftorien  ne  s'y  borne  pas  au  récit 
des  événemens;  il  en  développe  les  cailles;  il  peint  les  prin- 
cipaux aeleurs  des  grandes  fcènes  ;  il  reniai  que  avec  foin  les 
loix  &  les  ufâges  dont  la  connoifîânce  pouvoit  influer  fur 
celle  des  faits. 

Cette  hilbire  fut  accueillie  comme  elle  le  méritoit.  Tous 
les  Journaux  en  rendirent  compte  avec  éloge;  les  Savans  de 
Naples  s'étonnèrent  qu'un  Etranger  fût  fi  bien  inltruit  de  ce 
qui  concernoit  leur  patrie.  Le  feu  roi  d'Efpagne  la  lut  deux 
fois ,  &  deux  fois  il  chargea  M.  l'ambaflàdeur  de  France  de 
témoigner  (à  fâtisfaclion  à  l'auteur. 

La  mort  de  M.  l'abbé  Banier  fit,  vers  la  fin  de  ïa  même 
année,  vaquer  une  place  dans  l'Académie.  M.  d'E'gly  l'obtint: 
on  crut  pouvoir  remplacer  un  lavant  Mythologifte  par  un 
Hiftorien  eflimable;  &  d'ailleurs  fôn  ouvrage  méritoit  cette 
marque  authentique  d'approbation,  de  la  part  d'une  ♦Compa- 
gnie dont  les  travaux  ont  l'hiiloire  jxjur  objet.  Il  avoit  allez 
de  connoilïànces  pour  juflifier  dans  la  fuite  un  choix  déjà 
fondé  fur  de  pareils  titres.  Mais  fa  fituation  ne  lui  permettoit 
pas  de  fê  borner  à  des  études  infruclueufès  ;  &  fôn  temps 
étoit  alors  prefque  rempli  par  un  Journal  périodique,  qu'il 
continuoit  avec  fuccès  depuis  la  mort  de  M.  de  la  Karre. 
De  plus,  fâ  lanté,  naturellement  foible,  s'étoit  beaucoup  altérée 
depuis  plufieurs  années,  &  de  jour  en  jour  elle  devenoit  plus 
mauvaifè.  Ces  deux  raifons  fruftrèrent  l'Académie  de  l'afli- 
duité  qu'elle  avoit  droit  d'attendre  de  lui.  Cependant  malgré 
de  fi  légitimes  excufes,  il  nous  a  donné  plufieurs  ouvrages; 
entre  autres  une  Difièrtation  fur  le  culte  d'Efculape;  un  Mé- 
moire fur  les  adoptions  par  les  armes ,  &  des  Recherches  fur 
les  Scythes,  qui  par  elles-mêmes  afTez  curieufès,  ont  été 
i'occafion  d'un  favant  traité  de  M.  Fréret,  fur  les  nations 
Scythiques  &  Sarmatiques.  En  effet,  les  Sociétés  littéraires 
eut  cet  avantage,  quç  fouvent  un  fimple  elîài  rifqué  par  fôn 

auteur, 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  313- 
auteur,  une  idée  vague  hafârdée  fins  deflèin,  peuvent  engager 
un  homme  plus  inftruit  du  fujet  à  l'approfondir,  &  par- là 
font  écloire  bien  des  connoitfànces  qui  fans  ce  motif,  n'au- 
roient  peut-être  jamais  été  miles  au  jour. 

A  ces  infirmités  dont  M.  d'Egly  étoit  depuis  long- temps 
accablé,  fê  joignit  en  1745  un  nouvel  accident,  qui  mit  fa 
confiance  à  la  plus  forte  épreuve  :  il  perdit  la  vue.  Cet 
aveuglement  ajoûtoit  à  (es  malheurs  celui  d'être  condamné, 
peut-être  (ans  refîburce,  à  l'ennui  d'une  oifiveté  continuelle: 
lituation  terrible  pour  un  homme  de  Lettres  qui  a  des  devoirs 
&  des  talens.  M.  d'Egly  n'y  fuccomba  point.  Sa  fermeté 
naturelle,  fortifiée  par  la  réflexion  &  par  une  longue  habitude 
avec  la  douleur  &  les  chagrins ,  fêmbloit  lutter  fins  effort 
contre  un  état  fi  trille.  Il  oublioit  quelquefois  fês  maux  :  il  en 
parloit  toujours  de  fang  froid  ;  &  fins  recourir  à  des  remèdes 
fou  vent  inutiles,  mais  qui  du  moins  foûtiennent  le  courage 
ai  nourrilîànt  lefpérance,  il  attendit  le  moment  tardif  dune 
opération  qui  feule  pouvoit  diffiper  les  nuages  épaifïis  fur 
fês  yeux.  Ce  moment  n'arriva  pas.  Une  maladie  longue 
&  cruelle  le  prévint.  Elle  termina  le  2  mai  dernier,  dans 
les  douleurs  les  plus  aiguës,  le  cours  infortuné  d'une  vie 
langui  (Tante. 


H$.  Tomé  XXI IL  Rr 


314   Histoire  de  l'Académie  Rotale 


ELOGE 

DE   M.    F  R  E  R  E  T. 

Affcmbiée  "J^Jicoi.as  Fréret,  Penfionnaire  &  Secrétaire  per- 
r^Novcmb!  1^1  pétuel  de  l' Académie  des  Belles- Lettres,  Alïbcié- libre 
•7*9«  de  celle  de  Peinture,  Membre  de  celles  de  Bordeaux  &  de 
Cortone ,  naquit  à  Paris  le  i  5  février  1688,  de  Charles- 
Antoine  Fiéiet,  Procureur  au  Parlement,  &  d'Anne- Antoinette 
Améline.  Des  fi  plus  teudre  enfance  il  montra  pour  la  lecture 
un  goût  prefque  incroyable.  Elle  fut  le  feul  amufêment  de 
fès  premières  années.  Son  caractère  ferieux,  ennemi  du  frivole, 
indifférent  aux  plaifirs,  fê  développoit  de  jour  en  jour;  Se 
l'on  prévit  fans  peine  que  l'étude  ferait  fon  unique  paffion. 
Il  fit  de  rapides  progrès  (bus  les  aufpices  de  M.  Rollin,  qui 
donna  tous  lès  foins  à  cultiver  le  génie  naiflànt  d'un  élève  fi 
digne  de  lui.  Le  profefleur  de  Philolôphie  dont  il  prit  enfûite 
les  leçons,  au  collège  du  Pleflïs,  s'aperçut  bien -tôt  par  fês 
réponfès,  &  plus  encore  par  fes  fréquentes  objections,  qu'il 
avoit  un  difciple  à  qui  Platon,  Defcartes  &  Mallebranche 
n  etoient  pas  inconnus.  Incapable  en  effet  de  fê  contenter 
d'un  examen  fuperficiel ,  il  approfondiffoit  tout ,  il  puifoit 
dans  toutes  les  fources;  &  dès-lors  il  aimoit  les  vérités,  même 
indifférentes,  avec  une  chaleur  qui  ne  lui  permettoit  pas  île 
ménager  des  opinions  qu'il  aurait  cru  faufTes. 

Les  actes  publics  que  M.  Fréret  foûtint ,  eurent  tout 
le  fùccès  que  méritoit  fon  application.  Cependant,  quelque 
charme  que  la  Métaphyfique  &  les  Sciences  exactes  dulîent 
avoir  pour  un  efprit  de  cette  trempe,  elles  ne  l'avoient  pas 
empêché  de  fe  livrer  à  d'autres  objets ,  pendant  les  deux 
années  que  dura  fon  cours.  La  Philofophie  occupoit  toutes 
les  heures  confâcrées  à  l'étude;  mais  les  heures  de  loifir  étoient 
pour  i'Hifloire.  A  l'âge  de  feize  ans  il  avoit  lû  &  même  extrait 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  3 1  5 
les  principaux  ouvrages  de  Scaliger,  de  Dodwel,  d'Uflérius, 
du  lavant  père  Pétau ,  &  des  autres  grands  Chronologifles.  IL 
avoit  commencé,  pour  Ion  ufâge,  un  dictionnaire  mytholo- 
gique qui  le  trouve  encore  parmi  les  papiers. 

Le  goût  des  conférences  Littéraires  étoit  alors  plus  com- 
mun qu'il  ne  l'eft  aujourd'hui.  L'établiiîèment  des  Académies 
avoit  fait  fentir  les  avantages  du  commerce  entre  les  efprits;  Se 
de  toutes  parts  on  voyoit  naître  des  Sociétés  particulières  qui 
les  pienoient  pour  modèles,  il  s'en  forma,  vers  la  fin  de 
l'année  1  707,  une  afîèz  nombreufè,  qui  s'étant  d'abord  pro- 
pofé  pour  objet  l'étude  de  l'Ecriture,  embrafîà  dans  la  fuite 
l'Htltoire  Univerfelle.  M.  Fréiet  y  fut  admis  ;  &  quoiqu'il 
n'eût  encore  que  dix -neuf  ans,  il  y  parut  avec  éclat.  J'ai 
retrouvé,  dans  le  nombre  de  lès  manuferits,  neuf  Mémoires 
lus  dans  les  fèances  de  cette  Société.  Ils  roulent  presque  tous 
fur  la  religion  Grecque:  l'auteur  en  examine  quelques  points; 
entre  autres  les  cultes  de  Bacchus,  de  Cérès,  de  Cybèle  5c 
d'Apollon.  Ces  ouvrages  de  la  jeuneue,  quoique  fort  inférieurs 
à  ceux  qu'il  a  compolès  dans  un  âge  plus  mûr,  portent  vlfî- 
blement  ion  empreinte.  Ce  font  les  eflais  d'un  génie  prêt  à 
prendre  l'elîbr. 

L'état  d'homme  de  Lettres  étoit  le  fêul  pour  lequel  il  fe 
lêntit  des  attraits  ;  mais  h  famille  avoit  fur  lui  des  vûes  diffé- 
rentes. Elle  regardoit  le  Barreau  comme  une  profèffion  aufli 
noble,  plus  utile,  &  dans  laquelle  les  talens  pou  noient  fè 
déployer  avec  un  fuccès  égal.  M.  Fréret  crut  devoir  fàcrifîer 
ion  goût  à  b  volonté  d'un  père  qu'il  aimoit.  Par  obéi  fiance 
il  fît  quelques  pas  dans  cette  carrière  :  il  plaida  deux  cauiês  ; 
&  plein  d  et  lime  pour  la  Jurifprudence ,  il  voulut  1  aimer. 
Des  commentaires  de  la  compolition  fur  la  coutume  de  Paris , 
font  une  preuve  inconteflable  de  la  lincérité  de  fês  efforts. 
Mais  il  luttoit  en  vain  contre  la  Nature.  Laflè*  d'une  confiance 
infruclueufe,  il  fùpplia  là  famille  de  ne  plus  contraindre  fôn 
inclination. 

Cette  démarche  le  rendit  à  lui-même.  Il  profita  de  la 
liberté,  pour  fe  dévoua  (ans  réfèrve  à  des  travaux  dont  il 

Rr  ij 


3  1 6  Histoire  de  l'Académie  Royale 
ne  s'étoit  privé  qu'à  regret.  Des  delâgrémens  continuels  lui 
failôient  acheter  chaque  jour  une  tolérance  qu'il  avoit  pluftût 
arrachée  qu'obtenue.  Mais  la  contrariété  donne  de  nouveaux 
charmes  aux  objets  de  nos  palfions.  Quoique  (enlibie,  il  la 
lùpportoit  avec  une  indifférence  ftoïque.  Bien- tôt  il  n'eut 
d'autre  (bciété  que  fes  livres.  Son  cabinet  devint  une  retraite 
inacceiTible,  dans  laquelle  ii  panoit  délicieulèment  les  jours  à 
lire,  à  méditer,  à  compofer.  On  ne  l'en  voyoit  fortir  que 
pour  converfer  avec  quelques  gens  de  Lettres,  entre  autres 
avec  le  fameux  comte  de  Boulainvilliers,  dont  il  étoit  ami, 
malgré  la  différence  de  lage;  &  qui  dès- lors  étonné  de  fon 
érudition,  pronoltiqua  qu'il  lêroit  un  des  plus  fàvans  hommes 
de  ton  fiècle. 

Un  pareil  horofeope  ne  paroîtra  pas  fins  doute  haiârdé: 
le  préfent  répondoit  de  l'avenir.  On  juge  fans  peine  quels 
dévoient  être  les  progrès  d'un  fôlitaire  avide  de  connoifîànces, 
toujours  maître  de  fon  loifir,  jamais  oiiif,  &  qui  trou  voit  dans 
i'étude  une  lôurce  de  plaifirs  inépuifâble.  En  peu  d'années  H 
acheva  la  lecture  réfléchie  de  prefque  tous  les  écrivains  de 
i antiquité,  de  tous  les  Journaux  littéraires  (ans  exception,  & 
d'un  nombre  prodigieux  d'auteurs  modernes  dans  tous  les 
genres.  Ce  fut  aulTi  dans  le  même  temps  qu'il  jeta  les  fonde- 
mens  de  ton  fyltème  chronologique  ;  &  brique  les  inftances 
de  les  amis  l'a  crachèrent  à  £  (olitude,  ii  étoit  décidé  fur 
prefque  toutes  les  queftions  qu'il  a  difcutées  depuis. 

M.  iabbé  Sevin  le  fit  connoître,  vers  la  lin  de  l'année 
1 7  i  3  ,  à  M.  l'abbé  Bignon ,  qui  charmé  de  l'étendue  de  fes 
connoiilânces  &  de  la  (ôlidité  de  ton  jugement,  le  regarda 
comme  un  fujet  que  l'Académie  ne  pouvoit  trop  le  hâter 
d'acquérir.  M.  Fréret  y  fut  reçu  le  23  mars  17 14.,  en  qualité 
d'Elève;  titre  aflêz  fàit  pour  fon  âge,  mais  peu  convenable  à 
fon  érudition,  6c  moins  encore  à  fon  caractère.  L'ouvrage  par 
lequel  il  débuta,  fut  un  Difcours  fur  Wrigiue  fies  François, 
qu'il  lut  dans  la  féance  publique  du  1  3  novembre  lûivant. 
Depuis  long-temps  il  étudîoit  notre  Hiftoire;  &  fi  dans  la 
Jûite  il  a  paru  facriher  ce  genre  de  recherches  à  d'autres 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  317 
objets,  ce  fut  moins  par  légèreté,  que  par  les  confêils  dune 
prudence  peut-être  exceflive;  mais  dont  l'excès  fèmbloit  auto- 
rifé  par  l'événement  qui  fuivit  la  lecture  de  ce  Difcours.  Je 
n'en  rappellerai  ni  la  caulê,  ni  les  circonfhnces.  Ce  fèroit  un 
détail  inutile  à  la  mémoire  de  M.  Fréret,  qui  fut  aflez  juflifié 
par  la  voix  publique  &  par  un  prompt  élargiffement. 

M.  Fréret,  trop  fur  de  voir  l'orage  le  diffiper  pour  en 
concevoir  de  vives  alarmes,  tira  de  cette  fôlitude  forcée  le 
même  parti  que  fi  elle  eût  été  volontaire.  Il  rit  des  extraits , 
compofa  des  vocabulaires  de  diverfes  langues,  &  relut  la 
plulpart  des  auteurs  Grecs  &  Latins,  pour  fou  mettre  à  fa 
propre  cenfùre  les  premiers  jugemens  qu'il  en  avoit  portés. 
Xénophon  fut  un  de  ceux  auxquels  il  s'attacha  le  plus  ;  & 
nous  devons  à  l'examen  qu'il  en  fit  alors ,  fon  excellent  Mé- 
moire fur  la  Cyropédie. 

Le  règlement  de  1 7  1  6 ,  qui  fupprima  la  claflê  des  Elèves, 
fit  paffer  M.  Fréret  dans  celle  des  Aflbciés.  Cette  même 
année  &  les  trois  fui  vantes  font  les  époques  de  plufieurs  de 
fes  Differtations ,  toutes  également  curieufes  ;  mais  dont  la 
plus  remarquable  ell  celle  qu'il  compolà  fur  l'origine  du 
jeu  des  Echecs.  Elle  l'efl  par  la  fingularité  du  fujet,  &  de  la 
eirconftance  dans  laquelle  l'auteur  en  fit  la  leélure.  Ce  fut 
dans  une  afièmblée  tenue  le  24  juillet  1 7 1 0 ,  en  prélênee  du 
Roi,  qui  voulut,  en  prélidant  cette  fois  à  nos  exercices,  nous 
donner  un  gage  de  la  protection,  au  commencement  d'un 
règne  dont  la  fuite  glorieulê  devoit  offrir  de  fi  nobles  fujets 
aux  travaux  de  l'Académie. 

M.  le  maréchal  de  Noailles ,  dont  l'eftime  eft  un  éloge 
flatteur,  donna  vers  le  même  temps  à  M.  Fréret  une  marque 
éclatante  de  confiance,  en  le  priant  de  prefider  à  l'éducation 
de  les  enfans.  Il  fe  montra  digne  de  ce  choix  par  fon  zèle, 
lans  néanmoins  que  l'Académie  eût  à  réclamer  les  droits  qu'elle 
atoit  acquis  fur  les  talens.  Les  foins  qu'il  devoit  à  des  Elèves 
fi  capables  d'y  répondre ,  ne  mdfircnt  point  à  les  travaux 
littéraires.  Mais  les  efforts  qu'il  fît  pour  concilier  ces  deux 
engageinens  dérangèrent  fa  fânté.  Elle  s'altéra  de  plus  eh 

Rr  iij 


318  Histoire  de  l'Académie  Royale 
plus ,  &  le  repos  dev  int  nécefîaire  pour  la  rétablir.  M.  Fréret 
alia  chercher,  dans  une  maifbn  de  1  Oratoire  voifine  de  Paris, 
cette  tranquillité  dont  il  avoit  befoin.  Après  fix  mois  de 
retraite,  il  revint  dans  ia  maifon  paternelle  au  commencement 
de  l'année  1723. 

Depuis  cette  époque ,  fi  vie  n'ofTie  -aucun  événement 
particulier.  C'eft  celle  d'un  homme  de  Lettres,  qui  partage 
ion  temps  entre  Tes  livres  &  quelques  amis.  Tel  eft  le  fort 
de  la  plufpait  de  ceux  qui  fe  font  diftingués  par  la  beauté  du 
génie,  ou  par  la  profondeur  du  fivoir.  Uniquement  occupés 
de  l'étude,  &  renfermés  dans  la  fphère  étroite  d'une  lôciété 
peu  nombieulê,  ils  ont  à  peinç  été  connus  des  hommes  que 
leurs  ouvrages  éclairent.  Tous  leurs  jours  fè  rellèmblent:  il  en 
réfùlte  un  tout  fimpie,  uniforme,  &  qui  préfente  une  ample 
matière  à  l'éloquence  d'un  panégyrifte,  lins  fournir  le  moindre 
détail  au  récit  d'un  hiftorien.  Cette  uniformité,  foûtenue 
pendant  un  grand  nombre  d'années,  mérite  peut-être  autant 
de  fixer  nos  regards ,  que  cette  fuite  faftueufê  de  faits  éblouif- 
fans ,  qui  jettent  tant  de  variété  dans  la  vie  d'un  politique  ou 
d'un  guerrier.  Le  fpeélacle  eft  moins  brillant  ;  mais  il  îuisfait 
davantage  des  obfèrvateurs  capables  d'apprécier  les  objets. 
Au  refle  l'éloge  d'un  Savant,  d'un  Philofophe,  d'un  grand 
Ecrivain,  n'eft  proprement  que  l'hiftoire  de  fon  efpriL  Des 
problèmes  réfolus,  des  vérités  découvertes,  des  écrits  ingé- 
nieux &  fôlides;  voilà  les  exploits  &  les  mouumens  des  héros 
de  la  Littérature.  C'eft  parler  d'eux  que  de  faire  connoître 
leurs  ouvrages. 

Ceux  de  M.  Fréret  ont  tous  la  forme  de  Diflertations.  Ii 
aimoit  l'Académie  comme  un  Spartiate  aimoit  Lacédémone. 
Toujours  occupé  d'elle,  lors  même  qu'il  a  paru  négliger  (es 
intérêts,  il  n'a  lû,  médité,  travaillé  que  pour  elle.  11  lui  con- 
fiera, dès  qu'il  y  fut  admis,  cette  plume  féconde,  qui  pou  voit 
l'immortalifèr  par  des  écrits  d'un  autre  genre;  8c  renonçant 
dès -lors  à  totit  efprit  de  propriété,  il  a  toujours  voulu  que 
l'honneur  de  Ces  productions  péjaillît  fur  le  corps  auquel 
àppartenoit:  efpèce  de  défintéreflêinent  qui  feul  autoriferoit 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  319 
fétendue  que  nous  donnons  à  fon  Eloge.  Mais  ces  morceaux 
divers ,  dont  la  piufpart  font  encore  manuforits  * ,  quoique 
détachés  en  apparence,  ont  enlêmble  une  véritable  liaifon. 
Ceft  un  corps  dont  toutes  les  parties  le  tiennent,  par  un 
enchaînement  qui  iè  découvre  aux  yeux  d'un  lecleur  attentif. 
Par-tout  on  voit  le  même  efprit  :  ce  font  par-tout  les  mômes 
principes ,  les  mêmes  (îippofitions ,  les  mêmes  calculs ,  & 
lanalyle  formerait  de  leurs  rélultats  un  ouvrage  fytlémalique, 
&.  peut-être  complet,  fur  I  Hilloiie  ancienne. 

Elle  fut  le  principal  objet  des  recherches  de  M.  Fréret. 
Mais  la  Chronologie  &  la  Géographie  font  les  yeux  de 
l'Hilbire:  /ans  elles  on  s'égare  bien -tôt  dans  les  ténèbres  de 
l'antiquité.  La  connoiflànce  générale  des  Langues  n  eft  pas 
moins  néceflâire.  Elle  offre  un  moyen  de  débrouiller  l'origine 
des  Nations,  &  d'autres  points  également  obfcurs.  Enfin 
l'Hiftoire  n'eft  pas  un  funple  amas  de  faits  rangés  par  ordre. 
Outre  les  révolutions,  qui  tant  de  fois  ont  changé  la  foène  du 
monde,  elle  offre  à  nos  yeux  le  fpectade  intérelïàm  &  varié 
des  mœurs,  des  Religions,  des  fyftèmes  philofophiques  de 
tous  les  peuples  de  l'Univers;  celui  de  la  naillànce  des  arts  & 
des  progrès  de  l'efprit  humain.  Ce  font  donc  autant  de  bran- 
ches de  cette  étude;  branches  dont  chacune  en  porte  d'autres  à 
l'infini.  M.  Fréret  les  embrailâ  toutes;  &  s'attachant  à  chacune 
d'elles  comme  fi  elle  eût  été  feule,  il  fut  à  la  fois  Chrono- 
logie, Géographe,  Philofophe,  Mythologifte  &  Grammai- 
rien. Nous  allons  lenvifâger  fous  ces  différens  regards. 

La  Chronologie  ne  plaît  pas  au  premier  coup  do.il.  Son 
abord  rebute  les  efprits  fuperficiels ,  qui  ne  jugent  les  objets 
que  fur  l'apparence.  Elle  a  pour  eux  la  féchereflè  de  l'algèbre; 
&  parce  que  la  certitude  n'en  eft  pas  la  même,  ils  la  regar- 
dent comme  une  fcience  frivole  (âns  agrément,  &  difficile  fans 
utilité.  Les  détails  dans  lefquels  l'entraîne  fouvent  la  difcuffion 
d'un  point  particulier,  paroiffent  autoriler  cette  cenlûre.  Us 

*  lis  ont  prefque  tous  paru  fneceflivement  depuis  la  leclure  de  cet  Eloge, 
dans  les  Mémoires  de  l'Académie,  où  nous  les  avons  publiés  lesunsentios,  les 
autres  par  extrait.  Voy.  la  vol.  xvi,xvii,  xvm  &fub.  jujqu'au  X xiv.< 


320    Histoire  de  l'Académie  Rotale 

ai  reconnoîtroient  l'injuftice,  s'ils  daignoient  obfêrver  que  ces 
détails,  peu  curieux  en  eux-mêmes,  font  quelquefois  partie 
d'un  tout  intéreflant;  que  tous  les  corps  font  des  compofcs 
de  corpufcuies,  &  que  dans  ia  combinailon  de  ces  atomes 
brille  un  efprit  philofophique  d'autant  plus  jurte,  qu'elle 
fèmble  plus  arbitraire.  Quel  tableau  que  celui  des  faites  de 
l'Univers  !  une  fuccelîîon  rapide  y  prélênte  à  nos  regards  les 
principaux  événemens  dont  i'Hiftoire  ait  confèrvé  le  louvenir. 
L'œil  qui  parcourt  à  la  fois  ces  nombreulês  fuites  de  faits 
contemporains,  en  aperçoit  mieux  la  liailbn  &  la  correfpon- 
dance.  Mais  fi  ce  tableau  nous  inftruit  &  nous  plaît,  les 
travaux  dont  il  eft  le  fruit  ne  font  pas  méprilables.  Ces 
dilcuffions  pénibles,  ces  immenfês  calculs,  dont  s'effraient 
ceux  qui  n'aiment  qu'à  cueillir  les  fleurs  de  ia  Littérature, 
peuvent  donc  avoir  des  charmes  pur  certains  efprits  fblides, 
patiens,  capables  d'efforts,  &  dont  la  vigueur  redouble  à  la 
vûe  des  difficultés.  Tel  étoit  le  génie  de  M.  Fréret.  Les 
épines  dont  la  Chronologie  eft  hérifîée ,  n  en  dérobèrent 
point  les  avantages  réels  aux  yeux  de  (a  raifon.  Il  perça  cette 
écorce;  &  frappé  de  l'utilité  d'une  fetence  eflëntielle  à  la 
perfection  de  l'Hiftoire,  il  la  crut  digne  d'occuper  une  partie 
de  fôn  loifir. 

Les  écrits  des  plus  célèbres  Chronologifles  du  fiècle  dernier 
avoient  déjà  répandu  tant  de  lumière  fur  les  temps  poftérieurs 
à  Cyrus,  qu'il  éloit  difficile  de  rien  ajouter  à  leurs  décou- 
vertes. Mais  le  jour  ne  s'étendoit  point  au  de -là  de  cette 
époque.  Une  nuit  obfcure  couvroit  encore  les  temps  plus 
anciens.  La  haute  antiquité  parut  à  M.  Fréret  un  vafte  champ 
prefque  inculte. 

Ce  n'efl  pas  que  ces  Savans  n  eufîênt  entrepris  de  ïe  dé- 
fricher. Mais  le  défaut  de  leur  méthode  avoit  rendu  leurs 
efforts  infructueux.  La  plufpart  décidés  d'avance  pour  une 
hypothèlê  particulière ,  fèmblent  n'avoir  fôngé  qu'à  l'établir  ; 
ck  leurs  yeux  prévenus  ne  voyoient  dans  les  anciens  que 
ce  qu'ils  avoient  intérêt  d'y  voir.  De- là  tant  de  iyftèmes 
élevés  avec  art  fur  des  fondemens  peu  folides  :  monumens 

curieux, 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  321 
eu  1  îeux  ,  mais  prefque  inutiles  de  i  érudition  &  du  génie  de 
leurs  auteurs. 

Il  étoit  néanmoins  eflêntiel  de  fixer  nos  idées  fur  cette 
matière.  Quoique  Jes  premiers  âges  du  monde  paroiflènt 
intérefièr  moins  la  curiohté  que  les  fiècles  modernes ,  ce  font, 
à  certains  égards,  des  objets  d'étude  très  -  importans.  La 
connoiflànce  de  l'origine  des  nations  influe  beaucoup  far 
celle  du  refte  de  leur  hiftoire.  On  ne  peut  s'en  former  une 
idée  jufte ,  fi  les  ténèbres  en  dérobent  une  partie  ;  fi  la  chaîne 
des  faits,  au  lieu  d'être  attachée  fermement  à  quelque  point 
fixe ,  flotte  par  lôn  extrémité  dans  un  efpace  obfcur  &  vague» 
De  plus ,  quelques  Nations  célèbres  dans  l'Orient  s  attribuoient 
une  antiquité  qu'on  ne  peut  accorder  avec  le  récit  de  l'Ecri- 
ture  ;  &  de  nos  jours  le  Pyrrhonifine  hiftorique  d'une  part , 
l'irréligion  de  l'autre ,  abulènt  également  de  ces  chimériques 
prétentions.  Ainfi ,  débrouiller  l'origine  des  Peuples ,  en  dé- 
gageant leur  hiftoire  d'avec,  leurs  fables ,  c'eft  à  la  fois  jeter 
un  nouveau  jour  fur  les  temps  poftérieurs,  arrachera  l'incré- 
dulité des  armes  foibles,  mais  /pecieufes,  que  lui  prêtent  ces 
fiétions ,  &  diffiper  les  nuages  qu'elles  répandent  iûr  la  cer- 
titude hiftorique. 

Lentreprife  étoit  grande ,  &  digne  d'un  lavant  Philofophe. 
M.  Fréret  s'y  dévoua.  Né  dans  un  tiédie  où  i  eftime  due  aux 
grands  hommes  ne  le  confond  pas  avec  un  lêrvile  refpeél  pour 
leurs  lêntimens  ,  &  de  lui-même  capable  de  cette  diftinétion , 
quand  fon  liècle  ne  l'eût  pas  faite ,  il  ofa  parcourir  de  nouveau 
des  routes,  où  les  pas  des  Scaligers,  des  Marshams  &  de  tant 
d'autres  étoient  encore  imprimés.  Plein  de  leur  génie ,  en  Ce 
propofant  le  même  but ,  il  fuivit  une  méthode  toute  diffé- 
rente. Sans  préjugé ,  fans  projet  formé  d'avance  ,  il  recueillit 
avec  foin  les  citations ,  les  paflàges ,  les  veftiges  de  traditions, 
en  un  mot ,  tous  les  fragmens  des  annales  du  monde ,  épars 
dans  les  auteurs  anciens.  Il  les  fêpara  des  glolès  ajoutées  depuis, 
pela  ces  difTérens  témoignages ,  &  les  rapprochant  enfuite  les 
uns  des  autres ,  il  eut  le  plaifir  d'y  remarquer  un  accord  dont 
il  fut  étonné  lui-même. 

Htfl.  Tome  XXI  IL  SC 


322    Histoire  de  l'Académie  Rotale 

Ce  premier  examen  iui  fit  entrevoir  que  les  traditions  de 
tous  les  peuples  étoient  compfees  de  deux  parties ,  qu'on  ne 
pouvoit  trop  diftinguer.  En  remontant,  on  trouve  toujours 
une  époque  au-delà  de  laquelle  ces  traditions  ne  renferment 
rien  d'hiltorique.  Les  Iiabitans  de  la  terre  ne  font  plus  des 
hommes:  ce  font  des  génies,  des  monflres,  des  géans.  La 
Nature  fuit  des  loix  d'un  ordre  différent  ;  tous  les  événemens 
font  des  prodiges.  Dans  l'hiftoire<le  certains  peuples,  en  par- 
ticulier «tins  celle  des  Grecs ,  ces  fictions  ne  font  liées  entre 
elles  par  aucune  chronologie.  Elles  ont  au  contraire  cette 
efpèce  de  liai  ion  chez  les  Chaldéens,  chez  les  Egyptiens, 
chez  les  peuples  de  l'Inde  Orientale;  &  de  plus  elles  forment 
une  forte  de  fyftème.  C'eft  l'expofttion  allégorique  des  idées 
de  leurs  PhilofopheS  for  la  nailîànce  de  l'Univers  ,  &  fur 
les  révolutions  d'un  monde  qu'ils  foppofoient  avoir  précédé 
celui-ci.  L'énorme  durée  qu'ils  donnoient  à  ces  temps  fabuleux 
femble  prefque  toujours  avoir  été  réglée  fur  quelque  période 
agronomique  multipliée  par  elle-même.  En  descendant  de 
cette  époque  les  traditions  deviennent  hiftoriques.  Ce  font  les 
feules  qui  méritent  d'être  dilcutées  par  un  Chronologifie,  & 
comparées  avec  ce  que  Moyfè  nous  apprend. 

M.  Fréret ,  dont  j  expote  ici  les  idées ,  s'attacha  donc  à 
féparer  dans  l'hKtoire  de  chaque  peuple  les  traditions  hiftoriques 
d'avec  celles  du  genre  oppofé.  Cette  diftinéHon  fut  fuivie  d'un 
examen  attentif  de  tous  les  palfages  qui  renfermoient  les 
premières.  11  en  conclut  que  ces  paffages  di^pofes  dans  leur 
ordre  naturel  ,  mettoient  entre  les  événemens  des  fiècles 
reculés  la  fuite  &  fa  iiaifon  qui  caraclérifent  iliiftoire  véri- 
table; mais  qu'aucun  d'eux  ne  remontoit  jufqu  au  temps  vers 
lequel  la  chronologie  du  manuforit  Samaritain  &  celle  des 
Septante  placent  le  repeuplement  de  la  terre  par  la  famille 
deNoé.  . 

Perfonne  n'a  mis  ces  vérités  dans  un  fi  grand  jour  que  M. 
Fréret.  Ce  font  deux  confequences  néceuaires  des  DHÎèrtations 
<pnl  a  composes  for  l'hiftoire  des  Affyriens  de  N'tmve ,  fur  la 
chronologie  des  Chaldéens ,  des  Egyptiens ,  des  peuples  de 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres,  jaj 
l'Iode,  &  fur  longue  des  premiers  habitons  de  la  Grèce: 
morceaux  ûnportans  ,  dont  k  premier  eft  le  feut  qui  jufqu'à 
prêtent  ait  vu  le  jour.  Il  en  réfùite  que  ihiftoire d'Egypte, 
b  plus  ancienue  de  toutes,  ne  commence  qu'à  l'an  2^00 
avant  Jéfus-  ChrilL  Elle  eft  donc  poftérieure  de  plui leurs 
fièdes  à  la  di (perfion  des  hommes ,  marquée  dans  les  livres 
iacrés  comme  l'époque  &  la  caufè  de  la  formation  des  diveiles 
(ôciétes. 

Si  l'objet  8c  le  réluhat  des  recherches  chronologiques  de 
M.  F  met  en  font  (eu  tir  l'importance;  la  méthode  &  les  prin- 
cipes qu'il  a  cou  Ha  m  ment  lui  vis  dans  (es  di  lénifions,  donnent 
l'idée  la  plus  avantageulê  de  Ion  fyueme.  Pour  coimoître  à 
fond  cette  méthode,  il  (îiffit  de  lire  [es  réflexions  fur  l'étude 
des  anciennes  hijhires,  &  fur  le  degré  de  certitude  de  leurs  preuves. 
Ce  dilcours,  imprimé  dans  le  vi.e  volume  de  nos  Mémoires, 
eft  comme  la  préface  de  tout  ce  qu'il  a  tait  fur  la  haute  an- 
tiquité. La  leclure  de  cet  ouvrage  vraiment  philosophique, 
&  que  Defcartcs  eût  cortipofé,  û  Defcartes  avok  réfléchi  fur 
ces  fortes  d'objets ,  doit  inlpirer  une  grande  confiance  pour 
les  opinions  d'un  homme  capable  d'avoir  des  vûes  fi  juftes.  La 
chronologie  ancienne  eft  un  labyrinthe;  mais  on  le  parcourt 
avec  fùccès,  lorlque  l'Erudition  a  ieçû  des  mains  de  la  Cri- 
tique le  fil  qui  doit  y  conduire  les  pas. 

Cependant  malgré  tant  de  travaux  entrepris  pour  la  con- 
ciliation de  i'hiftoire  profane  8c  du  texte  (acre  ,  ce  grand 
ouvrage  n'étoit  pas  encore  terminé.  11  rettoit  un  obflacle 
plus  difficile  à  lever  que  tous  ceux  dont  avoient  triomphé 
les  efforts  de  M.  Fréret.  Un  Empire  contemporain  des  plus 
anciennes  Monarchies ,  8c  tel  aujourd'hui  qu'il  étoit  du  vivant 
de  Sélôftris ,  l'Empire  Chinois  oppolôit  au  témoignage  de 
l'Ecriture  des  annales  qui  placent  ù  fondation  au-delà  du 
déluge  univericl.  L'examen  de  ces  annales  étoit  d'autant  plus 
néceiiàire,  que  les  Chinois  (ont  un  peuple  lettré,  curieux 
de  là  propre  hiftoire,  8c  qui  paroiflbit  plus  en  état  qu  aucun 
autre  de  la  prélêrver  de  toute  altération. 

L'importance  &  la  grandeur  de  la  difficulté  frappèrent 

Sf  ij 


324  Histoire  de  l'Académie  Royale 
M.  Fréret  :  mais  il  comprit  en  même  temps  que  la  folution 
de  ce  problème  dépcndoit  d'une  étude  approfondie  de  i'hiftoire 
Chinoife.  Et  comme  à  (es  yeux  tout  devoit  céder  au  plaifir 
d'augmenter  le  nombre  &  la  certitude  de  (es  connoiflânces , 
il  avoit  prefque  réfolu  de  faire  en  1714k  voyage  de  la 
Chine ,  uniquement  pour  étudier  cette  hiftoire  dans  les  fources 
mêmes.  Les  liens  qui  lattachoient  à  fà  famille  empêchèrent 
l'exécution  de  ce  projet ,  dont  H  m'a  plufieurs  fois  entretenu. 
Il  y  fuppléa ,  du  moins  autant  qu'il  le  pou  voit ,  par  les  iiaifons 
avec  Arcadio  Hoangh ,  Chinois  lettré ,  que  M.  de  Lionne, 
évcque  de  Rolulie  avoit  amené  ici  en  1712,  &  par  les 
correfpondances  avec  les  plus  habiles  de  nos  Millionnaires. 
Aux  éclaircifîèmens  qu'il  tira  de  leurs  réponlês,  for-tout  de 
celles  du  lavant  PereGaubil ,  il  joignit  les  propres  recherches, 
avec  une  ardeur  digne  de  l'objet.  Le  foccès  pafTa  Jes  elpérances. 
A  force  de  calculs  &  de  combinaifons ,  il  parvint  à  découvrir 
le  véritable  lyflème  de  la  chronologie  Chinoife  ;  lyflème  fort 
différent  de  celui  qu'on  adopte  à  la  Chine.  Le  rékiltat  de  les 
études  fut  un  Traité  curieux ,  dans  lequel  il  démontre  que 
l'Hiltoire  Chinoife  ne  remonte  point  au-delà  de  l'an  2575 
avant  Jéfus-Chrift,  &  que  dès-lors  die  quadre  parfaitement 
avec  le  récit  de  Moyfè.  Les  quatre  premiers  articles  de  ce 
traité,  font  inférés  dans  le  xv.e  volume  de  nos  Mémoires:  it 
en  refte  fix  autres  encore  manufcrits*. 

En  s'occupant  à  détruire  la  chimérique  antiquité  de  certains 
peuples  ,  quelques  Chronologies  fêmblent  être  tombés  dans 
l'excès  oppofc,  par  la  réduction  trop  forte  qu'ib  prétendent 
faire  à  la  durée  de  ces  Monarchies.  M.  Fréret,  dans  la  fixation 
des  premières  époques,  s'éloignoit  également  de  ces  deux 
extrémités;  &  le  jufle  milieu  fur  ce  point  comme  for  tout 
autre,  lui  paroitlbit  le  foui  parti  raifonnable,  lorlqu'il  vit  avec 
forprifè  M.  Newton  fo  déclarer  hautement  pour  fe  calcul 
abrégé.  Ce  grand  homme  eft  auteur  d'un  nouveau  fyftème, 
qui  diminue  d'environ  cinq  cens  ans  la  durée  des  temps 

*  Ils  ne  fc  font  plus  maintenant.  Nous  I«  avons  publîés  depuis,  dam 
Je  volume  xyin  de  nos  Mémoires. 


« 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  325 
hiftoriques.Son  hypothèfê  roule  fur  deux  points  fondamentaux; 
for  une  évaluation  nouvelle  des  générations,  &  fur  l'époque  de 
Chiron,  rapprochée  par  une  méthode  agronomique  du  ficelé 
des  Ptolémées.  On  fait  qu'après  avoir  expofê,  dans  un  ouvrage 
fort  étendu,  les  preuves  de  ce  iyftème  fingulier,  M.  Newton 
en  fit  lui-même  un  abrégé  pour  la  princefîè  de  Galles;  qu'une 
copie  de  cet  abrégé  tomba  quelque  temps  après  entre  les 
mains  de  M.  Fréret ,  qui  le  traduifit  &  le  fit  imprimer  avec 
des  oblérvations  générales  contre  la  Chronologie  qu'il  ren- 
fermoit;  que  M.  Newton  répliqua  par  une  lettre  fort  vive; 
qu'après  fâ  mort  M.  Halley  (e  déclara  /on  part  i km  ;  enfin  que 
te  célèbre  Whifton ,  aftronome  Anglois ,  &  le  P.  Souciet 
l'attaquèrent,  le  premier  par  un  traité  fous  le  titre  de  réfu- 
tation; le  fécond  par  cinq  lettres,  auxquelles  a  répondu  M.  de 
la  Nauze.  Tous  ces  faits  font  connus  ;  mais  le  véritable  détail 
des  principaux  eft  encore  ignoré.  Je  le  fupprime  ici,  parce 
qu'il  faut  abréger;  &  je  mécontente  d'ajoûter  que  M.  Fréret 
a  compofé,  pour  défendre  fès  premières  obfervations ,  un 
grand  ouvrage  dont  les  trois  parties  forment  un  traité  complet 
fur  la  Chronologie  ancienne  ;  que  ce  morceau ,  fini  dès  l'an 
1 72  8 ,  &  deftiné  dès-lors  à  l'impreffion  par  l'auteur,  n'a  point 
encore  vû  le  jour;  &  qu'il  eft  d'une  étendue  auez  confidérable 
pour  former  un  volume  féparé,  que  j'efpère  être  bien-tôt  en 
état  de  publier,  comme  une  fuite  de  nos  Mémoires. 

Cet  ouvrage  &  le  traité  fur  la  chronologie  Chinoife, 
Templis  l'un  &  l'autre  de  calculs  efTrayans ,  mais  néceffaires , 
fûppofênt  dans  M.  Fréret  une  connoiuanee  peu  commune 
de  l'Aftronomie  ancienne  &  moderne.  Elle  ne  brille  pas 
moins  dans  la  plufpart  de  fes  difîèrtations  Chronologiques, 
que  je  ne  puis  même  indiquer  ici,  fur- tout  dans  celles  qu'il 
a  coinpofêes  fur  les  Calendriers  des  Cna/deens,  des  Perfes,  des 
Romains  &  de  quelques  autres  Nations.  Les  différentes  efpèces 
d'années  parviennent  toutes,  par  difîèrens  moyens,  au  même 
but;  à  celui  de  mefurer  la  durée  du  temps  par  les  révolutions 
de  la  Lune  ou  du  Soleil,  ou  par  la  réunion  de  ces  aftres 
avec  certaines  étoiles  fixes,  dans  des  points  déterminés  de  leur 


326*   Histoire  de  l'Académie  Rotale 
ccliptiqufc  Pour  avoir  une  juûe  idée  de  ces  di  vertes  périodes, 
il  faut  être  profondément  verfé  dans  cette  aftronotnie  ufuelle, 
qui  iêrvoit  à  leur  donner  une  forme  fiable  &  régulière. 

Les  connoiflânces  agronomiques  influent  beaucoup  aufli 
(ùr  une  autre  fcience,  que  M.  Fréret  n'a  pas  moins  cultivée 
que  la  fcience  des  temps,  fur  la  Géographie*  Il  s'y  livrait 
avec  une  ardeur  inexprimable;  &.  fi  nous  n'avions  des  mo-> 
nu  mens  nombreux  de  /es  autres  études»  ce  qui  nous  refle 
de  les  travaux  géographiques,  fêroit  croire  que  ce  genre 
de  recherches  a  rempli  tous  les  infhns  d  uuc  vie  longue  & 
laborieufê. 

Le  détail  en  fêroit  infini.  C'eft  en  donner  une  idée  fûper- 
ficielle,  que  de  dire  qu'il  a  tiré  d'une  multitude  d'auteurs, 
fbit  anciens,  fôit  du  moyen  âge,  tout  ce  qu'ils  contenoient 
de  relatif  à  la  Géographie;  qu'aux  extraits  de  la  plufpart  des 
voyageurs,  des  journaux  d'un  grand  nombre  de  Pilotes,  de 
plufieurs  Portulans,  de  tous  les  itinéraires  connus,  il  a  joint 
des  recueils  d'obfervations  aftronomiques ,  &  des  tables  de 
prefque  toutes  les  longitudes  &  latitudes  fixées  avec  précifion. 
Tout  ce  que  M.  de  Fontenclle  obferve,  dans  l'Eloge  de 
M.  Delille,  fur  les  difficultés  de  la  Géographie,  fiir  la  quan- 
tité, le  choix  &  la  combinaifon  des  matériaux  néceflàires  pour 
la  conflruétion  d'une  carte,  peut  s'appliquer  à  M.  Fréret.  Le 
nombre  prodigieux  de  cartes  qu'il  a  compote  juftifiera  cette 
application:  il  s'en  eft  trouvé  parmi  les  papiers  treize  cens 
cinquante-fêpt,  toutes  de  là  main,  dont  une  partie  confidérable 
m'a  été  remifê.  Ce  font  les  fuites  de  morceaux  concernant 
la  Gaule,  l'Italie,  la  Grèce  &  les  îles  de  l'Archipel,  i'Afie 
mineure,  l'Arménie,  la  Perle  &  l'Afrique.  M.  Buache,  gendre 
de  M.  Delifle  &  premier  Géographe  du  Roi,  les  a  mis  en 
ordre  pour  m'en  faciliter  l'examen  ;  &  la  notice  qu'il  en  a 
dreflèe  donne  une  grande  idée  du  mérite  de  la  plufpart.  Tous> 
ces  morceaux  peuvent  Ce  ranger  fous  trois  dafles. 

On  en  trouve  plufieurs  qui  paroiflcnt  au  premier  coup 
d'oeil  fê  répéter.  Ce  font  des  Cartes  différentes  des  mêmes 
pays ,  dreflees  fur  les  relations  des  diffërens  auteurs.  Elles 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  327 
peinent  fêrvir  à  les  entendre;  mais  H  ne  faut  pas  y  chercher 
te  fyftème  de  M.  Fréret. 

D'autres  renferment  Je  détail  &  la  difouffion  des  points 
particuliers  qui  dévoient,  en  fê  réunifiant,  former  des  Cartes 
plus  générales ,  dont  la  plufpart  ne  font  pas  encore  exécutées. 

Enfin  la  troifiéme  claflè ,  beaucoup  moins  nombrculê  que 
les  deux  autres ,  offre  quelques-unes  de  ces  Cartes  générales , 
qu'on  doit  confidérer  comme  le  réfultat  d  un  nombre  infini  de 
recherches  &  de  combinai  fons. 

M.  Buache  ne  doute  pas  que  ce  recueil  ne  puiflê  être  d'une 
grande  utilité  pour  la  Géographie.  En  l'exaruinant  avec  foin , 
  a  remarqué  des  vues  nouvelles  en  très  grand  nombre,  des 
détails  inconnus  &  curieux ,  plufieurs  découvertes  intérefïàntes. 
Dans  les  Cartes  du  détroit  des  Dardanelles  ,  on  voit  toutes 
les  mefures  anciennes  afîùjéties  aux  observations  des  Agro- 
nomes ,  &  au  pian  géométrique  de  M.  le  Chevalier  de  Clérac. 
L'Afie  mineure  n'avoit  pas  encore  été  décrite  exactement. 
Toutes  les  Cartes  *  défigurent  cette  contrée ,  dont  la  con- 
noiflànce  eft  importante  pour  l'hiftoire  ancienne,  &  pour  celle 
du  moyen  âge.  M.  Fréret  a  donné  tous  les  foins  â  réformer 
cette  partie;  6c  lès  Cartes,  au  nombre  de  cent  cinquante, 
donnent  Un  détail  abfolument  neuf.  Elles  fuivent  toutes  les 
côtes  de  l'Ane  mineure,  depuis  Trébifonde  fur  la  mer  noire, 
jufquà  Seyde  &  Tripoli  fur  la  Méditerranée.  On  pourrait 
en  former  une  Carte  générale,  où  la  configuration  extérieure 
de  cette  varie  étendue  s'offrirait  avec  des  changemens  allez 
confidérables  pour  influer  for  l'intérieur  du  pays. 

Une  autre  remarque  à  faire  for  les  Cartes  de  M.  Fréret , 
cVft  qu'on  y  trouve  un  nombre  infini  de  routes  tracées ,  avec 
la  représentation  fenfible  des  montagnes ,  des  défilés,  des 
paflages  qui  s'y  rencontrem.  Il  s'étoit  appliqué  for  -  tout  à 
comioîtne  h  ftruéture,  &,  pour  ainfi  dire,  l'organifâtion  du 
globe  terreftre.  La  Géographie ,  tette  <ju'il  l'a  toujours  étudiée , 
ne  tenoit  pas  moins  k  la  Phyfique  qu'à  l'Aftronomie.  On 

*  La  carre  de  l'A  fie,  par  M.  Danvfllc,  n  avoit  point  encore  paru  quand 
fai  compoft  en  Eloge. 


328    Histoire  de  l'Académie  Royale 
pourra  s'en  convaincre  en  lifânt  fâ  defeription  de  la  Grèce 
qui  fait  un  des  articles  du  Traité  fur  l'origine  des  Grecs ,  & 
Ion  Mémoire  fur  la  prétendue  élévation  du  fol  de  l'Egypte  par 
les  débordemens  du  Nil. 

Les  Cartes  que  je  viens  d'annoncer  ne  /ont  pas  les  fêuls 
ouvrages  Géographiques  de  M.  Fréret.  II  a  compotè  plufieurs 
écrits  en  ce  genre  ;  niais  le  plus  curieux  eft  encore  manuferit. 
Il  a  pour  titre  :  Obfenations  générales  fur  la  Géographie 
ancienne.  C  eft  un  traité  qui  renferme  en  trois  articles  tout 
ce  qu'on  peut  dire  defiêntiel  fur  cette  matière  importante. 
Dans  le  premier ,  l'auteur  examine  la  forme  des  Cartes  conP 
truites  par  les  anciens,  &  fixe  l'époque  des  premières.  Dans 
le  fécond,  il  fait  l'hifloire  de  leurs  connoifîànces  géogra- 
phiques, depuis  Homère  jufqu'au  temps  de  Plutarque  &  de 
Ptolémée.  Le  troifième  eft  une  comparaifbn  de  leur  Géo- 
graphie agronomique  avec  la  nôtre.  Ce  parallèle  fait  voir  que 
les  Anciens  fâvoient  déterminer  les  longitudes  &  les  latitudes 
avec  plus  de  précifion  qu'on  ne  le  croit  communément. 

Cette  jufteflè  des  Anciens  dans  leurs  calculs  avoit  fâit 
concevoir  à  M.  Fréret  une  haute  idée  de  leur  mérite  Philo - 
fophique;  &  c'efl  principalement  fous  ce  point  de  vue  qu'il 
les  eflimoit.  Convaincu  que  cette  différence  qu'on  a  prétendu 
mettre  entre  les  hommes,  tombe  pluftôt  fur  les  fiècles  que 
fur  les  efprits;  que  les. anciens  &  les  modernes  font  égaux; 
que  pour  apprécier  leurs  talens  on  doit  moins  confidérer  le 
progrès  qu'ils  ont  fait,  que  le  point  d'où  ils  font  partis,  il 
avoit  pour  principe  que  le  nombre  de  nos  idées  eft  trop 
borné,  pour  ne  pas  s'être  épuifé  de  bonne  heure;  &  qu« 
par  conféquent  il  eft  aujourd'hui  peu  d'opinions  nouvelles, 
peu  de  découvertes  qui  méritent  ce  nom  pris  à  la  rigueur. 
La  rérlexion  feule  l'avoit  conduit  à  ce  raifônnement;  &  fi  ce 
fut  d'abord  un  préjugé  de  fâ  part,  ce  préjugé  ne  peut  être 
que  celui  d'un  Phiiofbphe.  Mais  fès  études  l'y  confirmèrent 
bien-tôt.  La  preuve  de  ce  fèmiment  fi  raifbnnable  fê  trouvoit 
dans  tous  les  ouvrages  des  Anciens.  Il  s'étoit  attaché  dans 
fes  lectures  à  recueillir  tout  ce  qui  nous  refte  de  leurs  opinions 

philofophiques, 


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&ES  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  329 
philolôphiques ,  à  rapprocher  les  débris  de  leurs  hypothèfes, 
à  les  examiner  avec  attention.  Aufli  perfonne  n'a- 1- il  mieux 
connu  la  Philolophie  ancienne  :  elle  avoit  peu  de  myftcres 
dont  les  yeux  n'eullênt  percé  la  profondeur.  Prelque  tous  les 
fyitèmes  de  Métaphyfique  ou  de  Phyfique,  imagines  par 
les  différentes  lêcles,  étoient  nettement  arrangés  dans  fbn 
dprit;  &  la  facilité,  la  préciùon,  la  méthode  avec  laquelle 
il  les  dcveloppoit ,  annonçoient  un  homme  fupérieur  à  là 
matière,  &  qui  la  lôuvent  envifigee  fous  toutes  lès  faces. 
Les  vues  neuves  &  lumineufës  qu'il  laifîbit  échapper  dans 
fes  entretiens,  firent  délirer  plus  d'une  fois  qu'il  voulût  tra- 
vailler à  l'hirtoire  de  la  Philolophie.  Ses  amis  lexhortoient 
à  l'entreprendre  ;  mais  d'autres  travaux  l'en  empêchèrent,  Se 
nous  avons  de  lui  peu  de  morceaux  philolophiques.  Cepen- 
dant le  Mémoire  qu'il  a  compofe  fur  la  Philolophie  ancienne, 
fous  le  titre  d'Obfervatiuns  générales,  efl  un  monument  de  les 
connoilîànces  en  ce  genre.  D'ailleurs  elles  font  éparfes  dans 
la  plufpart  de  fes  Diirertations.  Il  avoit  fur -tout  étudié  les 
hypothèfês  des  Anciens,  fur  la  formation  de  l'Univers,  parce 
qu'il  les  regardoit  comme  la  fôurce  de  tous  les  fyitèmes 
philofophiques  adoptés  dans  les  temps  poftérieurs.  Nous  trou- 
vons dans  fes  ouvrages  l'expofition  des  principales  de  ces 
cofmogonies,  de  celles  des  Phéniciens,  dés  Chaldéens,  des 
Egyptiens  &  des  peuples  de  l'Inde. 

Si  les  fyftèmes  philolôphiques  des  hommes  offrent  à  la 
Railbn  un  (peclacle  utile  &  curieux ,  celui  que  préfentent  les 
diverfes  religions  ne  l'eft  pas  moins.  Quelque  humiliante  que 
foit  pour  l'amour  propre  la  vue  des  cgaiemens  de  nos  fêm- 
blables,  ceft  peut-être  la  plus  inftruclive  portion  de  i'hiftoire 
de  l'efprit  humain.  Plus  le  Paganifine  paroît  abfurde,  plus  on 
doit  examiner  avec  foin  comment  des  idées  fi  groffières  le 
font  accréditées  parmi  des  êtres  raifônnables.  Remonter  à  la 
fource  de  l'Idolâtrie,  en  confidérer  les  progrès,  en  parcourir 
toutes  les  branches  chez  les  différens  peuples ,  découvrir  la 
naiûance  de  tant  de  cultes  divers,  &,  fi  je  l'oie  dire,  le  ber- 
ceau des  Dieux,  fuivre  leurs  établiflèmens  chez  des  Nation* 
Bjn  orne  XXI U.  Tt 


330  Histoire  de  l'Académie  Rotale  , 
étrangères,  leurs  conquêtes,  leurs  ufurpations  réciproques; 
diltinguer  ce  qui  fit  d'abord  l efîènce  de  leur  culte ,  &  ce  qui 
dans  la  fuite  y  fut  ajouté  par  une  multitude  fùperftitieulê; 
reconnoître  une  même  Divinité  fous  les  difTérens  noms  qu'elle 
portoit  en  Egypte,  en  Phénicie,  dans  la  Grèce;  percer  le 
voile  des  myllcres,  expliquer  les  fables,  &  ne  pas  confondre 
celles  qui  renfermoient  ou  des  idées  phyfiques,  ou  de  fimples 
allégories,  avec  celles  dont  le  fond  efl  hiftorique;  en  un  mot 
porter  le  jour  dans  cet  amas  obfcur  de  traditions  8c  de  men- 
fonges,  c'efî  étudier  la  Mythologie  en  Philofophe,  &  comme 
a  fait  M.  Fréret 

Elle  fut  un  des  principaux  objets  de  lès  réflexions.  Tous 
fês  ouvrages  femblent  l'annoncer  à  i'envi.  Dans  Ion  Mémoire 
fur  l'année  Perfanne,  il  expofè  les  dogmes  des  partions  de 
Zoroaftre.  Dans  celui  fur  les  antiquités  de  Batylone,  il  expli- 
que la  théogonie  Chaldéenne.  Ailleurs,  on  trouve  un  précis 
de  celle  des  Indiens.  Son  traité  de  l'origine  des  Grecs  eft 
rempli  d'un  détail  curieux  fur  la  Religion  de  ce  peuple.  Dans 
celui  contre  la  chronologie  de  M.  Newton,  les  leéleurs  le 
verront  combattre  l'hypothèfe  d'Evhémère,  &  développer  Je 
Même  religieux  des  Egyptiens  ,  dont  la  connoitfànce  influe 
fur  celle  de  ce  paganifme  moins  greffier,  que  les  nouveaux 
Platoniciens  voulurent  oppofêr  aux  progrès  de  la  religion 
Chrétienne.  Je  ne  parle  ni  de  fon  Mémoire  fur  le  culte  de 
Bacchus,  ni  de  celui  qu'il  a  compofe  fur  la  religion  des  Gaulois 
&  des  Germains.  Tous  ces  morceaux,  en  montrant  l'érudition 
de  M.  Fréret,  contribueront  à  prouver  qu'il  n'eft  point  de 
genres  de  recherches,  auquel  on  ne  puifïè  appliquer  avec 
fucecs  lefprit  philofbphique. 

11  n'en  a  pas  fait  un  ufage  moins  fréquent,  ni  moins  heureux 
dans  l'étude  des  langues;  étude  dont  il  (entoit  l'importance, 
&  qui  l'a  mis  plufieurs  fois  en  état  de  réfoudre  des  queftions 
difficiles.  Les  réflexions  8c  les  remarques  qui  fê  trouvent 
prefque  toujours  jointes  à  plus  de  trente -deux  vocabulaires 
difTérens ,  qu'il  avoit  tirés  de  plufieurs  écrivains,  ou  compofës 
iui-même,  montreroient  feules  à  quel  point  il  pofTédoit  les 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  "331 

principes  de  la  grammaire  générale.  Cette  confulion  que  le 
mélange  des  peuples  a  mile  entre  leurs  langues,  ne  1  empê- 
chait pas  d'en  démêler  l'origine  &  le  fond.  La  plu/part  ne 
fê  font  enrichies  que  par  un  alliage  qui  les  défigure,  &  le 
nombre  des  termes  adoptiis  étouffe  prelque  celui  des  racines 
&  de  leurs  dérivés.  Pour  les  ramener  à  leur  (implicite  primi- 
tive, il  faut  les  décompofèr  par  de  favantes  analyfês;  &  le 
iêul  moyen  d'y  réunir,  cefl  de  les  renfermer  fous  certaines 
dalles ,  de  les  divi/èr ,  comme  les  Botaniftes  divilênt  les 
plantes,  en  dirTérens  genres,  fûbdivilês  chacun  en  plufîeurs 
efpèces,  qui  convenant  toutes  dans  les  caractères  efïêntiels, 
ajoutent  des  variétés  fpécifïques,  à  ces  caraclères  communs. 
Tel  étoit  le  procédé  de  M.  Fréiet.  Il  rapportoit  tous  les 
idiomes  connus  à  quelques  langues  mères;  &  s  attachant  à 
l'euence  de  ces  langues  primitives,  il  obiêrvoit  dans  chacune 
d'elles  ce  génie  grammatical  qui  lui  eft  propre,  &  qui  commun 
à  tous  fes  dialectes ,  leur  donne  en  quelque  forte  un  air  de 
famille  qui  les  décèle,  malgré  la  différence  des  traits. 

Une  méthode  fi  fimple  le  fàifoit  marcher  d'un  pas  fur 
dans  les  routes  incertaines  de  i'étymologie.  Cet  art  ingénieux, 
mais  téméraire ,  hardi ,  prodigue  de  conjectures ,  &  (1  (bavent 
acculé  de  prendre  de  légères  probabilités  pour  des  démonf 
trations ,  était  fournis  par  M.  Fréret  aux  loix  d'une  critique 
éclairée.  Libre lâns  licence,  circonfoecl  fins  timidité ,  difficile 
fur  le  choix  des  preuves ,  il  n'Iiafardoit  qu'avec  retenue ,  & 
ne  donnoit  les  découvertes  que  pour  des  vrai-fèmblances. 

La  feience  de  M.  Fréret  ne  le  bornoit  pas  aux  règles  fon- 
damentales des  langues.  S'il  s'étoit  contenté  d'apprendre  la 
grammaire  &  les  racines  de  prefque  toutes  celles  du  Nord  & 
de  l'Orient,  quelques  autres  avoient  été  l'objet  particulier  de 
fes  études.  Il  poffédoit  les  langues  lavantes,  l'Anglois ,  l'Italien, 
&  (ûr-tout  i'Efpagnol ,  auquel  il  s'étoit  fingulièrement  appliqué. 
Ses  entretiens  avec  Arcadio  Hoangh  lui  frayèrent  dès  1 7 1  3 
h  connoiûance  du  Chinois.  Il  y  fît  de  grands  progrès  ;  &  l'on 
ne  peut  douter  qu'il  n'en  eût  pénétré  tous  les  my itères,  s'il 
•voit  pu  s'y  livrer  fans  rélèrve.  La  fimple  infpedion  de 


33*  Histoire  de  l'Académie  Royale 
quelques  pages  d'un  Dictionnaire  Chinois,  ïe  conduifit à  l'im- 
portante découverte  du  lyftème  générai  de  l'écriture  Chinoife. 
Il  comprit  qu'on  doit  l'envilâger  comme  une  langue  véritable , 
abfolument  indépendante  de  l'autre ,  &  qui  ne  parle  qu'aux 
yeux  ;  que  fes  caractères  lônt  les  fignes  immédiats  des  idées; 
que  leur  nombre  prodigieux  le  réduit  à  deux  cens  quatorze 
caractères  radicaux ,  &  que  tous  les  autres  ne  le  forment  que 
par  différentes  combinaisons  de  ces  élémens.  Cette  théorie^ 
julqu'alors  inconnue  en  Europe ,  parut  pour  la  première  fois 
dans  une  Ditfèrtation  qu'il  lut  au  mois  de  novembre  1718, 
fur  les  principes  généraux  de  l'art  d'écrire ,  &  particulièrement 
fur  ceux  de  t écriture  Chinoife.  En  iilânt  ce  dhcours ,  imprimé 
dans  le  vi.c  volume  de  nos  Mémoires ,  ainfi  que  lès  réflexions 
fur  la  langue  des  Chinois ,  &  fur  celle  des  Grecs ,  on  fera 
pleinement  convaincu  qu'il  a  joint  dans  l'étude  des  langues 
le  (avoir  d'un  Grammairien  habile,  aux  vues  d'un  Métaphy- 
ficien  profond. 

Peut-être  aura-t  on  peine  à  croire  que  le  même  homme 
ait  pû  réunir  à  la  fois  tant  de  genres  de  connoinances ,  &  les 
porter  au  plus  haut  degré.  Cependant  les  divers  points  de  vue 
fous  lelquels  je  viens  de  préiènter  M.  Fréret ,  ne  donnent  pas, 
à  beaucoup  près ,  une  idée  complette  de  Ion  mérite  littéraire. 
Dans  ce  qui  me  relie  à  dire  on  trouverait  encore  de  quoi 
former  plufieurs  Savans.  Tous  ceux  qu'une  liailbn  plus  intime 
a  mis  à  portée  de  l'approfondir,  favent  qu'il  a  fait  une  étude 
particulière  de  la  Tactique  des  anciens  ;  qu'il  s'occupoit  avec 
plaifir  de  i'Hiftoire  Naturelle,  &  du  détail  des  Arts;  qu'il  avoit 
aflez  de  Géométrie  pour  devenir  Phyficien  ;  qu'il  aurait  pû 
comparer  entr'elles  les  mœurs  &  les  loix  de  toutes  les  nations; 
qu'il  étoit  très-verfë  dans  I'Hiftoire  &  dans  la  Littérature  mo- 
derne ;  enfin  qu'il  connoiftôit  tous  les  romans  &  les  théâtres 
de  pre/que  tous  les  peuples ,  comme  fi  lès  lectures  n'avoient 
jamais  ai  d'autre  objet.  Tous  les  ouvrages  dramatiques ,  anciens , 
modernes,  François ,  Italiens ,  Anglois ,  Eljxignols  ,  étoient 
prélêns  à  /à  mémoire.  Il  failôit  fur  le  champ  l'analylê  d'une 
pièce  de  Lopès  de  Véga,  comme  il  aurait  fait  celle  d'une 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  333 
tragédie  de  Corneille;  &  l'on  étoit  furpris  de  s'entendre  ra- 
conter les  anecdotes  littéraires  &  politiques  du  temps,  par  un 
homme  que  les  Grecs,  les  Romains,  les  Celtes,  les  Chinois, 
tes  Péruviens  auraient  pris  pour  leur  compatriote  &  leur 
contemporain. 

Des  connoiflànces  fi  varices  formoient  dans  fon  efprit  un 
tout  fyftématique,  dont  les  parties  les  plus  éloignées  avoient 
une  corre/pondance  qui  les  mettoit  «à  portée  de  le  fervir  mu- 
tuellement. Parce  qu'il  avoit  étudie  la  grammaire,  il  favoit 
mieux  la  Géographie,  que  s'il  n'eut  été  que  Géographe;  6c 
l'on  doit  en  dire  autant  des  auues  Sciences  qu'il  a  cultivées. 
Dans  un  de  ks  Mémoires  imprimés,  il  propolê  de  regarder  un 
phénomène  célefte,  arrivé  du  temps  d'Ogygès,  comme  une 
ancienne  apparition  de  la  fameufë  comète  de  1680.  Qu'on 
examine  les  motifs  fur  lefquels  eft  appuyée  cette  ingénieufe 
conjecture,  on  verra,  lâns  avoir  befoin  d'autres  preuves, 
avec  quel  art  il  faifoit  contribuer  plufieurs  Sciences  à  l'éclair- 
ciflèment  d'une  queftion  qui  fèmbloit  n'être  du  reflbrt  que 
d'une  feule. 

On  prétend ,  &  làns  doute  avec  raifon ,  qu'il  s'en  trompé 
fur  quelques  points  particuliers  ;  que  le  nombre  des  objets 
qu'il  embrafibit,  a  nui  plus  d'une  fois  à  Ion  exactitude;  qu'à 
force  de  s'étendre,  (oit  dans  lès  écrits,  fôit  dans  les  dilîèrta- 
tions  qu'il  faifoit  fouvent  de  vive  voix,  il  perdoit  le  fil  de 
la  matière.  Mais  malgré  ces  écarts ,  on  fera  toujours  forcé  de 
reconnoître  qu'il  avoit  l  e/prit  d'analyfe;  qu'écrivain  métho- 
dique, &  profond  diflèrtateur,  il  pofledoit  l'art  de  difeuter 
une  queftion,  de  la  développer  avec  clarté,  d'en  élaguer  les 
branches  ;  &  que  s'il  a  quelquefois  négligé  de  mettre  un 
certain  ordre  dans  <ês  idées,  il  l'a  fait  avec  fuccès  quand  il  l'a 
voulu.  Les  erreurs  dans  lefquelles  il  a  pu  tomber  fur  quelques- 
détails  peu  importans,  n'empêcheront  pas  qu'on  ne  puifTe 
avancer,  qu'il  fut  réunir  au  même  degré  des  qualités  prefque 
incompatibles,  la  profondeur  &  k  variété  ,  la  précillon  & 
l'étendue  des  connoiflànces. 

pn  effet,  perfonne  n'a  plus  mérité  que  lui  de  favoir  beaucoup 

'Il  t 


334  Histoire  de  l'Académie  Royale 

&  de  fa  voir  bien.  Ii  avoit  reçu  de  la  Nature  tous  les  talens 
néceflaires;  &  pour  féconder  la  Nature,  il  fàifbit  plus  qu'un 
autre  n'eût  fait  pour  en  dompter  la  réfiftance.  A  beaucoup 
d  cfprit ,  H  a  joint  un  travail  infatigable  &  continuel  ;  aux 
avantages  de  la  pins  heureuiê  mémoire,  ceux  d  une  méthode , 
qui  feule  y  pourroit  fuppléer ,  &  dont  l'exemple  de  Leibnitz 
&  le  fven  montrent  lututé.  Ii  fàifoit  des  extraits  railônnés  de 
tout  ce  qu'il  lilôit ,  en  les  arrangeant  félon  l'ordre  des  matières 
&  la  nature  des  objets.  Cétoit  entre  fes  mains  un  amas 
immenfë  de  matériaux  de  toute  efpcce;  &  de- là  vient  cette 
facilité  qu'il  avoit  de  compofêr  d'un  jour  à  l'autre,  &  même 
fur  le  champ,  de  longues  Difîèrtations.  Tous  ces  extraits 
m'ont  été  remis.  Ils  forment  un  recueil  prodigieux,  qui 
pourra  (èrvir  à  convaincre  les  incrédules ,  s'il  en  efl  quelqu'un , 
de  l'exaélitude  prelque  fuperftitieufe  qu'il  portoit  dans  fes 
recherches. 

On  peut  juger  par  tout  ce  qui  précède,  que  M.  Fréret  a 
peu  connu  les  plaifirs  de  h  fbciété.  Il  étoit  prelque  toû jours 
fèul,  &  ne  fôrtoit  que  pour  aller  «à  l'Académie,  ou  dans  des 
anemblces  de  gens  de  Lettres ,  où  la  converfation  rouloit 
toujours  (ùr  des  matières  fcrieufès.  Dès  là  jeuneflè  il  avoit 
pris  l'habitude  de  ne  mettre  pour  le  travail. aucune  diffé- 
rence entre  la  nuit  6c  le  jour.  Il  dormoit  peu  ;  &  pour 
fè  défendre  contre  l'afEudèment  qui  luit  une  application  trop 
longue,  il  prenoit  du  café  quatre  ou  cinq  fois  en  vingt -quatre 
heures. 

Une  pareille  conduite  eut  le  double  effet  qu'elle  devoit 
produire.  En  peu  de  temps  il  acquit  un  lavoir  peu  commun , 
&  perdit  la  ûnté.  Son  tempérament  fuccomba,  malgré  (à 
jbree,  à  ce  genre  d'excès  auffi  dangereux  qu'il  efl  rare.  II 
devint  fujet  à  toutes  les  infirmités  qu'entraîne  l'altération  du 
iâng.  Le  lait  auquel  il  fè  réduilit,  pendant  un  grand  nombre 
d'années,  le  fôûtint,  &  l'eut  peut-être  rétabli.  Mais  pour 
rendre  le  régime  efficace,  il  auroit  fallu  l'étendre  fur  le 
travail,  5c  c'eft  à  quoi  M.  Fréret  n'eut  jamais  la  force  de  con- 
fenaV.  Son  efprit  toujours  aelif,  toujours  féricux,  ne  pouvoit 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  335 
fe  rélbudre  à  faire  trêve  pour  un  inftant  avec  l'étude  ou  la 
méditation. 

Cette  langueur  habituelle  eft  une  des  caufes  qui  l'ont  em- 
pêché de  remplir,  comme  il  auroit  dû,  les  fonctions  de 
Secrétaire  de  l'Académie.  H  s'en  chargea  au  commencement 
de  l'année  1 743 ,  &  nous  lômmes  contraints  d'avouer  que 
depuis  cette  époque  *  la  publication  de  nos  Mémoires  eft  in- 
terrompue, quoique  le  travail  ne  le  lôit  jamais  rallenti.  Le 
Public,  accoutumé  depuis  long -temps  à  l'exactitude  de  M. 
de  Boze,  s'eft  étonné  d'un  filence  fi  fubit,  &  d'autant  plus 
fmgulier  que  le  nouvel  Interprète  de  l'Académie  étoit  zélé 
pour  fa  gloire ,  capable  de  la  lôûtenir  par  lès  talens  ,  pofTédé 
de  l'amour  du  travail ,  6c  qu'il  avoit  de  plus  un  modèle  dans 
(on  prédécelTeur.  Un  Panégyrifte  qui  doit  s'attacher  à  juftifier 
tout  ce  qui  ne  peut  pas  être  un  fujet  d'éloge ,  le  rejetterait  fur 
les  infirmités  de  M.  Fréreu  II  diroit  que  trop  plein  de  (es 
idées  il  avoit  peine  à  s'occuper  de  celles  des  autres  ;  que  d'im- 
menfës  travaux  ,  utiles  en  eux-mêmes,  lui  caulbient  une 
diftraction  continuelle ,  &  peut-être  exculàble  ;  que  Ion  génie 
trop  libre ,  &  jufque-là  trop  maître  de  tous  les  inftàns ,  lêcouoit 
malgré  lui-même  le  joug  d'une  occupation  forcée  ;  que  par 
tempérament,  par  principe,  par  habitude,  il  remettoit  toû- 
jours  au  lendemain.  Pour  nous  ,  qui  lommes  Hiftoriens,  nous 
dirons  fimplement  qu'il  eut  tort;  &  fi  nous  entrons  dans  le 
détail  de  les  râlions ,  c'eft  moins  pour  faire  lôn  apologie ,  que 
pour  expliquer  comment  il  eft  polfible  qu'un  homme  qui 
relpecloit  en  tout  fes  devoirs ,  leur  ait  manqué  précifément 
lûr  cet  article.  Au  refte ,  vers  la  fin  de  les  jours  il  longeoit 
férieulêment  à  réparer  les  fuites  d'une  négligence  prelqu'in- 
volontaire;  &  quoiqu'elle  caulè  un  retard  de  huit  ans,  nous 
ofons  nous  flatter  de  faire  bien -tôt  oublier  ce  délai.  M.  de 
Foncemagne,  qui  s'eft  offert  volontairement,  &  par  zèle  pour 
l'Académie,  à  partager  avec  nous  le  travail  de  la  rédaction 

»  On  prie  le  Lecleur  de  fe  rappeler  que  cet  E  loge  a  été  Iû  en 
174.9. 


3}6  Histoire  de  l'Académie  Totale 

des  Mémoires ,  ell  fur  le  point  d'en  donner  deux  volumes 
à  i'impreflion  *. 

Les  genres  d'étude  auxquels  M.  Fréret  sert  livré  par  pré- 
féience,  ont  un  mérite  réel,  mais  revêtu  de  dehors  fouvages. 
Son  caraclère  leur  lêmbloitaiîbrti.  Né  férieux,  ii  avoit  contracté 
dans  la  folitude  du  cabinet  une  rudefîè  extérieure,  qui  pouvoit 
rebuter  d'abord.  Quoique  lenlible  à  la  contradiction  ,  il  n  avoit 
pas  fur  lui-même  allez  d'empire  pour  l'épargner  aux  autres, 
il  ell  vrai  que  quoique  les  hoftilités  parullènt  toujours  com- 
mencer de  là  part ,  il  étoit  le  plus  iouvent  fur  la  délenfive, 
lors  même  qu'il  lèmbioit  attaquer.  Comme  il  avoit  réfléchi 
fur  tout ,  il  avoit  un  parti  pris  fur  tout  ;  &  c'étoit  moins  pour 
combattre  les  idées  d'autrui ,  que  pour  défendre  les  fiennes , 
qu'il  dilcutoit  des  opinions  hafardées  en  la  préfênce.  Il  ne  fe 
hoit  pas  allez  à  la  fupériorité  de  Ion  mérite ,  &  le  croyoit 
trop  dépendant  du  fort  d'une  hypothèfe  particulière.  L'intérêt 
qu'il  y  prenoit ,  prefque  toujours  trop  vif,  pour  l'importance 
apparente  de  la  queltion  ,  venoit  auiîi  quelquefois  de  ce  qu'il 
en  apercevoit  la  liailôn  avec  des  parties  eflèmielles  de  fon 
fyftème.  Un  homme  d'efprit  a  dit  de  lui,  qu'il  avoit  toujours 
raifon,  quand  il  parloit  le  premier.  Cefl  allez  faire  entendre 
que  la  difpute  l'emportoit  lôuveni  trop  loin.  Mais  ne  fivons- 
nous  pas  que  l'amour  de  nos  opinions  elt  une  des  branches  les 
plus  délicates  de  l'amour  propre?  Au  relie,  s'il  Ibûtenoit les 
tiennes,  c'étoit  moins  par  opiniâtreté,  que  par  conviction. 
Il  avoit  pour  le  vrai  un  zèle  intolérant ,  mais  finecre.  Toujours 
armé  pour  la  querelle ,  il  s'en  croyoit  l'avocat  &  le  champion  ; 
jrôle  difficile  à  iôûtenir,  &  qui  fou  vent  expolê  à  déplaire  :  mais 


*  M.  de  Foncemagnea  rempli  Ces 
engagemens,  par  la  publication  des 
tomes  xvi  &  X  V  1 1  ;  les  volumes 
fui  vans,  y  compris  les  trois  nouveaux 
que  nous  donnons  aujourd'hui,  font 
monter  à  vingt- quatre  volumes  la 
fuite  des  Mémoires  de  l'Académie , 
jejui  n'en  avoit  que  quinze  à  la  mort 


de  M.  Fréret.  Ainfi  voilà  neuf 
volumes  publiés  dans  l'intervalle  <lc 
1 74.9  à  1756,  écoulé  entre  la  leclure 
6c  l'impreffiou  de  fbn  E'Ioge.  Ses  torts 
n'ont  éié  que  paflâgers  ;  l'honneur 
que  (es  ouvrages  feront  à  la  Com- 
pagnie ,  durera  autant  que  le  goût 
des  Lettres. 

cette 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  337 
cette  façon  de  déplaire  n'en1  pas  à  la  portée  du  commun  des 
hommes  ;  elle  fûppoiê  trop  de  connoiffances  &  de  jugement. 
Ce  goût  de  M.  Fréret  pour  la  di/pute ,  cet  air  lômbre ,  cet 
éloignement  des  plaifirs  le  fâilôient  paner  pour  un  Philolôphe , 
à  prendre  ce  terme  dans  le  lêns  impropre  que  lui  donne  le 
langage  de  la  lôciété. 

Ce  Philolôphe  avoit  néanmoins  des  amis,  &  méritoit  d'en 
avoir.  Cet  extérieur  ftoïque  cachoit  une  ame  lènhbie,  géné- 
reulë  &  défintéreflee.  Fils  tendre  &  relpeclueux,  homme 
&  citoyen,  jufte  eftimateur  du  mérite,  vertueux  pu*  principe, 
quoique  lâns  efTort,  ami  fur,  bienfahant,  fidèle;  il  chérilïoit 
les  occafions  de  rendre  lèrvice,  au  point  d'avoir  de  la  recon- 
noifiânce  pour  ceux  qu'il  obligeoit.  Il  étoit  tout  ce  que  tant 
d'autres  affectent  de  paroître.  Les  trélbrs  de  fon  érudition 
s'ouvroient  à  quiconque  le  conlultoit.  Charmé  de  contribuer 
aux  progrès  des  gens  de  Lettres ,  il  leur  communiquoit  avec 
plailir  fes  propres  idées,  fans  le  réfèrver  le  moindre  hom- 
mage fur  ce  qu'il  avoit  une  fois  donné.  Ces  fortes  de  lêcours 
n'étaient  pas  les  feuls  qu'il  leur  prodiguât.  Sa  mort  a  fait 
perdre  un  bienfaiteur  à  plus  d'une  famille,  qui  trouvoit  en 
lui  des  reflôurces  auffi  promptes  que  lècrètes. 

Cette  mort ,  qui  prive  la  république  des  Lettres  d'un  de 
fes  plus  illuftres  citoyens,  aniva  le  8  mars  dernier,  après  une 
maladie  longue  &  douloureulê ,  dont  M.  Fréret  ne  connut 
jamais  le  danger.  Il  venoh  d'entrer  dans  la  lôixante- deuxième 
année  de  fon  âge.  Si  ceft  vivre  que  de  penlèr,  perfonne  n'a 
vécu  plus  long -temps  que  lui. 


Hifl.  Tome  XX III. 


Vu 


338    Histoire  de  l'Académie  Royale 

ELOGE 

DE  M.  LE  CARDINAL  DE  ROHAN. 

AflcmWce     À    RM  A  N  D-GASTON-M  AX I M I  Ll  EN  D  E  Ro  H  A  N, 

r^Z'Jb.  /V  Cardinal- Prêtre  de  la  Sainte  Eglife  Romaine  du  titre 
•7*9.  de  la  Trinité  du  Mont ,  Evêque  &  Prince  de  Strasbourg, 
Landgrave  d'Allâce,  Prince  du  Saint  -  Empire ,  Grand -Au- 
mônier de  France,  Commandeur  de  l'Ordre  du  Saint-  El  prit, 
Provilêur  de  Sorbonne ,  Abbé  de  Saint  Waft  d'Arras ,  de  la 
Chaifê-Dieu  &  de  Foigny,  l'un  des  Quarante  de  l'Académie 
Françoifê  &  Honoraire  de  celle  des  Belles -Lettres,  naquit  à 
Paris  le  26  juin  1 674.  Il  étoit  le  quatrième  fils  de  François 
prince  de  Rohan-Soubife,  &  d'Anne  de  Chabot,  fille  aînée 
d'Henri  de  Chabot  duc  de  Rohan. 

Une  figure  noble,  &  dont  les  traits  heureux  fèmbjoient 
formés  par  les  Grâces ,  fut  le  moindre  des  préfêns  qu'il  reçut 
de  la  Nature.  Elle  lui  prodigua  les  dons  les  plus  précieux. 
Aux  faillies  d'iuie  imagination  brillante,  aux  agrémens  d'un 
efprit  vif  8c  jufle  fe  joignit  tout  ce  qui  peut  annoncer  un  cœur 
fènfible,  vertueux,  bienfailànt;  &  le  germe  de  ces  qualités 
aimables,  qui  dévoient  le  rendre  fi  cher  à  la  fôciété,  le  déve- 
loppa rapidement  avec  l'âge.  Son  enfance  fut  l'aurore  d'un 
beau  jour. 

L'éducation  féconda  (es  talens  naturels.  Ses  études  eurent 
un  fuccès  dont  l'éclat  n'eft  point  effacé  par  celui  qui  couvre 
le  refle  de  fâ  vie.  La  ville  de  Bourges ,  où  il  les  commença 
fous  les  yeux  du  prince  de  Soubifê  fôn  père,  Gouverneur  de 
Berri,  en  partage  la  gloire  avec  le  collège  d'Harcourt,  où 
il  vint  les  achever.  Les  charmes  de  cette  Littérature  agréable, 
dont  nous  cueillons  les  prémices  dans  le  cours  des  Humanités, 
ne  l'empêchèrent  pas  de  fèntir  le  mérite  réel  de  la  Philolôphie. 
Cependant  il  failoit  alors  une  grande  pénétration  pour  le 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  339 
reconnoître ,  au  travers  des  ronces  dont  cette  Science  étoit 
hériflce.  Ii  i'envifagea  comme  une  introduction  à  la  Théologie, 
vers  laquelle  il  toumoit  toutes  les-  vûes ,  pour  fe  difpofer  à 
létat  Eccléfiaftique. 

Son  rang,  qui  le  mettoit  en  droit  d'afpirer  avec  fuccès  aux 
plus  hautes  dignités  de  l'Eglife,  ne  lui  panit  pas  une  dilpenlê 
des  qualités  néeeffaires  pour  les  remplir.  Quoique  pouvant  fê 
repolêr  fur fâ  naiflànce,  l'abbé  de  Soubi/ê  voulût  ne  rien  devoir 
au  nom  qu'il  portoit;  &  fur  en  quelque  forte  de  tout  obtenir, 
il  eut  la  noble  prétention  de  tout  mériter.  L'eftime  générale 
qu'il  s'étoit  ^acquife  dans  les  premières  études  le  fui  vit  en 
Sorbonne.  Tous  ceux  qui  couraient  avec  lui  cette  longue  & 
laborieufe  carrière,  charmés  de  là  politefîe,  admiraient  fbn  ap- 
plication. Il  étoit  en  même  temps  leurs  délices  &  leur  modèle. 

La  Théologie ,  de  toutes  les  Sciences  la  plus  noble  &  la 
plus  importante,  eft  peut-être  aufii  la  plus  difficile.  Mais  que 
ne  peut  l'opiniâtreté  du  travail  ,  fbûtenue  par  un  jugement 
lolide,  une  mémoire  heureulê,  un  génie  élevé?  Les  progrès  de 
M.  l'abbé  de  Soubilê  furent  rapides  &  brillans.  Sa  première 
thèlê  eft  du  mois  de  mars  1  696.  Il  la  fôûtint  couvert  ,  avec 
tous  les  honneurs  qu'on  ne  défère  qu'aux  Princes  iflùs  de 
maifons  Souveraines.  Cet  acte,  où  fôn  érudition  eut  fes  maîtres 
eux-mêmes  pour  admirateurs,  mit  dans  un  nouveau  jour  le 
talent  fmgulier  qu'il  avoit  pour  la  parole. 

Il  en  donna  des  preuves  encore  plus  frappantes  deux  ans 
après,  dans  le  panégyrique  de  Louis  XIV,  qu'il  prononça 
comme  Prieur  de  Sorbonne  :  panégyrique  comparable  à  celui 
de  Trajan;  mais  dont  l'auteur  connoiffoit  mieux  que  Pline 
la  véritable  éloquence.  La  fienne  avoit  cette  noble  1  implicite, 
qui  fait  en  tout  genre  le  caractère  effentiel  du  beau.  Ce  difcours 
enleva  tous  les  fufTrages  ;  &  la  traduction  françoife  qu'on  en' 
fit  fur  le  champ,  multiplia  les  éloges:  ie  talent  de  l'Orateur 
panit  égaler  la  grandeur  du  Sujet. 

La  Renommée  porta  dans  l'Europe  favante  le  nom  de  M. 
l'abbé  de  Soubilê.  Ces  traits  de  fa  jeunette  font  d'autant  plus 
remarquables,  que  l'idée  qu'ils  dorinoient  de  fôn  caractère, 

Vu  ij 


34°    Histoire  de  l'Académie  Royale 
contribua  beaucoup  à  fou  élévation.  Ce  fut  autant  ion  mérite 
que  là  nailiànce  qui  le  lit  élire,  en  lyoi ,  Coadjuteur  de 
Stralbourg. 

Cette  ville  importante  étoit  alors  une  nouvelle  conquête 
pour  la  France  &  pour  la  Religion.  Louis  XIV,  en  la 
réunifiant  à  fa  Couronne,  venoit  de  la  faire  rentrer  dans  le 
lêin  de  l'Eglilê  Romaine.  Sous  les  aulpices  de  ce  Prince,  les 
Catholiques  avoient ,  en  i  6  8  i ,  repris  potfèiiton  de  la  cathé- 
drale ,  ufurpée  depuis  plus  d'un  fiècle  par  les  Proteftans.  Mais 
quoique  la  réforme  eût  cefTé  d'être  dominante  tlans  iès  murs , 
elle  y  conlervoit  toujours  un  parti  conlidérable.  L'Univeriité 
tenoit  liautement  pour  elle ,  avec  la  moitié  des  citoyens.  Cette 
divifion  formoit  comme  deux  villes  dans  l'enceinte  d'une 
lèule.  L'établiifemcnt  du  Luthéranifme ,  8c  les  guerres  dont 
i'Allàce  étoit  depuis  long -temps  le  théâtre,  avoient  de  plus 
introduit  des  abus  làns  nombre  dans  la  difeipline  &  dans  les 
moeurs.  Enfin  les  évêques  de  Stralbourg,  fouverains  au-delà 
du  Rhin,  failôient  partie  du  corps  Germanique.  Ils  avoient 
ieance  dans  la  Diette  générale;  &  tirés  prelque  tous  des  plus 
grandes  Mauons  de  l'Empire,  ils  étaient  à  la  tête  du  Chapiue 
le  plus  noble  de  l'Allemagne. 

Pour  occuper  une  telle  place  dans  de  pareilles  circonA 
tances,  il  falioit  un  homme  dont  lextraétion  répondît  à  celle 
de  lès  prédéeeiîèurs  ;  qui,  fans  rien  devoir  à  ion  titre,  pût 
tenir  par  lui-même  un  rang  diftingué  dans  une  république  de 
Souverains;  qui ,  joignant  au  don  de  reprélènter  toutes  les 
valus  lôlides ,  loûtînt  par  là  magnificence  l'éclat  du  nom 
François,  &  le  fît  chérir  par  fbn  affabilité:  il  falioit  un 
Prélat  dont  le  zèle  pour  la  Religion  &  la  dilcipline  Ecclé- 
fiaftique  fût  réglé  par  la  prudence;  qui  le  regardant  moins 
comme  le  chef  d'un  parti ,  que  comme  le  père  d'enfans  diviiês, 
protégeât  les  uns ,  làns  bleiîèr  la  tolérance  qu'il  devoit  aux 
autres,  &  lut,  au  défaut  de  l'unanimité,  maintenir  la  paix  ;  qui 
iênfibie  au  plaifir  d'être  aimé,  fut  periùadé  que  le  vrai,  pour 
fubjuguer  utilement  les  efprits,  doit  triompher  des  cœurs. 

On  vit  ce  Prélat  daru  M.  l'abbé  de  Souhife.  Toutes  les 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettres.  341 
qualités  qu'il  réuniflôit  firent  tomber  fur  lui  le  choix  du 
Roi ,  de  i'Evtque ,  &  du  Chapitre.  Le  cardinal  de  Furf- 
temberg ,  en  l'adoptant ,  le  facra  dans  icgiHê  abbatiale  de 
S.1  Germain -des -Pics.  L'Alface  applaudit  à  cette  éleclion. 
Elle  vit  avec  plaifir  un  Siège,  lôuvent  occupé  par  des  archiducs, 
par  des  princes  de  Lorraine ,  de  Brandebourg  &  de  Bavière , 
à  la  veille  d'êtie  rempli  par  un  évéque  de  la  maifôn  de  Rohan  ; 
de  cette  ancienne  maifon ,  l'une  des  premières  du  Royaume, 
&  qui ,  depuis  tant  de  liècles,  joint  à  fa  propre  grandeur  celle 
que  donnent  les  alliances  les  plus  auguftes. 

L'événement  juftifia  les  efpcranccs  que  la  Province  avoit 
conçues.  Le  Coadjuteur,  devenu  Titulaire  en  1704,  fût  le 
montrer  à  la  fois  Evéque  &  Prince.  On  le  vit  fôûtenir  la 
dignité  de  (on  Siège ,  avec  une  nobleffe  qui  lui  mérita  l'eftime 
&  la  confidération  de  toute  l'Allemagne  ;  corriger  les  abus , 
rendre  au  Service  divin  la  majeftueufê  décence  qui  le  carac- 
térifè,  rétablir  dans  fôn  diocèfê  l'ordre  &  la  tranquillité, 
ménager  les  prétentions  de  la  réforme ,  en  confêrvant  avec 
vigueur  les  droits  de  la  Religion  Catholique.  Le  nombre  des 
Proteftans  eft  à  prclem  beaucoup  moindre,  &  diminue  de 
jour  en  jour.  Pour  les  ramener ,  il  n'employa  jamais  que  la 
douceur,  les  libéralités,  la  raifon,  &  cet  heureux  don  qu'il 
eut  toujours  de  plaire  &  de  perfuader.  Je  ne  dois  qu'indiquer 
ici  ces  faits  intéreflâns:  le  détail  en  appartient  à  l'Hiftoire 
Ecdéfiaftique  d'Alice. 

Ce  fêroit  encore  attenter  aux  droits  des  Hiftoriens  de 
TEglifè ,  que  de  m'étendre  fur  la  part  importante  qu'il  eut 
en  France  aux  affaires  de  la  Religion  fur  la  fin  du  dernier 
règne,  &  fous  la  minorité  du  Roi.  On  fût  que  fur  la  no- 
mination de  Louis  XIV,  Clément  XI  le  créa  cardinal  en 
1 7 1 2  ;  que  Grand- Aumônier  de  Fiance  en  1 7 1  3  ,  H  fût 
un  des  Préfidens  de  i'aiTemblée  extraordinaire  convoquée 
pour  l'acceptation  de  la  bulle  Unigcnitus  ;  qu'en  qualité  de 
chef  de  la  commiiTion  il  fe  chargea  du  rapport ,  &  que  le 
corps  refpeébble  auquel  il  rendit  compte,  en  louant  [on  zèle, 
admira  fon  éloquence. 

VuKj 


342    Histoire  de  l'Académie  Royale 

La  mort  de  Clément  XI  ouvrit  en  172  i  une  brillante 
carrière  aux  talens  politiques  de  M.  le  cardinal  de  Rohan.  Il 
étoit  en  chemin  pour  Rome ,  où  il  alloit  réfider  au  nom  du 
Roi.  Cette  nouvelle  lui  fit  hâter  fà  marche.  II  entra  au 
Conclave  le  2  avril ,  &  le  8  mai  fùivant  Innocent  XIII 
fut  élû.  La  part  qu'eut  à  cette  élection  le  cardinal  de  Rohan , 
Ion  mérite  perfonnel,  fà  réputation  ,  fà  magnificence  fixèrent 
fur  lui  tous  les  yeux  dans  la  capitale  du  monde  chrétien.  On 
s'y  rappelle  encore  les  pieu/ês  largefîès  qu'il  fit  à  l'occafion  de 
la  convalelcence  du  Roi.  L'éclat  qui  i'environnoit  fût  un 
fpcclacle  pour  une  ville  où  les  grands  fpeclacles  font  fi  com- 
muns, &  qui  les  aime  encore  comme  elle  les  aimoit  fous 
le  règne  d'Augufte.  Mais  en  môme  temps  que  ces  dehors 
pompeux  repailîôient  l'avide  curiofité  des  habhansde  Rome, 
fbn  affabilité ,  les  charmes  de  (on  efprit ,  la  protection  qu'il 
accordoit  au  mérite ,  &  l'ufige  qu'il  fit  pendant  Ion  fe/our 
de  la  confiance  da  fouverain  Pontife,  lui  concilioient  tous 
les  arurs. 

Le  Sacré  Collège,  qui  dans  le  conclave  avoît  vû  briller 
fà  pénétration  &  fon  htbileté ,  eut  fbuvent  depuis  occafion 
d'admirer  les  connoiflànces  &  la  jufteflê  de  fôn  efprit.  Il  en 
donna  particulièrement  des  preuves  dans  une  affaire  impor- 
tante, dont  l'examen  étoit  du  refîbrt  d'une  congrégation  où 
le  Pape  l'avoit  fait  entrer.  M.  le*  cardinal  de  Rohan ,  s  étant 
aperçu  qu'on  s'éeartoit  du  point  de  la  qucflion ,  prit  la 
pafole,  &  fbn  avis  forma  celui  du  tribunal.  Comme  l'Italien 
ne  lui  étoit  pas  encore  familier,  il  eut  recours  dans  cette 
rencontre  à  la  langue  Latine,  &  charma  fês  auditeurs  par  la 
f icilité  de  l'expreffron ,  en  même  temps  qu'il  les  perfuada  par 
la  force  du  raifônnemenr.  Les  Cardinaux  étrangers ,  que  la 
vacance  du  Saint  Siège  aVort  attirés  en  grand  nombre  à 
Rome ,  reçurent  le  chapeau  dans  un  Confifloire  folemnel  , 
où  M.  le  cardinal  de  Rohan  ,  qui  fe  trouvoh  à  leur  tête ,  fit 
au  nom  de  tOns  un  difcours,  hautement  aprjfaudr  de  cette 
augufte  AfTemblcd  Celui  par  lequel  il  prit  congé  du  Pape  au 
mois  de  décembre,  reçut  &  mérita  les  mêmes  élbges.  Il  étoit 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  343 
devenu  le  fujet  des  entretiens  de  Rome,  &  Ion  s'aperçut 
long- temps  du  vuide  qu'y  laiflâ  Ion  départ. 

Tous  les  Princes  d'Italie ,  dont  il  traverlâ  les  Etats  en 
reprenant  la  route  de  France,  fè  félicitèrent  d'être  fur  /on 
paflàge.  Le  duc  de  Parme  alla  au  devant  de  lui  :  le  Roi  de 
Sardaigne  le  reçut  en  Prince;  &  dans  les  honneurs  dont 
par-tout  .on  le  combla,. il  eut  le  plaifir  lênfible  de  voir  là 
perfonne  dillinguée  de  fon  rang. 

Cette  réputation  ,  qu'il  s'étoit  acquilê  pendant  lôn  premier 
féjour ,  il  l'a  lôûtenue ,  &  même  augmentée ,  dans  les  trois 
voyages  qu'il  a  faits  depuis,  pour l'éleclion  de  Benoît  XIII , 
de  Clément  XII,  &  du  Pape  aujourd'hui  régnant.  Son  entrée 
dans  Rome  étoit  une  efpèce  de  triomphe  ,  .où  la  joie  de  le 
revoir  éclatoit  par  mille  applaudiflèmens.  A  ces  marques  de 
jatisfaction  lûccédoient  bien-tôt  les  regrets  de  le  perdre.  Mais 
en  s'éioignant  il  étoit  fur  de  n'être  pas  oublié.  Son  nom  fera 
long-temps  cher  aux  citoyens  de  Rome. 

Ce  nom  ne  1  eft  pas  moins  aux  amateurs  des  Lettres.  M. 
le  cardinal  de.Rohan  les  a  chéris,  protégés,  encouragés  par 
les  bienfaits.  II  leur  faifoit  un  accueil  d'autant  plus  lâtisfàûant 
pour  eux ,  que  lôn  goût  leur  étoit  connu.  Quoique  le  torrent 
des  affaires  parût  l'entraîner,  il  avoit  fu  dérober  à  lès  occu- 
pations aflez  de  temps ,  pour  acquérir  de  nouvelles  connoif- 
lânces,  8c  pour  cultiver  les  genres  d'étude  auxquels  là  jeunefle 
s 'étoit  conûcrèe.  Les  Savans  même  de  profeïïîon  trouvoient  à 
profiter  auprès  de  lui.  Toûjours  aflez  inftruit  pour  les  en- 
tendre, il  i'étoit  /ôuvent  aflez  pour  leur  faire  des  objeélions,, 
pour  leur  donner  des  vûes  fines  &  lumineufes ,  pour  propolêr 
à  leurs  recherches  des  objets  curieux  &  nouveaux.  La  poli- 
teflè  &  le  ton  d'égalité,  qui  régnoient  fans  arTeclation  dans  ces 
entretiens fàifoient  prefque  perdre  de  vûe  le  Cardinal  Evéque 
de  Stralbourg ,  pour  ne  montrer  que  l'Académicien. 

Ce  titre ,  dont  le  paroit  un  homme  revêtu  des  plus  émi- 
nentes  dignités,  étoit  moins  un  hommage  qu'une  juftice  que 
la  république  des  Lettres  avoit  cru  lui  devoir.  Nous  avons 
déjà  cité  pluiîeurs  occafions  où  fon  éloquence  parut  aveo 


344-  Histoire  de  l'Académie  Royale 
éclat.  Elles  ne  font  pas  les  feules  ;  &  nous  pouvons  également 
citer  tous  ies  difcours  qu'il  a  prononcés  dans  l'exercice  de  fes 
diverfes  fondions  ;  entre  autres  ceux  dont  il  accompagna  la 
célébration  du  mariage  du  Roi  ,  qu'il  ht  à  Stralbourg ,  & 
dont  il  renouvela  la  cérémonie  à  Fontainebleau ,  comme 
Grand-Aumônier  de  France. 

Cet  art  de  manier  la  parole,  d'aflujétir  au  ton  du  fujet  un 
ftyle  toujours  noble  &  pur ,  eft  un  des  traits  qui  cara&é- 
rifent  M.  le  Cardinal  de  Rohan.  Il  étoit,  à  ce  titre  /cul,  un 
des  principaux  orncmens  de  l'Académie  Françoilê ,  dans  la- 
quelle il  prit  féance  le  3  1  janvier  1704:  jour  heureux  & 
brillant  pour  cette  Compagnie,  où  lôn  entrée  rétablit  le  calme, 
troublé  depujs  quelque  temps  par  un  de  ces  orages,  que  ies 
pallions  excitent  dans  les  Sociétés  Littéraires  comme  dans  les 
autres. 

Dès  1 70 1  le  Roi  l'avoit  mis  au  nombre  des  Honoraires 
qu'il  donnoit  à  l'Académie  des  Belles-Lettres  par  le  Règlement, 
qui  la  renouvela ,  pour  ainfi  dire ,  en  lui  failânt  prendre  une 
forme  plusllable  &  plus  régulière.  11  en  fut  nommé  Prcfident 
en  1 7 1 2  ,  &  continué  l'année  fnivante.  Nos  reginVes  parlent 
fouvent  alors  de  l'ardeur  &  de  l'émulation ,  qu  entretenoient 
dans  nos  AfTemblées  fa  préfence  &  le  goût  qu'il  marquoit 
pour  les  objets  de  nos  travaux.  Quoique  i'eftime  lôit  un 
tribut,  dont  le  lâvoir  &  les  talens  ne  peuvent  être  fruitrés 
fans  injuftice;  c'eft  un  tribut  flatteur,  que  reçoivent  toujours 
avec  reconnoifTance  ceux  qui  lëroient  le  plus  en  droit  de 
l'exiger.  Mais  il  les  flatte  fur- tout  de  la  part  d'un  homme 
qu'ils  admirent  eux-mêmes,  &  qui,  fait  pour  fixer  leurs 
regards  ,  paraît  s'occuper  d'eux.  C'eft  alors  une  véritable 
récompenfe ,  dont  leur  amour  propre  fent  tout  le  prix  ;  &  le 
defir  de  la  mériter,  en  animant  leurs  efforts,  eft  une  des 
fources  de  leurs  fuccès. 

M.  le  cardinal  de  Rohan ,  prodigue  de  cette  eftîme  fi 
capable  d'encourager  les  gens  de  Lettres ,  en  a  fouvent  aidé 
plufieurs  à  l'obtenir,  par  les  lêcours  qu'ils  puilôient  dans  fa 
bibliothèque,  l'une  des  plus  nombieufes  &  des  mieux  choifies 

qui 


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des  Inscriptions  et  Belles -Lettrés.  34  5 
qui  fôient  en  Europe.  Celle  de  M.  de  Thou  ,  poflédée  depuis 
par  M.  le  Préfident  de  Menars,  en  compolê  le  fonds.  Elle 
éioit  prête  à  fê  difperfer  en  1701;  &  la  France  auroit 
-vû  palier  dans  lies  mains  étrangères  une  partie  de  ce  tréior 
amaflë  par  un  de  lès  plus  grands  hommes ,  fi  le  goût  de  M. 
Tcvècjtic  de  Stralbourg  pour  les  Lettres  ne  nous  l'eût  confêrvé. 
Il  l'acheta  dans  le  fort  d'une  guerre  opiniâtre  &  ruineulê. 
Les  follicitations  de  M.  l'abbé  de  Boifiy ,  qu'il  s'étoit  attaché 
dès  le  temps  de  la  Licence ,  &  qui  fut  depuis  Aflbcié  de 
l'Académie ,  contribuèrent  à  le  déterminer. 

Ce  recueil  étoit  renommé  pour  les  belles  reliures ,  pour  les 
excellentes  éditions,  &  fur -tout  pour  les  livres  en  grand 
papier,  que  M.  de  Thou  poffédoit  feuL  II  avoit  lu  fê  les 
procurer  par  un  moyen ,  qui  fuppofê  la  curiofué  d'un  Amateur, 
&  le  crédit  d'un  Magiftrat  généralement  eftimé.  Il  envoyoit 
aux  Minières  du  Roi  dans  les  différentes  Cours  le  plus  beau 
papier  qu'on  eût  alors ,  pour  faire  tirer  un ,  ou  quelquefois 
deux  exemplaires  des  meilleurs  ouvrages  qui  s'imprimoient 
chez  les  Etrangers.  Ses  vûes  ne  fe  bornoientpas  à  cet  objet, 
qui  n'eft  après  tout  qu'une  fmgularké  plus  remarquable 
qu'utile.  II  s'étoit  propofë  de  former  une  Bibliothèque  uni- 
verfelle. 

M.  le  cardinal  de  Rohan  fuivit  principalement  /ûr  cet 
article  le  plan  du  fondateur.  Malgré  les  dé}>enfès  néceffaires 
&  continuelles  qu'il  faiioit  dans  lôn  diocèlê ,  &  par-  tout  où 
fexigeoit  (on  état ,  il  n'a  ceffé  d'augmenter  cette  collection , 
déjà  très-nombreufê.  L'accroiiîèment  quelle  a  reçu  par  fes 
foins  eft  fi  confidérable,  que  l'ancien  fonds  en  fait  aujourdhui 
la  moindre  portion.  Entre  autres  articles  importans,  elle  offre 
une  fuite  des  meilleurs  ouvrages  compolés  fur  le  Droit  public, 
dont  l'étude  eft  très-floriflànte  en  Allemagne.  Le  nombre, 
la  condition,  îa  rareté  des  livres  qui  forment  cette  Biblio- 
thèque, l'ordre  même  dans  lequel  ils  font  difpofés,  tout 
annonce  le  goût  de  celui  qui  la  pofledoir;  &  c'eft  moins 
pour  lui  que  pour  elle  qu'il  lèmbloit  avoir  conftruit  le  palais 
dont  elle  occupe  une  partie. 

fiijl.  Tome  XX II L  Xx 


346    Histoire  de  l'Académie  Royale 

Peu  de  temps  après  Ton  retour  de  Rome,  en  1722,  M. 
le  cardinal  de  Rohan  ouvrit  fa  Bibliothèque  à  des  confé- 
rences où  régnoient,  fous  Tes  aufpices,  la  politeflè,  l'efprit  & 
1  érudition.  Dom  Calmet,  Dorn.  Bernard  de  Montfaucon ,  le 
père  de  Tournemine  &  plufieurs  autres  de  nos  plus  célèbres 
Littérateurs  s'y  trouvoient  à  des  jours  marqués,  pour  s'entre- 
tenir fur  des  matières  de  Critique  ou  d'Hiîtoire.  Il  préfidoit 
quelquefois  lui-même  à  ces  lavantes  aflèmblées,  où  chacun 
obligé  de  remplir  à  fon  tour  une  féance  entière,  dioiûlîbit 
à  fon  gré  le  fujet  de  fa  diuertalion. 

Mais  ce  que  nous  ne  pouvons  trop  remarquer  dans  un 
éloge  litté^aire,  c'eft  l'accès  que  les  Savans  de  tout  état  & 
principalement  les  Eccléfiaftiques  ont  toujours  eu  dans  cette 
Bibliothèque.  Elle  s'ouvroit  pour  eux  à  toute  heure  :  ils  j 
trouvoient,  outre  les  livres  dont  ils  avoient  befoin,  toutes  les 
facilités  néceffaires  pour  le  travail.  M.  le  cardinal  de  Rohan, 
qui  pendant  fon  fojour  à  Paris  venoit  de  temps  en  temps  la 
vifiter,  étoit  charmé  d'y  rencontrer  des  lecteurs.  Il  (ê  faifoit 
un  plaifir  de  les  queftionner  fur  l'objet  de  leurs  études,  & 
de  les  encourager  par  l'intérêt  qu'il  paroilfoit  y  prendre.  Les 
gens  de  Lettres  n'avoient  pas  feulement  la  liberté  d'emprunter 
les  livres  &  de  les  garder  à  ioifir  ;  s'ils  en  demandoient 
quelques-uns  qui  ne  fùlîènt  pas  dans  la  Bibliothèque ,  on 
les  achetoit  fur  le  champ,  pour  leur  en  procurer  la  leaure. 
Le  zèle  du  Bibliothéquaire  fecondoit  de  fi  louables  difpofi- 
tions.  M.  l'abbé  Oliva  fatisfaifoit  en  les  fuivant  fon  goût 
pour  les  Lettres. 

C'eft  à  fes  foins  &  à  la  libéralité  de  M.  le  cardinal  de 
Rohan,  que  le  Public  doit  l'édition  de  plufieurs  Lettres  du 
Pogge  Florentin ,  &  de  fon  traité  fur  les  viaflitudes  Ae  la 
Fortune:  ouvrage  curieux,  dont  le  manuferit  appartenoit  au 
cardinal  Ottoboni.  L'Italie  recèle  peut-être  encore  un  grand 
nombre  d'écrits  de  fes  plus  illuftres  Savans,  dont  la  con- 
noiflànce  jetteroit  un  nouveau  jour  for  l'hiltoire  des  derniers 
fiècles,  fi  l'exemple  de  M.  le  cardinal  de  Rohan  trouvoit 
beaucoup  d'imitateurs. 


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des  Inscriptions  et  Belles-Lettres.  347 

Ce  morceau  du  Pogge,  qu'il  fit  imprimer  à  iês  frais, 
parut  en  1723,  fous  lès  au/pices.  C'eft  une  forte  d'hommage 
qu'il  a  reçu  plus  d'une  fois ,  &  dont  il  fut  toujours  redevable 
à  la  réputation  qu'il  s  'étoit  acquifè  dans  l'Europe.  De  tous 
les  ouvrages  qui  lui  furent  dédiés,  je  ne  citerai  que  le  Tré/ôr 
des  anecdotes  du  P.  Martenne,  les  Antiquités  de  l'èglife 
d'Efpagne,  &  la  traduction  Italienne  de  nos  Mémoires,  dont 
le  premier  volume  parut  à  Venife  en  1730.  La  flatterie 
n'eut  aucune  part  à  ces  témoignages  publics  d'une  jufte  recon- 
noilïànce.  Les  gens  de  Lettres  pouvoient-ils  en  avoir  trop 
pour  un  amateur  illuftre,  qui  s'attachoit  à  former  une  Bibjio- 
thcque  immenfê  pour  leur  ufige,  autant  que  pour  le  fienî  II 
en  avoit  deux  autres  dont  il  étoit  plus  fouvent  à  portée  de 
jouir,  l'une  à  Strasbourg,  5c  l'autre  à  Saverne. 

En  effet,  Strafbourg  &  Saverne  ont  été  les  lieux  de  fà 
réfidence  ordinaire;  &  c'eft -là  fur -tout  qu'il  étoit  grand,  fi 
c'eft  mériter  ce  nom  que  detre  affable  avec  dignité,  magni- 
fique avec  économie ,  zélé  fans  intolérance  ,  modéré  /ans 
foibleffè,  ferme  6c  prudent,  ami  de  la  paix  &  confèrvateur 
de  I  ordre;  Nous  avons  déjà  parlé  de  ce  qu'il  a  fait  dans  fon 
Diocèfê ,  où  fês  foins  ont  rétabli  la  régularité.  Son  départ  y 
répandoit  la  trifteffe:  on  l'eût  regardé  comme  un  malheur 
public,  fans  l'efpérance  d'un  retour  prochain.  Il  rentrait  au 
bruit  des  acclamations,  &  la  joie  qu'infpiroit  fâpréfênce  étoit 
peinte  dans  tous  les  yeux.  Son  Palais  toujours  ouvert,  étoit 
toujours  rempli.  Au  milieu  de  cette  affluence,  M.  le  cardinal 
de  Rohan  s'occupoit  comme  s'il  eût  été  dans  une  profonde 
fblitude.  Ce  concours  le  char  moi  t  fans  le  diftraire.  Ceux  qui 
iabordoient,  au  lieu  d'une  audience,  trouvoient  un  entretien 
plein  de  bonté.  Il  s'intéreffbit  à  leur  lit  nation  ;  il  accommo- 
doit  leurs  différais.  L'air  obligeant  dont  il  accordoit  une 
grâce  en  relevoit  le  prix;  8c  la  peine  qu'il  témoignoit  à 
refufêr  confbloit  de  fes  refus  :  il  étoit  le  lien  &  l'arbitre  des 
familles,  des  corps,  des  differens  partis.  Quoiqu'il  ait  fû 
défendre  fes  prérogatives  avec  vigueur,  fon  Chapitre  conlêrva 
loûjours  avec  lui  l'union  la  plus  parfaite. 


348    Histoire  de  i/Académie  Royale 

Dans  la  dilcuflîon  des  matières  les  plus  épineufes,  on 
admiroit  fa  douceur,  là  pénétration ,  la  jufteflè  de  Tes  idées. 
D'un  coup  d'œil  il  lâifiilbit  le  point  de  la  queftion  ;  &.  fans 
s'arrêter  aux  branches,  il  s'attachoit  aux  dirficultes  euemielles. 
La  Railon,  qui  pour  convaincre  les  hommes  a  befoin  de  les 
(eduire,  ne  fut  jamais  li  leduiiante  que  dans  là  bouche.  Les 
grâces  de  là  per forme,  la  nobleue  de  fa  di<flion ,  l  élégance 
toujours  naturelle  des  tours  qu'il  employoit,  cette  polhetiê 
qui  proportionnoit  Ion  langage  au  rang,  au  mérite,  aux  cir- 
conltances,  tout  concouroit  à  lui  donner  fur  les  elprits  un 
empire,  dont  il  ne  (è  lervoit  louvent  que  pour  faire  goûter 
des  conleils  utiles ,  ou  des  partis  avantageux.  C'étoit  un 
enchanteur  aimable,  qui  n'abuloit  point  de  les  vcharmes;  & 
c eft  à  ce  caractère ,  à  cette  conduite  qu'il  a  dû  leitime  & 
l'amour  des  peuples  confies  à  les  (oins ,  tandis  que  la  magni- 
ficence attiroit  fur  lui  les  regards  des  Etrangers. 

M.  le  cardinal  de  Rohan  placé  fur  la  plus  importante  de 
nos  Frontières  entre  deux  Peuples  pui  flans  &  rivaux ,  fembloit 
être  chargé  de  reprélênter  la  France  auprès  de  l'Allemagne. 
Periônne  n'étoit  plus  fait  pour  réuflîr  dans  cette  brillante 
fonction.  La  beauté  de  fes  Jardins  &  de  (es  Palais  ornes 
par  tous  les  Arts,  donnoit  une  haute  idée  de  notre  goût: 
les  manières  failbient  aimer  nos  mœurs;  8c  la  grandeur  du 
Sujet  annonçoit  la  majeflé  du  Souverain.  Ses  correfpondances 
continuelles  avec  les  Princes  de  l'Empire ,  les  ont  fouvent 
mis  à  portée  de  lui  donner  des  marques  des  fentimens  qu'ils 
avoient  pour  lui.  11  étoit  dans  l'habitude  de  leur  raire  des 
préfens  &  d'en  recevoir  d'eux.  Les  Princes  de  Waldeck ,  de 
Bade,  de  Darmlbd,  &  des  Deux -ponts  veuoient  de  temps 
en  temps  paffer  plufieurs  jours  avec  lui.  L'Elecleur  de  Co- 
logne lui  rendit  vifite  en  1739,  &  trouva  Saverne  au 
delîus  de  fa  réputation. 

Cette  eftime ,  dont  jouinoit  M.  le  cardinal  de  Ronan , 
ne  fe  bornoit  point  à  des  démonftrations  vagues  &  palfa- 
gères.  Il  en  a  m  tirer  en  plufieurs  rencontres  des  avantages 
réels;  mais  fur -tout  s'en  fervir  pour  remettre  ion  Siège  en 


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des  Inscriptions  et  Belles- Lettres.  34.9 
pofTefiïon  de  les  plus  beaux  droits*  £11  1 721,  il  obtint  de 
l'Empereur  l'InvefHture  des  Etats  que  l'ETvêché  de  Strafbourg 
pofsède  en  Allemagne  ;  6c  reconnu  par  cette  cérémonie 
Membre  de  l'Empiie,  il  reprit  dans  la  Diète  générale  une 
féance  dont  les  deux  Evoques  précédens  11  avoient  pas  joui. 

Si  la  Iplendeur  dajis  laquelle  il  vivoit  n'eût  été  qu'une  vaine 
décoration  ,  faite  uniquement  pour  les  yeux ,  ce  ne  fëroit  pas 
un  lujet  d'éloge.  Mais  fa  magnificence  netoit  point  un  abus 
des  richefles.  Ce  n'étoit  ni  cette  pompe  frivole  dont  l'éclat 
eft  inutile  à  ceux  qu'il  éblouit ,  ni  ce  fafte  odieux  que  le  fage 
méprilè,  6c  que  le  vulgaire  contemple  en  murmurant.  Bien- 
failàme  &  libérale,  elle  allioit  les  dehors  de  la  repréfentation 
avec  le  fôulagement  des  malheureux;  elle  entretenoit  les  arts 
&  l'induftrie;  elle  répandoit  dans  l'Alfâce  labondaïKe  6c  la 
joie.  Les  Eccléfiaftiques ,  les  Militaires,  les  Gens  de  Lettres 
étoient  admis  à  là  table ,  6c  logés  dans  fon  Palais ,  lorfqu'ils 
vouloient  y  faire  quelque  féjour.  Il  fumfbit  de  lui  être  pré- 
fenté,  pour  y  demeurer  aufli  long -temps  que  k  néceffité 
des  affaires  ,  les  charmes  du  lieu ,  ceux  de  la  fociélé  pou- 
voient  y  retenir;  6c  l'on  en  fôrtoit  plein  de  reconnoifîânce, 
pour  faire  place  à  d'autres  qui  dévoient  y  trouver  les  mêmes 
agrémens.  Les  foldats  ennemis  retenus  prifonniers  pendant 
la  guerre  aux  environs  de  Strafbourg  ont  reflënti  les  effets 
de  la  généreufê  compaffion.  Hommes ,  femmes  ,  enfans  ,  il 
les  a  fait  venir  dans  fon  Falais ,  6c  les  a  confolés  dans  leur 
miftxe  par  des  fecours  de  tonte  efpèce.  Saverne  étoit  un 
Temple  conlâcré  par  la  Grandeur  à  l'Hofpitalité. 

François  6c  Guillaume  de  Furflemberg  avoient  conftruit 
ce  fuperbe  E'ditice  ;  mais  il  doit  tous  fes  embellifîèmens  à 
M.  le  cardinal  de  Rohan.  Le  Palais  épifcopal  de  Strafbourg 
eft  fon  ouvrage.  Il  l'a  commencé  en  - 1730,  6c  tous  les 
ConnoilTeurs  en  admirent  l'élégance  &  la  nobleffe. 

Cependant  malgré  tant  de  dépenlès ,  les  revenus  de  PE- 
véché  font  augmentés  confidérabiement.  11  avoit  trouvé  fon 
Diocèfe  dans  cet  état  de  defôrdre  que  devoit  produire 
l'anarchie  dans  laquelle  il  avoit  long-temps  gémi ,  l'abfencc 

X  x  iij 


350    Histoire  de  l'Académie  Royalê 

de  (es  Ev<)i|ues ,  &  le  mélange  des  Religions.  Il  le  (aidé 
réglé ,  tranquille ,  rétabli  dans  Ion  ancien  lultre ,  embelli  de 
bâiiniens  (ûmptueux.  Ne  pouvoit-il  pas  à  quelques  égards 
s'approprier  la  réflexion  que  fit  Augulle  fur  l'état  où  Rome 
étoit  lorfqu'il  prit  les  rênes  de  l'Empire,  6c  fur  celui  dans 
lequel  à  fa  mort  il  lailîà  cette  Capitale  du  monde?  Mais  plus 
heureux  que  ce  Prince,  il  a,  ce  qu'Augulle  ne  put  ou  ne 
voulut  pas  avoir,  un  Succefîèur  digue  de  lui,  formé  parles 
foins,  héritier  de  Ton  nom,  de  les  qualités  aimables,  delbn 
goût  pour  la  Littérature.,  &  dont  les  vertus  confoleront 
l'Alface. 

Quoique  M.  le  cardinal  de  Rohan  fut  fujet  à  de  fréquentes 
attaques  de  goutte,  la  bonté  de  Ion  tempérament  lèmbloit  lui 
promettre  des  jours  plus  longs.  Une  maladie ,  que  d'abord  on 
ne  crut  pas  mortelle ,  l'emporta  prelque  fubitement  au  mois 
de  juillet  dernier ,  dans  la  foixante  feizième  année  ^le  fon  âge. 
Il  eft  mort  pleuré  de  fà  Famille ,  d'un  grand  nombre  d'Amis 
îituftres ,  d'un  peuple  nombreux  dont  il  fut  les  délices,  & 
regretté  d'un  Souverain  digne  de  régner  fur  les  plus  grands 
hommes. 


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MEMOIRES 

DE  L  ITTER  AT  U  RE, 

TIRES  DES  REGISTRES 

DE  V ACADEMIE  ROYALE 

DES  INSCRIPTIONS 

ET  BELLES-LETTRES» 

DEPUIS  L'ANNEE  M.  DCCXLIX; 
JUSQUES  ET  COMPRIS  M.  DCCLI. 


MEMOIRES 


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MEMOIRES 

D  E 

LITTERATURE, 

Tirés  des  Regijîres  de  ï  Académie  Royale  des  lnfcripùons 

ér  Belles-Lettres. 

PREMIER  MEMOIRE 

Dans  lequel  on  cjjaie  de  concilier  Hérodote  avec 
Ctéfias  au  fujet  de  la  monarchie  des  Mèdes, 

Par  M.  de  Bougainville. 

L'histoire  des  Monarchies,  fùcceflivement  élevées  fur  2 3  Juin 
les  ruines  de  l'empire  Aflyrien,  eft  pour  nous  dans  le  175 
même  cas  que  celle  de  cet  Empire  fi  célèbre  &  fi  peu 
connu.  Elle  offre  un  grand  nombre  de  problèmes,  dont  le* 
Tonte  XXIII.  A 


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x  MEMOIRES 

meilleurs  Chronologiftes  &  les  Savans  les  plus  drftingues  ont 
à  lenvi  tenté  la  lblution.  Le  temps  nous  a  dérobé  la  plufpart 
des  ouvrages  que  les  anciens  avoient  compofès  fûr  cette  ma- 
tière :  nous  en  connoinons  plufieurs  par  des  citations  ou  par 
des  extraits,  qui  n'ont  prefque  toujours,  ni  l'étendue,  ni 
l'exactitude,  ni  la  clarté  néceflàires.  Enfin  les  auteurs  dont 
les  écrits  fubfiftent  encore,  fê  contredilênt  fôuvent,  ou  du 
moins  ils  mettent  dans  leurs  récits  des  variétés  que  nous 
prenons  pour  des  contradictions,  parce  que  nous  n'avons 
pas  afîèz  de  lumière  fur  ces  temps  reculés,  pour  entendre 
parfiitement  ceux  qui  nous  en  parlent.  Ces  raifôns,  jointes 
à  plufieurs  autres ,  dont  ie  détail  eft  inutile  ici ,  caufent  & 
peuvent  en  quelque  forte  juftifier  la  contrariété  des  explica- 
tions données  par  les  Modernes  à  la  plu/port  des  difficultés 
que  préfèntent  les  liècles  antérieurs  à  l'époque  de  Cyrus.  Le 
peu  de  liaifôn  qui  règne  à  nos  yeux  entre  des  faits  dont  la 
chaîne  eft  rompue,  la  différence  des  points  de  vûe  fous 
lefquels  un  même  objet  peut  s'envifâger,  &  la  variété  des 
combinailôns  prefque  innombrables ,  dont  une  multitude  de 
fragmens  épars  eft  fufcejptible ,  ont  fait  naître  fur  ITûiîoire 
d'une  feule  Nation  des  fyftèmes  abfôlument  oppofês.  Quoi- 
qu  également  formés  de  débris  des  monumens  anciens,  tous 
ces  édifices  fè  refïèmblent  fi  peu,  qu'on  aurait  peine  à  les 
regarder  comme  divers  affemblages  des  mêmes  matériaux, 
fi  Ton  ne  fâvoit  à  quel  point  la  forme  peut  déguifêr  ie 
fonds. 

Ce  que  je  dis  en  général  des  antiquités  de  difTérens  peuples 
de  l'Afie,  peut  s'appliquer  particulièrement  à  celles  des  Mèdes. 
L'hiftoire  de  cette  Nation  eft  pleine  d'obfcurités  ;  &  malgré 
les  efforts  qu'une  Critique  auffi  patiente  qu'ingénieufê  a  faits 
depuis  long-temps  pour  difîîper  ces  nuages,  les  points  effen- 
tiels  n'en  font  pas  encore  fixés  d'une  manière  incontellable. 

Tous  les  auteurs  conviennent  que  les  Mèdes,  fournis  pen- 
dant plufieurs  fiècles  aux  rois  Aflyriens,  fûcceflêurs  de  Ninus 
&  de  Sémiramis,  fè  révoltèrent  fous  le  règne  de  Sardana- 
pale;  que  de  fujets  devenus  conquérans ,  ils  étendirent  leur 


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DE   LITTERATURE.  3 

domination  fur  de  vaftes  contrées,  &  qu'enfin  leur  Empire 
fut  détruit  vers  l'an  560  avant  1ère  Chrétienne  par  Cyrus, 
fondateur  de  celui  des  Perles.  Mais  ces  articles  font  les  lêuls 
qui  réunifient  l'unanimité  :  les  fontimens  le  partagent  for  tout 
le  refte.  L'époque  de  l'arTranchiflèment  des  Mèdes,  la  durée 
de  leur  Monarchie,  les  noms  de  leurs  Souverains,  le  nombre 
de  ces  Princes ,  les  évènemens  de  leurs  règnes ,  en  un  mot 
tous  les  détails  de  leur  hiftoire  font  fujets  à  des  difouflions 
fins  nombre;  &  la  plufpart  de  ces  difoufïïons  naiflènt  de  la 
contrariété,  peut-être  réelle,  peut-être  fimplement  apparente, 
des  récits  d'Hérodote  &  de  Ctéfias. 

Cette  contrariété,  trop  forte  pour  n'être  pas  aperçue  par 
les  lecteurs  les  moins  attentifs,  arrête  néceifairement  dans  leur 
marche  ceux  qui  font  une  étude  approfondie  des  monumens 
de  l'ancienne  hiftoire.  Des  raifons  particulières  m'ayant  obligé 
de  les  examiner  avec  foin,  j'ai  lênti,  comme  les  autres,  la 
difficulté  réfultante  de  cette  contradiction  entre  deux  écri- 
vains, dont  les  ouvrages  font  les  principales  fources  de  nos 
connoifïànces  lûr  la  haute  antiquité.  J'ai  d'abord  cherché 
des  éclairciflêmens  chez  les  auteurs  modernes;  mais  peu 
lâtisfait  de  ce  qu'on  a  julqu  a  préfont  imaginé  là-defTus ,  j'ai 
pris  enfin  le  parti  de  travailler  par  moi-même  à  réfoudre  la 
queftion.  Dans  les  recherches  que  j'ai  faites  en  conlequence, 
i'ai  cru  découvrir  un  moyen  de  concilier  les  deux  textes. 
Le  peu  de  rapport  qui  fe  trouve  entre  mes  idées  for  ce  point 
&  les  (yftèmes  adoptés  par  tant  de  Savans  illuftres  doit  pré- 
venir contre  elles;  &  j avoue  qu'il  a  d'abord  produit  cet 
effet  for  moi-même.  On  eft  en  droit  de  fo  défier  d'un  fen- 
timent  nouveau  fur  une  matière  fouvent  difcutce  par  des 
gens  habiles.  Cependant  comme  la  laine  Critique  pèfe  moins 
les  autorités  que  les  raifons,  je  me  détermine  d'autant  plus 
volontiers  à  propolèr  mon  opinion ,  qu'après  tout  il  y  a  plus 
de  gloire  à  rencontrer  jufte  que  de  honte  à  fo  tromper  fur 
des  questions  qui  furent  tant  de  fois  l'écueil  de  l'érudition 
&  de  la  làgacité. 

Je  drvilê  ce  Mémoire  en  quatTe  articles.  Le  premier  offrira 

A  ij 


4  MEMOIRES 

l'abrégé  des  narrations  d'Hérodote  &  de  Ctéfias  :  le  précis 
des  différens  fyftcmes  qu 'elles  ont  occifionnés  formera  les  deux 
fuivans;  jexpofaai  mes  conjeéha*  dans  ic  quatricme.  . 

Article  L 

Expofuïon  abrégée  des  récits  d'Hérodote  ir  de  Ctéfias, 

Suivant  Hérodote  les  rois  de  Ninive  régnoient  depuis 
cinq  cens  vingt  ans  fur  la  haute  Afie,  lorfque  les  Mèdes 
arborèrent  l'étendard  de  la  révolte.  Leur  exemple  fut  fùivi  par 
quelques  peuples  voilins;  &  la  défection  de  ces  provinces, 
en  réduisit  l'empiie  Aflyrien  dans  des  bornes  plus  étroites, 
l'anoiblit  fans  le  détruire.  L'amour  de  l'indépendance,  qui 
Html*,  l.  r,  porta  les  Mèdes  à  fecouer  le  joug,  leur  fit  préférer  d'abord 
'•9** fa*  au  gouvernement  Monarchique  l'état  Républicain.  Divifés  en 
tribus  &  dîftribués  dans  des  hameaux,  fâns  avoir  ni  fortereflë 
ni  capitale,  ils  jouirent  quelque  temps  d'une  pleine  liberté 
dans  un  pays  fortifié  par  la  fituation  même,  &  dont  l'entrée 
pouvoit  fe  défendre  aifément.  Ils  fe  donnoient  des  juges 
pendant  la  paix  &  des  chefs  pendant  la  guerre;  la  Nation 
s'afTèmbloit  pour  décider  des  affaires  importantes.  Cet  heu- 
reux état  ne  fut  que  paflâger.  L'anarchie  dans  laquelle  il 
dégénéra  produifit  des  delordres,  dont  un  des  principaux 
d'entre  eux  profita  pour  s'emparer  de  l'autorité  fouveraine. 
Déjocès,  afîèz  vertueux  pour  fe  faire  eftinter  de  fes  compa- 
triotes, allez  habile  pour  leur  rendre  fes  qualités  &  fes  talens 
néceflaires,  eut  l'ambition  d'afpirer  au  trône  &  l'adreilê  de 
s'y  faire  élever  par  les  ma  ns  d'un  peuple  libre.  Soit  politique, 
fôit  orgueil,  il  joignit  à  l'exercice  rigoureux  dune  puiflânce 
delpotique ,  &  cependant  équitable,  1  appareil  &  la  pompe 
qui  relèvent  en  Orient  la  majefté  des  Rois.  Il  bâtit  &  for- 
tifia la  ville  d'Ecbatanes,  &  pendant  un  règne  de  cinquante- 
trois  ans,  il  gouverna  paifibiement  les  Mèdes,  fins  faire  de 
conquêtes  fur  les  Aflyrien* 

Phraorte  fon  fils  &  fon  fucceflèur,  ne  iuivit  point  fe 


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D  E  LITTERATURE.  5 
traces  à  cet  égard.  Ce  prince  ne  longea  qu'à  s'agrandir,  8c 
les  plus  briilans  iùccès  couronnèrent  d'abord  les  entreprifès. 
11  fubjugua  les  Perlés  &  les  Nations  voifines,  porta  les  armes 
dans  ia  haute  Afie,  &  conquit,  far  les  AfTyriens,  une  partie 
de  ce  qu'ils  pofîcdoient  au-delà  du  fleuve  Halys.  Mais  là 
témérité,  long-temps  heureufe,  échoua  contre  la  puillàncedu 
roi  de  Ninive.  Le  courage  fougueux  de  les  montagnards 
ne  put  tenir  conue  la  dilcipline  des  troupes  Alîyriennef. 
Après  vingt-deux  ans  de  règne ,  il  lut  tué  dans  une  bataille 
où  fôn  armée  périt  pielque  toute  entière. 

Cyaxare  lôn  fils  en  rallia  les  débris;  &  plein  du  defir  de 
réparer  (es  pertes ,  il  fit  de  toutes  parts  de  nouvelles  levées. 
Mais  convaincu,  par  le  malheur  de  (ôn  père,  que  le  (ùccès 
d'une  action  dépendoit  autant  de  l'ordre  que  de  la  valeur  des 
iôidats ,  il  s'attacha  d'abord  à  difcipliner  (es  troupes.  Julqu'alors 
elles  avoient  combattu  fâns  aucune  méthode.  C'étoit  moins 
une  armée  qu'une  multitude  de  volontaires  qui  ne  (avaient , 
ni  garder  leurs  rangs ,  ni  former  des  bataillons.  Cyaxare 
diftingua  ces  milices  en  difTérens  corps,  &  les  aflujétit  aux 
loix  de  la  Tactique:  art  nouveau  pour  cette  Nation  belli- 
queulê  ;  mais  que  l'ardeur  de  la  vengemce  lui  rendit  ailement 
familier.  Il  recueillit  bien-tôt  le  fruit  de  (ês  (oins,  dans  une 
guerre  que  les  Mèdes  eurent  à  foûtenir  contre  le  roi  de 
Lydie.  Leurs  efîàis  furent  des  victoires  fùivies  de  conquêtes 
qui  les  rendirent  allez  puiflâns  pour  dilputer  de  nouveau 
l'Empire  aux  AfTyriens.  Cyaxare  envahit  les  terres  du  roi 
de  Ninive,  &  le  défit  en  bataille  rangée.  11  (ê  préparait  à 
mettre  le  fiège  devant  la  capitale,  lorfque  linvafion  des 
Scythes  le  força  de  ne  (ônger  qu'à  fi  propre  défenfè.  Ces 
barbares  (e  répandirent  comme  un  torrent  par  toute  l'Afie, 
Se  la  ravagèrent  pendant  vingt-huit  années.  Ce  ne  fut  qu'au 
bout  de  ce  temps  que  Cyaxare  en  ayant  exterminé  les  chefs 
&  repoufîé  le  relie  vers  les  bords  du  Tanaïs ,  recouvra  tout 
ce  qu'il  avoit  perdu ,  &  rétablit  l'empire  des  Mèdes,  Ces 
exploits  le  mirent  en  état  de  reprendre  lôn  ancien  projet.  II 
attaqua  Ninive;  &  par  la  ruine  de  cette  capitale,  il  porta  le 


6*  MEMOIRES 

dernier  coup  à  l'une  des  plus  anciennes  monarchies  de  l'Uni- 
vers. Les  Mèdes  profitèrent  de  les  dépouilles:  leur  Empire 
s'agrandiuoit  de  toutes  parts  ;  mais  il  ne  devoit  pas  fûbfifter. 
Les  vainqueurs  des  Allyriens  étoient  à  la  veille  d'éprouver 
le  fort  de  leurs  ennemis.  Cyaxare,  après  avoir  régné  qua- 
rante ans ,  laiflà  la  couronne  à  fon  fils  Aftyage  qui,  détrôné 
dans  la  trente-cinquième  année  de  lôn  règne  par  Cyrus  lôn 
petit-fils,  eut  la  douleur  de  voir  les  Perles ,  depuis  long-temps 
vaflàux  des  Mèdes ,  devenir  leurs  Souverains  ;  &  cette  Na- 
tion, julqu  alors  inconnue  dans  l'Orient,  donner  des  loix  à 
l'Ane. 

Par  ce  précis  de  la  narration  d'Hérodote,  on  voit  que  cet 
hiftorien  fait  d'abord  vivre  les  Mèdes  dans  une  elpèce  d'au- 
tonomie dont  il  ne  fixe  pas  la  durée,  &  qu'il  leur  donne 
enfuite  quatre  Rois  dont  les  règnes  réunis  remplirent  i'ef 
pace  de  cent  cinquante  ans.  Je  patte  au  récit  de  Ctéfias. 
Nous  le  connoillôns  par  l'extrait  que  Diodore  de  Sicile  en 
a  donné  dans  le  fécond  livre  de  fon  hiftoire  univerfelie. 

Ctéfias  attribuoit,  dans  lôn  ouvrage,  rafTranchiflèment  des 
Dkâr.t,  H»  Mèdes  à  la  révolte  d'Arbace,  gouverneur  de  Médie&com- 
*  mandant  des  troupes  que  cette  province  loumiflôit  à  l'année 

de  l'Empire.  Ce  général ,  indigné  de  la  mollette  du  roi  de 
Ninive,  &  rougiflânt  d'avoir  un  tel  Maître,  lê  lia  (êcrètement 
avec  Bélefis  gouverneur  de  Babylone.  A  force  d'intrigues, 
de  promeflès  &  de  prélêns,  ils  formèrent  un  parti  redou- 
table &  firent  révolter  contre  Sardanapale,  les  Mèdes,  les 
Perles ,  les  Babyloniens  &  les  Arabes.  La  guerre  fut  beau- 
coup plus  longue  que  les  rebelles  ne  l'avoient  cm.  Ils  perdirent 
d'abord  trois  batailles  ;  mais  vainqueurs  dans  une  quatrième , 
ils  mirent  enfin  le  fiège  devant  Ninive  dont  ils  ne  s'empa- 
rèrent qu'au  bout  de  trois  ans.  Je  ré/èrve  pour  un  autre 
Mémoire  le  récit  abrégé  de  cette  guerre,  dont  les  principaux 
évènemens  lônt  détaillés  par  Diodore  qui  paroît  avoir  puile 
dans  les  écrits  de  Ctéfias  la  plufpart  des  circonflances. 

Le  même  auteur  fait  dire  à  Ctéfias,  qu'Arbace,  maître 
de  i'Afie  par  la  défaite  &  la  mort  de  Sardanapale,  fut 


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DE  LITTERATURE.  7 
proclamé  Roi;  6c  qu'après  un  règne  de  vingt-huit  ans  fui  les 
Mèdes ,  il  laiflà  le  trône  à  fon  fils  Mandaucès.  Il  ne  nous 
relie  aucun  détail  fur  ce  Prince,  ni  fur  la  plu/part  de  les  fùc- 
cefleurs.  Soit  que  Ctéfias  n'en  eut  rien  dit ,  fôit  que  Diodore 
ait  négligé,  comme  je  le  préfùme,  cette  partie  de  là  narration , 
l'extrait  qu'il  fait  nomme  feulement  quelques-uns  de  ces  rois 
Mèdes ,  en  marquant  avec  peu  d'exactitude  la  durée  de  leur 
règne  &  quelques  faits  arrivés  fous  deux  de  ces  Princes.  Je 
dis  quelques-uns  de  ces  rois  Mèdes  ;  car  il  y  a  grande  appa- 
rence que  la  lifte  donnée  par  Diodore,  n  eft  pas  complète  à 
beaucoup  près.  On  verra  dans  la  fuite  les  raifbns  qui  fondent 
ce  fêntiment.  J'ajoute  qu'il  ne  marque  pas  exactement  la 
durée  de  leur  règne.  11  fait  régner  Mandaucès  &  Artycas 
chacun  cinquante  ans,  au  lieu  que  Jules  Africain,  cité  par  rmwr  Obmfi. 
Eusèbe,  &  George  le  Syncelle  ne  donnent  que  vingt  ans 
au  règne  du  premier,  &  réduifênt  à  trente  celui  du  fécond  : 
calcul  qui  me  paraît  devoir  être  préféré.  En  effet  il  eft , 
félon  toute  apparence ,  tiré  de  Ctéfias  lui-même  dont  l'ou- 
vrage fubfjftoit  encore  au  temps  de  Jules  Africain  &  du 
Syncelle,  puifque  ce  dernier  eft  plus  ancien  que  Photius. 
Or  Jules  Africain  &  le  Syncelle  étoient  des  chronologiftes, 
plus  attendis  par  conftquent  à  recueillir  des  dates  que  Dio- 
dore de  Sicile ,  dont  l'inexactitude  à  cet  égard  eft  prouvée 
par  plus  d'un  exemple,  &  qui  de  plus  annonce  dans  fa  pré- 
face, qu'il  ne  s'attache  point  à  la  chronologie  pour  les  faits 
antérieurs  au  règne  de  Cyrus.  D'ailleurs  quand  fôn  autorité 
feroit  plus  grande  fur  ce  point,  il  fufliroit,  pour  décider  en 
faveur  de  Jules  Africain  &  du  Syncelle,  du  moins  par  rap- 
port au  règne  de  Mandaucès ,  de  confidérer  qu'Arbace ,  père 
de  ce  Prince,  a  régné  vingt-huit  ans;  que,  né  loin  du  trône, 
artifân  de  fà  propre  grandeur,  il  la  devoit  à  la  révolution 
dont  il  fut  l'auteur,  &.  que,  félon  toutes  les  apparences,  il 
étoit  déjà  dans  la  force  de  fon  âge  quand  il  porta  les  Mèdes 
à  la  révolte.  En  effet ,  Diodore  lui-même  repréfente  Arbace 
comme  un  guerrier,  à  qui  fes  fêrvices  militaires  avoient  fût 
iir  le  gouvernement  de  la  Médie.  Eft-ii  vrai-fembiable 


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8  MEMOIRES 

que  fôn  fils  devenu  par  fi  mort  roi  des  Mèdes ,  ait  pû 
régner  après  lui  cinquante  ans  l  Toutes  les  liftes  de  Souve- 
rains que  nous  connoillbns ,  ne  foumiroient  peut-être  pas  un 
exemple  pareil. 

Au  refte,  ceux  des  rois  Mèdes  que  Diodore  nomme 
d'après  Ctcfias ,  font  au  nombre  de  neuf  :  Arbace ,  Man- 
daucès,  Solàrme,  Artycas  ,  Arbianès ,  Artéus ,  Artynès, 
Aftybaras ,  Afpadas.  Il  ne  marque  point  combien  de  temps  ce 
dernier  a  régné  :  nouvelle  preuve  de  fa  négligence  à  recueillir 
les  dates  des  temps  reculés.  La  fomme  totale  des  huit  autres 
règnes,  en  adoptant  pour  ceux  de  Mandaucès  &  d' Artycas, 
le  calcul  de  Jules  Africain  &  du  Syncelle,eft  de  deux  cens 
trente-deux  ans,  dont  voici  la  diftribution. 


Arbace   28. 

Mandaucès.  .   .   .   20. 

S  os  arme     30. 

Artycas   30. 

Arbianès   22. 

Artéus   40. 

Artynès   22. 

ASTYBARAS   40. 


Somme  totale  232. 


En  faifant  remonter,  avec  les  meilleurs  chronologiftes,  la 
révolte,  &  par  coniequent  le  règne  d'Arbace,  à  l'an  ooo 
avant  l'ère  Chrétienne,  on  aura  l'an  668  pour  la  fin  du 
règne  d' Aftybaras.  De  l'an  668  à  l'an  560  que  tous  les 
auteurs  s'accordent  à  regarder  comme  l'époque  du  commen* 
cernent  de  Cyrus,  il  refte  cent  huit  ans  que  Diodore  ne 
remplit  point.  Ce  vuide  eft  une  des  raifons  qui  me  font 
croire  qu'il  n'a  pas  donné  la  lifte  complète  des  rois  Mèdes 
de  Ctéfias. 

De  toute  l'hiftoire  de  ces  Princes,  Diodore  ne  nous  a  con- 
fcrvd  que  deux  évènemens.  L'un  eft  la  révolte  de  Parfondis 

& 


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DE   LITTERATURE.  9 

5c  des  Cadufiens  fous  le  règne  d'Artéus;  i  autre  eft  la  guerre 
d'Aftybaras  contre  Zarine  reine  des  Saces.  Encore  palîè-t-U 
légèrement  fur  ces  deux  faits ,  dont  le  détail  méritoit  néan- 
moins de  l'arrêter.  J'en  parlerai  plus  au  long  dans  mon  fécond 
Mémoire,  en  joignant  au  récit  de  Diodore  les  circonuances 
rapportées  par  d'autres  écrivains,  &  fur-tout  par  Nicolas  de 
Damas,  dont  les  fragmens  ont  été  donnés  au  public  par 
Henri  de  Valois. 

En  comparant  les  deux  narrations  que  je  viens  d'abréger, 
on  en  apercevra  la  différence  au  premier  coup  d'oeil.  Le  nom 
des  Princes,  leur  nombre,  la  durée  de  leurs  règnes  n'ont  pas 
plus  de  rapport  que  les  circonftances  de  leur  hiftoire  :  les 
deux  récits  n'ont  pas  un  fêul  trait  qui  leur  foit  commun.  De 
cette  diverfîté  naît  un  embarras,  dont  on  ne  peut  fôrtir  qu'en 
prenant  un  des  quatre  partis  fuivans.  Pour  former  un  fyltème 
fur  les  Mèdes,  il  faut,  ou  préférer  Hérodote  à  Ctéfias,  ou 
fuivre  Ctéfias  fâns  égard  pour  Hérodote,  ou  combiner  en- 
lêmble  les  deux  témoignages  en  confondant  les  rois  Mèdes 
de  l'un  avec  ceux  de  -l'autre ,  ou  chercher  une  explication 
qui  concilie  les  deux  textes  fans  confondre  des  liltes  auffi 
oppofees  que  celles  des  deux  hifbriens.  De  ces  quatre 
dirierens  partis,  le  fécond  &  le  dernier  n'ont  été  pris  par 
aucun  écrivain,  foit  ancien,  (oit  moderne.  Préférer  le  récit 
de  Ctéfias  à  celui  d'Hérodote,  c'eût  été,  fuivant  la  pluf- 
part  des  auteurs ,  compromettre  fon  jugement  &  deshonorer 
fà  critique.  A  l'égard  du  dernier  moyen ,  on  n'a  pas  même 
eu  la  penfee  d'y  recourir.  Comment  fùppofër  que  deux 
récits  qui  fê  contredifènt  à  ce  point,  puiflènt  être  également 
véritables? 

Ainfi  tous  ceux  qui  ont  examiné  cette  matière  n'ont  connu 
que  deux  façons  de  réfoudre  le  problème.  Les  uns ,  partifàns 
déclarés  d'Hérodote,  ne  daignent  pas  même  faire  mention  de 
Ctéfias ,  qu'ils  relèguent  dans  la  ciaue  des  écrivains  fibuleux. 
Perfuadés  que ,  confondre  les  deux  récits ,  c'eût  été  f lire  un 
alliage  de  vérités  &  de  ficTions,  ils  rejettent  toute  efpèce 
d'accommodement.  Les  autres,  moins  exclufifs,  joignant  le 
Tome  XXI U.  B 


,ô  MEMOIRES 

témoignage  de  Ctéfias  à  celui  d'Hérodote,  ont  formé,  de» 
deux  liftes  différentes ,  une  feule  lifte  de  Rois. 

Voilà  donc,  au  lu  jet  de  la  dynaftie  des  Mèdes,  deux  opi- 
nions qui  partagent  tous  les  Savans.  Je  vais  faire  1  enumération 
de  ceux  qui  fë  font  déterminés  pour  l'une  ou  pour  l'autre, 
Au  refte  je  dois  avertir  que  je  ne  prétends  ni  donner  un  dé- 
nombrement exact  de  tous  les  écrivains  qui  ont  parlé  des 
Mèdes ,  ni  faire  l'analyfè  de  chaque  opinion  particulière.  Ce 
fêroit  me  jeter  dans  un  labyrinthe  que  de  vouloir  fûivre  à 
la  fois  tant  d'hypothèlès  dans  tous  les  détails  qui  les  différen- 
cient. Comme  chacun  des  auteurs  dont  je  dois  rapporter  les 
jënlimens,  en  parlant  des  Mèdes  fait  entrer  leur  Monarchie 
dans  le  fyftème  général  qu'il  avoit  formé  far  l'ancienne  his- 
toire, &  que  tous  ces  lyftèmcs  font  différais  les  uns  des 
autres ,  chacun  d'eux  a  fait,  au  récit  qu'il  adopte,  les  altéra- 
tions qu'il  a  cru  néceflàires.  L'art  conjectural  seft  attribué  fur 
les  anciens  textes,  fur-tout  quand  ce  ne  font  que  des  fragmens , 
un  droit  dont  il  abufe  quelquefois.  On  les  traite  comme  les 
oracles  dont  le  ftyle  obfcur  fè  prêtoità  toutes  fortes  d'inter- 
prétations. Quelques  auteurs,  en  adoptant  les  Rois  d'Héro- 
dote ,  s'éloignent  de  les  calculs  :  ils  affignent  des  durées  diffé- 
rentes au  règne,  ou  de  Déjocès,  ou  de  Phraorte,  ou  de 
Cyaxare.  Piufieurs,  enjoignant  Hérodote  &  Ctéllas,  varient 
dans  le  mélange  qu'ils  font  des  deux  récits ,  proforivent  à  leur 
gré  tel  ou  tel  Roi,  imaginent  entre  tel  ou  tel  Prince,  une 
identité  que  d'autres  rejettent ,  font  entrer  dans  la  lifte  de  leurs 
rois  Mèdes  des  Princes  qui  ne  font,  ni  dans  le  catalogue 
d'Hérodote,  ni  dans  celui  de  Ctéfias,  changent  l'ordre,  al- 
tèrent plus  ou  moins  la  durée  des  règnes;  en  un  mot  fè  per- 
mettent tout  ce  qui  convient  à  leur  fyftème. 

L'analyfê  de  tant  de  combinaifons  arbitraires  me  jeteroit 
dans  des  écarts,  qui  ne  produiroient  que  de  la  confûfion  & 
de  loblcurité.  Je  joindrai  donc  enfèmbfe  tous  les  fyftèmes 

2ui  fe  rapportent  pour  le  fonds ,  fans  m'arrèter  aux  variétés 
s  détail.  Tous  ceux  dont  la  bafê  commune  eft  le  récit  d'Hé- 
rodote, quelque  différens  qu'ils  foient  d'ailleurs,  forment  la 


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DE    LITTERATURE  ri 

première  claflè.  Je  mets  dans  la  féconde  ceux  où  l'on  fait 
entrer  à  la  fois  les  deux  récits  d'Hérodote  6c  de  Ctéfias.  Par-là 
cette  multitude  d'écrivains,  de  commentateurs  &  de  Critiques, 
fe  trouve  divifêe  en  deux  partis.  Je  ne  citerai  que  les  chefs, 
ou  du  moins  ceux  qui  figurent  dans  l'un  ou  dans  l'autre  par 
leur  érudition  ou  leur  célébrité.  A 1  expofition  de  leurs  hypo- 
thèfes,  je  joindrai  celle  des  motifs  qui  me  portent  à  rejeter 
également  les  deux  fyftèmes.  Ce  fera ,  comme  nous  l'avons- 
annoncé ,  la  matière  des  deux  articles  fùivans. 

Article  II. 

^numération  des  auteurs  qui  n  admettent  que  le  récit 
d Hérodote  fur  la  monarchie  des  Mèdes. 

On  peut  mettre  à  leur  tête  Denys  d'Haiicarnaflè ;  if  paraît 

enibraflèr  fans  réfêrve  le  fcntiment  d'Hérodote,  lorfque  dans 

le  premier  livre  de  les  antiquités  Romaines ,  il  dit,  en  termes 

formels ,  que  la  durée  de  la  monarchie  des  Mèdes  ne  s'étendit  f  f*k  **<»*■ 

point  au-delà  de  quatre  règnes  ou  générations. 

Uflerius ,  un  des  modernes  qui  a  le  mieux  débrouillé  le 
cahos  de  l'ancienne  chronologie;  Conringius,  un  des  plus 
fâvans  hommes  de  l'Allemagne,  Cellarius,  Marsham,  Pri- 
deanx,  Newton,  M.  Bolluet,  M.  le  Pfefident  Bouhier,  le 
P.  de  Montfaucon ,  le  P.  de  Tournemine ,  Dom  Calmet , 
enfin  les  auteurs  de  la  nouvelle  hiftoire  univerfèlle  imprimée 
depuis  quelques  années  à  Amfterdam,  fê  rangent  tous  du 
côté  d'Hérodote,  en  failant  néanmoins  prelque  tous  à  fôn  récit, 
les  changemens  qu'exigent  leurs  hypothèlês  particulières. 

Aux  quatre  Rois  marqués  par  i'hiftorien  Grec,  U  (Ténus  en 
ajoute  un  cinquième  emprunté  de  Xénophon  :  c'eft  Cyaxare  II 
qu'il  fait  régner  quelques  mois  avant  Cyrus.  Cette  addition 
eft  adoptée  par  Dom  Calmet ,  à  cela  près  qu  rl  donne  à 
Cyaxare  11  vingt-trois  ans  de  règne.  Comme  il  fait  corn-  TabUChrtnol 
mencer  Déjocès  vingt-deux  ans  plus  tôt  que  la  plulpart  aes  A  rAnc  &  ^ 
chronologiftes,  c'eft-à<lire  en  7  3  % ,  il  avoit  befoin  d'augmenter  iW.  T#*h 

h  ij 


il  MEMOIRES 

d'un  pareil  nombre  d'années  le  règne  de  quelqu'un  de  ies 
(ûccefîèurs,  afin  d'atteindre  à  l'an  560,  date  du  commence- 
ment de  Cyrus. 

Le  Père  de  Tournemine  qui ,  pïus  fidèle  encore  au  texte 
VanwÇknno!.  d'Hérodote,  n'admet  point  ce  fécond  Cyaxare,  jê  trouvok 
dans  le  même  embarras  pour  faire  précifement  finir  ie  règne 
d'Aftyage,  le  dernier  de  Tes  rois  Mèdes,  à  l'an  560.  £n 
plaçant ,  comme  il  fait ,  le  commencement  de  Déjocès  à  l'an 
744 ,  il  laiflbit  entre  Aftyage  &  Cyrus ,  un  intervalle  de  trente- 
quatre  ans.  Pour  le  remplir,  il  fùppofê  un  interrègne  de  fix 
ans  entre  Phraorte  &  Cyaxare  ;  &  contre  le  texte  précis 
d'Hérodote  qui  donne  quarante  ans  de  règne  au  lêcond  de 
ces  Princes,  il  le  fait  régner  fôixante-huit  ans.  Une  altération 
fi  forte  ne  pouvoit  être  ficilement  juftifîée  :  pour  la  rendre 
plaulible ,  le  P.  de  Tournemine  hafàrde  toutes  fortes  de  fup- 
pofitions  ;  il  avance  des  conjectures  ingénieulês;  mais  il  n'a 
point  recours  à  Ctéfias.  Il  aime  mieux  faire  tomber  lès  cor- 
rections fur  la  durée  des  règnes  marqués  par  Hérodote,  que 
fur  le  nombre  &  la  fuite  de  (es  rois  Mèdes. 

VoiTius,  Prideaux,  Newton,  M.  BofTuet,  &  d'après  eux 
M.  Rollin,  adoptant  les  idées  d'Uiîérius,  terminent  la  lifle 
des  rois  d'Hérodote  par  le  Cyaxare  de  Xénophon  qu'ils  pren- 
nent pour  le  Darius  Mède  de  f  Ecriture.  Le  détail  des  raifons 
fùr  lefquelles  ils  le  fondent ,  n'eft  pas  de  mon  fujet  On  peut 
les  voir,  ou  fêmées  dans  leurs  écrits,  ou  recueillies  &  com- 
'MMofres  de  battues  par  M.  Fréret  dans  Ion  excellent  Mémoire  fur  la 
CF°P^ie  Je  Xénophon. 

Dom  Bernard  de  Montfaucon  dans  là  défênlê  de  ITiifloirc 
de  Judith ,  &  M.  le  Préfîdent  Bouhier  dans  fês  DifTèrtations 
fur  Hérodote,  s'en  tiennent,  comme  le  P.  de  Tournemine , 
aux  quatre  Rois  marqués  par  l'hiftorien ,  lâns  faire  à  la  durée 
de  leur  règne  des  changemens  auffi  coufidérables  que  ce  fàvant 
chronologifte.  Aufli  leurs  fyftèmes  font-ils  expofês  à  toutes 
les  difficultés  qu'on  peut  oppofêr  au  calcul  d'Hérodote  ;  & 
ce  calcul  en  fôufîre  plufieurs.  Le  texte  de  cet  écrivain  ren- 
ferme des  conttadiclîons  qui  doivent  embarralfer  fês  partiiâns* 


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DE  LITTERATURE.  13 
Comment  accorder  en  effet  ce  qu'il  dit  de  la  modération  de 
Déjocès,  content  de  régner  en  Médie,  fans  reculer  les  fron- 
tières de  cet  Etat ,  avec  la  durée  de  cent  vingt-huit  ans  qu'il 
donne  à  l'empire  des  Mèdes  fur  la  haute  Afie?  Si  Déjocès 
a  régné  cinquante-trois  ans ,  &  que  Phraorte  /on  fils  foit  le 
premier  des  rois  iMcdes  qui  ait  fait  des  conquêtes,  comme 
Hérodote  l'afîùre,  l'erreur  eft  de  trente-un  ans  au  moins. 
Quand  on  fùppolêroit ,  contre  toute  apparence ,  que  les 
conquêtes  de  Phraorte  commencèrent  avec  /on  règne,  de 
ù  première  année  à  la  dernière  d'Aftyage,  Hérodote  lui- 
même  ne  compte  que  quatre- vingt- dix-fept  ans.  D'ailleurs 
eft-il  vrai-fêmblable  que  Déjocès,  qui  n'étoit  dans  l'origine 
qu'un  fimple  particulier,  que  fes  vertus  &  fi  politique  avoient 
par  des  degrés  inlënfibles  élevé  jufqu'au  trône,  &  qui  n'étoit 
plus  jeune  alors ,  ait  pu  régner  cinquante-trois  ans  ? 

Au  refte  ces  difficultés  &  quelques  autres  que  l'on  peut 
faire  contre  le  récit  d'Hérodote,  ne  tombent  que  fur  les 
détails  des  faits,  &  non  fur  l'eflèntiel  de  la  narration,  que 
je  crois  inconteftable.  Les  partifins  d'Hérodote  les  ont  fènties 
comme  moi:  tous  ont  efliyé  de  les  réfoudre;  &  leurs  efforts, 
toûjours  fùbordonnés  à  leurs  fyflèmes  particuliers,  ont  pro- 
duit plus  d  une  explication  que  je  ne  dois  point  rapporter 
ici.  Mais  quelque  différens  que  pu  i  fient  être  les  moyens 
auxquels  ils  fê  font  arrêtés  pour  concilier  Hérodote  avec 
lui-même  fur  les  points  en  quellion ,  ils  fe  réunifient  tous  à 
défendre  le  fonds  du  récit;  &  c'elt  avec  raifon.  Ce  récit  ne 
renferme  rien  de  contraire  à  la  vrai-fêmblance;  les  principaux 
détails  en  font  liés,  foit  entre  eux,  foit  avec  fhifloire  des 
Nations  voifmes.  Hérodote  avoit  été  trcs-à  portée  de  s'en 
inftruire:  il  en  parle  du  ton  dont  il  rapporte  les  faits  qu'il 
avoit  approfondis  par  lui-même,  ton  fort  différent  de  celui 
qu'il  prend  à  l'égard  de  ceux  qu'il  ne  raconte  que  fur  le 
témoignage  d'autrui.  £n  un  mot  tout  ce  qui  peut  établir  l.t 
certitude  hiftorique  fè  réunit  en  faveur  de  la  narration 
d'Hérodote. 

Je  fuis  donc  bien  éloigné  de  blâmer  tant  de  Savans  illuftres 

B... 


i4  MEMOIRES 

d'avoir  adopté  ce  qu'il  dit  de  la  monarchie  des  Mèdes;  je 
me  fais  une  loi  de  fuivre  en  ce  point  leur  exemple.  Mais 
devoient-ils  profcrire  abfolunient  le  récit  de  Ctéfias  î  Je  fais 
combien  Ctéfias  eft  généralement  décrié.  Ma  dillèrtation 
excéderait  bien-tôt  les  bornes  que  je  me  fuis  prelcrites,  li  je 
voulois  accumuler  ici  tous  les  reproches,  dont  ia  piulpirt  des 
auteurs  anciens  &  modernes  ont  chargé  cet  hiftorien.  Cepen- 
dant quelque  fondés  que  puilîènt  être  ces  reproches  à  l'égard 
de  certains  articles,  comme  fur  l'Hifloire  Naturelle,  la  Phy- 
fique  &  les  circonftances  merveilieufes  dont  Ctéfias  défigure 
quelques-uns  de  lès  récits  en  croyant  les  embellir,  il  eft  d'autres 
articles  auxquels  on  ne  doit  pas  les  appliquer. 

La  fâine  Critique  &  l'équité  lâvent  faire  cette  diftinclion. 
MMm  Je  Qu'on  life  fans  préjugé  le  dilœurs  de  M.  Fréret  fur  l'étude 

r«gt  '97-  Vl'  ^e  fanclenne  hiltoire,  &  là  Dilïèrtation  fur  ia  chronologie 
ib\A.  vol.  v,  des  Aflyriens  de  Ninive,  on  lèra,  je  crois,  convaincu  par 

F-  Jf-  les  rai  Ions  qu'il  allègue  en  faveur  de  Ctéfias,  qu'on  ne  peut, 
en  certain  cas,  reculer  Ion  témoignage;  &  c'eft  ici  le  cas  ou 
jamais  En  effet,  quelque  oppolés  que  le  montrent  Hérodote 
&  Ctéfias  au  lùjet  des  Médes,  fi  le  récit  du  premier  paraît 
vrai,  celui  du  lècond  eft  vrai-lëmblable.  Sa  narration  eft 
fimple:  la  lifte  de  Ces  Rois,  dont  Diodore  n'a  conlêrvé  qu'une 
partie,  le  fuivoit  làns  interruption,  8c  remplilîôit  parfaitement 
î'elpace  écoulé  depuis  Sardanapale  julqu  a  Cyrus.  Prelque  tous 
les  anciens  attribuent,  comme  lui,  laflranchiuement  des 
Mèdes  à  la  révolte  d'Arbace.  II  le  fait  régner  après  là  vic- 
toire &  la  prife  de  Ninive;  rien  ne  lêmble  plus  naturel. 
Quelle  apparence  en  effet  qu'un  guerrier  plein  de  cette  am- 
bition qui  fait  les  chefs  de  parti,  accoutumé  depuis  long-temps 
à  commander,  chef  d'une  armée  nombreulê,  ait,  pendant 
plufieurs  années,  couni  les  rilques  d'une  révolte,  &  forcé,  par 
iâ  confiance,  la  fortune  à  féconder  enfin  les  projets,  pour  ne 
pas  jouir  du  fruit  de  tant  de  courage,  d'intrigues  8c  de  périls; 
qu'un  général  du  roi  de  Ninive  n'ait  combattu  que  pour 
l'honneur  de  donner  la  liberté  à  des  peuples  depuis  long-temps 
gouvernés  par  des  Rois,  &  qui  navoient  peut -être  nulle 


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DE   LITTERATURE.^  15 

idée  Je  l'état  Républicain?  Pour  peu  qu'on  ait  lu  l'hifloire, 
on  fait  que  cette  (orme  de  gouvernement  n'a  jamais  été  du 
goût  des  peuples  de  l'Afie  ;  &  c'eft  une  remarque  déjà  faite 
par  plufieurs  écrivains.  Arbace,  avec  ce  defintérelïèment  dont 
ceux  mêmes  auxquels  il  auroit  fâcrifié  les  droits ,  auraient  pu 
lui  (avoir  peu  de  gré,  dont  ils  n'auroient  peut-être  pas  pro- 
fité long-temps,  couroit  rifque  de  fè  voir  enlever  le  fruit  de  (à 
viétoire  par  quelque  rival  plus  ambitieux  &  moins  digne 
de  régner  que  lui.  Ce  que  Ctéfias  rapporte  de  ce  Général 
éi  donc  ablolument  conforme  à  l'idée  qu€  nous  donnent  de 
lui  (es  actions.  Airfli  M.  Prideaux,  quoique  proferivant  les 
rois  Mèdes  de  cet  hiftorien  ,  prétend-il  qu' Arbace  eft  le 
Téglatphalafir  de  l'Ecriture:  (êntiment  que  je  crois  mal  fondé, 
que  d  Tubiles  Critiques  ont  combattu  ;  mais  qui  prouve  que 
ce  (avant  Anglois  n'avoit  point  aperçu  dans  Arbace  un 
Bru  tus. 

Enfin  les  difTerens  faits  arrivés,  (êlon  Ctéfias,  (bus  deux 
de  (es  fucceilèurs,  &  que  Diodore  de  Sicile  6c  Nicolas  de 
Damas  rapportent  d'après  lui,  (ont  aufTi  croyables  qu'inté- 
renans  ;  le  détail  dans  lequel  il  entre  offre  un  tableau  curieux 
&  vrai  des  mœurs  de  ces  anciens  Orientaux.  Tout  ce  qu'on 
§ùi  d'ailleurs  concourt  à  le  juftifier;  &  l'on  ne  peut,  en  le 
lûant,  méconnoître  un  écrivain  fort  inftruit  des  ulâges  de 
l'Orient ,  &  qui  pendant  un  long  (ejour  en  Perfè  avoit  eu 
communication  des  archives  des  Rois.  Scaliger,  peu  favorable 
a  Ltclias,  quil  traite  fort  mal  dans  les  écrits,  avance,  en 
propres  termes,  qu'il  y  auroit  de  la  folie  à  (îiivre,  fur  la 
monarchie  des  Mèdes,  un  (yftème  où  celui  de  cet  auteur 
ne  pût  entrer.  Pour  moi ,  (ans  taxer  fi  durement  les  opinions 
différentes  de  la  mienne,  je  regarde  le  récit  de  Ctéfias, 
comme  aufTi  vrai  que  celui  d'Hérodote,  &  je  crois  qu'on 
ne  peut  prolcrire  ni  l'un  ni  l'autre.  Ceft  le  (êntiment  de 
ceux  qui  ont  elfayé  de  les  accorder,  en  combinant  les  deux 
récits. 


il 


'OU, 


Jufli 


MEMOIRES 
Article  III. 


H' numération  des  Ecrivains  qui  font  un  mélange  des 
écrits  d'Hérodote  &  de  Ctéjias. 

C  E  parti ,  quoique  moins  nombreux  que  le  précédent , 
cft  compofé  d'auteurs  célèbres  &  de  favans  chronologiftes. 
Parmi  les  Anciens ,  je  compte  d'abord  Diodore  de  Sicile. 
Quoique  plus  porte  pour  le  récit  de  Ctéfias  que  pour  celui 
d  Hérodote ,  il  les  rapporte  également ,  &  paraît  les  confondre 
en  pienant  Afpadas  pour  Aflyage.  Ce  qui  prouve  encore 
mieux  qu'il  les  mêloit  enfêmble,  (bit  par  négligence,  (oit 
par  fyflème,  c'eft  qu'il  fait  mourir  à  Ecbatanes  le  prédéceueur 
$  Afpadas,  quoiquEcbatanes  fut  la  demeure  des  rois  Mcdes 
d'Hérodote;  que  ceux  de  Ctélîas  n'en  aient  jamais  été  les 
maîtres,  &  qu'il  foit  aife  de  prouver  que  cette  ville  étoit  à 
peine  bâtie  lorfqu'Aflybaras  mourut.  En  effet  la  mort  de  cô 
Prince  &  le  commencement  du  règne  d' Afpadas  font  fûc- 
cefTeur,  font  de  l'année  668  (a)  avant  J.  C.  la  quarante- 
deuxième  du  règne  de  Déjocès  fondateur  d'Ecbatanes,  &  que 
perfônne  n'a  confondu  jufqu'à  prcfênt  avec  Aftybaras.  Cette 
identité  ne  ferait  fbûtenable  dans  aucun  fyflème. 

Trague  Pompée,  du  moins  autant  que  nous  pouvons  en 
/.  t,  juger  par  l'abrégé  de  Juftin,  donne,  fuivant  le  calcul  de 


(a)  II  eft  vrai  que  par  la  réduc- 
tion faite  aux  règnes  de  Mandaucès 
&  d'Artycas,  j'ai  retranché  cinquante 
ans  à  la  fbmme  totale  des  régnes 
marques  par  Diodore  ,  <x  que,  fui- 
vant le  calcul  de  cet  hilloticn, 
Altybaras  mourut  en  6 1  8 .  Mais  fi 
l'on  en  doit  conclurre  que  Diodore 
ne  prend  point  Allybaras  pour  Dé- 
jocès,  il  ne  s'enfuit  pas  qu'Afly- 
baras  ait  pû  mourir  a  Ecbatanes. 
Cyaxarcy  régnoit  alors;  &  quoique 
Diodore  paroiflè  confondre  Allyba- 
ras &  Cyaxarc,  en  prenant  Afpadas, 


fuccefleur  de  l'un,  pour  Aflyage» 
fils  de  l'autre ,  cette  identité  n  eft 
pas  moins  infoûtcnablc  que  le  fèroit 
celle  d'Allybaras  &  de  Déjocès. 
La  Chronologie  no  peut  s'ajulter  a^  ec 
elle.  Suivant  le  calcul  de  Diodore, 
Allybaras  mourut  en  6 1  8  ,  &  le 
Cyaxare  d'Hérodote  eft  mort  incon- 
tcftablcmcnt  en  595.  C'elt  une  dif1 
lèrence  de  vingt-trois  ans  ;  elle  fera 
de  fbixantc-trcize  ans,  fi  l'on  adopte 
le  calcul  du  Syncelle,  que  je  crois 
le  meilleur ,  comme  je  me  flatte  de 
l'avoir  prouvé. 

Ctéfias% 


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DE    LITTERATURE.  17 

Ctéfias,  350  ans  de  durée  à  la  monarchie  des  Mèdes.  Leur 
premier  Souverain,  félon  lui,  fut  Arbace.  11  ajoute  qu'Aftyage, 
Ibus  ie  règne  duquel  cette  monarchie  fut  détruite,  régnoit 
par  droit  héréditaire  après  une  longue  fuite  de  Monarques, 
pofl  multos  Reges  ;  exprefîîon  que  Juftin  n'eût  pas  employée 
pour  déilgner  uniquement  les  trois  prédéceflèurs  qu'Hérodote 
donne  à  ce  Prince  :  on  ne  peut  refuièr  de  l'entendie  d'un 
nombre  plus  confidérable. 

Nicolas  de  Damas,  hiftorien  &  philofophe  de  la  Cour 
d'Augufle ,  eft:  du  même  lêntiment.  Quoique,  faute  d'avoir  vai,[.  Except. 
lôn  ouvrage  entier ,  nous  ne  puùTions  nous  former  une  jufte  r-  +*s- 
idée  de  fôn  fyftcnie ,  cependant  ce  qu'il  dit  d' Arbace  &  les 
traits  qu'il  rapporte  lôus  les  règnes  d'Artéus  &  d'Aftybaras  r 
font  une  pieuve  qu'en  adoptant  les  principes  d'Hérodote ,  il 
n'avoit  pas  rejeté  la  lifte  &  le  calcul  de  Ctéfias. 

Eusèbe,  regardé  par  les  chronologies  comme  un  de  leurs 
auteurs  élémentaires,  a  fùivi  l'exemple  des  trois  hiftoriens  Cantm.ckrm, 
que  je  viens  de  nommer.  Cet  écrivain  compte  huit  rois  Mèdes ,  11  *  t<17' 
dont  le  premier  eft  Arbace  ;  c'eft  un  point  fur  lequel  il 
s'accorde  avec  Ctéfîas.  On  voit  aufli,  dans  fon  catalogue, 
Sofarme  ,  mais  immédiatement  après  Arbace.  A  Sofirme 
lùccèdent  deux  Rois  inconnus  à  Ctéfias  ck  qu' Eusèbe  lait 
fiiivre  par  les  quatre  Rois  d'Hérodote ,  dont  les  règnes  n'ont 
pas ,  lêlon  lui ,  la  même  durée  que  dans  l'hiftorien.  Il  fêroit 
difficile  de  deviner  les  motifs  de  cet  alliage. 

Le  mélange  que  font  Jules  Africain  &  George  le  Syn-    AJrk.  «jmâ 
celle,  eft  moins  compliqué.  Pour  faire  une  fuite  de  huit  rois  gJ^jLtti 
Mèdes,  ils  joignent  aux  quatre  premiers  de  Ctéfias  les  quatre  chtmeg. 
d'Hérodote;  &  quoiqu'ils  ne  paiement  que  confufément  leur-  '97- 
fyftème  fur  cette  Monarchie,  cependant  on  voit,  ai  l'étudiant 
avec  foin,  qu'ils  ne  reconnoifîent  pas  l'autonomie  des  Mèdes 
dont  Hérodote  a  parlé. 

Parmi  les  Modernes,  les  plus  célèbres  de  ceux  qui  ont  pré- 
tendu allier  les  deux  hiftoriens,  font  Jules  Scaliger,  le  P.  Pétau 
&  ie  P.  Pezron. 

Scaliger,  adoptant  la  lifte  entière  de  Ctéfias ,  fuppofe 
Tome  XXI IL  C 


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18  MEMOIRES 

qu'Artéus,  cinquième  roi  des  Mèdes  félon  cet  auteur,  eftle 
Déjocès  d'Hérodote,  qu'Art)  nés  eft  Phraorte,  qu'Aftybaras 
elt  Cyaxare,  enfin  qu'Afpudas  etl  le  même  qu'Aftyage  :  au 
relie,  il  raccourcit  de  treize  ans  le  règne  de  Dcjocès,  & 
donne  cinq  ans  de  plus  à  celui  d'Allyage.  Je  rapporte  ces 
différences  fans  prétendre  en  juger  ici. 

Le  P.  Pétau  donnant  plus  de  trois  cens  ans  de  durée  a 
Tel.  ]a  monarchie  des  Mèdes,  elt  fur  ce  point  d'accord  avec  Ctcûas. 
A  la  tête  de  fbn  catalogue  des  rois  Mèdes ,  il  met  Arbace 
&  lès  fucceflèurs ,  jufques  &  comprb  Arbianès;  enfùite  aban- 
donnant Cteïîas,  il  fait  fùivre  Arbianès  par  Déjocès  &  par 
les  autres  Rob  que  nomme  Hérodote. 

Le  P.  Pezron,  dans  fbn  canon  chronologique  de  l'Ecriture, 
rédigé  lêlon  la  verfion  des  Septante,  adopie  les  fix  premiers 
Rob  de  Ctélias  ;  à  leur  fuite  il  place  les  quatre  Rois  d'Hé- 
rodote &  termine  là  lifte  par  le  Cyaxare  de  Xénophon. 

En  rapportant  à  la  fin  de  l'article  précédent  les  raifons  qui 
pous  obligent  à  donner  une  égale  croyance  aux  deux  narra- 
tions d'Hérodote  ck  de  Ctélias,  j'ai  d'avance  expole  les  motifs 
fur  lelqueb  le  fondent  les  auteurs  nommés  dans  ce  troilième 
article ,  pour  allier  ainfi  des  textes  fi  ditTérens  l'un  de  l'autre» 
S'ils  ont  regardé  le  récit  d'Hérodote  comme  inconleftable , 
ils  ont  eu  la  même  idée  de  celui  de  Ctélias  ;  &  quelque 
prévenus  qu'ib  pulîênt  être  contre  cet  auteur,  ib  ont  eu 
l'équité  de  convenir  que  les  reproches  qu'il  mérite  commu- 
nément ne  pouvoient  avoir  ici  leur  application. 

Mab  il  me  lêmble  que,  trop  frappés  de  la  néceiTité  d'ad- 
mettre à  la  fob  deux  récits  oppofes,  ib  n'ont  pas  alîez  fênti 
que  l'union  qu'ils  vouloient  ménager  étoit  impofiible,  6c 
que  ces  deux  narrations  fê  détruifôient  en  fe  confondant, 
quoique  chacune,  confidérée  feparément,  pût  être  véritable. 
En  eflèt,  elles  (ont  incompatibles,  &  b  première  ne  préfente 
aucun  trait  qu'on  puilîè  accorder  avec  les  faits  rapportés  dans 
la  féconde. 

i.°  Hérodote  allure  formellement  que  les  Mèdes,  après 
s'être  foiillraits  au  joug  des  Airyriens  ,  formèrent  quelque 


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DE   LITTERATURE.  i9 

temps  une  efpèce  de  République ,  &  que  Déjocès  <jui  fut , 
lêlon  lui,  leur  premier  Roi,  s'étoit  élevé  de  ia  condition  piivéc 
jufqu  au  trône  ;  ce  qui  ne  peut  quadrer  avec  les  Rois  que 
l'on  donne  pour  prédécefîèurs  à  Déjocès  dans  ies  lyftèmes 
rapportés  ci-deflûs.  Si  les  Mèdes  furent  des  Républicains  jus- 
qu'au règne  de  ce  Prince,  ils  n'eurent  point  de  Monarques 
avant  lui. 

Peut-être  dira-t-on  que  les  premiers  Rois  de  Ctéfias  ne 
(ont  que  ces  Juges  qui  gouvernèrent  les  Mèdes  jufqu'au  temps 
de  Déjocès,  &  de  iadmûiHhation  defquels  Hvrodoteaparlé. 
C'eft  le  moyen  de  conciliation  imaginé  par  quelques  écn-  . 
vains,  &  même  adopté  depuis  peu  par  le  lavant  auteur  d'une 
Diflèrtation  fur  i'hiftoire  de  Judith,  imprimée  dans  la  nou- 
velle édition  de  la  Bible.  Mais  cette  explication  eft  plus  fpé-  mv.p.jjj. 
cieufê  que  folide.  Je  demande  à  ceux  qui  la  donnent  ou  qui 
s'en  contentent ,  pourquoi  ces  Juges ,  fimples  Magiflrats  élus 
par  un  peuple  libre  &  fins  doute  jaloux  des  prémices  de  là 
liberté,  pourquoi  tes  chefs  dépendans  de  ia  Nation, n'ayant 
qu'une  autorité  précaire,  un  pouvoir  amovible,  font  appelés 
Rois  par  Ctéfias ,  comme  les  véritables  fouverains  des  Mèdes. 
Je  demande  comment  ils  ont  pofiedé  leurs  dignités  des  trente , 
des  quarante  ans  de  fuite.  On  dira  qu'elles  n'étoient  pas  an- 
nuelles comme  le  Confulat  chez  les  Romains ,  mais  conférées 
pour  un  plus  long  elpace;  que  les  archontes  d'Athènes  lurent 
d'abord  perpétuels ,  enfuite  décennaux.  Mais  je  ne  vois ,  entre 
ces  Magiftrats  &  les  Juges  dont  nous  parlons ,  aucune  parité. 
Les  Archontes  fuccédoient  à  des  Rois  :  voilà  pourquoi  ils 
ont  d'abord  été  perpétuels.  Le  peuple,  accoutume  depuis 
long-temps  au  gouvernement  monarchique,  ne  fit  que  changer 
le  nom  de  fes  Souverains,  moins  par  haine  de  la  royauté 
que  par  refpecl:  pour  la  mémoire  de  Codrus.  Si  dans  la 
fuite  ils  furent  décennaux ,  quoique  le  peuple ,  commençant 
•pour  lors  à  fentir  le  prix  de  fà  liberté,  pût  prendre  ombrage 
d'un  pouvoir  de  dix  ans ,  ils  ne  le  furent  que  parce  qu'ils 
étoient  dix  Archontes  à  la  fois,  &  que  l'abus  d'une  autorité 
partagée  entre  plufieurs  n'eft  pas  facile.  Mais  les  Juges  qu'on 

Cij 


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20  MEMOIRES 

donne  aux  Mèdes ,  &  dont  on  prétend  retrouver  les  noms 
dans  la  iifle  de  Ctéfias ,  ces  Juges  n'auroient  point  eu  de 
collègues ,  par  conféquent  point  de  rivaux ,  &  peu  dobftades 
à  leurs  defiêins  ambitieux:  ainfi  nulle  apparence  qu'ils  aient 
été  perpétuels. 

D'ailleurs  Hérodote  fait  aflëz  entendre  qu'ils  ne  l'étoient 
pas.  Enfin,  fins  répéter  ici  ce  que  j'ai  dit  d'Arbace,  le  détail 
d'un  événement  arrivé  lôus  Artéus  le  fixième  des  Rois  de 
Ctéfias,  &  qui  ne  ferait  qu'un  fimple  Juge  dans  l'hypothèlè 
que  je  combats ,  ce  détail  la  détruit  également.  On  verra 
par  ce  que  j'en  dois  rapporter  ailleurs  d'après  Nicolas  de 
Damas ,  que  l'autorité  dont  jouiflbit  Artéus,  fa  magnificence, 
l'éclat  de  là  Cour  ne  font  nullement  compatibles  avec  la  vie 
modefte  d'un  Juge  6c  la  (implicite  d'un  Républicain.  Ce  récit 
montrera  qu  Artéus  étoit  un  Monarque  &  un  Monarque 
oriental.  Cal  donc  en  vain  qu'on  cherche  les  Juges  d'Hé- 
rodote dans  les  premiers  Rois  de  Ctéfias.  Première  raifon 
qui  rend  les  deux  réchs  incompatibles. 

2.0  H  n'eft  pas  poffible  de  placer  fous  aucun  des  Rois 
nommés  par  Hérodote ,  la  révolte  de  Parlondas  &  la  guerre 
contre  la  reine  Zarine  dont  il  étoit  parlé  dans  Ctéfias.  De 
tels  faits  ne  quadrent  point  avec  i'hiftoire  connue  de  ces 
quatre  Princes. 

3.0  Les  dates  mômes  ne  peuvent  fè  concilier.  L' Artéus 
de  Ctéfias  a  commencé  dès  l'on  770,  foixante  ans  par  con- 
féquent avant  le  Déjocès  d'Hérodote  :  donc  Déjocés  ne  peut 
être  Artéus,  comme  le  prétendent  Scaliger  &  le  P.  Pétau; 
il  eft  encore  moins  Arbianès  prédécefièur  d' Artéus,  ainfi 
que  le  fuppoiênt  Eusèbe  &  le  Synceile.  On  doit  appliquer 
aux  autres  Rois  des  deux  liftes  le  même  raiibnnement. 

Je  pourrais  en  ajouter  d'autres  qui  mettraient  dans  un  nou- 
veau jour  l'incompatibilité  des  deux  récits  ;  mais  je  crois  en 
avoir  aflez  dit  pour  la  démontrer.  Elle  eft  établie  (ùr  des 
preuves  qui  n'ont  pas  befoin  d'être  foûtenues.  Il  eft  temps 
dexpofêr  mes  conjectures  &  de  préiènter  mon  hypothèle  à 
la  place  de  celles  que  je  crois  avoir  détruites.  C'eft  ce  que 


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DE    LITTERATURE.  n 

je  vais  faire  dans  le  quatrième  &.  dernier  article  de  cette 
Diflèrtation. 

Article  IV. 

Nouvelle  hypothèfe  dans  laquelle  les  deux  explications 
fe  concilient  fans  fe  confondre. 

C  E  que  j'ai  dit  dans  les  articles  précédera  a  dû  faire  entre«- 
voir  quel  elt  mon  fyftème  fur  ia  queftion  que  j'examine.  Ce 
f)  fteme  efl  une  conlêquence  néceflàire  du  parti  que  j  ai  pris 
de  jejeter  tous  les  autres.  Je  peniê,  avec  les  partiians  d'Héro- 
dote, que  ia  narration  de  cet  hiftorien  efl  véritable  dans  le 
fonds  &  dans  la  plufpart  des  circonUances  ;  mais  je  me  flatte 
d'avoir  prouvé  contre  eux  que  celle  de  Ctéfias,  quoiqu'ab- 
fôhiment  différente,  n'dl  pas  moins  conforme  à  la  vérité* 
D'accord  avec  les  défenleurs  dé  Ctéfias  fur  l'idée  qu'on  doit 
avoir  de  (on  récit,  j'ai  montré,  contre  leur  lentiment,  que 
ce  récit  ne  doit  pas  être  confondu  avec  celui  d'Hérodote. 
Ainfi  je  crois  d'une  part  les  deux  narrations  également  vraies, 
.  &  de  l'autre  je  les  crois  incompatibles.  Il  en  réfuite  que  je 
dois  les  foûtenir  toutes  deux  en  même  temps  par  une  expli- 
cation qui  les  concilie  fins  les  confondre  ;  &  c'eft  un  avantage 
particulier,  félon  moi ,  à  i'hypothèlê  que  je  vais  développer 
le  plus  clairement  qu'il  me  lêra  poffible  (h). 


(b)  Le  favant  M.  Dcfvignoles 
paroît  avoir  entrevu  le  moyen  de 
conciliation  que  je  préfente  ici ,  ou 
du  moins  ce  qu'il  ha  farde  dans  un 
endroit  de  fa  chronique  de  l'Hif- 
taire  Sainte,  peut  y  conduire.  Pre- 
nons un  autre  chemin,  dit- il,  & 
fans  renoncer  aux  remarques  précé- 
fientes ,  voyons  fi  notre  première  con- 
jecture pourra  s'accommoder  à  ces 
Catalogues.  Artée  &  Déjocis  ont 
été  tous  deux  rois  des  Medes  :  mais 


ils  «nt  régné  en  divers  quartiers,  ou  connoiflois ,  ni  l'ouvrage  ni  le.fvf- 
dans  divtrfes  provinces  s  Artée  à     tèmcdcM.  Defvignoles,  fi  toutefois 

C  iij 


Sufes,  capitale  de  la  Su  fane,  & 
Déjocis  a  Ecbatanes ,  capitale  de 
la  grande  Afédie.  .  .  .  c'etoient  des 
capitales  d'E'tats  différensj  Ecba- 
tanes étoit  la  réfidence  de  Déjocis 
qui  y  avoit  fon  Palais,  comme  l'af- 
fure  Hérodote,  &  fuivant  Ni  cola» 
de  Damas,  Artée  demeurait  à  Sufes, 
{  Defvignoles ,  chronol-  de  J'Hift. 
Sainte,  tome  II,  l,  IV,  c.  y , page 
2J7,  Berlin,  1738).  Lorfque  je 
compofâi  cette  Diflèrtation  je  ne 


ai  MEMOIRES 

Hérodote  &  Ctéfias  paroiflènt  fe  contredire  m  fujet  de  h 
monarchie  des  Mèdes  ;  leurs  narrations  oppofc'es  pour  le  fonds, 
ne  fe  rencontrent  dans  aucun  détail,  &  néanmoins  ces  deux 
narrations  méritent  une  égaie  croyance:  j'en  conclus  qu'Hé- 
rodote &  Ctcfias  ne  parlent  pas  de  la  mcme  monarchie  des 
Mèdes;  mais  de  deux  dynafties  abfôlument  difTcremes,  qui 
fuhlifloient  en  même  temps ,  &  qu'on  ne  peut  trop  diftinguer 
l'une  de  l'autre.  Ce  n  eft  pas  que  je  confidère  les  Mèdes  d'Hé- 
rodote &  ceux  de  Ctéfias  comme  deux  portions  du  même 
peuple,  comme  deux  branches  de  la  même  tige.  Onconnoît 
aflèz  quelles  furent  les  bornes  (c)  de  la  Médie  proprement 
dite  :  c'efr.  des  habitans  de  cette  contrée  que  parle  Hérodote, 
&  Ctéfias  n'en  parle  pas.  Les  Mèdes  de  ce  dernier  ne  por- 
tent, iêion  moi,  ce  nom  qu'improprement,  &  par  une  ex- 
tenfîon  qui  peut-être  a  fa  fource  dans  la  méprilê  de  l'hiftorien. 
Comme  l'auteur  de  l'afironchilTement  des  Mèdes ,  Arbace 
étoit  Mcde  lui-même,  &.  qu'avec  le  fêcours  des  troupes 
de  Mcdie  qu'il  commandoit,  il  fut  le  faire  ime  iotiveraineté 


on  peut  appeler  fyflone  une  conjec- 
ture avancée  fans  preuves ,  une  idée 
incidente,  qui  n'eft  ni  développée 
ni  foi i tenue.  iM.  Gibert,  à  ia  pre- 
mière Icclurc  de  ce  morceau  ,  m'a- 
vertit de  ce  rapport  que  j 'a  vois,  fans 
le  (avoir,  avec  Un  clironologifle  dont 
l'érudition  &  le  mérite  font  G  con- 
nus; il  m'indiqua  même  fc  pafîage 
que  je  viens  de  tranferire.  Je  crois 
qu'en  comparant  avec  mon  hypo- 
tbèfè  celle  qui  réfulte  de  ce  paflage , 
on  en  apercevra  la  différence.  Je 
me  rencontre  en  quelque  chofeavec 
M.  Dcfvigttoles  :  nos  idées  ont 
quelques  traits  de  reflemblance  ;  mais 
elles  ne  font  pas  les  mêmes.  Au 
refte ,  quoique  fe  n  aie  rien  emprunté 
de  cet  écrivain ,  dont  j'avoue  n'avoir 
connu  jufque-là  que  le  nom,  il  me 
ftroit  toujours  flatteur  (fêtre  regardé 
fimplement  comme  fon  interprète. 
Je  ne  tiens  pas  alfei  à  mes  vûcs 
pour  être  fâché  que  mon  Mémoire 


/bit  au.  premier  coup  d'oeil  traité  de 
commentaire  du  texte  de  M.  DcP 
vignoles  ;  il  me  fuflù  d'expofer  le 
fait  tel  qu'il  eft. 

(c)  Suivant  Pline  <&  Strabon, 
la  Médic  etoit  bornée  au  nord  par 
l'Arménie  &  le  pays  des  Caduficns; 
au  midi  par  la  Sitacènc  &  la  Sit- 
uant; à  l'orient  par  le  pays  des 
Parthes  &  les  régions  fituées  le  long 
des  côtes  méridionales  de  ia  mer 
Gjfpiennc;  à  l'occident  par  l'Adia- 
bène  &  la  Gordiennc.  Cette  vafte 
étendue  de  oays ,  qui  du  temps  de 
Strabon  fê  divifoit  en  deux  parties , 
la  grande  AféHie,  ayant  pour  capitale 
Ectatanes  ,  ôc  VAtropàtène ,  etoit , 
lors  de  la  révolte  d 'Arbace,  Irabitée 
par  fix  Nations,  ou  pour  mie  A 
dire ,  par  ftx  tribus  différentes,  dont 
Hérodote  nous  a  confervé  les  noms* 
Vcy.  Pline,  hv.  vi,  chap.  z  6.  Sirab. 
iiv.  xi,  pqgt  ;2j. 


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DE   LITTERATURE.  ^ 

clans  les  pays  voifins ,  Ctéfias  aura  donné  le  nom  de  Mâles 
aux  peuples  fur  lelquels  ce  Prince  &  (es  fucceflèurs  régnèrent. 
Ce  qui  doit  furprendre  d'autant  moins  que  ces  peuples  avoient.. 
pris  part  à  la  révolte;  &  que  cette  révolte  pafibit  néanmoins 
pour  celle  des  Mèdes,  par  la  fèuJe  raifôn  qu'ils  furent  les 
chefs  de  la  Ligue.  Quoique  plulïetirs  provinces  eufiênt  à  la 
fois  fecoué  le  joug  des  rois  d'Aflyrie,  cependant  on  parloit 
fur-tout  des  Mèdes:  on  leur  attribuait  la  principale  gloire  de 
lentreprifè,  parce  que  les  peuples  ligués  avoient  combattu 
ions  leurs  enlêignes  &  fous  les  ordres  d'un  Général  de  leur 
Nation.  La  Monarchie  qui  le  forma  pour  lors  des  débris  de 
l'empire  Afîyrien,  fut  celle  des  Mèdes,  quoique  par  cette 
révolution  les  Mâles  aillent  recouvre  leur  liberté,  &qu'Ar- 
bace  n'ait  jamais  été  Souverain  en  Médie. 

Les  Nations  lur  lelquel!eo  il  régna,  quoique  diftinguées 
des  Mèdes,  ont  donc  }  û  oans  la  luite  être  confondues  avec 
eux ,  &.  recevoir  improprement  de  quelque  écrivain  le  nom 
de  Mèdes.  Ainfi ,  quoiqu'il  n'ait  exiflé  qu'un  fèui  peuple  de 
Mèdes ,  il  fera  toujours  vrai  de  dire  qu'il  y  aura  eu  deux 
dynafties  de  rois  Mèdes  qui  doivent  l'une  &  l'autre  leur 
origine  à  la  révolte  d'Arbace,  mais  dent  l'antiquité  n'eft  pas 
égale.  Celle  de  Ctéf  as  fondc'e  jiar  Arbace  même,  remonte 
à  l'an  900;  &  par  une  fuite  de  Rois  d'abord  très-puiflàns , 
dans  la  fuite  vaiîâux  des  fôuverains  de  Babylone,  remplit 
fintervalle  écoulé  depuis  cette  époque  jufqu'à  Cynis.  La  dy- 
nallie  des  Mèdes  d'Hérodote  ayant  été  précédée,  fûivant  les 
ternies  jde  cet  auteur,  d'une  elpèce  d'autonomie  qui  fût  dé- 
rmite  par  Déjocès ,  ne  commence  qu'avec  ce  Prince  en  7 1  o , 
&  continue,  comme  celle  de  Ctéfias,  jufqu'à  Cyrus  qui  fit  pa(Ter 
le  Iteptre  entre  les  mains  des  Perles.  Mais  devenue ,  fous  les 
fucceflèurs  de  Déjccès,  plus  puifîànte  que  la  dynaftie  colla- 
térale dont  les  beaux  jours  étoient  pafles ,  &  qui  pour  lors , 
affoiblie  par  diftèrens  échecs,  ne  figuroit  plus  dans  l'Orient, 
elle  leclipiâ  par  là  grandeur  &  <â  célébrité. 

Je  ne  crois  pas  qu'on  puiflè  rien  oppofêr  à  cette  diftinclion 
des  deux  dynallies  que  je  regarde  comme  la  ku\c  fanon  tic 


*4  MEMOIRES 

rclbudre  le  problème.  Elle  me  paroît  établie  d'une  manie  re 
inconteflable  par  tout  ce  que  j'ai  dit  ci-deflùs,  pour  montrer 
d'une  part  la  vérité  des  deux  récits,  &  de  l'autre  leur  incom- 
patibilité. Si  les  deux  hiftoriens  ont  tous  deux  raifôn  en  pa- 
roiflànt  (ê  contredire,  6c  qu'on  ne  puiflê  les  reconcilier  par 
auaine  efpèce  de  mélange  ou  de  combimifon ,  il  fout ,  par  une 
lîiite  néceflàire ,  qu'ils  aient  parie  de  deux  peuples  dirférens. 

Mais  ce  qui  achève  de  le  prouver,  c'eft  qu'Hérodote  & 
Ctéfias,  iï  peu  d'accord  entie  eux  fur  les  rois  Mèdes  préde- 
celîèurs  de  Cyrus ,  conviennent  parfaitement  au  fujet  des  noms 
&  de  la  fuite  des  rois  de  Perlé  fuccefléurs  de  ce  Prince. 
Tous  deux  nomment  Cambyfê,  le  Mage ,  Darius  &  Xerxès. 
Le  règne  de  Cyrus  dont  les  conquêtes  formèrent  un  vafte 
Empire  de  l'aflèmblage  de  pludeurs  Royaumes ,  eft  le  point 
de  réunion  des  deux  hiftoriens.  Ils  commencent  alors  à  parler 
le  même  langage  :  c'eft  qu'ils  parlent  du  même  peuple  &  des 
mêmes  Souverains.  Jufqu'à  ce  temps  ils  écri voient  i'hiftoire 
de  deux  dynafties  différentes. 

Il  paraîtra  fâns  doute  fmgulier  que  chaque  hiftorien  n'ait 
parlé  que  d'une  feule  de  ces  dynafties ,  en  ne  faifànt  de  l'autre 
aucune  mention,  même  indirecle;  &  je  ièns  qu'on  ne  man- 
quera pas  de  me  faire  cette  objeclion  :  mais  la  réponfê  eft 
facile  &  contribuera  même  à  fortifier  mon  hypothèfê.  Je  ne 
crois  pas  d'abord  qu'on  puilïè  rien  conclurre  du  filence  de 
Ctéfias  au  fujet  des  Mèdes  d'Hérodote.  II  eft  poffible  que  cet 
auteur ,  au  lieu  de  diftinguer  nettement  les  deux  dynafties , 
les  ait  confondues  enfemble ,  &  par  une  de  ces  méprifès  ordi- 
naires à  des  écrivains  étrangers,  n'ait  regardé  leurs  hiftoires 
particulières  que  comme  deux  traditions  différentes  entre  lef 
quelles  il  pouvoit  choifir.  Mais  indépendamment  de  cette 
confidération ,  nous  connoiflbns  trop  peu  fês  ouvrages  pour 
en  avoir  une  jufte  idée.  D'après  les  extraits  qui  nous  en 
reftent ,  nous  ne  fbmmes  pas  en  état  d  aflurer  ou  de  nier  qu'ils 
aient  renfermé  tel  ou  tel  récit  A  l'égard  d'HéroJote,  fôn 
fiJence  eft  encore  moins  concluant.  Il  ne  dit  rien  des  Mèdes 
de  Ctéfias,  parce  que  fôn  plan  n'étoit  pas  d'en  parler.  On  en 

conviendra 


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DE  LITTERATURE.  jTj 
Conviendra  pour  peu  qu'on  examine  avec  attention  les  diffé- 
rais récits  dont  ion  premier  livre  eft  l'anemblage.  La  liailbn 
que  des  guerres  fanglantes  avoient  mifê  entre  i'hiftoire  des 
Grecs  &  celle  des  Perfes ,  lengageoh  à  s'étendre  fur  l'origine 
des  Perlés,  à  remonter  au  commencement  de  leur  Empire, 
afin  de  faire  connoître  aux  Grecs ,  pour  lefquels  il  écrivoit ,  une 
Nation  rivale,  toujours  armée  pour  les  combattre,  &  qu'ils 
avoient  déjà  vaincue  tant  de  fois.  Dans  cette  vue  Hérodote 
parle  des  peuples  auxquels  les  Perles  ont  fuccédé  dans  l'Afie; 
&  comme  les  rois  Mèdes,  fucceflêurs  de  Déjocès,  étoient 
ceux  dont  Cyrus  avoit  détruit  l'Empire,  il  rapporte  avec 
quelque  détail  ce  qui  les  concerne.  Mais  ceux  de  Ctéfias 
A  avoient  eu  prefque  rien  à  démêler  avec  les  Perles.  Leur 
hiftoire  étoit  plullôt  une  portion  de  celle  des  Afîyriens  ; 
comme  leur  Monarchie  en  étoit  un  démembrement.  Héro- 
dote n'a  donc  pas  cru  devoir  en  parler,  quoiqu'il  pût  fort 
bien  les  connoître.  Il  auroit  parlé  d'eux  s'il  eût  été  queflion 
des  Aflyriens  dans  cet  endroit  de  (on  hiftoire  ;  &  je  préfume 
qui!  l'avoit  fait  dans  un  de  lès  ouvrages,  dans  lequel  il  expo- 
loit  fort  au  long  les  antiquités  des  Afîyriens  de  Babyione  & 
de  ceux  de  Ninive.  Ce  font  tes  Affyriaques  que  nous  n'avons 
plus ,  &  qu'Ariftote  cite  dans  fon  hiftoire  des  animaux.  Hé- 
rodote,  en  compolânt  ainfi  (ûr  les  Afîyriens  un  ouvrage  'yii,e' 
particulier  auquel  il  renvoie  lès  Lecteurs ,  s'étoit  cru  difpenfê' 
de  faire  entrer  ce  qui  les  regardoit  dans  celui  qui  nous  refte  : 
&  voilà  pourquoi,  fi  je  ne  me  trompe,  il  ne  dit  prefque  rien 
d'eux  &  rien  des  rois  Mèdes  connus  de  Ctéfias.  Il  n'en  a 
point  parlé  dans  Ion  hiftoire,  parce  qu'il  en  parloit  ailleurs. 

Mais  quels  font  ces  Mèdes  de  Ctéfias,  ou,  pour  parler 
plus  jufte ,  quelle  eft  cette  dynaftie  de  rois  Mèdes  diftérens 
de  ceux  d'Hérodote ,  &  dont  Défias  avoit  écrit  i'hiftoire  l 
Quelles  étoient  les  contrées  lôûmifes  à  la  domination  de  ces 
Princes!  Quel  fut  le  fiège  de  leur  Empire  ! 

Avant  que  de  répondre  directement  à  ces  queftions,  qu'il 
me  (bit  permis  de  préfênter  ici  le  tableau  des  principales  Mo- 
narchies qui  fubfiftoient  en  Orient  vers  le  milieu  du  règne  de 
Tomé  XXI  IL  D 


36  MEMOIRES 

Déjocès,  ceft-à-dire  vers  l'an  680  avant  1ère  Chrétienne,  & 
dont  la  réunion  forma  clans  la  fuite  la  plus  grande  partie  de 
l'en  pire  de  Cyrus. 

Cette  portion  de  l'Afie  étoit  alors  lôûmilè  à  la  domination 
de  fix  principaux  Souverains ,  qui  partageoient  entre  eux  tout 
ce  qui  n'étoit  pas  occupé  par  les  colonies  Grecques  établies 
fur  les  côtes  de  l'Afie  mineure,  ou  par  les  Scythes  &  par 
d'autres  peuples  encore  barbares,  que  la  fituation  de  leurs 
pays  &  la  férocité  de  leurs  mœurs  avoient  prélèrvés  de  la 
dépendance. 

Les  rois  de  Ninive,  fuccefleurs  du  Prince  détrôné  par 
Arbacc  vers  l'an  900,  quoique  très-afloiblis  par  la  révolte 
de  la  plulpart  des  Provinces  qui  compoloient  autrefois  l'em- 
pire Afîyrien,  &  par  la  défaite  encore  récente  de  Sennachérib» 
régnoient  néanmoins  alors  fur  un  Etat  très-piiiiîànt.  Us  poue- 
doient,  outre  l'AiIyrie  dont  Ninive  étoit  la  capitale ,  la  Syrie , 
la  Céléfyrie ,  une  portion  de  la  Méiopotamie  &  de  la  Paldline , 
l'Arménie  &  la  Cappadoce. 

La  Lydie  obéiilôit  à  des  Rois  particuliers  célèbres  dans 
l'antiquité  par  leurs  richefles.  La  domination  de  ces  Princes 
ne  iê  bornoit  pas  à  la  feule  contrée  dont  leur  Monarchie 
portoit  le  nom  ;  elle  s  etendoit  fur  quelques  provinces  voifines. 

Les  rois  de  Juda  héritiers  du  (ceptre  de  David, 6ns  l'être 
de  la  puilîânce,  régnoient  avec  plus  de  pompe  que  de  gloire  ; 
&  contraints  de  chercher  des  protecteurs  chez  les  peuples 
voifms,  ils  le  fbûtenoient  moins  par  leurs  propres  forces  que 
par  la  divifion  de  leurs  ennemis. 

Les  Mèdes,  fbuftraits  par  Arbaceau  joug  des  Aflyriens, 
après  avoir  long-temps  joui  d'une  parfaite  autonomie,  s'étoient 
depuis  trente  ans  fôûmis  à  Déjocès;  &  ce  Prince  habile , 
plus  attentif  à  fê  fortifier  au  dedans  que  jaloux  de  s'étendre 
au  dehors,  jetoit  alors  les  fonde  mens  d'une  Monarchie  qui 
devint  redoutable  fous  les  (ùcceflèurs. 

Babylone,  cette  ville  ancienne  &  fâmeulè ,  fôûmifè  d'abord 
à  des  rois  Chaldéens,  conqui/ê  enlûitepar  des  princes  Arabes, 
puis  enlevée  à  ces  conquérons  par  les  Aflyriens  de  Ninive + 


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DE  LITTERATURE.  27 
appartenoit  alors  à  des  Souverains  fùccefîêurs  de  Nabonaflàr; 
&  fous  ces  Princes  elle  étoit  devenue  la  capitale  d'un  Em- 
pire dont  le  célèbre  Nabuchodonofbr  devoit  bien-tôt  reculer 
tes  frontières  juiqu'aux  extrémités  de  l'Afie. 

Enfin  l'Orient  mettoit  encore  au  nombre  de  fês  Souve- 
rains les  rois  de  l'Elymaïde  ou  de  la  Sufiane.  Ces  Monarques , 
dont  les  écrivains  profanes  ne  font  prefque  pas  mention , 
mais  que  l'Ecriture  a  connus,  &  qu'elle  défigne  toujours 
fous  le  nom  de  rois  d'E'iam,  tenoient  même  alors  un  rang 
diftingué  dans  l'Afie,  quoiqu'afîbiblis  depuis  plufieurs  années 
par  des  échecs  dont  je  rendrai  compte  ailleurs.  Les  Prophètes 
nous  parlent  d'Elam  comme  d'un  peuple  puiflànt  &  redou- 
table, qui  avoit  fait  de  grandes  conquêtes  fur  les  Alîy riens. 
Je  fais  qu'on  a  coûnime  d'entendre  les  Perles  fous  ce  nom 
d'Elam.  Mais  l'Ecriture  donne  aux  Perles  de  Cyrus  le  nom 
de  Paras;  &  elle  parle  de  la  puifîânce  des  Elamites  dans 
un  temps  où  les  Perles  étoient  à  peine  connus,  où  renfermés 
dans  les  montagnes  ftériies  de  la  Perfide,  ignorés,  mais  libres 
&  vertueux ,  ils  dévoient  fur-tout  à  leur  pauvreté,  ces  mœurs 
fimples  6c  refpeélables  qui  les  ont  fait  confidérer  par  les 
Anciens  comme  les  Spartiates  de  l'Orient: état  qui,  félon  le 
témoignage  de  toute  l'antiquité ,  dura  jufqu'au  règne  de  Cyrus. 

La  domination  des  rois  de  l'Elymaïde  s'étendoit  fûr-tout 
du  côté  de  l'Orient  où  ils  comptoient  les  Perles  au  nombre 
de  leurs  vaflâux,  &  pour  fûjets  les  Part  lies,  les  Carmaniens 
&  tous  les  peuples  de  la  Baétriane,  juiqu'aux  frontières  des 
Mailâgètes  &  des  Saques  voilins  de  i'Arachofie.  Bornés  au 
couchant  par  les  Etats  du  roi  de  Babyione,  ils  l'étoient  au 
nord  par  les  Mèdes  d'Hérodote.  Mais  la  Sufiane  étoit.  le 
fiège  de  leur  Empire.  Daniel  nous  apprend  que  le  pays  d'Elam 
avoit  Suies  pour  capitale.  En  effet,  cette  ville  qui  fut  dans  la 
fiûte  fi  célèbre  fous  les  rois  de  Perfè ,  étoit  déjà  très-confi- 
dérabie  avant  le  règne  de  Cyrus  au  temps  de  Daniel  :  là 
force  &  fâ  magnificence  font  célèbres  dans  l'antiquité.  Strabon  s,rai,  Ixfé 
compare  fôn  étendue  de  cent  vingt  ftades  à  celle  de  Babyione,. 
Il  en  attribue  la  fondation  au  célèbre  Titon  fi  connu  par  içs 

TV  •• 

D  jj 


V 


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28  MEMOIRES 

amours  de  1* Aurore  &  père  de  Memnon  :  origine  fâbulculê , 
Hér*L  I  v.  mais  qui  prouve  l'ancienneté  de  cette  ville.  Suivant  Hérodote, 

ft  /#■  elle  portoit,  lâns  doute  à  caulë  de  cette  origine,  le  nom  de 
Pavfmias,   Memnonïum  que  Strabon  donne  au  château  ieui,&  Paulànias 

A«£t*.  ;  t.    aux  remparts  <je  ja  yjij^  On  appeloit  auffi  chemin  de  Memnoit, 

la  grande  route  qui  conduifok  de  la  mer  occidentale  à  Suies, 
à  travers  i'Afîe  mineure,  i'Aflyrie,  l'Arménie  &  la  M  aliène. 
DmUlc.8,  Enfin  Daniel  prie  fouvent  de  cette  ville  qu'il  place  fur 
YEuléus. 

Cette  grandeur  &  cette  magnificence  à  laquelle  Suies  ctoit 
parvenue  dès  le  temps  de  Cyrus ,  démontre  qu'avant  le  règne 
de  ce  Prince  elle  avoit  été  la  capitale  d'un  Etat  puiffant  pen- 
dant un  temps  confidérable.  Or  ce  temps  ne  peut  être  que 
celui  qui  s'eft  écoulé  depuis  la  défaite  de  Sardanapale  L«r  par 
Arbace,  julqua  l'agrandiffement  des  fucceffeurs  de  Déjocès 
&  des  rois  de  Babylone.  En  effet,  on  ne  peut  attribuer  i'em- 
belliflëment  de  Suies  aux  Babyloniens  :  ils  étoient  trop  occupés 
de  leur  ville,  &  de  plus,  leur  puifïânce  n'a  guère  commencé 
qu'à  Nabuchodonofor.  Sufes  ne  s'accrut  pas  non  plus  fous  les 
Affyriens  de  Ninive:  ils  dévoient  craindre  d'agrandir  une 
ville  (huée  dans  un  pays  riche,  fur  une  rivière  confidérable, 
&  que  fa  polition  avantageufe  auroit  mile  en  état  d'attirer  tout 
le  commerce  de  l'Orient ,  parce  que  le  canal  de  1  Euiéus 
étoit  plus  navigable  que  le  Tigre  qui  arrofoit  les  murs  de 
Ninive,  &  qu'il  eft  impoffible  de  remonter. 

Or  cet  intervalle  écoulé  depuis  la  révolte  d' Arbace,  qui 
porta  le  premier  coup  à  l'empire  de  Ninive  julqu'au  règne  de 
Nabuchodonofor  dont  les  conquêtes  augmentèrent  celui  de 
Babylone,  eft  au  moins  de  trois  cens  ans.  En  plaçant  fous 
ces  trois  fiècîes  la  dynaftie  des  mis  de  l'Elyniaïde  ou  de  la 
Sufiane,  nous  ferons  parfaitement  d'accord  avec  l'Ecriture  qui 
Jr>tmit.  c.  49,  repréfènte  comme  très-puiuans  alors.  Le  prophète  Jérémie 
en  prédifint  vers  l'an  581  la  ruine  d'EIam ,  parle  de  la  pui£ 
fcnee  de  fes  Rois  vaincus  par  Nabuchodonofor.  Confiinganh 
ercum  Elam,  &  fummam  fortitudinem  corum.  * 

Cet  expofê  des  différentes  Monarcfiies  qui  fubfiftoient  vers 


»■  < 


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DE  LITTERATURE.  i9 

le  temps  de  Déjocès ,  me  dijpenfe  prejque  de  faire ,  aux 
queftions  proposes,  la  réponlê  que  j'ai  différée  julqu'à  prélent. 
On  voit  allez  que  ces  Souverains  qui  régnoient  à  Suies ,  ces 
rois  de  l'Elymaïde  lont  les  rois  Mèdes  de  Ctélias.  Rien  n'eft 
plus  naturel  en  eflèt;  &  j'olê  avancer  que  cette  identité  bien 
établie  entre  ces  rois  Mèdes  dont  on  nioit  l'exiftence,  &  des 
Souverains  auxquels  on  n'avoit  pas  fait  julqu a  prélênt  allez 
d'attention ,  jette  un  grand  jour  fur  l'hiftoire  des  temps  reculés , 
en  tirant  une  Monarchie  trop  peu  connue  de  i'obJcurité  qu'elle 
ne  méritoit  pas* 

Cette  hypothèlê  éclaircit  de  plus,  comme  on  le  verra 
dans  le  Mémoire  lui  vaut ,  l'origine  du  royaume  de  Babylone  > 
fonde  par  Nabomflir ,  &  donne  une  railôn  plaufible  de  i'éta- 
bliflêment  d'une  nouvelle  ère  par  ce  Prince  dont  le  règne 
eft  une  époque  célèbre  dans  l'antiquité.  Avec  de  tels  avantages 
on  ne  pourrait  refuiêr  de  l'admettre  quand  elle  ne  lêroit  que 
vrai-lemblable  :  mais  elle  eft  ilmple  &  dégagée  de  tout  em- 
barras ,  de  toute  fuppofrtion  ;  elle  ne  k  fonde  ni  fur  des  inter- 
prétations forcées ,  ni  fur  des  corrections  arbitraires  de  textes 
obfcurs  ;  elle  concilie  parfaitement  deux  auteurs  qui  paroiÊ 
fcient  le  contredire  :  enfin  elle  eft  autorifée  par  le  texte  même 
de  Nicolas  de  Damas  qui  n'a  fait  que  copier  Ctéfias  en  cette 
occafion.  Il  dit  en  propres  termes  qu'Artéus ,  auquel  il  donne 
Je  titre  de  roi  des  Mèdes,  réfidoit  à  Sufès  (d). 


(d)  Le  récit  de  Nicolas  de  Damas 
commence  en  ces  termes  :  O"-*  ifri 
A}™*  tÎ  Bam\{(éç  MmAc.  Régnant* 
afud  Mcdos  Arttrn  fucceffore  Ar- 
bac'ts.  Dans  ie  cours  de  fa  narration 
il  nomme  plufieurs  fois  les  Mèdes 
&  la  Médie  ;  il  ajoute  enfuite  que 
Parfondas  fut  reconduit  à  Su/es,  où 
U  Roifaifoit  fa  réfuUnce,  m  2c0<r» 

.  Ces  deux  paftâges  rapprochés  dé- 
montrent qu'il  y  avoit  des  rois  Mèdes 
lûcccfleursd'Arbace  réftdensàSufes  : 
fC  »c  peut  être  que  ceux  de  Ctéfias, 


du  nombre  defquels  étoit  Artéus,  Vtttf 
d  autantplusqu  aucun  des  rois  Mèdes  f.4*6tr 
d'Hérodote  n'a  fait  Ton  fîjour  en» 
cette  ville.  Ilsavoient  Ecbatancs  pour 
capitale ,  &  jamais  il  n'eft  dit  que 
Cyaxare  lui-même,  dont  les  con- 

Î notes  étendirent  la  domination  des 
lédes,  ait  été  Souverain  à  Suies. 
11  eft  vrai ,  car  je  ne  dois  ni  ne 
veux  rien  diffimuler,  que  û  Nicolas 
de  Damas  fait  réfidcr  Artéus  à  Sufes, 
Diodore  fait  mourir  Aftybaras  à 
Ecbatancs,  &  qu'Aftybaras  étoit, 
comme  Artéus,  un  des  rois  Méde» 

D  iij 


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3<>  MEMOIRES 

Je  croîs  avoir  établi  mon  hypothèfe  lùr  des  fbncîemens 
allez  folides  :  elle  s'ajulte  d'ailleurs  avec  le  caractère  d'Arbace. 
Ce  Général  non  feulement  fût  vaincre  les  Allyriens,  mais 
il  fût  conlèiver  au  milieu  de  les  victoires,  une  modération 
qui  lui  fît  remplir  tous  les  engngemens  avec  fidélité.  II 
accorda  la  Satrapie  héréditaire  de  Babylone  à  Bélelîs,  en 
exécution  du  traité  fait  avec  lui.  On  peut  conjeélurer  avec 
vrai-femblance ,  que ,  pour  engager  de  ménie  dans  lôn  parti 
les  Alèdes,  nation  brave,  niais  qui  fouffroit  impatiemment 
le  joug,  il  leur  aura  promis  de  les  rendre  libres  après  là 
vicloire,  &  qu'il  acquitta  fâ  parole  à  leur  égard.  En  effet 
Ctéfias  le  repréfente ,  comme  s'étant ,  depuis  la  prife  de  Ni- 
nive,  acquis  l'eftime  générale  par  (on  équité,  par  la  fàgeflc 
de  Ces  mefures ,  &  par  le  foin  qu'il  eut  de  làtisiâîre  ceux  qui 
avoient  embrafTé  là  querelle,  &  d'aflùrer  l'état  des  provinces. 


de  Ctéfias;  d'où  il  fbmble  qu'on 
pourrait  conxlurrc  qu'Ecbatanes  & 
SuJes  étoient  également  les  deux 
fiègcs  des  rois  Mèdes  de  la  même 
dynaftie  ,  avec  d'autant  plus  de 
fondement,  qu'Afpadas,  fils  d'Af- 
tybaras.eft,  félon  Diodore,  l'Aftyage 
des  Grecs.  On  dira  que  ces  Princes 
rélîdoient  à  Sufes  pendant  l'hiver,  à 
Ecbatanes  pendant  l'été,  comme  ont 
fait  depuis  les  rois  de  Pcrfc. 

Voilà,  fi  je  ne  me  trompe,  Fob- 
jcclion  dans  toute  fa  force;  on  ne 
m  accufcra  pas  de  l'avoir  altérée. 

Mais  pour  y  répondre,  il  fumroit 
de  répéter  ce  que  je  crois  avoir 
démontré  dans  une  note  fur  le  111.* 
article ,  qu'Aftybaras  n'el \ point  mort 
à  Ecbatanes,  parce  que  Cyaxare  y  ré- 
gnoit  alors,  «  qu'Aftybaras  ne  peut 
fc  confondre  avec  Cyaxare.  D'ail- 
leurs pour  défendre  i'induclion  que 
l'on  tire  ici  du  paflàge  de  Diodore , 
il  faudroit  établir  entre  les  Rois  des 
deux  liftes  une  identité  que  tout 
démontre  impolfible,  même  en  adop- 
tant les  calculs  de  Diodore,  au  fujet 


des  rois  Médes  de  Ctéfias.  On  fèroit 
réduit  à  prouver  qu'Artcus  efl  De- 
jocès ,  quoiqu'Artéus  ait,  au  plus 
tard ,  commencé,  félon  Diodore  lui- 
même,  vers  l'an  720,  &  fini  en 
680,  au  lieu  que  le  commencement 
de  Déjocès  cft  de  71  o,  &  fa  fin  de 
657.  De  plus  il  n'eft  pas  poffible  de 
concilier  ce  que  dit  Hérodote  de  la 
conduite  de  Déjocès,  avec  le  trait 
arrivé  fous  Artéus,  félon  Ctéfias. 

Diodore  n'eft  donc  pas  mieux 
fondé,  lorfqu'il  fait  mourir  Afty- 
baras  à  Ecbatanes,  que  lorfqu*iI  nous 
allure  qu'Arbace  tranfporta  les  dé- 
pouilles de  Sardanapale  dans  cette 
ville,,  qui  ne  fubftftoit  pas  de  fon 
temps ,  n'ayant  été  bâtie  que  plus  de 
deux  fiècles  après  par  Déjocès. 

Mais  d'où  peut  venir  la  méprifè 
de  Diodore  !  Elle  efl  à  mes  yeux 
une  fuite  ou  de  fon  fyftèmeou  de  là 
négligence;  j'en  acculerais  même 
fa  négligence  pluftôtque  fon  fyftéme. 
Nous  avons  cité  dans  le  cours  de 
ce  Mémoire  plufieurs  exemples  de 
lmexaclitudeavec  laquelle  il  extraie 


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DE   LITTERATURE.  3r 

Ainfi  la  révolution  qui  enlevoit  aux  Afîyriens  uné  partie  do 
teurs  Etats,  fit  naître  différentes  lôftes  de  gouveriiemens  dans 
ks  contres  qui  s  étoient  fouftraites  à  leur  joug  lôus  les  auP 
pices  d'Arbace.  Les  Mèdes  fondèrent  une  Republique;  & 
Babylone  devint  >  avec  les  environs  une  Satrapie  héréditaire. 
Mais  en  affranchiront  les  Mèdes,  en  rccompenfànt  Béiefis, 
Arboce  le  réfèrva  l'autorité  fiir  les  autres  provinces  ,  & 
compofi  de  leur  réunion  une  Monarchie  piiiflàme  dont  il  fut 
le  premier  Souverain  „.&  dont  le  fiège  fut  la  ville  de  Suies. 
Les  Princes  qui  lui  fuccédèrent,  quoique  rois  de  l'EIymaïde, 
font  les  rois  Mèdes  de  Ctéfias,  parce  que  l'auteur  de  cette 
Dynaftie  étoit  Mède,  &  quelle  devoit  lâ  rcûflance  à  la  révolte 
des  Mèdes. 

Pour  achever  de  traiter  à  fonds  cette  matière^,  il  ne  me  refle 
plus  qu'à  faire  l'hiftoire  de  ces  rois  Mèdes  de  Sufes  :  Iiiftoire 

- 

I.°  que  les  Adrien*  furent  maîtres 
de  la  haute  A  lie  pendant  cinq  cens 
a/isj  Hérodote  avoit  .dit  pendant 
chu/  cens  vingt  ans. 

z.°  Qûe  Tes  Mèdes  furent  Au- 
tonomes pendant  plufieur s  généra- 
tions; Hérodote  ne  fixe  point  ainfi 
la  durée  de  cette  autonomie. 

Qut-Cyaxare  fut  leur  premier 
Boi,  if  an  'il» fit  de  grandes  con~ 
quêtes;  Hérodote  donne  aux  Mèdes 
pour  leur  premier  Roi ,  Dêjocis,  qui 
ne  fit  point  de  conquêtes. 

4.'  Que  Cvaxare  fut  élu  la  deu- 
xième année  delà  17.»  olympiade -T 
Hérodote  ne  dit  rien  de  femblable. 

Reconnoîtra-t-on  le  récit  de  cet 
auteur  dans  l'extrait  de  Diodore  ! 
La  faine  Critique  ne  tirera  donc,, 
contre  mon  bypotliéfe ,  aucun  argu- 
ment d'un  mot  échappé  par  négli- 
gence à  un  écrivain  peu  cxacl ,  qui 
peut  n'avoir  pas  mieux  traité  la 
narration  de  Cicfias  que  celle  d'Hé- 
rodote. 


Ou  copie  Ctefias.  Ctefias  aura  dit 
cu'Arbacc  tranfporta  dans  la  capitale 
de  fes  nouveaux  Etats  les  richefles 
de  Ninive,  &  qu'Aflybaras ,  l'un 
de  fes  fuccéfTeurs ,  mourut  dans  cette 
même  capitale.  En  fe  fervant  de  cette . 
exprefTion  ,  il  aura  cru  défigner  la 
ville  de  Sufes ,  &  Diodore à  qui 
le  nom  de  Mèdes  rappeloit  natu- 
rellement celui  d'Ecbatanes ,  aura 
fubftitué  cette  ville  dans  fon  récit  à 
celle  de  Sufes. 

Quoique  nous  ne  foyons  pas  en 
état  de  confronter  le  texte  de  Cté- 
fias avec  celui  de  Diodore,  &  par 
conféquent  de  relever  toutes  les 
fautes  de  ce  dernier,  cependant 
nous  fommes  en  droit  de  l'aceufer 
d'avoir  défiguré  fon  auteur  ;  &  c'eft 
lui-même  qui  nous  donne  ce  droit , 
par  la  façon  dont  il  altère  le  récit 
d'Hérodote  au  fujet  des  Mèdes; 
récit  que  nous  avons  fous  les  yeux , 
&  que  nous  pouvons  comparer  avec 
J'extrait  peu  fidèle  qu'il  en  a  lauTé. 

diodore  fait  dire  à  Hérodote, 


n  MEMOIRES 

dont  îe$  détails  intéreflans  fourniront  de  nouvelle»  preuves  I 
mon  hypothèlê.  Ce  fera  le  (ùjet  d'un  lècond  Mémoire  qui 
fuivra  de  près  celui-ci.  J'y  rapporterai ,  autant  qu'il  me  fera 
poffible ,  toutes  les  révolutions  de  cette  Monarchie  fondée; 
par  Arbace.  On  la  verra  puiflànte  fous  ce  Prince  6c  (bus  les 
premiers  (ùcceflèurs ,  affaiblie  Tous  Artéus ,  enlùite  devenue 
tributaire  des  fbuverains  de  Babylone ,  fe  détruire  enfin  du 
temps  de  Cyrus  qui  réunit  à  ion  Empire  les  Etats  dont  elle 
avoit  été  compo/ee. 


DISSERTATION 


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DE   LITTERATURE.  33 
DISSERTATION 

SUR 

L'EPOQUE  DE  LA  MORT  DE  DARIUS. 

FILS  D'HYSTASPE, 
Et  fur  le  commencement  if  la  durée  de  fin  règne. 

Par  M.  Gibert. 

ON  n'eft  pas  toujours  bien  fondé  à  blâmer  quelqu'un  de  io  Janvier 
ce  que  les  opinions  .qu'il  embraflè  s'écartent  des  (en-  l74-9« 
timens  ordinaires  &  choquent  les  idées  communes.  Il  y  a  des 
opinions  qui  paroiflènt  fuigulières  &  paradoxes  lorlqu'on  lès 
compare  avec  quelques  autres,  &  qui  ne  laifient  pas  d'être 
puifées  dans  les  lôurces  de  l'antiquité  les  plus  connues  &  les 
plus  approuvées.  Il  n'clt  arrivé  que  trop  fouvent  que  les  Cri- 
tiques les  plus  éclairés  ont,  par  un  fùflrage  précipité,  donné 
du  crédit  à  des  opinions  au  moins  douteufès,  qu'ils  n'avoient 
pas  allez  approfondies;  &  leur  autorité  entraîne  d'autant  plus, 
qu'elles  ont  l'apparence  de  la  vérité.  Je  ne  craindrai  point  de 
le  (^fUPprévenir  contre  un  fentiment,  par  la  feule  rai  Ion 
pas  à  prélênt  le  plus  fuivi ,  le  refufer  à  la  difcuflion 
àutre  uniquement  parce  qu'il  n'eft  pas  généralement 
,  ce  feroit,  non  feulement  mettre  obftacle  à  d  heu  renies 
ouvertes,  mais  encore  perdre  les  moyens  les  plus  mrs  que 
fa  railbn  nous  ait  donnés  pour  nous  éloigner  des  routes  de 
terreur.  La  feule  règle  du  jugement  que  nous  devons  porter 
d'une  opinion,  ceft  fâ  vérité  ou  fa  fàuflèté;  &  cette  vérité 
ou  cette  fàufTeté,  c'eft  à  une  Critique  faine  5c  réfléchie-, 
toujours  autant  en  garde  contre  le  préjugé  que  contre  l'er- 
reur, à  nous  les  découvrir. 

Quels  que  foient  au  relie  les  fentimens  que  j'embraflè  8c 
<jue  je  propofe  à  l'Académie ,  je  ne  les  embraflè  &  je  ne 
Tome  XXI  IL  £ 


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34  MEMOIRES 

les  propo/ê  que  parce  que  je  les  crois  vrais.  Les  raiforts  fur 
îefquelles  je  ies  fonde,  font  celles  qui  mont  déterminé  & 
convaincu  moi-même;  &  je  ies  prêtante  fans  aucun  artifice, 
aufti  éloigné  de  vouloir  fubjuguer  les  opinions  des  autres, 
que  prêt  à  renoncer  aux  miennes  dès  qu'on  me  fera  con- 
jioître  que  je  me  fuis  égaré. 

L'époque  de  ia  mort  de  Darius,  fils  cTHyftalpe,  eft  fe 
principal  objet  de  cette  Diflèrtation.  J'entreprends  d'y  établir 
que  Darius  mourut  huit  ans  avant  que  Xerxès  fon  fils  & 
ion  fûcceflêur  pafsât  en  Europe;  je  l'entreprends,  dis-je,  contre 
le  lêntiment  de  la  plulpart  des  Chronologiftes,  qui  mettent 
cette  mort  trois  ans  entiers  plus  tard,  c'eft-à-dire,  cinq  ans 
feulement  avant  le  partage  de  Xerxès. 

Pour  cela  je  commencerai  par  expo  fer  les  preuves  qui 
établi  lient  mon  lent  i  ment;  je  di  fanerai  enfûite  les  raiions  qui 
ont  donné  ou  pu  donner  lieu  à  l'opinion  contraire. 

Le  lêntiment  que  je  foûtiens  a  d'abord  pour  fondement 
une  autorité  d'autant  plus  confidérable,  ^qu'elle  eft  tout  à  la 
fois  plus  ancienne  &  plus  à  l'abri  de  tout  foupçon  d'altéra- 
lion.  Cette  autorité  eft  celle  de  la  chronique  de  Paras,  qui 
étant,  comme  dit  Marsham,  un  monument  original  &.  des 
plus  anciens,  eft  d'un  très -grand  poids  dans  la  décifion  des 
quef  lion  s,  &  d'une  très -grande  utilité  dans  la  correction  de 
la  Chronologie. 

Suivant  cette  chronique,  la  mort  de  Darius  eft  de  l'an 
xi  5  avant  l'archontat  d'Àftyanax  à  Paros,  qui  eft  le  terme 
commun  de  les  époques  ;  le  partage  de  Xerxès  y  eft  daté  de 
l'an  2  i  7.  De  217  4225  il  y  a  huit  ans:  Darius  eft  donc 
mort  huit  ans  avant  le  partage  de  Xerxès. 

On  pourroit  cependant  avoir  quelques  fcrupuies  fur  h 
véritable  manière  de  lire  i'infoription  de  Paros  fous  cette 
époque,  &  il  eft  important  ici  de  les  lever  avant  toutes 
chotes. 

Perlbnne  n  ignore  que  chaque  époque  de  la  chronique  de 
Paros  a  deux  caractères ,  Êrvoir,  i .°  un  certain  nombre  d'an- 
nées qui  forment  fà  date;  2.0  l'archonte  Athénien,  fous  lequel 


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DE   LITTERATURE.  35 

les  évènemens  rapportés  font  arrivés:  on  fàit  aufli  qu'un  tad 
de  ces  caractères,  lorsqu'il  eft  confiant,  fùffit  pour  affiner 
1  époque,  &  fuppiéer  à  l'autre  s'il  eft  défectueux. 

Dans  l'époque  dont  il  s'agit  il  eft  vrai  que  la  leçon  de 
la  date  peut,  abfôiument  parlant,  varier  entre  225  &  226, 
c'eft-à-dire,  on  peut  douter  fi  le  chronographe  avoit  écrit 
225  ou  226;  ce  qui  refte  des  chiffres  ne  permettant  pas 
de  s'en  aflurer  mieux,  au  rapport  de  Selden,  premier  éditeur 
de  la  chronique  de  Paros.  Mais  en  premier  lieu  la  varia- 
tion de  leçon  ne  peut  rouler  qu'entre  225  8c  2  2  6,  HHAAI1 
&  HHAAni,  &  il  eft  clair  que  le  n  étant  eûentiel  dans 
les  deux  leçons,  la  défeéluofité  qui  avoit  cmbarrafTc  Sdden, 
ne  tomboit  point  fùr  cette  lettre  qu'il  confèrve  dans  l'une  & 
dans  l'autre,  &  fur  laquelle  il  n'avoit  par  confêquent  aucun 
doute,  mais  far  l'I  fêul,  fur  lequel  il  n'ofê  aflurer  s'il  a  exifté 
ou  non,  parce  que  cette  lettre  pourroit  y  avoir  été  &  être 
effacée,  fi  l'on  fait  attention  à  l'intervalle  des  caractères  fûb- 
fiflans.  Il  eft  donc  bien  étrange  après  cela  qu'on  ait  prétendu 
qu'on  de  voit  y  lire  222,  &  il  l'eft  d'autant  plus,  que  l'an- 
née 222  étant  indubitablement  la  date  de  l'époque  fùivante 
5  1  .c  elle  ne  pourroit  pas  avoir  été  déjà  employée  dans  celle 
dont  il  s'agit,  qui  eft  la  50.*,  puifque  la  méthode  confiante 
du  chronographe  eft  de  ne  jamais  répéter  deux  fois  la 
même  date. 

En  fécond  lieu,  l'autre  caractère  de  l'époque  dont  il  s  agit; 
ne  fourfre  aucune  difficulté:  c  eft  l'archontat  cfAriftide  qui  eft 
écrit  bien  lifibiement ,  fans  lacune,  fins  défectuofité ,  fans 
embarras.  Or,  d'un  côté,  Hutarque  nous  apprend  que,  d  ns  *  An/Rài 
ks  regiftres  publics  d'Athènes,  cet  archontat  fê  trouvoit im- 
médiatement après  celui  de  Phénippe,  fbus  lequel,  ajoûtele 
même  auteur,  fê  livra  la  bataille  de  Marathon.  D'un  autre 
côté  i  archontat  de  Phénippe  &  la  bataille  de  Marathon  font 
•  joints  dans  le  marbre  de  Paros  fous  la  date  de  l'année  2  27, 
date  contre  laquelle  on  ne  peut  élever  le  moindre  nuage. 
Donc  par  une  confluence  néceûaire ,  il  faut  qu'un  événe- 
ment placé  dans  ces  marbres  fous  l'archontat  d'Ariftide ,  foit 

Eij 


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36  MEMOIRES 

daté  auiTi  des  années  Pariennes  (a)  2  2  6  ou  2  2  5 ,  de  chacune* 
defquelles  l'archontat  d'Ariftide  a  occupé  une  partie.  Mai* 
quelle  que  (bit  celle  de  ces  deux  dates  qui  fê  trouve  employée* 
puifqu'ii  faudra  toujours  qu'elle  concoure  avec  l'archontat 
d'Ariftide,  ce  fera  toujours  aufll  uniquement  dans  le  cours 
de  l'année  Athénienne  qui  a  fuivi  immédiatement  celle  où. 
sert  livrée  la  bataille  de  Marathon,  que  pourra  tomber  fôn 
époque;  &  ainfi  l'époque  de  la  mort  de  Darius  étant  attachée 
dans  les  marbres  à  l'archontat  d'Ariftide,  y  eft  déterminée  &. 
fixée  à  une  année  certaine ,  invariable  &  bien  connue ,  quoique 
les  notes  numérales  qui  défignoient  cette  année ,  fôient  effacées 
ou  moins  diftincles. 

A  l'autorité  des  marbres  je  joins  celle  d'Hérodote.  Je  crois 
en  effet  inconteftable  que  cet  hiftorien  compte  au  moins  fept 
ans  entiers  entre  la  mort  de  Darius  &  le  partage  de  l'Hellef- 
pont:  car,  fuivant  lui,  Xerxès,  après  avoir  employé  quatre 
ans  entiers  depuis  la  réduction  de  l'Egypte  à  faire  fes  pré- 
paratifs ,  mit  toute  la  cinquième  année  à  conduire  (es  troupes 
au  bord  de  l'Hellefpont  (h)  ;  obligé  de  s'arrêter  à  caufê  de 
La  rupture  de  Tes  ponts ,  il  paflâ  l'hiver  à  Sardes  &  ne  tra- 
verfà  rHelleljxMit  qu'au  commencement  de  l'année  fûivante: 
d'où  il  réfulte  que,  fuivant  Hérodote,  il  ne  pafîâ  en  Europe 
que  la  fixième  année  après  la  réduction  de  l'Egypte.  Or  ce 
lut  feulement  la  féconde  année  après  la  mort  de  Darius  que. 
Xerxès ,  comme  le  dit  encore  expreflement  rhiftorien  Grec  (c), 
entreprit  la  réduction  de  l'Egypte  qui.  dut  lui  coûter  nécetFai- 
rement  une  campagne:  par  confequent  la  fixicme  année  après, 
la  réduction  de  l'Egypte ,  c'eft-à-dire  celle  où  Xerxès  entra 
en  Europe ,  étoit  au  moins  la  huitième  depuis  la  mort  de 
Darius.  Je  dis  au  moins;  car  fi ,  comme  j'ai  lieu  deperuer, 
Xerxès  mit  deux  ans  à  faire  rentrer  les  Egyptiens  fous  fôn 

(a)  Voyez  mes  obfervations  fur 
la  chronique  de  Paras  à  la  fuite  de 
cette  D  fknation. 

(h)  Ato  -Jd  Aiyûifo  â\t*nt{ ,  Vià 


-Ï^UTtL)  Jt  t  Tfi    tÙfa/MTtj)  ts 
HtTOdt  i  VU»  C.  20. 

(c)  Aturipct  uir  1711  /ani  f  deîrccnt 
ùaçtiv  Tiïçyhtt  çfn-nnr  mitTUf  'Pn  rif, 
«*%rurmf.  Herod,  /.  Y II?  C,  7% 


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DE   LITTERATURE.  37 

obéiflance,  le  partage  de  Xerxès  en  Europe,  ne  fera  que  du 
commencement  de  la  neuvième  année  après  la  mort  de  Darius, 
comme  l'indique  ie  marbre. 

Je  n'ignore  point  les  efforts  que  l'on  fait  pour  fê  débar- 
rafièr  du  calcul  d'Hérodote,  quoique  fi  clairement  &  fi  difêr- 
tement  exprimé.  Dodwel,  entre  autres,  fuppofe  que  les 
quatre  années  qu'Hérodote  attribue  aux  préparatifs  de  Xerxès , 
netoient  pas  complètes,  qu'il  n'y  avoit  que  trois  ans  entiers, 
&  que  le  quatrième  fait  partie  £c  doit  fê  confondre  avec 
celui  de  l'expédition  d'Egypte.  Pour  établir  que  ces  quatre 
ans  ne  font  pas  complets,  il  fê  fonde  fur  un  pafTàge^ oit- 
Hérodote  parle  de  trois  ans  feulement  employ6  aux  prépara- 
tifs; d'où  ilconclud  que  lorfque  cet  hiftorien  en  met  ailleurs  ' 
quatre,  c'eft  qu'il  y  comprend  une  partie  de  l'année  de  la>! 
réduction  de  l'Egypte. 

Pour  détruire  ce  fyftème,  il  fùffit  du  texte  même  d'Hé- 1 
rodote.  Dodwel  prétend  que  les  quatre  années  des  préparatifs 
de  Xerxès  r  n'étoient  pas  complètes;  &  Hérodote  dit  expreffé- 
roent  qu'elles  l'étoient ,  tÇjà-  T*>xt&  mm  T&dpuo.  Dodwel-' 
fak  partir  Xerxès  dès  le  commencement  de  la  cinquième  * 
année;  mais  il  a  été  apparemment  trompé  par  la  traduction- » 
de  Laurent  Valle:  car  le  texte  porte  que  Xerxès  employa 
toute  il  durée  de  la  cinquième  à  fâ  marche,  to'/^oi  H  Ïtu> 
oMfjuticç  eçpct.TVTvsf'ïu  ;  ce jqui  confirme  de  plus «n  plus  que  les 
quatre  années  précédentes  étoient  complètes.  Dodwel  fùp- 
poiê  qu'on  en  doit  confondre  une  avec  celle  de  l'expédition 
contre  l'Egypte:  mais  l'expreflion  d'Hérodote  qui*  dit  que 
depuis  la  réduction  de  l'Egypte,  ^cra  rfHp  AÏysiïv  cbwoioç , 
Xerxès  employa  quatre  ans  entiers  à  les  préparatifs,  ne  per- 
met pas  dé  confondre  ce  que  1  hiftorien  a  fi  clairement 


(d)  Pojfea.  nunurat  Herodotui 
etnes  quatuor  apparatus  ipjîus  Xer- 
xis,  1.  VI ,  20,  quos  tamen  mnario 
numéro  rrwx  conctudit ,  c.  2  l  ;  vei 
indi  mtelligmxus  très  annas  tantuin- 
tnodo JuiJJe complètes.  Horum,anno- 
rum  primo,  altero  pojl  Daxù  inertew, 


. .  .  :    ','»•..  ii.  ' 

Xtrxh.  txped'ithnem,  contra  /Eçyp* 
tios  ftatuit  Herodotus. . ...  i.  tnd} 

ineuntt nnno  quinte  Sardes  movijji" 
tradit,  ibique  hyemaffe. .....  Jta 

expedifio  tyfa  feqwntis.  anni  vtre 
c«w$*rit*.   ;  -,.  ,r  y      .  > 

K  iij. 


38  MEMOIRES 

diftingué.  Enfin,  quant  au  paffage  du  chapitre  2 1  où  if  n'eft 
mieftion  que  de  trois  ans  de  préparatifs,  il  eft  étonnant  que 
Dodwel  n'ait  pas  pris  garde  qu'il  ne  s'agiflbit-ià  dans  Héro- 
dote (e)  d'auue  chofe  que  des  préparatifs  particuliers  faits  par 
rapport  au  mont  Athos  :  Et  comme  la  première  flotte,  dit 
Hérodote,  eloit  perte  en  doublant  le  mont  Athos,  voici  les 
apprêts  qu'on  fiufoit  depuis  trois  ans  par  rapport  à  cette  mon- 
tagne. \\  explique  enfuite  quels  furent  ces  apprêts.  Il  eft  fans 
doute  évident  que  ce  partage  n'eft  en  aucune  façon  contraire 
au  précédent ,  où  il  a  dit  que  Xerxès  employa  quatre  ans 
entiers  à  fes  préparatifs,  &  qu'il  ne  peut  en  altérer  le  poids. 
.  Les  railônnemens  de  Dodwel  ainfi  écartés,  j'ai  encore  2 
répondre  à  quelques  oblërvations  nouvelles  dont  on  a  voulu 
les  étayer.  On  a  prétendu,  &  l'on  a  pôle  comme  un  principe 
indubitable ,  qu'il  n'étoit  pas  poflible  d'argumenter  furernent 
des  calculs  partiaux  d'un  auteur ,  &  de  tirer  de  leur  addition , 
des  fommes  certaines  qui  déterminent  avec  précifion  des  in- 
tervalles &  des  époques;  &  cela  par  le  doute  où  l'on  eil 
de  (avoir  fi  les  deux  termes ,  d'où  &  jufques  auquel  ils  fônt 
comptés,  y  font  compris ,  ou  s'il  n'y  en  a  qu'un ,  ou  même 
fi  aucun  des  deux  y  eft  renfermé.  Je  ne  doute  pas  que  ce 
principe  ne  puitfë  être  utile  en  bien  des  occafions ,  &  fâuver 
dans  quelques  lyftèmes  de  grandes  difficultés.  Que  dans  la  thèle 
générale  il  ait  un  certain  degré  de  vérité ,  c'eft  ce  que  je  ne 
prétends  ici  ni  établir  ni  réfuter  ;  ma  proportion  eft  que, 
dans  le  cas  particulier  dont  il  s'agit,  il  ne  peut  être  d'aucun 
mage  ni  avoir  aucune  application. 

Hérodote  en  effet  ne  dit  pas  qu'il  s'eft  écoulé  tant  de  temps 
depuis  l'expédition  d'Egypte  julqu'à  la  marche  de  Xerxès , 
&  tant  depuis  la  marche  de  Xerxès  julqu'à  lôn  entrée  eh 
Grèce;  ce  qui  pourrait  faire  naître  des  doutes  fur  lexclufion 
ou  findufion  des  termes  dans  les  calculs  partiaux  :  mais  $ 
indique  la  durée  ablblue  des  préparatifs  de  Xerxès  contre  la 


Hvrod,  L  VU,  ç,zi. 


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DE    LITTERATURE.  3^ 

la  réduction  de  l'Egypte  fous  fa  puiflânce  ;  & 
il  y  ajoute*  la  durée  de  fâ  marche  jufqu'à  fôn  palfage  en  Eu- 
rope, de  cette  façon:  Depuis  la  réduéhonde  f  Egypte  fous  fa 
pnijfance,  Xerxès  ft  des  préparatifs  pendant  quatre  ans  com- 
plets, &  il  employa  une  cinquième  année  entière  à  fa  marc  fie. 
Or  1 il  ne  peut  y  avoir  de  difficulté  fur  l'addition  du  temps 
des  préparatifs  à  celui  de  la  marche,  ni  fur  la  foi n me  des  cinq 
années  qui  en  réfulte,  puifque  c'eft  Hérodote  lui-même  qui 
fâit  cette  addition  &  qui  en  donne  la  fômme.  2.°  La  durée 
de  ces  préparatifs  &  dé  cette  marche,  ne  peut  comprendre 
ni  la  durée  de  l'événement  qui  les  a  précédés ,  ni  cel  e  de 
l'événement  qui  les  a  fûivis ,  qui  n'en  font  inconteftablement 
pas  partie  ;  &  elle  pourrait  d'autant  moins  comprendre  le 
temps  que  Xerxès  mit  à  réduire  l'Egypte,  que  rhiftorien 
dit  pofni veinent  que  les  préparatifs  ne  commencèrent,  ôc 
même  ne  furent  réiôhis  qu'après  l'expédition  d'Egypte  ter- 
minée (f). 

D'ailleurs  il  fâut  mettre  une  grande  différence  entre  cette 
expreflîon ,  depuis  f expédition  d  Egypte ,  &  celle-ci ,  depuis  la 
téduâion  de  1 f  Egypte  *;  il  en  fâut  mettre,  dis- je,  autant  qu'on  »  A*»A/y»fe 
en  mettrait  entre  celles-ci,  depuis  la  guerre  de  Troie  &  depuis  ***** 
la  prife  de  Troie  *.  La  première,  depuis  t expédition  d  Egypte ,   *  a'^t^h 
peut  s'étendre  à  tout  le  temps  qu'a  duré  cette  expédition, 
comme  celle-ci,  depuis  la  guerre  de  Troie,  peut  s'étendre  à 
tout  le  temps  qu'a  duré  cette  guerre:  mais  la  féconde,  depuis 
la  réduclm  de  t Egypte,  ne  defigne  que  le  point  qui  a  ter- 
miné l'expédition  d'Egypte;  comme  celle,  depuis  la  prife 
de  Troie,  ne  marque  que  le  point  qui  a  terminé  b  guerre 
de  Troie.  Ainfi  lorfquon  dit,  k  temps  députe  f  expédition 
d:  Egypte,  on  peut  bien  comprendre  dans  ce  temps  celui 
qu'a  duré  cette  expédition;  mais  lorfquon  dit ,  k  temps  depuis 
h  réduâion  dE'gypte,  U  ferait  contraire  à  l'ufige  &  au  fer» 

(f)  MW  Aiyù-fa  «AAMff   nftrârrttr  Attust» liflteljfr,  Tlipetvt 

rûvc-yr  'fki*XjrmT  Tlt^ncct  riif  àtia*  *  twi»  9vMt^*irmt,  luninp.  *àç  anp  if 

r*nm  fret  yyûfut*  n  w6rrtq  crpuvt  ni  afvir  wf  iuvT*  xmxdmf  «ïv* 

5  «vtAr  *  ***  Ml  m  ôtAw  .....  tfOdùfâxt  maui  'fin  mm  *fyjuu*9U 


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40  MEMOIRES 

naturel  de  cette  expreffion ,  d'y  comprendre  le  temps  qu  oit 
a  mis  à  ia  réduire.  Il  n'eft  donc  en  aucune  façon  poflible  de 
confondre  avec  les  cinq  ans  qu'Hérodote  donne  aux  prépa- 
ratifs &  à  la  marche  de  Xerxès  contre  la  Grèce,  le  temps 
qu'il  put  mettre  à  faire  rentrer  les  Egyptiens  fous  fon 
obéimnce, 

L'on  a  voulu  auffi  défendre  le  fêns  que  Dodwel  donne 
à  ces  mots  d'Hérodote,  Ttifi-iïa  t-nt  drofiiva,  que  le  (avant 
Irlandois  traduit,  après  Laurent  Valle,  anno  quinto  ineunte , 
&  qui  fignifient,  félon  moi,  tout  le  cours  d'une  cinquième 
année.  Mais  le  lêns  véritable  de  ces  mots  devoit  d'autant 
moins  fouffrir  de  difficulté,  que  Xénophon  &  Cornélius 
Nepos  ont  eu  loin  de  nous  les  expliquer.  Le  premier  les 
rend  par  ceux-ci  qui  ne  font  pas,  ce  me  fêmble,  équivoques, 
hiouuoîat*  olbi  o  f&cLf&oL&ç  iTtoenav/n.  Xerxès  fit  une  marche 
d'un  an.  Cornélius  Nepos,  en  s'afltijétiflàm  davantage  aux 
expreiïions  d'Hérodote,  ne  les  a  pas  traduites  moins  claire- 
ment en  latin  par  celles-ci,  anno  vertente  iter  confecit  Xerxès, 
Xerxès  employa  un  an  entier  à  fa  marche  :  car ,  comme  dh 
Cenforin ,  annus  vertcns  efl  natura  dum  fol percurrens  duodeàm 
ftgna  eodem  unde  profcâus  efl  redit. 

Mais  quand  même  la  véritable  interprétation  de  ce  paiîâgtf 
d'Hérodote  pourrait  être  douteulê,  quand  même  il  n'auroit 
pas  donné  expreffément  une  cinquième  année  toute  entière 
à  la  marche  de  Xerxès;  enfin  quand  Xénophon  &  Cornélius 
Nepos  ne  fè  fêroient  pas  expliqués  comme  lui  fur  la  durée 
de  cette  marche,  les  faits  fêuls  nous  obligeraient  de  mettre 
au  moins  un  an  d'intervalle  depuis  le  départ  de  Xerxès 
jufqu'à  fon  paflàge  en  Europe. 

Hmll  Ytt;      Xerxès  avoit  marqué  le  rendez-vous  générai  de  fon  armée; 

*6'  à  Critales  en  Cappadoce:  ceft  de  là  qu'il  partit,  &  qu'ayant 
traverfé  l'Aile  mineure  dans  prefque  toute  là  longueur ,  il 
arriva  à  Sardes.  Cette  traverse  à  laquelle  Xénophon  donne 
cent  quatre-vingt- dix -fêpt  panuanges  qui  font,  forvant  la 
moindre  eftime,  plus  de  cent  foixante-dix  de  nos  lieues,  n'a 
pù  être  faite  par  une  armée  aufli  norabreufe  que  celle  de 

XerxèSj 


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DE  LITTERATURE.  4t 
Xerxès,  en  moins  de  trois  mois.  On  en  peut  juger  par  Je 
temps  quelle  mit  à  le  rendre  de  i'HelIelJxmt  à  Athènes  ;  car 
la  diitance  ell  à  peu  de  cholé  près  la  même,  &  piuftôt  moindre 
que  plus  grande.  Or  Hérodote  dit  exprefîcmcnt  que  Xerxès 
y  employa  trois  mois ,  or  Tçt<n  fM<ri.  On  làit  d'ailleurs  qu'avec 
une  fort  petite  armée ,  le  jeune  Cyrus  ne  Jailli  pas  de  mettre 
Jôixante-dix-lèpt  jours,  ou  deux  mois  &  demi,  à  faire  le  même 
chemin  dont  il  eft  ici  queftion.  Ce  n'eft  donc  pas  trop  que 
les  trois  mois  que  l'on  donnera  à  la  marche  de  Xerxès  depuis 
Critales  julqu'à  Sardes. 

Etant  arrivé  à  Sardes,  Xerxès  envoya  d'abord  des  hérauts  htnd.l.vn, 
chez  tous  les  peuples  de  la  Grèce,  hors  les  Athéniens  &  les  e-  **>JJ* 
Laoédémoniens ,  pour  leur  demander  de  nouveau ,  lùivant 
l'ulàge  des  Perlés ,  la  terre  &  î eau ,  dans  l'elpérance  que  le 
bruit  de  û  marche  les  auroit  effrayés,  &  les  engagerait  à  fè 
lôûmettre  volontairement  à  lui.  Cependant  il  lit  conftruire 
des  ponts  lur  l'Hel!eljx>nt  afin  d'y  faire  paner  Ion  armée. 
Ces  ponts  étant  achevés ,  comme  il  étoit  lùr  le  point  de  s'y 
rendre  pour  paflèr  en  Europe,  une  violente  tempête  les 
rompit:  il  fallut  les  rétablir;  l'hiver  fùrvint,  &  il  s'arrêta  à 
Sardes  jufqu'au  printemps  lîiivant ,  otdttvTx.  w/MtivtLÇ.  Hmxt.t9i.Uh. 

Si  l'on  joint  cet  hiver  avec  les  trois  mois  employés  à  venir  c'  *7' 
de  Critales,  il  y  aura  déjà  bien  certainement  neuf  mois  à 
compter  entre  le  départ  de  Xerxès  &  Ion  palïàge  en  Europe. 
Or  pourroit-on  railonnablement  nier  que  le  temps  qu'il  làllut 
en  outre  pour  conftruire  les  ponts,  peut-être  pour  les  rétablir, 
n'ait  dû  conlômmer  au  moins  les  trois  mois  qui  manquent 
pour  compléter  l'année! 

Enfin  j'accorderai,  fi  l'on  veut,  que  ces  mots  -Trta^a rm 
a\o/ma ,  peuvent  lignifier,  ait  commencement  de  la  cinquième 
année  ;  que  s'enfuivra-t-il  !  Que  Xerxès  partit  &  lé  mit  en 
marche  au  commencement  de  la  cinquième  année  :  mais  , 
comme  depuis  il  employa  tout  le  relie  de  cette  cinquième 
aimée,  partie  en  route,  en  traverfnt  toute  l'Afie,  partie  en 
quartier  d'hiver,  en  s  an  étant  à  Sardes  pendant  la  mauvailé 
Êilbn ,  en  (ôrte  qu'il  ne  paflâ  i'Hellelpont  qu'au  printemps 
Tome  XXI IL  F 


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42  MEMOIRES 

pif  commencement  de  l'année  fuivante;  il  efl  évident  qu'il  y 
aura  toujours  le  cours  d'une  année  entre  Ton  départ  &  le 
partage  de  l'Hellefpont:  par  conféquent  cette  année  étant  la 
cinquième,  %i[i^a>  t-m,  depuis  la  réduction  de  l'Egypte,  il 
y  aura  toujours  cinq  ans  complets,  à  compter  depuis  la  ré- 
duction de  l'Egypte  juiqu'au  paflàge  de  l'Hellefponu 

Ce  neft  pas  avec  plus  de  fondement  &  de  (ûccès  qu'on 
a  tâché  de  réduire  à  un  an ,  ou  même  à  neuf  mois ,  le  temps 
qui  s'eft  écoulé  depuis  la  mort  de  Darius  juiqu'à  la  réduction 
de  l'Egypte.  Hérodote ,  comme  j'ai  déjà  dit,  ne  fait  exprefle- 
ment  commencer  l'expédition  contre  l'Egypte,  que  la  féconde 
année  après  la  mort  de  Darius ,  Jlvrtpa*  titt  (àâtx.  tôt  ditra/roi 
Aetpe,V;  d'où  il  réiïilte  nécessairement  qu'il  faut  compter,  au 
moins  un  an  entre  la  mort  de  Darius  &  l'expédition  d'Egypte, 
indépendamment  du  temps  qu'a  duré  cette  expédition.  £t 
en  effet,  il  eft  clair  &  certain,  d'un  côté,  que  ces  mots, 
la  féconde  année,  (ùppolênt  une  première  année  écoulée  & 
une  féconde  au  moins  commencée;  &  d'un  autre  côté,  que 
cette  propofition  après  eft  une  expretTion  exciufive,  qui  ne 
permet  pas  de  comprendre  un  temps  antérieur  au  terme  au- 
quel elle  eft  attachée,  dans  celui  que  l'on  compte  comme 
poilérieur  à  ce  terme.  Ainfi  la  féconde  année  après  la  mort 
de  Darius  n'a  jamais  pû  (é  compter  que  du  treizième  mois 
après  cette  mort.  Si  donc  à  douze  mois  écoulés  depuis  cette 
mort  on  ;  joute  encore  le  temps  qu'a  duré  l'expédition  d'E- 
gypte, à  laquelle  je  donne  deux  ans,  &  à  laquelle  on  n'en  peut 
railbnnablement  donner  moins  d'un,  s'agiflànt  de  a  réduction 
d'un  pays  aufii  grand ,  &  d'un  peuple  auiTi  nombreux  que 
ceux  d'Egypte,  il  meparoît  qu'on  ne  pourra  compter  moins 
de  deux  ans  pour  l'intervalle  qui  s'eft  écoulé  depuis  la  mort 
de  Darius  juiqu'à  la  réduction  de  l'Egypîe,  &  qu'il  fera 
alors  très-natujel  &  très-conlequent  à  la  narration  d'Héro* 
do.e  de  lui  ai  donner  trois. 

Quand  même  après  cela,  à  force  de  faire  violence  aux 
termes  d'Hérodote,  &  de  lui  faire  dire,  tant  bien  que  mal, 
ce  qu'on  veut  qu'il  diiè,  on  pourroit  rtuffir  à  jeforer  cet 


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DE   LITTERATURE.  43 

intervalle  dans  des  bornes  auffi  étroites  que  celles  auxquelles 
on  voudrait  le  réduire,  il  refteroit  encore  que,  (ùivant  un 
autre  fens  qui  ft  préfente  plus  naturellement  à  lefprit,  6c 
qui  eft  fondé  fur  fa  valeur  réelle  des  exprelfions  6c  Lr  l'exi- 
gence railônnable  des  faits,  ce  même  intervalle  paroîtroit 
avoir  eu  une  durée  beaucoup  plus  longue.  Or  je  laiflè  à 
juger  fi  n'y  ayant  aucune  néceflité,  comme  en  effet  il  n'y 
en  a  aucune,  d'abréger  l'intervalle  en  queftion,  tous  les  prin- 
cipes de  la  critique  &  du  raifonnement  ne  veulent  pas 
qu'on  admette  la  durée  qui  réfulte  le  plus  naturellement  du 
texte  &  du  récit  d'Hérodote,  comme  le  véritable  lèntiment 
de  cet  hiftorien. 

Ainfi  je  ne  crois  pas  qu'on  Coït  beaucoup  mieux  fondé  à 
trouver  dans  Hérodote  moins  de  trois  ans  entre  la  mort  de 
Darius  &  la  réduction  de  l'Egypte,  qu'on  ne  l'eft  à  en 
trouver  moins  de  cinq  entre  cette  même  réduction  &  le 
partage  de  Xerxès  en  Europe,  ni,  en  un  mot,  qu'on  puifie 
iaifonnablement  douter  que  cet  hiftorien  ne  mette  huit  ans, 
comme  le  chronographe  de  Paros ,  depuis  la  mort  de  Darius 
juiqu'au  partage  de  Xerxès. 

Les  inductions  qui  me  reftent  à  tirer  de  la  narration  des 
autres  anciens  écrivains  pour  appuyer  d'autant  plus  mon  opi- 
nion, ces  inductions,  dis-je,  quoique  moins  précilès  &  moins 
directes  que  l'époque  du  marbre  de  Paros  &  le  récit  d'Hé- 
rodote, ne  laifient  pas  d'être  d'une  grande  importance,  en  ce 
qu'elles  prouvent  que  mon  opinion ,  bien  loin  d'être  contre- 
dite par  ces  écrivains.  les  iêuls  dont  on  pût  m'oppofer 
l'autorité,  eft  au  contraire  celle  qui  réfulte  de  leurs  narrations. 

L'exactitude  &  la  précifion  de  Thucydide  dans  l'arran- 
gement 6c  la  diftinction  des  temps,  méritent  lins  doute  une 
confiance  particulière  dans  les  difficultés  de  chronologie,  6c 
fur-tout  pour  des  époques  dont  il  étoit  fi  voifin.  Cet  hiftorien 
place  le  commencement  du  règne  d'Artaxerxès  Longue-main 
vers  le  temps  de  la  retraite  de  Thémiftocle  en  Per/è,  6c 
vers  celui  où  les  Athéniens  affiégèrent  Naxe.  Ce  n'eft  pas 
ici  le  lieu  d'examiner  fi  fbn  lèntiment  eft  mieux  fondé  que 


44  MEMOIRES 

celui  de  quelques  autres  écrivains  qui  mettaient  la  retraite 
de  Thémiflocle  fous  le  règne  de  Xerxès,  &  il  nous  fufht, 
puifîjue  nous  ne  voulons  argumenter  ici  que  de  ion  fènti- 
ment,  d'être  alliirés  qu'il  fuppofè  Artaxerxès  récemment 
monté  far  le  trône  lorique  Thémiftocle  pafîâ  en  Perfe.  Il 
fùppofe  aufiï  que  les  Athéniens  étoient  alors  occupés  au  ficge 
de  Naxe,  puilquïl  dit  que  le  vaifleau  fur  lequel  fe  (âuvoit 
Thémiftocle  tomba  dans  la  flotte  qu  ils  y  employoient.  Comme 
il  ett  donc  certain  que  le  liège  de  Naxe  eft  de  la  féconde 
année  de  la  l  x  x  v  i  i  i.«  Olympiade ,  il  s'enfuit  que ,  fuivam 
Thucydide ,  Artaxerxès  monta  fur  le  trône  la  première  ou  la 
lèconde  année  de  la  Lxxvm.e  Olympiade.  Xerxès  ayant 
donc  régné  vingt  à  vingt-un  ans,  fuivant  le  témoignage  una- 
nime de  tous  les  anciens  (je  dis  vingt  à  vingt-un  ans,  parce 

?ie  les  uns  difent  ahfolument  vingt-un,  &  les  autres  feulement 
us  de  vingt  ) ,  la  première  année  de  fon  règne,  &.  par 
conféquent  la  mort  de  Darius,  auront  dû,  dans  la  chrono- 
logie de  Thucydide,  tomber  à  la  première  année  de  la 
jlxxiii.c  Olympiade,  &  précilcment  huit  ans  avant  le  partage 
de  ÏHeilefpont. 

On  peut  encore  obfèrver  que  Thucydide,  parlant  expreP 
fement  de  la  mort  de  Darius,  la  réunit  prelqueen  une  feule 
éjxjque  avec  la  bataille  de  Marathon,  qui,  felon  lui,  ne  doit 
l'avoir  précédée  que  d'un  an  &  quelques  mois.  Fort  peu  de 
temps,  dit-il,  avant  la  défaite  des  Perfes  à"  la  mort  de  Darius, 
fuacjfeur  de  Cambyfe,  les  tyrans  de  Sicile  &  les  Conyréens 
équipèrent  un  grand  nombre  de  galères  (g).  Autant,  ce  me 
iêmble,  qu'il  eft  naturel  de  conduire  de-ià  que  la  défaite  des 
Pe.fes  &  la  mort  de  Darius  setoient  (uivies  de  fort  près, 
autant  il  elt  difficile  de  penfèr  que  Thucydide  eût  prediue 
confondu  deux  évènemens  L  parés  par  près  de  cinq  ans;  aulft 
h  rtJîit'g.  Lkiiut  n'a-t-il  pas  balancé  à  en  inférer  que  la  chronologie  de 
J'ipoLà.   Thucydide  étoit  confoime  en  ce  point  à  celle  des  marbres, 

/«• 

(?>)  OV/jpr  7i  <©eJ  i&9  MnJîxùr  xoj  to  Ao^hh  9rtr«T*  iç  .m-m  KxuCianr 
Tl'fxràr  ifcam><vn  \  te  ncf(  -meJ  n  Imxiaj  t»7(  TVfjimiÇ  iç  nff'faf  ijîttm  nfl 
JLtfMV&i.uf.  TUbcyd.  /.  J,  c.  14, 


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DE  LITTERATURE.  45 
Ctéfias  n'eft  pas  moins  favorable  à  mon  opinion  que 
Thucydide.  1/  Cet  hiftorien  paroît  exactement  d'accord 
avec  les  marbres  pour  la  durée  du  règne  de  Darius  ;  il  ne 
ia  fait  que  de  trente-un  ans,  &  c'eft  aufïi  l'intervalle  que  les 
marbres  mettent  entre  l'avènement  de  Darius  au  trône  &  fâ 
mort.  Or  il  eft  bien  prol>able  au  moins  qu'étant  d'accord 
quant  à  la  durée  du  règne,  ils  doivent  l'être  aufli  quant  aux 
termes  de  lôn  commencement  &  de  fâ  fin. 

2.0  Outre  qu'il  eft  bien  difficile  de  pouvoir  conduire  les 
trente-un  ans  que  Ctéfias  donne  à  Darius  plus  d'un  an  ou 
deux  au  plus  après  ia  bataille  de  Marathon,  cet  hiftorien 
femble  faire  fuccéder  la  mort  de  Darius  pre/que  immédiate- 
ment à  cette  fameufe  défaite  des  Perles.  Voici  comme  Photius  ^  lxxu 
nous  prélênle  dans  (on  extrait  ce  que  Ctéfias  difoit  à  ce  fùjet.  pag.  / 1 6. 
Ah  lu  chk  combat  contre  Datis  à  Marathon  &  défait  les  Barbares: 
Datis  lui-même  efl  tué;  fan  corps,  aue  les  Perfes  redemandoient, 
ne  leur  fut  point  rendu;  cependant  Darius  étant  de  retour  à  Sufes, 
après  avoir  facrifié  à  fes  Dieux ,  tombe  malade  ér  meurt  au 
bout  de  trente  jours» 

A  quoi  il  faut  ajouter  que  les  évènemens  que  Ctéfias 
raconte  depuis  la  mort  de  Darius  jufqu'au  pafïâge  de  Xerxès, 
remplifîènt  bien  les  huit  ans  que  nous  croyons  qu'il  donnoit  à 
cet  intervalle.  En  effet  Darius  meurt  à  Sufes  :  ce  fut,  avec  allez 
de  vraisemblance,  dans  le  printemps;  car  c'étoit  l'ulâge  des  rois 
de  Perlé  de  tenir  leur  Cour  à  Suies  les  trois  mois  du  prin-  Xntftm.  c.  /. 
temps.  Xerxès  va  pafîèrenfûite  quelque  temps  à  BabyIone,c'eft- 
à-dire,  en  railônnant  du  même  ufige,  l'hiver  lùivant;  étant  allé 
depuis  à  Ecbatanes,  ce  qui,  par  le  même  principe  encore  de 
i'ufige  des  rois  de  Perle,  dcTigne  l'été  de  la  féconde  année  après 
la  mort  de  Darius,  il  y  apprend  la  révolte  des  Babyloniens: 
il  afliège  donc  Babylone,  &  le  fiège  de  cette  ville  dure  vingt 
mpis,  ce  qui  remplit  au  moins  trois  ans  depuis  la  mort  de 
fbn  père.  11  fuit  enftiite  lès  préparatifs  contre  la  Grèce,  auxquels 
tous  les  anciens  donnent  cinq  ans:  cinq  &  trois  font  huit;  par  l£%j^uf 
confequent  Ctéfias  devoit  compter  au  moins  huit  ans  entre  *>io. 
la  mort  de  Darius  &  le  pafTage  de  Xerxès  en  Europe. 

F  nj 


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46*  MEMOIRES 

Je  crois  qu'il  eft  iûfhlâmment  établi  que  les  marbres, 
Hérodote,  Thucydide  &  Ctéfias  iê  réunifient  également  en 
faveur  du  fèiniment  que  j'ai  embralîé  &  que  je  défend-;  & 
leurs  autorités  font  les  preuves  que  j'avois  à  en  donner. 
Voyons  maintenant  les  raiforts  que  l'on  propoiê  pour  s'en 
écarter  &  adopter  une  opinion  différente. 

Hérodote,  dit-on,  &  c'eft  ici  le  premier  fondement  de 
cette  opinion,  compte  quatre  ans  entre  la  bataille  de  Mara- 
thon &  la  mort  de  Darius.  Or  la  bataille  de  Marathon  n'a 
précédé  que  de  neuf  ans  l'expédition  de  Xerxès;  donc  Darius 
ne  peut  être  mort  que  cinq  ans  avant  cette  expédition. 

Je  réponds  qu'Hérodote  compte  à  h  vérité  quatre  ans 
entiers  entre  la  bataille  de  Marathon  &  la  mort  de  Darius; 
mais  qu'il  en  compte  également  huit ,  comme  je  l'ai  prouvé 
plus  haut ,  entre  la  mort  de  Darius  6c  l'expédition  de  Xerxès. 
Tout  ce  qui  réfuite  de-là ,  c'eft  qu'Hérodote  compte  douze 
ans  entre  la  bataille  de  Marathon  &  l'expédition  de  Xerxès. 
où  d'autres  n'en  comptent  que  neuf.  Mais  en  premier  lieu 
on  trouve  dans  les  Anciens  réellement  deux  opinions  lùr 
l'époque  de  la  bataille  de  Marathon  ;  ceux-ci  la  mettant  trois 
ans  plus  tôt ,  ceux-là  trois  ans  plus  tard.  Ainfi  Denys  d'Ha- 
Dym.  Hatic  lîcarnaflè  m^t  la  bataille  de  Marathon  dans  la  foizicme  année 
**«  r.  depuis  la  mort  de  Brutus  :  or  il  date  la  mort  de  Brutus  de 
la  première  année  de  la  lxviii.*  Olympiade;  en  forte  que 
la  feizième  année  depuis  eft  la  quatrième  de  la  lxxi.ç  Olym- 
piade ,  douze  ans  entiers  avant  l'expédition  de  Xerxès.  Afin 
même  qu'il  ne  refte  à  cet  égard  aucun  lêrupule,  j'ajouterai 
ici  que  Denys  d'HaJicarnaflè ,  parlant  de  la  première  année 
de  la  LXXii.e  Olympiade  commençante,  dit  qu'elle  eft  la 
dix-iêptième  depuis  1  expuUîon  des  Rois ,  &  par  confêquent 
depuis  la  mort  de  Bmtus  qui  fut  tué  deux  ou  trois  mois  au 
plus  après  les  Rois  chattes  ;  donc  la  lêizième  année  depuis 
la  mort  de  Brutus,  dans  la  chronologie  de  Denys  d'Hafi- 
carnaflê,  iêra  la  quatrième  de  la  lxxi.*  Olympiade. 

Secondement,  qu'Hérodote  même  ait  donné  trois  ans  de 
trop  à  cet  intervalle,  cela  peut  être  :  mais  la  queftion  eft  encore 


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DE  LITTERATURE.  47 
de  lavoir  s'il  a  ajoute  ces  trois  ans  entre  la  bataille  de  Ma- 
rathon &  la  mort  de  Darius ,  ou  entre  ia  mort  de  Darius 
ôl  l'expédition  de  Xerxès;  &  la  durée  que  cet  hiftorien  met 
d'un  côté,  ne  foffit  pas  feule,  fans  aucune  autre  raifon,pour 
les  foire  retrancher  de  l'autre.  On  n'allègue  cependant  ici 
rien  de  plus  qui  engage  à  retrancher  dans  l'intervalle  qu'il 
met  entre  la  mort  de  Darius  &  l'expédition  de  Xerxès,  ces 
trois  ans,  &  il  y  a  au  contraire  bien  des  raifons  qui  déter- 
minent à  les  retrancher  pluftôt  dans  celui  qu'il  fùppolê, 
entre  la  bataiiîe  de  Marathon  &  la  mort  de  Darius;  les  voici. 

11  n'eft  guère  pofîîble  d'abord  de  îélifler  au  ton  lentement 
des  auues  hiftoriens  qui  comptent  tous  réellement  huit  ans 
entre  ia  mort  de  Darius  &  l'expédition  de  Xerxès ,  tandis  que 
plufieurs  au  contraire  font  fuccéder  la  mort  de  Darius  de  fort 
près  à  la  bataille  de  Marathon.  J'ai  rapporté  à  ce  (ùjet  un 
pafîàge  de  Thucydide:  j'en  ai  cité  un  de  Ctéfias;  il  faut  y 
joindre  encore  celui  d'un  autre  auteur  qui  dit ,  dans  le  Syn- 
celle,  que  Darius  ne  put  fûpporter  la  perte  de  fon  armée 
à  Marathon ,  &  qu'il  en  mourut  de  chagrin  ;  de  forte  qu'en 
retranchant  les  trois  ans  fur  l'intervalle  qui  fuivit  ia  mort  de 
Darius,  il  faut  contredire  tous  les  hiftoriens  qui  en  parient, 
au  lieu  qu'en  les  retranchant  for  l'intervalle  qui  la  précède , 
on  eft  du  moins  d'accord  avec  la  plufpart. 

En  fécond  lieu ,  Hérodote  fuppofè  que  les  quatre  ans  qu'il 
donne  à  cet  intervalle,  forent  employés  par  Darius  en  pré- 
paratifs contre  la  Grèce  :  mais  outre  qu'il  en  allez  peu  vrai- 
femblable  que,  fi  Darius  eût  fait  pendant  quatie  ans  des 
préparatifs  immenfês ,  Xerxès  eût  eu  befoin  de  les  recom- 
mencer deux  ou  trois  ans  après ,  &  y  eût  encore  employé 
cinq  ans;  il  y  a  un  fait  dans  la  vie  de  Thémiftocle  qui 
détruit  tous  ces  prétendus  préparatifs  faits  par  Darius.  Thé- 
miftocle, un  an  après  la  bataille  de  Marathon,  confêilloit  aux 
Athéniens  de  fortifier  leur  marine  (h);  &  cela»  difênt  les 

(h)  ?  g  ffm  eifur»**îc  ivniHotr,  ev  A«f«w  iviï  Tlifmtt  (  fuutfèt  >«> 
mtm  vwi  ngl  tin  w  wuv  fa,Ça{*  ûç  «fÇyMM  **f«X'J  Vhaitot.  flutar.  in 
Themiji. 


48  MEMOIRES 

hifbriens,  non  par  la  crainte  de  Darius  ou  des  Perfes,  car  on 
iiepenfoit  pas  alors  qu'ils  durent  revenir.  Je  dis  cjue  cela  arriva 
un  an  après  la  bataille  de  Marathon  :  la  preuve  s'en  tire  de 
ce  que  Miltiade  vivoit  encore,  puilqu'il  s'y  oppolâ  fortement, 
mais  lâns  fuccès  (i);  or  Miltiade,  comme  on  frit,  ne  lûr- 
fiemL  l  yî,  vécut  pas  plus  d'un  an  à  la  bataille  de  Marathon.  Cela  pôle , 
'J 6-        s'il  étoit  vrai  qwe  Darius  eût  alors  mis  toute  l'Afie  en  mou- 
vement, comme  le  veut  Hérodote,  pour  l'expédition  qu'il 
•   méditoit,  comment  les  Grecs  pouvoient-ils  l'ignorer  au  point 
d'être  à  cet  égard  dans  une  entière  fècurité ,  &  de  (ê  flatter 
que  les  Perlés  ne  penloient  pas  à  revenir  î  Rien  n'eft ,  ce 
me  femble,  plus  contradictoire. 

Mais  il  y  a,  fi  je  ne  me  trompe,  quelque  cholê  encore  de 
plus  fort.  Hérodote  dit  bien  que  Darius  employa  trois  ans 
à  faire  des  préparatifs ,  que  la  quatrième  année  TEgypte  le 
révolta;  qu'à  la  veille  de  lôn  départ  pour  aller  foûmettre  & 
l'Egypte  &  la  Grèce,  il  s'éleva  une  difpute  entre  lès  enfans  : 
mais  oubliant  prefque  aufîi-tôt  tout  ce  détail  d'années,  il  réduit 
l'intervalle  d'entre  la  bataille  de  Marathon  &  la  difpute  des 
enfins  de  Darius,  prefque  au  lêui  temps  qu'il  falloit  pour  le 
rendre  de  Lacédémone  à  Suies ,  c'eft-à-dire  au  plus  à  quatre 
ou  cinq  mois.  En  effet  il  dit,  en  termes  exprès,  que  Déma- 
rate  ayant  été  dépouillé  de  la  dignité  Royale  &  s'étant  làuvé 
de  Lacédémone,  arriva  à  Suies  au  temps  même  de  cette 
difpute  des  enfins  de  Darius  (k).  Or  c'eff.  peu  avant  la  bataille 
de  Marathon  que  Démarate  fut  dépolc,  &  c'eft  dans  le 
courant,  au  plus  tard,  de  l'année  qui  la  fiivit,  qu'il  le  retira 
en  Per/e;  je  dis  dans  le  courant  de  l'année  qui  la  lui  vit  : 
l'ordre  &  les  circonftances  de  la  narration  d'Hérodote  pour- 
raient donner  lieu  de  croire  qu'il  s'enfuit  avant  cette  bataille 
même;  mais  comme  cet  hiftorien  remarque  que  ce  fut  pen- 
dant l'exercice  de  la  magiltrature  annuelle  qu'on  lui  conféra 

tftrrimç  ûuntMymç.  Plut,  in  Them.     ù  T.* m ,  if%p*À»Ç  rt  4  ôr  Itcut  * 
(k)  ù.*ftr*  Si  ix  ÀmAmnfuni  ku     &**hh'*c  Ksù  <f*>}*iv  ShCa.\^r  ÎuvtiJ é* 

après 


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DE  LITTERATURE.  '49 

âpres  Favoir  dépouillé  de  la  royauté;  &  que  la  première  L.vht.n 
élection  aux  magiffratures  annuelles  de  Lacédémone  depuis 
fâ  dépofition  ,  ne  dut  le  faire  qu'au  mois  mémaélérion , 
quelques  jours  après  la  bataille  de  Marathon.  II  en  réfuite  que 
ce  ne  fut  que  dans  le  courant  de  l'année  qui  s'écoula  depuis 
cette  bataille,  que  Démarate  quitta  Lacédémone. 

Si  donc  Démarate,  partant  de  Lacédémone  quelques  mois 
lëulement  après  la  bataille  de  Marathon ,  efl  arrivé  à  Sulês 
au  temps  de  la  difpute  des  enfans  de  Darius ,  loin  qu'il  puiflê 
s'être  écoulé  quatre  ans  entre  cette  bataille  &  cette  difpute , 
à  peine  y  pourra-t-on  compter  un  an  entier;  &  par  confisquent 
b  fùppolîtion  de  trois  ans  dans  cet  intervalle  par  Hérodote, 
lèra  nianifêfle,  &  réfùkera  évidemment  des  circonflances 
mêmes  de  fâ  propre  narration,  à  moins  que  l'on  n'aime  mieux 
dire  que  Démarate  a  mis  près  de  quatre  ans  à  faire  un  voyage 
de  trois  ou  quatre  mois. 

Ainfi,  pour  reprendre  en  peu  de  mots  toute  cette  diC- 
curtîon,  i.°  il  efl;  vrai  qu'Hérodote  ne  met  la  mort  de 
Darius  que  quatre  ans  après  la  bataille  de  Marathon  :  mais 
ce  n'efl  pas  qu'il  recule  cette  mort  &  qu'il  la  rapproche 
de  l'expédition  de  Xerxès,  au  contraire,  c'eft  qu'il  reporte 
la  bataille  de  Marathon  trois  ans  plus  loin  que  l'opinion  com- 
mune, douze  ans  avant  le  palTage  de  Xerxès  en  Europe;  en 
forte  que,  félon  lui-même  comme  lûivant  tous  les  autres,  il 
relie  toujours  également  huit  ans  entre  la  mort  de  Darius 
&  ce  même  partage.  2.0  S'il  a  compté  de  trop  &  s'il  faut 
retrancher,  trois  ans  de  ces  douze  qu'il  compte  depuis  la 
bataille  de  Marathon  jufqu'à  l'expédition  de  Xerxès ,  il  n'y  a 
aucune  raifon  qui  porte  à  les  retrancher  dans  les  huit  ans 
qu'il  met  entre  la  mort  de  Darius  &  le  partage  de  Xerxès  ; 
&  au  contraire,  fôit  que  l'on  cou  lui  te  l'autorité  des  hiftoriens, 
(oit  que  l'on  dilcute  les  circonflances  de  l'hifloireck:  la  narration 
d'Hérodote  lui-même,  tout  concourt  &  détermine  à  les  re- 
trancher entre  la  bataille  de  Marathon  &  la  mort  de  Darius. 

Je  parte  à  une  féconde  preuve  fur  laquelle  on  fonde  l'opi- 
nion que  je  combats.  Cette  féconde  preuve  efl  tirée  du  canon 
Tome  XXUL  G 


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5o  MEMOIRES 

agronomique  de  Ptolémée  qui  donne  trente-fix  ans  de  règne 
à  Darius  ,  &  le  fait  commencer  trente-deux  ans  avant  la 
bataille  de  Marathon ,  ainfi  qu'il  rélîilte  des  éciipfes  que  Pto- 
lémée rapporte  lous  les  vingùème  &  trente-unième  années 
de  ce  même  règne. 

Pour  détruite  cette  preuve,  j'oblërverai  d'abord  en  général 
que  fi  l'autorité  du  canon  eft  inviolable  pour  la  durée  des 
grands  intervalles  dont  il  eft  compole,  il  n'eft  pas  d'un  même 
poids  pour  la  durée  des  règnes  particuliers  qui  entrent  dans 
ces  grands  intervalles.  Les  différentes  éditions  qui  ont  paru 
de  ce  canon,  où  ces  règnes  foufTrent  piufieurs  variations 
dans  leur  durée  &  quelquefois  dans  leur  arrangement  même , 
en  (ont  une  preuve  peu  équivoque ,  &  qui  a  fait  dire  à  Sca- 
ifag.  Can.  ft  liger,  qui  hos  Reges  collegerunt,  wtervalla  de  quibus  interomnes 
m.p.  *.       conflabat  diligenter  retuJerunt;  in  fingtilomm  autem  Regum  amis 
digerendis ,  quia  explorâtes  non  habebant,  a  conjeclurâ  fubftdwm 
De  do£h.  tmP.  pcùerunu  Le  P.  Pétau  parle  de  même  que  Scaliger,  &  recon- 
/.  txtc.j*.    nojt  fa  erreurs  dans  le  canon,  in  aliis  quibufdam  mendofusefl 
canon.  Je  pourrais  encore  citer  piufieurs  chronologiftes  qui 
ont  penfé  comme  ces  deux  Savans. 

A  cette  oblêrvation  générale,  je  joindrai  une  preuve  daire 
&  précile,  &  j'oie  le  dire,  une  démonftration  que  la  date 
des  oblêrvations  céleftes  n'eft  confiante  &  invariable  que 
relativement  à  l'ère  de  Nabonaflàr,  &  non  par  rapport  au 
règne  du  Prince  où  elle  eft  placée  par  Ptolémée. 

On  fiit  que  les  anciens  Aftronomes  avoient  une  ère  ou 
une  manière  particulière  de  compter  les  années,  du  vaut  laquelle 
ils  calculoiem  &  datoient  leurs  oblêrvations  ;  que  cette  ère 
prefque  aufli  utile  aux  Chrônologiftes  qu'aux  Aftronomes , 
par  les  fècours  que  la  fcience  des  temps  tire  des  phénomènes 
céleftes,  eft  l'ère  que  nous  venons  de  nommer  ère  de  Na- 
bonanar. 

On  fait  encore  que  le  canon  appelé  vulgairement  canon 
aflronomique,  eft  une  lifte  des  règnes  des  rois  de  Babylone, 
de  Perle  &  d'Egypte  depuis  celui  de  NabonalTar,  dont  on  a 
icduit  les  années  à  la  forme  de  celle  des  Aftronomes. 


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DE   LITTERATURE.  5c 

En  quel  temps  6c  par  qui  cette  réduction  a-t-eile  été  faite  ? 
C'eft  ce  qui  eft  encore  aflèz  problématique  parmi  les  Savans, 
dont  les  uns  attribuent  ie  «non  en  partie  à  Bérofè  au  temps 
d'Alexandre  le  Grand  &  en  partie  à  Ptoiémée  fous  Adrien, 
les  autres  à  Ptoiémée  feid.  Mais  quel  qu'ait  été  Ion  auteur,  il  eft 
certain  que  la  pofition  des  ob(êrvations  aftronomiques  lôus  telle 
ou  telle  année  de  tel  Prince,  a  été  une  conféquence  de  cette 
réduction,  n'a  eu  pour  auteur  que  l'auteur  même  du  canon; 
en  un  mot,  que  les  obfêrvations  n'ont  pas  été  originairement 
datées  de  l'année  du  Prince  où  Ptoiémée  les  rapporte. 

Et  en  effet  il  faut  bien  prendre  garde ,  i .°  qu'en  quelque 
mois  de  l'année  que  les  Rois  du  canon  aient  réellement  com- 
mencé à  régner,  les  années  de  leurs  règnes  commencent  ou 
finiffent  toujours  avec  les  années  Egyptiennes  qui  leur  répon- 
dent. 2.0  Que  le  canon  commence  toujours  la  première  année 
de  chaque  Roi  avec  le  commencement  de  l'année  Egyp- 
tienne, dans  le  courant  de  laquelle  il  fuppofè  qu'il  devint 
Roi ,  quoiqu'une  partie  confidérable  en  pût  déjà  être  écoulée  ; 
or  dès-lors  la  date  de  l'obfervation  fous  telle  ou  telle  année  de 
tel  Prince ,  n'a  pu  être  l'ouvrage  de  l'oblêrvateur  originaire  : 
car  fuppofons ,  par  exemple ,  qu'un  phénomène  fôit  arrivé 
su  mois  thot  de  la  vingt -fêptième  année  de  Nabonafîâr, 

Ëques  mois  avant  la  mort  de  Jugéus,  il  eft  bien  évident 
i  cette  hypothèfe ,  que  l'obfervateur  originaire  n'a  pu 
dater  ce  phénomène  que  du  règne  de  Jugéus,  puifque  ce 
Prince  vivoit  encore,  &  que  l'obfervateur  ne  pouvoit  deviner 
ni  fâ  mort  ni  fon  fuccefleur.  Cependant  Jugéus  meurt  au 
bout  de  quelques  mois  :  Mardokempad  lui  fuccède  ;  &  par 
un  canon  fyftématique  où  l'on  réduit  après  coup  les  années 
des  Rois  à  celles  de  l'ère  de  NabonafTar,  le  commencement 
du  règne  de  Mardokempad  remonte  au  premier  jour  pré- 
cédent de  l'année  Egyptienne.  Si  donc  le  phénomène  fè 
trouve  daté  de  la  première  année  de  Mardokempad,  ce 
n'eft  que  poftérieurement  &  relativement  au  canon  qu'on 
a  pû  lui  donner  cette  date,  &  elle  ne  peut  être  attribuée  à 
l'oblêrvateur  originaire  qui  oblêrvoit  fous  Jugéus,  qui  ne 

G  ij 


5*  MEMOIRES 

devinoit  pas  (àns  doute  la  mort  de  ce  Prince;  enfin  qui 
ne  connoiftôit  pas  encore  Mardokempad.  Mais  puifqu'il  eft 
certain  que  ia  date  des  obfervations  ibus  telle  année  d'un 
tel  Prince,  eft  une  conféquence  de  la  réduction  du  canon, 
quelle  n'a  pour  auteur  que  l'auteur  même  de  ce  canon, 
qu'elle  ne  peut  êtie  l'ouvrage  de  loblêrvateur  originaire; 
qu'enfin  celui-ci  a\oit  daté,  avoit  calculé  fon  obfervation 
tout  autrement,  il  s'enfuit  que  ces  oblêrvations  conlbtent  bien 
les  années  de  l'ère  de  Nabonatfàr,  mais  non  pas  celles  des 
Princes  où  Ptolémée  les  rapporte,  ou,  pour  mieux  dire,  elles 
confiaient  bien  de  quelle  manièie  les  années  du  Prince  d'où 
elles  (ont  datées ,  ont  été  liées  à  celles  de  Nabonafiàr  dans  le 
iyftème  chronologique  particulier  de  l'auteur  du  canon  -,  mais 
elles  ne  conftatent  pas  la  vérité  &  la  certitude  de  ce  fyftème 
en  lui-même  :  par  coniequent  que  Ptolémée  ait  dit  qu'en  la 
vingtième,  en  la  tiente-unième  a:  née  de  Darius  il  arriva 
des  écliplês ,  le  calcul  de  ces  éclipfes  ne  me  donnera ,  avec 
certitude,  que  l'année  de  Nabonafiàr  où  elles  font  arrivées; 
&  quant  aux  années  de  Darius ,  je  ne  pourrai  en  conduire 
autre  choie  finon  que  telle  année  de  Nabonafiàr  eft  celle 
avec  laquelle,  (ûivant  un  certain  canon  chronologique,  adopté 
par  Ptolémée,  concourt  telle  année  de  Darius  ;  en  forte  que 
l'autorité  de  ce  canon  en  lui-même,  n'en  fera  pas  plus  forte 
&  mieux  établie. 

Quelle  eft  après  cela  l'autorité  de  ce  canon  en  lui-même! 
Cela  dépend  de  celui  qui  l'aura  rédigé:  fi  c'eft  Bérofe  il  en 
peut  avoir  davantage;  fi  c'eft  Ptolémée,  il  en  doit  avoir 
moins.  Mais  quelque  inftruit  que  pût  être  Bérofe  même  de 
i'hiftoire  de  Babylone,  oppofera-t-on  fon  autorité /êule  à  celle 
de  tous  les  hiftoriens  contemporains  ou  prelque  contempo- 
rains, &  à  la  foi  que  peuvent  mériter  les  marbres?  C'eft  ce 
qu'il  me  paroît  difficile  d'admettre.  Voudroit-on,  par  exemplei 
fur  la  foi  de  ce  canon ,  reculer  d'un  an  la  mort  d'Artaxerxès 
Longue-main,  &  avancer  d'autant  le  règne  de  Darius  Nothus 
contre  le  témoignage  exprès  de  Thucydide  contemporain  de 
ces  deux  Princes,  qui  marque  julqu'à  la  iâiiôn  de  l'anneç 


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DE  LITTERATURE.  53 
<îe  îa  mort  du  premier,  &  qui  nous  fournit  un  monument 
public  daté  des  années  du  fécond  !  Mais  pluftôt  nefi-il  pas 
évident  par  ce  iêul  exemple  même,  que  ion  autorité  peut 
être  extrêmement  aflbiblie  par  la  contradiction  de  témoins 
contemporains,  ou  de  preuves  naifiântes  des  circonflances 
de  lliiftoireî  Je  les  ai  ici  toutes  réunies  en  faveur  du  inti- 
ment que  je  défends ,  &  je  ne  prévois  pas  qu'on  puilîè  y 
oppofer  aucune  objection  lôlide. 

Je  ne  m'étois  d'abord  propoie  que  de  fixer  l'époque  de 
ia  mort  de  Darius;  mais  il  me  (êmble  que  les  conlcquences 
qui  naiflènt  de  la  dilcwTion  que  j'ai  faite  des  autorités  &  des 
preuves  dont  je  melûislèrvi,  me  conduilent  à  rétablir  encore 
ici,  avant  de  finir,  l'époque  du  commencement  de  (on 
lègne.  Hérodote  lui  donne  trente-fix  ans;  il  n'elt  pas  pof- 
fible  de  fàiie  fond  lùr  cette  durée,  après  qu'il  a  été  prouvé 
qu'il  compte  trois  ans  de  plus  qu'il  ne  doit  dans  un  des 
intervalles  de  ce  règne.  L'auteor  du  canon  agronomique  a 
probablement  pris  d'Hérodote  les  trente-fix  ans  qu'il  donne 
comme  lui  à  ce  Prince  :  cependant  ion  calcul  pour  le  terme 
de  ces  trente-fix  ans,  ne  s'accorde  point  avec  celui  deihifto- 
rien  Grec.  Suivant  les  calculs  de  celui-ci,  les  trente-fix  ans 
de  Darius  remonteroient  quarante-quatre  ans  avant  le  paflàge 
de  Xerxès  ;  lûivant  ceux  du  canon ,  ils  doivent  le  dater  de 
quarante-un  ans  avant  ce  même  pallâge.  Au  refle  il  y  a  , 
ielon  moi,  &  comme  je  l'ai  montré,. peu  de  fond  à  faire 
fur  un  canon  ryftématique  où  l'on  a  néceiîàirement  retranché 
ou  ajoûté  à  plufieurs  règnes. 

Ctéfias  donne  trente-un  ans  au  règne  dont  il  s'agit  (!)  r 
les  marbres  datent  de  même  fon  avènement  au  trône  &  la 
mort  du  Mage  de  trente-un  ans  plus  tôt  que  là  mort  (m); 


(l)  In  Perficis  apud  Photium 
if  ati  calcem  Htrodoti.  Toutes  les 
éditions  de  ces  extraits,  &  finguliè- 
remem  celle  de  Hollnnde  &  de 
Gronovius  à  la  fin  de  fon  Hérodote , 
portent  3  1 . 
(m)  Efoch.  leçon  de* 


marbres  (bus  l'époque  45  portoit  l'an 
253,  HHrAIII,  fuivantSeldcn,  Pri- 
deaux  veut  qu'on  lifè  25  6  HHrAOTv 
N'y  ayant  point  en  cet  endroit  d'Ar- 
chontat  ou  d'autre  caractère  qui  puuTe 
décider  entre  ces  deux  leçons,  j'ai 
préféré  celle  de  Prideaux^  pa*cequ# 

G  iij 


54  MEMOIRES 

&  c'efl  d'après  le  (êntiment  de  Ctéfias  &  des  marbres  que 
je  crois  devoir  dater  le  commencement  du  règne  de  Darius' 
de  trente-neuf  ans  avant  le  paflâge  de  Xerxès  en  Europe. 

J'olèrai  même  lôûtenir  qu'Hérodote,  à  le  bien  prendre, 
eft  plus  favorable  que  contraire  à  ce  fentiment.  En  effet, 
outre  les  trois  ans  qu'il  a  inférés  de  trop  entre  la  mort  de 
Darius  8c  la  bataille  de  Maratbon ,  là  aviation  nous  fournit 
encore  la  preuve  d'une  autre  addition  également  faufle  de 
deux  ans  dans  un  précédent  intervalle  du  même  règne  ;  en 
forte  qu'en  retranchant  de  ce  règne  trois  ans  d'une  part ,  & 
deux  d'une  autre ,  ce  qui  fait  en  tout  cinq  ans ,  les  trente-fix 
qu'il  a  donnés  au  règne  dont  il  s'agit,  le  réduiront  vérita- 
blement aux  trente-un  que  lui  donnent  Ctéfias  5c  les  marbres. 

Cette  autre  addition  de  deux  ans  que  je  prétends  être  aulfi 
contraire  à  la  vérité  que  la  première,  eu  dans  l'intervalle  que 
cet  hiftorien  met  depuis  la  révolte  d'Ariftagoras  julqua  la 
prife  de  MileU  Milet  fut  prilè,  félon  lui,  en  la  fixième  année 
depuis  la  révolte  d'Ariftagoras  (n),  &  il  lêmble,  par  les  evè- 
nemens  qu'il  rapporte  enfùite,  que  c'en  le  commencement 
de  cette  lixième  année  qu'il  veut  défigner. 

Je  Ibûtiens  donc ,  &  j'ai  à  montrer  que  cette  révolte  n'a  duré 
que  trois  ans  avant  la  prilè  de  Milet,  &  qu'ainfi  il  compte  de 
trop  les  deux  ans  qu'il  faut  pour  aller  de  la  fin  de  la  troifième 
année  au  commencement  de  la  fixième.  Je  puis  n'employer, 
pour  l'établir ,  que  la  propre  narration  d'Hérodote. 

Lentreprifè  d'Ariftagorus  fur  l'île  de  Naxe,  ayant  échoué, 
Ariftagoras  Çt  révolta  dans  le  temps  que  l'armée  des  Perles 
Hmd.  I.  v,  ^'to't  encore  à  Myus  au  retour  de  cette  entreprifè.  De  cette 
c>)6'  première  circonffcuice  il  rélùlte  que  le  commencement  de  la 
révolte  tombe  vers  le  milieu  de  l'année  où  l'on  fit  cette 
entreprifè ,  c'eft-à-dire  au  mois  de  lêptembre  ou  d  oclobre  ; 
car  il  faut  donner  les  fix  mois  précédais  à  i'entreprilê  de 


dans  celle  de  Sclden  les  marbres 
s'éloignent  également  du  (êntiment 
de  Ctéfias  &  de  celui  d'Hérodote 
fur  fa  durée  du  régne  de  Darius, 
au  lieu  que  dans  celle  de  Pridcaux 


ils  fe  rapportent  du  moins  à  celui 
de  Ctélias. 

(n)  Ext«  Ïtv  dm  lie  ol 
7Îf  À/»/swy>f€».  /,  VI,  C.  1 8. 


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DE  LITTERATURE.  55 
Naxe  dont  le  fiège  fêul  avoit  rempli  quatre  mois  :  les  deux  Hmd.  i  r. 
qui  relient  feront  pour  le  voyage  &  le  retour.  Depuis  le  e-  *+• 
mois  de  lêptembre  jufqu'au  printemps  Ariftagoras  prit  les 
mefures  qu'il  crut  néceffaires  pour  alfurer  le  fuccès  de  les 
vues;  après  quoi,  à  l'entrée  de  la  campagne,  fecouru  par  les 
Athéniens,  il  marcha  à  Sardes  qui  fut  prilê  &  brûlée.  IbUàcap.;*, 

L'intervalle  du  commencement  de  la  révolte  jufqua  la 
prife  de  Sardes ,  ne  peut  avoir  été  plus  long  que  je  le  fais  ; 
ceft  ce  qui  réfûlte  de  ce  que  Darius  apprit  aufli-tôt  l'un 
que  l'autre.  Pendant  le  liège  d'Amathus,  dit  Hérodote, 
Darius  reçut  la  nouvelle  que  Sardes  avoit  été  brûlée  par  les 
Athéniens  8c  les  Ioniens ,  &  qu'Arilbgoras  étoit  le  chef  de 
cette  ligue  ;  fur  quoi  ce  Prince  fàifànt  des  reproches  à  Hiftiée  mi  e. 1»/. 
beau-père  d' Arifîagoras :  J'apprends,  lui  fait  dire  Hérodote, 
qu  Arifîagoras  a  foulevé  l'Jome  contre  moi  (o).  Il  elt  bien  évi- 
dent par  ces  paroles,  que  la  révolte  d'Ariitagoras  ne  faiiôit 
que  de  commencer,  &  que  la  ruine  de  Sardes  étoit  le 
premier  coup  qu'elle  frappoit.  Sur  les  reproches  que  Darius 
fit  à  Hiftiée,  celui-ci  partit  de  Suies  &  iê  rendit  en  Ionie, 
iôus  prétexte  de  faire  rentrer  fon  gendre  dans  Ion  devoir  ; 
mais  lorfqu'il  y  arriva,  Ariftagoras  étoit  déjà  mort,  n'ayant 
guère  fùrvécu  qu'un  an  &  demi  au  plus  à  là  révolte.  Au  uùLàeap.toS 
printemps  qui  fuivit  fâ  mort  qui  tomboit  dans  le  milieu  de 
h  féconde  année  de  la  révolte,  les  Ioniens  ayant  équipé  une 
flotte,  tentèrent  d'empêchei  les  Perfes  d'afliéger  Milet.  Cette  ibiJJ.vi.c.  4 
flotte  fut  allez  nombreufe  pour  donner  de  l'inquiétude  aux 
Pales.  Ils  prirent  donc  le  parti ,  avant  que  de  la  combattre, 
d'y  femer  la  divifion  ;  &  l'ayant  confidérablement  arToiblie 
par  ceux  qu'ils  en  détachèrent ,  ils  l'attaquèrent  &  la  duTi- 
pèrent  aifêment  :  après  cette  victoire  ils  réunirent  toutes  leurs 
forces  &  vinrent  mettre  le  fiège  devant  Milet.  Hérodote 
fait  entendre  que  ce  fiège  fut  long ,  que  les  Perles  en  minèrent 
les  murailles  &  y  employèrent  toutes  fortes  de  machines  (p). 

(o)  ntvSo'u/Mu  I'çué}*  'fintfvmi  wr  cir,  i»f  ni  Mj'hwar  t'*Wf i-fo ,  num^. 
kyu  ■mnnûicu  <*f*ïjuam  l.  V,  c,  106. 
U')  •  tmf wwcnif  m  tu^ut  5  mtnw  n^râç  (fgoo^i^mç.  I.  VI>c.  1  S. 


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56  MEMOIRES 

TJcrUivi,  Comme  donc  Milet  fut  prifê  avant  le  temps  de  la  moinon,  & 
c'  *  2  qu'il  rie  fêroit  pas  poffible  de  placer  dans  les  trois  ou  quatre 
premiers  mois  de  la  campagne  dont  il  s'agit,  qui  s'étendent 
juiqu'a  la  moiflbn ,  tant  le  combat  naval  des  Perles  &  des  Ioniens 
avec  toutes  les  manoeuvres  qui  le  précédèrent,  que  le  fiègede 
Milet  qu'ils  n'entreprirent  qu'après  le  combat,  &  qui  fût  long, 
je  penfe  que  Milet  ne  fut  prile  que  l'année  lûivante,  un  peu 
avant  le  mois  de  juillet ,  fur  la  fin  de  la  troilième  année  depuis 
la  révolte;  &  il  me  paroît  impoffible,  dans  les  circonftances 
de  la  narration  d'Hérodote,  de  compter  une  fêule  année  de  plus 
que  je  fais  depuis  cette  révolte  jufqu'à  la  prilê  de  cette  ville  : 
elle  fût  aîTiégée  aufli-tôt  après  la  défaite  de  la  flotte  Ionienne; 
ia  flotte  Ionienne  fut  vaincue  dans  l'année  qui  fùivit  immé- 
diatement l'arrivée  d'H illiée  en  Ionie;  Hiftiée  arriva  en  Ionie 
lèpt  ou  huit  mois  au  plus  après  ia  ruine  de  Sardes  :  enfin  la 
ruine  de  Sardes  fût  prefque  le  fignal  de  la  révolte,  &  ne  fut 
précédée  que  du  temps  qu'il  fallut  à  Ariftagoras  pour  former 
lôn  projet  &  y  faire  entrer  les  Athéniens.  Il  efl  impoflible, 
je  le  répète,  de  donner  plus  de  trois  ans  à  ces  événements, 
ju(que-Ià  qu'Hérodote  lui-même  fêmble  avoir  affecté  de  les 
rapprocher  &  de  faire  lêntir  combien  ils  fê  fuivoient  de  près. 
S'il  parle  de  la  prilê  de  Sardes,  il  remarque  que  Darius  apprit 

•  Ibld.lv. cap.  en  même  temps  la  révolte  d' Ariftagoras  »  :  ailleurs  H  obiervfi 
"S'         cxprefîement  que  la  révolte  de  Cypre  qui  commença  prelque 

auÎTi-tôt  que  celle  d'Ionie,  &  «au  premier  bruit  qui  s'en 
iMUcff.  répandit b,  fut  éteinte  au  bout  d'un  anc,  &  cinq  ou  fix  mois 

•  lHJ.c.tt*.  au  plus  après  la  prilê  de  Sardesd.  Plus  bas,  dans  le  combat 
^m.ao8  des  deux  flottes,  H  a  fôin  d'avertir  que  les  Cypriens  qui 
•JHdJyi  c    ét°ient  <^ans  c^e  des  Perfes ,  avoient  été  nouvellement  fournis*. 

Ainfi  la  fuite  des  évènemens  de  ia  révolte,  leurs  circonf- 
tances  5c  la  manière  même  dont  Hérodote  les  rapporte,  ne 
permettent  pas  de  compter  plus  de  trois  ans  entre  le  temps 
où  elle  commença  &  celui  où  Milet  fut  prifê  ;  &  par  con- 
séquent lorfqu'Hérodote  dit  que  Milet  fut  prilê  en  la  fixième 
année  depuis  qu  Ariftagoras  s'étoit  révolté,  fi  l'on  ne  veut 
pas  effacer  toute  la  narration ,  il  Eut  avouer  que  cette  date 

«a 


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DE  LITTERATURE. 

efl  enfléè,  &  qu'il  y  compte  deux  ans  de  trop,  comme  je 
l'ai  annoncé. 

Et  après  tout,  indépendamment  de  la  narration  d'Héro- 
dote, la  durée  de  l'intervalle  dont  il  s'agit,  pourrait  être 
encore  conftatée  d'une  autre  manière  qui  le  réduirait  tou- 
jours à  trois  ans.  Nous  avons  en  effet,  dans  Thucydide ,  la 
date  de  la  mort  d'Ariftagoras,  (avoir,  trente-deux  ans  avant 
la  défaite  des  Athéniens  auprès  du  Drabelcus.  Diodore  nous 
apprend  que  cette  défaite  arriva  fous  l'archontat  d'Archidé- 
midas,  la  première  année  de  la  Lxxix.e  Olympiade;  la  mort 
d'Ariftagoras  fera  donc  de  la  première  année  de  la  lxxi.« 
Olympiade!  Il  a  été  prouvé  qu'Arifbgoras  ne  fùrvécut  pas 
plus  d'un  an  &  demi  à  fâ  révolte;  donc  le  commencement 
de*  cette  révolte  tombe  en  la  quatrième  année  de  la  lxx.c 
Olympiade,  huit  ans  avant  la  bataille  de  Marathon.  Or 
Hérodote  compte  difèrtement  cinq  ans  depuis  la  prifè  de 
MUet  jufqu'à  la  bataille  de  Marathon;  par  conféquent  la 
révolte  d'Ariftagoras  n'avoit  commencé  que  trois  ans  avant 
la  prifè  de  Milet,  &  par  conféquent  le  calcul  d'Hérodote  qui 
porte  la  prifè  de  cette  ville  à  la  fixième  année  de  la  révolte* 
eft  évidemment  groffi  &  ne  peut  fûbfifter. 

II  me  paraît  donc  certain  qu'Hérodote ,  dans  deux  inter- 
valles du  règne  de  Darius,  insère,  une  fois  trois  ans,  une 
autre  deux;  en  tout  cinq  ans  de  trop:  or  ces  cinq  ans  font 
juftement  le  temps  dont  les  trente-fix  ans  qu'il  donne  à  ce 
règne  excèdent  les  trente-un  que  lui  donnent  Ctéfias  &  les 
marbres;  &  par-là  non  feulement  j'ai  pour  mon  fentiment 
l'autorité  de  Ctéfias  Se  celle  des  marbres  ;  mais  la  découverte 
d'une  ftippolîtion  de  cinq  ans  dans  la  durée  qu'Hérodote 
donne  à  ce  règne,  me  fournit  encore  la  preuve  que  même 
les  trente-fix  ans  d'Hérodote  fê  doivent  réduire  aux  trente-un 
de  Ctéfias  &  des  marbres. 

H  ne  me  refte  plus  ici  qu'à  montrer  en  peu  de  mots 
que  ce  fentiment  ne  dérange  point  toute  la  chronologie, 
ni  les  époques  les  plus  confiantes  de  l'ancienne  hifloire 
dans  les  règnes  qui  ont  précédé  ou  fuivi  celui  de  Darius, 
Tome  XXIII.  H 


<8  MEMOIRES 

et  je  n'aurai  pas  beaucoup  de  peine  à  vous  en  convaincre. 

Je  donne,  après  Dinon  &  Ctéfias,  trente  ans  au  règne 
de  Cyrus  que  je  fais  commencer,  avec  toute  l'antiquité,  à 
Ja  première  année  de  la  lv.«  Olympiade;  &  Vivant  l'opinion 
des  plus  favans  Modernes ,  à  la  fin  de  cette  année  Olympi- 
que, c'efl-à-dire  au  printemps  de  l'an  550  avant  J.  C. 

Cambyfe  fucceUi  à  Cyrus.  Nous  ne  lavons  d'autre  époque 
certaine  de  fon  règne,  finon  qie  la  cinquième  année  tom- 
boit ,  fuivant  Diodore ,  dans  la  troifième  année  de  b  lxiii.» 
Olympiade.  Cela  fe  rencontre  très-exaclement  dans  le  fenti- 
ment  que  je  défends.  A  la  vérité,  au  lieu  que,  dans  l'opi- 
nion ordinaire,  Cambyfe  n'a  régné  que  huit  ans,  y  compris 
la  domination  des  Mages,  je  le  fais  régner  dix  ans;  mais 
en  cela  je  fuis  les  mêmes  auteurs  que  Jules  l'Africain  &  Sid- 
pice  Sévère  qui  donnent  neuf  ans  à  Ion  règne  outre  les  lept 
mois  des  Mages.  Après  tout  la  fin  de  ce  règne  que  je  retarde 
par-là  de  deux  ans ,  n'étant  fixée  d'ailleurs  par  aucune  auto- 
rité, par  aucune  preuve  confiante,  n'a  point  de  place  déter- 
minée &  ne  peut  paraître  dérangée,  fbit  qu'on  la  mette  deux 
ans  plus  tôt  ou  deux  ans  plus  tard. 

Je  donne,  avec  Ctéfias  &  les  marbres,  trente-un  ans  de 
durée  au  règne  de  Darius  ;  je  dis  du  point  où  je  les  fais 
commencer ,  ce  que  j'ai  dit  de  celui  où  j'ai  fait  finir  le  règne 
de  Cambyfe.  Ce  point  ne  dérange  aucune  époque  qui  ait  été 
déterminée  avec  certitude  &  invariablement  :  ainfi  la  diffé- 
rence qu'il  peut  y  avoir  à  cet  égard  entre  mon  opinion  & 
celle  des  autres  Chronologifles ,  ne  tombe  encore  ici  fur  au- 
cune des  bornes  de  la  chronologie  qu'il  n'eft  pas  jicrmis  de 
remuer.  Quant  au  point  où  ces  mêmes  trente-un  ans  finhlent, 
il  s'accorde  non  feulement  avec  l'époque  que  les  chrono- 
graphes  de  Paras  donnent  exprefTément  à  ce  ternie,  mais 
avec  l'intervalle  que  la  plufpart  des  Anciens,  auffi-bien  que 
le  marbre,  ont  mis  entre  la  mort  de  Darius  &  le  paûage 
de  l'Hellefpont  dont  la  date  eft  incontefcihie. 

Darius  étant  donc  mort,  fuivant  moi,  au  printemps  de 
Fan  48  8  avant  J.  C,  &  &u  fils  Xerxès  ayant  régné  vingt-un 


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DE  LITTERATURE.  50 
ans,  de  raveu  unanime  deo  Anciens,  le  commencement 
du  règne  dArtaxerxès  cil  porté  à  l'an  467  avant  J.  C,  qui 
répond  à  ia  iêconde  année  de  ia  LXXV1ÏI.*  Olympiade;  & 
Ceft  précilément  la  date  que  lui  donnent  deux  hiltoiiens 
contemporains,  lavoir,  Charon  de  Lamplaque  qui  écrivoit 
dans  ce  temps-là  même,  &  Thucydide  qui  naquit  la  féconde  gy  ûThmijf 
année  de  la  LXXvn.e  Olympiade. 

De  l'an  467  avant  J.  C,  jufque  vers  le  milieu  de  lan 
42  5  où  la  mort  d'Artaxerxès  eft  fixée  invariablement  par 
Thucydide,  il  y  a  quarante-deux  ans  &  peut-être  quelques 
mois  ;  c  eft  auffi  la  durée  que  les  extraits  de  Ctéfias  donnent 
.  au  règne  de  ce  Prince.  Il  eft  vrai  que  le  canon  aftronomicjue 
fiit  commencer  le  règne  dArtaxerxès  à  l'an  465  au  1 7  dé- 
cembre, qu'il  ne  lui  donne  que  quarante-un  ans,  &  qu'enfin  il 
le  fait  finir  l'an  424  au  6  du  même  mois  de  décembre;  mais 
tout  ce  qu'on  peut  conduire  de  là,  ceft  que  le  canon  eft  en 
contradidion  avec  des  auteurs  contemporains,  &  même  avec 
des  monumens  publics,  tels  qn'eft  le  traité  de  Darius  Nothus 
fcccefîèur  dArtaxerxès  :  car  ce  traité  daté  de  la  treizième  année 
de  Darius,  fut  fait  ia  vingtième  année  de  la  guerre  du  Pélo- 
ponnèfê,  c'eft-à-diïe  l'an  412  avant  J.  C;  d'où  il  fuit  que  ia 
première  année  de  Darius  étoit  l'an  424,  &  qu'ainfi  y  ayant 
eu  neuf  mois  entre  le  commencement  de  Darius  &  la  fin 
dArtaxerxès,  la  dernière  année  d'Artaxerxès  ne  peut  s'étendre 
plus  tard  que  l'an  42  5  :  &  certainement  cette  oppofition  du 
canon  à  des  auteurs  &  à  des  monumens  de  ce  genre  ,  ne 
fortifie  pas  fon  autorité  dans  la  fixation  des  règnes  qu'on  a 
voulu  y  repréfênter. 

Par  toutes  ces  obfêrvations  fur  l'époque  &  la  durée  des 
règnes  qui  ont  précédé  ou  fuivi  celui  de  Darius ,  il  eft  aifé 
de  voir  que  l'opinion  que  je  propole  fur  l'époque  &  la  durée 
du  fien ,  loin  de  déranger  les  points  aflùrés  de  la  chronologie, 
y  conferve  exactement  toutes  les  dates  que  le  contentement 
unanime  des  Anciens  y  a  conlâcrées ,  &  ne  s'écarte  que  de 
celles  qui  font  encore  incertaines  ou  même  fufpecles.  Soit 
donc  que  l'on  confidère  cette  opinion  par  npport  aux  preuves 

Hij 


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60  MEMOIRES 

dont  elle  eft  lôûtenue  &  qu'elle  trouve  dans  le  marbre  de 
Paros,  dans  He'rodote,  dans  Thucydide  &  dans  Ctéïias,foit 
qu'on  faflè  attention  aux  raiiôns  qui  paroiflènt  la  combattre, 
&  qui  ne  confident  qu'en  des  préemptions  ou  dans  des 
autorites  obfcures  &  équivoques;  fbit  enfin  qu'on  la  com- 
pare aux  époques  les  plus  confiantes  qui  l'environnent,  & 
avec  lefquelles  elle  iè  concilie  parfaitement ,  il  me  paroît  diffi- 
cile d'en  citer  une  autre  qui  réunifie  en  (à  faveur  plus  de 
caractères  capables  de  la  faire  adopter ,  quelque  préjugé  que 
iâ  nouveauté  ait  pû  élever  contre  elle  à  la  première  vûe. 


1 


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DE   LITTERATURE.  6i 


OBSERVATIONS 

SUR 

LA   CHRONIQUE   DE  PAROS, 

Par  M.  G  i  b £ rt. 

LA  chronique  de  Paros,  gravée  fur  le  marbre  il  y  a  deux  2+janvicr 
mille  neuf  ans,  &  conièrvée  lur  ce  même  marbre  pref  174.9. 
que  julqua  notre  temps,  ert  un  monument  dont  l'autorité 
mérite  là  plus  grande  coniidération ,  non  feulement  à  caufè 
de  /on  antiquité,  qui  n'eft  que  de  cetit  cinquante  ans  moins 
reculée  que  celle  du  plus  ancien  des  hiltoriens  dont  les 
ouvrages  lôient  parvenus  julqua  nous,  mais  encore  parce  que 
c'eft  un  original  auquel  on  ne  peut  reprocher  les  altérations 
&  les  vices  qui  le  rencontrent  dans  tous  les  autres  ouvrages 
d'hifloire  &  de  chronologie,  qui  ne  nous  ont  été  traniniis 
que  par  une  Hicceiîlon  de  copies  toujours  d'autant  plus  Cuf- 
pecles,  qu'elles  font  plus  éloignées  de  la  lôurce  d'où  elles 
ont  parti. 

Je  n'ai  pas  be/oin  de  répéter  ici  ce  que  Gafïèndi,  &  Pri-    In  vitâ  Pe'mfc. 
deaux  après  lui,  nous  apprennent  fur  la  manière  dont  ce  hpraf.marmor. 
marbre,  &  plufieurs  autres  conlervés  à  Oxford,  furent  ap-  0nK' 
portés  il  y. a  cent  vingt  ans  de  Smyrne  à  Londres:  je  ne 
parlerai  pas  non  plus  de  l'application  avec  laquelle  ils  furent 
prelque  auflî-tôt  lus  &  examinés  par  trois  des  plus  làvans 
hommes  qui  fuûent  alors  en  Angleterre.  Selden  lui-même, 
un  d'entre  eux,  s'exprime  ainfi  fur  l'attention  particulière 
qu'ils  donnèrent  à  celui  qui  eft  l'objet  de  ces  réllexio  îs. 
«  Plufieurs  jours  ont  été  employés  à  lever  l'inlcription  ces 
époques  qui  eft  plus  difficile,  parce  que  quelquefois  les  carac-  « 
lères  en  (ont  entièrement  effacés,  &  que  lôuvent  ils  échappent  « 
à  la  vue;  cependant,  avec  le  lecours  des  loupes  6k  à  l'aide  de  « 
M.  Joung  mon  ami,  qui  y  a  donné  toute  fon  application  « 

H  uj 


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6i  ME  MOI  R  E  S 

&  fà  fugacité,  j'ai,  après  bien  des  opérations  réitérées,  rétabli 
la  leçon  de  ce  marbre  autant  qu'il  étoit  pofîible  de  le  faire  f**/.  » 
C  eft  ce  qu'on  lit  dans  la  préface  de  l'édition  que  Selden 
donna  des  marbres  dont  il  s'agit,  dès  1628,  l'année  d'après 
celle  où  ils  étoient  arriv6  en  Angleterre. 

En  1676  le  célèbre  Pridcaux,  qui  n'avoit  alors  guère 
plus  de  vingt-fix  ans,  entreprit,  par  les  ordres  de  les  iupé- 
rieurs,  une  nouvelle  édition  de  ces  marbres,  donnés  alors 
depuis  peu  à  lïiniverlité  d'Oxford ,  &  placés  dans  fes  archives. 

Dans  la  préface,  qui  n'annonce  pas  moins  derudhion  que 
de  piété  &  de  candeur ,  il  nous  apprend  qu 'afin  que  cette 
édition  répondît  à  la  confiance  qu'on  avort  aie  en  lui,  il  relut 
&  recopia  avec  la  plus  grande  application ,  &  jufqu 'à  riiquer 
de  perdre  la  vûe  (b) ,  toutes  les  inscriptions  qui  étoient 
échappées  aux  delôrdres  qui  venoient  de  défôler  i'Angletene; 
malheureulêment  la  chronique  de  Paros  ne  fut  pas  de  ce 
nombre,  la  moitié  en  avort  été  employée  à  la  conftruclion 
d'une  cheminée  dans  le  palais  des  comtes  d'Arondel,  l'autre 
moitié  étoit  fi  défigurée  &  fi  eflâcte,  qu'à  peine  y  pouvoit-on 
encore  lire  la  moindre  lettre  M;  «  c'eft  pourquoi,  ajoûte-t-H, 
il  a  fallu  s'en  tenir  à  la  première  édition,  &  s'en  rapporter  à 
la  manière  dont  Selden  a  lu  cette  irucription.  » 

H  efl  vrai  qu'en  cet  endroit  le  nouvel  éditeur  ne  déftgne 
pas  le  marbre  des  époques  autrement  que  par  la  place  qu'il 
lui  donne  dans  fôn  recueil.  «  J'ai  lu,  dit-il,  avec  la  plus 
grande  attention  tous  ces  marbres,  hors  un  fêul,  qui  eft.  celui 
par  lequel  commence  la  féconde  partie  ( d).  » 

Mais  outre  que  cette  défignation  n'a  rien  d'oblcur  ni 
d'équivoque  en  elle-même,  ce  favant  Anglois  l'explique 


(a)  In  illâ  autan  epocharvm 

deferibendâ  (flelâ  )  opéra  complu- 

rium  dierum  collocata  efl  :  obfcurior 

nempt  efl  elementis  farpius  ommno 

detritis  ,  fugientibus  Ja'pius.  H  as 

tamen  47" perfpicillorum  ufu  adjutus 

i7  affiduo  acumine  &  judicio  Cita- 
.  :rr.~> :         •  »„  •  ••  r    ■•      si  t 


multas  rtemtiones,  in  quantum  fieri 
pot  un  ,  revocavi. 

(  b  )  Magtio  fatpe  tculorum  pc- 
rieuh. 

(c)  /ta  totam  erafam,  ut  vix  uné 
litterula  in  i/lâ  jam  fegi  pcjpt. 

(d)  Eofcilictt  à  quo  incipit  pars 
fecunda. 


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DE  LITTERATURE.  63 
encore  dans  la  même  page  d'une  manière  qui  doit  le  mettre 
à  cet  égard  à  i'abri  de  tout  fbupçon  de  diflimulation  ou 
daflêclaiion. 

«  La  féconde  partie,  dit-il,  commence  par  la  chronique  de 
Paros,  qui  eft  extrêmement  digne  de  remarque;  tous  ceux  « 
qui  ont  vû  l'ouvrage  de  Selden  favent  combien  ce  monument  « 
eft  précieux  par  la  chronologie  des  temps  les  plus  reculé  « 
qu'il  nous  a  confêrvée  (e),  » 

II  s'en  faut,  ce  me  lèmbie,  de  beaucoup  que  ce  que  Mill 
a  lu  depuis  de  cette  infeription  au  temps  de  la  diflèrtation 
de  Bentley  fur  les  épitres  de  Phalaris  (en  1 609  ),  détruiiê 
iaflèrtion  de  Prideaux  lùr  l'état  où  fe  trouvoit  le  marbre 
lorlqu'il  en  entreprit  l'édition  (en  1 67  6  )  :  en  effet  d'un 
coté  la  manière  dont  Prideaux  s'exprime  ne  contient  pas  une 
exclufion  ablôlue  &  une  impoffibilité  totale  d'y  rien  lire,  elle 
indiquerait  pluftôt  au  contraire  qu'il  y  avoh  bien  encore  des 
caractères  qui  pouvoient  iè  reconnoître,  mais  en  fi  petit  nombre 
&  h  épars,  qu'ils  ne  valoient  pas  la  peine  &  le  temps  qu'il 
eût  fallu  prendre  pour  les  chercher  &.  les  déchiffrer;  d'un- 
autre  côté,  de  plufieurs  lignes  fur  lesquelles  Mill  avoit  été 
conluJté  par  Bentley,  il  n'y  a  que  lêpt  ou  huit  mots  qu'il 
ait  pû  lire  dans  une  feule ,  &  il  reconnoît  que  les  autres  ne : 
font  entièrement  plus  lifibles,.ce  qui  ne  fait  fans  doute  que 
confirmer  que  cette  infeription ,  à  quelques  mots  près ,  eft 
toute  effacée,  comme  i  avoh  annoncé  Prideaux. 

On  ne  peut  difconvenir*que,  malgré  l'attention  &  le  lâvoir 
de  Selden  &  de  ceux  qui  l'ont  fécondé  dans  la  lecture  du 
marbre,  il  ne  fe  fbit  gtiflé  quelques-unes  de  ces  fautes  légères, 
que  la  foihle  humanité  rend,  pour  ainfi  dire,  aufli  ncceflàires 
dans  les  ouvrages  des  hommes  qu'elles  y  font  excufables; 
mais  ces  fautes  ne  font,  ni  en  fi  grand  nombre,  ni  telles 
qu'elles  puiflent  diminuer  l'avantage  que  je  ne  crains  pas  de 
donner  à  l'autorité  du  marbre,  fur  cehe  des  auteurs  poflérieurs, 

(e)  Secunda  pars  incipit  ab  infignijjimo  chrenico  Parie.  Quanti  pretii  fit 
hoc  monumentumob  antiquijjima  ttmpora  quai  in  co  txplkantur,  (jmcutn  j'ie 
Scldmi  librmn  infptxtrum ,  fatis  cognofeunt. 


64  MEMOIRES 

inconteftabîcment  plus  éloignés,  &  très-probablement  moins 
inftmits  des  temps  qu'ils  ont  entrepris  de  décrire,  for  celle 
même  de  plufieurs  écrivains  antérieurs  qui  ne  ft  font  pas 
occupés  de  la  précifion  des  déuûls  chronologiques,  qui  ont 
•  fàit  l'unique  objet  de  notre  chronographe;  enfin  fur  celle  de 
tous  les  mantiJcrits  que  leur  nature  même  &  l'ignorance  d'une 
longue  fuite  de  copiltes  nie  rendront  toujours  bien  plus  fufpecls 
qu'une  inlcription  originale,  dont  la  copie  nous  a  été  fournie 
par  un  des  plus  iâvans  hommes  du  dernier  iîècle. 

La  défecîuofité  des  premières  lignes  eft  caulê  que  nous 
ignorons  par  qui,  à  quelle  occafion  &  dans  quelle  vue  elle 
a  été  gravée;  outre  que  les  évènemens  qui  y  font  datés,  où 
font  les  principaux  de  l'hiftoire  d'Athènes,  ou  y  ont  quelque 
rapport  plus  ou  moins  éloigné,  on  y  trouve  plufieurs  traits 
de  l'hilloire  générale  de  la  Grèce:  il  eft  vrai  qu'à  confidérer 
l'attention  que  l'on  a  eu  de  marquer  quelques-uns  des  progrès 
les  plus  remarquables  de  la  mulique,  &  l'âge  des  Poètes  les 
plus  renommés,  o:i  foupeonneroit  volontiers  que  le  chrono- 
graphe a  eu  de  la  prédilection  pour  ce  genre;  mais  encore 
une  fois  le  fond  de  la  plufpart  îles  époques  roule  beaucoup 
moins  fur  cette  partie  que  lîir  les  points  les  plus  célèbres  de 
J'hiftoire  politique  d'Athènes  &  de  la  Grèce,  tels  oue  font 
le  règne  de  Cécrops,  l'origine  de  l'Aréopage,  le  déluge  de 
Deucalion  &  /à  fuite  à  Athènes,  l'établinement  des  Amphic- 
tyons,  l'époque  du  nom  à  Hellènes  donné  aux  Grecs,  l'inftir 
tution  des  Panathénées,  l'arrivée  cfes  colonies  Phéniciennes  & 
Egyptiennes  en  Grèce  lôus  la  conduite  de  Cadmus  &  de 
Danaiis,  celle  de  Cérès  à  Athènes,  le  règne  de  Théfée,  la 
.réunion  des  douze  villes  de  i'Attique  en  une  feule ,  la  guerre 
,&  la  prilê  de  Troie,  la  migration  Ionique,  letabliftement  de 
i'Archontat  annuel ,  la  tyrannie  de  Piliftrate ,  lexpulfion  des 
Pififtratides,  la  bataille  de  Maradion,  celles  de  Salamine,  de 
Platée,  de  LeucTxes,  ckc. 

On  fût  que  la  date  des  époques  y  eft  comptée  du  temps 
môme  où  l'on  croit  que  cette  inlcription  a  été  gravée,  & 
qu'elle  eft  formée  de  la  lômme  des  aimées  qui  iê  font  écoulées 

en 


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DE  LITTERATURE.  65 
en  remontant  depuis  ce  temps  julqu'à  celui  de  l'événement 
qui  eft  rapporté  dans  cette  forme  :  Depuis  que  Cécrops  régna 
à  Athènes,  &  que  la  contrée  qui  s'appeloit  auparavant  Aâique, 
du  nom  d'Aâée  t  Autochthonc  fut  appelée  Cécropie,  il  y  a  r  j  i  8 
ans.  On  y  ajoûte  auffi  fous  quel  règne  de  ceux  des  rois 
d'Athènes,  ou  lôus  quel  Archontat,  (oit  perpétuel,  foit  an- 
nuel, chaque  événement  eft  arrivé;  ainfi  il  eft  évident  que 
pour  faire  ufàge  de  ces  époques,  il  eft  néceflàire  de  fàvoir 
le  temps  où  elles  ont  été  dreflces,  &  auquel  le  rapportent 
&  aboutiflènt,  pour  ainfi  dire,  toutes  leurs  dates;  &  c'eft  un 
point  que  je  crois  devoir  difcuter  ici  avant  toutes  choies. 

En  général  le  temps  dont  il  s'agit  ne  peut  faire  la  matière 
d'aucun  doute,  &  doit  être  inconteftablement  fixé  avec  Sel- 
den,  Lydiat,  Prideaux  &  tous  les  autres  Chronologiftes 
poftérieurs  à  l'année  où  la  c  X  X I  x.e  Olympiade  avoit  été 
célébrée;  mais  il  neft  pas  aufti  facile  de  déterminer  quel  eft 
le  point  ou  le  terme  précis  d'où  le  chronographe  eft  parti,  8c 
d'où  il  compte  le  commencement  &  la  fin  des  années  qu'il 
calcule.  On  verra,  par  les  conféquences  qui  réfulteront  de 
i'éclairciflèment  de  cette  queftion,  combien  il  étoit  important 
de  la  bien  décider  avant  que  de  faire  aucune  application  des 
dates  du  chronographe ,  &  de  les  comparer  avec  celles  qui 
réfultent  des  autres  monumens  de  l'antiquité. 

Selden  a  cm  que  les  années  employées  dans  la  chronique 
de  Paros,  dévoient  le  compter  du  folftice  d'été:  cette  opi- 
nion, qui  a  été  adoptée  par  tous  les  commentateurs  des 
marbres,  eft  fondée  fur  ce  que  le  chronographe  ayant,  dit-on, 
pris  pour  terme  de  lès  calculs  la  magiftrature  d'Aftyanax  à 
Paros  &  de  Diognète  à  Athènes,  c'eft  du  point  où  a  com- 
mencé cette  Magiftrature,  &  par  confëquent  du  commence- 
ment de  l'année  Athénienne,  qui  fe  prenoit  en  effet  du  folftice 
d'été,  que  le  chronographe  a  compté  les  années.  Ce  railon- 
nement  eft  fondé  fur  deux  fuppofitions;  la  première,  que  le 
chronographe  a  pris  également  pour  terme  de  lès  calculs 
la  magiftrature  d'Aftyanax  à  Paros  &  celle  de  Diognète  à 
Athènes;  la  féconde,  que  l'année  des  Magiftrats  avoit  le 
Terne  XXI  II  I 


66  MEMOIRES 
même  commencement  à  Paros  &  à  Athènes.  On  tire  fa 
première  de  ces  fuppofitions  des  expreffions  du  ch/onographe, 
&  en  l'admettant  on  ne  peut  guère  fe  difpenJer  d'avouer  la 
féconde,  quoiqu'elle  ne  lbit  ioùtenue  d'aucun  témoignage, 
d'aucune  autorité  précilê;  mais  les  expreffions  du  chrono» 
graphe,  où  Seldeii  croit  trouver  la  première,  ibnt  fulceptibiei 
d'un  fens  fort  différent  de  celui  qu'il  leur  donne,  &.  qui 
ne  fâvorilê  point  cène  (ùppofition.  En  effet,  au  lieu  de  faire 
dire  au  chron  igrarihe ,  comme  fait  Selden  (f)>)ai  décrit  les 
temps  depuis  Je  règne  rie Cecrops  iuf qu'aux  arJumtats  d" Ajlyanax 
à  Paros  &  de  Diognète  à  Athènes,  je  crois  qu'on  doit  traduire 
ainfi  les  paroles ,  j'ai  décrit  les  temps  depuis  le  règne  de  Cecrops 
jufquà  l'arcliontat  d'Aftyanax  à  Paros,  Diognète  étant  aufli 
ûrchotite  à  Athènes.  Or  en  traduiiant  de  la  forte,  le  feul  a  ce  bon  tut 
d'Aftyanax  à  Paros  eft  le  terme  que  le  dironocjraphe  donne  1 
(es  calculs,  &  celui  de  Diognète  ne  fèrt  qu'à  défigner,  (uivant 
la  méthode  oWêrvée  dans  toutes  les  époques  qui  vont  fuivre, 
la  magiftrature  Athénienne  fous  laquelle  ce  terme  eft  tombé, 
ou  fous  laquelle  le  chronographe  écrivoit.  Deux  choies  nie 
paroi  fient  concourir  à  fou  tenir  cette  explication;  i.°  la  ma- 
giftrature Athénienne  étant  ia  principale,  &  d'ailleurs  celle 
par  laquelle  le  chronographe  caiaétérife  toutes  lès  époques, 
s'il  eût  pris  cette  Magiftrature  pour  le  terme  de  les  calculs, 
aufTi-bien  que  celle  de  Paros,  il  auroit  dû  la  nommer  la  pre- 
mière, au  lieu  que  c'eft  celle  de  Paros  qu'il  défigne  d'abord 
2.'  Comme  le  point  d'où  part  le  chronographe,  qui  eft  le 
règne  de  Cécrops,  ne  concerne  que  la  ville  d'Athènes,  û 
une  magiftrature  Athénienne  eût  été  également  le  terme  où  H 
vouloit  faire  aboutir  Ces  calculs,  il  ferait  d'autant  plus  fingu- 
ïier  de  trouver  ici  une  magHtrature  de  Paros  jointe  à  celle 
d'Athènes,  &  même  nommée  auparavant,  qu'il  n'eft  queftion 
nulle  autre  part  de  Paros  dans  tout  le  refte  du  marbre. 

11  eft  donc  poftible,  ou  pluftôt  il  y  a  tout  lieu  de  croire 
que  le  chronographe  doit  être  entendu  comme  je  l'explique, 

,  (f)  KtK^^Bf  -w  -»esw«  £««A&Wwr  Xfaùr,  «*v«r»f 


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DE  LITTERATURE.  6> 
&  par  conlequent  qu'il  n'a  pris  que  la  niagiftrature  d'Aftyaiiax 
a  Paros  pour  le  terme  de  les  calculs  ;  or  quelle  étoit  l'aimée 
des  magiltrats  de  cette  Me?  commençoit-elle  au  lôlftke  d'été 
comme  celle  d'Athènes,  ou  le  prenoit-elle  du  folltice  d'hiver 
comme  celle  de  Sanios  &  de  la  plufpart  des  autres  villes  de 
Grèce!  C'eû  fur  quoi  il  nous  relie  à  chercher  quelque  vsj.Scaiig.jt 
lumière  dans  les  marbres  mêmes,  car  je  ne  lâche  pas  qu'on  ^"lat-  TtmP». 
en  trouve  ailleurs  aucun  indice. 

Pour  y  parvenir,  il  faut  obierver  d'abord  que  l'année  com- 
mençant au  fôlftice  d'été,  que  j'appellerai  Athénienne ,  com- 
prend les  fâifôns  dans  cette  ordre,  l'été,  l'automne,  l'hiver  & 
Je  printemps,  &  que  l'année  commençant  au  fôlftice  d'hiver, 
que  j'appellerai  dès  à  prélent  Parienne  pour  éviter  les  équivo- 
ques &  la  œnfuilon,  par  la  même  rahon  comprend  les  feilôns 
dans  cet  ordre,  l'hiver,  le  printemps,  l'été  &  l'automne; 
d'où  il  réfulte  que  l'hiver  &  le  printemps,  qui  finilîent  une 
année  Athénienne,  commencent  une  année  Parienne,  &  réci-» 
proquement  que  l'hiver  &  le  printemps,  qui  commencent 
une  année  Parienne,  finiflènt  une  année  Athénienne.  Si  donc 
on  trouvoit  que  l'auteur  des  marbres  eût  renfermé  lôus  une 
même  année  deux  évènemens  arrivés,  le  premier  dans  l'été 
&  dans  l'automne,  &  l'autre  dans  l'hiver  ou  le  printemps 
lûivant,  ce  fêroit  lâns  difficulté  une  preuve  que  l'année  dont 
il  le  lêrt  eft  l'année  Athénienne:  mais  fi  on  trouve  au. contraire 
qu'il  renferme  (bus  une  même  année  deux  évènemens,  dont 
le  premier  foit  de  l'hiver  ou  du  printemps,  &.  le  fécond  de 
l'une  des  deux  fâifons  lùivantes,  il  s'eruuivra  qu'il  a  employé 
l'année  Parienne  dans  lès  calculs.  ♦ 

On  a  cru  trouver  dans  l'époque  fbixante-fèpt  un  exemple 
de  la  première  eljx^ce,  c'eft-à-dire,  un  exemple  de  deux  évè- 
nemens rapportés  à  une  même  année,  dont  le  premier  étoit 
de  l'automne  &  le  fécond  du  printemps  fuivant,  &  par 
conféquent  une  preuve  que  les  calculs  du  marbre  étoient 
réglés  fur  des  années  Athéniennes;  mais  cette  époque  ne 
prélênte  en  aucune  façon  l'exemple  qu'on  y  a  cherché,  &  à 
tout  bien  conlidérer,  eie  en  offrirait  pluflot  un  tout  contraire. 

I  1/ 


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c*8  MEMOIRES 

II  étoit  parlé  dans  cette  époque  de  ceux  qui  avoient  luivi 
C y  rus  le  jeune  dans  Ton  expédition  contre  Ton  frère ,  &  en 
même  temps  de  la  mort  de  Soc  rate  ;  mais  les  premiers  mou 
en  font  entièrement  effacés,  en  forte  qu'on  ne  fait  point  avec 
certitude  ce  qui  y  étoit  rapporté  des  partifans  de  Cyrus  le 
jeune.  Les  éditeurs  ont  penié  qu'il  pouvoit  y  être  qudtion 
du  retour  des  dix  mille  Grecs  qui  avoient  lêcondé  1  entreprit 
de  ce  Prince,  &  cette  conjecture  eft  extrêmement  probable, 
mais  cependant  ce  n'eft  qu'une  conjecture  à  laquelle  il  en  faut 
joindre  deux  autres  pour  faire  naître,  fi  l'on  peut  parler  ainfi , 
l'exemple  dont  on  veut  argumenter  ici:  l'une  eft  que  ce  retour 
tomba  dans  fautomne  ;  l'autre  eft  que  la  mort  de  Socrate 
arriva  dans  le  printemps  fuivant  Ces  deux  nouvelles  conjec- 
tures ne  font  pas,  à  beaucoup  près,  fi  heureufes  que  la  pré- 
cédente; &  ii  faut,  pour  les  foûtenir,  combattre  des  faits 
bien  pofitifs  &  bien  autorifés:  ainfi,  quant  à  celle  qui  con- 
cerne le  retour  des  Grecs,  peut-on  fuppofer  qu'il  foit  tombé 
en  automne,  lorfque  la  narration  de  Xénophon  le  fixe 
néceflàirement  au  printemps.  En  effet,  cet  hiftorien  qui  étoit 
hù-même  le  chef  de  ces  Grecs,  nous  apprend  que,  ne  pou- 
Xtmpk.  de  vant  repaflêr  chez  eux  (  otm  o<xs^  <t7ro7r\«<V  râf  fitf  Ap/o»« 

Zt'p^ot  b»*™  "*  )  à  ^  de  lhiver  taW'  >V  &  ).  ils  entrèrent 
tdu.  Lunci*rh  à  la  folde  de  Seuthès ,  qu'ils  le  fervirent  pendant  deux 

%tàtp.,+ij\  moiS  au  f°n  de  iruver  (to'  ^'w*  Xt^9CL  ÇP*^0^'0' )»  311 
fdnç  XVaù*    bout  de/quels  ib  payèrent  au  (ervice  des  Lacédémomens ,  & 

■r*  joignirent,  en  moins  de  quinze  jours,  leur  armée  commandée 

in  *  n'ê' 4  V31  Thimbron;  jonclion  qui  eft,  fui  vant  le  même  hiftorien, 

«w,  l'époque  de  leur  retour.  Il  eft  évident ,  fans  doute ,  que 

puifque  leur  jonclion  avec  Thymbron,  ou  pour  mieux  dire, 

puifque  leur  retour  ne  fut  poftérieur  aux  rigueurs  de  l'hiver 

que  de  deux  à  trois  mois  au  plus,  il  tombe  inconteftable- 

ment  à  la  fin  de  l'hiver  ou  dans  le  printemps,  &  non  dans 

l'automne. 

La  conjecture  qui  regarde  la  mort  de  Socrate  ne  paroît 
pas  s'accorder  mieux  avec  la  foule  circonftance  de  cette  mort 
qui  puiffè  nous  faire  connojtre  la  fâifon  de  l'année  où  elle 


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DE   LITTERATURE.  69 

eft  arrivée.  Cette  circonftance  eft  que  Socrate  fut  condamné 
dans  le  temps  où  le  célébroient  les  fêtes  Déliaques  (g),  cette 
fête  fameufè  dans  laquelle  les  Athéniens  envoyoient  à  Délos 
ce  qu'on  appeioit  la  Théorie.  On  ne  pouvoit  faire  mourir  aucun 
coupable  pendant  que  le  vaiflèau  qui  portoit  cette  théorie , 
alioit  &  revenoit;  en  forte  que  Socrate  ne  prit  le  poilon 
auquel  il  avoit  été  condamné,  que  trente  jours  après  ta  con- 
damnation ,  comme  le  rapportent  Xénophon  6c  Platon.  C'eft 
donc  fort  près  du  temps  de  la  tète  des  Délies  qu'il  faut 
placer  celui  de  la  mort  de  Socrate.  A  la  vérité  aucun  Ancien 
ne  nous  a  appris  pofitivement  en  quelle  failôn  on  célébrait 
les  Délies;  niais  il  eft  difficile  de  ne  pas  pré/ùmer  que  c'étoit 
en  automne:  en  tout  cas  rien  ne  prouve  que  ce  fût  dans 
le  printemps.  Je  dis  qu'il  eft  difficile  de  ne  pas  prélùmer 
que  c'étoit  en  automne ,  car  i .°  fi  ion  en  juge  par  l'occa- 
fion  de  (on  institution  qui  fut  l'heureux  retour  de  Théf-'e  à 
Athènes,  il  faut  le  décider  pour  l'automne,  puilque,  comme 
on  lit  dans  Plutarque  au  commencement  de  la  vie  de  Thélee, 
ce  fut  en  automne  au  temps  de  la  récolte  des  fruits,  au  7 
du  mois  Pyaneplion,  que  Théine  arriva  à  Athènes;  &  ce 
qui  confirmeroit  d'autant  plus  cette  préemption ,  c'eft  ce  que 
Plutarque  rapporte  encore  au  même  endroit,  (avoir,  que  ce 
fut  dans  ce  temps-là  même  que  Thélee  s'acquitta  des  vœux 
qu'il  avoit  faits  à  Apollon;  or  la  fête  des  Délies  étoit  la  mé- 
moire annuelle  de  l'exécution  de  ces  vœux.  2.0  On  eft  éga- 
lement ramené  à  1  automne  îorlque  l'on  fait  attention  que  le 
rétabliflèment  de  cette  fête  eft  raconté  par  Thucydide  parmi 
les  faits  de  l'automne  de  la  fixicme  année  de  la  guerre  du 
Péloponnèlè.  Il  lèmble  en  effet  que  cet  hiftorien  n'eût  pas 
rapporté  à  l'automne  le  rétablilTement  d'une  fête  dont  la 
célébration  eût  été  rélêrvée  au  printemps  :  ainfi  la  lêule  lâilôn 
où  l'on  puiflè,  avec  quelque  fondement,  placer  la  fête  des 
Délies  (h),  c'eft  l'automne;  &  par  confcquent,  fi  par  le  temps 

(g)  Aux.  •»  A»yi<t  fiur  obtins  <rê  I  Ah'a*  «W»tA^«.  Afem.  /.  J  V , p.  8 / 6 '. 
fMKitf  **ai,  ™  kvs>  fJvnfÎHt  iât  (h)  Pour  écarter  en  un  mot 
i*t*dî*  Xntrntun  utç  at  «  ?we>«  «K  |  toutes  les  autorités  dont  on  s'cft*  fcrvi 

I  llj 


7o  MEMOIRES 
où  fè  célébrait  cette  tète  H  y  a  lieu  de  déterminer  îa  iaiiôn 
où  arriva  la  mort  de  Socrate,  c'eft  l'automne  feule  qui  pourra 
convenir  à  cette  mort. 

Que  refte-t-il  donc  après  cela  dans  l'époque  6j\  Prêche- 
ment  tout  le  contraire  de  ce  que  l'on  a  cru  y  découvrir.  On 
vouloit  que  l'événement  que  l'on  conjecture  y  avoir  été  écrit, 
fût  de  l'automne  ;  &  un  hiftorien  contemporain ,  qui  y  a  ai 
la  plus  grande  part,  le  place  dans  le  printemps.  On  prélû- 
moit  que  la  mort  de  Socrate  qui  e(t  enfuite  rapportée ,  fut 
du  printemps,  &  fes  circonftances  la  fixent  à  l'automne.  Dès- 
lors  bien  loin  de  trouver  dans  cette  époque  l'exemple  dune 
année  Athénienne,  où  l'automne  précède  le  printemps,  on 
n'y  rencontre  que  l'exemple  d'une  année  Parienne,  dins 
laquelSe  le  printemps  a  précédé  l'automne  :  exemple  par  con- 
féquent  qui  établit  que  les  années  employées  dans  le  marbre 
font  de  ce  dernier  genre. 

Mais,  (âns  nous  arrêter  à  cet  exemple  feul  qui  aullî-bien 
dépendrait  peut-être  de  trop  de  conjectures  pour  ne  laiflèr 
aucun  doute  dans  t'eiprit ,  il  s'en  prélênte  un  autre  que  j'avois 
propole  dans  la  première  leclure  de  ma  Diflèrtation;  celui-ci 
ne  peut,  ce  me  lèmble,  iôurTrir  de  difficulté,  &  il  n'a  point 
été  contredit. 

Cet  exemple  efl:  celui  «Je  l'époque  5  2  :  aucune  lacune 
n'en  rend  la  leçon  douteulè  ou  équivoque;  il  s'y  agit  d'abord 


pour  établir  que  les  fêtes  Délia  fê 
célébraient  au  printemps,  il  fuffira 
d'oblêrver  ici  que,  de  toutes  ces  au- 
torités, il  n'v  en  a  aucune  où  les 
fêtes  Délia  foient  nommées,  ni  mê- 
me, j'ofe  le  dire,  où  il  en  foit 
queïtion  :  &  l'on  n'a  donné  quelque 
couleur  à  l'opinion  que  l'on  m'op- 
pole,  qu'en  confondant  les  Délia 
avec  les  Pythia,  les  Thareeïta  & 
avec  d'autres  fetes  d'Apollon  qui 
fc  lolemnifoient  au  printemps.  Pour 
ne  poinr  parler  des  autres ,  les  Py- 
thia avoient  pour  objet  la  défaite 
de  Python  :  les  Tkar&Ua  fc  célé- 


braient pour  Ta  naiffance  d'Apollon. 
Platon,  Callimaque  &  Plutarque 
nous  aflTurent  exprelfément  que  les 
fetes  Délia  avoient  été  inftituées 
en  mémoire  de  l'heureux  retour  de 
Théfée  dont  ce  Prince  fc  crut  rede- 
vable à  Apollon.  Des  objets  fi  dif- 
ferens  ne  diftinguent  pas  moins  ces 
fetes  que  la  différence  de  leurs  noms. 

Le  paflâge  de  Denys  le  Périé- 
gète  a  été  appliqué  jufqu  a  prêtent 
par  les  Savans ,  au*  fetes  Pythia  ; 
perfbnne  n'y  avoit  encore  trouvé  les 
fêtes  Délia,  &  riea  ne  les  y  carac- 
térife. 


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DE  LITTERATURE.  7i 
du  paflâge  de  Xerxès  fur  le  pont  qu'il  a  voit  jeté  futl'Hel- 
leljx>nt.  Je  ne  crois  pas  que  perfonne  puiflè  conteûer  que  ce 
paliage  le  foit  exécuté  au  printemps ,  comme  le  inarque 
pofitivemem  Hérodote.  Le  chronographe  rapporte  enfuite  à 
}a  même  année  la  bataille  des  Thermopyies  &  celle  de  Sala- 
mine,  amvées,  l'une  au  commencement,  &  l'autre  à  la  fin 
de  l'été  qui  fuivit  le  pafîàge  de  Xerxès.  La  difpolkion  de  ces 
£uts  ndl  certainement  point  arbitraire  ni  hafardée  ;  elle  eft 
même,  joie  le  dire,  d'une  telle  notoriété,  que  ce leroit perdre 
de  temps  que  d'entreprendre  de  la  prouver. 

Ainli  cette  époque  fournit  un  exemple  bien  précis  & 
bien  confiant  d'une  année  où  les  faits  du  printemps  font 
compris  avec  ceux  des  autres  lâifons  fuivantes ,  où  par  con- 
fisquent le  printemps  précède  l'été  &  l'automne,  &  qui  efr, 
par  une  fuite  néceflàire,  du  genre  de  celles  que  j'ai  appelées 
Pariennes. 

II  eit,  fi  je  ne  me  trompe,  difficile  après  cela  de  ne 
pas  reconnoître  que  le  chronographe  s'eft  lèrvi  de  ce  genre 
d'années  dans  lès  calculs. 

Ce  point  étant  donc  ainfi  déterminé ,  il  en  réfoltera  une 
première  conlèquence  bien  remarquable  d;uis  l'application  & 
i'ufâge  des  époques:  c'eft  que  la  différence  que  l'on  y  ren- 
controit  entre  la  date  de  quelques  archontats,  connue  par 
Diodore  de  Sicile  ou  d'autres  hiftoriens;  cette  différence, 
dis-je,  sefïàce  &  dilparoît  entièrement. 

Selden  &  les  chronologiftes  poftérieurs  font  arrêtés  à 
chaque  pas  par  cette  différence  prétendue.  Des  vingt  épo- 
ques ou  environ  qui  fuivent  l'archontat  de  Callias ,  il  y  en  a 
huit  ou  neuf  dans  lefquelles  le  chronographe  trouve 
avancer  ou  reculer  d'un  an  la  fituation  connue  des  archontats; 
ce  qui  ne  vient  que  de  ce  que  ces  Savans  fe  font  trompes 
for  la  nature  des  années  dont  fo  fêrt  le  chronographe,  & 
qu'ils  les  ont  prifes  pour  des  années  Athéniennes,  au  lieu 
qu'elles  font  Pariennes. 

En  effet  on  doit  obferver  i.°  que  chaque  archontat 
Athâiien  concourt  avec  deux  années  Pariennes,  &  occupe 


7i  MEMOIRES 

fêté  &  l'automne  de  lune,  &  l'hiver  &  le  printemps  de 
l'autre:  d'où  il  arrive  que  les  évènemens  qui  lê  font  panes 
(bus  un  (êul  5c  même  archontat  Athénien ,  peuvent  cepen- 
dant être  datés  de  deux  années  Pariennes  différentes,  iàvoir, 
d'une  année  antérieure  lorlqu'ib  font  de  l'été  &  de  l'automne; 
&  d'une  année  poftérieure  lorlqu'ils  font  de  l'hiver  &  du 
printemps. 

2.°  11  faut  faire  attention  que  deux  archontats  Athéniens 
qui  fe  fuivent  immédiatement ,  n'occupent  à  la  vérité  que 
deux  ans  ou  vingt-quatre  mois;  mais  que  ces  vingt-quatre 
mois  le  répartirient  entre  trois  années  Pariennes  :  car  il  y 
en  a  d'abord  fix  mois  qui  terminent  l'année  Parienne  dans 
laquelle  l'archontat  a  commencé.  Les  douze  mois  fui  vans 
qui  partent  de  l'hiver,  remplirent  une  féconde  année  Pa- 
rienne, 6c  les  fix  derniers  mois  en  commencent  une  troifième: 
d'où  il  arrive  qu'entre  deux  évènemens  qui  appartiennent  à 
deux  archontats  Athéniens  immédiats ,  il  peut  y  avoir  une 
année  Parienne  toute  entière  intermédiaire;  &  que  l'un  étant 
daté  d'une  première  année,  l'autre  ne  i'eft  que  de  la  troi- 
fième. 

Si  on  vérifie,  d'après  ces  obforvations ,  les  époques  du 
marbre,  on  trouvera  que  les  huit  ou  neuf  archontats  dans 
lefquels  on  croyoit  que  ce  monument  s'écartoit  de  la  fitua- 
tion  que  leur  donnent  les  liftes  ordinaires ,  font  placés  dans 
l'une  des  deux  années  Pariennes  auxquelles  cette  fituation  les 
attache;  &  que  l'année  d'intervalle  qui  le  trouve  quelquefois 
entre  les  dates  des  évènemens  de  deux  archontats ,  n'empe- 
chent  pas  que  ces  archontats  le  foient  fuccédés  l'un  à  l'autre: 
mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable ,  c'eft  que  s'il  y  a  des 
évènemens  que  l'on  lâche  d'ailleurs  le  rapporter  à  une  cer- 
taine (âifon  de  l'année ,  on  verra  que  c'eft  précilement  à  cette 
fàifon  qu'ils  font  fixés  par  cette  manière  de  calculer  &  de 
réfoudre  les  époques  du  marbre. 

Parcourons  ces  époques.  La  première  qui  Ce  prélênte  eft 
k  cinquante-fixième  qui  joint  l'an  208  à  l'archontat  de  Charès. 
Cet  archontat  commença  à  l'été  de  l'année  Parienne  209  ; 

niais 


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DE  LITTERATURE.  73 
mais  il  occupa  aufli  l'hiver  5c  le  printemps  de  l'année  Parienne 
208  ;  il  s'y  agit  du  règne  d'Hiéron  à  Syracuie. 

La  féconde  eft  la  fixante  huitième  qui  joint  l'an  135 
à  larchontat  d'Ariftocrate.  Le  chronographe  venoit  de  dater 
de  l'an  1  37  larchontat  de  Lâches,  qui,  dans  les  liftes  ordi- 
naires, précède  immédiatement  celui  d'Ariftocrate.  Ainfî, 
dans  l'opinion  de  Selden,  non  feulement  il  reculerait  d'un 
an  larchontat  d'Ariftocrate  ;  mais  il  en  (ùppolêioit  un  inter- 
médiaire entre  les  deux  pour  l'an  136.  Dans  mon  opinion 
ces  deux  archontats  le  fuivent  immédiatement  comme  dans 
les  liftes  ordinaires.  Larchontat  de  Lâchés  a  occupé  les  fix 
derniers  mois  de  l'année  Parienne  137,  &  les  fix  premiers 
de  l'année  136;  larchontat  d'Ariftocrate  a  occupé  les  fix 
mois  reftans  de  l'année  136,  &  les  fix  mois  qui  commen- 
ç/oient  l'année  135.  L'événement  rapporté  à  larchontat  de 
Lâchés  avec  la  date  de  l'an  1  37,  étoit  des  fix  première  mois 
de  cet  archontat,  c'e(t-à-dire,  de  l'été  ou  de  l'automne.  Ceft  la 
mort  de  Socrate  que  j'ai  montré  plus  haut  être  en  effet 
arrivée  dans  l'automne.  L'événement  rapporté  à  larchontat 
d'Ariftocrate,  n'étant  apparemment  arrivé  que  dans  les  fix 
derniers  mois  de  cet  archontat,  a  été  juftement  daté  de  l'année 
Parienne  135,  dans  laquelle  tombent  ces  fix  mois. 

La  troifième  époque  où  le  chronographe  ne  paroiûoit 
pas  s'accorder  avec  nos  liftes  des  archontes  d'Athènes,  eft  la 
foixante-dixième,  où  la  mort  de  Philoxène,  Poète  dithyram- 
bique ,  eft  datée  de  l'an  1  1  6  &  de  larchontat  de  Pythéas : 
larchontat  de  Pythéas  commença  à  l'été  de  l'année  Parienne 
1  1 7,  &  comprit  l'hiver  &  le  printemps  de  l'année  116, 
auxquels  on  doit  par  conlequent  rapporter  la  mort  de  ce  Poëîe. 

La  foixante  douzième  époque  date  une  viélohe  du  poète 
Aftydamas,  &  l'apparition  d'une  comète  de  l'an  109  &.  de 
larchontat  d'Aréius.  Larchontat  d Aréius  avoit  commencé 
à  l'été  de  l'an  1  1  o,  &  comprit  encore  l'hiver  &  le  printemps 
de  l'an  1  09  :  c'eft  donc  dans  cet  hiver  ou  dans  ce  printemps 
que  la  date  du  marbre  nous  oblige  de  placer  cette  comète. 
Or  Ariftote ,  qui  vivoit  alors ,  nous  allure  formellement 
1 orne  XX III.  K 


74  MEMOIRES 

qu'elle  fut  vue  dans  le  fort  de  l'hiver  &  pendant  une  gelée 
des  plus  âpres. 

La  fôixante-treizième  époque  date  ia  bataille  de  Leu&res 
de  l'an  1 07,  lôus  l'archontat  de  Phraficiidès.  Phraficiidès  lût 
fait  archonte  dans  l'été  de  l'année  Pariennc  1  o  8 ,  &  exerçoh 
les  trois  derniers  mois  de  là  magiftrature  pendant  le  printemps 
de  l'an  1 07.  C'eft  à  la  fin  de  ce  printemps  que  fut  donnée 
ia  bataille  (i)  de  Leuéhres,  comme  l'eniêigne  Scaliger»  & 
comme  il  relui  te  des  foixante-un  ans  qu'Eratofthène  comptoh 
dqxiis  le  commencement  de  la  guerre  du  Péloponnèfè  juf- 
qua  cette  bataille;  car  ces  iôixante-un  ans  ne  fè  trouvent 
accomplis  qu'au  printemps  dont  il  s'agit. 

L'époque  foixante-quinzième  date  la  mort  de  Denys  de 
Sicile  &  l'avènement  de  Ion  f  ils  au  trône ,  de  l'an  1 04  &  de 
l'archontat  de  Naufigène.  Cet  archontat  commencé  à  fêté 
de  l'année  Parienne  105,  ne  finit  qu'avec  le  printemps  de 
l'année  1 04  ;  &  l'époque  fera  exacle  fi  Denys  eft  mort  dans 
l'hiver  ou  au  printemps.  Or  on  lit  dans  Diodore  de  Sicile, 
lous  l'archontat  de  Naufigène,  que  l'hiver  étant  venu,  Denys 
le  père  fit  une  trêve  avec  les  Carthaginois  ;  &  que  peu  de 
temps  après,  étant  tombé  malade,  il  mourut  •&  laiua  la  Cou- 
ronne à  fôn  fils  :  or  il  eft  évident  que  ia  mort  de  Denys 
&  le  commencement  de  fôn  fils  tombent  dans  l'hiver  ou 
dans  le  printemps. 

L'époque  Ibixante-dix-fèptième  qui  joint  l'arcliontat  d'Aga- 
tboclès  avec  l'an  93,  &  l'époque  loi  vante  dix-huitième  qui 
joint  l'archontat  de  Calliftrate  avec  l'an  cj  1 ,  s'accordent ,  par 
le  même  moyen,  avec  les  liftes  ordinaires.  Les  événement 
marqués  dans  ces  époques,  &  que  la  défêétuofité  des  marbres 
a  fait  di/paroître,  étoient  de  l'hiver  ou  du  printemps ,  &  font 
datés  de  l'année  Parienne  où  tombent  les  fix  derniers  mois 
de  ces  archontats  qui  avoient  l'un  &  l'autre  commencé  à 
l'été  de  l'année  Parienne  précédente. 

(i)  Selden  montre  aufli ,  par  d'autres  raifons  qu'on  peut  voir  dans  (es 
•oces  fur  cette  époque ,  que  la  bataille  de  Leuclres  eft  de  la  fin  de  l'ar- 
chontat de  Phraficiidès. 


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DE   LITTERATURE  75 

II  eft  vrai,  &  je  ne  defâvoue  pas  qu'il  y  a  deux  ou  trois 
irchontats  qui  font  hors  de  la  place  que  les  autres  écrivains 
leur  aflignent;  &  cela  peut  venir,  ou  d'une  faute  qui  fê  fera 
glifîêe  dans  l'infcription,  ou  de  la  diverfité  d'opinions  qu'if  y 
aura  eue  entre  les  Anciens  iûr  la  pofition  de  quelques  archon- 
tats  :  ainfi  je  crois  qu'il  y  a  une  faute  dans  l'époque  cinquante- 
neuvième,  dans  laquelle  il  s'agit  du  règne  de  Perdiccas  en 
Macédoine;  l'archonte  y  eft  Euthippe,  la  date  numérale  l'an 
1 90:  cette  date  remonte  i'archontat  d'Euthippe  néceflàireinent 
d'un  an  plus  tôt  qu'il  ne  devroit  être.  M.  Paulmier  de  Grames- 
niénil ,  indépendamment  de  toute  hypothèiê  de  chronologie, 
a  penfe  qu'il  fil  bit  lire,  dans  la  date  numérale,  108,  &  qu'il 
y  avoit  un  iota  de  trop  dans  les  quatre  qui  terminent  le 
chifre  grec  Sa  raifôn  eft  tirée  de  la  date  &  de  la  diftance 
des  archontes  antérieurs  &  poftérieurs  les  plus  voifins,  indiqués* 
dans  le  marbre.  Lydiat  fait  la  même  correction,  &  il  argu- 
mente d'une  autre  raifôn  ;  c'eft  qu'en  fuivant  la  leçon  ordi- 
naire ,  il  le  trouvera  que  le  chronographe  fait  régner  Perdiccas 
quarante-deux  ans  entiers.  Or  Athénée,  rapportant  les  diffé- 
rentes opinions  des  Anciens  fiur  la  durée  du  règne  de  ce 
Prince,  nous  affure  que  ceux  qui  le  faifoient  durer  le  plus 
long-temps,  ne  lui  donnoient  que  quarante-un  ans.  Il  fêmble 
donc  qu'on  ne  doit  pas  trouver  dans  le  marbre  une  opinion 
qui  lui  en  ait  attribué  davantage.  Je  me  range  au  lêntiment 
de  ces  deux  Savans  fur  la  correclion  à  faire  dans  cette  époque, 
Jôit  que  la  faute  qui  s'y  rencontre  fôit  venue  du  Sculpteur,  fôit 
qu'il  ne  faille  l'attribuer  qu'aux  éditeurs  ;  &  je  m'y  range  avec 
d'autant  moins  de  fcrupule,  qu'il  a  été  bien  aile,  en  gravant  ou 
lifânt  cinq  caractères  uniformes  de  fuite  (mil),  d'en  mettre  un 
de  plus  qu'il  ne  fàiloit  Je  ne  fais  donc  pas  de  difficulté  de 
reconnoître  qu'il  y  a  ici  une  faute  dans  l'infcription,  mais  une 
faute  légère,  de  peu  de  conféquence,  &  déjà  reconnue  par  de 
fa  vans  Critiques;  enfin  dont  je  ne  crois  pas  qu'on  veuille  ni 
qu'on  puiflè  tirer  aucun  avantage  contre  l'autorité  du  marbre. 

Ce  n'eft  point  à  une  fuite,  mais  à  la  diverfité  des  opi- 
nions fur  le  rang  de  quelques  archontats,  que  j'attribue  Ja 

K  îj 


76  MEMOIRES 

pofition  que  le  chronogniphe  donne  aux  archontats  d'Euclé- 
mon  &  d'Antigène  clans  les  époques  63  6c  64,  différente 
de  deux  à  trois  ans  de  celle  qu  ils  ont  dans  le  catalogue  de 
Diodore  de  Sicile.  En  effet,  entre  l'archontat  d'Antigène  & 
celui  de  Callias  que  Diodore  de  Sicile  fait  fuivre  immédia- 
tement ,  le  chronographe  laiflè  la  place  de  deux  autres  Ar- 
chontes ;  &  rapportant  l'archontat  de  Callias  à  la  même  année 
que  Diodore  de  Sicile,  il  met  les  archontats  d'Euélémon  & 
d'Antigène  deux  ans  plus  tôt  que  ne  fait  cet  hiftorien:  &  ce 
qui  me  porte  de  plus  en  plus  à  croire  que  c'eft  diverfité 
d'opinion,  &  que  les  liftes  d'Archontes  foufTroiem  de  la 
difficulté  &  de  l'incertitude  en  cet  endroit,  c'eft  qu'entre  ces 
deux  mêmes  archontes ,  Antigène  &  Callias ,  celui  qui  a 
infcié  les  noms  des  Archontes  dans  les  helléniques  de  Xéno- 
phon,  a  laiflé  une  année  d'intervalle,  comme  l'a  autrefois 
oblèrvé  le  P.  Pétau. 

Au  refte  les  archontats  d'Euclémon  &  d'Antigène  fê  fui- 
vent  immédiatement  dans  le  marbre  suffi-bien  que  dans  Dio- 
dore de  Sicile  ;  car  s'il  paroît  y  avoir  une  année  intermédiaire 
entre  les  deux,  l'un  étant  rapporté  à  l'année  147  &  l'autre  à 
l'année  146,  c'eft  à  caufè  de  la  différence  des  années  Athé- 
niennes qui  règlent  la  durée  des  archontats ,  &  des  années 
Pariennes  dont  les  évènemens  font  datés:  différence  qui  fait, 
comme  j'ai  déjà  dit,  que  les  évènemens  d'un  même  archontat 
peuvent  être  datés  de  deux  années  Pariennes  différentes,  & 
qu'entre  les  fix  premiers  mois  d'un  archontat  &  les  fix  derniers 
mois  de  l'archontat  fuivant ,  il  y  a  une  année  Parienne  inter- 
médiaire, commune  à  ces  deux  archontats,  &  appartenant  à 
chacun  pour  fix  mois. 

La  manière  dont  je  viens  d'expliquer  toutes  les  époques  où 
le  chronographe  de  Paros  fêmble  s'écarter  des  autres  écrivains 
for  l'ordre  des  Archontes ,  diminue  bien  le  nombre  des  pré- 
tendus anacrhonifmes  qu'on  a  cru  pouvoir  lui  reprocher,  &  je 
n'ai  plus  qu'à  examiner  les  époques  de  Gélon  &  d'Hiéron  pour 
montrer  qu'on  n'a  véritablement  droit  île  lui  en  reprocher  au- 
cun ;  eu-  ce  font  les  feules  qui  puiûent  faire  quelque  difficulté. 


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DE  LITTERATURE.  77 
Suivant  un  fcholiafte  de  Pindare ,  Hiéron  mourut  en  la 
LXXV!ll.e  Olympiade,  dans  laquelle  il  avoit  remporte  la 
vicloire  à  la  courlê  des  chevaux.  Ce  fcholiafle  s'accorde  liir 
cette  date  avec  Diodore  de  Sicile  qui  raconte  la  mort  de  ce 
Prince  lous  l'année  où  commença  la  féconde  de  l'Olympiade 
Lxxvm.e,  quatre  cens  lôixante-lêpt  ans  avant  J.  C ,  ck  la 
mort  de  Thralybule  Ion  luccelîèur,  qui  ne  régna  qu'un  an  ou 
onze  mois  lotis  l'année  luisante. 

Sur  cette  époque  de  la  mort  d'Hiéron  &.  de  celle  de 
Thralybule,  nous  ne  trouvons  dans  ce  qui  nous  relie  des 
Anciens,  aucune  autre  opinion  qui  donne  lieu  delà  révoquer 
en  doute.  Comme  donc  la  tyrannie  de  Gc'lon ,  d'Hiéron  8c 
de  Thralybule  à  Syraculê,  n'a  duré,  fi  l'on  en  croit  Ariftote, 
que  dix-huit  ans,  il  s'enfuit  que  Gélon  avoit  commencé  à 
régner  à  Syraculê  environ  la  première  année  de  la  Lxxiv.e 
Olympiade,  quatre  ans  avant  le  pafiàge  de  Xerxès  en  Europe. 
Ce  qu'il  y  a  de  certain ,  c'eft  qu'Hérodote  luppofe  pofitive- 
mentque,  lors  du  pallâge  de  Xerxès,  Gélon  régnoit  déjà 
à  Syraculê ,  puilque  c'eft  dans  cette  ville  que  les  ambafladeuis 
des  Lacédémoniens  &  des  Athéniens  viennent  le  trouver 
pour  lui  demander  du  lècours  contre  les  Peiiès,  &  qu'ils  lui 
donnent  le  titre  de  roi  de  Syracufe.  Suivant  Denys  d'Hali- 
carnalîè,  Gélon  régnoit  déjà  en  Sicile  la  deuxième  année  de 
la  LXXII.e  Olympiade,  quatie  cens  quatre-vingt-onze  ans 
avant  J.  C.  Paulânias  met  auifi  pofitivement  en  cette  année 
le  commencement  de  /on  règne.  Par  le  récit  d'Hérodote , 
nous  voyons  qu'avant  de  régner  à  Syraculê  il  avoit  exercé 
quelque  temps  la  puiflànce  Ibuveraine  à  Géla,  qu'il  lailîâ 
même  cette  ville  à  lôn  frère  Hiéron  en  paflànt  à  Syraculê; 
en  forte  qu'il  y  a  liai  de  croire  que  le  commencement  que 
Denys  d'HalicarnalTè  &  Paufmias  donnent  à  Ion  règne  de 
la  lxxii.c  01)mpiade,  doit  le  prendre  du  temps  où  il  fiit 
maître  de  Géla;  au  lieu  qu'Ariftote  ne  le  compte  certaine- 
ment que  du  temps  où  il  dominai  Syraculê,  cV  XvçpyCttatijs. 
Une  infeription  qui  nous  a  été  conlervée  par  Paulanias  me 
fournit  en  effet  la  preuve  qu'en  la  LXXii.e  Olympiade  Gélon 


78  MEMOIRES 

ne  régnoit  encore  qu'à  Géla.  Cette  infcription  étoit  fûr  un 
char  confâcré  par  Gélon  pour  une  vicloire  qu'il  avoit  rem- 
portée aux  jeux  Olympiques  en  la  lxxiii.*  Olympiade: 
l'inlcription  portoit  qu'il  avoit  été  confâcré  par  Gélon  fils  de 
Dïnomhie,  de  la  ville  de  Ge'la;  de-là  il  fait  que  lors  des  jeux 
où  ii  remporta  cette  vicloire,  ceft-à-dire ,  au  commencement 
de  la  xxxi n.e  Olympiade,  Gélon  ne  régnoit  pas  encore  à 
Syracufe  :  car  il  n  aurait  jxis  manqué  de  fe  dire  &  de  faire 
écrire  fur  le  char  Gélon  de  Syracufe ,  titre  qu'il  prit  toujours 
depuis  qu'il  fut  maître  de  cette  ville.  Aufli  Paufuùas  qui 
fùppofe  mal-à-propos,  fùivant  toute  apparence,  que  Géion 
régnoit  à  Syracufe  dès  la  lxxii.c  Olympiade,  veut-il,  fur 
ce  fondement,  que  ce  ne  fôit  pas  lui  qui  eût  confâcré  ce  char 
&  remporté  la  vicloire  en  la  LXXin.e  Olympiade,  mais 
quelqu  autre  qui  aurait  eu  le  même  nom ,  dont  le  père  fe 
ferait  appelé  comme  le  fien ,  &  enfin  qui  eût  été  auffi  de 
Géla.  Mais  cette  conjeclure  de  Paufanias  eft  trop  peu  vraif 
femblable  pour  être  écoutée,  d'autant  plus  qu'à  convient 
qu'elle  eft  contraire  au  lêntiment  de  tous  ceux  qui  iavoient 
précédé. 

Je  regarde  donc  comme  une  choie  certaine  que  Gélon 
commença  à  régner  à  Géla  la  lêconde  année  de  la  lxxii.« 
Olympiade,  quatre  cens  quatre-vingt-onze  ans  avant  J.  C; 
&  à  Syraculê,  la  première  de  la  lxxiv.«  Olympiade,  ou  peu 
de  mois  auparavant  l'an  484,  ou  à  la  fin  de  Tan  485 
avant  J..C. 

Diodore  de  Sicile  nous  apprend  que  la  troifième  année 
de  la  lxx*v.«  Olympiade  où  Timoithène  fut  archonte  à 
Athènes,  la  Sicile  jouit  d'une  grande  tranquillité  par  l'entière 
défaite  &  l'expulfion  des  Carthaginois ,  &  par  l'équité  de  la 
domination  que  Gélon  exerça  fur  les  Siciliens ,  V  ïi  Ti\aw 
t'muxjui  'WÇjtçHxoTos  t  2meÀ/6>7Wf.  Elien,  dans  les  mélanges 
hiftoriques,  nous  a  confêrvé  un  fiit  qui  explique  pourquoi 
Diodore  dit  fous  cette  année  fingulièrement,  que  Gélon 
exerça  en  Sicile  une  domination  légitime.  Ce  fait  eft  que 
quelques  niécontens  (après  la  bataille  d'Himère  qui  eft  celle 


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DE   LITTERATURE.  7? 

où  Gélon  défit  les  Carthaginois  )  conlpirèrent  contre  la  vie 
de  Gélon  ;  que  Gélon  fit  aflêmbler  les  Syraculâins ,  vint  à 
l'anemblée  feul  &  fins  armes ,  leur  rappela  lès  aclions  &  /es 
bienfaits,  le  plaignit  des  complots  qu'on  formoit  contre  les 
jours,  &  le  remit  en  leur  puilîànce;  que  les  Syraculâins tou- 
chés de  là  générofité ,  lui  abandonnèrent  fes  ennemis  &  lui 
décernèrent  authentiquement  la  puilîànce  fouveraine,  x)  mit 

il  me  paroît  réfolter  de  ce  récit  &  des  expreffions  de  Dio- 
dore  que  j'ai  rapportées  auparavant,  que  cette  année  fut  une 
nouvelle  époque  dans  le  règne  de  Gélon,  de  laquelle  on 
data  l'exercice  jufte  &  légitime  de  la  puiflânee  fouveraine 
qu'il  n'avoit  julque-Ià  tenue  que  par  ufurpation,  &  qu'il  tint 
alors  du  voeu  &  du  contentement  exprès  des  Syraculâins. 

C'eft  précifëment  à  cette  année  que  les  marbres  de  Paros 
attachent  le  règne  de  Gélon  à  Syraculê,  &  en  cela  on  voit 
que  i'hiltoirc  même  de  ce  Prince  confirme  parfaitement  cette 
époque,  &  concilie  naturellement  le  chronographe  avec  les 
écrivains  qu'on  lui  croit  les  plus  contraires  :  car  quand  ces 
écrivains  font  régner  Gélon  dès  la  Lxxn.e  Olympiade,  ils 
parlent  du  temps  où  il  regnoh  à  Géla  ;  quand  ils  font  com- 
mencer fon  règne  à  la  Lxxiv.e  Olympiade,  ils  parlent  du 
temps  où  il  força  les  Syraculâins  de  lê  foûmettre  à  lui.  Mais 
le  chronographe,  en  faiiânt  tomber  ion  règne  fous  la  troi- 
lième  année  de  la  Lxxv.e  Olympiade,  ne  veut  indiquer  ni 
le  temps  où  il  a  uforpé  la  domination  à  Géla,  ni  celui  où  il 
s'eft  emparé  de  Syraculê  à  force  ouverte,  mais  le  temps  où 
les  Syraculâins  lui  ont  eux-mêmes  décerné  volontairement  la 
fouveraine  puiflànce ,  $  iw  otf^îr  t  .*  &  ce  temps  eft 
exactement  fixé,  par  les  écrivains  qu'on  veut  oppoiêr  au  chro- 
nographe, à  la  même  année  à  laquelle  il  eft  fixé  par  le  chro- 
nographe même.  On  ne  peut  par  conlequent  trouver,  for  le 
règne  de  Gélon ,  aucune  contrariété  réelle  entre  les  marbres  Sl 
les  autres  monumens  de  l'antiquité,  aucun  anachronilme  capable 
de  détruire  ou  d'afToiblir  l'autorité  de  ces  marbres;  on  n'en 
trouvera  pas  davantage  fur  le  règne  d'Hiéron  à  Syracufe.  Les 


80  MEMOIRES 

fcholiaftes  de  Pindare  datent  diverfèment  ce  règne  ;  car  dans 
un  endroit  il  eit  dit  qu'Hiéron  régna  à  Syracufe  après  la  mort 
de  G  ci  on  en  la  lxxv.c  Olympiade:  dans  un  autre  endroit 
il  e(l  dit  qu'Hiéron  tut  établi  Roi  en  ia  lxxvii.'  Olym- 
piade avec  laquelle  concourut  la  xxvin.e  Pythiade.  Je  fai 
qu'on  lit  dans  ce  dernier  endroit  communément ,  en  la 
XXVI H  '  Pythiade  qui  concourut  avec  la  LXXVi**  Otym/nade  , 
niai  c'eft  une  faute  évidente:  car  premièiei nent  la  xxviu.« 
Pythiade  commença  bien  à  ia  vérité  dans  la  dernière  année 
de  la  lxxvi.c  Olympiade;  mais  elle  ne  peut  être  dite  pro- 
prement avoir  concouru  qu'avec  la  lxxvii.»  Olympiade 
dont  elle  comprend  la  célébration  &  trois  années  entières. 
Secondement,  à  la  ligne  d'enfuite,  le  fcholiafte  fait  difêrte- 
nient  concourir  la  xxvn.e  Pythiade  avec  la  lxxvi.c  Olym- 
piade, il  a  donc  dû  taire  concourir  la  xxvm.e  Pythiade 
avec  la  Lxxvii.e  Olympiade,  &  non  avec  la  lxxvi.« 

La  première  de  ces  dates  eft  conforme  à  ce  que  nous 
ïiforts  dans  Diodore  de  Sicile  fous  la  troifième  année  de  la 
Lxxv.e  Olympiade  (c'eft  celle  même  où  les  Syracufâins 
décernèrent  voiontaiiement  le  pouvoir  fouverain  à  Gélon), 
que  ce  Prince  atiaqué  d'une  hydropifie ,  &  delêfpérant  de 
vivie  plus  long-temps,  mit  Hiéron  à  fâ  place  &  mourut. 
Cette  date  ne  doit  donc  foufTrir  aucune  difficulté. 

La  féconde  qui  ne  fait  commencer  le  règne  d'Hiéron  qu'à 
la  Lxxvn.e  Olympiade,  répond  exactement  à  celle  que 
nous  avons  dans  les  marbres  ;  car  l'année  à  laquelle  le  chro- 
nographe  rapporte  ce  règne,  tombe  juflement  à  la  féconde 
année  de  la  lxxvii.*  Olympiade. 

Pour  juflifîer  cette  féconde  date,  il  fuffit  que  le  règne 
d'Hiéron  nous  préfente  des  évènemens  qui  aient  pû  donner 
lieu  de  le  compter  de  différentes  époques.  Il  a  régné  fâns 
doute  auffi-tôt  après  la  mort  de  Gélon:  mais  fi  après  la 
mort  de  Gélon  il  a  d'abord  partagé  la  pui fiance  fouveraine 
avec  un  frère,  fi  on  la  lui  a  difputée  pendant  quelque  temps, 
fi  des  difîêntions  domefbques,  une  guerre  civile,  &c.  ne  l'ont 
iailîë  jouir  paifiblement  de  la  domination  qu'après  quelques 

années; 


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DE  LITTERATURE  81 
innées  ;  enfin  fi,  à  (es  premiers  Etats,  il  a  réuni  de  nouveaux 
pays,  on  aura  pû  quelquefois  ne  compter  fôn  règne  que  du 
temps  où  il  aura  régné  feul ,  du  temps  où  il  n'aura  plus  eu 
de  compétiteurs ,  du  temps  où  il  aura  pofiedé  le  trône  pai- 
fiblement;  du  temps  enfin  où,  par  de  nouvelles  acquittions , 
îl  fê  fêra  fah  un  nouveau  Royaume*  On  trouverbit ,  à  l'ou- 
verture des  livres,  cent  exemples  de  règnes  qui  ont  à  la  fois 
différentes  dates  par  quelques-unes  de  ces  raifons  ou  par  d'au- 
tres fèmbiables  ;  &  je  ne  crois  pas  avoir  befôin  de  prouver 
une  chofè  fi  connue.  Gélon,  en  mourant,  lailîà  au  moins  à 
Polyzèle  fôn  fécond  frère,  le  Généralat  des  troupes  Sici- 
liennes :  fùivant  quelques-uns  même  il  fut  Roi  auffi-bien 

qu'Hiéron,  ïlo\v(rfoç  T>îr  jSatcnAe^tr . . .  Otjg.&'g-m;.  La 

jaloufie  qu'Hiéron  conçut  contre  Polyzèle  qui  avoit  gagné 
i'eflime  &  l'amitié  des  Syracufâins,  alluma  entre  eux  beau- 
coup  de  divifions ,  &  enfin  la  guerre.  La  fin  de  cette  guerre, 
ou  la  réconciliation  de  Polyzèle  avec  Hiéron,  ou  la  mort 
même  de  Polyzèle,  peuvent  être  le  fondement  de  la  féconde 
date  du  règne  d'Hiéron,  elle  pourrait  auflî  s'être  comptée  de 
ia  mort  deThrafydée  fuccefieur  deThéron,  &  de  la  réunion 
de  fès  Etats ,  en  tout  ou  en  partie,  à  ceux  que  pofiédoit  déjà 
Hiéron  :  car  tous  ces  évènemens  appartiennent  également  à 
ia  féconde  année  de  la  lxxvii.*  Olympiade,  à  laquelle  cette 
date  efl  attachée.  Il  n'y  a  donc  encore  ici  aucune  erreur, 
aucun  anachronifme  à  reprocher  au  chronographe  de  Paros. 

Ainfi  les  époques  qu'il  donne  aux  règnes  de  Gélon  & 
cTHiéron,  ne  font  pas  moins  faciles  à  expliquer  &  à  jufiifier 
que  l'ordre  &  la  fituation  qu'il  affigne  aux  archontes  d'A- 
thènes, dont  le  prétendu  dérangement  ne  venoit  que  de  l'erreur 
où  les  premiers  éditeurs  des  marbres  étoient  tombés  fur  les 
termes  de  l'année  qui  y  efl  employée.  Ce  que  j'ai  obfèrvé 
tûr  ces  termes  a  fait  difparoître  ce  dérangement  ;  &  ce  que 
j'ai  obfèrvé  fur  les  différentes  dates ,  d'où  on  peut  compter 
les  règnes  des  tyrans  de  Syracufè,  fait  évanouir  les  anachro- 
nifines  qu'on  imputoit  aux  marbres  à  ce  fujet. 

Tome  XXUL 


§2  MEMOIRES 

MEMOIRE 
SUR   L'ANCIEN  SYSTEME 

DELA    GRANDE  ANNEE. 

Par  M.  de  la  Nauze. 

13  Juin  T)  lu  sieurs  écrivains  de  l'Antiquité  ont  reconnu  une 
'7+9*  X  grande  année,  qu'ils  fâifoient  confilter  dans  une  révolution 
générale  des  aflres,  ou  pluftôt  des  feules  planètes,  ck  qu'ils 
caraclérifoient  le  plus  fouvent  par  des  inondations  &  par  des 
embrafèmens.  C  efl  ici  l'objet  de  ce  Mémoire  :  mais  comme 
on  a  louvent  donné  à  d'autres  périodes  de  temps  le  même 
nom  de  grande  année,  il  eft  néceflàire  de  commencer  par 
éclaircir  ces  différentes  périodes,  afin  qu'on  ne  les  confonde 
pas  avec  celle  à  qui  le  titre  de  grande  année  a  été  particu- 
lièrement conlàcré. 
AÙÊàd.  m ,  Virgile  appelle  en  un  endroit,  grande  année  l'année  ordi- 
naire,  qui  répond  à  une  (impie  révolution  de  fôleil  :  il  l'appelle 
Somn.  Scij>.  x,  g^de,  dit  Macrobe,  en  comparaifon  d'une  révolution  lunaire 
beaucoup  plus  rapide  &  plus  courte.  On  fâit  que  le  lôleii  ne 
fait  qu'en  trois  cens  fôixante-cinq  jours  &  environ  un  quart 
de  jour,  ce  que  la  lune  fait  en  vingt-fept  jours  &  quelques 
heures. 

Dt&ema.titf.  Cenlôrin  obfêrve  qu'on  nomma  quelquefois  grande  année, 
non  feulement  le  luftre,  qui  fê  renouvelloit  chez  les  Romains 
après  tous  les  cinq  ans  accomplis,  mais  encore  la  révolution 
de  quatre  ans,  qui  ramenoit  la  célébration  des  jeux  Capitolins» 
Il  remarque  de  plus  que  les  Grecs,  à  mefùre  qu'ils  per- 
fectionnèrent leur  calendrier  en  alongeant  leurs  cycles  luni- 
fblaires,  donnèrent  fucceflivement  la  dénomination  de  grande 
année  à  leur  diétéride  ou  triétéride  de  deux  ans  révolus,  à 
leur  tétraétéride  ou  pentaétéride  de  quatre,  &  à  leur  oclaé- 
DtfU.  Phii.  téride  ou  ennéaétéride  de  huit.  Plutarque  a  dit,  dans  le  même 


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DE  LITTERATURE.  83 
fans,  que  les  uns  failôient  monter  la  grande  année  à  huit 
ans,  d'aunes  à  dix-neuf  &  d'auues  à  cinquante-neuf;  Elien 
écrit  que  le  cycle  de  dix-neuf  ans  étoit  la  grande  année  de  V*r.  Itf.  x.  7. 
Méton,  &  le  cycle  de  cinquante-neuf  ans  la  grande  année 
d'GEnbpide.  Il  elt  à  croire  que  la  grande  année ,  qui  iêrvoit 
de  titre  à  un  ouvrage  de  Démociite,  lêlon  Diogène  Lacrce, 
défignoit  pareillement  quelque  cycle  lunilolaire  :  la  philoiôphie 
de  De'mocrite  s'oppoloit  au  lyitème  de  l'autre  grande  année. 

Il  lèmble  que  les  Juifs  reconnoHïoient  une  grande  année 
qui  leur  étoit  particulière.  Josèphe  prétend  que  les  Patriarches  datif.  1,  j,  9. 
n'auroient  pas  eu  le  temps  dinitruiie  lear  pofléiité  fur  plu- 
fieurs  chefs  importans,  i\  leur  vie  n'eût  été  prolongée  jufqua 
fix  cens  ans;  car  c'efl  de  ce  nombre  d'années,  ajoute  il,  que 
la  grande  année  eft  compofée. 

Les  philofôphes  Hétrufques  avoient  auffi  leur  grande  année. 
Confultés  fur  un  prétendu  prodige  au  temps  de  Sylla,  ils  #*  i»SjtiË, 
répondirent  que  le  ligne  annonçoit  un  changement  qui  /ê 
faifoit  dans  l'ordre  de  la  Nature,  que  le  monde  étoit  fujetà 
huit  révolutions  conlccutives  de  ce  genre,  &  que  Dieu  avoit 
marqué  à  chacune  le  temps  de  là  durée ,  dont  la  mefure  étoit 
la  période  de  la  grande  année. 

Cenforin  rapporte  que  la  grande  année  des  Egyptiens,  L«- 
leur  année  caniculaire,  comprenoit  mille  quatre  cens  (ôixante- 
une  de  leurs  années  vagues,  qui-,  pour  le  nombre  de  jours, 
font  mille  quatre  cens  Soixante  années  Juliennes;  après  quoi 
recommençoit  le  même  cours  des  unes  &  des  autres  par  rap- 
port au  (oleil  &  au  lever  de  la  canicule.  Cette  grande  année 
Egyptienne  fut  quelquefois  prife  par  erreur,  comme  nous  le 
dirons  plus  bas,  pour  la  grande  année  proprement  dite;  &  de 
plus  elle  devint  fabuleufe  par  l'applicau'on  qu'on  en  fit  à  la  vie 
du  Phénix  :  car  Tacite  rapporte  une  opinion  qui  failoit  vivre  j4muL  vt> 
le  Phénix  mille  quatre  cens  (oixante-un  ans. 

Le  Phénix  a  donné  occafion  d'imaginer  quelqu  autre  elpcce 
de  grande  année,  &  voici  comment.  L'opinion  la  plus  com- 
mune étoit  que  le  Phénix  vivoit  environ  cinq  cens  ans  :  une  jj^tfp  f 
iëconde  opinion,  aflez  commune  aufii  félon  Sol  in ,  failbit  ix.'ji!f. 

L  i  j  xut- 


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84  MEMOIRES 

correfpondre  la  vie  du  Phénix  à  la  grande  année  en  général 
Ceux  qui  admettaient  les  deux  opinions  reconnoiflbient  en 
conféquence  une  grande  année  d'environ  cinq  cens  ans;  de 
ce  nombre  étoit  Manilius,  auteur  peu  connu  aujourd'hui, 
Ku.kiji.x.a.  majs  cit<i  piinç  avec  éloge:  il  fixoit  la  vie  du  Phénix  à 
cinq  cens  quelques  années,  &  prétcndoit  que  le  renouvel- 
lement du  Phénix  &  celui  de  la  grande  année  arrivoient  en 
même  temps.  Il  ajoûtoit  que  la  deux  cens  quinzième  année 
de  la  révolution  répondoit  au  confulat  de  P.  Licinius  &  de 
Cn.  Cornélius  :  cétoit  l'an  quatre-vingt-dix-fept  avant  J.  C. 
Dt  Pfunic.  Jean  Gryphiander  entreprit  dans  le  dernier  fiècle  de  dé- 
brouiller les  erreurs  des  Anciens  far  la  correipondance  de  la 
vie  du  Phénix  avec  la  durée  de  la  grande  année,  &  de 
nous  donner  une  nouvelle  grande  année  de  là  façon.  H  com- 
mence par  fixer  fur  la  foi  de  quelques  Rabbins  la  durée  du 
monde  à  fix  mille  ans;  deux  mille  fous  la  loi  de  Nature, 
deux  mille  fous  la  loi  écrite,  &  deux  niHle  fous  la  loi  de 
grâce  :  chaque  dxvifion  répond  à  une  grande  année  &  à  une 
vie  du  Phénix ,  &  chaque  grande  année  fe  divifê  en  quatre 
âges;  l'âge  d'or,  l'âge  d'argent,  l'âge  d'airain,  l'âge  de  fer. 
Ceux  qui  ont  réduit  la  vie  du  Phénix  à  cinq  cens  ans  le 
font  trompés,  dit  l'auteur,  en  la  bornant  à  un  âge,  au  lieu  de 
la  prolonger  à  tous  les  quatre;  &  ceux  qui  ont  terminé  h 
grande  année  alternativement  par  un  déluge  &  par  un  ero bro- 
iement, ont  eu  raifon  pour  la  première  grande  année  &  pour 
la  dernière:  mab  ils  ont  ignoré,  pourfuit  Gryphiander,  que 
la  fin  de  la  lêconde,  temps  de  l'avènement  du  MdTie,  devoit 
être  exempte  de  ces  fùneltes  cataftrophes.  Tous  ces  railôn- 
nemens  &  plufleurs  autres,  où  l'écrivain  emploie  un  détail 
immenlè  d'érudition  facrée  &  prophane,  fervent  à  confirmer 
ce  qu'on  a  vu  fou  vent,  que  le/prit  &  le  lavoir,  deftinés  à 
faire  des  écrivains  judicieux,  ne  font  quelquefois  que  des 
vifionnaires. 

Enfin  quelques  modernes  ont  cru  pouvoir  qualifier  de 
grande  année  la  révolution  des  étoiles  fixes,  foivant  l'ordre 
des  lignes,  autrement  la  période  de  la  préceflîon  des  cquinoxes» 


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DE  LITTERATURE.  85 

&:  ils  ont  dit,  en  ce  fêns-là,  que  la  grande  année  étoit  de 
trente-fix  mille  ans*,  fuivant  Ptolémée,  de  vingt-trois  miiJe  » 
iëpt  cens  fixante b  félon  Aibategnhis  ,  &  de  vingt-fix  mille» 
félon  Copernic  Quelques  autres*1  ont  donné  légèrement  le  à 
même  titre  de  grande  année  à  des  antiquités  d'un  genre  /*•  w. 
inconnu;  par  exemple,  aux  fameux  quatre  cens  foixante-dix 
mille  ans  des  Chaldéens  :  mais  quoique  ces  antiquités,  tant  fia  u.  ), / 
Chaldecnnes  qu'Egyptiennes ,  que  des  auteurs  nous  préiêntent  ««  Paduan  Catrn. 
comme  hiftoriques ,  ne  fôient  que  des  révolutions  aftrono- 
miques  ou  aftrologiques,  il  ne  paroît  pas  que  ce  foit  encore  là 
ce  qu'on  appeloit  fpécialement  la  grande  année. 

Après  avoir  donc  ainli  écarté  toutes  les  notions  (Tune 
grande  année,  ou  impropre,  ou  incertaine,  venons  préiènte- 
nient  à  la  véritable  grande  année  des  Anciens:  plufieurs  d'entre 
eux  en  ont  parlé;  Platon  la  nomme  année  parfaite,  Macrobe 
année  du  monde,  les  autres  grande  année;  &  nous  verrons 
combien  étoit  intérelîànt  pour  eux  ce  dogme  de  leur  philo- 
fôphie,  quelque  frivole  qu'il  fût  en  foi-même.  Plufieurs  mo- 
dernes ont  touché  aulli  par  occafion  ce  point  d'antiquité', 
principalement  Jacques  Thomafius  dans  fês  Diflèrtationse  fur  «  Dijftrt.rr. 
la  philolôphie  Stoïcienne,  &  M.  D  *  *  *  dans  i'hiftoire  f  cri-  t  T*»e  t,  l.  r, 
ûque  de  la  Philofophie.  Ni  l'un  ni  l'autre  ne  s'étant  propofé  ckaP-  S- 
d'approfondir  la  matière,  nous  tâcherons  dexpofêr  ici  la  forme 
agronomique  dont  les  Anciens  revêtirent  la  grande  année, 
les  caractères  phyfiques  qu'ils  lui  alignèrent,  &  les  raifôns  géné- 
rales ou  particulières  qui  la  leur  firent  imaginer  ou  adopter. 

Pour  ce  qui  regarde  la  partie  aftronomique ,  on  ne  doit 
pas  s'attendre,  après  toutes  les  découvertes  faites  dans  les 
derniers  fiècles,  que  l'explication  d'un  ancien  point  d'aftro- 
nomie  iôit  conforme  aux  idées  que  nous  avons  aujourd'hui 
de  l'arrangement  des  corps  céleftes.  La  plufpart  des  Anciens 
fuppolôient  la  terre  immobile  au  centre  du  monde  avec  tout 
ce  qui  s  enfuit,  &  ce  n'eft  guère  que  dans  quelques  Pythago- 
riciens en  petit  nombre  qu'on  aperçoit  les  lêmences  de  la 
doctrine,  renouvelée  depuis  par  Copernic,  éclaircie  par  les 
règles  de  Képler,  &  pouflle,  ou  peu  s'en  faut,  jufqu'à  Ia> 

L  ii]. 


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86*  MEMOIRES 
démonftration  par  le  célèbre  Newton.  II  faudra  donc  partir 
d'après  les  lyfièmes  les  plus  luronnes,  pour  aller  chercher 
quelle  étoit  la  nature  de  la  révolution  de  la  grande  année, 
quel  en  étoit  le  cours  &  la  durée,  quelle  en  étoit  l'ouverture 
&  la  fin;  trois  queftions  relatives  à  la  forme  agronomique 
de  la  période. 

La  grande  année  étoit  le  temps  que  les  affres  dévoient 
employer  pour  revenir  au  même  endroit  du  ciel  où  ils  avoient 
été  auparavant.  Quelle  que  (impie  que  paroifïè  la  définition, 
elle  lailîê  encore  deux  difficultés  à  éclaircir  :  lune  fi  c'étoit 
généralement  tous  les  aftres  ou  feulement  les  planètes  qui 
dévoient  revenir  au  même  endroit;  l'autre  li  le  retour  des 
aflres  au  même  lieu  marque  un  point  fixe  du  ciel  qui  dût 
les  réunir  tous  enlêmble ,  ou  diflérens  points ,  qui  redon- 
naflênt  aux  aflres  la  même  pofition  relpeélive  qu'ils  avoient 
eue  précédemment. 

11  lêmbie  d'abord  que  la  grande  année  ne  roula  jamais  que 
fur  le  mouvement  des  planètes;  les  étoiles  fixes  ne  pou  voient 
y  avoir  place  avant  la  découverte  de  leur  mouvement  propre 
faite  par  Hipparque  :  julque-là  on  ne  leur  connoifiôit  que  le 
mouvement  diurne  &  commun  du  premier  mobile.  Or 
comme  ce  mouvement  n'entre  pour  rien  dans  la  plufpart  des 
calculs  altronomiques ,  parce  qu'il  n'apporte  de  loi  aucun 
changement  à  l'état  du  ciel ,  il  s'enfuit  que  les  fixes  ne  jxxi- 
voient  point  alors  influer  dans  les  calculs  de  la  grande  année; 
c'efl  pourquoi  Héfiode,  car  je  crois  qu'on  peut  faire  remonter 
l'antiquité  du  fyftème  jufqua  lui,  ne  partait  que  des  planètes. 

*  A*Jm.  ùfrff.  On  trouve  une  petite  idylle  fous  lôn  nom",  traduite  en  latin 

*  De  oratu'.  P*1*  Aulone,  &  rapportée  en  partie  par  Plutarque"»  avec  les 
éfftâ.  tm.  //.  vers  grecs  originaux  que  Pline c  &  Piutarque  attribuent  aufli 
pag.41  f.uùt.  ^  Héliode.  Quelques-uns  des  vers  latins  difênt  que  la  grande 
*  Ndt.hijl.vu,  année  le  renouvelle  lorïque  les  étoiles  errantes  recommencent 
+*•  leur  cours  dans  la  même  pofition  où  elles  étoient  au  com- 
mencement du  monde. 

Platon  lêmbie  ajouter  le  mouvement  des  fixes  avec  celui 
des  planètes  pour  la  révolution  de  la  grande  année;  mais 


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D  E   LITTERATURE.  87 

nous  allons  voir  qu'il  la  réduit  aux  planètes  lêules.  La  mefure 
complète  des  temps ,  dit  Socrate  dans  le  Timée,  doit  terminer  Plat.  1. 11 r, 
iannée  parfaite,  quand  les  mouvemens  combinés  de  toutes  ^J/' 
les  huit  fphères,  s'achevant  tous  enlèmbie,  font  prêts  à  recom- 
mencer &  à  fuivre  la  même  révolution  qu'auparavant.  Ces 
huit  Iphères  de  Platon  &  des  anciens  Agronomes,  étoient 
les  huit  grands  elpaces  concentriques,  avec  lelquels  on  fe 
figuroit  que  la  Lune,  le  Soleil,  Vénus,  Mercure,  Mars,  Ju- 
piter, Saturne  &  le  premier  mobile,  font,  à  d'inégales  diftances 
de  la  terre,  tous  leurs  mouvemens  autour  de  ce  centre  com- 
mun. Dans  cette  hypothèlê,  les  lêpt  fphères  des  planètes 
caulènt,  par  leur  mouvement  propre  <Sc  inégal  d'occident  en 
orient,  tous  les  changemens  qui  arrivent  dans  le  Ciel;  pen- 
dant que  la  huitième  fphère ,  entraînant  Amplement  avec  loi 
les  fixes  &  les  Iphères  inférieures  d'orient  en  occident  dans 
J'elpace  de  vingt-quatre  heures,  n'opère  pas  plus  de  dérange- 
ment parmi  les  corps  céleftes,  que  û  elle  demeurait  toujours 
immobile.  Ainfi  elle  eft  citée  par  Platon  comme  failant 
nombre  avec  les  autres  Iphères,  8c  non  comme  devant  avoir 
part  à  l'évaluation  de  leurs  mouvemens  pour  la  détermina- 
tion de  la  grande  année.  Aufli  voyons-nous  Alcinous  *,  •hPlat.doârm. 
Apulée  b,  Théon  c  &  les  autres,  n'alléguer  que  le  retour  des  c\ 
planètes  dans  ce  qu'ib  appellent  la  grande  année  même  de  pt*.  '  ^* 

Platon.  tlmArat, 

Bérolê  qui  étoit  poftérieur  à  Platon ,  &  antérieur  à  Hip- 
parque,  &  qui,  fâns  nommer  la  grande  année,  la  défigne 
par  les  caractères  diftinclifs  dans  un  texte  rapporté  par  Sénè- 
que,  n'y  met  en  jeu  pareillement  que  les  planètes;  &  l'on  Nat.qmtfl.nt, 
ne  pouvoit  pas  y  joindre  les  fixes,  avant  qu'Hipparque  eût  **' 
fait  connoitre  leur  mouvement  propre. 

On  ne  les  y  joignit  même  pas  après  la  découverte  d'Hip- 
parque;  &  lôit  relpeél  pour  l'ancien  lyftème,  (bit  crainte 
d'augmenter  l'embarras  des  fûpputations ,  les  planètes  demeu- 
rèrent feules  en  poflèmon  de  régler  la  marche  de  la  grande 
mnée  :  il  n'y  a  uir  cela  qu'une  voix  parmi  les  Grecs  &  jwrmi 
les  Latins.  A  b  tête  des  Grecs  on  peut  placer  Aiiltocle  ; 


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83  MEMOIRES 

car  c'eft  Ariflocle  &  non  Aiiftote  qu'il  faut  lire  dans  Cen- 
»  DeJUnat.  fôrin  »,  fùivant  la  remarque  judicieufè  de  VofTius  b.  Ariflocle 
cap'  '  difoit  donc  que  la  révolution  du  Soleil ,  de  la  Lune  &  des 

sfvut.  tS,tkej.  cinq  autres  planètes,  &  leur  retour  au  môme  endroit  du  Ciel, 
formoient  la  grande  année  dont  l'hiver  étoit  un  déluge,  & 
l'été  un  embralèment  du  monde.  A  la  tète  des  Latins  on  peut 
De  m.  Dtor.  mettre  Cicéron.  Il  déclare  que  la  grande  année  s'accomplit 
lorfque  le  Soleil,  la  Lune  &.  les  cinq  auties  planètes,  après 
avoir  achevé  toutes  leurs  révolutions,  reviennent  dans  leur 
polît  ion  précédente.  II  eft  inutile  d'accumuler  les  témoignages 
des  autres  écrivains  qui  font  une  mention  expreflè  des  lèules 
planètes  pour  iaccompliffèment  de  la  grande  année.  C'en 
eft  même  allez  pour  faire  juger  que  ceux  qui  ont  parlé  du 
•   retour  des  afhes  en  général ,  n'ont  eu  que  les  planètes  en 
StmM.Saf.ir,  vue.  Macrobe  eft  le  leul  qui  lèmble  dire  que  le  mouvement 
Mt*  imperceptible  des  fixes  doit  (êrvir,  aufli-bien  que  le  mou- 

vement des  planètes ,  à  déterminer  la  grande  année.  Mais  il 
oublie  lui-même  les  fixes  le  moment  d'après,  en  réduilânt 
la  durée  de  la  période  à  quinze  mille  ans ,  dans  un  temps  où 
la  lëule  révolution  des  fixes  étoit  évaluée  à  trente-fix  mille 
ans  lûivant  les  calculs  de  Ptolémée.  Après  quoi  il  faut  con- 
duire nécefîàjrement  que  les  planètes  feules  ont  conftamment 
réglé  la  grande  année  des  Anciens. 

Les  opinions  étoient  un  peu  plus  partagées  fur  ce  qu'on 
devoit  entendre  par  un  retour  des  planètes  dans  le  même 
lieu  :  quelques-uns  les  f  ai (oient  partir  toutes  enfêmble  du  même 
endroit  du  Ciel  au  commencement  de  la  grande  année,  & 
les  y  ramenoient  à  la  fin.  L'embrafêment  périodique  arrive, 
Seuc.loc.cit.  difoit  Bérofê,  quand  les  planètes  fè  trouvent  réunies  en  ligne 
droite  dans  le  Cancer;  &  le  déluge ,  quand  elles  occupent 
une  fêmblable  pofition  dans  le  Capricorne  :  idée  tout-à-fait 
digne  d'un  aflrologue  Chaldéen ,  tel  qu'étoit  Bérolê  qui  en 
Ctnfavt.be. cit.  jmpofâ  à  quelques  Grecs.  Ariflocle  demanda  auffi  un  retour 
des  planètes  dans  le  même  figne  où  elles  avoient  été  aupa- 
InPiat.Jotkiit.  ravant  enlêmble;  &  Alcinoiis  exigeoit  qu'elles  fûfîènt  toutes 
«*•  'f-.       raniaflees  dans  le  même  point,  &  arrangées  de  façon  qu'une 


■ 

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DE  LITTERATURE. 
ligne  droite  tirée  de  la  fphère  des  fixes  perpendiculairement 
fur  le  globe  de  La  terre,  pût  enfiler  tous  les  dilques  des  pla- 
nètes. Nicctas  Choniate  marque,  pour  le  lieu  de  la  réunion,  Ihf.OrOti 
le  trentième  degré  de  Cancer,  ou  le  premier  du  Lion  ;  mais  &  *  * 
ces  opinions  étoient  des  vifions  ChaWéennes.  La  plupart  des 
partiians  de  la  grande  année  s'en  tinrent  à  un  retour  des  pla- 
nètes dans  les  endroits,  fôit  voifîns,  (bit  éloignés,  où  elles 
avoient  d'abord  été.  Ils  ne  demandèrent  point  l'unité  de  lieu , 
ils  fè  réduifirent  à  l'uniformité  de  polîtion ,  ad  eandem  inter 
fe  comparationem ,  dit  Cicéron:  explication  plus  tolérable  en  L*.  r/>* 
apparence  que  la  première,  fins  être  mieux  fondée.  De  quel- 
que façon  qu'on  interprétât  un  mouvement  périodique  & 
combiné  des  planètes,  c'étoit  donner  dans  la  chimère.  Tous 
les  efforts  de  1 i'aftronomie  moderne,  à  quelque  degré  de  per- 
fection qu'elle  foit  parvenue,  ne  fâuroient  trouver  un  cycle 
fimplement  lunifolaire,  où  le  même  cours  des  deux  aflres 
le  fui  vît  à  perpétuité  ;  &  plus  on  fait  tous  les  jours  de  pro- 
grès dans  la  connoitfànce  des  corps  céleftes,  plus  on  découvre 
que  leurs  mouvemens  relpeclifs  font  incomnienfûrables  ou 
en  foi ,  ou  du  moins  à  notre  égard.  Que  penlêr  de  l'hypo- 
thèlê  de  la  grande  année ,  qui  fùppoiêroit  Se  la  réalité  de 
ces  rapports,  &  même  la  connoilîànce  exacte  de  toutes  leurs 
combinaifons? 

S'il  eft  étonnant  qu'on  ait  imaginé  &  foûtenu  une  grande 
année  de  cette  nature,  il  l'eft  encore  davantage  qu'on  ait  oie 
en  fixer  le  cours  &  la  durée.  On  l'a  pourtant  fait  ;  mais 
avec  une  contrariété  de  (èntimens  qui  furfiroit  feule  pour  dé- 
créditer à  jamais  un  fyltème.  Voici  la  lifte  de  ces  différentes 
opinions  où  je  n'oiêrois  cependant  garantir  qu'il  n'y  en  ait 
pas  quelqu'une  qui  appartienne  à  de  grandes  années  impro- 
prement dites ,  malgré  l'attention  que  j'ai  apportée  à  diftjnguer 
toutes  celles  de  la  dernière  efpèce,  &  à  les  propofer  feparé- 
ment  dès  le  commencement  de  ce  Mémoire.  Au  rapport  de 
Cenforin ,  Ariflarque  faifoit  aller  la  grande  année  à  deux.  ibiJ. 
mille  quatre  cens  quatre-vingt-quatre  ans ,  Aretès  de  Dyrra- 
chium  à  cinq  miHe  cinq  cens  cinquante-deux,  Héraclite  & 
Tome  XXI 11.  M 


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ao  MEMOIRES 

Linus  à  dix  mille  huit  cens,  Dion  à  dix  mille  huit  cens 
quatre-vingt-quatre,  Orphée  à  cent  mille  vingt,  &  Caûandrus 

•  Depiœ.  ML  à  trois  millions  fix  cens  mille,  Quelques-uns,  lêlon  Plutarque*, 
n.j2.        y  comptoient  fêpt  mille  lèpt  cens  ioixante- dix -fêpt  années, 

Héraciite  dix-huit  mille,  &  Diogène  fix  millions  cinq  cens 
foixante-dix  mille;  Platon  y  en  fuppolbh  douze  mille,  luivant 
Catiwnj  quelques  textes  de  ce  philolôphe  b,  rapprochés  par  un  écrivain 
0^***»  moderne.  Cicéron,  dans  fon  livre  intitulé  Hortenfius,  que 
nous  n'avons  plus,  fixoit  la  durée  de  la  grande  année  à  douze 

•  ÀnA  de  ctmf.  mille  huit  cens  cinquante-quatre  ans,  lêlon  un  ancien  auteur c, 
eorr.  tleq.       qu  yfoftfa  à  douze  m\]\c  neuf  cens  cinquante- quatre  lêlon 

*  AJj&uuL  Serviusd.  Solin  prétend*  que  ce  dernier  nombre  étoh  le  plus 
'  &  généralement  adopté;  ainfi  l'on  ne  peut  faire  aucun  fonds  fui 

'fu'jEKkt  l'°Pm'on  ^e  tro*s  m^e  alw  att"DU<k  au  même  Cicéron  f  par 
//.  2 s+.     '  Servius,  &  à  plufieurs  anonymes*  par  Alexander  ab  Alexandre. 

i  Génial.  &r.  Sextus  l'Empirique  hm  parle  de  ceux  qui  y  comptoient  neuf 
J<f  '  mille  neuf  cens  lôixante-dix-iêpt  ans,  Firmicus  rapporte  deux 
ihem.^iafaK.  lentimens,  l'un*  donnoit  mille  quatre  cens  fôixante-un  ans, 
* Mathif.prafia.  l'autre  k  trois  cens  mille.  Macrobe'  fait  l'évaluation  à  quinze 
m,  i.  mille,  &  Achillès  Tatius  dit m  que  Saturne  revient  au  même 
iSomt.fcip.il,  point  du  ciel  après  trois  cens  cinquante  mille  fix  cens  trente- 
'  cinq  ans,  &  que  c'eft  la  grande  année.  Enfin  Nicétas  Choniaten 

18.**°*      détermine  la  période  à  un  million  /êpt  cens  cinquante  -trois 

■  Thff.Orthod.  im"C  <k"X  0605  aîlS* 

fd- 1.  s*  Quelle  idée  peut -on  /è  former  d'un  point  daftronomie, 

dont  les  difTérens  calculs  flottent  entre  mille  quatre  cens; 
jbixante-un  ans  &  plus  de  fix  millions  cinq  cens  mille?  On 
ferait  tenté  de  croire  que  des  écrivains  qui  s'éioignoient  ju£ 
que-là  les  uns  des  autres,  n'étoient  point  partis  du  même 
principe  fur  la  nature  de  la  grande  année,  que  les  millions 
d'années  ont  pu  regarder  la  grande  année  attachée  à  la  révo- 
lution générale  des  planètes ,  &  que  les  mille  ou  deux  mille 
ans  étoient  rapportés  à  quelque  grande  année  d'une  autre 
efpèce.  On  le  croirait,  fi  Firmicus,  en  alléguant  l'opinion  des 
mille  quatre  cens  lôixante-un  ans,  qui  font  la  plus  courte 
durée,  n'eût  averti  qu'il  parle  de  la  révolution  des  planètes» 


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DE   LITTERATURE.  9% 

H  poroît  donc  que  les  fêmimens  étoient  réunis  fur  la  nature 
de  la  véritable  grande  année,  quoiqu'ils  fûûent  prodigieuiê- 
nvent  divifés  pour  en  déterminer  la  durée.  Il  lêroît  fort  difficile 
aujourd'hui  de  deviner  les  rahonnemens  &  les  fiipputations; 
fui-  quoi  chaque  lêntiment  particulier  étoit  appuyé.  On  entre- 
voit pourtant  ce  qui  a  pû  donner  occafion  à  quelques-unes 
de  ces  opinions;  par  exemple,  celle  de  mille  quatre  cens 
iôixante-un  ans,  qui  révolte  le  plus  à  caulê  de  la  brièveté  de 
la  période,  avoit  été  prifè  manifèftement  de  la  grande  année 
caniculaire  des  Egyptiens,  compose  de  ce  même  nombre 
d'années.  Par  ce  mal-entendu  on  peut,  à  peu  près,  juger  du 
fondement  de  la  pluiport  des  autres  opinions,  far  la  durée  de 
la  grande  année  proprement  dite,  &  fcntir  qu'elles  étoient  eu 
général  l'effet  de  l'ignorance  &  de  l'erreur,  pluffôt  qu'un 
rciult.it  exact  de  fùpputations  agronomiques. 

Quel  que  prompt  &  quel  que  léger  qu'on  fût  à  dire  la 
grande  année  durera  tant;  on  n'olbit  guère  ajouter:  elle  a 
commencé  depuis  tel  temps,  &  elle  finira  en  tel  autre.  Cette 
queffion  de  l'ouverture  &  de  la  fin  de  la  grande  année  nous 
offre  deux  objets,  un  temps  précis  &  déterminé  où  doive 
finir  &  recommencer  la  période,  &  un  a/pecl:  des  affres 
déterminé  auffi,  qui  doive  répondre  au  temps  du  renouvelle- 
ment. L'alpecl  étoit  déterminé  dans  l'opinion  de  ceux  qui 
plaçoient  le  commencement  &  la  fin  de  la  période  à  telle  & 
telle  configuration  des  planètes:  mais  en  fixant  l'a/peél  ils 
ne  fixoient  pas  le  temps,  &  les  autres,  encore  plus  lâges,  ne 
prononçoient  nkfur  l'un  ni  fur  l'autre;  ainfi  nulle  méthode 
pour  régler  l'ouverture  &  la  fin  de  la  grande  année.  On 
convenoit  aflèz  que  les  inondations  ou  les  embrafemens  la 
terminoient  &  la  renouveiioient  ;  mais  encore  un  coup  on 
ne  fpecifioit  jamais  en  quel  temps  précis ,  &  prefque  jamais 
fous  quel  afpecl  des  affres  arrivoient  tous  ces  événement 

Cela  n'empêchoit  pas,  obiêrve  Macrobe,  que  chacun  ne  Smufru* 
pût  en  particulier  compter  un  commencement  de  durée  de 
la  grande  année,  en  quelque  temps  que  ce  fût,  comme  rien 
.ne  nous  empêche,  ajoûte-t-il,  de  commencer  à  compter  unç 

M  ij 


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5>2  MEMOIRES 

de  nos  années  ordinaires  depuis  le  jour  quelconque  de  quelque 
mois  que  ce  fôit.  Il  en  étoit  de  même  de  la  grande  année; 
lui  commencement  hypothétique  &  arbitraire  ne  lainoit  pas 
de  lui  conferver  la  même  durée,  dont  la  mefûre  étoit  toujours 
Scif.  également  le  temps  du  retour  des  aftres  fous  le  même  afpeél 
iep.7.  Cicéron  imaginant  une  grande  année  de  cette  elpèce,  en 
place  l'ouverture  à  l'éclipiê,  qu'on  difoit  être  arrivée  du  temps 
de  la  naiflànce  de  Romulus  :  il  (ûppute  que  la  vingtième 
'  partie  de  la  révolution  ne  s'étoit  pas  encore  écoulée  depuis 
ïéclipfè  julqu'au  temps  de  Mafiniflâ  &  de  Scipion,  &  que 
ïa  révolution  entière  le  termineroit  par  une  autre  écliplê,  qui 
offrirait  précifément  les  mêmes  phafès  &  le  même-  état  du 
ciei.  Il  ne  fàvoit  pas  qu'on  multiplieroit  en  vain  les  millions 
de  fiècles  avant  que  de  parvenir  à  cette  exacte  uniformité; 
mais  tel  étoit  le  faux  préjugé  des  partilâns  de  la  grande 
année. 

Tout  fe  monde  au  refte  ne  penlôit  pas  comme  eux  :  il  y  en 
Dt  Dit  ma,  avoit,  dit  Cenlôrin,  qui  reconnoinoient  qu'une  grande  année 
•gn  tS.  feTO\t  aJiéc  à  l'infini,  &  qu'on  n'auroit  jamais  pu  en  atteindre 
Je  bout  ;  il  n  eft  pas  douteux  que  ce  n'ait  été  là  le  fèntiment 
de  tous  les  lâvans  aftronomes  de  l'antiquité.  On  ne  voit  pas 
que  Méton,  Hipparque,  Ptolémée  &  les  autres,  à  qui  iûr- 
tout,  il  auroit  appartenu  de  traiter  de  la  grande  année,  fi 
i'hypothcfè  avoit  eu  quelqu'ombre  de  réalité,  aient  feulement 
daigné  en  dire  un  mot.  Ces  grands  hommes,  qui  ont  fait 
de  fi  admirables  découvertes ,  &  à  qui  l'on  eft  redevable  de 
celles  qui  fè  font  tous  les  jours,  n'étoient  pas  capables  d'en- 
fanter ni  d'adopter  un  fyftème  tel  que  celui-ci,  rempli 
d'abfûrdités  dans  (à  forme  aftronomique. 

Le  même  fyftème  nous  prélênte,  du  côté  des  caractères 
phyfiques  que  l'on  y  joignoit,  un  point  de  vue  qui  n'eft 
guère  plus  avantageux,-  &  nous  allons  voir  que  les  fèntimens 
n'étoient  pas  moins  partagés- fur  ces  circonftances  de  la  grande- 
année,  qu'ils  l'étoient  fur  le  temps  de  (à  durée. 
•  Première  circonstance;  les  déluges  érles  embrafimens 
fénodiqm.  L'opinion  qui  paroît  la  plus  générale,  étoit  crue; 


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DE   LITTERATURE.  03 
tes  émbralèmens  &  les  déluges  de  la  grande  année  fê  fûccé- 
doient  altern  tivement;  quelques-uns  cependant  n'admettaient 
que  les  inondations ,  quelques  autres  que  les  incendies ,  &  il 
y  en  avoit  qui  nioient  également  les  ons  &  les  autres. 
L'examen  détaillé  de  ces  quatre  opinions,  &  la  difh'nclion 
exacle  des  auteurs  qui  les  ont  fuivies,  entraîneroient  une 
trop  longue  difcuffion;  je  m'arrêterai  à  ceux  qui,  s  accordant 
enfemble  fur  le  fait  de  ces  catafirophes,  ne  laiiiôient  pas  de 
iê  diviler  fur  l'étendue  locale  qu'on  devoit  leur  affigner.  Les 
Stoïciens,  qui  penfbient  que  les  affres  font  l'ouvrage  de  la 
Divinité,  ouvrage  fait  dans  le  temps,  &  fûjet  à  lé  dégrader 
&  à  fê  corrompre,  croyoient  que  l'Univers  entier  avoit  part 
à  la  dinolution  &  au  renouvellement  amené  par  la  grande 
année,  &  que  le  monde,  en  môme  temps  périiîâble  & 
permanent,  retomboit  périodiquement  dans  le  chaos  pour 
en  refïbrtir  auffi-tôt.  D'autres  philofophes ,  qui  prenoient  les 
affres  pour  la  Divinité  même,  ou  pour  un  ouvrage  de  la 
Divinité,  éternel  comme  elle,  ou  du  moins  pour  un  ouvrage 
incorruptible  &  inaltérable,  quoique  fait  dans  le  temps,  car 
tous  ces  difTérens  fyftèmes  ont  eu  leurs  défenlêurs,  bornoient 
l'effet  des  inondations  cv  des  incendies  de  la  grande  année 
à  la  fùrface,  à  la  croûte,  à  l'atmofphère  de  la  terre.  Dans 
cette  opinion  la  terre  fêule  étoit  le  théâtre  des  mutations  & 
des  vieilli  unies ,  pendant  que  les  aflres  en  étoient,  ou  la 
caulê  félon  les  uns ,  on  le  ligne  félon  les  autres.  H  y  en  eut 
même  qui  n'étendirent  pas  la  dégradation  &  le  renouvellement 
à  la  fùrface  entière  de  la  terre;  ils  en  exemptèrent  l'Egypte, 
comme  une  région  favorite,  à  couvert  des  altérations  du  relie 
du  globe.  Les  principes  frivoles  d'une  telle  diftinclion ,  allé- 
gués ferieulêment  par  Macrobe,  étoient  que  les  déluges  pério-    Sem.  Sàp* 
diques  arrivent  par  la  fupériorité  que  les  parties  aquaifês  de  t9t 
ia  terre  prennent  peu  à  peu  fur  les  parties  ignées,  que  lem- 
jbrafêment  vient  à  fôn  tour  par  une  raifbn  contraire,  que  la 
lempéranire,  toujours  égale  de  l'Egypte,,  la  dérobant  à  l'iné- 
galité des  atteintes  du  fec  &  de  l'humide,  la  préfêrve  des 
acariens  du  feu  &  de  l'eau,  communs  à  tous  les  autres  pays,. 

Miij. 


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94  MEMOIRES 

&  que  c'eft  fa  raifôn  pourquoi  l'on  trouve  dans  les  monument 
&  dans  les  livres  .Egyptiens  l'hiftoire  d'un  nombre  infini  de 
T.  m.  p.  22.  fiècles.  Platon  avoit  déjà  dit  dans  le  Timée  quelque  chofè 
StrrMm    d'approchant  en  faVeur  de  l'Egypte. 

Seconde  circonstance;  les  degrés  de  force  ou  cTaffiâ- 
llijfement  de  la  Nature.  La  Nature  fè  renouvellant  avec  la 
grande  année,  étoit-elle  d'abord  dans  un  état  de  foibleflê  & 
d'enfance,  d'où  elle  pafîàt  par  degrés  à  un  état  de  maturité  & 
de  perfection  î  ou  bien  fe  trouvoit-elle  dès  le  commencement 
dans  toute  là  force  &.  dans  toute  fâ  vigueur,  d'où  elle  ne  fît 
plus  enfuite  que  décheoir  de  jour  en  jour?  L'un  &  l'autre  de 
ces  deux  fèntimens  avoit  lès  partions,  qui  s'appuyoient  égale- 
ment de  divers  points  oppofés  de  mythologie  &  d'hiftoire.  Le 
premier  (èntiment  étoit  fondé  fur  la  vie  lâuvage  des  premiers 
nommes  de  chaque  révolution;  (ur  la  pauvreté  &  la  groflièreté 
de  la  Nature,  qiû  ne  pouvoit  leur  offrir  encore  que  du  gland 
pour  nourriture,  des  feuilles  pour  vêtement,  des  bois  ou  des 
antres  pour  habitation;  (ùr  la  reilêmblance  de  ces  hommes 
primitifs  avec  les  bêtes,  foit  pour  les  mœurs,  foit  prefque 
pour  l'intelligence;  fur  la  formation  lente  &  tardive  des 
fbciétés  &  des  établiflèmens  politiques  ;  fur  la  naifïànce  & 
le  progrès  vifiblement  fûccefTifs  des  arts  &  des  fcienoes.  Dans 
le  /èntiment  oppofë,  un  commencement  de  grande  année 
étoit  le  printemps  de  la  Nature,  où  elle  déployoit  toute  là 
force  &  toute  fa  magnificence  :  c'étoit  l'âge  d'or  qui  devoit 
être  fuh/i  des  âges  d'argent,  d'airain  &  de  fer;  langage  des 
Poètes,  qui  rendort  exactement,  quoique  flgurément,  les  idées 
T.  n.  p.  271.  phiiofbphiques,  dont  il  eft  parlé  dans  le  politique  de  Platon.  II 
têt.  Serrm.     y  ^  ^  ^  jfô  premier  hommes  de  chaque  période  naifîènt 

du  fein  de  la  terre  avec  les  qualités  héroïques  &  les  venus  fi 
vantées  dans  les  Autochthones  de  l'antiquité  :  la  terre  fertile 
de  fbn  propre  fonds  fait  alors  éclorre  d'elle-même  toutes  fortes 
de  productions  en  abondance;  &  Dieu  fèul,  prenant  encore 
foin  de  notre  globe,  y  maintient  pendant  quelque  temps  un 
état  de  perfection.  Mais  les  défauts  &  les  vices ,  néœfiaire- 
ment  attachés  à  la  nature  des  corps  terreftres,  gagnant  peu  à 


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DE  LITTERATURE.  95 
peu,  pervertiflènt  infenfiblement  &  l'ordre  phyfique  &  l'ordre 
moral.  Les  Atitochthones ,  provenus  par  une  génération 
(pontanée,  foulent  après  eux,  par  les  voies  de  la  génération 
ordinaire,  des  hommes  moins  parfaits  d'âge  en  âge.  Le 
méchanilme  des  corps  s'altère  par  degrés ,  les  forces  de  l'ame 
s'afibibliflènt  julqu'à  ne  plus  faifir  les  principes  de  la  fcience 
&  de  la  fagefTe  ;  enfin  le  defordre  général  arrivant  à  fon 
comble ,  le  monde  n'échappe  à  une  ruine  entière ,  à  une 
diflblution  lâns  retour,  qu'en  finifîànt  pour  renaître:  c'eft  ce 
qu'on  peut  lire  plus  au  long  dans  Platon,  &  une  foule  d'an- 
ciens» écrivains  ont  tenu  le  même  langage. 

Troisième  circonstance  ;  l'uniformité  ou  la  diverfié  ' 
de  chaque  grande  année.  Quelques-uns  vouloient  qu'elles  iè 
renemblaflent  toutes  parfaitement,  qu'il  n'arrivât  rien  dans 
l'une  qui  ne  fût  arrivé  dans  la  précédente ,  &  qui  ne  dût 
arriver  à  point  nommé  dans  celles  qui  fuivroient.  Quoi! 
dÛbit  Origène,  parce  que  les  affres  fe  retrouveront  dans  la  Cm*rm'a$r. 
même  polition  où  ils  étoient  du  temps  de  Socrate,  faudra-t-il 
pour  lors  que  Socrate,  revenant  au  monde,  refàflè  les  mêmes 
aérions  qu'il  a  faites,  qu'il  fubine  les  mêmes  acouations 
d'Anytus  &  de  Mélitus,  &  la  même  condamnation  de  la 
part  de  lès  juges!  C'étoit  la  doctrine,  (ùr-tout  des  aftrologues, 
des  Stoïciens,  &  de  ceux  qui,  à  leur  exemple,  nioient  le 
libre  arbitre.  Les  autres  partifans  de  la  grande  année  ne 
pouiTbient  pas  fi  loin  l'uniformité  de  l'une  avec  l'autre  ;  ils 
attribuoient  à  chacune  un  même  cours  des  afrres,  une  même 
durée  de  la  période,  &  un  fond  de  reflemblance  pour  les 
degrés  de  force  &  d'afïbibliflement  de  la  Nature  :  mais  ils 
ne  penlôient  pas  que  le  renouvellement  allât  julqu'à  une  vraie 
reproduction  des  mêmes  cvènemens,  revêtus  des  mêmes 
circonftancés ;  on  peut  en  juger,  puifque  la  plufpart  des 
Anciens  enfeignoient,  les  uns  que  les  ames  des  gens  de  bien, 
après  leur  mort,  jouiflbient  d'un  bonheur  éternel;  les  autres , 
que  l'état  d'une  féconde  vie  dépendoit  de  la  conduite  qu'on 
avoit  jugé  à  propos  de  tenir  dans  la  première  ;  &  d'autre* 
encore,  qu'une  première  &  une  féconde  vie,  fans  dépendre 


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î 


6  MEMOIRES 

une  de  l'autre,  étoient  diverfifiées  par  le  différent  ulâgtf 
qu'on  y  faifôit  de  fà  liberté.  Origène,  fort  o[f[x>fe  à  la  grande 
année  Stoïcienne,  &  partifan  de  l'autre  efpèce  de  grande 
année,  admettoit  ces  alternatives  de  l'homme  pour  le  bien  & 
pour  le  mal,  qui  le  conduisent  fuccefïïvement  en  paradis 
De  Hanf.  cap.  &  en  enfer.  S.1  Àuguftm  lui  reproche  d'avoir  fuivi  ce  fyftème 
+* •  d'après  d'anciens  philofophes ,  Ôc  un  moderne  i'accufe  de  1  avoir 

ÀpudThomaf.  forgé  en  faveur  du  libre  arbitre. 

Quatrième  circonstance;  ia  multiplicité  des  révolutions 
'  9'  de  la  grande  année.  Il  y  avoit  fur  cela  trois  opinions;  les  uns 
prétendoient  que  le  monde  ayant  été  tiré  du  chaos,  c'eft-à- 
dire,  d'une  matière  informe,  y  ferait  replongé  un  jour,  ou 
•  par  la  même  main  qui  l'avoit  produit,  ou  par  l'effort  d'une 
puidànce  antagonifte,  ou  pr  une  fuite  de  l'imperfection 
efîêntiellement  attachée  aux  corps  fênfibles.  Dans  cette  idée 
il  y  avoit  eu  une  première  grande  année ,  &  il  pouvoit  y 
en  avoir  une  dernière,  fans  que  perfonne  rut  en  état  de  dire 
le  nombre  des  révolutions  qui  dévoient  fe  fuccéder.  Les 
autres,  quoiqu'également  perfïuidés  de  l'éternité  de  la  ma- 
tière &  de  la  formation  du  monde  dans  le  temps,  jugeoient 
que  le  monde  avoit  commencé,  mais  qu'il  ne  finirait  jamais. 
Il  y  aurait  donc  eu  une  première  grande  année,  &  il  n'y 
en  aurait  point  de  dernière.  Plufieurs  enfin  accordant  au 
monde  une  éternité  antérieure  &  poftérieure,  penfoient  que 
le  cours  des  aftres  avoit  formé  &  formerait  des  révolutions 
de  grande  année  qui  n'avoient  jamais  commencé  &  ne  fini- 
raient jamais,  comme  un  foleil  éternel  produit  néceuairement 
une  lumière  étemelle. 

Cinquième  et  dernière  circonstance;  h  vie  du 
Phénix.  Nous  avons  déjà  vu  qu'on  évaluoit  différemment  la 
durée  de  la  vie  du  Phénix,  &  qu'on  en  régloit  le  cours,  tantôt 
.par  la  grande  année  Egyptienne  de  mille  quatre  cens  foixante- 
un  ans,  tantôt  par  une  autre  grande  année  de  cinq  cens  & 
quelques  années.  On  a  fait  auffi  concouru-  quelquefois  la  vie 
du  Phénix  avec  la  grande  année,  proprement  dhe.  C'eft  une 
Cf.  4s>  opinion  établie,  difbit  Soiin,  que  la  vie  du  Phénix  eil  égale 

en 


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DE    LITTERATURE.  07 

en  durée  à  une  révolution  de  la  grande  année;  &  Horus  Apoilo 
déclare  qua  la  renaillânce  du  Phénix  arrive  le  rétabliflèment  HUroSl.  n, 
des  choies  dans  leur  premier  état  :  c'étoit  donc  la  véritable  grande 
année.  L'occafion  &  l'origine  du  rapport,  qu'on  imagina  entre 
la  grande  année  &  le  Phénix,  le  retrouvent  manifeftement  dans 
le  même  endroit  d'Horus  Apollo,  qui  aflùre  que  les  Egyptiens 
repréfentoient  le  Phénix  dans  leurs  hiéroglyphes  pour  marquer 
une  longue  révolution  de  iiècles;  &  Synélius  attelle  auflï  que  h  Dhnt. 
le  Phénix  lêrvit  aux  Egyptiens  à  mefurer  des  révolutions  pé- 
riodiques de  temps.  Le  Phénix  donc,  employé  d'abord  pour 
frmbole  de  quelque  période  Egyptienne,  &  enfuhe  pour 
lymbole  de  la  grande  année  en  général ,  en  vint  avec  le  temps, 
par  un  progrès  d'erreur  dont  l'ufage  des  figures  fymboiiques 
fournit  quantité  d'exemples,  julqu'à  naître  &  à  mourir  avec 
le  commencement  &  la  fin  de  la  grande  année.  Mais  tous  ces 
phénomènes  fabuleux ,  dont  on  aflbrtiflbit  à  l'envi  le  lyftème 
de  la  grande  année,  font  bien  yoît  qu'il  ne  pécha  pas  moins 
du  côté  des  caraélères  phyfiques  qu'on  lui  affigna,  que  du 
côté  de  la  forme  agronomique  qu'on  lui  avoit  donnée. 

Si  l'on  veut  remonter  prélentement  à  la  lource  même  du 
(yftème,  on  la  trouvera,  je  penfe,  dans  la  tradition  des  dé- 
luges &  des  embralêmens,  beaucoup  plus  ancienne  &.  plus 
généralement  répandue  que  l'opinion  de  la  grande  année. 
Le  monde  lubfiitant  toujours  malgré  le  malheur  de  ces  cata£ 
trophes,  dont  l'idée  régnoit  par-tout,  il  étoit  aflèz  naturel  que 
des  Payens  en  tirafient  pour  conclufion  un  renouvellement 
périodique  de  la  Nature ,  &  une  grande  année  qui  le  replioit 
continuellement  fur  loi-même. 

Une  autre  raifon,  qui  a  pu  faire  adopter  la  grande  année 
avec  une  multiplicité  de  révolutions  qtû  navoiem  point  eu 
de  commencement  &  n'auroient  jamais  de  fin,  c'ell  l'extrême 
embarras  où  étoient  les  philofophes  d'expliquer  l'origine  des 
choies.  Ib  voyoient,  par  exemple,  la  propagation  du  genre 
humain  ;  mais  dépourvus  des  lumières  de  û  révélation  &  de 
la  foi ,  il  ne  leur  étoit  pas  facile  de  remonter  jufqu'à  l'origine 
de  l'homme.  Quelques  Savans,  il  eft  vrai,  approchèrent  de 
Tome  XXI IL  N 


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«8  MEMOIRES 

la  vérité  par  le  feul  fêcours  de  la  rai  Ion;  ils  reconnurent  un 
Dieu  qui  avoit  débrouillé  l'ancien  chaos ,  &  donné  à  tout 
ce  qui  refpire  le  premier  (buffle  de  vie,  avec  la  faculté  de 
le  tranfinettre  d  âge  en  âge  :  niais  plufieurs  autres  philofophes 
ne  purent  faifir  cette  idée  tumineulè;  les  uns ,  en  admettant 
k  Divinité,  lui  refusèrent  le  titre  de  premier  principe,  en  la 
fubordonnant  au  deftin,  ou  en  lui  anociant  un  mauvais  génie; 
les  autres ,  la  confondant  avec  (es  propres  ouvrages ,  accor- 
dèrent à  des  corps  élémentaires,  ou  bien  au  cours  fortuit  des 
atomes,  le  p.ivilège  de  former  les  corps  compofés,  &  le  don 
de  les  animer.  Les  inconvéniens  de  tous  ces  fyftèmes  enga- 
gèrent d'autres  philofophes  à  nier  la  réalité  de  tous  les  êtres 
îenfibles,  &  à  foûtenir  que  les  objets  que  la  Nature  nous 
préfente  font  purement  fàntaftiques.  La  plufpart  de  ces  abfur- 
dïtés  £ur  l'origine  des  choies  diljxiroiuoient  ou  le  trou  voient 
adoucies  dans  le  fyftème  de  la  grande  année  multipliée  a 
l'infini,  où  rien  n'exifloit  pour  la  première  fois,  &  où  tout 
étoit  fans  celle  renouvellé.  J'avoue  que  c'étoit  éluder  des  dif- 
ficultés par  tles  difficultés  nouvelles;  mais  peut-on  s'attendre 
à  autre  chofê  qu'à  un  labyrinthe  d'erreurs  dans  les  hypothèies 
des  Payens  fur  la  création? 

Le  fpeétacle  fêul  de  notre  globe,  conftdéré  en  lui-même, 
étoit  favorable  à  l'opinion  de  la  grande  année;  car,  fuivant 
les  divers  préjugés  des  hommes,  ou  il  offrait  à  leurs  yeux 
les  ciraétèrës  de  nouveauté  &  de  jeunefîê,  que  Maciobe  &. 
Su**.  Scif.  quelques  autres  y  ont  aperçus,  ou  l'on  croyoit  y  trouver  l'air 
tr,  to.  vieiUefîè  &  d'antiquité,  dont  Pline  &  tant  d'autres  ont  été 

Nat.  hip.  vu.  frappés.  Des  gens  perliiadés ,  comme  f étaient  prefque  tous  les 
J  Anciens,  de  i'éteniité  du  monde,  ou  du  nvoins  de  là  longue 

durée,  dévoient  dire  :  la  terre  poroît  fraîche  &  récente,  elle  3 
djnc  été  renouvellée  depuis  peu,  ou  au  contraire  la  terre  paraît 
dans  un  état  de  vétufté,  elle  fera  donc  bien-tôt  renouvellée, 
Ces  deux  raifonnemens,  quoiquoppofés,  aboutilîôient  à  la 
même  conféquence  en  faveur  de  la  réalité  d  une  grande  année; 
il  faut  pourtant  convenir  que  l'opinion  de  fa  vieilleffê  d» 
monde,  quoique  démentie  fans  ceflè  par  l'expérience  &  par 


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DE  LITTERATURE. 

h  rahon,  .1  été  dans  tous  les  temps  l'opinion  dominante. 
Qui  eft-ce  qui  ne  seft  jxis  plaint  autrefois,  qui  eft-ce  qui  ne 
fe  plaint  pas  aujourd'hui  de  la  décadence  de  la  Nature?  On 
obferve,  difoit  Pline,  que  la  taille  des  hommes  diminue  de  L*.dt* 
jour  en  jour,  &  que  rarement  les  enfàns  deviennent  plus 
grands  que  leur  père,  les  germes  de  vie  s  altérant  par  l'action 
du  feu,  à  mefure  que  nous  approchons  du  terme  périodique 
de  l'embrafement.  Les  Chrétiens  mêmes,  dès  fes  premiers 
fiècles  de  l'Eglifê,  s'imaginoient  toucher  de  près  à  l'incendie 
général  de  l'Univers;  ils  croyoient  voir  les  fignesqui  doivent 
annoncer  la  fin  du  monde  :  &  comme  il  y  en  avoit  plufieurs 
parmi  eux  qui  donnoient  dans  les  vifions  des  Millénaires; 
on  pourroit  dire,  en  quelque  forte,  qu'à  l'exemple  des  Payens 
ils  s'attendoient  auni  à  une  efpèce  de  renouvellement  appro-, 
chant  de  celui  de  la  grande  année. 

On  le  laide  aller  volontiers  au  torrent  de  ce  genre  dbpi- 
nions  qui  flattent  l'amour  propre ,  &  il  fuffît  de  connoître 
l'homme  pour  fèntir  qu'un  motif  d'intérêt  perfonnel  dut 
accréditer  les  palingénéues  de  la  grande  année.  On  voudrait 
ne  point  mourir;  or  dans  ITvypothèlè  de  la  grande  année  la 
mort  étoit  un  lommeil  pluftôt  qu'une  véritable  deftruction: 
on  devoit  le  réveiller  pour  recommencer  le  cours  d'une 
nouvelle  vie,  qui  fe  répéterait  à  perpétuité;  efpérance  moins 
flatteufe  à  la  vérité  que  celle  de  plufieurs  naùons,  même 
Payeiwes ,  qui  croyoient  l'immortalité  de  lame ,  &  un  bon- 
heur éternel  deftiné  aux  gens  de  bien;  mais  du  moins 
expectative  plus  coniôlante  que  celle  des  Epicuriens,  qui 
11'avoient  rien  de  mieux  à  defirer  à  la  mort  qu'une  di  Ablution 
entière,  où  l'ame  fuivît  la  deftinée  du  corps.  On  voit  donc 
comment  l'opinion  de  la  grande  année,  favorifant  la  vanité 
des  hommes  &  leur  attachement  à  la  vie,  avoit  de  quoi  fe 
faire  goûter  de  ceux  qui  n'y  regardoient  pas  d'aflez.  près. 

Cependant  ce  fameux  fyftème  étoit  fi  défectueux  dans  fk 
forme  agronomique,  fi  bizarre  dans  fes  caradères  phyfiques, 
fi  flottant  &  fi  vain  dans  les  raifons  générales  ou  particu- 
lières qui  pouvoient  fervir  à  le  pilier ,  qu'on  ne  doit  pas 


ïoo  MEMOIRES 

s'étonner,  qu'entre  les  chimères  des  anciens  philofophes  celte- 
ci  ait  été  regardée  comme  une  des  plus  ridicules.  Le  Chri£ 
tianifme  lui  porta  les  derniers  coups ,  nos  premiers  auteur* 
Eccléfiailiques  s'élevèrent  avec  fuccès  contre  une  erreur  aufli 
contraire  au  bon  (êns  qu'à  la  religion;  &  fi  Origène  prh  un 
autre  parti,  il  n'eut  pas  grand  nombre  de  feclateurs. 

Quelques  anonymes  du  xiu.e  liècle  s'avisèrent  de  vouloir 
renouveller  dans  Paris  cette  folle  doétrine,  &  attirèrent  de 
grands  reproches  du  Pape  à  l'Uni  verfrté.  Dans  la  longue  lifte 
de  leurs  propofitions ,  condamnées  alors  par  Etienne  Tem- 
pier,  évéque  de  Paris,  Se  prifes  généralement  toutes  des 
êiUkth.  Patr.  anciens  philofbphes ,.  on  trouve  celle-ci  :  les  corps  célefes 
+  *9*eaàr*'  àam  tous  de  retour  au  même  point  après  une  révolution  à 
Lugd.  trente -fix  mille  ans ,  le  cours  des  effets  naturels  commence  à 

redevenir  le  même.  Ce  nombre  de  trente- fix  mille  ans  eft 
célèbre  dans  l'Antiquité ,  non  pour  avoir  jamais  marqué  la 
grande  année ,  mais  pour  avoir  été  la  période  attribuée  par  les 
calculs  de  Ptoiémée  au  mouvement  propre  des  fixes.  Les 
aftronomes  poftérieurs  avoient  montré  l'erreur  de  Ptoiémée 
long-temps  avant  le  xni.*  fiècle,  &  ils  avoient  rédiut  à  envi- 
ron vingt-cinq  mille  ans  la  préceflion  des  équinoxes;  ainli 
nos  nouveaux  partilans  de  la  grande  annie  étoient  aulîi  mau- 
vais aftronomes  que  mauvais  théologiens. 

L'E/pagne  vit  éclorre  dans  le  même  fiède  parmi  les  Juifs 

OofTsIfa?'  un€  S*"30^  année  à  peu  près  du  même  genre;  elle  eut  pour 
ay.jffiar.  wagur         Hazan,  cnantre  «fe  fa  fynagogue  de  Séville,  & 

elle  fut  adoptée  dans  les  fiècles  fûivans  par  ceux  de  la  nation 
Juive  qui  s'adonnoient  à  la  cabale.  Le  Rabin  avoit  imaginé  un 
mouvement  de  trépidation  des  fixes  qui  s'achevok  en  fept 
mille  ans,  &  qui,  répété  fêpt  (oist  donnoit  quarante-neuf  mille 
ans  pour  le  retour  des  fixes,  autrement  mille  jubilés  Judaïques 
pour  le  jubilé  de  la  Nature,  laquelle  recommencott  enfaïte  un 
nouveau  cours.  Tout  cela  étoit  fondé,  non  fur  de  vrais  prin- 
cipes d'aftronomie,  mais  fur  des  raifbnnemens  cabaliftiques; 
j'en  parlerai  ailleurs:  j'igiwre  les  autres  progrès  que  l'ancien  fy£ 
terne  de  la  grande  année  peut  avoir  faits  diro  les  derniers  temps. 


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DE  LITTERATURE. 


101 


D  EFE  N  SE    D' HERODOTE 

CONTRE 

LES  ACCUSATIONS  DE  PLUT  ARQUE. 
Troisième  Mémoire, 
Où  Von  expofe  la  méthode  if  le  plan  de  cet  hiflonen. 

Par  M.  l'Abbé  Geinoz. 

J'ai  développe  dans  la  Diflèrtation  précédente  le  fyftème 
de  morale  qu'Hérodote  a  eu  deflèin  d'établir  dans  fon 
hiitoire:  j'ai  tâché  par-là  de  juitirîer  certaines  digreflîons  qui 
lui  ont  attiré  tant  de  critiques  &  de  reproches  de  la  part 
de  Plutarque  ;  il  me  refte  à  rendre  compte  de  fa  méthode, 
&  à  examiner  avec  quel  art  il  a  m  difpolër  le  nombre  pro- 
digieux d  evènemens ,  d'obfèrvations  &  de  connoiflânees  de 
toute  erpèce,  qu'il  vouloit  tranfmettre  à  la  poftérhe.  Cet 
examen  me  paroît  d'autant  plus  néceflàire,  qu'à  la  première 
lecture  de  cet  auteur  on  n'aperçoit  point  la  beauté  de  (on 
plan  ;  qu  au  contraire  la  plus  grande  partie  des  lecteurs  eft 
choquée  du  defordre  qui  paroît  y  régner:  je  dis  plus,  il  y 
a  eu  des  Savans  qui,  après  avoir  pane  un  temps  confidérable 
à  lire  &  à  relire  Hérodote ,  parloient  de     méthode  avec  le 
plus  gi-and  mépris,  lis  comparoient  cet  hiftorien  à  un  homme 
ivre,  qui  ayant  acquis  par  beaucoup  de  voyages  8c  de  lectures 
une  infinité  de  connoiflânees  hiftoriques,  raconte  conru  Cé- 
ment, fans  choix  &  fans  fuite,  tout  ce  qui  lui  vient  à 
i'efprit. 

Ce  jugement  n'a  rien  qui  m'étonne;  c'eit.  ainfi  que  doivent 
perrier  d'Hérodote  tous  ceux  à  qui  la  Nature  n'a  point  donné 
de  çoût  ponr  les  beautés  de  l'art  &  pour  tout  ce  qui  confti- 
tue'le  mérite  des  ouvrages  defprit.  Plus  avides  d'érudition 
«rue  &nlibles  à  l'agrément  du  ftyle,  les  Savais,  pour  h 


toi  MEMOIRES 

•plufpart,  ne  cherchent  dans  une  hiftoire  que  des  faits  &  des 
dates;  &  par  cette  raifôn  même  ils  ne  connoilïent  point  de 
plan  d'hiftoire  préférable  à  celui  qui  arrange  les  faits  fuivant 
l'ordre  des  temps. 

Mais  Hérodote,  qui  joignoh  à  l'amour  de  l'érudition  un 
goût  exquis  pour  tout  ce  qui  eft  du  reflbrt  de  la  belle  Lit- 
térature, a  penfé  bien  différemment.  Il  lavoit  que  pour  faire 
un  ouvrage  durable,  &  fur -tout  pour  plaire  à  des  lecteurs 
aufli  délicats  que  l'étoient  (es  contemporains,  ce  n'étoit  pas 
allez  de  remplir  i'hiftoire  d'évènemens  curieux  &  intérefîàns, 
ni  même  de  (àtisfaire  l'imagination  du  lecteur,  en  racontant 
ces  évènemens  avec  toutes  les  grâces  dont  le  ftyle  eft  fufeep- 
tible;  mais  qu'il  falloit  encore  éviter  l'uniformité  &  la  lechereiïè 
de  la  narration,  toujours  infeparables  de  l'ordre  chronologique,, 
&  toujours  fuivies  de  l'ennui  &  du  dégoût  ;  qu'il  falloit  1cm- 
tenir  l'attention  du  lecteur  en  i'amu/ant  par  une  grande  variété 
d'objets;  qu'il  falloit  en  un  mot  trouver  un  plan  fécond  qui 
produisît  cette  variété ,  &  dont  toutes  les  parties  fuftent  telle- 
ment difpofées,  qu'elles  fe  prêtaflênt  de  l'agrément  les  unes 
aux  autres,  &  qu'elles  Ment  cependant  liées  entre  elles  de 
manière  qu'elles  ne  niîènt  qu'un  tout  parfait  6c  ians  inter- 
ruption* 

Il  l'a  heureufement  trouvé  ce  plan  fécond  &  agréable;  & 
ceft  Homère ,  [on  modèle  en  toutes  chofes ,  qui  lui  en  a 
donné  l'idée.  Je  n'héfite  pas  à  le  dire;  j'ai  pour  garant  Denys 
d'HaiicarnafTe,  un  des  plus  habiles  Critiques  de  l'antiquité,  & 
un  des  meilleurs  juges  en  matière  d'ouvrages  d'efprit.  Héro- 
dote a  tranfporté  dans  l'hiftoire  la  méthode  du  poëme  épique: 
il  a  non  feulement  imité  Homère  dans  la  diction,  dans  l'art 
de  peindre  &  de  parler  à  l'imagination;  il  a  encore  pris 
l'Iliade  &  l'Odyfiee  pour  modèles  en  ce  qui  concerne  la 
difpofition  des  monumens  qui  compolènt  lôn  hiftoire.  O'jjw&v 
(rXaTnç  yivôfjLim,  dit  Denys  dans  [on  épître  à  Pompée,  en 
parlant  de  la  méthode  d'Hérodote;  &  c'eft  pour  cette  rai  (on 
que  ce  Critique  n'a  pas  fait  difficulté  de  donner  le  nom  de 
poëfie  à  l'ouvrage  de  notre  hiftorierw  Développons  cette  idée 


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DE    LITTERATURE.  ï0> 

en  faïfant  le  parallèle  de  l'Iliade  &  de  i'Odyfîëe  avec  ÏTiiftoirè 
d'Hérodote:  cette  théorie  ne  peut  être,  ce  nie  lèmble,  que 
tiès-intéreifante  pour  tous  ceux  qui  aiment  les  Belles- Lettres; 
elle  pourra  même  eue  de  quelque  utilité  à  ceux  qui  entre- 
prendront d'écrire  l'hiftoire. 

De  tous  les  plans  d'ouvrages  qu'on  a  jamais  imaginés, 
celui  de  l'Iliade  a  toujours  patié  pour  le  plus  ingénieux ,  le 
plus  riant  à  l'imagination ,  le  plus  técond  en  beautés,  en  un 
mot,  pour  un  chet^  œuvre  de  l'ait  Je  crois  donc  que  fi  je 
parviens  à  démontrer  qu'Hérodote  l'a  aulTi  parfaitement 
imité,  que  k  différence  de  l'hrftoiie  &  de  la  poê'lie  pou  voit 
le  permtttre ,  j'aurai  prouvé  qu'il  ne  manque  rien  à  la  beauté 
&  à  la  perfection  de  Ion  plan.  Hérodote  aura  même  un 
avantage  lur  les  autres  hiftoriens,  qu'Homère  n'a  point  eu 
fur  les  poètes  qui  l'ont  luivi.  Aucun  hiflorien  n'a  pu,  ou  du 
moins  ne  s'eft  avifé  d'imiter  Hérodote  dans  cette  partie,  au 
lieu  qu'il  s'eft  trouvé  quelques  poètes  qui  ont  imité  le  plan 
d'Homère  avec  allez  de  fuccès. 

Rien  n'eft  plus  fimple  en  lui-même  que  le  fûjet  de 
f Iliade  ;  rien  cependant  n'eft  plus  abondant  en  évènemens 
&  en  choies  intéreflàntes  que  le  beau  poème  qui  a  mis  en 
oeuvre  ce  fujet.  Je  n'entreprendrai  pas  d'en  tracer  ici  le  plan: 
je  parle  devant  une  Compagnie  qui  le  connoh;  je  me  con- 
tenterai donc  de  remarquer  qu'Homère,  qui  d'abord  ne  setoit 
propofé  que  de  montrer  les  pernicieux  effets  de  la  difeorde 
parmi  les  chefs  d'une  armée,  6c  en  particulier  de  raconter 
les  fiineftes  fuites  de  la  colère  d'Achille,  inftruit  cependant 
k  lecteur  jxir  différais  épifodes  de  tout  ce  qui  s'eft  pafîë 
durant  la  guerre  de  Troie ,  &  lui  rappelle  le  fôuvenir  de 
plufieurs  actions  giorieufes  des  héros  Grecs,  qui  étoient  anté- 
rieures à  cette  fameufê  expédition.  Voulant  décrue  la  guerre 
de  Troie,  il  n'en  commence  point  le  récit,  comme  l'a 
©bfërvé  Horace,  à  b  naiffance  des  Tyndaiides,  nec  gmina 
le  lin  m  Trojanum  orditur  ab  ovq  ,  ni  même  à  l'enlèvement 
d'Hélène,  ni  aux  grands  préparatifs  que  rirent  les  Grecs  pour 
pafièr  en  Afic.  Preffé  d'arriver  au  but,  il  jette  tout  d'un 


io4  MEMOIRES 

coup  le  lecteur  au  milieu  de  cette  guerre,  comme  s'il  lavoit 
déjà  mis  au  fait  de  ce  qui  s'y  paflè  :  fernper  ad  eventum 
feflinat,  &  in  médias  res,  non  fecus  ac  notas,  auditorem  rapit. 
Le  récit  d'une  action,  particulière,  ceft-à-dire,  de  fa  colère 
&  de  la  vengeance  d'Achille ,  lui  donne  occafion  de  décrire 
les  combats  &  de  raconter  les  évènemens  qui  en  ont  été  les 
fuites ,  &  de  rapporter  un  grand  nombre  de  traits  hiftoriques 
qui  étoieut  antérieurs  au  mécontentement  de  (an  Héros, 
Telle  eft  en  un.  mot  i'adreflê  du  poëte,  que  dans  un  fijjet 
fi  fimple ,  il  trouve  le  moyen  de  déployer  les  tréfors  im- 
menfes  des  connoiiïances  qu'il  avoit  acquhes,  &  d'étaler 
toutes  les  richeflès  de  la  plus  vafte  &  de  la  plus  brillante 
Imagination. 

Comparons  Hérodote  à  Homère;  voyons  comment  i'hif- 
torien  a  imité  le  poëte,  &  comment  il  a  m  tranfporter  dans 
l'hiftoire  la  méthode  du  poème  épique.  Hérodote  fê  propofe 
en  général  de  raconter  ce  qui  sert  pane  de  plus  confidérable 
parmi  les  hommes,  &  en  particulier  ies  démêlés  &  les  grandes 
actions  des  Grecs  &  des  Barbares.  Cette  propofition  a  deux 
parties:  la  première  comprend  les  origines  &  les  antiquités 
des  Nations,  les  ulâges  &  les  mœurs  de  tous  les  peuples 
connus,  la  defeription  géographique  des  pays  qu'ils  Iiabitoient, 
en  un  mot ,  l'hiftoire  générale  du  genre  humain  ;  la  féconde 
a  pour  objet  une  guerre  particulière  entre  deux  nations 
ennemies  de  tout  temps  :  c'efl;  une  hiftoire  des  démêlés  des 
Grecs  avec  les  Perfes ,  qui  commence  au  règne  de  Cyrus 
&  finit  par  le  récit  des  célèbres  batailles  de  Platée  &  de 
Alycale,  où  ies  armées  de  Xerxès  furent  défaites;  ce  qui 
comprend  l'eipace  d'environ  quatre-vingt-dix  ans. 

Que  fait  Hérodote  pour  remplir  ces  deux  objets?  Il  ne 
commence  point ,  comme  Diodore  de  Sicile  &  tous  les 
compilateurs  de  l'hilloire  univerfèlle,  par  le  débrouiileraent 
du  cahos,  l'origine  des  hommes,  le  règne  des  Dieux  fur  h 
lenc,  ni  par  tout  ce  qui  s'eft  parlé  dans  le  premier  âge  du 
monde  :  il  débute  par  une  courte  expofition  des  injures  réci- 
proques ,  qui  mirent  la  differrtion  entre  les  Grecs  &  les 

Barbares  t 


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DE  LITTERATURE.  105 
Barbares,  &  qui  furent,  pour  ainfi  dire,  les  fêmences  des 
grandes  guerres,  dont  il  entreprend  la  narration.  Il  tranfj)orte 
en  lui  te  tout  d'un  coup  le  lecteur  au  règne  de  CrcYûs,  roi  de 
Lydie:  il  raconte  la  malheureufè  entiqjrifê  de  ce  Prince 
contre  Cyrus,  fondateur  de  la  monarchie  des  Perfes;  de-li 
il  fait  Cyrus  6c  les  Rois  fès  fucceflèurs  dans  leurs  différentes 
expéditions.  Comme  ces  conquérans  ont  porté  fucceffivement 
leurs  armes  contre  toutes  les  nations  connues,  tant  de  l'Alîé 
que  de  l'Europe  6c  de  l'Afrique,  le  fil  de  la  narration  offre 
à  f'hiflorien  des  occalions  naturelles  de  décrire  les  ioix,  la 
religion,  les  mœurs  6c  les  antiquités  de  ces  Nations,  6c  de 
faire  connoître  les  divers  monumens  6c  les  productions  de 
la  Nature,  propres  à  chacjue  pays.  Ainfi  l'hiftoire  générale  des 
Nations  6c  la  delcription  géographique  de  l'Univers  efl  inférée 
par  manière  d'épifode  dans  I l'hiftoire  particulière  des  rois  de 
Perle;  elle  y  eft  diftrihuée  jwr  morceaux  en  dirférens  endroits. 
Ces  morceaux,  placés  à  de  juftes  diftances  les  uns  des  autres, 
(ont  comme  autant  de  lieux  de  repos,  où  l'efprit  du  lecteur, 
s'amufant  agréablement  à  contempler  tant  d'objets  divers, 
prévient  la  laffitude  6c  le  dégoût  que  n'auroient  pas  manqué 
de  lui  caufêr  un  long  récit  hiftorique  6c  une  attention  conti- 
nuelle aux  mêmes  objets.  De  ces  digrevfions  enfin  naît  la 
variété,  qui  eft  lame  6c  la  vie  de  l'hiftoire,  auffi-bien  que 
de  la  poëfie. 

Tel  eft  l'art  avec  lequel  Hérodote  a  lu  imiter  le  plan  de 
fflkide  dans  l'arrangement  des  différentes  parties  de  fon  hif- 
tohe.  Le  récit  des  conquêtes  6c  des  différentes  entreprifes  des 
yois  de  Perle  (êrt  au  même  ufàge  dans  l'hiftoire  d'Hérodote, 
que  le  récit  des  effets  de  la  colère  d'Achille  dans  le  poëme  de 
TIliade;  c'eft  une  chaîne,  aux  anneaux  de  laquelle  l'hiftoriert 
attache  les  defcriptions  les  plus  intéreflântes ,  les  inftructions 
les  plus  utiles,  les  obfèrvations  les  plus  curieufès,  en  un 
mot,  tout  ce  que  la  vie  de  l'homme  6c  le  fpectacle  de 
l'Univers  ont  de  plus  agréable  6c  de  plus  frappant  Si  Homère 
s'etoit  borné  à  décrire  fimplcment  les  cruels  effets  de  la  colère 
d'Achille;  s'il  navoit  pas  enrichi  fon  poème  de  defcription$ 
Tome  XXUL  O 


io6  MEMOIRES 

6c  de  peintures  continuelles  ;  s'il  ne  l'avoit  pas  varié  par  le 
récit  de  plufieurs  évènemens  particuliers,  qui,  quoiqu  amenés 
d'une  manière  naturelle,  peuvent  néanmoins,  à  la  rigueur, 
être  regardes  comme  étrangers  à  fon  fùjet,  il  n'auroit  pas 
enlevé  les  lufTrages  de  toute  l'antiquité;  il  n'exciteroit  pas 
encore  au;ourd  hui  dans  les  meilleurs  efprits  cette  admiration 
qui  le  fait  placer  au  deflùs  de  tous  les  poètes;  l'Iliade,  quel- 
qu'élégante  qu'en  fût  la  verfdîcation ,  ne  (croit  plus  qu'un 
poëme  hiftorique,  fec  6c  décharné;  elle  n'auroit  rien  de 
tout  ce  qui  fait,  je  ne  dis  pas  l'agrément,  mais  l'eiîènce 
même  de  la  poëiîe. 

11  tn  eût  été  de  même  de  l'hiftoire  d'Hérodote,  fi  cet 
auteur  s'étoit  contenté  de  narrer  tout  de  fuite  les  guerres  des 
Pti  fes  avec  les  divei  fes  Nations  qu'ils  ont  tâché  de  fubjuguer. 
Quelle  fêcherefle  ne  régneroit  pas  dans  cet  ouvrage,  li  on 
en  retranchoit  les  digreflions?  quelle  perte  d'ailleurs  n'auroit-ce 
pas  été  pour  la  poltérité,  fi  elle  ayoit  été  privée  de  la  con-* 
noiflânee  des  antiquités  des  peuples ,  qu'Hérodote  (êul  lui  a 
coniervée!  A  quoi  cet  hiftorien  doit-il  les  noms  des  Mufes, 
ces  titres  glorieux,  dont  on  a  décoré  les  frontifpices  de  fes 
neuf  livres  ?  Je  luis  perfuadé  qu'il  ne  les  doit  qu'au  rapport  & 
à  la  relîèmblance  que  les  gens  de  goût  ont  remarqués  entre 
la  flruclure  6c  la  difpofition  de  fon  ouvrage,  6c  celle  du 
plus  parfait  des  poèmes. 

Le  defîèin  qu'Hérodote  a  eu  d'imiter  Homère  deviendra 
encore  plus  fenhble,  fi  l'on  compare  le  plan  de  fon  hiftoire 
avec  celui  de  l'Odyfîée.  L'Iliade  fe  paflê  prefque  toute  en 
actions  6c  en  delcriptions  de  combats;  la  nature  de  fon  plan 
ne  fournit  que  très-peu  d'occafions  d'y  inférer  des  épifodes: 
auffi  remarquons-nous  que,  lorfque  pour  tempérer  l'horreur 
que  les  images  continuelles  de  la  guerre  excitent  dans  l'efprit 
du  lecteur,  Homère  veut  narrer  des  évènemens  d'une  autre 
efpèce,  il  ne  les  rapporte  point  en  fon  propre  nom,  il  les  lait 
raconter  aux  Héros  de  fon  poëme.  C'eft  par  les  reproches 
d'Achille  à  Agamemnon  que  nous  apprenons  la  plufpart  des 
circonflances  de  la  guerre  que  les  Grecs  faifoienj  depuis  neuf 


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DE  LITTERATURE.  107 
ans  dans  i'Afie  mineure.  Tantôt  Neftor  raconte  les  combats 
des  Centaures  &  des  Lapithes,  &  pluiieurs  autres  traits 
d'h il  taire  auxquels  il  a  eu  part,  ou  dont  il  a  été  témoin  dans 
là  jeuneflè.  Tantôt  Glaucus  rapporte  (a  généalogie,  &  entre 
dans  un  grand  détail  fur  les  aventures  de  Beilérophon  ion 
aïeul.  Tantôt  Phénix  raconte  Tes  propres  di/graces,  les  funeftes 
cflêts  de  la  colère  de  Ton  père,  là  fuite  de  la  mailôn  pater- 
nelle, &  les  lôins  qu'il  a  pris  de  l'enfance  d'Achille  fon  élève, 
pour  tâcher,  par  ces  exemples,  de  fléchir  la  colère  de  cet 
indomptable  Héros. 

Td  cft  l'art  auquel  Homère  a  eu  recours  pour  répandre 
de  la  variété  dans  la  narration,  &  pour  tranlinettre  à  la 
poftérité  piufieurs  faits  intéreflâns,  qui,  lâns  cet  expédient, 
n'auroient  pû  trouver  place  dans  fon  poëme.  Hérodote  a  fait 
ulage  du  même  artifice,  toutes  les  fois  que  la  nature  &  les 
circonftances  de  fon  fujet  ne  lui  ofli  oient  point  d'autre  moyen 
de  faire  entrer  dans  le  tifTu  de  l'hiftoire  certains  faits  écartés, 
qu'il  croyoit  propres  à  l'amuiêment  &  à  l'inftruélion  de  les 
leéleurs;  &  c'eft  encore  un  nait  d'imitation  &  un  nouveau 
rapport  de  l'hiftoire  d'Hérodote  avec  le  poeme  de  l'Iliade. 

J'ai  oblêrvé ,  dans  le  premier  de  ces  Mémoires ,  que 
l'hiftorien  a  fait  ufâge  de  ce  tour  pour  amener  le  récit  de 
fétabiiuement  de  la  tyrannie  des  Cyplêlides,  &  des  maux 
dont  Eétion  &  Périandre  accablèrent  la  ville  de  Corinthe. 
11  a  mis  ce  récit  dans  la  bouche  de  Soficlès,  député  par 
les  Corinthiens  à  i'aifemblce  convoquée  à  Sparte,  où  les 
Lacédémoniens  proposèrent  aux  villes  Grecques  de  rétablir 
le  tyran  Hippias  dans  Athènes.  Il  en  a  ufè  de  même  pour 
lapporter  l'hiftoire  de  Glaucus  Lacédémonien,  qui  ayant  voulu 
retenir  un  dépôt  qu'on  lui  avoit  confié,  attira  la  vengeance 
des  Dieux  fur  k  famille.  Il  l'a  fait  raconter  a  Leutychide, 
roi  de  Sparte,  lorlque  ce  Prince  redemandoit  aux  Athéniens 
dix  des  principaux  citoyens  d'Egine,  qu'il  avoit  mis  en  dépôt 
dans  leur  ville.  > 
Il  faut  avouer  que  ces  épilôdes  ont  un  air  de  contrainte; 
il  lêmble  que  le  poète  &  l'hiftorien  n'y  ont  eu  recours  que 

On 


io8  MEMOIRES 

faute  â'occ^dons  d'inférer  autrement  dans  leurs  ouvrages  des 
faits  impoitaro,  dont  ifs  defiroient  de  perpétuer  la  mémoire. 
On  eft'obiigé  du  moins  de  convenir  que  ces  traits  épilodiques 
ne  fout  pas  auffi  naturellement  amenés  que  ceux  qui  le  lient 
avec  quelques  circonftances  de  la  narration,  &  que  l'auteur 
peut  rapporter  en  (on  nom  &  fins  emprunter  l'organe  des 
perlbnnages  qu'il  introduit  lûr  la  fcène.  L'OdyfTée  a  cet 
avantage  fur  l'Iliade,  qu'elle  eft  plus  féconde  en  évènemens 
divers,  «Se  plus  lûfceptible  d'épilôdes  &  de  digrefîions.  Je  vais 
tâcher,  en  la  comparant  a\ec  l'hidoire  d'Hérodote,  de  faire 
fèntir  la  conformité  du  plan  6c  de  la  conduite  de  ces  deux 
ouvrages;  ce  qui  me  fera  d'autant  plus  facile,  que  ce  poème, 
confiant  ]ïre£jue  tout  entier  en  récits ,  a  plus  de  rapport  à 
ïhiftoire  que  n'en  a  l'Iliade. 

Homère  le  propofè  de  raconter  dans  iOdyflèe  comment 
Ulyflè,  après  avoir  erré  en  difTérens  pays  pendant  dix  ans, 
&  avoir  couru  mille  dangers  lîir  terre  &  fur  mer,  cft  enfin 
arrivé  à  Ithaque,  &  comment  à  fou  retour  il  a  défait  les 
pou rfùi vans  de  Pénélope,  qui  s'étant  emparés  de  d  maùon, 
confumoient  les  biens  oc  ruinoient  lès  Etats. 

Voilà  le  principal  objet  du  poème;  les  vues  d'Homère 
s'étendent  encore  plus  loin.  Son  delîêin  eft  de  nous  apprendre, 
non  ièulement  toutes  les  aventures  d'Ulyiîè,  mais  encore  une 
partie  de  celles  des  autres  Héros  qui  avoient  été  au  fiège  de 
Troie;  il  veit  de  plus  nous  tracer,  dans  les  voyages  &  le 
travaux  d'Uivife,  un  tabîeau  de  la  vie  humaine,  &  en  repré- 
lémant  la  fige  conduite  de  ce  Héros  au  milieu  des  dangers 
auxquels  il  fut  expofé,  nous  montrer  de  qud  courage  &  de 
quelle  prudence  nous  avons  belôin  pour  fûtmonter  les  obftades 
qui  s'oppofènt  à  notre  bonheur,  &  pour  éviter  les  pièges  & 
Jes  écueils  dont  nous  lommes  environnés.  C'efl  ce  qui  lui 
a  fait  imaginer  cette  multitude  d'aventures  diverfes,  qui  font 
une  lônrce  féconde  d'amulêment  &  d'inftruclions.  Si  nous 
cherchons  la  vraie  caufê  du  plaifir  que  nous  lêntons  en  lilànt 
ce  poëme,  nous  trouverons  qu'elle  vient  autant  de  la  belle 
difpofition  des  fait*  que  du  merveilleux  qui  les  accompagne. 


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DE   LITTERATURE  10? 
Homère  ne  commence  point  l'hiftoiie  des  voyages  d'UI)  fié 
à  la  prife  de  Troie  :  il  ne  fuit  pas  ce  Héros  dans  toutes  les 
côtes  où  il  a  été  jeté  par  la  fureur  des  rlots;  il  le  prend  dans 
1  île  d'Ogygie  chez  h  nymphe  Calypfb ,  lorfqu  if  eft  prefque 
arrivé  à  la  fin  de  les  voyages;  il  le  conduit  de-là  dans  file 
des  Phéaciens,  où  il  lui  fait  raconter  fès  aventures.  Mais 
comme  l'économie  du  poëme  demandoit  cjue  le  lecteur  fût 
d'abord  inftruit  de  la  fituation  où  étoient  les  affaires  à  Ithaque, 
afin  qu'il  prit  plus  d'intérêt  au  retour  d'Ulyfiê,  le  poëte  repré- 
foite  d'abord  l'infolence  des  pourfuivans  de  Pénélope,  &  l'état 
d'oppreffion  où  cette  Princelîè  &  Ion  fils  Télémaque  k 
trouvoient  en  l'abiènce  d'UIyflè.  Il  fait  voir  que  leurs  maux 
étoient  portés  à  un  tel  excès,  que  Télémaque  eft  obligé  de 
partir  lêcrètement  d'Ithaque,  &  d'aller  à  Py  le  &  à  Lacédémone 
pour  s'informer  de  la  deftinée  de  Ion  père.  Les  entretiens 
que  Télémaque  eut  avec  Neftor  &  Ménélas  fourninent  au 
poëte  des  occafions  naturelles  de  raconter  quel  fut  le  fort  des 
Héros  qui  avoient  été  au  ficge  de  Troie,  &  de  rapporter 
plufieurs  autres  évènemens,  dont  les  récits  produifènt  une 
agréable  variété  dans  le  poëme.  Le  voyage  d'Ulyflè  à  Ithaque, 
à  le  prendre  depuis  le  départ  de  ce  Héros  de  l'île  d'Ogygie 
julqua  la  défaite  des  pourfuivans,  eft,  à  proprement  parler, 
le  fujet  du  poëme;  c'eft  l'aclion  principale  que  le  poëte  a 
deflèin  de  célébrer.  La  durée  de  l'aélion  ne  i'étend  point 
au-delà  de  l'elpace  de  temps  que  comprend  ce  voyage;  en 
un  mot,  c'eft  le  fond  fur  lequel  Homère  a  bâti  l'édifice  de 
l'OdyfTée,  &  qu'il  a  lu  embellir  par  des  digrelTions  amuiântes 
&  des  récits  variés.  Tout  ce  qui  étoit  arrivé  antérieurement  à 
Ulyfîè  y  rentre  par  manière  d'cpilôde;  le  voyage  même  de 
Télémaque  n'eft  qu'un  fait  acceflbire,  fubordonné  à  l'aélion 
principale,  &  imaginé  par  le  poëte  pour  ouvrir  heureufèment 
la  fcène,  pour  fervir  dexpofition  du  fujet,  &  pour  donner 
au  lecteur  les  connoiflânces  néceflairesà  l'intelligence  du  grand 
événement  qu'il  va  raconter.  Lorfqu'UiyfTe  eft  enfin  arrivé 
à  Ithaque,  il  n'eft  plus  queftion  d'épilôdes;  le  poëte  ne  s'oc- 
cupe plus  alors  qu'à  préparer  le  dénouement  de  la  pièce,  & 


no  MEMOIRES 

à  montrer  avec  quelle  adrellè  &  quel  courage  Ulyfîê ,  inf- 
piré  &  fortifié  par  Minerve,  détruit  la  nombreulê  troupe 
des  pourfuivans. 

Voiià  en  peu  de  mots  le  plan  de  l'Odyuee  ;  voyons 
maintenant  en  quoi  le  plan  de  I'hifloire  d'Hérodote  lui  ref- 
iêmblc  :  j'y  trouve  des  ttaits  de  rellêmbiance  fi  marques,  qu'ils 
ne  me  permettent  pas  de  douter  que  i'hiftorien  n'ait  eu  un 
defîèin  formel  d'imiter  le  pocte. 

Le  premier  n  eft  pas  différent  de  celui  que  j'ai  déjà  obfêrvé 
en  comparant  i'hifloire  d'Hérodote  avec  l'Iliade;  il  confine 
en  ce  qu'Hérodote,  ayant  embrafîe  dans  (on  plan  les  antiquités 
des  peuples  &  I'hifloire  générale  des  Nations,  ne  remonte 
point  d  abord  aux  temps  les  plus  reculés.  Ayant  à  raconter 
ce  qui  sell  paffé  de  plus  remarquable  depuis  environ  deux 
mille  ans,  il  ne  commence  cependant  fôn  hifbire  qu'au 
règne  de  Créfus,  c'eft-à-dire,  environ  un  fiècle  avant  la 
défaite  des  armées  de  Xerxès  aux  batailles  de  Platée  &  de 
Mycale ,  où  il  termine  fon  ouvrage  :  il  trouve  le  moyen  de 
rappeller,  dans  des  digreffions  placées  à  propos,  la  mémoire 
de  tout  ce  qui  s'efl  paflé  de-  plus  confîdérable  parmi  les 
hommes;  il  fait  en  un  mot  faire  entrer  I'hifloire  générale  des 
Nations  dans  I'hifloire  des  cent  dernières  années,  imitant  en 
ce  point  Homère,  qui  ayant  à  raconter  les  évènemens  de  dix 
années,  ne  prend  le  commencement  de  fà  narration  qu'au 
départ  d'UIyffè  de  l'île  d'Ogygie,  c'efl- à-dire,  environ  au 
vingtième  jour  avant  le  niaffacre  des  pourfùivans,  par  où  finit 
l'OdyfTée. 

2.0  Ce  n'efl  pas  feulement  par  le  plan  &  l'arrangement 
des  matières  que  I'hifloire  d'Hérodote  refîèmbie  à  l'Odyfïee; 
c'efl  par  la  nature  même  du  fii jet,  par  le  contexte  de  la  nar- 
ration, &  par  une  imitation  fîiivie  du  début,  de  la  conduite 
&  de  la  cataflrophe  du  jxjëme. 

Homère  chante  la  gloire  d'Ulyflê,  qui,  après  dix  années 
d'ablênee  &  de  travaux ,  rende  dans  fes  Etats ,  délivre  fâ 
maifon  des  tyrans  qui  i'opprimoient,  &  triomphe  de  tous  fês 
ennemis  par  fa  valeur  &  par  là  prudence.  Hérodote  raconte 


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DE   LITTERATURE.  iïi 

les  grandes  aclions  des  Grecs  dans  la  guerre  qu'ils  eurent  à  fôû- 
tenir  pour  la  de'fen!è  de  leur  liberté  &  la  confervation  de  leur 
patrie;  ion  principal  objet  eft  de  montrer  par  quels  progrès 
dans  l'art  militaire  la  Grèce  eft  parvenue  à  ce  haut  degré  de 
puinance,  qui  l'a  mifèen  état  de  réfuter  à  finvafion  des  Peifès. 

Homère  rappelle  en  différcns  récits  les  aventures  &  les 
travaux  d'Ulyffe,  pour  donner  une  jufle  étendue  à  fon 
poème,  pour  l'orner  &  y  répandre  de  l'agrément  par  le 
merveilleux  des  fictions.  Les  divers  monumens  hiftoriques 
qu'Hérodote  enchâfïè  avec  tant  d'art  dans  le  tiflù  de  lâ  nar- 
ration, quoique  remplis  d'inflruclions,  &  tous  intérefians  par 
eux-mêmes,  ne  (ont  cependant,  à  proprement  parler,  que 
îles  ornemens  épifodiques,  adroitement  employés  pour  em- 
bellir le  fonds  de  fon  hiftoire,  &  pour  en  rendre  la  leclure 
plus  agréable  par  la  grande  variété  des  objets. 

Le  poète  commence  l'Odyflce  par  l'expofition  de  l'état 
malheureux  où  la  mai  Ion  d'Ulyflè  étoit  réduite;  il  feint  que 
Ttltmaque,  ne  pouvant  plus  fùpporter  les  outrages  qu'il 
reeevoit  tous  les  jours  de  la  part  des  pourfuivans,  prend  la 
fuite  ck  va  chercher  fon  père. 

L'hiftorien  fêmb'.e  auflî  ne  commencer  fon  hiftoire  au 
règne  de  Créfus,  que  pour  avoir  occafion  de  montrer  l'état 
de  foibleflè  &  dobfcurité  où  étoient  alors  les  principales 
républiques  de  la  Grèce.  L'alliance  que  Créfus  voulut  faire 
avec  Athènes  &  Lacédémone  pour  attaquer  Cyrus,  donne 
lieu  à  cette  defeription  ;  le  tableau  qu'il  prélènte  n'a  rien  qui 
prélâge  la  gloire  que  ces  deux  villes  dévoient  acquérir  un 
jour  par  les  armes.  Athènes  étoit  fous  la  puiflànce  de  Pifif- 
trate;  Lacédémone,  reflerrée  dans  les  étroites  bornes  de  la 
Laconie,  n'avoit  encore  rien  entrepris  de  confidérable  au 
dehors  pour  fon  agrandifiement  :  on  eft  en  peine  de  lavoir 
comment  des  Etats  fi  foibles  lôûtiendront  l'effort  de  la 
puinance  des  Perles,  qui  fous  le  règne  de  Cyius,  as  oient 
déjà  fait  la  conquête  de  l'Afie;  on  eft  d'autant  plus  inquiet  du 
fort  de  la  Grèce,  qu'Hérodote  a  annoncé  dans  la  propolition 
qu'il  va  raconter  la  guerre  qu'elle  eut  avec  les  Barbares, 


ni  MEMOIRES 

L'Odyuce  nous  laine  dans  une  Iêmblable  inquiétude  jus- 
qu'au retour  d'UIyne,  &  même  après  lôn  arrivée  à  Ithaque: 
on  neft  pas  exempt  de  crainte,  lorîquon  le  voit  lê  prélènter 
à  la  porte  de  là  maifôn  fous  la  figure  d'un  pauvre  mendiant, 
lè  mêler  avec  les  pourfuivans  de  Pénélope,  devenir  leur  jouet 
&  efîùyer  leurs  mépris;  on  ne  (ênt  naître  la  confiance  que 
lorlqu'infpirés  par  Minerve,  Ulyflê  &  Télémaque  concertent 
des  mefures  pour  détruire  les  pourfuivans ,  &  préparait  les 
armes  pour  le  combat. 

Hérodote  a  imité  fa  conduite  du  poème  en  cette  partie 
autant  que  le  devoir  d'hiftorien  &  la  différence  du  lûjet  ont 
pû  le  lui  permettre.  Comme  il  n'a  point  créé  lui-même  Con 
lu  jet,  &  qu'il  n'avoit  point  la  liberté  de  changer  f ordre  & 
la  fuite  des  faits  (  ce  qu'il  n'auroit  pû  faire  fans  altérer  la 
vérité  de  l'hiftoire  ) ,  on  ne  doit  pas  s'attendre  à  trouver  une 
parfaite  relîêmblance  entte  lôn  ouvrage  &  l'Odyflee;  mais 
on  trouvera  du  moins,  qu'en  fûivant  des  routes  différentes, 
Hérodote  eft  parvenu  au  même  but,  c'efl-à-dire,  qu'il  excite 
les  mêmes  mouvemens  dans  i'efprit  du  lecteur,  &  cru'il  y 
produit  le  même  intérêt. 

Le  poète  &  l'hiftorien  ont  une  égale  attention  à  préparer 
Ja  cataftrophe  de  leurs  ouvrages;  ils  n'oublient  rien  l'un  & 
l'autre  de  ce  qui  peut  la  rendre  vrai- Iêmblable.  Le  mafiacre 
des  pourfuivans  étoh  une  action  fort  au  deflus  des  forces 
d'UlylTe  &  de  Télémaque  ;  la  Grèce  paroiflôit  de  même 
n'être  point  en  état  de  rélifter  à  l'invafion  des  Perles.  Il  étoit 
donc  de  l'art,  &  même  du  devoir  de  l'hiftorien,  aulfi-bien  que 
du  poète,  de  nous  apprendre  avec  quelle  adreflè  ces  eatreprilês 
ont  été  conduites,  de  nous  montrer  par  quels  degrés  &  quels 
lêcours  leurs  Héros  font  parvenus  à  exécuter  de  fi  grandes 
actions,  &  de  nous  tenir  cependant  jufqu'à  la  fin  dans  une 
attente  mêlée  d  elpérance  &  de  crainte  C  eft  en  quoi  Hérodote 
a  parfaitement  imité  Homère;  il  nous  jette  d'abord  dans  une 
grande  inquiétude  par  le  récit  de  la  prife  &  de  l'incendie  de 
Sardes.  Cette  action  hardie  excite  toute  la  colère  de  Darius  ; 
ce  Prince  menace  les  Athéniens  du  ravage  de  leur  pays  8ç 


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DE   LITTERATURE.  nj 

de  la  deftruction  de  leurs  villes.  Mais  fi  les  projets  de  ven- 
geance, les  préparatifs  de  guerre,  &  la  defcente  même  des 
troupes  de  Darius  dans  l'Attique  cau/ènt  les  plus  vives 
alarmes,  on  eft  bien -tôt  rafluré  par  la  victoire  que  les 
Athéniens  remportent  dans  la  plaine  de  Marathon.  On  eft 
furpris  qu'une  poignée  de  (ôldats  ait  vaincu  une  armée  fi 
nombreulë  :  l'hiftorien  prend  de  là  occafjon  de  relever  les 
avantages  du  gouvernement  Démocratique;  il  fait  obferver 
que  les  Athéniens  étoient  devenus  de  nouveaux  hommes 
depuis  qu'ils  a  voient  chane  les  Pififtratides,  &  il  montre  par 
feur  exemple  de  quelle  réfolution  &  de  quelle  valeur  l'homme 
eft  capable,  quand  il  s'agit  de  défendre  là  liberté. 

La  bataille  de  Marathon  n'étoit  que  le  prélude  de  fa 
guerre  dont  toute  la  Grèce  étoit  menacée.  Xerxès,  en  fuc- 
cédant  à  l'Empire,  hérite  de  la  haine  de  Darius  conne  les 
Grecs:  il  arme  toute  l'Afie;  il  couvre  la  mer  de  vai fléaux; 
il  vient  en  perfonne  pour  animer  les  troupes  par  la  prélènce, 
&  pour  jouir  du  (peélacle  des  Nations  vaincues.  Comment 
la  Grèce  loûtiendra-t-elle  l'erlbrt  d'une  puiflànce  fi  énorme! 
quels  vaifleaux  oppo(êra-t-elle  à  une  flotte  aufli  nombreufè 
que  celle  de  Xerxès  ?  Hérodote  a  pris  loin  de  nous  tirer  de 
cette  inquiétude;  il  nous  a  appris  d'avance  le  progrès  que  les 
Athéniens  avoient  fait  depuis  quelques  années  dans  l'ait  mi- 
litaire,  &  en  particulier  dans  la  marine.  11  a  dit  que  la  guerre 
qu'ils  avoient  eue  avec  les  Eginètes  &  les  autres  Infulaires 
les  mit  dans  l'obligation  de  conftruire  un  grand  nombre  de 
vaifleaux,  &  qu'ils  acquirent  beaucoup  d'expérience  pour  les 
combats  de  mer  pendant  le  cours  de  cette  guerre. 

Après  ces  inftructions  préliminaires,  Hérodote  paflè  au  récit 
de  l'expédition  de  Xerxès;  on  lent  alors  que  là  plume  s'anime 
&  prend  une  nouvelle  vigueur.  II  décrit  les  grands  préparatifs 
de  cette  guerre;  il  fait  le  dénombrement  des  troupes;  il  fuit  la 
marche  des  armées  de  mer  &  de  terre,  &  il  n'oublie  aucune 
des  circonftances  propres  à  exciter  l'efpèce  d'émotion  qu'on  a 
coutume  de  lentir  à  l'approche  des  grands  évènemens. 

Tout  occupé  de  Ion  fujet  il  ne  s'abandonne  plus  à  de 
Tome  XXI IL  P 


ii4  MEMOIRES 

longues  digrefiions;  il  éloigne  même  avec  foin  tout  ce  qui 
pourrait  refroidir  la  chaleur  de  fon  flyie;  fidèle  imitateur 
d'Homère  dons  la  conduite  du  fujet,  il  eft  plein  du  même 
enthoufiafme  quand  il  arrive  à  la  catastrophe.  Il  peint  avec 
des  traits  de  feu  les  combats  des  Thermopvles  &  les  fameufes 
batailles  de  Salamine  &  de  Platée.  La  description  de  ce  qui 
(ê  patte  en  ces  grandes  journées  n'eft  pas  moins  terrible  que 
celle  du  maflicre  des  Princes  qui  prétendoient  au  mariage  de 
Pénélope,  par  où  finit  i'Odyflée.  * 

J'aurois  pû  m'étendre  davantage  fur  ce  parallèle,  &  mon- 
trer dans  un  plus  grand  détail  la  conformité  de  l'ouvrage 
d'Hérodote  avec  l'Odyflèe  d'Homère;  mais  je  crois  en  avott 
aflez  dit  pour  prouver  que  i'hiftorîeu  a  eu  deffèin  d'imiter  ce 
poème  dans  l'arrangement  des  divers  monumens  qui  compofent 
fon  ouvrage,  &  qu'il  a  choifi  par  confèquent  la  plus  excellente 
&  la  plus  agréable  de  toutes  les  méthodes,  O'pù&v  ÇnAwntj 
ytrô/juitoi.  Il  y  a  encore  d'autres  traits  de  reflèmblance  entre 
l'hiftorien  &  le  poëte  :  les  maximes  de  morale  répandues  dans 
l'hiftoire  d'Hérodote  font  les  mêmes  que  celles  qu'Homère 
enlêigne  dans  l'Odynce;  le  fVyie,  les  tours  de  phralês  &  les 
expreflîons  du  poëte  (è  retrouvent  à  chaque  page  dans  les  neuf 
livres  de  l'hiftorien.  Mais  m'étant  borné  dans  cette  Differtatioft 
à  ne  traiter  que  de  la  méthode,  ie  renvoie  à  une  autre  occafion 
ce  qui  regarde  l'imitation  du  ftyle  &  de  la  morale;  i'obferverai 
feulement  qu'en  fuivant  de  fi  près  fon  modèle,  Hérodote  ne  s  eft 
jamais  écarté  des  devoirs  d'un  bon  hiftorien,  &  qu'on  ne  peut 
pas  le  foupçonner  d'avoir  fccrifié  la  vérité  de  l'hiftoire,  ni  à  la 
gloire  de  ù  nation,  ni  aux  agrémens  du  ftyle:  s'il  donne  des 
louanges  aux  difTérens  peuples  de  la  Grèce,  ce  n'eft  jamais  que 
lorfqu'ils  les  ont  juftement  méritées.  II  relève  d'ailleurs  avec 
tant  de  liberté  &  de  franchi (è  leurs  torts  &  leurs  fautes,  leurs 
incertitudes  dans  les  momeris  qui  demandoient  line  prompte 
décifion,  &  leur  mefintelligence  for  les  partis  qu'il  y  avoh  à 
prendie  pour  le  fâlut  de  la  patrie,  qu'on  eft  forcé  d'admirer 
fâ  candeur,  fon  impartialité,  &  fon  amour  pour  la  vérité. 

MU 


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- 


DE    LITTERATURE.  115 

•    .  .   


MEMOIRE 

SUR  LA 

DIFFERENCE  DES  PELASGES 

ET     DES  HELLENES. 

Par  M.  de  la  Nauze. 

L'objet  de  ce  Mémoire  efl  de  montrer  que,  malgré  la  19  Août 
dénomination  des  Grecs,  r^'nwî,  commune  aux  Pélafges  1 75 1  • 
de  Theflàlie  &  aux  Phthiotes  du  même  pays,  depuis  appelé? 
Hellènes,  les  Pélafges  &  les  Hellènes  furent  deux  nations 
tout-à-fait  différentes;  que  les  Pélaiges  du  reflje  de  la  Grèce, 
en  s'incorporant  avec  les  Hellènes ,  cefsèrent  d'être  Pélaiges; 
<jue  l'incorporation  étoit  déjà  confôramée  dans  toute  la  Grèce 
dès  avant  la  guerre  de  Troie;  que  les  Grecs  ne  prirent 
cependant  le  titre  d'Hellènes  que  poftérieurement  à  la  même 
guerre;  que  les  Eoliens,  les  Ioniens  &  les  Doriens  furent 
les  trois  branches  du  corps  Hellénique  toujours  diitinguées  de 
la  nation  Pélafgique;  &  que  fi  l'on  a  quelquefois  dit  des  Eo- 
liens &  des  Ioniens  qu'ils  a  voient  été  précédemment  Pélafges , 
c'ef l  uniquement  parce  qu'ils  avoient  fùccédé  à  des  Pélaiges 
dans  un  même  pays.  Tous  ces  articles,  relui  ils  à  la  différence 
des  Pélafges  &  des  Hellènes,  font  comme  le  fondement  de 
toute  l'hilloire  de  l'ancienne  Grèce,  &.  c'efl  ce  qui  doit  faire 
cxculer  l'aridité  inséparable  de  ces  fortes  de  recherches,  où  la 
décifion  des  points  les  plus  importans  tient  fouvent  à  des  mi- 
nuties apparentes  de  chronologie  ou  de  grammaire,  comme  il 
iêra  aife  de  le  voir  dans  toute  la  fuite  de  ce  Mémoire. 

De  tout  ce  que  la  Mythologie  a  débité  fur  le  compte  de 
Prométhée,  l'hilloire  n'en  fauioit  guère  rien  conduire,  linon,  'jffiffi 
qu'au  rapport  d'Hérodote*,  ce  fut  un  roi  des  Scythes  maltraité 
par  fes  fujets,  &  que,  félon  Apollonius  de  Rhode*»,  il  eut  ^  jjjjjj*^, 
pour  Bs  Deucalion,  tige  des  Hellènes.  Ce  dernier  régna 

PlJ 


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1 1 6  MEMOIRES 

StoT/x  *'  particulièrement*  dans  la  Phthiotide,  contrée  méridionale  de 
laTheualie,  pendant  que  le  refte  de  laTheflâiie  étoit  occupé 
* Dwyf.  Halic.  par  des  Pélalges.  Dans  la  fuite,  Deucalion  leur  fit  la  guerre b, 

T7  Pùwch  'iu  ^  ^  cna^a  P°ur  'a  plu^put  hors  du  pays.  Une  portion  de 
Rmuio.tom.i,  ces  PcLifees  fugitifs  vint  en  Italie0,  où  elle  fit  connoître* 
rpar [  aux  occidentaux  les  titres  de  Grecs  &  de  Grèce,  car  c'étoh-là 

•  Oimyf.bc.  rit.  ^  noms  e  que  portoient  anciennement  les  Theflâliens  & 
iffo        la  Thefîâlie.  Les  Phthiotes,  par  cette  raifôn-là  même,  outre 

•  Pridtaux.m.  ]e  nom  jc  Phthiotes  QUI  leur  étoit  particulier,  partageoient 

ed  marner.  _  1  r     #   #  •  ■ 

Oxon.  chrm.  avec  les  Pélalges  Theiialiens  le  nom  générique  de  Grecs; 
9**  &  c'eft  pourquoi  les  anciens  auteurs  diïent { ,  tantôt  qu'Hel- 

•  Hin. hiji.net.  len>  fils  &  fu^efleur  de  Deucalion,  fit  prendre  le  nom 

ivïnding.  H, il.  d'Hellènes  aux  Grecs  les  fujets,  &  tantôt  qu'il  le  fit  prendre 
intkciaur.amiq.  aux  Phthiotes,  en  quoi  il  n'y  a  nulle  contrariété.  Au  refte, 
pagï'JTiir''  i'expulfion  de  l'un  des  peuples  Grecs  &  la  nouvelle  dénomi- 
S*+<  nation  donnée  à  l'autre,  abolirent  dans  tous  ces  cantons  le 

nom  de  Grecs  &  de  Grèce;  il  ne  le  lôûtint  plus  guère  que 
parmi  les  écrivains  occidentaux,  moins  encore  pour  défigner 
la  Theflàlie  que  le  pays  qu'elle  avoit  au  midi ,  tant  en 
dehors  de  l'Iithme  que  dans  la  Péninfùle. 

On  lent  anez  que  le  thre  de  Grecs,  quoique  commun 
aux  Pélalges  de  la  Theflalie  &  aux  Phthiotes,  pouvoit  être 
un  terme  local  pluftôt  que  national,  un  terme  qui  renfermât 
dans  l'enceinte  d'un  même  pays  deux  nations  très-différentes. 
Telles  furent  en  effet  la  nation  des  Pélalges  &  celle  des 
Hellènes.  Si  pour  prouver  leur  différence  primitive  nous 
n'avions  à  citer  qu'une  oppofition  de  langage  &  de  moeurs 
dans  les  derniers  temps,  la  conlêquence  pourrait  n'être  pas 
jufle:  la  langue  &  les  ulages  d'un  peuple  peuvent  s'altérer 
peu  à  peu ,  julqu'à  devenir  méconnoiflàbles;  &  quelque  dif- 
férence qu'il  y  eût,  par  exemple,  entre  les  Allemands  & 
nous,  on  aurait  tort  de  nier  notre  origine  Germanique:  ce 
D;«y{.  Haïïc.  ferait  raifômier,  comme  a  fait  Denys  d'Halicarnaflê,  lorfque, 
4mt,qvt.Rm.i.  çQXJS  je  prétextes,  il  a  combattu  l'origine  Lydienne  des 
Etrulcjucs ,  contre  le  témoignage  unanime  de  toute  l'Anti- 
quité. Ce  n'elt  donc  point  parce  qu'Hérodote  reprélënte  le 


• 


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DE   LITTERATURE.  117 
langage  des  Pélalges  comme  barbare  de  fon  temps,  qu'il  faut 
en  conduire  une  différence  primitive  &  nationale  entre  les 
Pélalges  &  les  Hellènes;  mais  c'eft  parce  qu'il  ajoute  que  la  Hmd«.  i,S7 
fangue  Hellénique  n'avoit  point  changé  depuis  fbn  établif-  fa- 
fanent,  &  parce  qu'il  fuppofe  la  même  .Habilité  dans  la 
iangue  Pélalgicjue,  en  jugeant  qu'elle  le  confervoit  dans  tout 
ce  qui  refloit  de  villes  ilblées  de  Pélalges,  telle  qu'elle  y  avoit 
été  apportée.  Or  la  forme  permanente  des  deux  langues 
depuis  les  premiers  temps,  jointe  à  leur  oppofition  totale  du 
temps  d'Hérodote,  prouve  manifêftement  la  différence  des 
deux  nations.  Le  même  écrivain  allure  que  les  premiers 
Athéniens  étoient  Pélalges,  &  que  ce  fût  par  l'oubli  de  leur    IJm»  Vlll> 
langue  qu'ils  devinrent  Hellènes  :  ils  pafsèrent  donc  ainfi  d'une 
nation  a  1  autre. 

Il  ne  faut  point  qu'on  objeéle  un  petit  trait  dïûftoire  fort 
fu/pecl,  qui  préfente  un  Pélalge  difint  adieu  du  haut  d'un  Str<é.v,pagÀ 
mur  par  le  terme  Hellénique  Xctfpt  i  quand  le  fait  fêroit  vrai,  ' 
on  ne  feroit  pas  plus  en  droit  d'en  inférer  une  identité  de 
langage  &  de  nation,  que  d'établir  une  identité  pareille  fur 
l'adieu  d'un  François  par  un  terme  Turc,  le  fêul  peut-être  qui 
lui  ferait  connu.  Il  ne  faut  pas  incidente*  non  plus  fur  ce 
que  les  Pélalges,  appelés  par  Hérodote  ijm  /SctpCa^K,  ont 
été  nommés  par  d'autres  ytm  E'Mwne-o*.  Les  auteurs  Grecs 
fe  fervent  également  du  mot  Hellènes,  tantôt  pour  qualifier 
les  Grecs  en  général ,  tantôt  pour  défigner  les  feuls  Hellènes 
en  particulier  :  c'eft  à  un  lecleur  éclairé  à  en  faire  la  diftinc- 
tion;  il  s'apercevra  aifément,  dans  Denys  d'Halicarnafîè,  par 
exemple,  que  to  t  ïltp^ryûtt  yim  E'Mur/xèr  y  marque  la  Dmyf.Hafit. 
nation  Grecque  des  Pélafees,  &  que  U<t^mç^  t'EMwx^ 
ia  tifyXny.  fignifioit  que  les  Argiens  étoient  plus  anciens  que  c/m  Ahsmér. 
les  Hellènes.  Cet  écrivain  n'eft  donc  point  contraire  à  Hé-  Strmat.j.pag, 
xodote  fur  la  différence  nationale  des  Hellènes  &  des  Péia/ges,  iî£r.^^, 
&  quand  il  le  feroit  en  ce  point-là,  comme  il  l'eft  dans  *> 
ouelques  autres ,  fon  autorité  ne  l'emportera  jamais  fur  celle 
du  père  de  i'hiftoire. 

Ce  qu'Hérodote  a  dit  nommément  des  Athéniens,  qu'étant 

r  jjj 


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xi3  MEMOIRES 

HtroJot.  r,  //.  Pélalges  ils  devinrent  Hellènes  par  l'oubli  inlênftbie  de  leur 
langue,  il  l'a  dit  aulTt  en  général  de  tous  les  autres  peuples 
idem,  ir,  jf.  Grecs,  en  aiïùrant  que  la  Grèce  s'appeloit  autrefois  Pélalgie, 
idem,  vnr,  &  que  les  Pélalges  occupaient  le  pays  de  la  Grèce  quand  les 

4i"  Athéniens  étoient  Pélalges.  Les  Pélalges  de  la  Grèce  s 'étant 

donc  fondus  peu  à  peu  dans  les  Hellènes,  b  domination  des 
Hellènes  fuccéda  immédiatement,  quoique  par  degrés,  à  celle 
des  Pélalges;  d'où  il  fuit  que  les  Pélalges  de  la  Grèce  étoient 
les  Athéniens,  les  Argiens,  les  Lacédémoniens ,  &  les  autres 
peuples  des  anciens  royaumes  de  la  Grèce,  confidérés  dans 
k  temps  antérieur  à  leur  incorporation  avec  les  Hellènes, 
Qu'on  n'envifâge  donc  plus  ces  Pélalges  comme  un  peuple 
totalement  ignoré,  à  qui  Ion  ne  c#nnoi(lè,  ni  villes,  ni 
Princes,  ni  fuite  de  lûcceiîions,  ni  forme* de  gouvernement; 
les  fuppofèr  tels,  ce  lêroit  ajouter  gratuitement  de  fotnbres 
ténèbres  à  loblcurité  déjà  aflèz  grande  de  l'ancienne  hiftoire. 
Les  Hellènes  ayant  lûccédé  immédiatement  dans  la  Grèce, 
Se  aux  Pélalges  qui  ioccupoient,  &  aux  peuples  des  anciens 
royaumes,  il  en  rélûlte  que  ces  peuples  &  les  Pélalges  ont 
été  les  mêmes  :  les  Pélalges  4 ormoiei  it  le  corps  de  l'ancicjine 
nation,  les  peuples  particuliers  en  étoient  les  différera  mem- 
bres. Les  Pélalges,  en  recevant  chez  eux  les  Hellènes,  &  en 
adoptant  leur  langue,  dûporurent  peu  à  peu;  les  royaumes 
fu L>1  i Itèrent,  ck.  formèrent  inlênfiblement  le  corps  de  la  nou- 

HeracU  Pont,  velle  nation:  elle  fut  compofee  d'Eoliens,  de  Doriens  & 

fmdAthtn.iv,  J' Ioniens,  parce  qu'Hellen  avoit  eu  pour  fils  E'oius,  Dorus 

/.  Càmw.  non.  '  r     ,    •  .  *  . 

j7,apud  Pkot.  &  Xuthus,  pere  dlon,  qui  par  eux-mêmes  ou  par  leurs 
clxxxvi.    delcendans  répandirent  les  trois  dénominations  par  toute  la 
Grèce. 

Les  Grecs  étoient  déjà  tous  devenus  Hellènes  dès  avant 
fhmer.  liSU  la  guerre  de  Troie:  car  d'un  côté  Homère  £  lit  entrer  la  Grèce 
w/<f    entière,  canton  par  canton,  ville  par  ville,  dans  la  confédé- 
ration faite  contre  les  Troyens;  &  d'un  autre  côté,  fuivant 
Tfcgrf  /,  9.  Thucydide,  l'expédition  fe  fit  par  1a  première  de  toutes  les 
confédérations  du  corps  Hellénique.  Il  n'y  avoit  donc  point 
aloxs  de  peapie  de  la  Grèce  qui  ne  fût  déjà  Hellène;  &  s'il 


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DE   LITTERATURE.  119 
îcftoit  encore  quelques  Pélafges  Grecs,  tels  que  les  aïeuls  de 


Pélafges  Arcadiens,  qui,  lêlon  Hérodote,  le  joignirent  HmLu 
dans  la  fuite  à  la  colonie  tonienne  d*Afie,  ce  ne  pouvoit  être 
que  des  Pélalges  parfemés  çà  &  là  en  petit  nombre,  &  atta- 
chés, on  ne  (ait  pourquoi,  à  leur  ancien  nom.  Mais  quoique 
tous  le  peuples  Grecs  fuflënt  déjà  véritablement  Hellènes,  ils 
n'en  avoiem  cependant  point  encore  le  titre:  c'eft  la  remarque 
de  Thucydide;  &  il  fàit  voir,  par  le  témoignage  d'Homère,  Thupd.  loc.de. 
que  le  peuple  du  canton  de  la  Theffàlie,  où  les  Hellènes 
primitifs  avoient  habité,  étoit  le  lëui  qui  portât,  du  temps 
de  la  guerre  de  Troie,  le  même  nom  d'Hellènes.  C'eft  en 
ce  fens  que  les  Eoliens,  les  Ioniens  &  les  Doriens,  quoiqu'iffus 
des  Hellènes,  étoient  en  quelqué  lôrte  phis  anciens  dans  la 
Grèce  que  les  Hellènes  mêmes. 

Les  premiers  Eoliens  ont  été  les  Hellènes  Theflàliens; 
Eokis  leur  donna  (on  nom  d'abord  après  la  mort  ifHeifen.  H    Apottoè*.  t, 
ne  faut  point  confondre  ces  Eoliens,  tige  du  corps  Hellénique  $y'*' ^j*1"' 
dans  la  Theflàlie,  avec  les  autres  Eoliens,  une  des  trois  *' 
branches  qui  s'étendirent  dans  la  Grèce.  Strabon  parle  des 
premiers  quand  il  dit  que  ce  fût  for- tout  au  voifmage  des  Stub.  v,pag. 
Eoliens  de  Theflàlie  que  les  Pélafges  foutinrent  l'éclat  de 
fcur  nom,  par  où  il  entend  les  Pélafges  d'Epire,  toujours 
*efpeérés,  félon  Denys  cTHalicarnaflè,  à  caufe  de  l'oracle  de  Dkyf.HaBc. 
Dodone.  Le  même  Strabon  fait  mention  des  autres  Eoliens  ^f  '  ™  '* 
lépandtis  dans  la  Grèce,  tant  en  dehors  qu'en  dedans  de  smh.vui. 
l'ifmme,  avant  l'arrivée  des  Ioniens  &  des  Doriens  dans  le  t-  33 3> 
Pétoponnèfe;  &  les  autres  écrivains  leur  donnent  foUvent 
auflî  le  même  titre  d'Eoliens.  Ce  titre  donc,  comme  afleclé 
i  l'une  des  trois  branches  Helléniques ,  étoit  beaucoup  plus 
ancien  que  la  guerre  de  Troie  &  que  la  dénomination 
générique  d'Hellènes.  Je  ne  dis  rien  des  nouveaux  Eoliens 
qui  s'établirent  en  Afie  après  la  guerre  de  Troie,  &  dont 
Fexemple  fut  fùivi  par  de  nouveaux  Ioniens  &  de  nouveaux 
Doriens. 

Les  premiers  Ioniens  furent  les  Athéniens,  dont  Ion 
changea  le  nom  pour  leur  faire  prendre  le  fien.  Quand  le  Hmdo*.  vin* 

9  44&alii> 


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no  MEMOIRES 

changement  fè  fit,  il  y  avoit  déjà  depuis  long -temps  des 
•  Mamor.   Hellènes  établis  dans  l'Attique;  Deucalion  s'y  étoit  retiré"  fur 

°t*wh  C+m    ^d  ^n  l'e  k  jours ,  &  l'on  y  voyoit  encore  fon  tombeau b  du 
i  Paufa,  It  temps  de  Paulânias;  Amphiclyon,  fils  de  Deucalion  y  époulâc 

*8.  la  fille  de  Cranaiis,  &  y  régna*1  dans  la  fuite  après  fon  beau- 

xtlgem' père;  Xuthus,  fils  d'HellenJ,  s'y  tranfporta  auffic,  il  y  époufâ 
'*  Mamor  une  ^e  ^u  ro*  Erechthée,  6c  y  bâtit  les  villes  d'QEnoë,  de 
Ox<m.  dm».   Marathon,  de  Probalinthe  &  de  Tricorythe.  Les  Hellènes 

tpoch.  j  fcq.     ^voient  donc  confidérablement  avancé  leur  établifîèment  dans 

pSjSj.VlU'  l'Attique,  avant  même  la  nailîànce  d'Ion,  fils  de  Xuthus  8c 
petit-fils  maternel  d'Erechthée.  Dès-lors  Ion  8c  fon  j^euple 
étant  natifs  du  pays,  quoiqu'originaires  de  la  Phthiotide,  on 
ne  pouvoit  pas  les  regarder  comme  étrangers  dans  Athènes: 
Hmdot.  vu,  c'efi  pourquoi  les  Athéniens  fè  vantoient  dans  le  temps  de 
la  guerre  des  Perles,  d'être  les  fêuis  Grecs  inébranlablement 
attachés  à  leur  pays,  où  les  Pélalges,  leurs  premiers  pères, 
s  étoient  fondus  dans  les  Ioniens ,  &  où  ces  mêmes  Ioniens 
avoient  pris  naifïànce;  au  lieu  que  les  Eoliens  &  les  Doriens, 
pères  des  autres  peuples  de  la  Grèce,  avoient  débuté  par  des 
colonies,  8c  que  leurs  defcendans  avoient  même  fouvent 
changé  de  demeure.  Voilà  par  confequent  jufqu  a  l'époque  des 
premiers  Ioniens,  un  progrès  de  la  nation  Hellénique,  équiva- 
lent à  celui  qu'elle  y  auroit  pû  faire  par  plufieurs  colonies  en 
forme.  Il  ne  faut  donc  point  alléguer  le  prétexte  d'un  défait 
de  colonie,  pour  diljxiter  aux  Ioniens  la  qualité  de  branche 
Hellénique,  &  pour  les  oppofèr,  comme  Pélalges,  aux  Eoliens, 
ou  aux  Doriens  comme  Hellènes.  Cette  diflinélion,  ima- 
ginée depuis  peu  pour  expliquer  certains  endroits  d'Hérodote, 
que  nous  examinerons  plus  bas,  fur  une  identité  entre  des 
Ioniens  8c  des  Pélafges,  efl  contredite  par  tous  les  témoignages 
de  l'ancienne  hiftoire.  TeJtt  >^/»  yinofyu  E'MuVojk  yin^  Aa^tas, 

Athen.xiv,fi  A/oÂais,  î"moAy  difôit  Héraclide  de  Pont;  Il  y  a  trois  peuples 
Hellènes,  les  Doriens,  les  E'oftens  &  les  Ioniens:  tel  efl  le 
langage  de  toute  l'antiquité.  Comme  de  Dorus ,  remarquoit 
DkamÂ.    Dicéarque,  viennent  ceux  qui  dorifent  dans  le  langage,  de  même 

PW*,      JE'çfw  rfaiwtt  ceux      eolifcnt,  &  d'Ion  ceux  qui  ionifcnt. 

Les 


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DE   LITTERATURE.  m 
Les  Ioniens,  ainfi  caraclérifés  par  un  des  trois  dialecles  de 
la  langue  Hellénique,  étoient  conféquemment  Hellènes.  Je 
laiflè-là  plulieurs  aunes  autorités  comme  fuperrlues  dans  un 
fait  confiant,  pour  m'arrêter  à  une  réflexion.  Ion,  général  des 
troupes  Athéniennes  contre  Eumolpe  &  les  Eleufiniens  »,  *  JM.  ht.  ck, 
termina  fi  glorieulêment  la  guerre,  où  cependant  Erechtbce  &a/u' 
fût  tuéb,  que  les  Athéniens  lui  déférèrent c  l'adminiflration   h  pél^mk  ^tt 
de  l'Etat  pendant  l'interrègne  d  &  les  conteflations  des  fils  3S- 
d'Erechthée.  Ion  divi/â  pour  lors  les  Athéniens  en  quatre  «  Cmm.  narrât. 
tribus*,  donna  aux  tribus  les  noms  de  lès  quatre  fils  f ,  &  clxxxv^' 
lai/là  le  lien  à  tout  le  peuple  en  général;  de  forte  que  I*in-        **»  «v. 
corporation,  commencée  fous  les  règnes  précédais,  paraît 
avoir  été  coniommée  par  ce  dernier  établillement.  Enfin  fi  e  Z*'  . 
les  Athéniens  ne  font  pas  devenus  Hellènes  en  prenant  le  jw. /«-.«/. 
nom  d'Ioniens,  &  fi  les  Ioniens  d'Athènes  ont  continué  à  iHm<Lv,66. 
être  Péla/ges,  qu'on  nous  explique  ce  qu'Hérodote  a  prétendu  Umti,sj. 
en  déclarant  que  les  Athéniens,  peuple  Pélalgique,  devinrent 
Hellènes  par  l'oubli  de  leur  langue;  n'eft-ce  pas  dire  évidem- 
ment que  les  feuls  premiers  Athéniens  ont  été  Pélalges,  8c 
que  les  Athéniens  poftérieurs,  autrement  les  Ioniens,  ont  été 
Hellènes  !  Tout  ce  que  nous  en  conclurions  pour  le  moment 
préfènt,  c'eft  que  le  titre  d'Ioniens,  comme  défignant  un 
peuple  Hellénique,  a  précédé  de  beaucoup  la  guerre  de  Troie 
&  la  dénomination  générique  d'Hellènes. 

Quant  aux  Doricns,  voici  comment  Hérodote  s'explique 
fur  leurs  courfès  &  fur  leurs  différentes  dénominations.  EttÎ  Uem,i,jê. 
fdp  y^f  Aiux5tÀ/avo$  ^cioiXîio*  onut  y**  nir  $Slutii  •  *Çkt  h 

AttfV  TV  EMWOS  T  1/7TT)  T  OoTW  Ti  X)  T  OtAu/XTOr  ^/W, 

Il€Ap'7n)j'r>i<n)»  eÀdèv,  A«6«xor  Ce  peuple  pris  prolep- 

tiquement  habita  la  Phthiotide  fous  h  règne  de  Deucafton, 
c'efl-à-dire,  qu'il  fut  originaire  de  la  Phtliiotide,  en  quoi  il 
ne  différa  ps  des  Eoliens  &  des  Ioniens.  Sous  Dorus.fils 
d'Hellen,  il  habita,  aux  pieds  du  mont  OJj'a  &  du  mont  Olympe, 
Tome  XXI  IL  Q 


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122  MEMOIRES 

le  pays  appelé  Hîjliéotide ,  portion  de  la  Thenalie  au  nord  & 
à  ï l'occident  de  ia  Phthioude  ;  alors  une  partie  de  la  colonie 
de  Donis  lê  détacha  pour  pafler,  avec  quelques  Pélafges 
'Anirvarud  voifins,  dans  file  de  Crète,  où  leurs  defeendans  formoient 
*2bmT  "**  encore»  Ve11  aPrès  *a  g"«TC  de  Troie,  deux  peuples  diftingués 
Hem*.  o&f  fous  le  nom  de  Doriens  &  de  Pélafges  :  d'où  il  paraît  que 
T-  '77-       ies  Doriens  ont  été  plus  anciens  en  Crète  que  dans  la  Grèce, 
Le  refte  de  la  colonie  ayant  été  chajfé  de  l 'Hifliéotide  par  des 
Cadméens,  lôrtis  apparemment  de  la  Béotie  dans  le  temps 
des  révolutions  qui  y  arrivèrent  (bus  Laïus,  habita  dans  le 
Pinde  avec  le  nom  de  peuple  Aiakcdnicn.  Par  ïllrS^a  il  faut 
entendre  la  montagne,  parce  que  la  ville  de  Pîndus  étoit  dans 
la  Dryopide,  où  la  colonie  ne  fê  tranlporta  que  dans  la 
fuite;  &  par  M<vuhor  il  faut  entendre  un  peuple  pluflôt 
qu'un  lieu,  tant  à  eau  le  du  Aa&otôr  qui  fuit,  qu'à 

caufe  du  défaut  de  l'article  to  devant  'Ma.yuS'vov  xjtAto/aror. 
De  là,  continue  Hérodote,  // pajfa  dans  la  Dryopide  jufqu'à 
deux  fois,  ciïrnç-,  la  première  en  arrivant  du  Pinde,  &  la 
féconde  en  revenant  du  Péloponnèfe:  car  le  roi  Egimius*, 
defeendant  de  Dorus,  Se  chef  de  la  colonie  dans  la  Diyo- 
pîde,  ayant  incorporé  les  Héraclides  à  fon  peuple,  en  adop- 
Jlwf.virr.f.  tant  parmi  fês  enfans  Hyllus  fils  d'Hercule,  les  deux  peuples 
AwiUor  //,  n'en  firent  plus  qu'un ,  6c  marchèrent  à  la  conquête  du 
*  **'         Péloponnèfe.  Hyllus  tua  Euryfthce  &  s'établit  dans  le  pays; 
Jfcrat.  Anhi.  mais  la  perte  l'en  fit  fôrtir  un  an  après,  ex  les  Héraclides 
F'"*'    revinrent  dans  le  pays  des  Doriens.  Le  peuple  de  Dorus, 
qui  s'étoit  joint  aux  Héraclides,  pafîâ  donc  dans  la  Dryopide 
jufqua  deux  fois,  eunti.  Enfin  //  fit  appelé  Dotien  étant pajjé 
dans  le  Péloponnèfe  de  la  même  façon,  c'eft-à-dire  aufiî 

deux  fois;  la  première  fous  Hyllus,  où  l'établiflêment  ne  fut 
que  d'un  an,  &  la  féconde  dans  le  temps  du  retour  des 
lk*yj.iti2.  Héraclides,  quatre-vingts  ans  après  la  guerre  de  Troie,  où 
l'établiflèment  lê  fit  d'une  manière  décifive  5c  durable.  De 

*  P'mdar.  Pyth.  V,  ç6.  Dioior.  iv,  pag.  242,  26 1.  Strab.  MX , 
pag.  4.27.  On  lit  dans  cet  endroit  de  Strabon  ,  E'palius  pour  Egimiiia , 
HAA  pour  nil,  par  une  erreur  du  copiltes,  fort  aike  à  comprendre. 


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DE  LITTERATURE  123 
ces  deux  expéditions,  l'une  précéda,  l'autre  fui  vit  la  guerre  de 
Troie,  &  Hérodote  ne  dit  pas  nettement  à  laqnelie  il  faut 
rapporter  l'époque  de  la  dénomination  des  Doriens;  mais  ii 
paroît  allez  d'ailleurs  que  celt  à  la  piemièie.  Ifocrate  avertit  Ifccrai.  lx.  cit. 
que  les  Héraclides,  après  la  mort  d'Euryllhée,  habitèrent  le 
pays  des  Doriens;  &  les  autres  anciens  écrivains  nomment 
continuellement  auffi  les  Doriens  dans  l'hiltoire  d'avant  la 
guene  de  Troie,  preuve  qu'ils  croyoient  la  dénomination 
dès-lors  en  ulâge:  Hérodote  lui-même  déclare  que  la  Dryo-  linodct.  vm, 
pide,  autrement  la  Doride,  étoit  la  métro|X>le  des  Doriens  J'' 
du  Péloponnèlê,  &  Thucydide  lê  lêrt  des  mêmes  expieffions.  Hmyd.i.io7. 
L'un  &  l'autre  fûppofênt  par  conféquent  la  priorité  de  la  dé- 
nomination en  faveur  de  la  Dryopide  des  Doriens;  car  fi  la 
Dryopide  eût  tiré  des  Doriens  du  Péloponnèlê  le  nom  de 
Doride  par  quelqu'une  de  leurs  colonies,  elle  auroit  eu  chez 
eux  la  métropole,  bien  loin  d'avoir  été  la  leur.  Les  titres  de 
Doride  &  de  Doriens,  comme  ceux  d'E'oliens  &  d'Ioniens, 
ont  donc  précédé  la  guerre  de  Troie  &  la  dénomination 
générique  d'Hellènes.  On  voit  auffi,  par  tout  ce  qui  a  été 
dit ,  que  les  Doriens  n'ayant  pû  (ê  fixer  dans  le  Péloponnèlê 
qu'après  la  guerre  de  Troie,  &  quand  toute  la  Grèce  hel- 
léniloit  déjà  depuis  long-temps,  ils  y  (uccédèrent  à  des  Hel- 
lènes ,  à  la  différence  des  Ioniens  d'Athènes  qui  avoient 
luccédé  à  des  Pélalges;  remarque  qui  aura  plus  bas  Ion 
application. 

Pour  ce  qui  regarde  l'époque  prêche  où  les  Grecs  com- 
mencèrent à  prendre  le  titre  d'Hellènes  pour  lê  diltinguer  des 
nations  étrangères ,  il  eft  allez  facile  d'en  juger  par  quelques 
témoignages  combines  d'Hérodote,  de  Thucydide  &  de 
Strabon.  Un  corps  de  Pélafges  arrivé  d'Italie  dans  ta  Thrace, 
pénétra  dans  la  Grèce  pendant  la  guerre  de  Troie,  &  s'établit  Sttmk  rx,pag4 
en  Béotie;  en  ayant  été  chalTés  foixante  ans  après  cette 
guerre ,  ils  trouvèrent  un  afyle  pour  quelque  temps  dans  TA^^; 
l'Attique.  Les  Athéniens  les  traitèrent  cependant  en  étran-  //7. 
gers;  ils  les  féqueftrèrent  dans  un  coin  féparé  lôus  le  mont  Jm* 
Hymette,  &  pour  fe  diftinguer  encore  davantage  de  ces 


124  MEMOIRES 

nouveaux  hôtes ,  ils  accédèrent  dès-iors  à  ia  dénomination 
HrroJ,  ii,  fi.  des  Hellènes,  ju  (que-là  réduits  à  un  canton  de  ia  Thefîàlie. 

A'3y.otjo«n  ^  JVÎ  ^rtyjLVTCL,  dit  Hérodote,  U  E'Mnwtç  TtÂtVoi 

ïip^atrro  ro/wo3")ïvoc|.  Des  Pélalges  vinient  ioger  dans  le  pays  avec 
ies  Athéniens,  qui  le  mirent  pour  lors  dans  ia  claflê  des  Hel- 
lènes, &  celt  de-là  qu'ils  ont  commencé  à  être  iûr  le  pied 
d'Hellènes  déclarés.  Il  s'enfuit  de-ià  que  les  termes  d'Hellènes 
&  de  Barbares,  comme  oppofés  l'un  à  l'autre,  termes  ignores 
ThuyJ.  r,j.  (jam  ce  fens  par  Homère,  fuivant  la  remarque  de  Thucydide, 
n'ont  commencé,  tout  au  plus,  à  être  en  ufage  que  plus  de 
fbixame  ans  après  la  guerre  de  Troie. 

11  s'enfuit  encore  que  ia  colonie  Ionienne,  envoyée 
d'Athènes  en  Alie  quaue  générations ,  autrement  cent  vingt- 
Piihfirm.  He-  kpt  anv  après  la  guerre  de  Troie,  fut  Hellénique  réellement 
nie.  xviii,  2.  &  de  nom;  &  que  Ci  les  quatre  colonies  Eoliennes,  arrivées 
Strat.  u.  cit.  en  Aiie  d'une  génération  à  l'autre  entre  la  guerre  de  Troie 
&  ia  colonie  Ionienne,  ne  furent  pas  Helléniques  de  nom, 
elles  le  furent  réellement  8c  de  fait.  Comment  donc  Héro- 
Hcrodot.  vu,  dote  a- 1- il  dit  que  les  Ioniens  Aftatiques,  tant  ceux  des  îles 
**'  que  du  continent,  ayant  été  une  nation  Pélafgique,  s'étoient 

depuis  appelés  Ioniens, tvtb  rie^gio^xoy  «^n?*,  uçeg^y  Si  l'uvntàr 
«xAr'Siî,  &  que  pareillement  les  Eoliens  Afiatiques  étoient 
précédemment  appelés  Pélalges,  AjWeç  Si  TZ7cû?&t  -^Xtofiivot 
Yltï&cyi  !  Hérodote  parle  ainfi  relativement  à  une  identité, 
non  de  nation,  mais  de  pays;  comme  quand  nous  difons,  en 
faifànt  abftr.étion  de  toute  identité  &  de  toute  diverfité  de 
nation,  que  les  François  étoient  ou  s'appeloient  anciennement 
Gaulois:  car  l'exiflence  des  anciens  Pélalges  Afiatiques  au\t- 
^Hmtr.niaJ.  }jaires  de  Troie,  eft  connue  par  ies  écrits  d'Homère,  &  ils 
StîS.xm,  occl,P°ient»  feion  Ménécrate  d'Elée,  auta»r  plus  ancien  même 
*  qu'Hérodote,  toute  la  côte  maritime  depuis  Mycale,  c'eft-à- 
dire,  préafernent  les  deux  contrées  dejxiis  appelées  l'Ionie  & 
fEolide;  par  où  nous  verrions  que  c'eft  de-là  qu'ils  furent 
JhUem.  chaffés  pur  les  colonies  Grecques,  quand  même  Strabon  &  ies 
autres  ne  i auraient  pas  marqué,  comme  ils  font  pourtant  fait 


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DE  LITTERATURE.  iif 
par  des  témoignages  formels.  L'idée  donc  d'Hérodote,  quand 
ii  annonce  que  ces  Ioniens  avoient  été  Pélalges ,  &  que  ces 
Eoliens  avoient  porté  le  nom  de  Pélalges,  c  dt  de  faire  en- 
tendre uniquement  que  les  uns  &  les  autres  avoient  lûccéiié 
dans  le  pays  à  des  Pétafges  qui  y  étoient  précédemment  établis. 

L'hillorien  Grec,  pariant  d'un  temps  plus  ancien,  déclare 
au  même  endroit,  &.  avec  le  même  tour  de  ph raie,  que  les  Hmdôt.  vu. 
Ioniens  de  i'Egiaiée  s  appeloient  auparavant  Pélalges  E'gialéens,  M* 
&  qu'ils  prirent  le  nom  d  Ioniens  ious  Ion,  fris  de  Xuthus, 
11' ma....  èîtjtAg'orro  Vï\^g.(ry>i  A/>«*Àte$,  *Qi  <ft  l'ow  -rv  Hk^V, 
fmnsi  c'étoit  donc  dire  iimptement  auiTi  que  les  Ioniens 
avoient  iûccédé  aux  Pélalges  dans  l'E'gialée,  &  rien  davantage. 
Qu'on  ne  s'arrête  point  au  mot  nrjtXtora,  pour  en  conclurre 
une  diverfité  feule  de  dénomination,  &  une  identité  de  nation 
entre  les  Pélalges  de  l'E'gialée  &  les  Ioniens  ;  car  s'il  y  a 
t<5t\eWro  pour  ceux-ci,  il  y  a  au  même  endroit  &  avec  le 
même  tour  de  phrale,  «xAn'3»j  pour  les  Ioniens  d'Afie,  & 
XSi\iôfMYOi  pour  les  Eoliens.  C'ell  toujours  le  même  cas,  le 
cas  d'une  identité  de  pays  pour  deux  peuples  fuccefîifs,  fins 
que  l'écrivain  ait  prétendu  établir  entre  eux  ni  identité  ni 
diveriité  de  nation. 

Il  le  prélênte  enfin  dans  le  même  auteur  un  autre  endroit 
qui  lêmble  parallèle  aux  trois  précédons ,  &  fulceptible  de 
quelque  édaircilîèment  par  leur  moyen.  11  s'agit  de  Créfus, 
qui  trouva  les  Lacédémoniens  &  les  Athéniens  à  la  tête,  les 
uns  du  peuple  Dorique  &  les  autres  du  peuple  Ioniqite.  Etî^tm   Idem,  i, 

ytvaç,  tvç  &  TV  IwtxM*  Twutl  y^f>  vv  irx,  <zsçyvïA4i(Avii. , 

De  ces  trois  phrafes  d'Hérodote  la  premiàe  ell  aîïè^  claiie; 
mais  on  dilpute  beaucoup  fur  le  véritable  (êns  des  deux  autres. 

Un  premier  lêntiment  leur  donne  le  fêns  qui  fuit.  /  es 
Doriens  &  les  Ioniens  étoient  alors  les  plus  Mingués ,  la  nation 
Pé/afgique  &  la  nation  Hellénique  ayant  été  les  plus  difhnguées 
dans  l'ancien  .temps;  celle-là  ne  quitta  jamais  {on  pays,  & 

0>j 


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126  MEMOIRES 

celle-ci  fut  extrêmement  errante.  Cetic  explication  prend  les 
premiers  to  /j&p  &  ic \  Si  pour  des  articles,  comme  étant  joints 
ici  avec  des  noms:  ces  noms-là  deviennent  le  fa  jet  dWnt, 
dont  l'objet  fera  le  mot  répété  &  fous -entendu  toi  zsçjTUJLft- 
fûvci  i  mais  du  côté  du  grammatical ,  le  fens  ah  l  oi  u  donné  u 
participe  iorm  ne  paraît  peut-être  ptis  alîèz.  conforme  au  fty  e 
d'Hérodote,  &  du  côté  de  l'hiftorique  Hérodote  fembleroit 
être  en  contradiction  avec  toute  l'antiquité,  qui  représente  les 
Pélalges  comme  une  nation  fort  vagabonde.  Il  faut  cependant 
convenir  que  les  migrations  attribuées  aux  Pélalges  par  les 
hilioriens  ne  regardent  pas  les  Pélalges  de  la  Grèce. 

Un  lècond  lentiment  traduit  ainfi:  Les  Athéniens  &  les 
Lacédémoniens  étaient  les  plus  diflingués,  après  avoir  été  ancien- 
nement, ceux-là  une  nation  Pélafeique,  &  ceux-ci  une  nation 
Hellénique;  l'une,  la  nation  Hellénique ,  ne  quitta  jamais  fin 
pays;  l'autre,  la  nation  Pélafgique ,  fin  extrêmement  errante. 
Du  côté  du  grammatical  le  mot  mîrnt,  au  lieu  d'être  le 
pronom  de  ce  qui  précède  immédiatement,  devient  un  adjectif 
dont  le  (ûbftantif  îèroit  lôus-erttendu  avec  un  rapport  éloigné; 
le  mot  y^f  n'aurait  plus  la  force  d'une  conjonction  eau  fui  ve, 
&  les  pronoms  70  /À£  &  n>  Si  de  la  troifième  phraiê  auraient 
une  fignification  plus  étendue  que  les  noms  dont  ils  tien- 
draient la  place.  Du  côté  de  l'hiftorique,  fi  les  Athéniens 
ont  été  Pélalges,  comme  ils  le  furent  effectivement ,  lêlon 
Hmâot.  vtt!t  Hérodote,  dans  le  temps  que  les  Pélalges  occupaient  la 
Grèce,  A'dtirciïoi  Si^  'vki  /u8f/  Tity^ayéi  t^mti  tyii  nr  EMot<ftt 
X^Ato^uiiw,  toar  Iït^ff.<r^rH  ;  la  même  autorité  prouve  que  les 
Lacédémoniens,  enclavés  auffi  dans  la  Grèce,  étoient  pour 
lors  également  Pélalges,  &  qu'ainfi  ils  ne  peuvent  point  être 
mis,  comme  Hellènes,  en  oppofition  avec  les  Athéniens.  De 
plus,  les  Pél  tiges  ne  fauroient  avoir  été  le  peuple  errant  de 
b  troifième  phraiê,  puilque  l'hiftorien  ajoute  immédiatement 
après,  &  même  en  employant  la  conjonction  y*>f  pour 
tranfition,  le  récit  des  migrations  des  Doriens,  qui  étoient 
certainement  Hellènes. 

Un  troifième  &  dernier  fentiment  dit:  Le  corps  Ionique  &> 


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DE    LITTERATURE.  127 

le  corps  Dorique  étoient  les  plus  diflingués,  après  avoir  été  ancien- 
tument,  celui-là  un  peuple  Pélafgique ,  &  celui-ci  un  peuple 
Hellénique;  le  premier  ne  quitta  jamais  fan  pays ,  &  ï autre  fut 
extrêmement  errant.  Il  y  a  deux  inconvénient  dans  cette  expli- 
cation; le  premier  eft  de  parier  du  corps  Ionique  comme  d'un 
corps  fort  diftingué  dans  un  temps ,  où ,  félon  Hérodote ,  il 
étoit  prodigieulêment  avili ,  excepté  dans  ion  chef  (eul.la  ville  Htmà*.t,*7i 
d'Athènes,  on  fuî  A^xotj,  8c  d'en  parler  comme  d'un  corps  qui 
n'avoh  jamais  quitte  là  première  demeure  pendant  qu'il  étoit 
tranlplanté  en  Afie  6c  ailleurs,  6c  qu'il  n'y  avoit  que  lôn  chef 
feul,  le  peuple  Ionien  d'Athènes,  qui  ne  fe  fût  jamais  déplacé. 
Il  faut  donc  conlêrver  au  pronom  ttxZtzl  dans  la  lëconde  phrafe 
le  rapport  que  le  corps  Dorique  6c  le  corps  Ionique  ont  dans 
la  première ,  à  leurs  chefs  A<tyuéShu/M)fl\ts  $  A'frivaûfts ,  6c  voir 
conlequemment  dans  les  Ioniens  d'Athènes  &  les 

Doriens  de  Lacédémone;  on  conciliera  par  ce  moyen  la 
célébrité  &  l'aviliiîèment ,  la  Habilité  &  les  mutations  du 
corps  Ionique.  Le  lecond  inconvénient  efl  de  prétendre  que 
les  Ioniens,  généralement  reconnus  jufqu'ici  pour  une  des 
trois  branches  du  corps  Hellénique,  aient  au  contraire  été 
Pélalges,  ce  qui  ne  s'accorde,  ni  avec  la  vérité  de  i'hiftoire, 
ni  avec  le  lêns  des  trois  textes  parallèles  cités,  où  les  Ioniens 
de  l'E'gialée,  les  Ioniens  d'Afie  6c  les  Eoliens,  aufli  Aliatiques, 
ne  lont  réputés  avoir  été  précédemment  Pélalges* que  par 
identité  de  pays,  6c  pour  avoir  luccédé  à  des  Pélalges. 

C'efl  pareillement  à  des  Pélalges  qu'avoient  fuccédé  les 
Ioniens  d'Athènes,  &  c'eft  à  des  Hellènes  qu'avoient  fuc- 
cédé  les  Doriens  de  Lacédémone;  nous  en  avons  vû  les 
preuves.  Voilà  donc  tout  ce  que  prétendoit  Hérodote,  en 
dilânt  que  les  uns  avoient  été  anciennement  Pélalges,  6c  les 
autres  Hellènes.  En  cet  endroit,  comme  dans  les  trois 
endroits  parallèles,  il  fait  abftraelion  de  l'identité  ou  de  la 
diverfité  des  nations ,  pour  n'envilâger  que  la  (èule  identité 
des  lieux.  La  différence  nationale  des  Hellènes  &  des  Pé- 
lalges, 6c  l'identité  nationale  des  Doriens  6c  des  Hellènes, 
étoient  deux  points  trop  conftans  6c  trop  notoires:  l'hirtorien 


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,  MEMOIRES 
n'en  parle  point  ici,  bien  perfiiadé  que  les  Grecs,  pour  qui 
il  ccrivoit ,  ne  prendroient  point  le  change;  il  oblerve  ùm~ 
plement  que  les  Ioniens  d'Athènes  y  avoient  été  précédés  par 
des  Pélalges,  &  les  Doriens  de  Lacédémone  par  des  Hel- 
lènes. La  remarque  étoit  placée  à  propos  dans  un  récit  qui 
i  routait  uniquement  fur  les  Athéniens  &  fur  les  Lacédémo- 
iiiens  ;  &  de  plus  elle  amenoit  fort  naturellement  ta  digreffion 
iOÙ  l'écrivain  vouloit  entrer,  pour  comparer  d'abord  la  langue 
des.  Pclalges  avec  celle  des  Hellènes,  &  eniûite  la  décadence 
des  uns  avec  les  progrès  des  autres. 

Au  moyen  de  cette  explication ,  il  n'y  a  plus  de  difficulté 
pour  le  peuple  ledentaire  &  pour  le  peuple  en-ant.  Les  Ioniens 
d'Athènes  ne  le  déplacèrent  jamais,  tfJVpï  jca,  non  pas  mèine 
pour. arriver  dans  i'Attique,  où  ils  étoient  nés:  au  contraire 
les  Doriens  de  Lacédémone  y  arrivèrent  d'ailleurs  avec  une 
-colonie  qui  avoh  déjà  fait  pluiîeurs  migrations  ;  ils  avoient 
donc  été  extrêmement  errans.  Après  quoi  il  ne  relie  plus 
îju  a .  terminer  ce  Mémoire  par  la  traduction  du  partage 
«l'Hérodote  lûivanî  les  idées  proposes.  Créfus  trouva  les  La- 
cédémoniens  &  les  Athéiùcns  à  la  tête ,  les  uns  du  peuple 
Dorien,  &  les  autres  du  peuple  Ionien  ;  car  ces  Ioniens -là  & 
ces  Doriens-là  étoient  alors  les  peuples  les  plus  dijlingués  dans 
Ja  Grèce,  après  avoir  anciennement  fuccédé,  celui-là  à  un  peuple 
Pclnfgiane,  &  celui-ci  à  un  peuple  Hellénique  ;  le  premier  m 
s  efl  jamais  déplacé,  &  l autre  avait  été  extrêmement  errant:  car, 
ajoute  Hérodote,  il  habita  fucceflivernent  la  Phthiotide,  l'Hif- 
tiéotide,  le  mont  Pinde,  la  Dryopide  &  le  Péloponnèiê,  où 
// ////  appelé  Dorien.  Quoique  l'hiltorien  ne  prie  directement 
ici  que  des  (èuls  Doriens  de  Lacédémone ,  cependant  nous 
avons  appliqué  pius  haut  le  détail  de  ces  migrations  à  la 
colonie  de  Dorus  en  général,  dans  laquelle  ces  Doriens  rxu> 
ticuliers  étoient  encore  renfermés  &  confondus. 

'  7 
  .      1*1»'      ..   ' 

**"'•-•••        -.•        ••••  .«      rif  •  ••••      .  .*  •    .  *       .  • 

OBSERVATIONS 


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DE   LITTERATURE.  ii? 
OBSERVATIONS 

...  • 

SUR 

LES  DEUX  DELUGES  OU  INONDATIONS 
D'OCYGE'S  ET  DE  DEUCALION. 

Par  M.  Fréret. 

L'objet  que  je  me  propofe  principalement  dans  ce    4  Juillet 
Mémoire,  eft  d'examiner  fi  ces  deux  évènemens  de  ,740* 
l'ancienne  hiftoire  Grecque  ont  quelque  réalité,  ou  s'ils  ne 
font  autre  cholè  qu'une  copie  défigurée  du  déluge  de  Noé, 
ainfi  que  l'ont  penfc  Saumailè ,  Prideaux  &  M.  Bianchini. 

On  auioit  peine  à  imaginer,  fi  nous  n'en  avions  pas  un 
très-grand  nombre  d'exemples,  &  fi  ces  exemples  ne  Ce 
répétoient  pas  encore  tous  les  jours ,  quels  font  Jes  efforts 
qu'ont  faits  dans  les  deux  derniers  fiècles  des  gens  de  beaucoup 
defprit  &  de  beaucoup  d'érudition,  pour  établir  entre  les  faits 
de  l'ancienne  hiftoire  du  peuple  Juif  &  les  fables  des  Grecs, 
des  Egyptiens,  des  Indiens,  des  Chinois,  des  Américains 
même,  une  reilèmbiance  qu'ils  ne  peuvent  appuyer  que  fur 
des  conjectures  forcées  &  fur  des  hypothèlês  abfurdes.  Ont- 
ils  cm  que  la  vérité  avoit  befoin  du  fêcours  des  ridions  pour 
fê  fôûtenirï  efî-ce  une  fuite  de  cette  affection  que  le  com- 
merce avec  les  Anciens  nous  inlpire  pour  eux  l  Cette  affection 
a-t-elle  fait  penlêr  à  ces  Sa  Vans  que  rien  de  ce  qui  eft. 
véritable  n'a  dû  être  tout-à-fait  inconnu  aux  Anciens,  &  qu'if 
manquerait  quelque  choie  à  la  certitude  de  l'Hifloire  Sainte, 
fi  on  n'en  trouvoit  pas  du  moins  quelques  traces  dans  leur 
hiftoire  fabuieule?  C'eft-là  un  problème  que  je  n'entreprendrai 
pas  de  réfoudre;  je  me  contente  de  le  propofor  ici. 

Pour  traiter  avec  quelque  ordre  le  point  qui  fait  l'objet 
de  ce  Mémoire,  je  commencerai  par  donner  une  hiftoire 
abrégée  de  l'ancienne  tradition  des  déluges  d'Ogygès  &  de 
Tome  XXIII.  R 


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,ï3o  MEMOIRES 
Deucaiion:  on  y  verra  que  cette  tradition,  très-fimple  dans 
fon  origine,  sert  chargée  dans  ia  fuite  de  circonftances  qui 
font  revêtue*  d'un  merveilleux ,  par  où  elle  eft  devenue 
incroyable.  Je  ne  m'attacherai  qu'aux  circonftances  efîèn- 
tielies,  &  j'écarterai  même  toutes  les  variétés  qui  le  voient 
dans  les  écrivains  poftérieurs ,  parce  qu'elles  ne  fcrv  broient 
qu'à  faire  perdre  de  vûe  l'objet  principal. 

J'examinerai  enfuite  s'il  eft  poffible  que  les  Grecs  aient 
eu  quelque  connoiHànce  de  ce  qui  efl  rapporté  dans  les  livres 
des  Juifs ,  &  que  cette  connoiflance  fôit  la  fôurce  de  la  tra- 
dition Grecque. 

.  De -là  je  parlerai  à  la  recherche  du  temps  auquel  les 
chronologiftes  anciens  ont  fixé  l'époque  des  deux  déluges 
xi'Ogygès  &  de  Deucaiion. 

Enfin  je  ferai  voir,  par  la  dilpofition  des  lieux  où  sert 
paffée  la  fcène  de  ces  inondations,  qu'il  n'eft  nullement  im- 
poffible  que  la  tradition  ait  eu  un  fondement  hiftorique  & 
réel,  que  Jes  écrivains  Grecs  auront  défiguré  en  cherchant  à 
l'embellir. 

Article  I.  Le  filence  que  gardent  Homère  &  Héfiode  fur  les  déluges 
.d'Ogygès  &  de  Deucaiion ,  montre  que  cette  tradition  étoit 
du  moins  fort  obfcure  dans  fon  origine;  le  filence  d'Héfiode, 
qui  écrivoit  dans  la  Béotie  &  dans  le  voifinage  des  pays 
ravagés  par  l'une  &  l'autre  de  ces  inondations,  me  fêmble 
iîir-tout  d'une  grande  force.  Si  cet  événement  n'entroit  pas 
<Jans  le  plan  de  fà  théogonie,  il  devoit  du  moins  trouver 
place  dans  le  poëme  des  travaux  indiques ,  où  l'on  voit  une 
longue  digreffion  fur  i'hiftoire  des  cinq  âges  ou  genres 
d'hommes,  qu'il  fûppolê  avoir  fùccefTivement  peuplé  la  terre. 

fM.i. i» t. 7.  Apollodore,  dans  fi  bibliothèque,  place  le  déluge  de 
Deucaiion  à  la  fin  de  l'âge  d'airain  ou  du  troifième  âge:  les 
hommes  de  l'âge  de  fer  furent,  félon  lui,  tirés  du  /êin  des 
rochers  par  Jupiter,  pour  remplacer  ceux  que  le  déluge  de 
Deucaiion  avoit  fait  périr.  Héfiode  ne  fuppofê  rien  de  pareil; 

HtfiJ.  tpn.  ir  les  hommes  de  l'âge  d'airain,  ainfi  nommés  parce  que  l'art 

M-*-*;*-.    Je  travailler  le  fer  étoit  encore  inconnu,  &  que  les  amies 

;.  ..V 


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DE  LITTERATURE.  131 
étoicnt  d'airain,  le  détruifirent  eux- mûmes  par  des  guerres 
domeftiques  :  ils  dépendirent  fins  gloire  dans  le  ténébreux 
fëjour  du  redoutable  Pluton,  6c  leurs  noms  furent  enfêveiis 
avec  eux  lôus  la  terre. 

Acufiiaûs  d'Argos,  Hellanicus  de  Lefbos  &  Pindare  font,    Cfm.  Âhg* 
je  crois ,  les  plus  anciens  des  écrivains  Grecs  connus  qui  f^^'x^i', 
aient  parlé  de  ces  inondations.  Nous  (avons  feulement  que  les 
deux  premiers  avoient  mis  Ogygès  au  temps  de  Phoronée,  fils 
&  focceflêur  d'Inachus  :  Pindare,  qui  eft  à  peu  près  contem- 
porain de  ces  deux  écrivains,  fait  mention  du  déluge  de    Ofymp.  ix, 
Deucalion  dans  une  de  Ces  odes.  Le  fils  de  Promethée  trouva,  *  #s 
dit-il,  avec  (à  femme  Pyrrha  une  retraite  for  le  Parnaflè  au 
temps  du  déluge:  il  defcendit  de  cette  montagne  après  que 
Jupiter  eut  forcé  fa  terre  de  retirer  dans  fou  foin  les  eaux 
qui  iavoient  inondée;  &  pour  ne  pas  laifîèr  Deucalion  fans 
fojets,  il  changea  les  rochers  en  hommes:  fiction  aflèz  froide, 
qui  n'étoit  fondée  que  for  la  reflêmblance  des  mots  Astctç 
une  roche ,  &  Acto  $  un  peuple ,  6c  dont  je  ne  puis  me  per- 
fuader  que  Pindare  fût  l'auteur. 

Un  poëme  attribué  à  Héfiode,  6c  dont  Strabon  a  conlêrvé  Snob,  vu 
un  fragment,  difoit  que  Jupiter  avoit  donné  pour  fujets  à 
Deucalion  les  Lélèges  qu'il  avoit  choifis  for  la  terre,  Aex-rouç 
ex  >a}»$;  d'où  Strabon  conclud  que  le  nom  des  Lélèges 
défignoit  des  gens  ramants  de  difTérens  endroits.  On  ne  voit 
point  que  ce  poème  fît  aucune  mention  d'un  déluge;  d'ail- 
leurs il  eft  fort  douteux  qu'il  fût  véritablement  d' Héfiode, 
fous  le  nom  duquel  on  avoit  publié  beaucoup  d'ouvrages. 

Hérodote ,  Thucydide  ni  Xénophon  n'ont  parlé  d'aucun 
déluge;  événement  qui  devoit  cependant  trouver  là  place  dans 
ce  que  les  deux  premiers  rapportent  de  l'ancienne  hiftoire 
&  des  diverfes  révolutions  des  nations  Pélalgiques  &  Hellé- 
niques. Hérodote  nomme  Deucalion,  6c  dit  qu'il  régna  fur  Htrod.1,3 
la  Phthiotide ,  canton  de  Thefîilie  qui  fut  le  premier  fojouiL 
des  Hellènes:  fi  la  tradition  du  déluge  dont  parle  Pindare 
lui  avoit  pam  une  tradition  hiftorique,  il  en  auroit  fuis  doute 
dit  quelque  choie. 

Rij 


i32  MEMOIRES 

Plate*.  Trm/t  Platon  fuppofê  la  vérité  du  déluge  de  DeucaJion,  &  il 
Par'e  même  de  deux  autres  qui  l'avoient  précédé:  mais  il  fûp- 
pofe  en  même  temps  que  dans  la  Grèce  &  dans  les  parties 
fêptentrionales  &  occidenta'es  de  notre  cominent  t  où  ils 
causèrent  les  plus  grands  defordres,  tous  les  hommes  ne 
périrent  pas;  que  ceux  qui  purent  gagner  le  fommet  des  mon- 
tagnes y  trouvèrent  un  afyle,  &  lêrvirent  enfùite  à  repeupler 
la  terre.  Platon  ajoute  que  Solon  parlant  de  ces  déluges  aux 
prêtres  de  Saïs,  ils  l'alfurèrent  qu'on  en  trouvoit  le  détail 
dans  leurs  annales,  &  lui  en  apprirent  des  circonf  tances 
qu'il  ignoroit:  /'Egypte,  difoient-ils,  n'avoit  jamais  été  expojée 
à  de  femblables  aa'ulens  ,  à  caufe  qu'il  n'y  pleut  jamais; 
les  termes  que  Platon  leur  met  à  ta  bouche  font  extrêmement 
précis,  oim  tôt*  ovu  aMm,  ni  dans  ce  temps-là  ni  dans 
aucun  autre. 

Au  refle,  ce  que  Platon  dit  de  ces  déluges  &  de  leurs 
effets  lui  étoit  nécelHiire  pour  donner  quelque  apparence  à 
fi  fable  de  lile  Atlantique,  de  la  grandeur  &  de  la  puilfànce 
d'une  ancienne  ville  d'Athènes ,  &  de  la  fertilité  de  l'ancien 
terrein  de  l'Attique.  Comme  rien  de  tout  cela  n'avoit  lieu 
de  fon  temps,  6c  qu'il  ne  reftoit  pas  même  de  veflige  de 
lile  Atlantique,  il  falloit  le  préparer  une  réponfè  aux  objec- 
tions qu'on  lui  pouvoit  faire  là-deifus;  &  les  altérations 
caufêes  par  les  trois  déluges  qui  avoient  changé  la  face  de 
l'Europe,  lui  fourniffôicnt  cette  réponfè.  Si  les  modernes  qui 
ont  voulu  trouver  l'île  Atlantique  de  Platon  dans  l'Amérique, 
avoient  fait  quelque  réflexion  au  deiîè;n  général  duTïmée  & 
du  Critias ,  ils  auraient  vu  qu'il  ne  faut  regarder  tout  cela 
que  comme  une  fiction  philofophique. 

Arillote,  difoiple  de  Platon,  parle  du  déluge  de  Deucalion 
dans  fon  traité  des  météores  :  il  fuppofè  que  notre  globe  eit 
expofè  à  des  révolutions  périodiques ,  femblables  à  nos  étés 
&  à  nos  hivers ,  qui  par  des  lechereflès  &.  des  inondations 
alternatives  défôlent  de  grandes  régions  &  les  rendent  inha- 
bitables, tandis  que  le  re.'te  de  la  foliacé  du  globe  n'en  relient 
point  les  effets.  Lorfque  ces  révolutions  raliêinblent  Hir  un 


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DE  LITTERATURE  r33 
canton  particulier  l'humidité  qui  devrait  être  répandue  fur 
une  plus  grande  étendue  de  pays,  ce  canton  éprouve  un 
déluge:  tel  fut,  dit -il,  celui  de  Deucalion,  qui  couvrit  la 
partie  de  la  Grèce  nommée  aujourd'hui  Hellas,  &  qu'habi- 
toient  alors  les  Selli  ou  les  Graci.  Ce  qu'il  ajoute  enfuhe 
montre  que  le  pays  dont  il  veut  prier ,  comprenoit  l'Etolie, 
l'Acarnanie,  la  i  helprotie  &  une  partie  de  l'Epire:  c'étoit  à 
peu  près  de  ce  côté-là  que  le  fragment  d'Héfiodc; ,  cité  par 
Strabon,  piaçoit  le  royaume  de  Deucalion.  On  voit  que  la 
tradition  d'un  déluge  commençait  à  prendre  quelque  crédit 
dans  la  Grèce,  puifqu'un  philofophe,  aufîi  peu  ami  des  ridions 
qu'Ariftote,  cherchoit  fans  aucune  néceflité  à  la  lier  avec 
fcri  fyflème. 

Nous  n'avons  encore  vu  aucun  détail  de  ces  deux  inon- 
dations d'Ogygès  &  de  Deucalion,  ni  du  moyen  qu'ils 
avoieiit  employé  pour  l'éviter;  mais  peu  après  Alexandre,  on 
trouva  dans  l'hifloire  Chaldéenne  de  Bérofê  de  quoi  embellir 
la  tradition  Grecque.  Bérofê  comptoit  dans  fôn  hiftoire,  qu'à 
la  dixième  génération  après  le  premier  homme,  Bélus,  irrité 
par  les  crimes  de  la  race  humaine,  la  détruifit  par  un  déluge 
univerfel,  &  qu'il  confèrva  feulement  Xifûthrus  par  le  moyen 
d'un  vaifîeau  fermé  de  toutes  parts ,  dans  lequel  il  s'embarqua 
avec  /à  famille,  &  dont  il  ne  forlit  qu'après  s  être  afîuré,  par 
le  retour  de  quelques  oifèaux  qu'il  avoit  lâchés,  que  les  eaux 
s'étoient  retirées  de  deflùs  la  fice  de  la  terre.  L'examen  de  !a 
narration  Chaldéenne  interromprait  la  fîiite  de  l'hiftoiie  de 
la  tradition  Grecque*;  j'y  reviendrai  dans  la  fuite. 

Les  Giecs  eurent  quelque  peine  à  s'accommoder  d'un 
déluge  univerfel;  &  Apollodore,  qui  écrivoit  dans  le  milieu 
du  fécond  fiècle  avant  l'ère  Chrétienne,  empruntant  dans  fâ 
bibliothèque  h  circonftance  de  l'Arche  ou  vaifîeau  fe.mé  de  am.  bibB*. 
Bérofê,  fupj>ofà  que  le.  fômmet  du  Parnafîè,  celui  de  l'Olympe  »• 
&  celui  des  montagnes  d'Arcadie  qui  n'avoient  pas  été  inon- 
dés ,  fèrvirent  d'afyle  à  ceux  qui  s'y  réfugièrent.  Comme  il 

*  Sa  chronimie  finiflbit  à  l'an  1 04.0  après  b  prife  de  Troie,  14.4.  avant 
Jéfus-Chritt.  Scvinnus  de  Chio. 

R  îij 


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i34  MEMOIRES 

rapporte  en  même  temps  le  changement  des  pierres  en 
hommes,  on  voit  que  les  premiers  auteurs  de  cette  ficlion 
n'avoient  pas  fuppolc,  non  plus  que  lui,  funiverlâlité  du 
déluge. 

Nous  avons  perdu  les  livres  où  Diodore  parloit  (ans  doute 
du  déluge  d'Ogygès  &  de  celui  de  Deucalion:  ainfi  nous 
ignorons  de  quelles  circonftances  il  en  avoit  orné  le  récit. 
Ce  qu'il  dit  du  deluge  de  Dardanus ,  caufé  par  le  déborde- 
ment du  Pont-Euxin,  lorfqu'il  s'ouvrit  un  pafiage  par  le 
Bolphore  de  Thrace  &  par  le  détroit  des  Dardanelles,  ou  de 
celui  de  l'ile  de  Rhodes ,  n'a  aucun  rapport  à  l'objet  cjue  je 
traite.  M.  de  Tournefort  adopte  cette  tradition  du  déluge  de 
Dardanus  dans  (on  voyage  du  Levant ,  &  il  veut  qu'elle  (bit 
fondée  fur  le  (ôuvenir  d'un  ancien  événement;  mais  je  doute 
qu'il  y  ait  beaucoup  de  gens  qui  (oient  de  (on  (êntiment. 

Mttamphof.  Ovide  6c  Sénèque  le  philolophe  nous  ont  donne  deux 
delcriptions  trcs-détaillées;  le  premier,  du  déluge  de  Deucalion, 
le  (êcond  du  déluge  qui  doit  un  jour  détruire  la  terre  &  la 
préparer  au  renouvellement  annoncé  par  les  Stoïciens.  Alais 

Sauf,  iptajt.  il  eft  vihble  que  l'un  &.  l'autre  de  ces  tableaux  (ont  l'ouvrage 
de  l'imagination  de  deux  écrivains  qui  (e  (ont  égayés  à  faire 
une  defeription  fleurie  de  l'événement  le  plus  terrible;  car 
Sénèque  mérite  qu'on  lui  fane  à  lui-même  le  reproche  qu'il 
fait  à  Ovide:  non  efi  res  fatis  fobria  lafdvire  devorato  orbe 

Luc.  de  Dit  terrarum.  Plutarque,  qui  a  vécu  (ous  Trajan,  &  Lucien  qui 

^riut  ùMcrt  t'cr'vo't  encore  au  temps  de  Marc-Aurèle,  (ônt,  je  crois,  les 
;  premiers  qui  aient  ajouté,  en  parlant  de  Deucalion,  la  cir- 
conftance  des  oilèaux  à  celle  de  l'Arche,  ou  du  vaifîeau 
couvert  dans  lequel  il  s'enferma.  Ils  avoient  (âns  doute  pris 
ce  détail  dans  l'ouvrage  de  Bérofê  ou  dans  ceux  d'Abyclène, 
d'Eubolème,  d'Alexandre  Polyhiftor,  &  des  autres  copines 
de  Bérolê. 

Il  (êroit  même  pofîible  que  ces  circonftances  fuuent  em- 
piuntées  des  traditions  mofiïques,  que  les  Juifs  &  les  Chrétiens 
pouvoient  avoir  répandue»  alors  parmi  les  Grecs;  il  ne  paroît 
pourtant  pas,  à  la  manière  dont  Plutarque  parle  des  Juifs, 


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DE  LITTERATURE.  135 
qu'il  connût  ni  leur  religion  ni  leur  hiftoire:  le  mépris  injufte 
qu'on  avoit  pour  eux  empèchoit  fins  doute  qu'on  ne  lût  leurs 
livres,  &  on  peut  aflurer  que  Plutarque  &  Tacite  n'avoient 
pas  même  parcoum  l'ouvrage  de  Josèphe,  quoique  publié  de 
leur  temps  à  Rome,  &,  pour  ainfi  dire,  fous  leurs  yeux. 

La-conformité  qui  le  trouve  entre  quelques  circonftances 
du  déluge  de  Noé  &  de  celui  de  Xifuthrus  dans  l'hiftoire 
Chaldéenne  de  Bérolê,  n'a  rien  qui  doive  nous  lùrprendre, 
de  quelque  caule  que  vienne  cette  reflemblance.  Bérolê,  né 
iôus  Alexandre ,  dédia  Ion  ouvrage  au  troifième  des  Séleu- 
cides  vers  l'an  268  avant  J.  C;  par  confëquent  trois  cens 
quarante  ans  environ  après  le  tranfport  des  Juifs  à  Babylone 
par  Nabuchodonolôr.  Malgré  la  permifllon  que  Cyrus  leur 
avoit  donnée  de  retourner  à  Jérufâlem,  il  en  étoit  refté  un 
très-grand  nombre  en  Chaldée;  Hs  y  conlërvoient  l'exercice 
libre  de  leur  religion,  6c  avoient  leurs  livres  facrés  écrits  dans 
une  langue  peu  différente  de  celle  des  Babyloniens.  Il  étoit 
même  doutant  plus  naturel  que  Bérofè  les  conlîiltât  en  tra- 
vaillant à  lôn  hiftoire  de  Chaldée,  qu'Abraham,  dont  les 
Juifs  lè  dilôient  les  delcendans,  étoit,  de  leur  aveu,  originaire 
de  Chaldée;  peut-être  même  la  reflemblance  entre  les  tra- 
ditions Chaldéennes  &  les  traditions  mofaïques  venoit-elle 
de  ce  que  ces  dernières  étoient  celles  qu'Abraham  avoit  tranf 
milês  à  lès  defeendans,  &  dont  les  prêtres  de  Babylone  avoient 
conlêrvé  le  fond  qui  étoit  encore  reconnoifiàblc,  malgré  les 
fables  poétiques  &  phiiolôphiques  qu'ils  y  avoient  mêlées. 

Si  Grotius  &  les  autres  défenleurs  de  l'authenticité  des 
livres  Saints,  s'étoient  contentés  d'alléguer  la  conformité  du 
récit  de  Bérolê  &  de  celui  de  Moyfè  pour  prouver  que  les 
livres  de  ce  dernier  lont  plus  anciens  que  Bérolê,  on  pourroit 
le  leur  paner,  quoique  ce  point  n'ait  pas  beloin  de  preuve 
&  qu'on  ne  puilfe  en  douter  ùns  extravagance;  mais  de 
leur  voir  citer  Ovide,  Plutarque  &  Lucien,  &  croire  ajouter 
par-là  un  nouveau  poids  au  témoignage  de  Moylè,  c'eiï  une 
làçon  de  railônner  fi  fmgulière,  qu'on  ne  fut  comment  on 
la  doit  qualifier. 


136"  MEMOIRES 

Les  médailles  d'Apamée  de  Phrygie,  frappées  fous  Pertmax 
&  fous  beptime  Sévère,  au  revers  defquelies  (a)  on  voit 
Deucalion  &  Pyrrha  dans  un  coffre  flottant  fur  les  eaux  avec 
deux  oifeaux,  dont  l'un  tient  un  rameau  dans  fês  (erres;  ces 
Médailles,  dis-je,  montrent  que  les  circonfbnces  ajoutées  par 
K/£«c,K//J6n»f  Plutarque  &  par  Lucien  à  l'ancienne  tradition  grecque ^toient 
adoptées  par- tout.  Le  fùrnom  de  Cibotos  qu'Apamce  de 
Phrvgie  avoit  pris  au  lieu  de  celui  de  Cehtna  qu'elle  avoit 

PFn.v.iç.  porté  d\.bord,  avoit  fans  doute  fait  penlêr  le  moncHaire  à 
orcun.fuja  j'aiche  ou  au  coffre  de  Deucalion,  parce  que  Cibotos  fignine 

"w  un  coffe.  Une  cii  confiance  qui  mérite  de  n'être  pas  omifè, 

c'ell  que  fur  une  de  ces  Médailles  on  voit  trois  lettres  gravées 
fur  le  coffre,  qu'Ottavio  Falconieii  prit  pour  le  nom  de  Noé, 
ce  qu'il  regarda  comme  une  preuve  de  l'identité  de  Noé  & 
de  Deucalion.  Mais  cette  mcme  Médaille,  qui  fê  trouvoit 
dans  le  cabinet  Ottoboni  (b),  ayant  été  examiné  en  i  697 
par  M.  Bianchini,  il  y  lut  le  mot  NEil,  commencement 
de  Nw%oe*>*i  &  quoiqu'il  fût  de  l'opinion  de  takonïen,  il 
renonça  lins  peine  à  une  preuve  qui  avoit  beaucoup  touché 
ce  dernier. 

Cette  identité  de  Noé  avec  Deucalion  ,  fùppofêe  par 
Philon ,  par  Juflin  martyr  &  par  Théophile  d'Antioche, 
n  avoit  pas  fait  une  grande  fortune  chez  les  autres  écrivains 
eccléfiafliques  Grecs  &  Latins.  Les  plus  favans ,  comme 
Tatien,  Jule  Africain ,  Clément  d'Alexandrie,  Eusèbe,  Oroiê, 
S.1  Auguflin,  &c.  diftinguent  formellement  le  déluge  de  Noé 
des  deux  inondations  d'Ogygès  &  de  Deucalion. 

Annius  de  Viterbe  (c)  ell,  je  crois,  le  premier  des  mo- 
dernes qui  ait  renouvellé  l'opinion  de  Philon  &  de  Jum'n 
martyr:  il  fait  dire  àjôn  fâux  Bérofê,  que  l'ancien  Ogygès 
eft  le  même  que  Noé;  &  Dikinfon  fâvant  Anglois,  dans  un 
ouvrage  où  il  veut  montre,  que  Noé  eft  le  mçme  que  Janus, 

(a)  Fakonieri  de  numtno  Apa-     in-4.0  1687,  pag.  10 1. 

menfi.  Seguin  feUâa  numifmata.  (c)  Annius  Vittrb.  Xt  rtophondc 
in-4..0  1  667.  a>quivocis.  Btrcfus  hift.  ChaLiaica, 

(b)  Bianchini  Itiftoria  univerfalc.     iTc.  in-fol  151a. 

&  Jofùc 


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DE   LITTERATURE.  i37 

&  Jolûé  îe  même  que  Cadmus  (d),  ne  craint  pas  d'alléguer 
i'autorité  du  Xénophon  &  du  Bérolè  d'Annius,  pour  prouver 
que  Noé  eft  encore  le  même  qu'Ogygès. 

En  i  643,  Saumailè  employa  beaucoup  d'érudition  dans 
fon  livre  de  lingud  Helleniflkâ,  pour  montrer  que  le  déluge 
de  Deucalion  &  celui  d'Ogygès  étoient  une  feule  &  même 
chofe,  &  que  l'un  &  l'autre  a  voient  été  imaginés  par  les 
Grecs  far  le  modèle  de  celui  de  Noé.  En  1  676,  Prideaux 
adopta  l'opinion  de  Saumailê  dans  ion  commentaire  fur  les 
marbres  d'Arondell,  mais,  (ans  le  citer,  fi  ce  n'eft  lorfqu'il 
crut  avoir  lieu  de  le  réfuter;  conduite  que  les  écrivains 
Anglois  tiennent  volontiers  avec  les  nôtres.  En  1  697,  M. 
Bianchini  entreprit  de  renouveler  &  de  défendre  le  fêntiment 
de  Saumailê  &  de  Prideaux,  du  moins  pour  Ogygès;  mais 
comme  il  avoit  fênti  la  difficulté  de  i'ajufter  avec  la  chro- 
nologie des  écrivains  Grecs,  il  fit  remonter  l'époque  de  ce 
déluge  jufqu'à  l'an  2376  avant  l'ère  Chrétienne,  félon  la 
chronologie  d'Edouard  Simfon  qu'il  adopta  :  cefl  celle  du 
déluge  de  Noé.  Tous  les  anciens  chronologilles  Grecs  avoient 
mis  le  déluge  d'Ogygès  cinq  cens  quatre-vingts  ans  plus  tard, 
&  feulement  l'an  1796  avant  J.  C. 

La  feule  raifon  qu'allèguent  &  que  puiflènt  alléguer  ces  trois 
écrivains  en  faveur  de  l'identité  des  deux  déluges,  c'elt  l'uni- 
verfâlité  de  ceux  d'Ogygès  &  de  Deucalion ,  &  la  deflruélion 
de  toute  la  race  humaine,  à  l'exception  d'une  feule  famille, 
confèrvée  par  une  protection  particulière  du  Ciel.  Mais 
cette  univerfâlité  étoit  une  idée  inconnue  avant  Ovide, 
Piutarque  &  Lucien ,  6c  rejetée  par  Platon ,  par  Ariftote , 
par  Apollodore,  &c  Tous  aflurent  en  termes  formels,  que 
les  inondations  d'Ogygès  &  de  Deucalion  ne  s'étendirent  pas 
au-delà  d'une  partie  de  la  Grèce,  &  que  dans  les  pays 
mêmes  qui  en  éprouvèrent  les  plus  funefîes  effets  la  defo- 
lation  ne  fut  pas  univeifêlle.  Il  ne  faudrait  que  cette  fêule 
©bfervation  pour  renverfer  tout  le  fyftème,  en  lui  ôtant  le 
fondement  fur  lequel  il  eft  élevé;  mais  on  peut  y  en  joindre 

(d)  EHtn.  Diktnfon  Delphi  Phanicifanta.  apptniix.  in-11,  i6$j. 

Tome  XXI IL  S 


i33  MEMOIRES 

une  nouvelle ,  qui  remplira  le  lêcond  article  que  je  me  fuis 

propolé  île  traiter. 

Art.  IL  Les  Juifs  habitoient  allez  loin  de  la  mer  dont  ib  étoient 
fepaus  par  les  Phéniciens  &.  par  les  Philiftins  :  ib  ne  voya- 
geoient  point,  ib  ne  lai  l'oient  aucun  commerce  maritime,  & 
l'oblervation  des  pratiques  légales  leur  interdiloit  toute  fociété 
avec  les  étrangers.  De  plus,  au  temps  où  les  Grecs  com- 
mence! eut  de  vovager  dans  l'orient,  e'cll  à  dire,  fur  la  fin 
de  la  puillance  des  Bab\  lonkns  Si.  au  commencement  de 
celle  des  Perles,  la  Juifs  étoient  dans  un  eut  de  captivité, 
d'oppreflion  &  de  misère,  où  ib  ne  dévoient  guère  attirer 
l'attention  des  philofôphes  Grecs.  Dans  les  temps  mêmes  les 
plus  brillans  du  royaume  de  Juda,  les  Juifs  n'avoient  cultive 
ni  l  Ailronomie,  ni  la  Géométrie,  ni  la  Philolophie,  ni  aucune 
des  féiences  qui  t.iiloient  l'objet  tic  la  curiolité  des  Grecs,  & 
qui  étoient  le  motif  de  Iturs  voyages. 

Le  dé|tôt  de  la  tradition  &  des  livres  Saints,  conlervé 
par  la  nation  Juive ,  lui  donne  dans  notre  elprit  une  jufte 
confédération  qui  nous  empêche  de  réfléchir  fur  l'idée  que 
les  nations  Idolâtres  le  formoient  des  Juifs.  Il  s'en  falloit 
beaucoup  qu'elles  ne  les  regardaient  du  même  œil  que  nous; 
&  Tache  a  peint  leur  fituation  à  l'égard  des  autres  peuples, 
en  dilant  d  eux  :  <lum  Affyrios  paies  Mcdofaue  &  Pajas 
0 riens  fuit,  tlefpcclijjîmn  pars  feritenùum. 

la  tradition  des  Juifs  fur  i'uni\ei (alité  du  déluge,  n'auroit 
pu  être  connue  des  Grecs  qu'autant  qu'elle  auroit  été  adoptée 
par  ceux  des  peuples  voihns,  chez  qui  les  Grecs  alioiem 
puiier  les  élémens  des  Iciemes  &  des  .irts,  qu'ils  perfection- 
nèrent dans  la  fuite.  Ces  peuples  étoient  les  Pluniciens  &  les 
Egyptiens;  or  ni  les  uns  ni  les  autres  ne  vouioient convenir 
du  déluge  univerlel. 

Nous  en  avons  la  preuve  pour  les  Phéniciens  dans  l'extrait 
de  Sartchoniaton,  rapporté  par  Eusèbe:  ce  fragment  contient 
une  colhiogonie  ou  bifloire  du  monde  depuis  fa  première 
origine  jufqu'au  commencement  des  temps  hiftoriques,  & 
jufijua  la  fondation  de>  principales  villes  de  Phénicie.  Dans 


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DE  LITTER  ATt/R  E.  139 
fcette  hiftoire,  non  plus  que  dans  les  citations  de  Ménandre 
&  des  autres  écrivains  Phéniciens,  rapportées  par  Josèphe, 
on  ne  voit  pas  la  plus  légère  indication  d'un  déluge;  l'objet 
de  Joscphe,  en  alléguant  ces  écrivains,  étant  de  confirmer, 
par  le  témoignage  des  écrivains  étrangers,  ce  qui  était  rap- 
porté dans  Ihiftoire  de  fa  Nation ,  il  n'auroit  certainement 
pas  négligé  de  rapporter  ce  qu'ils  auroient  dit  du  déluge. 

La  preuve  eft  encore  plus  directe  pour  les  Egyptiens,  de 
qui  les  Grecs  avoient  reçu  dans  les  premiers  temps  leur 
lyftème  religieux,  &  chez  qui  leurs  plus  habiles  gens  ailoient 
dans  la  fuite  puifer  les  connoiflànces  philofophiques.  Platon, 
qui  avoit  fait  un  voyage  chez  eux,  dit  formellement,  comme 
je  l'ai  déjà  oblêrvé,  qu'en  même  temps  qu'ils  prétendoient 
avoir  dans  leurs  annales  le  détail  des  trois  grandes  inondations 
qui  avoient  défolé  la  Grèce,  ils  alîuroient  que  leur  pays  n'y  o£n  wi  tSm 
avoit  jamais  été  expofé.  Cette  prétention  des  prêtres  Egyp-  <tM*n* 
tiens  eft  conforme  à  tout  ce  que  nous  lâvons  de  l'hiftoire 
Egyptienne,  (oit  par  Hérodote,  lôit  par  Diodore,  (bit  par 
Manéthon,  foit  par  l'ancienne  chronique.  Quoique  cette  der- 
nière remonte  jufqua  une  antiquité  fabuleufe,  &  qu'elle  faflê 
précéder  les  temps  hiftoriques  par  le  règne  des  Dieux,  on 
n'y  voit  aucune  trace  d'un  déluge  ou  inondation  qui  ait 
changé  la  face  de  la  terre. 

Je  dois  examiner  dans  le  troifième  article  de  ce  Mémoire,  Art.  Ilf- 
la  date  du  déluge  d'Ogygès  &  de  celui  de  Deucalion,  félon  les 
Grecs  ;  cet  examen  montrera  que  le  déluge  d'Ogygès ,  quoique 
le  plus  ancien,  des  deux  étoit  poftérieur  à  l'arrivée  des  colonies 
orientales ,  &  que  par  conlequent  on  ne  pourroit  le  faire  remon- 
ter juiqu'au  temps  de  Noé,  lâns  rejeter  en  même  temps  la 
tradition  grecque,  par  laquelle  feule  il  nous  eft  connu. 

Eusèbc  nous  apprend  que  ceux  qui  avoient  donné  des  Pnxparaux, 
chroniques  Athéniennes,  Acufilaus,  Hellanicus,  Philochoms,  caT-  l0' 
Caftor,  Thallus,  Diodore  de  Sicile,  Alexandre  Polyhiftor, 
&  même  les  anciens  chronologiftes  Chrétiens,  s'accordoient 
tous  à  mettre  le  déluge  d'Ogygès  fous  le  règne  de  Phoronée, 
fils  &.  fuccefïèur  d'Inachus,  &  mille  vingt  ans  avant  la 

Si; 


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140  MEMOIRES 

première  Olympiade  chronologique,  c'cft-à-dire,  fan  \jy6 
avant  J.  C.  Ceux  de  nos  chronologilles  qui  ont  le  plus 
abrégé  les  temps,  comme  Edouard  Sinuon,  font  répondre 
cette  année  à  la  quarantième  de  Jacob,  &  à  l'an  552  après 
le  déluge  de  Noé.  Une  plus  ample  dileuflion  de  la  chrono- 
logie Judaïque  (croit  étrangère  à  mon  objet. 

Vam  &  te  Varron,  parlant  de  la  fondation  de  Thcbes  par  Ogygès, 
thf.  m.  1. 1.  j.ms  çQn  |jvje       |a  yje  n|(tjtjUe>  j;t  q„e  cctte  fonJ^iop  eft 

antérieure  au  déluge  qui  porte  le  nom  de  ce  même  Ogygès, 
Afvi.  m.  v.  &  qu'elle  préecdoit  le  temps  auquel  il  écrivoit  de  deux  mille 
cent  ans  environ.  Dans  un  aune  ouvrage,  il  diloit  que  lous 
le  confulat  d'Hirtius,  c'elt-à-dire  l'an  4.3  avant  J.  C,  on 
comptent  moins  de  deux  mille  ans  depuis  le  déluge.  Lexpref 
fion  tic  Varron  c(l  trop  vague  pour  lui  attribuer  un  calcul 
bien  différent  de  celui  des  anciens  clironologifles  Grecs;  aulîi 
f-mtO^./.Z-  voyons-nous,  que  Paul  Orole,  qui  avoit  lû  les  livres  de 
Varron,  compte  mille  quarante  ans  depuis  le  déluge  d'Ogygès 
julqu'à  la  fondation  de  Rome,  &  met,  comme  Eusèbe,  ce 
déluge  a  l'an  1792  avant  l'ère  Chrétienne;  la  date  de  l'an 
j  020  avant  la  première  Olympiade  donne  l'an  1706. 

Le  partage  du  X  x  r.«  chapitre  de  Cenlôrin ,  qui  lêmWe 
remonter  à  l'an  2376,  a  été  tellement  défiguré  par  les 
copines,  qu'on  n'en  peut  rien  conclurre  d'aflùré.  J'en  dirai 
i t-  autant  du  témoignage  de  Soiin,  qui  après  avoir  dit  que  le 
déluge  d'Ogygès  dura  neuf  mois  entiers  (c),  pendant  lelquels 
il  régna  une  nuit  continuelle,  cum  <iiem  continua  nox  inum- 
hroffet,  ajoute  que  de  ce  déluge  on  compte  J'ix  cens  ans 
julqu'à  celui  de  Deucalion;  on  ne  fait  en  quel  temps  il  pla- 
çoit  ce  déluge  de  Deucalion,  &  d'ailleurs  l'autorité  perfon- 
nelle  de  Soiin,  qui  ne  cite  aucun  auteur,  ne  peut  balancer 
celle  des  plus  célèbres  chronologiffes  Grecs. 

A  l'égard  du  déluge  de  Deucalion,  le  temps  n'en  peut 
être  douteux,  (oit  parce  que  le  nombre  des  deicendans  de 

(t)  Dans  PfafMj  l'inondation  rfl  l'ouvrage  d'une  feule  nuit  :  dan* 
ApoIJodorc  clic  dure  neuf  jours  &  neuf  nuits  Sulin  h  fait  durer  neuf 
mois;  le  mefVCtfleuî  va  toujours  ta  augmentant. 


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DE  LITTERATURE.  141 
ce  Prince  eft  affiné  julqua  la  guerre  de  Troie,  fôit  parce 
qu'il  a  été  contemporain  de  Cécrops,  de  Cadmus  &  de 
Danaiis.  La  chronique  de  Paros  met  le  règne  de  Deucalion 
fur  le  Parnaflè  dans  l'année  »  574  avant  J.  C,  &  le  déluge 
en  1  529 ;  la  chronique  de  Thrarylle  en  1  524;  un  ancien 
chronologifte,  cité  par  Cédrénus,  deux  cens  quarante-huit 
ans  après  Ogygès,  c'eft-à-dire,  en  1  548  ;  Eusèbe  en  153  o. 
Une  dheuflion  plus  approfondie  eft  inutile  ;  on  trouvera  tou- 
jours, malgré  tomes  les  variétés,  que  le  déluge  de  Deucalion 
a  répondu  au  temps  de  Moyfe,  quelques  années  plus  tôt  ou 
quelques  années  plus  tard,  &  qu'il  n'eft  pas  poffible  de  le 
faire  remonter  julqu'au  temps  de  Noé,  lâns  renveriêr  toute 
la  tradition  grecque. 

Me  voici  enfin  arrivé  à  la  quatrième  &  dernière  partie  Art.  IV. 
de  ce  Mémoire,  dans  laquelle  je  dois  examiner  fi  par  la  di£ 
pofition  de  quelques  cantons  de  la  Grèce  il  a  pû  y  avoir 
dans  les  premiers  temps  des  inondations  aflez  confidérables 
pour  mériter  le  nom  de  eatactyfmes  ou  de  déluges;  &  ii  ces 
cantons  font  ceux  où  la  tradition  plaçoit  les  déluges  d'Ogygès 
Si  de  Deucalion  :  il  eft  vifible  qu'en  ce  cas  la  tradition  grecque 
aura  pû  être  fondée  fur  le  louvenir  de  quelques  évènemens 
réels,  exagérés  dans  la  (ùite  par  ceux  qui  auront  entrepris  de 
les  décrire;  je  commence  par  le  déluge  d'Ogygès. 

Le  nom  d'Ogygia,  donné  à  une  des  portes  de  Thèbes,  & 
Jbuvent  à  la  ville  même,  que  Varron  dit  avoir  été  bâtie  par 
Ogygès,  ne  permet  pas  de  placer  ailleurs  que  dans  la  Bcotie 
ie  déluge  qui  porte  Ion  nom. 

La  Béotie  eft  un  véritable  baflîn ,  enfermé  de  tous  les 
côtés  par  des  montagnes  dont  les  eaux  fe  raflêmblent  au 
fond  de  la  plaine;  elle  eft  comme  coupée  en  deux  par 
une  chaîne  de  montagnes  qui  joint  le  Ckhéron  au  mont 
Ptoon  dans  la  partie  méridionale  qui  eft  la  moins  grande,  &. 
où  la  ville  de  Thèbes  eft  bâtie.  Les  eaux  forment  le  lac 
Hylica  qui  a  peu  d'étendue,  6c  qui  /ê  décharge  dans  la  mer 
par  un  canal  que  l'art  a  perfectionné.  La  plaine  qui  eft  au 
nord  eft  beaucoup  plus  étendue  ;  c'eft  celle  où  tombe  le 


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i42  MEMOIRES 
Cépàifis,  aflcz  grade  rivière  qui  dclcend  du  mont  Parnaflê, 
&  qui  reçoit  encore  plufieurs  ruiflèaux  ou  rivières,  Conune 
cette  plaine  n'a  aucune  communication  apparente  avec  la  mer, 
ck.  qu'au  temps  de  la  fonte  des  neiges  les  rivières  &  les  tor^ 
rens  qui  l'anolênt  tombent  dans  le  lac  Copais,  que  forme  le 
Céphifiùs,elle  feroit  bien-tôt  inondée  fi  la  Nature  n'avoit  pas 
ménagé  un  écoulement  aux  eaux  par  des  conduits  fôûterrains 
qui  traverlênt  le  mont  Ptoon.  Whéler,  qui  a  examiné  & 
décrit  ce  pays ,  nous  aflure  qu'il  a  vû  l'entrée  &  la  (ortie  de 
plus  de  vingt  de  ces  canaux  qu'il  a  marqués  fur  là  carte,  & 
que  les  gens  du  pays  l'ont  alfuré  qu'il  y  en  avoit  environ 
cinquante.  Comme  le  fond  de  la  plaine  eft  plus  élevé  que 
le  niveau  de  la  mer,  Whéler  obfèrva  qu'à  la  fôrtie  des  canaux 
les  eaux  fê  précipitent  dans  la  mer  avec  beaucoup  de  rapi- 
dité. On  voit  encore  en  plufieurs  endroits  de  la  montagne, 
des  puits  ou  regards  de  quatre  pieds  à  chaque  face,  taillés 
dans  le  roc,  pour  pouvoir  dépendre  dans  ces  conduits  &  les 
nettoyer.  Ces  regards  fùffiroient  pour  nous  prouver  que  l'art 
eft  venu  au  fêcours  de  la  Nature,  &  qu'on  ne  sert  engagé 
à  de  pareilles  dépenlês ,  que  pour,  remédier  aux  débordemens 
du  lac  &  pour  prévenir  les  inondations. 
SmA.  ir,     Strabon,  qui  parle  de  ces  décharges  (oûterraines  du  lac 
4° S.'        Copàis,  quoique  d'une  façon  aflez  imparfaite,  nous  apprend 
qu'au  temps  d'Alexandre  un  homme  de  Oui  ci  s  entreprit, 
par  l'ordre  de  ce  Prince,  de  nettoyer  ces  canaux ,  dont  plu- 
fieurs s'étoient  comblés;  il  ajoute  que  l'ouvrage  fut  abandonné 
à  caufê  d'une  révolte  de  ceux  du  pays,  ainfi  qu'on  fapprenoit 
d'une  lettre  de  l'entrepreneur  même:  le  travail,  quoiqu'impar- 
fàit,  fit  cependant  baiflèr  les  eaux  du  lac  aflez  considérablement 
pour  laiflêr  reparaître  des  villes  qu'il  avoit  inondées.  C'efl 
lâns  doute  à  ce  temps-là  qu'il  faut  rapporter  ce  qu'on  lit  dans 
Etienne  de  Byzance  (f),  que  Cratès  ayant  fàigné  le  lac  Copaïs 

faut  lire  Kfdrr-ç  dans  ce  géographe 
au  lieu  du  mot  K/w'wf,  qui  ne  fait 
aucun  fens;  Cratès  étoit  probablement 
le  nom  de  l'entrepreneur  de  Clulcif . 


(f)  Berkelius  n'a  pas  entendu 
cet  endroit  d'Etienne;  6c  fi  les 
commentateurs  de  Strabon  y  avoient 
fkh  attention,  ils  auraient  vu  qu'il 


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DE   LITTERATURE.  143 

(  Sitttttpptvaw  )  on  découvrit  les  ruines  d'Orchomène  &  Sttph.  a'6*t. 
celles  d'Athènes  &  d'Eleufis  de  Béotie,  qui  avoient  été  dé- 
lniites  par  une  ancienne  inondation. 

Un  canal  de  près  de  deux  mille  pas,  taillé  dans  le  roc, 
communique  du  lac  Copaïs  au  lac  Hyiica;  mais  il  ne  peut 
forvir  que  quand  les  eaux  du  premier  font  très-hautes.  H 
fèmble  que  Strabon  ait  parié  de  ce  canal ,  mais  fà  defoription 
eft  trop  confulê  pour  le  pouvoir  afliirer.  Ce  géographe  attri- 
bue l'origine  des  conduits  foûterrains  à  des  tremblemens  de 
terre,  ce  qui  n'a  aucune  apparence;  mais  d'où  il  faut  cepen- 
dant conclurre  qu'ils  étoient  un  ouvrage  ébauché  par  la  Nature, 
que  l'art  avoit  dans  la  fuite  }>erfeétionné.  On  lit  dans  Diodore ,  dm.  t.  ivr 
que ,  lëlon  l'ancienne  tradition ,  Hercule  avoit  inondé  le 
pays  des  Orchoméniens  en  détournant  le  cours  du  Céphiflùs. 
La  difpofition  du  terrein  a  fâit  juger  à  Whéler,  que  Diodore 
n  avoit  pas  compris  la  tradition  qu'il  rapportoit,  6c  qu'on 
avoit  voulu  dire  tout  au  plus  qu'Hercule  avoit  comblé  les 
décharges  foûterraines  du  Copaïs;  mais  en  ce  cas-là  même 
la  tradition  ferait  fauflè,  comme  pre/que  toutes  les  autres 
choies  que  les  Grecs  ont  débitées  de  leur  Hercule:  car  la 
puiflànce  des  Orchoméniens  fubfifta  long-temps  encore  après 
la  mort  de  ce  héros. 

Homère  parle  dans  l'Iliade,  des  richeflès  de  la  ville  d'Or- 
chomène, &  il  les  compare  à  celles  de  Thèbes  d'Egypte. 
Les  Orchoméniens  formoient  alors  un  Etat  différent  de  celui  jtuuL  1,  j  S/i 
des  Béotiens:  ils  avoient  fourni  trente  vaineaux,  &  leurs  B.jn. 
troupes  campoient  à  part.  Soixante  ans  après  la  pri/ê  de    Snai.  tx , 
Troie  ib  fo  joignirent  aux  Eoliens  de  la  colonie  des  enfans 
d'Orefte;  &  quatre-vingts  ans  après,  plufieurs  d'entre  eux 
prirent  parti  avec  les  Ioniens  conduits  par  les  enfans  de  Etroi  t. 

CodniS.  Paujan.lX. 

Ce  fut  fans  doute  alors  que  les  Orchoméniens  affoiblis  par 
le  départ  de  leur  plus  floriiîànte  jeuneflê,  fe  trouvèrent  obligés 
de  fè  foûmettre  aux  Thébains  qui  avoient  quitté  la  Thefîalie 
pour  revenir  dans  la  Béotie.  Ces  Thébains  qui,  par  leur 
iituation,  n  avoient  rien  à  craindre  des  débordemens  du  lac 


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i44  MEMOIRES 

Copaïs,  négligèrent  fans  doute  l'entretien  des  canaux;  6c  c'eft 
à  ce  temps-là  qu'il  faut  rapporter  l'inondation  qui  détruifit  les 
villes  d'Orchomène,  d'Athènes  &  d'Eleufis,  qu'on  vit  repa- 
roîu-e  après  que  Cratès  eut  nettoyé  une  partie  des  canaux. 
DegmïoSocTétt.  Plutarque  fait  mention  d'un  débordement  du  lac  Copaïs  dans 
r-f77'J7*-  l'année  qui  précéda  la  défaite  des  Thébains  à  Coronée  par 
AgéfilaUs,  c'eft-à-dire ,  en  395  avant  J.  C.  Les  eaux  mon- 
tèrent julqua  Haliarte  où  elles  démolirent  le  tombeau  d'Alc- 
mène.  Le  détail  de  ce  qu'on  découvrit  dans  ce  tombeau  t 
mérite  d'être  lû  dans  Plutarque,  mais  il  n'a  point  de  rapport 
à  mon  objet. 

Pau&niaj  tait  mention  d'un  monument  de  la  puiflânee  des 
Orchoméniens  ;  c'étoit  un  bâtiment  confinait  par  Minyas 
pour  y  garder  les  tréfors.  Paulânias  le  compare  aux  murs 
de  Tirynthe,  &  il  le  plaint  de  ce  que  les  Anciens  avoient 
négligé  d'en  parier,  quoiqu'il  méritât  autant  leur  attention 
que  les  pyramides  d'Egypte,  mais  peut-être  leur  filence 
venoit-il  de  ce  que  ce  bâtiment  étoit  couvert  de  leur  temps 
par  les  eaux  du  lac,  5c  qu'il  ne  reparut  qu'après  les  travaux 
ordonnes  par  Alexandre.  Au  refte,  fi  ce  bâtiment  étoit  km- 
blable  aux  murs  de  Tirynthe,  il  ne  devoit  être  recomman- 
dable  que  par  là  foiidité;  car  les  murs  de  Tirynthe  qui  fub- 
fiftent  encore  aujourd'hui,  &  qui  ont  été  examinés  par  des 
voyageurs ,  ne  font  que  des  quartiers  de  rocher  non  taillés , 
élevés  les  uns  au  deitus  des  autres,  &  qui  le  foûtiennent  par 
leur  propre  maflê.  Les  murs  de  Tirynthe  avoient  été  conf- 
truits  (g)  par  les  Cyclopes  venus  de  Lycie  au  temps  d'Acrifius 
aïeul  de  Perlée.  Le  tréfor  de  Minyas,  trilâïeul  maternel  de 
Jalon  ,  étoit  l'ouvrage  de  Trophonius  &  d'Agamède.  Le 
temps  de  ces  conitruclions  eft  à  peu  près  le  même ,  &  anté- 
rieur de  près  de  deux  fiècles  à  la  prifè  de  Troie. 

On  conçoit  aifèment  que  dans  les  premiers  temps,  & 
avant  qu'on  eût  travaillé  aux  canaux,  c'eft-à-dire,  lorlque  la 
Béotie  étoit  habitée  par  les  fiuvages  Hyantes,  Aoniens  & 
Lélèges,  les  débordemens  du  lac  Copaïs  dévoient  être  &  plus 

(g)  L«s  murs  de  Tirynthe  fubfiilent  depuis  plus  de  trois  mille  ans. 

fréquens 


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DE    LITTERATURE.  145 

frcquens  &  plus  confidérables ,  &  que  l'état  où  ils  avoient 
réduit  le  pays ,  fit  imaginer  un  déluge  qui  avoit  autrefois 
inondé  toute  la  plaine  :  on  le  plaça  au  temps  de  Phoronée , 
parce  que  la  tradition  ne  remontoit  guère  plus  haut  ;  on 
ajoûtoit  qu'il  le  pana  cent  quatre-vingt-dix  ans  avant  quels 
Béotie  fût  liabitable.  Ces  cent  quatre-vingt-dix  ans  comptés 
de  l'an  1796,  tombent  à  l'an  1606,  &  vingt-quatre  ans 
avant  l'arrivée  de  Cécrops  dans  l'Attique.  Lorlque  Cadmus 
vutt  dans  la  Béotie,  foixante-dix  ans  après  Cécrops,  il  trouva 
le  pays  occupé  par  des  Sauvages ,  dont  une  partie  le  joignit 
aux  Phéniciens  de  là  colonie.  Si  l'on  travailla  dans  les  premiers 
temps  à  élargir  ou  à  nettoyer  l'entrée  des  canaux  (ôûtcrrains 
du  Copaïs,  ce  ne  put  être  qu'après  l'établiflêment  de  ces  Phé- 
niciens de  Cadmus  qui  apportèrent  en  Grèce  la  connoiflânce 
de  plufieyrs  arts  ;  qui  avoient  l'ulâge  du  fer,  &  qui  ouvrirent 
des  mines  de  cuivre  dans  la  Béotie. 

Les  Anciens  ne  font  pas  abfolument  d'accord  entre  eux  for    Dtfuge  d* 
le  pays  dans  lequel  il  faut  placer  Deucalion ,  &  for  le  lieu 
où  arriva  l'inondation  qui  porte  fon  nom.  Deucalion  étoit 
extrêmement  célèbre  dans  la  Grèce;  &  ceux  même  des 
Anciens  qui  n'ont  fait  aucune  mention  de  fon  déluge,  ont 
prelque  tous  parlé  de  lui ,  parce  qu'on  le  regardoit  comme  la 
(bûche  de  toutes  les  nations  Helléniques.  Non  que  ces  nations 
prétendifîènt  defcendre  de  lui  ;  mais  parce  qu'elles  avoient  été 
rarïèrnblées  par  les  defcendans  de  fon  fils  Hellen ,  qui  s'étant 
répandus  dans  la  Grèce  à  la  tête  de  plufietirs  troupes  d'aven- 
turiers, avoient  fournis  les  Sauvages  des  diflèrens  cantons,  les 
avoient  engagés  à  quitter  leur  vie  errante,  à  réunir  leurs 
cabanes  pour  en  former  des  bourgades,  &  à  les  enfermer  dans 
une  même  enceinte.  Le  nom  S  Hellènes  qu'Homère  ne  donne 
qu'à  une  partie  des  peuples  de  Theflâlie,  étant  devenu  celui 
par  lequel  les  Grecs  lê  diftinguoient  en  général  des  étrangers 
ou  Barbares ,  les  peuples  &  les  cités  qui  n'avoient  rien  de 
commun  avec  Deucalion  &  avec  Hellen,  voulurent  leur 
tenir  par  des  alliances  ou  par  des  généalogies  imaginaires: 
jels  furent  en  particulier  les  Athéniens  6c  les  Ioniens. 
Tome  XXIII.  T 


146*  MEMOIRES 
Strd.  vu .     Le  fragment  prétendu  d'Héfiode ,  cité  par  Strabon ,  donné 

S2*'         pour  fujets  à  Deucalion,  les  Locriens  voifms  du  Parnaue, 
que  Jupiter  avoit  choifis ,  dit-il,  fur  la  terre,  A«/rotî*;ce  qui 
leur  avoit  fait  donner  le  nom  de  Lélège s  d'hommes  triés  & 
rallèmblés  de  différera  endroits.  Pindare  place  de  même  le 
Tind.Ofymp-  royaume  de  Deucalion  dans  la  Locride,  auprès  du  Parnaflê; 

ix.  (t.       niais      n&eflîté  de  louer  Oponte,  patrie  de  ion  héros,  lui 

Ariji.  meteor.  t.  fait  choifir  les  Locriens  orientaux.  Ariûote ,  l'auteur  de  la 
A?oiiod.  i,  7.  chronique  de  Paros ,  &  Apoilodore  ont  mis  le  fejour  de 
Deucalion  fur  le  Parnaflê,  ou  dans  les  pays  fitués  à  l'occident 
de  cette  montagne. 

Htnd.  1.  D'un  autre  côté ,  Hérodote  &  Strabon  placent  formellement 

Smé.  ix,  les  Etats  de  Deucalion  dans  la  partie  méridionale  delà  Thef- 

w  '  ialie,  au  pied  du  mont  Pindus,  dans  la  Phthioude  &  dans 

l'Hifliéotide,  pays  occupés  en  effet  par  les  premiers  dpfoendans 
d'Hellen  fils  de  Deucalion.  11  ne  s'agit  pas  d'examiner  ici 
laquelle  de  ces  deux  opinions  eft  la  mieux  fondée ,  mais 
feulement  fi  dans  l'un  &  dans  l'autre  de  ces  deux  pays  nous 
découvrirons  une  dilpofition  du  terrein  capable  doccafionner 
des  inondations  considérables. 

WhtUr.Travtif.     Je  commence  par  le  Parnaflê.  Spon  &  Whéler  nous  ap- 

W./k,  j>7.  prennent  dans  leur  voyage  de  Grèce,  qu'au-delà  des  deux 
lômmets  qu'on  découvre  des  ruines  de  Delphes ,  il  y  a  une 
plaine  fituée  à  mi-côte,  beaucoup  plus  élevée  que  celle  de 
Delphes ,  &  dominée  encore  par  d'autres  fommets  de  la  même 
montagne  qui  a  une  très-grande  étendue.  Cette  plaine  eft 
entourée  de  rochers  &  forme  une  efpèce  de  baflin  qui  reçoit 
les  eaux  des  montagnes  voifmes  au  temps  de  la  fonte  des 
neiges  :  une  très  groflè  fource  forme  au  fond  de  la  plaine 
un  lac  aflez  étendu,  qui  a  la  décharge  par  un  canal  fbû- 
terrain,  &  va  former  le  fleuve  Plïfhts  au  deflbus  de  Delphes. 
Au  deflîis  de  l'ouverture  lôûterraine  de  ce  canal,  on  en  dé- 
couvre une  autre  par  laquelle  l'eau  doit  encore  s'écouler  lort 
des  crues  extraordinaires  du  lac.  Si  la  Nature  n  avoit  pas 
ménagé  cette  décharge  foûterniine,  dit  Whéier,  le  lac  auroit 
rempli  toute  la  plaine,  &  les  eaux  furniontant  les  rochers 


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DE  LITTERATURE.  14.7 
qui  la  Bordent ,  elles  fe  répandraient  dans  la  plaine  de  Delphes, 
&  tomberoient  de-là  dans  celle  de  Crijfa  où  elles  cauferoient 
une  e(pèce  de  déluge.  Si,  par  quelque  accident,  le  conduit 
Ibù  terra  in  venoit  à  s'engorger,  la  môme  choie  ne  pourroit 
manquer  d'arriver;  &  peut-être,  continue-t-il ,  un  pareil  engor- 
gement arrivé  dans  les  premiers  temps,  fut-il  la  caufè  phy- 
iique  du  déluge  de  Deucalion ,  qui  contraignit  les  habitons 
de  la  plaine  d'aller  chercher  une  retraite  fur  les  plus  hauts 
jômmets  de  la  montagne. 

La  Theffelie,  où  le  plus  grand  nombre  des  Anciens  s  ac- 
corde à  mettre  le  féjour  de  Deucalion,  &  où  il  ci\  du  moins 
lur  qu'on  trouve  le  premier  établiflèment  de  fes  defeendans, 
tiï  ime  vafte  plaine  beaucoup  plus  grande  que  la  Béotie , 
mais  entourée  comme  elle  de  montagnes  qui  ne  lailîènt  qu'une 
ouverture  très-étroite  par  où  le  fleuve  Paiée  entre  dans  la 
mer.  Ce  neuve  reçoit  les  eaux  d'un  grand  nombre  de  rivières 
qui  defeendent  des  montagnes  ;  &  comme  il  coule  dans  un 
pays  très-uni,  les  débordemens  cauferoient  des  inondations 
confidérables.  Hérodote  nous  apprend  que  Xerxès ,  confidé-  Hemi  ril> 
rant  fembouchûre  de  ce  fleuve,  ditquelesThefTaliensavoient  ' 
iâgement  fait  de  ne  pas  s'obftmer  à  défendre  contre  lui  les 
défilés  de  X Olympe  &  du  Péfion,  parce  qu'il  lui  auroitété  facile 
d'inonder  leur  pays  en  comblant  l'embouchure  du  Penée. 

Hérodote  oblêrve  à  cette  occafion  ,  que  la  Thenalie 
n  ctoit  autrefois ,  à  ce  qu'on  dit ,  qu'un  grand  lac,  &  que  le 
fleuve  Penée  ne  portoit  point  fes  eaux  à  la  mer  avant  que 
Neptune  eût  ouvert  le  vallon  qui  eft  à  fon  einbouchûre  : 
opinion  qui  peut  n'être  pas  deftituée  de  fondement,  ajoûte-t-il  ; 
car  l'ouverture  de  ce  vallon  doit  être  l'effet  d'un  tremble- 
ment de  terre ,  &  ce  qu'on  dit  de  Neptune  qu'il  ébranle  T«V  jw  dun. 
la  terre,  montre  qu'on  le  regarde  comme  l'auteur  de  ces 
tremblemens. 

Les  poètes  poftérieurs  qui  chargèrent  leur  Hercule  de  toutes  DiuLiv,ijS. 
les  grandes  entreprilès ,  lorfqu'on  eut  confondu  le  fils  d'Alc- 
mène  avec  l'ancien  Hercule  Phénicien,  adoré  à  Thafe,  ne 
manquèrent  pus  de  lui  faire  honneur  de  l'ouvrage  qu'on 

Tij 


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i4&  MEMOIRES 

attribuoit  encore  à  Neptune  ou  à  un  tremblement  de  tort 
au  temps  d'Hérodote. 

Il  paraît  que  même  en  fùppolânt  le  fait  rapporté  par 
Hérodote,  ia  plaine  où  couloit  le  Pence,  fut  encore  inon- 
dée pendant  piufieurs  fiècles ,  &  qu'elle  n'ctoit  propre  qu'à 
nourrir  des  bœufs  (h).  C'eft  fàns  doute  ce  qu'on  a  voulu 
dire  en  la  fàilànt  habiter  par  des  Centaures  ou  Bouviers  ;  car 
leur  nom  ne  peut  fignifier  autre  choie.  Ces  Centaures  châties 
par  les  Lapithes,  (ê  retirèrent  dans  les  montagnes,  c'efl-à-dire, 
que  la  plaine  ayant  été  defléchée  par  ceux  qui  creusèrent  des 
canaux,  devint  propre  au  labourage.  Le  nom  des  Lapithes 
eft  manifeftement  dérivé  de  celui  de  Ae^n'dioy  ou  Acuradcr  fi), 
foffé,  canal.  Homère  &  l'auteur  du  bouclier  d'Hercule  attribué 
à  Héfiode,  ont  fait  de  cet  événement,  très-fimple  en  lui- 
même,  une  guerre  entre  les  Lapithes  &  les  Centaures.  J'ai 
montré  ailleurs  comment,  en  ajoutant  de  nouvelles  fictions 
aux  premières  ,  on  avoit  changé  dans  la  fuite  les  Centaure» 
en  des  monftres  demi-hommes  &  demi-chevaux.  On  voit, 
pour  revenir  au  déluge  de  Deucalion,  que  les  Grecs  n  avoient 
pas  eu  belôin  de  (brtir  de  leur  propre  pays  pour  trouver 
des  inondations  qui  leur  donnaient  occafion  d'imaginer  les 
déluges  d'Ogygès  &  de  Deucalion ,  &  qu'on  n  a  pû  Èjppofer 
raifbnmblement  que  l'hiftoire  de  ces  déluges  particuliers  éioit 
une  copie  défigurée  du  déluge  univerfel  de  Noé. 

(h}  Kinav^i  pique-bœufs,  de  «urxfev  ftimulo  if  dê 
(i)  Dt  M^wiOBMÉbj  txcavo ,  évacua. 


a 


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DE   LITTERATURE-  149 


MEMOIRE 
SUR   LES  REVOLUTIONS 

D  V 

COMMERCE  DES  ISLES  BRITANNIQUES. 
TROISIEME  PARTIE, 

Où  l'on  effaie  de  montrer,  par  des  preuves  direâes,  • 
que  les  Grecs  nom  point  fait  le  commerce  de  ces 
JJles  avant  l'expédition  de  Jules  Céfan 

Par  M.  Melot. 

Dans  la  première  partie  de  ce  Mémoire  fur  les  révo-  18  Avril 
lutions  du  commerce  des  îles  Britanniques,  j'ai  for-  l749* 
mellement  exclus  les  Grecs  du  nombre  des  étrangers  qui 
ont  fait  ce  commerce  avant  l'expédition  de  Jules  Céfar, 
&  j'ai  promis  d'en  donner  la  preuve.  Pour  y  préparer,  j'ai 
tâché  de  détruire  dans  la  féconde  partie,  les  conjectures  des 
partiiâns  de  l'opinion  contraire,  en  les  fuivant  fur  toutes 
les  traces  qu'ils  prétendent  que  les  colonies  Grecques  ont 
laiflees  dans  ces  îles.  Je  dois  maintenant  expliquer  les  rai- 
lôns  qui  me  lêmblent  établir  fôiidement  la  preuve  que  j'ai 
promifê. . 

Ces  raifôns  fê  réduilent  à  deux  proportions  :  la  première, 
que  ju (qu'au  partage  de  Xerxès  en  Europe,  le  commerce 
des  Grecs  fut  renfermé  dans  les  bornes  de  la  Méditerranée 
&  du  Pont-Euxin  ;  la  féconde,  qu'après  la  défaite  de  ce 
Prince,  la  Grèce  changeant  d'esprit  &  de  goût,  ne  penfà 
plus ,  ne  fut  pas  même  en  état  de  penfer  à  de  nouveaux 
etabïiflèmens  pour  fôn  commerce  :  deux  propofitions  allez 
fimples  à  la  vérité  ;  mais  dont  la  preuve  dépend  d'un  grand 
nombre  de  faits  jetés  comme  au  halârd,  &  répandus  dans 
tout  ce  qui  nous  refte  d'anciens  monument 

rri  ••• 


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i5o  MEMOIRES 

Pour  abréger  ce  détail  qui  deviendrait  infini  par  les  diC 
cuffions  qu'il  entraîne,  je  me  contenterai  dans  une  première 
fèclion,  de  fuivre  les  progrès  des  colonies  Grecques  &  d'en 
marquer  les  bornes,  parce  qu  elles  km  aufîî  celles  du  com- 
merce de  la  Nation ,  ou  du  moins  les  fouies  qui  nous  (oient 
aujourd'hui  connues.  Dans  une  féconde  fèction ,  je  m'atta- 
cherai uniquement  à  développer  les  fuites  facheulès  de  la 
victoire  de  Salamine  pour  le  commerce  de  la  Grèce ,  5c  tous 
les  obftacles  qui  s'élevèrent  bien-tôt  au  dedans  &  au  dehors, 
.&  s'opposèrent  toujours  invinciblement  dans  la  fuite  à  tous 
les  projets  de  commerce  &.  de  nouvelles'  colonies. 

Mais  pour  éviter,  s'il  fè  peut,  toute  idée  conrufé  dans  un 
fujet  déjà  de  lui-même  afîèz  embarrafie ,  il  eft  à  propos  de 
lever  d'abord  la  double  équivoque  du  terme  général  de  co- 
lonie. Une  peuplade  envoyée  au  loin  hors  de  lôn  pays,  fôit 
dans  un  lieu  vacant  &  inhabité,  fuit  dans  un  lieu  cultivé  8c 
déjà  peuplé,  prend  indiftinétement  le  nom  de  colonie  parmi 
les  Anciens  &  parmi  les  Modernes  :  de-Ià  vient  une  efpèce 
d'équivoque  qiû  confond  un  premier  établiuement  avec  un 
fécond ,  l'origine  des  villes  Se  leurs  révolutions.  On  fait  allez 
quel  embarras  caulênt  quelquefois-  les  variations  de  l'ancienne 
géographie,  iorfqu'ellc  attribue  une  même  colonie  à  dinerens 
peuples  qui  certainement  n'ont  point  concouru ,  qui  peut- 
être  même  n'ont  eu  aucune  part  à  lôn  premier  établi  flèment. 
Mais  l'erreur  qui  réfùlte  de  cette  elpèce  d'équivoque,  n'inté- 
reflânt  que  l'hiftoire  des  villes,  peut  être  négligée  dans 
l'iûftoire  de  leur  commerce;  ainfi  je  n'ai  pas  craint,  en 
écrivant  ce  Mémoire,  de  placer  quelquefois  la  même  colo- 
nie fous  différentes  métropoles,  à  l'exemple  des  anciens 
géographes. 

La  féconde  efpèce  d'équivoque  eft  ici  plus  importante  à 
remarquer.  Nous  donnons  indifféremment  en  francois  le  nom 
de  Colonie  à  toutes  les  peuplades  anciennes ,  foi t  qu'elles  aient 
eu  le  commerce  pour  objet,  ou  la  fureté  d'une  place,  ou  le 
fôulagement  de  la  métropole  :  la  langue  latine  elle-même , 
auffi  pauvre  à  cet  égard  que  la  nôtre  qui  s'en  eft  formée, 


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DE  LITTERATURE.  151 
encore  le  nom  de  Colonie  à  cette  troupe  de  miférables 
que  Darius  mit  dans  les  fers  après  le  fie  de  Milet,  &  qu'il  Dtriu»  «i 
tranfporta  dans  le  fond  de  l'Arabie  (a)  ;  quatre  eipèces  de  dHyiUiV^ 
colonies  cependant ,  aulïi  différentes  que  leur  objet ,  6c  qu'on 
doit  toujours  diftinguer,  fi  l'on  veut  bien  me  fuivre  en  ce 
Mémoire.  Je  n'embraflé  que  les  établi (lèmens  qui  ont  eu 
quelque  rapport  au  commerce,  &  je  me  propolê  de  montrer 
que  jufqu'au  partage  de  Xerxès  en  Europe,  ils  turent  tous 
renfermes  dans  les  bornes  de  la  Méditerranée  &  du  Poitt- 
Euxin,  ce  qui  dl  ma  première  propofrtion. 

Dans  k  queflion  de  fâvoir  fi  les  Grecs  ont  fait  le  com- 
merce des  îles  Britanniques  avant  l'expédition  de  Jules  Célar, 
on  doit  d'abord  écarter,  ce  me  fëmble,  les  temps  héroïques 
ou  fabuleux  :  ce  n'eft  pas  que  les  Grecs  n'eu  fient  acquis  dos- 
ions quelque  connoi  (Tance  dans  la  marine  ;  on  convient  allez 
généralement  aujourd'hui  que  le  bélier  de  Phrixus  &  le  pégalê 
de  Betlérophon  étoient  de  véritables  vailîêaux,  qui  avoient 
pris  le  nom  des  figures  qu'ils  portoient  à  leur  proue  ou  à 
leur  pouppe.  Thucydide  nous  apprend  que  Minos  eut  une 
bonne  flotte,  qu'il  fournit  les  Cyclades,  &  nettoya  la  mer 
de  corfâires  pour  a/lurer  les  revenus  de  fon  nouveau  domaine. 
Enfin  les  hifloriens,  auffi-bien  que  les  poètes,  ont  parlé  de 
la  guerre  de  Troie,  des  mille  vaiflêaux  de  la  Grèce,  de  la 
dùperfion  de  lès  chefs  à  leur  retour,  &  des  villes  qu'ils  ont 
fondées  lûr  les  côtes  de  l'Efpagne  &  de  l'Italie;  cependant  il 
m'a  pani  que  dans  la  queflion  dont  il  s'agit,  je  ne  devois 
pas  remonter  jufqu'aux  temps  héroïques. 

En  effet,  outre  que  les  écrivains  Anglois,  dont  j'attaque 
le  préjugé,  n'ont  jamais  placé  fi  haut  le  prétendu  établillèment 
des  Grecs  aux  îles  Britanniques,  les  colonies  de  ces  temps 
reculés  n'eurent  jamais  le  commerce  pour  objet;  leur  origine 


(a)  Telle  fut  l'origine  de  la  ville 
d'Ampéou  Ampclone,  que  Pline  ap- 
pelle, t.  VI,  une  colonie  Milélienne; 
&  que  I  ter?»'»  allure  «voir  été  corn- 
polie  des  prifonniers  que  lit  Darius  à 
fa  prife  de  Milet.  Voici  le  termes  de 


Tzctùs,  chil.  Vit,  v.  fçj  if  furv. 


t52  MEMOIRES 

rieft  fouVent  appuyée  que  for  un  léger  rapport  ou  rcflêmblanoi 
de  nom  (h):  enfin  tout  ce  premier  âge  de  la  Grèce  eft,  pour 
ainfî  dire,  une  terre  inconnue,  dont  les  poètes  le  font  empa- 
rés, qu'ils  ont  remplie  de  leurs  fictions,  &  que  j'ai  cru 
devoir  leur  abandonner  pour  me  renfermer  dans  les  temps 
hiftoriques ,  qui  font  aulîi  le  feul  elpace  où  la  critique  des 
faits  puifîè  marcher  avec  confiance. 

Or  quand  on  lit  l'ancienne  hiftoire  dans  le  deflèin  dé 
foivre  les  progrès  du  commerce,  on  diftingue  ailement  dans 
la  Grèce  deux  ordres  de  villes  commerçantes  :  les  unes  ayant 
connu  de  bonne  heure  le  véritable  avantage  de  leur  pofition, 
avoient  tourné  toutes  leurs  vûes  du  côté  de  la  mer,  setoient 
rendues  habiles  dans  la  marine,  équipoient  de  grades  flottes, 
capables  de  porter  au  loin  &  iâns  obfiacle  leur  commerce  & 
leurs  colonies;  les  autres  villes,  fituées  moins  avantageuiêment 
ou  moins  habiles,  ou  peut-être  moins  entreprenantes,  culti- 
voient  l'alliance  des  premières,  ou  même  recherchoient  la 
faveur  des  étrangers  puinans  for  la  mer  ou  for  la  terre,  &  à 
l'ombre  de  cette  protection  faifoient  auffi  quelque  commerce 
&  fondoient  même  quelquefois  des  colonies.  L'hiftoire  donne 
à  ces  premiers  commerçans  le  faftueux  titre  de  maîtres  de  la 
mer,  &  fe  plaît  de  temps  en  temps  à  nous  faire  connoître 
les  progrès  de  leur  marine;  mais  à  l'égard  des  foconds,  die 
iê  contente  de  remarquer,  en  puant,  les  lieux  où  ils  ont  fait 
qudqu'établiuement. 

Je  rangerai  dans  la  première  de  ces  deux  clafies  les  villes 
ou  républiques  de  la  Grèce  qui  ont  eu  l'empire  de  la  mer, 
&  dont  Caftor  avoit  fait  le  dénombrement,  qu  Eusèbe  nous 
a  conlêrvé  dans  là  chronique;  je  renverrai  à  la  féconde  toutes 


(b)\j&.  Géographie  ancienne  four- 
nit mille  preuves  de  ce  que  j'avance 
ici  ;  mais  je  me  contente  de  ce  paf- 
fage  de  Pline  (  Hift.  Nat.  liv.  VI, 
édit.  du  P.  Hard.):  Minai  (  in 
Arabiâ  )  à  rege  Cretag  Minât,  ut 
txiftimantj  orig'mem  habtntes  ... . 


rum  origo  Rhadamanthus  putatur, 
frater  Minois.  Une  opinion  auflï 
étrange  que  celle  qui  fuppof»  que 
deux  petits  rois  de  Crète  ont  trans- 
porté fucceflîvement  des  colonies  de 
cette  île  jufqu'en  Arabie ,  n'a  vifi- 
blemcnt  d'autre  fondement  que  le 


JViadamaei  (  vicinj  Minaris)  &  ho*    rapport  ou  U  icflvmblance  de  nom 

les 


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DE   LITTERATURE.  153 

les  autres  villes  de  la  Grèce,  qui  lâns  avoir  jamiis  eu  un 
commerce  fort  étendu,  ont  pourtant  mérité,  par  quelque 
ctabiitlèment  au  dehors ,  le  titre  de  Métropole  ;  &  l'on  verra 
lâns  peine  que  toutes  les  colonies  de  ces  villes  ou  républiques 
ont  toujours  été  renfermées  dans  les  bornes  de  la  Méditer- 
ranée &  du  Pont-Euxin  (c)  jufqu'au  paflàge  de  Xerxcs  en 
Europe. 

Mais  je  dois  avertir  que  quand  je  parle  ici  de  l'empire 
de  la  mer,  je  ne  l'entends  pas,  au  lêns  de  quelques  juri(confultes 
modernes,  qui,  pour  flatter  en  ces  derniers  temps  l'ambition 
ou  la  vanité  de  leur  nation,  n'ont  pas  craint  de  choquer  les 
premiers  principes  du  droit  des  gens,  &  d'avancer  qu'on  peut 
acquérir  le  domaine  de  la  mer  aufîî-bien  que  celui  d'un 
champ ,  ou  de  quelque  autre  partie  de  la  terre  ;  propofition 
que  condamne  la  raiJbn  qui  diète  à  tous  les  hommes  cette 
vérité  ^que  le  vaifîeau  qui  vogue  fur  les  eaux  n'y  laiflè  au 
navigateur  qu'un  droit  paflàger,  comme  l'empreinte  du  fillon 
qu'il  a  tracé.  D'ailleurs,  puiiqu'ii  s'agit  ici  d'une  exprefllon 
de  l'antiquité,  c'dt  auïïî,  ce  me  (êmble,  dans  l'antiquité  qu'il 
faut  en  chercher  le  véritable  fens.  Or  les  anciens  Jurilconlùltes 
nous  difênt  tous  unanimement  que  la  mer  eft  commune  (d)  à 
tous  les  hommes,  ainfi  que  l'air  &  la  lumière,  qu'elle  ne  peut 
faire  partie  du  domaine  des  Princes  ou  des  particuliers;  & 
f hiftoire  ancienne ,  qui  parle  fi  fôuvent  de  l'empire  de  la 
mer,  ne  défigne  vifiblement  par  cette  expreflion  qu'une  puif 
fince  attachée  à  la  fupériorité  des  forces  maritimes  (fc/puillânee 

profluens  ,  mare ,  If  c.  %  i ,  In  11.  de 
rerum  divin  &  acq.  ipf.  dom, 

(e)  Selden  ,  Vofîîus  &.  deux  ot* 
trois  autres  écrivains  du  dernier  lié* 
de ,  prétendent  que  le  mot  faAau&o- 

rmt  dans  Thucydide,  Diodore 
Sicile ,  Strabon  &.  autres  anciens 
auteurs ,  doit  s'entendre  de  l'occur 
pation ,  pour  me  fervir  du  terme  des 
jurifconlultes  Romains  ,  laquelle  , 
par  le  droit  des  Gens ,  donne  au 
premier  occupant  le  droit  de  pro- 
priété fur  la  çhofe  qui  n'a  point  dç 


(c)  M.  Huet,  dans  Ton  liiftoire 
du  commerce  <5c  de  la  navigation 
des  Anciens,  aflure  que  l'empire  de 
la  Mer  dont  parle  l'hiftoire  grecque , 
ne  s'étendoit  du  fud  au  nord ,  que 
depuis  les  îles  de  Crète  &  de  Rhode , 
julqu'aux  îles  Cyanécs;  &  que,  du 
côte  de  l'occident,  il  étoit  borné 
à  la  mer  Ionienne:  on  verra  dans 
ce  Mémoire  que  cet  Empire  a  quel- 
quefois eu  une  plus  grande  étendue. 

( d)  Et  qu'idem  naturali  jurt  com- 
munia finit  omnium  ha>ct  air  ,  àqua 


Tome  XXI IL  Y 


i54  MEMOIRES 
qui  n'eut  jamais  de  principe  ni  d'appui  que  la  violence, 
empire  de  fait  que  les  Pirates  ont  exercé,  qu'une  bataille 
gagnée  ou  perdue  donnoit  ou  iuifoit  perdre.  Alcibiade,  rap- 
pelé de  l'exil,  défait  dans  l'Archipel  la  flotte  combinée  des 
Perfes  &  des  Lacédémonicns  ;  il  retourne  à  Athènes ,  le 
peuple  va  à  fa  rencontre,  le  reçoit  à  la  defeente  du  vaifïeau, 
&  l'Induire  ajoû'.e  que  tout  le  peuple  alors  reconnut  haute- 
ment qu'Akibbde  lui  avoit  rendu  j'empire  de  la  mer,  c'eft- 
à-dire,  cette  lûpenorité  dans  la  marine,  que  la  malheureufê 
expédition  de  Sicile  lui  avoit  fait  perdre.  Je  trouverais  dans 
l'antiquité  mille  traits  pareils  pmr  appuyer  cetie  explication, 
qui  paroït  d'ailleurs  fi  railonnable;  mais  il  me  lumt,  dans  h 
neceuhé  où  je  luis  d'emplover  les  termes  dont  quelques 
Jurilconfultes  modernes  ont  alwlé,  d'avoir  éloigne  le  lôupçon 
de  pen/ér  comme  eux. 

Dans  le  dénombrement  des  peuples  qui  ont  eu  ancien- 
nement Fempiie  de  la  mer,  je  ne  vois  que  les  Pélalges, 
les  Rhodicns,  les  Miléliens,  les  Pliocéens,  les  habitans  de 
l'île  de  Naxe,  le.-.  Eiéti  iens  &.  les  Eginètes  qui  appartiennent 
à  cette  première  partie  de  mon  fujet;  les  autres  peuples  que 
Caflor  avoit  nommés,  notant  point  Grecs,  ou  parce  qu'ils 
lë  perdent  dans  les  fables  de*  temps  héroïques,  lônt  étrangers 
à  ce  Mémoire. 

Ees  Pélalges,  qu'on  {>eut  regarder  comme  les  premiers 
habitans  île  la  Grèce,  portèrent  leurs  colonies  dans  les  îles 
de  lArchipel,  lur  les  côtes  de  l'Alie  mineure  &  de  l'Italie, 


maître.  M.iis  Hérodote  A  PJutarque 
oui  ont  eu  foin  de  fixer  le  véritable 
fens  du  ternir  faJ«.ije»f«Tur,  l'ex- 
p!i(jueti(  par  ceux-ci,  .,.».«;.•.•  7*f 
*oy*<  *<rs< ,  wn)*tr  ^»h9ii  r  rtùr 
Tii»  ScLicwsiu ,  que  je  n'ai  Tait  que 
traduire  en  françois.  M.  Bianchini 
réduit  à  beaucoup  moins  cette  puif- 
fânec  fur  la  mer,  lurfqu'il  dit  (  Ifl. 
Univerf.  cap.  y  /  )  ,  la  poun^a 
maritima  étfcrkto  Ja  Euftbio  net 
cdtafcgp  Jrpra  ateennate,  }  indkio 
di  tate  aditnamenli)  di  navi  e  di 


prefult  ne'  porti  if  nella  marina 
di  aie  une  flato ,  che  niuno  de'  iegni 
foreftieri  pctejfe  penetrart  per  fer- 
ra,  ma  jofit  aflrttto  à  conofetre  k 
Sovrana  autorità  det  S  ignore  drrrttc, 
con  paituir  feco  la  facolrà  di  prat- 
licare  per  quei  centerni;  e  qua- 
lunque  volta  decadeva  un»  flato  dal 
diritto  di  aveflo  Jmperh,  fi  dicera 
petdere  ta  Talajfocrajîa , 
ttxfânxu ,  ehe  prima  otteneva  net 
proprio  mare. 


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D  E  LITTERATURE.  155 
&  juiquc  dans  ie  fond  de  la  mer  Adriatique.  C  e  fût  appa- 
remment lûr  cette  mer  &  du  fort  de  Spine,  qu'ils  exercèrent  Environ  rm 
cette  elpèce  d'empire  qui  leur  mérita  ia  place  que  l'hiftoire  ><0,v*wJ  c. 
leur  donne,  &  qu'ils  ont  coniêrvcc  plus  de  quitre-vingts  ans 
entre  les  maîtres  de  ia  mer.  Quoi  qu'il  en  foit,  on  doit 
convenir  que  la  côte  de  l'Ane  mineure  à  l'orient  &  celle 
de  l'Italie  à  l'occident,  furent  tout  à  la  fois  les  bornes  de 
leurs  courtes ,  de  leur  commerce  &  de  leurs  colonies. 

L'empire  de  la  mer  pafià  des  Pélalges  aux  Thraces,  des 
Grecs  aux  étrangers;  &  ce  qu'il  y  a  de  remarquable,  quelque 
raifort  qu'on  en  puific  alléguer,  c'eft  qu'alors,  comme  dans 
la  fuite,  les  plus  anciennes  &  les  plus  puillântes  Républiques 
de  la  Grèce  le  mirent  peu  en  peine  de  le  recouvrer,  tandis 
que  leurs  colonies  faifoient  de  temps  en  temps,  quelquefois 
avec  lûccès,  tous  leurs  efforts  pour  reprendre  fur  l'étranger 
cette  elpèce  d'empire  que  leurs  pères  avoieru  pofledé.  Les 
Rhodiens,  colonie  Dorienne,  creusèrent  de  la  mer  les  Thraces 
&  leurs  vaifièaux,  &  étendirent  fort  loin  leur  commerce  &  j.-c. 
leurs  colonies-:  on  trouve  celles-ci  fur  les  côtes  de  ia  Cilicie, 
de  l'Italie,  de  la  Sicile  &  de  l'Elpagne.  Strabon  attribue  aux 
Rhodiens  la  fondation  de  Soii  dans  la  Cilicie,  de  Parthe- 
nope  (f).  aujourdh'ui  Naples,  fur  la  côte  de  la  Campanie, 
de  Salapia  dans  l'Apouille,  de  Chone  dans  le  voifinage  de 
Sybaris,  &  enfin  de  Rolës  lûr  h  côte  orientale  de  fEP 
pagne,  au  pied  des  Pyrénées,  place  dont  les  Marlêillois 
s'emparèrent  de  fi  bonne  heure,  que  quelques  anciens  ont 
cru  que  Marlêille  en  étoit  la  Métropole.  Strabon  ajoûte  qu'on 
a  môme  prétendu  que  les  Rhodiens,  au  retour  de  l'expédition 
de  Troie,  avoient  jeté  les  premiers  habitans  dans  les  îles 
Baléares.  Cette  duculfion  parlé  les  bornes  de  ce  Mémoire, 
où  je  me  propofe  uniquement  de  marquer  le  terme  le  plus 
reculé  où  l'on  puiflè  porter  les  colonies  Grecques ,  en  s  attachais 
au  témoignage  pofitif  de  l'hiftoire, 

(f)  Parthenope  ayant  reçu  quelque  temps  après  une  nouvelle  colonie 
Grecque,  fut  appelée  Néapolts  ou  la  ville  neuve,  en  égard  à  la  vi.lc  de 
Curue,  autre  colonie  Grecque,  plus  ancienne  fur  ceuc  cwe. 

Vij 


i56  MEMOIRES 

Ce  que  dit  le  même  Strabon  de  la  ville  de  Rhode,  capi- 
tale  de  l'île  de  ce  nom,  mérite  ici  plus  d'attention,  parce  que 
ce  géographe  renveriê  l'ordre  que  j'ai  luivi ,  qu'Eusèbe  8c 
Caifor  lcniblent  avoir  tixé  dans  le  dénombrement  des  anciens 
peuples  qui  ont  potTédé  l'empire  de  la  mer.  «  La  ville  de 
L,  xiv.»  Rhode,  dit  Strabon,  l'emporte  de  beaucoup  lîir  toutes  les 
fcg.  £fi.   ^  v]\\€$  (jUe  jc  connois,  loit  par  la  beauté  de  Ion  port,  de  les 
»  rues  &  de  Ces  murailles,  loit  en  général  par  tout  ce  qui  peut 
«  contribuer  à  lembeltfflemcfrt  des  grandes  villes;  &  je  n'en 
»  vols  aucune  que  l'an  puitlé  à  cet  égard ,  je  ne  dis  pas  pré- 
»  téter,  m.ûs  même  comparer  à  la  ville  de  Rhode  :  cependant 
»■  ce*  que  l'on  en  doit  le  plus  admirer,  eft  fa  police,  longou- 
>■  vernement  ex.  ion  application  à  la  marine,  qui  lui  acquit  & 
»  lui  conferva  long-temps  l'empire  de  la  mer,  l'amitié  des 
*  Romains  &  celle  de  tous  les  Rois  allies  des  Grecs  ou  des 
Romains  ».  Voilà  ce  que  dit  Strabon  pour  relever  la  gloire 
de  celte  ville.  Mon  dellèin  n'cll  pas  d'afioiblir  cet  éloge; 
j'y  ajouterai  même  que  pour  la  connoiflânee  des  beaux  arts 
&  dans  le  temps  de  leur  plus  grande  perfection,  la  ville  de 
Rhode  pouvoit  le  difputer  à  lout  le  relie  de  la  Grèce;  que 
ton  école  d'éloquence  tut  rivale  de  celle  d'Athènes  ;  que , 
dans  la  peinture,  Protogène  ne  le  cédoit  qu'au  lêul  Apel/c; 
que  dans  l'art  de  tondre  les  métaux ,  le  cololîê  de  Rhode , 
Chirà  <te  l'ouvrage  d'un  Rhodien,  tut  une  des  lêpt  merveilles  du 
jitliho^c!  ,e  monde.  Je  lais  encore  que  cette  ville  ayant  été  renverlée 
prelque  toute  entière  par  un  tremblement  de  terre,  les  Princes 
&  les  Rois  tes  voilins  & ,  prelque  tous,  les  amis  seflbrçèrem  à 
l'envi  de  lignaler  en  cette  occalion  leur  ellime  &  leur  amitié 
pour  les  Rhodiens;  que  par  les  libéralités  de  ces  Princes, 
Rhode  loitit  de  les  ruines  plus  belle  &  plus  puillànte  qu'elle 
n'étoit  auparavant  ;  &  qu'enfin  la  logclfe  de  lès  loix  pour  la 
marine  les  a  fait  recevoir  de  toutes  les  Nations  policées  ; 
que  dis  le  temps  cPAugufteles  Romains  les  adoptèrent,  que 
Juflinien  les  fit  initier  dans  le  dïgelte,  &  que  Louis  XIV 
les  a  tirées  de  ce  recueil  pour  en  taire  le  tond  de  l'or- 
donnance qui  règle  aujourd'hui  noue  commerce  maritime: 


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DE  LITTERATURE.  i5? 
cependant  je  ne  puis  croire,  avec  Strabon,  que  cette  ville  ait 
jamais  eu  l'empire  de  la  mer.  Ce  géographe  nous  apprend 
lui-même  que  Rhode  fut  bâtie  environ  le  temps  de  la  guerre 
du  Péloponnèfê ,  fur  les  deflèins  &  lous  la  direction  de  Cal- 
licrate  célèbre  Architecte,  qui  avoit  achevé,  fôus  Périclès, 
les  fortifications  du  Pirée  &  la  longue  muraille  *  de  connnu-  •  Elle  avok 
nication  entre  ce  port  &  b  ville  d'Athènes.  Or  depuis  cette  J^JjjJ^ 
époque,  ni  la  ville  de  Rhode  en  particulier,  ni  les  Rhodiens  France, 
en  général  n'ont  été  les  maîtres  de  la  mer.  L'île  entière  trop 
foible  à  la  naiHànce  de  Rhode  pour  Ibûtenir  la  neutralité  dans 
cette  fameule  querelle  qui  avoit  partagé  toute  la  Grèce  entre 
Athènes  &  Lacédémone,  fe  propola  de  fuivre  toujours  celle 
de  ces  deux  Républiques  qui  fe  rendrait  la  plus  puiiTante  fur 
la  mer;  mais  la  fortune  ayant  lôuvent  changé  pendant  la 
guerre,  cette  mauvaife  politique  caufa  la  perte  des  Rhodiens. 
Athènes  ayant  l'avantage,  vouloit  que  le  peuple  fût  le  maître 
par-tout  ;  Lacédémone  victorieufe  relevoit  par-tout  la  faction 
des  Grands.  De-là  on  vit  naître  dans  Rhode  deux  partis  con- 
traires qui,  lôûtenus  tour  à  tour  d'une  grande  puifîânce  au 
dehors ,  mirent  le  trouble  au  dedans;  &  la  jaloufie  des  factions 
ayant  enfin  épuifé  les  forces  de  Rhode ,  elle  tomba  lous  le 
joug  de  petits  Princes  lès  voifins.  Tel  fut  l'état  de  cette  île 
depuis  la  fondation  de  la  ville  de  Rhode  julqu'au  temps 
d'Alexandre.  Ce  Prince  devenu  maître  de  i'Alie,  diltingua 
les  Rhodiens  entre  tous  les  Grecs,. &  les  combla  de  les 
faveurs.  Ils  fe  fèrvirent  de  cette  protection  pour  réparer  leurs 
pertes  &  rétablir  leur  marine.  Rhode  dans  la  fuite,  comme 
fi  elle  eût  condamné  la  conduite  qu'elle  avoit  tenue  pendant 
les# troubles  de  la  Grèce,  borna  là  politique  à  le  faire  recher- 
cher des  Etats  voifins ,  à  fe  les  attacher  tous  par  l'efpérance, 
à  éviter  les  engagemensWolennels  avec  chacun  d'eux  en  par- 
ticulier, jufque-là,  comme  le  remarque  Polybe,  que  Rhode 
favorila  le  parti  des  Romains  pendant  cent  quarante  ans,  fans 
avoir  conclu  aucun  traité  avec  Rome  ou  fes  agens:  ainfi  Rhode 
occupée  delcimais  du  loin  de  le  conlerver,  ne  penfoit  guère 
à  1  empire  de  la  mer,  lequel  plia  d'Alexandre  à  les  fucceilèurs, 

Viij 


1 58  MEMOIRES 

&.  de  les  fùcceftèurs  aux  Romains,  où  il  Ce  fixa  pour  ne 
plus  rentrer  dons  la  Grèce. 

Telles  (uni  les  raifnns  qui  me  femblent  combattre  i  opi- 
nion de  Strabon  ,  &  qui  m'ont  déterminé  à  luivre  Caflor  & 
Eusèbe,  &  à  placer,  comme  eux,  au  lëcond  rang,  &  plu- 
fîeurj  ficelés  avant  la  fondation  de  Rhode,  les  habitans  de 
cette  île,  parmi  les  peuples  de  la  Grèce  qui  ont  polTcdé 
l'empire  de  la  mer;  &  l'on  ne  doit  pas  s'étonner  de  nie 
voir  iiinli  abandonner  Strabon,  (avant  &  judicieux  écrivain , 
|H)iir  tn'attucher  au  Sentiment  de  Callor  &  d'Eusèbe  M 
limplcs  compilateurs ,  fort  au  délions  du  mérite  de  Strabon 
à  tous  égards.  Celui-ci  rie  parlant  des  maîtres  de  la  mer  que 
par  occafton,  a  pû  négliger  les  termes  ou  l'ordre  des  temps; 
mais  Callor  &  Eusèbe  ayant  entrepris  l'hiftoire  de  l'empire 
de  b  mer,  fi  j'olê  ainli  parler,  ont  dû  nécetfâirement  y  regarder 
de  plus  près  l'un  ck  l'autre,  &  s'aflcrvir  à  la  Chronologie. 
Je  reprends  le  fil  de  leur  Itiiloire. 
Din'fcrx.*     Les  Rhcxliens  déchus  de  leur  puifîànce  fur  la  mer,  cet 
u-.dc  trajx  empjic  pjflj  une  féconde  lois  aux  étrangers.  Les  Phrygiens, 
le^  Phéniciens,  les  Egyptiens  &  d'autres  Nations  barbares 
le  pollcdèieni  tour  à  tour  pendant  l'efpace  de  cent  cinquante 
ans  ou  environ,  jufqu'à  ce  qu'enfui  il  fut  rendu  à  la  Grèce 
SurdWu  pur  le->  Miléfiens. 

•vm'Ic  Milet,  que  Pomponius  Mcla  appelle  la  première  ville  de 
Clonie  jxjur  les  exercices  de  la  paix  &  de  la  guerre,  fût 
fans  conU'cdit  la  plus  conlidérable  de  la  Grèce  par  le  nombre 

de  Xerxès,  nous  donnent,  avec 
afièr  tle  précilion ,  la  durée  totale 
de  cet  empire  de  la  mer,  il  faut 
avouer  que  Ici  termes  intermédiaires 
qui  marquent  la  durée  de  cet  em- 
pire ,  1  IVg.ird  de  chaque  peuple  en 
pjrticu  ier,  font  ifftl  négligés  ;  puif- 
que  la  femme  de  ces  durées  particu» 
lit rcs  ne  s'accorde  p-«int  avec  la  du- 
rée totale  fixée  par  Eusébc  mcmren 
là  chronologie  :  mais  il  faut  peut- 
clrc  mettre  eette  négligence  fur  le 
compte  des  Copiftcs. 


(g)  Je  ne  prononce  point  fur  l'or- 
dre qu'Euiébe  a  fuîvi  dans  ledénom- 
brcruenl  tju'ii  a  fait  des  d,rlércitt 
peuples  que  uni  eu  tour  à  tour  l'em- 
pire de  la  met  ;  nous  n'avons  point 
de  pièces  de  comparailim  pour  jujer 
de  cet  ordre  :  cependant  on  petit  dire 
en  général  qu'il  s'y  ell  comporté 
avec  jflli  de  négligence.  Car  ti  , 
dans  ce  dénombrement ,  les  deux 
temxs  extrêmes,  dont  le  premier 
elt  lie  du  lé^nc  de  "Huléc  ,  &  le 
dernier  cor.co'jtt  ai  ce  l'expédition 


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DE   LITTERATURE  i5o 

de  fes  colonies.  Pline  lui  en  donne  plus  de  quatre-vingts  (h). 
Il  eft  du  moins  certain  que  Mi!et  avoit  fonde  prefque  toutes 
les  villes  anciennes  de  la  Propontide  &  du  Pont-Euxin.  On 
pourrait  même  ajouter  que  les  Milcfiens  avoient  pénétré 
jufqu'au  Tanaïs,  fur  les  bords  duquel  les  anciens  géographes 
placent  une  ville  Grecque  du  nom  de  ce  fleuve,  &  qui  fut 
vrai-femblabiement  une  colonie  Miléfienne,  dont  on  retrouve 
peut-être  encore  aujourd'hui  la  trace  dans  les  ruines  de  Tana 
fur  les  bords  du  Don ,  à  trois  lieues  au  defliis  de  Ion  embou- 
chure dans  la  mer  de  Zabache. 

Quoiqu'il  fèmble  d'abord  que  Milet  eût  porté  tout  fon 
commerce  vers  le  nord,  on  trouve  pourtant  encore  lès  colo- 
nies vers  le  midi.  Les  Milcfiens,  maîtres  de  la  mer,  ouvrirent 
le  commerce  de  l'Egypte  ^/j  aux  Grecs,  les  armes  à  la  main; 
&  remontant  le  Nil  allez  haut,  ils  fondèrent  la  ville  de 
Naucratis  fur  fb  bords,  &  la  ville  d'Abyde  encore  plus  avant 
dans  les  terres;  &  par-là  ils  s'établirent  dans  le  fèin  même 
de  la  bafîê  Egypte,  julque-là  fermée  aux  étrangers. 

Les  Milcfiens,  pour  le  remarquer  en  paflànt,  étoient  nés 
pour  le  commerce,  &  leurs  colonies,  conlèrvant  le  même 
goût,  devinrent  elles-mêmes  dans  la  fuite  de  puiflàntes  métro* 
pôles.  Sinope,  par  exemple,  qui  ne  fût  d'abord  qu'une 
peuplade  de  Miléllens ,  s'accrut  tellement  par  le  commerce, 
qu'elle  fonda  de  grandes  villes,  &  en  particulier  celle  de 
Trébizonde  (k),  ii  célèbre  dans  i'hiftoire,  &  qui  devint  enfin 
la  capitale  d'un  Empire,  ou  du  moins  d'un  Etat  confidérable 
au  commencement  du  xm.e  fiècle.  Mais  fi  les  Milcfiens 
étoient  nés  commerçans,  ib  en  avoient  auffi  les  défauts: 
peu  fenfibles  à  l'intérêt  commun  de  la  Grèce,  que  l'intérêt 


(h )  Super  oéioginta  urbium  prr 
eu  né}  a  maria  genitrix.  PI  in.  Hilt. 
Nat.  lib.  v,  pag.  278,  edit.  Hard. 

On  lit  en  plufieursmanufcrits  XC; 
Séncquc  au  contraire  ne  lui  en  donne 
que  LXXV.  Lib.deConfol,  adHch 
viam,  cap.  6. 

(ij  Suivant  Strabon  &  E  tienne 


de  Byzance ,  Hérodote ,  qu'a  fuivi 
M.  Huct,  paroît  d'un  lentimcnt 
contraire;  mais  Hérodote  parle  d'un 
fait  poftérieur  à  la  fondation  de 
Naucratis. 

(k)  Voyez  la  defçription  de  cette 
ville  dans  Z-ofime. 


Coo  avant  J.C 


160  MEMOIRES 

particulier  leur  fît  lâchement  abandonner  en  plufieurs  ren- 
contres, ils  ne  furent  prefque  jamais  occupés  que  du  loin 
d'augmenter  leurs  richelîês,  &  perdirent  bien-tôt  l'empire  de 
la  mer  que  les  Cariens  leur  enlevèrent.  Ceux-ci  le  polfédcrent 
long  temps  ;  mais  enfin  il  leur  échappa  pour  rentrer  dans  la 
Grèce,  &  s'y  fixer  jufqua  l'expédition  de  Xerxès. 

Les  Lelbiens,  qui  parvinrent  à  cet  empire  environ  l'an 
660  avant  J.  C  (l) ,  ne  firent  jamais  un  commerce  fort 
étendu;  au  moins  ne  trouve-t-on  leurs  colonies  que  fur  les 
côtes  de  l'Hellelpont,  où  véritablement  elles  étoient  en  grand 
nombre,  &  fur  la  côte  méridionale  de  la  Thrace.  Les  Mity- 
léniens  y  avoient  fondé,  ou  feulement  repeuplé  la  petite  ville 
d'^Enos  (m)  dans  le  voifinage  de  Maronée. 
Fnviron  !'«n  Mais  les  Phocéens,  qui  lùccédèrent  aux  Lefbiens,  décou- 
vrirent aux  Grecs  des  mers  qui  leur  étoient  inconnues,  du 
moins  c'eft  ainfi  qu'en  parle  Hérodote.  «  Les  Phocéens,  dit-il, 
font  les  premiers  entre  les  Grecs  qui  aient  entrepris  des  voyages 
de  long  cours  :  ils  nous  ont  fait  connoître  la  mer  Adriatique, 
laTyrrhénie  &  i'Efpagne;  ils  ont  pénétré  jufqua  la  ville  de 
TartelTus  (n),  &  mérité  l'amitié  d'Arganthonius,  roi  des  Tar- 
tefliens.  »  Voilà  ce  que  dit  Hérodote,  &  il  eft  d'ailleurs  certain 
que  les  Phocéens  étendirent  leur  commerce  julque  fur  les  côtes 
de  l'Italie,  où  ils  fondèrent  Vélie  &  Lagaria;  for  la  côte 
méridionale  des  Gaules,  où  ils  bâtirent  Marfèille,  fi  célèbre 
elle-même  par  fon  commerce  &  lès  colonies;  fur  la  cote 
d'Efpagne,  où  ils  jettèrent  les  fondemens  d'Artemifium  ou 
Diaimmt,  aujourd'hui  Dénia  dans  le  royaume  de  Valence, 
J'avoue  cependant  que  l'origine  de  cette  dernière  ville  eft 
contellée,  &  que  quelques  écrivains  en  ont  donné  l'honneur 
aux  Mar/èillois;  mais  tous  les  auteurs  anciens  conviennent 
<;ue  les  Phocéen*  firent  encore  le  commerce  du  Pont-Euxin, 


(>)  Voyez  I,i  chronique  d'Eusèbe 
Lt  l'tn  1*34.1  depuis  la  uaiflânec 
d'ALn!ta,r.. 

*     i   c  fe  contente  de  dire 
r  :  ■  •         •  une  ville  E'olionne; 
.  •  ■.        Géographes  attri- 


buent la  fondation  d  VEnos  aux  Cu- 
méens  d'Afie. 

(n)  Mais  on  ne  voit  pas  qu'ils 
aient  fait  aucun  établineracm  fur 
cette  côte  de  I'Efpagne. 


*  qu'il* 


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DE   LITTERATURE.  161 

&  qu'ils  fondèrent  Lamplaque  fur  la  route  de  cette  mer,  & 
Amifùs  fur  les  côtes. 

Les  autres  peuples  que  CaJftor  place  eniùite  dans  là  chro- 
nique, font  plus  connus  aujourd'hui  par  le  rang  qu'il  leur  a 
donné  entre  les  maîtres  de  la  mer  &  par  toute  autre  marque, 
que  par  leur  commerce  &  leurs  colonies.  On  ne  trouve,  par 
exemple,  aucune  trace  de  celles  des  Naxiens,  quoiqu'on  lâche 
d'ailleurs  qu'ils  ont  été  trcs-puiflàns  fur  la  mer;  il  faut  cepen- 
*  dant  excepter  de  cette  remarque  générale  les  Erétriens ,  & 
fur-tout  les  Eginètes  qui  terminent  la  chronique  de  Caftor, 
&  qui  poflédoient  l'empire  de  la  mer  lorlque  Xerxès  pafli 
en  Europe.  Strabon  nous  apprend  que  les  villes  d'Erétrie 
&  de  Chalcis  d'Eubée  avoient  établi  des  colonies  dans  la 
Macédoine,  qu'Erétrie  en  particulier  avoit  fondé  les  villes 
Grecques  de  la  prelqu'île  de  Pallène  &  des  environs  du  mont 
Athos  ;  &  à  l'égard  des  Eginètes ,  on  lâit  que  le  commerce 
jêul  les  avoit  élevés  à  ce  haut  degré  de  puiflànce.  Comme 
le  fol  de  l'île  d'Egine  étoit  pierreux,  &  par  coruequent  peu 
propre  au  labourage  (o),  les  Eginètes  cherchèrent  dans  leur 
induftrie  les  moyens  de  iûbfifter.  La  mercerie  (p),  les  manu- 
factures, la  fabrique  d'une  monnoie  d'argent  (q) ,  julque-là 


(o)  E'/«»»«or  yè  yittSmi ,  Tnf 

h<tf.McyuuTu.i  ifxn&xùc.  Strab.  lib. 

VJJ/,pag.j/6. 

(p)  V'ôknr  A'weûot.  Ibid, 

(q)  fçtojç  l'ir  A'iytfH  apy/W* 

Strab.  I.  VI 1 I,p.^y6.  La  véritable 
époque  de  l'origine  de  l'an  moné- 
taire ,  paroît  être  encore  aujourd'hui 
très-incertaine.  Suivant  la  chronique 
de  Paras ,  Phéidon ,  premier  magiA 
trat  de  la  ville  d'Argos,  fit  faire  à 
E'gine  des  monnoies  d'argent,  l'an 
804  avant  J.  C  :  àp'w  *«A»»  ô  A/- 

aifjuçfvr  ir  Aiyiir  i-mnotr,  &  c.  voy. 
la  chronique-  E'phorc ,  au  rapport  de 
Strabon,  lib.  V/Jl,  pag.  376, 
diioit  nettement  que  les  premières 

Tome  XXI IL 


monnoies  d'argent  avoient  été  frap- 
pées en  l'île  d'E'gine  par  Phéidon  : 

tuxmaj  ?n«r  \zri  Qtîforoc.  Ce  fênti- 
ment  d'E'phore  paroît  appuyé  par  le 
témoignage  de  Pline ,  lib.  XX  x  j 11 1 
cap.  par  le  jurifconfultc  Paul, 
/.  ifff.  de  contrait,  empt.  qui  aflu- 
rent  l'un  Se  l'autre ,  qu  au  temps  de 
la  guerre  de  Troie  tout  le  commerce 
fè  faifbit  par  écliange:  dc-là  il  fèm- 
ble  naturel  deconclurre  que  Phéidon 
avoit  inventé  l'art  de  frapper  de« 
monnoies  d'argent. 

Mais  Pollux  a  remarqué  qu'on 
placoit  ancien ncment  au  rang  des 
inventeurs  de  l'art  monétaire ,  non 
feulement  Erichthonius  qui  vivoit 
700  ans  avant  Phéidon ,  mais  en- 
core Démodiçe  fille  d'Agamemnoli 

X 


i6z  MEMOIRES 

inconnue  dans  la  Grèce,  firent  d'abord  tout  leur  commerce: 
mais  leurs  richeflès  s  étant  accrues  inlèniiblement ,  ils  éten- 
dirent leur  commerce,  &  s  élevant  par  degré  ils  équipèrent 
des  vailîeaux,  anemblèrent  des  flottes,  &  devinrent  enfin  les 
maîtres  de  la  mer.  Strabon  allure  (ju  après  les  Athéniens,  les 


roi  de  Cume,  &  femme  de  Midas 
roi  de  Phrygie.  Selon  Hérodote 
Ijnvemion  des  monnoies  étoît  due 
aux  Lydiens  :  <J9ç£rtf/  «ùjpwnr ,  r 
rui.'ç  ïïfjukt,  *  .ljuo.  j*v<r-  -  *•  ".->^>,.:  - 
%c  Uwk.\oi  ix*<mrn.  Aénophane  dit 
la  même  cltolè  dans  Poilux,  l.iX, 
cap  6.  Aglollhèneen  fàifbit  honneur 
aux  Naxiens.  Plutarque  affile  en 
termes  ex  prés  ,  que  Théfec  ,  long- 
temps avant  Phéidon  ,  fît  frapper  des 
liionnoies  à  Athènes  avec  le  type 
d'un  boeuf  :  tiu»\|*  Si  *J  nfuajxttç  jôcùr 
«>vt^jÉ|«c.  Elles  en  avoient  le  type 
&  le  nom  fuivant  Poilux  (ibid.) 
&.  valoient  deux  dragmes.  Les  plus 
anciens  fchoiiafles  d'Homère  &  de 
Virgile  difent  la  même  chofe  que 
Plutarque  &  Poilux.  11  y  a  plus , 
on  conferve  encore  aujourd'hui  dans 
les  cabinets  des  curieux,  des  mon- 
noies  de  Jérufàlem  avec  les  carac- 
tères fàmaritains ,  qui  prouvent ,  au 
jugement  de  quelques  Antiquaires  , 
que  ces  monnoies  font  antérieures  à 
là  captivité ,  <Sc  peut-être  même  au 
ichifme  des  dix  Tribus  ;  puifque 
nous  trouvons  dans  l'Ecriture ,  dès 
le  temps  des  Patriarches,  l'ufâge des 
monnoies  établi  en  Syrie  oc  en 
Egypte.  Ainfi  ce  n'eft  plus  à  Phéi- 
don  ,  ni  aux  E'ginétes,  ni  peut-être 
même  à  la  Grèce  en  général,  qu'on 
doit  attribuer  l'invention  des  mon- 
Doies;  je  dis,  même  des  monnoies 
d'argent. 

,  Dans  cette  contrariété  de  monu- 
jmens  aflez  précis,  &  certes  tous 
refpeclablcs  par  leur  antiquité,  je 
ne  vois  que  deux  partis  à  prendre; 
le  premier  feroit  de  s'arrêter  à  l'opi- 
nion d'Otto  Sperlingiusqui  diflingue 


deux  fortes  de  monnoies  qui  ont 
eu  cours  fuccefTivement  parmi  les 
Anciens  :  l'une  informe  <3c  grof- 
fiére,  coupée  par  petites  pièces  ou 
lames  d'argent,  d'or  ou  d  autre  mé- 
tal ,  fans  type ,  fans  légende ,  ni 
marque  publique  ,  tiroit  toute  fa 
valeur  de  la  matière  «Se  du  poids. 
Telles  étoient,  félon  Spcrlingius, 
les  monnoies  anciennes  dont  parle 
l'Ecriture ,  &  qui  avoient  cours 
en  Afie  &  en  Egypte  dès  le  temps 
d'Abraham  ;  telles  étoient  encore  , 
au  temps  de  Jules  Céfar,  les  mon- 
noies de  la  grande  Bretagne  :  l'autre 
forte  de  monnoies  anciennes  &  qui 
fut  fubftituée  à  la  première ,  étoit 
frappée  &  portoit  l'empreinte  du 
coin ,  comme  nous  parlons  aujour- 
d'hui ,  c'ert-a-dire,  que  ces  monnoies 
avoient  un  type,  (bit  une  figure, 
fbit  une  infeription  ou  quelqu  autre 
marque  de  l'autorité  publique.  Sper- 
lingius  prétend  qu'on  ne  vit  point 
cette  féconde  forte  de  monnoies  dans 
la  Grèce  avant  Phéidon,  dans  la 
Lydie  avant  Créfus,  dans  la  Perle 
avant  le  premier  Darius  ;  ni  enfin 
dans  l'Italie  &  dans  Rome  avant 
Servius  Tullius. 

Mais  en  reconnoiffant  la  nécelïîté 
d'admettre  ici  la  diftincrion  propo- 
fée  par  Sperlingius,  j'avoue  en  même 
temps  que  je  ne  puis  approuver 
l'ufage  qu'il  en  a  tait  ;  car,  pour  me 
borner  aux  fèuls  témoignages  des 
écrivains  Grecs ,  pourquoi  appliquer 
celui  d'Hérodote  &  de  Plutarque 
aux  anciennes  monnoies  de  la  pre- 
mière efpèce,  <3c  réferver  pour  la 
féconde  le  paffage  de  la  chronique 
de  Paros  &  ceux  de  Si  ra bon ,  puifque 


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DE   LITTERATURE.  i6; 

Eginètes  euient  la  meilleure  part  à  la  victoire  de  Sulaniiiie; 
ainli,  qugique  l'hifloire  ne  parle  de  leurs  colonies  qu'une 
fois  en  partant,  &  peut-titre  dans  le  dertêin  de  fixer  les  bornes 
de  leur  commerce  dans  l'ife  de  Crète  à  l'orient,  &  dans 
l'Ombrie  à  l'occident,  on  ne  doit  pas  en  conduire  cjue  ce 

même  dans  HérodoteTdans  Plu- 
twiuc  &  dans  Strabon  ;  &  que  celle 
de  la  chronique  ell  fi  générale,  qu'on 
lui  fera  dire  tout  ce  qu'on  voudra , 
/ans  qu'on  en  puifle  rien  conclurre 


dans  (a  qucflion  dont  il  s'agit!  Mais 
pour  meure  ici  dans  tout  Ion  jour 
h  faune  application  que  Sperlingius 
a  faite  d'un  principe  très-véritable , 
il  luffira  de  rapporter  l'explication 
qu'il  a  donnée  aux  paflâgesde  Plu- 
tarque&de  Pollux,  pour  plier  l'un 
&  l'autre  à  Ion  fcntimeni  :  je  com- 
mence par  le  paflage  de  P.  Lux. 

il  .  puUk'i  dixii  txa44  >!u.ru«  . 
ajoute  Sperlingius ,  inj'cripjlt  nuin- 
mos  priinus ,  eum  aniea  uji  ejjent 
nidibus  4X  non  injcriytis.  Je  fuis 
étonné  qu'un  liomnic  aufli  habile 
dans  la  lcicnce  des  Médailles,  ne  le 
foit  pas  aperçu  que  le  terme  i'xr«4* 
ûpiifx* ,  ou  comme  celui  de  f<-"pjit 
nuiiunos,  étoient  également  inconnus 
l'un  &  l'autre  dans  le  langage  des 
monétaires  ;  &  qu'en  parti- 
le  terme  «'v*!»,  qui  le  lit 
dans  toutes  les  éditions  de  Pollux , 
n 'ell  qu'une  altération  légère  c\  lin- 
fihlc  du  mot  <«*4*  >  auili  familier 
aux  anciens  monétaires  Grecs,  que 
Celui  de  frrire  ou  perci'tere  l'etoit 
aux  anciens  n>onétaires  Latins.  J'a- 
voue qu'on  lit  «x^J-»  dans  un  ma- 
nuferit  de  Pollux  de  la  bibliothèque 
du  Roi ,  le  1  c-ii I  des  fept  que  j'ai 
confultés,  où  fc  trouve  le  piltigeen 
queltion.  Mais  Jungcrman ,  dans  une 
note  de  la  dernière  édition  de  Pol- 
lux ,  nous  avertit  qu'il  lilbit  bien 
nettement  i«#4»  dans  le 


qu'il  avoit  fous  les  yeux  :  ainli  lïx«4» 
des  éditeurs  fera,  li  l'on  veut,  une 
leçon  ancienne  ;  mais  enfin  une  leçon 
vicieuië.  Voyons  maintenant  le  paf- 
Ûge  de  Plutarquc  :  t'x»4*  3  k,  .tu/ajwt, 
dit  cet  auteui  dans  la  mt  de  I  hélee. 
(i*vt  f  ïytL£iïm  ,  »  ifjf.  -m  il« 
Ml  TW/çyr  ,  i  tfcf.  tif  Mu»  47«ni)jr, 
»  "OCX  ")tb>fr)ia»  itu(  vùkiim  e<«- 
tùr.  Ce  que  Pollux  explique  ainli: 
t»  Si  n^Mi  nvn  ni  Abiraim  li/jtrjJM, 
tjj  trjxxm  00C' ,  «n  0*vf  H%>  irn- 
7vmuw.  Je  ne  fai  11  1  on  pou  voit 
déligner  avec  plus  de  prtcilion  Ici  • 
monnoic*  de  la  féconde  cfpécc , 
avec  un  type  ou  l'empreinte  d'une 
figure  :  mais  Sperlingius  l'entend 
bien  autrement  ;  voici  lés  termes  ; 
faUit  £r  faltitur  bonus  itlt  Philo- 
fophut ....  harC  vtrba  Poilue  t  s  4? 
Plutarchi  eonjunéta  de  hoc  nunvrm 
pxùt  diflo,  arguunt  utrumqiiefovifli 
eum  rrroran  { Icilicet  )  hosnuinmos 
non  foiùm  nummot  fuiffè  ,  quodeotf 
cedimut,  ftd  ttiain  bove  JignatoM, 
atque  imU  nomrn  h*jijje ,  quod  non 
video  ftiwi  ;  Jed  &wr  dïclum  nu- 
mifm*  illud  argenteum,  quod  tantum 
argenti  contintbat  quobos  tmipoffet  t 
explication  forcée  &  qui  lé  trouve 
formellement  démentie  par  le  fcho- 
liafte  d'Ariftophanc  ,  dans  une  de 
fes  notes  fur  la  comédie  des  uiiéaux  , 
où  il  allure  que  le  boeuf  étoit  repré- 
(enté  fur  le  didrachme ,  monnaie  de 
Théfée ,  comme  le  hibou  &  la  tète 
du  Minerve  le  lurent  dans  la  fuite 
fiir  le  létradrachme  ;  »»  j5>  y>au\ 
X+i*»,us*  (  *  TVTf3JpeO(fu*'  )  V  «O- 
imv  ASmâf .  ^  •î*l'Tv«ii  Jiêf&Xfttn . 
«Tin  eht»MS'  n  âov»  \y*ir%n.  Or 
nous  avon»  encore  un  grand  nombre, 

Xij 


164  MEMOIRE  S 

commerce  fut  peu  de  cholê:  car  outre  qu'il  fut  a  caufê  & 
ie  nerf  de  la  grande  puifîànce  des  Eginèles  fur  la  mer, 
comme  nous  venons  de  le  dire,  l'hiftoire  même  remarque 
qu'un  fimple  habitant  de  l'île  d'Egine  étoit  devenu,  par  ie 
commerce  &  dans  un  feul  voyage,  le  plus  riche  particulier 


de  ces  tétradrnchmes ,  &  par-là  nous 
fommes  en  état  de  juger  de  la  forme 
du  didrachme  ,  monnoie  de  Théfee, 
&  de  l'explication  de  Sperlingius. 

L'autre  parti  que  je  propolê,  elt 
de  diftinguer  deux  fortes  de  mon- 
noics,  même  parmi  les  anciennes  qui 
ont  eu  un  type.  La  première  &  la 
plus  ancienne,  pluflôt  moulée  que 
frappée,  peut  être  comparée  à  ces 
monnoie*  Romaines  que  Ton  voit 
encore  aujourd'hui  dans  le  cabinet 
du  Roi,  avec  la  figure  d'un  de  ces 
animaux  compris  fous  l'efpcce  appe- 
lée en  latin  pecus,  d'où  vint  ap- 
paremment le  mot  pecunia.  Telles 
étoient ,  à  peu  de  cliofe  près ,  les 
monnoies  que  Théfée  fit  frapper  à 
Athènes.  La  féconde  forte  de  mon- 
noie étoit  frappée  &  d'une  forme 

S lus  élégante,  approchant  de  celle 
es  belles  monnoies  Grecques  &  Ro- 
maines par  le  volume  &  le  contour 
de  la  pièce ,  &.  non  par  la  beauté 
du  coin;  ce  qu'on  ne  doit  pas  pré- 
fumer de  ces  temps  reculés  :  &  c'eft 
peut-être  de  cette  dernière  forte  de 
monnoie  que  parlent  Strahon  & 
Pollux,  &  dont  ils  attribuent  l'in- 
vention à  Phéidon  ;  car ,  pour  le 
remarquer  en  paffant,  ils  font  les 
feuls  qui  lui  fafient  cet  honneur ,  le 
terme  vague  dont  fc  fèrt  la  chroni- 
que, <Sc  les  partages  des  autres  au- 
teurs, ne  difant  rien  de  pofrtif  à  cet 
égard. 

Au  refte  je  ne  prétends  pas  décider 
la  queftion  ,  &  même  dans  la  crainte  J 
de  m'y  engager,  &  pour  ne  pas  faire  I 
«irrer  une  Diïfertation  incidente  dans  I 
la  Diïfertation  principale ,  je  me  fuis  I 
contenté  d'inférer  en  ce  troiiiénic  | 


Mémoire  que  fan  894.  avant  J.  C, 
on  vit  paraître  dans  la  Grèce  une 
nouvelle  forte  de  monnoie  d  argent , 
fort  eftiméc,  fort  recherchée,  «qui 
fut  d'un  grand  profit  pour  l'île 
d'Egine ,  où  Phéidon  en  avoit  éta- 
bli la  première  fabrique. 

A  la  lecture  de  cette  remarque  & 
à  l'endroit  où  je  dis  que ,  fuivant 
Hérodote  &  Xénophane ,  l'inven- 
tion de  la  monnoie  étoit  duc  aux 
Lydiens ,  on  m'a  objecté  que  je  fài- 
fois  un  écrivain  Grec  de  ce  même 
Xénophane  qui ,  au  jugement  de 
M.  b'panheim ,  étoit  Lydien  &  fin- 
venteur  de  l'art  monétaire  parmi  les 
Lydiens.  Voici  les  termes  de  ce 
favant  Antiquaire  (  de vr#ft,  if  ufn 
numifmatum ,  te  m.  1,  pag.  9  ). 
A  '. ut  de  prhnarva  Jignati  arris,  ar- 
genrij  aurive  vetuftate  nobis  hic fer- 
mo  ,  ac  proinde  an . . .  .primumejut 
inventum  tribut  apud  Greexes  de- 
beat....  Itono,  iTc.  an  Lydts  ac 
huer  eos  Xenophani.  Je  l'avoue ,  je 
rougis  d'abord  de  la  méprjfe,  &  je 
la  crus  toute  entière  de  mon  côté. 
Le  nom  Etrofoûy  purement  grec, 
aflèz  commun  dans  la  Grèce,  fort 
connu  par  quelques  Poètes ,  Pbilo- 
foplies  &  autres  écrivains  Grecs  qui 
l'ont  porté  ;  tout  cela  ne  put  me 
rafTurer  :  je  condamnois  même  déjà 
ces  réflexions  générales,  comme  des 
notions  vagues  qui  entraînent  dans 
la  chaleur  de  la  compofition  lorfque 
l'efprit  fortement  attaché  à  fon  objet 
principal ,  n'eft  point  affez  en  garde 
dans  les  détails  contre  les  luipriies 
du  préjugé.  Cependant  je  ne  pou- 
vois  me  diffimuler  à  moi-même  que 
tout  ce  que  j'ai  avancé   dans  ce 


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DE  LITTERATURE.  i<S5 
de  la  Grèce  f/)),  pour  les  temps  que  nous  avons  compris  dans 
la  première  partie  de  ce  Mémoire. 

Je  ne  dois  pas  diffimuler  qu'Hérodote  femble  renverlèr  d  un 
feul  trait  tout  ce  que  je  m'efforce  ici  d'établir  en  faveur  du 
commerce  des  Eginètes.  Cet  hiftorien  raconte  que  Pauiànias,  lu. 


Mémoire  <fc  dans  Id  notes ,  je  la  vois 
puife  dans  les  foiirces,  en  conful- 
unt  même  les  manuferirs  au  befoin. 
C'ell  pourquoi  ayant  recherche  de- 
puis avec  loin  fur  quel  fondement 
j'avois  pû  citer  Xenophane  comme 
un  écrivain  Grec  qui  auroit  parlé 
de  l'invention  des  nionnoies  parmi 
les  Lydiens,  je  me  fuis  fou  venu 
d'avoir  lù  dans  Pollux ,  ces  termes 
CI  prés ,  m'^JL  /;ur  -nr  fi\n/ust  titai 

iatÇniùt ,  im  4ffA»  «Qn-f  •  A- 
yûf  »«-' v»  tifugfio. ,  ira  &*hsJ)xm 
(  Htract.  Petit,  t'e/u fj'.nf  )  « 
mwtnuiraatt  Mita,  nf  ,  mur  i  ir 
A  yo^uMTVt<x  Kxfufat  /JamMfcf ,  «71 
AS»r«u*(e  t'ex^rw  /_ju  AfcW,  «n 
Ai^i/  wtV  f»«  BuM^HV-  Ce  que 
je  traduis  ainfi  en  François  :  »>  Ce 
»  feroit  peut-être  une  curiofité  loua- 
»-ble  que  de  rechercher  l'origine  de 
»  l'art  monétaire  ;  fi  Pbékfoc  clt  le 
»•  premier  qui  ait  fait  frapper  des 
»  monnaie»,  ou  fi  cette  gloire  cfl 
»due.  Démodhe  fille  d  Agamcm- 
»  non  roi  de  C'umc ,  &  femme  de 
»  Midas  roi  de  Phrygie  ;  ou  enfin 
••fi  cette  invention  doit  tire  allri- 
»  buee  à  Erichlhonius  c\  à  Lycus 
«dans  Athènes,  ou  aux  Lydiens  , 
«comme  l'allure  Xénophanc  ».  Il 
«A  vrai  que  je  donne  ici  le  texte  de 
Pollux  avec  les  corrc'lions  qu'on  y 
a  faites  ;  mais  outre  qu'elles  font 
toutes  autarifecs  par  les  manu  faits  , 
aucun  de  ces  dun^cmens  n'intértflc 
le  pjfiage  en  qnelhon  ,  puifque  les 
éditions  ,  comme  les  manuferirs , 
portent  également  &  fans  variation, 
Wti  AtA/  vax  t»n  Sir*?«'mf ,  & 
que  je  n'ai  befoin  que  de  ces  deux 


ou  trois  mots  pour  la  preuve  de  ma 
pronolition.  Il  y  a  plus,  Hérodote 
&.  Pollux  font  les  leuls  anciens  au* 
leurs  qui  parlent  de  l'art  monétaire 
comme  d  une  découverte  des  Ly- 
diens; mais  leur  récit  cfl  différent. 
Hérodote  aflure  le  fait  &  ne  cite 
aucun  garant.  Pollux  rapporte  le 
même  fait  fur  la  foi  de  Xenophane, 
nom  purement  gTec  qui  ne  peut  être 
applique  à  un  Lydien  fans  un  té- 
moignage pofitif  de  l'antiquité.  Or 
quelques recherchesque  j'aie  pû  faire, 
je  ne  trouve  parmi  les  Anciens ,  ni 
même  parmi  les  Modernes,  excepté 
M.  Spanhcim  &  ceux  qui  l'ont  co- 
pié, aucun  écrivain  bon  ou  mau- 
vais, qui  ail  parlé  d'un  Xenophane 
Lydien,  ou  même  d'un  Xénophanc 
inventeur  de  la  monnoie  en  Lydie. 
V  oilà  ce  qui  m'a  fait  dire  &  ce  oui 
me  iait  répéter  ici  que,  fuivant  Hé- 
rodote &  Xénophanc  ,  l'invention 
de  l'art  monétaire  étoit  due  aux 
Lydiens  en  général,  &  non  à  un 
Lydien  en  particulier  nommé  Aï- 
ncp/:ut;f.  Au  relie,  fi  la  préemp- 
tion agit  encore  en  laveur  de  M. 
Spanheim,  ou  pluftot  en  faveur  de 
Ion  nom,  car  il  ne  cite  nicun  ga- 
rant de  ("on  opinion  i  cr,  ne  pourra 
du  moins  m  Jvcufcr  de  négligence  , 
ou  d'avoir  rWné  impudemment 
dans  une  bévùc  ridicule. 

M  Hérodote  parfont  des  grandes 
richefles  que  Co!cu>  de  SttntH  rap- 
porta  de  TartelTus,  ajoute:  tïti  Kn- 

mwfKrnf  cum/ntiv,  i.  ■.'  Iw- 
96 1  wtumt ,  *  ronx  i'  ■  .  ,  ■  ivy.it , 
on  ft/ntur  àr.\tJ»ea*,  ^mnjt  Tfc^alir 
lit  Aat/rtujouf ,  A.vnnir.  filif  ji» 

«'«*  ««  ti  vit  teyi'fOf  *m». 

lij 


166  MEMOIRES 
après  (â  vjéloire,  fit  défendre  dans  toute  l'armée  de  toucher 
au  butin,  qu'il  ordonna  aux  Hilotes  de  le  ramaflcr,  &  que 
ceux-ci,  au  nombre  de  trente-cinq  mille,  raflèmblèrent  tout 
ce  qui  te  trouva  de  plus  précieux  dans  le  camp  des  Perles  & 
fur  le  champ  de  bataille,  qu'ils  dérobèrent  les  bracelets,  les 
colliers  &  les  autres  bijoux  d'or  qui  lé  purent  aifément  cacher, 
&  qu'ils  les  vendirent  aux  Eginètes  pour  du  cuivre:  voilà,  con- 
tinue Hérodote ,  l'origine  &  la  première  coule  des  grandes 
richeflès  de  l'île  d'Egine. 

Mais  outre  que  ces  dernières  paroles,  prîtes  à  la  lettre, 
(croient  démenties  par  tout  ce  que  nous  liions  dans  l'hiltoire 
fer  le  commerce,  les  richeflès  &  la  gronde  puillânce  des 
Eginètes,  dans  les  temps  antérieurs  à  la  bataille  de  Platée, 
de  laquelle  Hérodote  parle  en  cet  endroit,  il  eft  vilible  que 
l'hiftorien  n'a  eu  en  vue  que  le  temps  où  il  vivoit,  bien 
éloigné  de  celui  dont  il  s'agit ,  &  même  poftérieur  au  pof- 
fage  de  Xerxès  en  Europe. 

C'eft  à  cette  dernière  époque  que  finit  le  dénombrement 
de  Caflor  dans  la  chronique  d'£usèbe:  mais  parce  qu'il  v  a 
vifiblement  quelques  lacunes  dans  la  chronique  à  cet  égard, 
&  que  d'un  côté  Thucydide  place  les  Corinthiens  entre  les 
maîtres  de  la  mer,  que  de  l'autre  Hérodote  alfare  que  Poly- 
crate,  tyran  de  Samos,  affècla  cet  empire;  que  d'ailleurs 
Selden  prétend  que  fi  la  chronique  de  Caflor  fut  parvenue 
jufqu'à  nous,  on  y  verrait  auflt  les  Laccdémoniens  &  les 
Athéniens  ;  &  qu'enfin  les  Corinthiens  lîir-tout  doivent  être 
placés  dans  cette  première  daflê  des  commerçons  de  la  Grèce; 
voyons  feulement  jufqu'où  ces  différera  peuples  ont  porté 
leur  commerce  &  leurs  colonies  :  car  de  chercher  à  remplir 
en  ce  Mémoire  les  Liâmes  de  la  chronique  d'Eusèbe,  ou  de 
remuer  ici  toute  l'ancienne  chronologie  pour  déterminer  le 
temps  précis  où  les  Corinthiens  en  particulier,  &  en  général 
tous  les  autres  peuples  dont  j'ai  parlé ,  ont  eu  chacun  à  leur 
tour  l'empire  de  la  mer,  &  combien  de  temps  ils  l'ont  put 
fédé,  ce  ferait  un  travail  déplacé;  on  doit  le  feu  venir  que 
je  ne  fais  pas  une  hiftoire,  je  cherche  une  preuve  qui  dépend 


DE    LITTERATURE.       1 6> 

Sun  grand  nombre  de  faits  que  je  rappelle  au  beiôin ,  & 
que  je  puis  arranger  comme  ii  me  fèmble  à  propos  :  &  fi 
j'ai  fuivi  la  chronique  d'Eusèbe  dans  le  dénombrement  de 
ces  peuples ,  li  j'ai  rapproché  toutes  les  colonies  des  temps 
où  il  nous  dit  que  leurs  métropoles  ont  eu  l'empire  de  la 
mer,  ce  n'eft  pas  que  1  ordre  d'Eusèbe  m'ait  paru  le  meilleur, 
ou  que  j'aie  prétendu  fixer  l'époque  de  ces  difTérens  établiflê- 
mens  ;  j'ai  voulu  lêulement  en  cela  éviter  la  confufion  qui 
fè  gliflê  iniênfiblement  dans  les  longs  détails.  Je  reviens  aux 
Corinthiens. 

Corintlie  fituée  dans  l'Ifthme  qui  lie  enlêmble  toutes  les 
parties  du  continent  de  la  Grèce,  &  qui  fépare  les  deux 
mers,  connut  de  bonne  heure  tout  l'avantage  de  fà  pofition, 
s'appliqua  à  la  marine  &  la  perfectionna.  C'eft,  dit-on,  en 
cette  ville  que  furent  inventées  deux  nouvelles  efjjèces  de 
bâtimens  fort  connus  dans  l'hiftoire  ancienne,  je  parle  des 
vaifleaux  longs  &  des  galères  à  trois  rangs  de  rames.  Si  l'on 
doit  juger  de  la  marine  d'une  métropole  par  celle  de  fès 
colonies ,  Corinthe  l'emporte  à  cet  égard  fur  toutes  les  villes 
dont  j'ai  parlé  jufqu'ici.  Lorfque  Xerxès  arma  contre  la  Grèce, 
&  dans  le  plus  grand  danger  qu'une  nation  toute  entière  puiflè 
jamais  courir,  Syracufè,  colonie  de  Corinthe,  équipa  lèule 
en  cette  occafion,  une  flotte  prefque  auflt  nombreulê  que 
celle  que  toute  la  Grèce  avoit  pû  afïêmbler.  Cependant  le 
commerce  des  Corinthiens  ne  fut  jamais  fort  étendu  par  mer, 
du  moins  à  en  juger  par  la  jxjfition  de  leurs  colonies,  je  parle 
de  celles  que  nous  connoilîbns  encore  aujourd'hui,  &  qui  fc 
trouvent  bornées  au  lèptentrion  par  la  côte  de  l'Illyrie  où  ils 
avoient  Apollonia  ;  à  l'occident,  par  la  côte  orientale  de  la 
Sicile  où  ils  avoient  Syracufè;  à  l'orient,  par  la  côte  occiden- 
tale de  la  prefqu'île  de  PalJène  où  ils  avoient  Potidée.  Je 
paù*ê  fous  filente  les  autres  colonies  de  Corinthe,  parce  qu'étant 
prefque  toutes  dans  le  voifmage  de  la  métropole ,  je  crois 
ce  détail  étranger  à  la  preuve  de  ma  première  propofttion. 

A  l'égard  de  Polycrate,  tyran  de  Samos,  outre  que  je  ne 
Tois  pas  bien  nettement  la  penlée  d'Hérodote,  lorfqu'il  affûte 


1 68  MEMOIRES 

/./*  ///,  dap.  qu'après  Minos,  Polycrate  (f)  afpira ,  ie  premier  des  Grecs, 
à  l'empire  de  la  nier,  nous  ne  connoifîbns  aujourd'hui  ni  le 
commerce  de  Sanios,  ni  (es  colonies,  à  la  rélèrve  peut-être 
de  celle  qui  s'établit  à  Pouzzoles,  &  de  ces  différentes  troupes 
de  Samiens  qui  le  bannirent  volontairement  de  leur  patrie 
pour  chercher  en  Crète  fi),  en  Sicile  (u)  ou  dans  la  haute 
Egypte  fit),  un  aryle  contre  la  tyrannie. 

Mais  l'opinion  de  Selden  mérite  qu'on  s'y  arrête  un  peu 
davantage.  Ce  Critique  a  avancé  que  Cattor  avoit  continué 
fâ  chronique  julqu'au  règne  d'Augufte  fous  lequel  il  a  vécu; 
&  que  fi  elle  fût  parvenue  jufqu'à  nous,  on  y  verrait  auût 
les  Athéniens  &  les  Lacédémoniens  pofleder  tour  à  tour 
l'empire  de  la  mer. 

Quoique  ce  lèntiment  me  lêmble  peu  réfléchi  par  rappàrt 
à  l'étendue  que  donne  ici  Selden  à  la  chronique,  pui (qu'Eu- 
sèbe  qui  l'avoit  entière  &  (bus  les  yeux,  &  qui  laiflè  entre- 
voir un  deflèin  marqué  d'en  parer  (on  ouvrage ,  n'a  porté  ie 
dénombrement  des  maîtres  de  la  mer,  que  julqu'à  l'expédition 
de  Xerxès;  toutefois  je  reconnois  volontiers,  avec  Selden,  que 
les  Lacédémoniens  &  les  Athéniens  ont  mérité,  dans  les  temps 
poftérieurs,  d'avoir  place  en  cette  chronique.  Lorfque  la  Grèce 
fê  vit  menacée  par  les  armes  de  Xerxès,  elle  rafîèmbla  toutes 
iès  forces  maritimes,  &  en  déféra  le  commandement  aux  La* 
cédé n ioniens  :  &  l'on  peut  dire  en  quelque  forte,  qu'ils  eurent 
alors  l'empire  de  la  mer  ;  quoiqu  a  y  regarder  de  plus  près , 
ce  fut  pluftôt-là  une  commiflion  ou  une  puiflànce  précaire, 
que  cette  efpèce  d'empire  dont  nous  parlons ,  &  que  les 
Lacédémoniens  n'ont  poflTédé  véritablement  qu'après  la  viétoire 
d'Aiguepotames  &  la  prifè  d'Athènes  qui  en  fût  la  fuite: 


(f)  Strabon,  lib.  Xiv, pag.  pjj, 
aflurc  que  Polycrate  poflkia  en  effet 
cet  Empire:  îr  rîjutf  nglrvX»  icjw</Wt- 

( t)  -E  Tj>yt  }\otuJ^ll  y  (  AaxrfkfM9  - 
fi*ç  )  r  (u*to  tcuÎtii  Ku</W*r  tin  àt 
K^h't»  Kurarro»  Ittfùur.  Herod.  lib. 
tu,  cap.  4.4. 

(u)  p'  Ji  K*%  <S  


ms*  i($tWiuiaf  «oA/r  ZdynMt  rut  if 
MicxTtirLu  /a-BdxAvjitr  rvtyuju  Ht" 
rodot.  lib.  Vit.  cap.  1 64. 

(x)  kimifJ^oi  f£p  Tanç_yi  tin  \( 
çSttmt  tbA/f,  tLw  f  voen  /uSft  la^uci  tHç 
Aiwairiir  et/Attr  At-touWi  «rai  Ht- 


A  é%>iù)ti*ç  quhHc  M")pp8f>ot  «irai.  . 
rod.  lib.  lit,  cap.  26. 


événement 


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DE   LITTERATURE.  i69 

événement  poftérieur  de  près  de  quatre-vingts  ans  au  paflâge 
de  Xerxès  en  Europe. 

Mais  fi  Lacédémone  eut  alors  l'empire  de  la  mer ,  toutes 
les  colonies  font  antérieures  à  cette  époque:  la  côte  de  Pam- 
phylie  à  l'orient,  celle  de  l'Italie  à  l'occident ,  en  furent  les 
bornes  ;  &  ce  qu'il  eft  important  de  remarquer ,  le  com- 
merce n'en  fut  jamais  le  motif  (y)  ;  Lacédémone  ne  le  pro- 
pola  jamais  dans  ces  peuplades ,  que  de  prévenir  l'extrême 
misère  de  fes  habitans ,  effet  naturel  du  partage  qu'avoit  fait 
Lycurgue  fy) ,  ou  de  le  débarrafler  d'une  multitude  peu 
affectionnée,  5c  qui  donnoit  de  l'inquiétude.  C'eft  dans  la 
première  vue  que  furent  fondées  les  colonies  de  Crète  & 
de  Carie  ;  'mais  pour  le  défaire  de  toute  cette  jeuneflè  que 
la  première  guerre  de  Meffène  avoit  vû  naître,  &  qui  étoit 
tout  à  la  fois  la  honte  &  la  terreur  de  Sparte  ,  on  l'envoya 
fur  les  côtes  d'Italie  où  elle  fonda  Tarente,  &  s'empara 
bien-tôt  après  de  la  ville  de  Brindes. 


(y)  Depuis  le  retour  des  Héra- 
clides  ,  Lacédémone  avoit  toujours 
eu  les  armes  à  la  main ,  dans  le  def- 
fein  d'afTcrvir  le  Péloponnèfe ,  & 
de  commander  au  relie  de  la  Grèce. 
La  réforme  de  Lycurgue  affermit 
les  Lacédémoniens  dans  ce  projet 
ambitieux  6c  dans  le  mépris  qu'ils 
avoient  toujours  eu  pour  l'agricul- 
ture, pour  les  arts  oc  les  feiences; 
Oc  pour  le  commerce  en  particulier, 
H  fut  défendu  par  une  loi  exprefié 
de  ce  Légiflatcur,  ôc  il  devenoit 
impraticable  par  la  nouvelle  confM- 
tution  de  l'h'tat.  Voy.  /foc.  in  Pa- 
nath.  Plut,  in  Lycurgo. 

fy)  Lycurgue  ayant  divifé  toutes 
les  terres  de  Ta  Laconie  en  trente- 
neuf  mille  portions  égales,  il  répartit 
entre  les  habitans  de  Sparte ,  les 
neuf  mille  portions  qui  fetrouvoient 
dans  le  voifmage  de  cette  ville. 
AnrnjuH  ™»  /^J  «Mur  itïc  matmMf 
Aatarmmr  ,  T€*afAvatovç  «Ap^vc  ,  tt)» 
ùs  7B  à'çi>  7i)r  IroVnti'  avrnMcw , 

Tome  XXI II. 


Imtfma.iwr.   Plut,   in  Lycurg.  Le 
Légiflateur  défendit  en  même  temps 
aux  péres  de  famille  d'augmenter, 
de  diminuer  ou  de  vendre  les  terres 
qu'il  avoit  aflïgnées  à  chacun  d'eux 
pour  l'entretien  de  leur  famille  ;  ainfi 
chaque  portion  étant  afl'cz  modique 
dans  (on. origine,  ôc  les  moyens* 
de  l'augmenter  ôc  d'acquérir  étant 
interdits,  lorfqu'une  famille  devenoit 
nombreufe  ,  elle  tomboit  dans  la 
pauvreté.  A  joutez  à  cela  que  chacune 
de  ces  portions  diminuoit  néccflàire- 
ment  avec  le  temps ,  s'il  e(l  vrai , 
comme  quelques  Anciens  l'ont  pré- 
tendu, que  fes  affranchis  oc  même 
les  étrangers  qui  vouloient  s'établir 
à  Sparte  &  vivre  fous  fa  difeipline , 
étoient  admis  au  partage  des  terres  : 
ïnoi  Ji  ïçauiu  <w»  £  r  £«W  oç  ai 
vanjiu/ri»  w'im»  nV  aoxwwr  rnç  mhi- 
•nicu,  «estm  it  /Wakua  «  Avtuvpyu 
/ui-n7%iM(  kf%Sn  Jfe.-mvyjuirtiç  ,«$'<- 
Plut.  ibid. 

Y 


,7o  MEMOIRES 

Les  Athéniens  (êmbient  d'abord  venir  ici  plus  naturelle- 
ment ;  car  outre  qu'ils  fuccédèrent  aux  Lacédémoniens  dans 
le  commandement  de  toutes  les  forces  maritimes  de  la  Grèce, 
&  que  dam  la  fuite,  en  différais  temps,  ils  ont  été  vérita- 
blement les  maîtres  de  la  mer  (a),  on  trouve  de  très-bonne 
heure  les  colonies  Adiéniennes  dans  la  plulpart  des  îles  de 
l'Archipel,  dans  la  Thrace,  fur  la  côte  occidentale  de  l'Afic 
mineure,  dans  l'île  de  Chypre,  en  Sicile  &  en  Italie  (h). 
Toutefois  je  ne  crains  point  d'avancer  que  les  Athéniens 
n'ont  point  eu  l'empire  de  la  mer  avant  le  paflàge  de  Xerxès 
en  Europe. 

En  eflèt ,  quand  je  confidère  que  la  ville  d'Athènes  fîtuée 
dans  les  terres  à  deux  lieues  de  la  mer  (c),  n  avoit  alors  qu'un 
allez  mauvais  port  &  très -petit  ;  qu'elle  donnoit  toute  lôn 
attention  aux  armées  de  terre;  qu'avant  la  guerre  avec  les 
Eginètes  elle  n'eut  point  en  mer  de  flotte  confidérable  ; 
que  pour  le  lecours  promis  à  Ariftagore ,  elle  eut  peine  à 
raflèmbler  vingt  vaiflèaux;  qu'elle  en  emprunta  de  Jes  voifins 
pour  le  tranlport  de  les  colonies;  que  la  comédie  ancienne 
blâme  Thémiltocle  d'avoir  ôté  la  lance  &  le  bouclier  aux 
Athéniens ,  pour  leur  mettre  en  main  la  rame  ou  l'aviron  ; 
que  ce  grand  homme  forma  leur  marine;  que  cent  ans  après 
Thémiftocle,  Iiocrate  reproche  aux  Athéniens  l'ambition  de 
dominer  fur  la  mer  comme  une  paffion  nouvelle  &  la  caulê 
de  tous  les  maux  de  la  Grèce;  qu'enfin,  dans  les  temps  anté- 
rieurs à  la  guerre  des  Perles,  les  Barbares,  les  Rhodiens, 
les  villes  d'Eolie  &  d'ionie,  les  Eginètes  mômes,  voifins  & 
ennemis  des  Athéniens ,  ont  eu  luccelîïvement  &  tour  à  tour 
de  très-grofles  flottes,  je  ne  puis  croire  qu'Athènes  fut  alors 

(a)  Paufànias ,  in  An.  remarque 
e  Philippe  de  Macédoine  enleva 
aux  Athéniens  l'empire  de  la  mer 


que  Philippe  de  Macédoine  enleva 
aux  Athéniens  l'empire  de  la  mer 
pendant  la  paix  qui  luivit  la  bataille 
de  Chéronec. 

(b)  Meurfius compte  jufqu'à  qua- 
rante colonies  Athéniennes  ;  mais 
outre  qu'il  n'a  en  vue  quedegroflîr 
Je  nombre  dt  ces  colonies  en  raflero- 


blant  indifféremment  tout  ce  qui 
a  porté  le  nom  de  colonies  Athé- 
niennes dans  l'antiquité,  il  ne  diftin- 
gue  ni  le  temps  ni  l'objet  de  leur 
Fondation. 

( c)  Quelques  auteurs  ne  comptent 
que  trente-cinq  ftades;  d'autres  en 
donnent  quarante  à  cette  dilbnce. 


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DE   LITTERATURE.  171 

en  état  de  donner  la  loi  fur  la  mer  par  la  fupériorité  de  lès 
forces  maritimes:  je  fuis  même  perfuadé,  malgré  le  préjugé 
commun,  que  cette  ville  n'a  fait  aucun  commerce,  ni  par 
terre,  ni  par  mer,  pendant  tout  l'intervalle  de  temps  qui 
s'eft  écoulé  depuis  là  fondation  juiqu'à  l'arrivée  des  Perles 
dans  la  Grèce.  L'Attique,  pays  maigre  &  montueux,  d'une 
terre  légère  &  de  peu  de  rapport ,  n'avoit  alors  que  lès  oli- 
viers, les  laines,  du  lël,  du  miel  &  quelques  mines  d'argent 
peut-être  aflêz  riches,  mais  cènes  û  mal  exploitées  dans  ces 
premiers  temps ,  que  lôus  le  règne  d'Augufte  &  cinq  cens 
ans  après  la  défaite  des  Perlés,  on  travailloit  encore  les  Icories 
de  ces  mines  avec  quelque  profit.  Les  habitans  de  i'Attique  (d) 
portés  à  la  douceur (e),  à  la  joie,  aux  plaifirs  de  i'efprit,  peu 
touchés  des  richeflès,  mais  paflionnés  pour  la  jultice  &pour 
la  gloire,  don  noient  alors  tous  leurs  ioins  aux  arts  qui  étendent 
les  commodités  de  la  vie  &  les  agrémens^,  ou  à  la  police 
&  aux  armes  qui  en  aflurent  la  jouifTance  (g).  Théfée,  Dracon 
&  Solon  partagèrent  l'un  après  l'autre  toute  cette  multitude 
en  différentes  claflès,  &  je  ne  vois,  dans  les  résultats  de  ces 


(d)  Je  confidère  ici  les  liabitans 
de  I'Attique  dans  la  pureté  de  leur 
naturel,  oc  non  dans  l'état  de  cor- 
ruption où  les  Comiques  &  Par- 
rhafius ont  peint  dans  la  fuite  le 
peuple  d'Athènes  ,  fi  toutefois  ce 
portrait  de  Pan  1ml u s  a  jamais exifté 
tel  que  Pline  nous  l'a  décrit ,  Hiji. 
Nat.  lib.  XXXV,  pag.  6g  j.  edit. 
Hard.  Voici  les  termes  de  Pline  : 
Parrhafius  pinxit  démon  Athenien- 
Jîum  argumenta  quoque  ingeniofo  ; 
vol f bat  namque  varium,  iracundum, 
inconflantem  ,  eundem  exorabilem , 
clément em  ,  mifericordem,  excelfurn , 
gloriofum  ,  humilem  ,  ferocem  ,  fu- 
gactmque.  Carlo  Dati ,  en  rappor- 
tant ce  paflâge  dans  les  vies  des 
anciens  Peintres ,  avoue  ingénument 
qu'il  n'a  jamais  pu  concevoir  par 
quel  rare  fecret  Parrhafius,  avec 
le  feu!  fecours  du  delTein  &  de  la 


couleur ,  avoit  pû  mettre  dans  une 
feule  figure  l'expreflïon  fine  &  déli- 
cate de  tant  de  qualités  oppofées  , 

3ue  1  efprit  même  a  de  la  peine  à 
émcler  &  à  lâiftr. 

(e)  QifJj>fyu-x*c  àsgi  t  nKifûuf 
(  Jif49(  A'StHÙur  ) .  Plut,  de  adminifi. 
rep.  lib.  I. 

( f)  Tlporn     (■'  nihic r  A  .'►».;.  »►) 

•     .¥    JJ    JT  S  S  '       1   ml  » 

<_cfj  y.  eti  >L  t  Ttjgar  me  f  o&ç  m 
aV«7>yw«  7i v  fiic-j  ygnmpuLC,  >yu  mç 

iuçyZett ,  mç  «*  t  diiufuiau.su.  ,  &c. 
Ijoc.  in  Paneg. 

(g)  TlaMÙt       Kgl  «Mar  »  -nAK 
•A  fithnp  5  'dipuune  ti^àt  yi-  ( 
y»i  ,  ra'f  A  iugtMiru  nsfl  cuafwtcum 
V&m  ,  mit  <fi  é\uMfut  <o&àùm 
nuwu  yjù  &u%*m.  Plut,  bel/o  ne,  an* 
pace,  clariores  fittrurtt  Athéniennes» 

i  •  i 

Yij 


i7x  MEMOIRES 

diflributions ,  ni  corps  de  marchands  (h),  ni  ciaûes  de  mate- 
lots :  la  ville  d'Athènes  elle-même ,  pauvre  alors  &  honorant 
la  pauvreté,  n'étoit  bâtie  que  de  terre  &  de  bois  (ï),  quoi- 
qu'elle eût  de  la  pierre  &  du  marbre  à  la  porte,  &  dans 
ton  Icin  des  artiftes  les  meilleurs  peut-être  qui  fuflênt  au 
relie  du  monde;  enfin,  pour  tout  dire  en  deux  mots,  on 
ne  trouvera  dans  l'Attique  ai  ces  temps  recules,  ni  les 
moyens  qui  Ibûtiennent  le  commerce ,  ni  la  cupidité  qui 
en  eft  l'anie ,  ni  cet  air  d'opulence  &  de  magnificence  qui  en 
ell  le  fruit.  Toutes  ces  colonies  dont  j'ai  parlé  &  qui  fondait 
le  préjugé  commun ,  ne  prouvent  rien  ;  elles  eurent  toutes 
un  motif  plus  noble  que  celui  de  l'intérêt  &  du  commerce  : 
ce  Nos  ancêtres  (k),  dit  Itocrate  ai  parlant  aux  Athéniens , 
»  nos  ancêtres  inftruits  de  tanne  heure  dans  la  pratique  de 
•>  toutes  les  vertus,  goûtoient  dans  le  repos  les  fruits  rfun 
»  &ge  gouvernement,  tandis  que  les  autres  villes  de  la  Grèce 
»  agitées  de  troubles  domelliques ,  éprouvoient  toutes  les  fureurs 
«  des  guerres  civiles.  Touchés  de  tant  de  maux ,  ils  fe  firent 
»  un  crime  de  la  tranquillité  où  ils  vivoient  (ans  la  partager 
»  avec  le  relie  de  la  nati  n  ;  envilageant  d'ailleurs ,  en  ce 
»  defordre,  la  ruine  prochaine  de  tous  les  Grecs,  ils  rélolurent 


(h)  Ce  qu'on  lii  dans  Démof- 
thène  &  fe  commentateurs  au  lujet 
des  droits  &  privilèges  du  corps  des 
marchands  d'Athènes  ,  doit  s'enten- 
dre du  lux  le  où  vivoit  cet  Ora- 
teur. 

(i)  La  citadelle  d" Athènes  n'op- 
pofa  a  Xcrxès  qu'une  enceinte  de 
bots*  Cimon ,  dans  la  fuite ,  fit  bâtir 
de  pierres  les  murailles  de  cette  cita- 
delle :  au  temps  même  de  Démof- 
théne ,  la  plulpan  des  mailons  de 
cette  ville  étoient  encore  faites  de 
terre  ;  ce  qui  lut  fit  dire  :  ifuSt  fi, 

,  Z  a.rjyi(  a  S'*a  ,  j*M  SmantUtn  i*'f 
yntutut  KAraa<>  4m»  nvC/ih  «ai 'idat 
vjtAtti*,  »«!f  fi  liççot  -wi.-iv:  r^V. 
3>lutarmic  a  trouve  un  bon  mot  dans 
ce  paflage ,  je  ne  le  donne  ici  que 
comme  une  preuve.  Dicéarquc  (  il 


avoit  été  difciple  d'Ariftote)  dans 
un  fragment  qui  nous  relie  de  fa 
description  de  la  Grèce,  dit  en  par- 
lant de  la  ville  d'Athènes  :  *\  i-v 
•n.v.cu  ?  inuùt  â/7U«<  ,  ixtyai  A 
otuju.  a-rmi-Tv»  t'ai  içWfnif  {mï 
fyut  StoçyujMn  ,  ù  àmi  ta»  ■'  DO- 
ncyp&^um  Wr  \'%ra4ut  ■wix.tf.  Enfin 
les  Athéniens,  &  fur-tout  les  anciens 
Comiques  donnoient  le  nom  de 
■miaulent ,  ■mi^toû^ft  aux  voleurs 
de  nuit ,  parce  qu'anciennement  ils 
perçoient  ces  murs  de  terre  &  de 
bois  pour  entrer  &  voler  dans  les 
maifons. 

(h)  E'ujrw  j8  iib  (  d  /î*m>.tï(  ) 
il  -mjti  m  i.  li  **î$>f  ir  afttS  ,__J 
i)  -  pwuii»  ntffteuv*  ,  &  le  re  fie 
de  cet  endroit  d'ifoaate  dans  k 
Panath. 


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DE    LITTERATURE.  ï73 

de  b  prévenir,  &  envoyèrent  leurs  anù^ulâdeurs  dans  toutes  « 
les  villes  où  b  difeorde  s'étoil  gliflce.  Des  hommes  choifis  « 
dans  Athènes  furent  écoutés ,  &  eurent  bien-tôt  concilié  les  « 
intérêts  divers  &  pacifié  tous  les  différends;  mais  pouraflûrer  « 
b  durée  d'un  calme  fi  nécefiaire  au  fâlut  de  tous ,  ils  prati-  « 
quèrent  adroitement  la  populace  indigente  &  feditieufè,  l'en-  « 
rolèrent  fous  nos  étendards ,  &  fc  cliargèrent  du  foin  de  la  « 
faire  (iibfifter.  La  République  toujours  confiante  en  fon  aver-  « 
fion  pour  les  Barbares,  envoya  contre  eux  cette  nouvelle  « 
armée ,  les  chafTa  des  Cyclades  &  de  quelques  villes  du  con-  « 
tinent;  &  pour  éloigner  tout  foupçon  d'avarice  ou  d'ambition,  « 
elle  abandonna  fa  conquête  à  cette  mulitude ,  &  à  tout  ce  « 
qu'il  y  aVoit  alors  de  nécefliteux  dans  la  Grèce ,  les  établit  « 
dans  les  îles  &  dans  le  continent ,  leur  donna  des  loix  &  « 
régla  b  forme  de  leur  gouvernement  ».  Tels  font  les  différens 
traits  que  j'ai  recueillis  du  difeours  d'ifocrate,  &  qui  prouvent 
bien,  ce  me  lêmble,  que  le  commerce  &  les  vues  d'intérêt 
n'eurent  point  de  part  à  l'établiflêment  des  colonies  Athé- 
niennes. Toutefois  fi  quelqu'un  s'obfline  encore  dans  le 
préjugé  commun ,  je  n'en  difputerai  point  avec  lui ,  s'il 
reconnoît  du  moins  que  b  côte  de  l'Afie  mineure  à  l'orient , 
celles  de  b  Sicile  &.  de  l'Italie  à  l'occident ,  furent  les  bori>es 
de  ces  colonies  ;  &  que  celles-ci ,  comme  celles  des  autres 
villes  qui  ont  eu  en  différens  temps  l'empire  de  b  mer,  ont 
toutes  été  renfermées  dans  les  bornes  de  b  mer  Méditerranée 
&  du  Pont-Euxin,  jufqu'au  partage  de  Xerxès  en  Europe. 
Je  viens  au  fécond  ordre  des  villes  commerçantes  de  b  Grèce; 
mais  je  rélêrve  ce  détail  pour  une  autre  icance. 


i74  MEMOIRES 


OBSERVATIONS 

SUR   LES   ORACLES  RENDUS 

PAR   LES  AMES  DES  MORTS. 

Par   M.   F  R  É  R  e  t. 

-  Janvier  o  m  M  E  ces  fortes  d'Oracles  avoient  perdu  peu  à  peu  leur 
'74-9-  crédit  par  l'établiflêment  des  Oracles  parlons  d'Apollon 

à  Delphes  &  en  plufieurs  autres  lieux  de  la  Grèce ,  &  peut- 
être  aulTi  parce  qu'ils  demandoient  un  certain  appareil  de 
machines  dont  le  jeu  devoit  manquer  fôuvent ,  ce  genre  de 
divination  avoit  été  abandonné  à  ceux  qui  exerçoient  l'an 
odieux  &  méprifé  de  b  Goëtie  ou  Magie  noire.  C  eit  iâns 
doute  par  cette  raifôn  que  les  Critiques  modernes  ont  négligé 
d'en  parler,  du  moins  avec  un  certain  détail.  Il  ma  paru 
cependant  que  cette  divination  avoit  joui ,  dans  les  premiers 
temps,  d'une  plus  grande  confidération  ;  &  que,  comme  elle 
étoit  en  quelque  façon  liée  avec  le  fontls  de  l'ancien  lyftème 
religieux  des  Grecs,  elle  pou  voit  mériter  l'attention  de  ceux 
qui  veulent  connoitre  cette  ancienne  Religion. 

Il  eft  lùr,  |>ar  les  ouvrages  d'Homère  &  d'Héfiode  &  par 
les  plus  anciennes  fables  des  Grecs  rapportées  dans  le  poëme 
des  travaux  indiques,  que  le  dogme  de  l'immortalité  de  lame 
&  de  fbn  exHtence  après  quelle  eft  feparée  du  corps,  avoit 
été  de  tout  temps  une  opinion  populaire  chez  les  Grecs»  & 
qu'on  ne  s  etoit  point  avifé  d'en  douter  avant  l'établiilèment  de 
cette  philofophie  qui  trouva  l'art  de  difputer  de  tout  &  de 
tout  réduire  en  problème. 

Dans  Héfiode  les  hommes  de  l'âge  d'or  deviennent,  après 
leur  mort,  des  génies  confèillers  du  Souverain  des  Dieux, 
qui  obfêrvent  les  actions  des  hommes,  &  qui  veillent  d'une 
façon  invifible  à  leur  conlèrvation  ;  ceux  de  1  âge  d'argent 
ou  du  lècond  âge  devinrent  les  génies  terreflres:  pour  ceux 


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DE   LITTERATURE.  i7< 

de  l'âge  d'airain,  ayant  irrite  les  Dieux  par  leur  injuftice,  ils 
ddeendirent  forts  gloire  dans  le  ténébreux  féjour  de  Pluton, 
&  ne  jouirent  d'aucuns  honneurs.  Ceux  de  l'âge  héroïque, 
qu'Héliode  compte  pour  le  quatrième,  devinrent  des  Héros, 
&  furent  tranfportés  après  leur  mort  dans  les  Ifles  fortunées 
au  milieu  de  l'océan,  où  ils  mènent  une  vie  exempte  de 
foins  &  de  travail,  parce  que  la  terre  y  produit  d'elle-même 
trois  riches  moiflons  dans  le  cours  de  chaque  année. 

11  ctoit  naturel  que  des  gens  qui  croyoient  lexiftence  des 
ames  léparées  du  corps,  qui  fuppofoient  que  ces  ames  con- 
fevoicnt  des  fèntimens ,  des  goûts  &.  des  paffions  analogues 
à  ce  qu'elles  avoient  éprouvé  pendant  leur  vie,  fè  perfûadaffènt 
aulîi  qu'elles  s'intérellbient  encore  à  ceux  qu'elles  avoient  lailîc's 
fur  la  terre,  &  que  s'il  ctoit  poffible  de  les  interroger,  elles 
ne  refùfèroient  pas  de  les  aider  de  leurs  confêils.  Mais  comme 
ce  raifônnement  prouve  tout  au  plus  une  fimple  poflibilité, 
je  palîê  aux  preuves  de  fait,  qui  remporteront  toujours  fiir 
les  preuves  de  raifônnement,  &  qui  montreront  que  la  fiiperlli- 
tion  avoit  tiré  cette  conféquence  du  principe,  &  qu'elle  s'en 
étoit  fèrvi  pour  établir  un  genre  de  divination ,  dans  lequel 
on  croyoit  avoir  des  moyens  affairés  de  forcer  les  ames  des 
morts  à  venir  répondre  aux  queftions  qu'on  vouloit  leur  faire. 

Périandre,  tyran  de  Corinthe,  c'efl  Hérodote  qui  parle,  /Wr.^j 
ayant  frappé  dans  un  emportement  de  colère  fa  femme  Mclilîè 
nlle  de  Proclès  tyran  d'Epidaure,  pour  laquelle  il  avoit  cepen- 
dant un  amour  très-violent,  elle  mourut  des  fuites  de  ce 
coup.  Quelque  temps  après  un  hôte  de  Périandre  vint  jxwr 
retirer  un  dépôt  dont  il  avoit  confié  la  garde  à  Méliflè  :  on 
ignorait  où  die  l'avoit  mis,  &  on  le  chercha  inutilement 
Périandre  crut  devoir  interroger  là-deffus  Mclilîè  elle-même, 
&  il  envoya  confiilter  i'Orade  des  morts,  Nt*uofta.rntï3r , 
établi  dans  la  Thefprotie  fur  les  bords  du  fleuve  Achetât  : 
lexiftence  de  ce  fleuve  dt  certaine,  &  l'on  fait  même  allez  Ihuyd.  r.*; 
exactement  où  étoit  fbn  embouchure.  vlt> 

L'ombre  de  Méliflè  déclara  qu'elle  ne  pouvoit  réjx>ixlre ,  3 
parce  qu'elle  étoit  accablée  de  lioid  ;  les  vetemens  qu'on  a 


i76  MEMOIRES 

enterres  avec  moi ,  dit-elle,  ne  me  peuvent  (èrvir,  parce  qu'on 
ne  les  a  pas  brûlés;  &  pour  convaincre  Périandre  de  la  vérité 
de  ma  plainte,  qu'il  fe  rappelle,  ajoûta-t-elle,  ce  qui  s'eft 
paflë  après  ma  mort.  Périandre  qui  aimoit  là  femme  avec 
fureur,  avoit  voulu  lui  donner  après  iâ  mort,  dit  Hérodote, 
les  mêmes  témoignages  de  ton  amour,  que  fi  elle  eût  encore 
été  vivante  (ce  ne  (ont  pas  là  tout-à-fait  les  termes  de  l'hifto- 
rîen  Grec).  La  réponie  des  députés  frappa  Périandre;  & 
pour  faire  ceflêr  les  plaintes  de  Méliflè ,  il  ordonna  à  toutes 
les  femmes  de  Corinthe ,  elclaves  &  libres ,  de  fè  rendre  au 
temple  de  Junon,  parées  comme  pour  un  jour  de  fête.  Lorf- 
qu'elles  y  furent ,  fes  Gardes  s'emparèrent  des  portes  &  les 
obligèrent  de  quitter  tous  leurs  vêtemens.  Ces  habits  furent 
portés  fur  la  foflè  de  Méliflè,  &  brûlés  avec  les  cérémonies 
religieulês  obfervées  dans  les  funérailles.  On  envoya  de  nou- 
veaux députés  à  l'Oracle,  &  l'ombre  de  Méliflè  ne  fit  plus 
de  difficulté  de  déclarer  où  étoit  le  dépôt. 

Il  ne  s'agit  pas  d'examiner  ce  qu'il  y  avoit  de  vrai  dans 
cette  hiftoire,  ni  de  quels  moyens  les  Prêtres  s'étoient  (êrvis, 
foit  pour  faire  paraître  l'ombre  de  Méliflè,  foit  pour  être  en 
état  de  répondre  jufte  à  la  queftion  de  Périandre  :  il  me  fuffit 
que  la  narration  d'Hérodote  fup|x>lè  l'exiftence  de  l'Oracle 
&  l'ufage  de  le  confulter  ;  car  il  n'y  a  rien  dans  fes  exprefltons 
qui  puiifè  faire  penfer  que  l'Oracle  ne  fubfiftât  plus  au  temps 
où  il  écrivoit,  c'eft-à-dire,  environ  un  fiècle  après  Périandre. 
ThteyA.  i,  47.  Thucydide  parle  de  cet  Acheron  de  la  Thejprotie  &  du  marais 
Strab.  vit,  Achenifta  qu'il  traverfoit.  Paufânias  ajoûte  que  le  Cocyte, 
}2+'        ainfi  nommé  parce  que  fês  eaux  étoient  mauvaiiês,  tomboit 
aujM.1,40.  jans  ce  j^jjjj.  niajs  5trabon  n'en  fait  aucune  mention. 

/jr,7*>.  Paufânias  (îippofe  encore  que,  dès  le  temps  d'Orphée,  cet 
Oncle,  dont  parle  Hérodote,  fubfiftoit  fur  les  bords  de 
l' Acheron ,  que  le  chantre  de  Thrace  alla  y  évoquer  l'ombre 
d'Eurydice;  mais  que  n'ayant  pû  l'obliger  à  revenir  avec  lui, 
il  mourut  de  douleur.  Je  ne  rapporte  cette  idée  de  Paufânias 
que  jxHir  ne  rien  omettre  :  car  la  fable  d'Eurydice  étoit  une 
ikiion  afîèz  nouvelle;  &  il  n'étoit  pas  même  trop  fur  qu'il 

y  eût 


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DE   LITTERATURE.  177 

y  eût  jama's  en  un  Orphée:  du  moins  Ariftote,  cité  jxir 
Cicéron ,  le  croyoit-il  un  perlbnnage  imaginaire  ;  ce  qu'il  y  a     chr.  & 
de  fur,  c'eft  qu'Homère  &  Héfiode  ne  l'ont  point  connu.    ^nm'  L 

Paufânias  ajoute  que  l'oracle  de  la  Thefprotie  avoit  donné 
à  Homère  l'idée  de  la  Nécyomantie  de  i'Odyflee ,  &  que 
c  etoit  de-là  qu'il  avoit  pris  les  noms  des  fleuves  infernaux. 
D'autres  vouloient  qu'il  fallût  les  chercher  dans  le  pays  de 
Cume  d'Italie,  dajis  les  (ources  d'eau  brûlantes,  dans  les 
cavernes  empoifonnées ,  dans  les  foujrières ,  ckc  qu'on  voit 
encore  au  voilinage  de  cette  ville  :  il  y  avoit  même  en  cet 
endrok,  à  ce  que  penfoit  E'phorus,  un  Phlégéthon , un  Co-  StrJ>.i,s<t 
cyte  en  un  Oracle  des  morts  où  l'on  n'arrivoit  que  par  des  K  J**- 
chemins  lôûterrains  inacceflibles  à  la  lumière,  comme  la 
caverne  de  l'Oracle,  &  comme  celles  que  les  Prêtres  habi- 
taient. Mais  cet  Oracle  &  ces  Prêtres  n'ont  été  connus  que 
d'Ephonis  écrivain  ami  du  merveilleux',  &  dont  la  bonne 
foi  n'étoit  pas  trop  bien  établie,  au  jugement  de  Diodore^ 
&  de  Sénèque.  11  eft  du  moins  fur,  par  le  témoignage  de 
Strabon,  qu'on  ne  trouvoit  dans  ce  canton  aucuns  veltiges, 
ni  de  ces  Prêtres  des  morts,  ni  de  cet  Oracle,  ni  de  ces 
anciennes  routes  fbûterraines  ;  &  ii  eft  fort  probable  que  tout 
cela  avoit  été  imaginé  par  les  colonies  Grecques  de  la  côte 
voifine  de  l'Averne.  Je  ne  m'étends  pas  fur  cet  article  fur 
lequel  Cluvier  a  raflêmblé  prefque  tout  ce  qu'en  ont  dit  les   Ckvkr,  itaS* 
Anciens;  j'obïêrverai  feulement  que  fi  Homère  avoit  eu 
quelque  pays  en  vue  dans  les  voyages  d'Ulyfîè  vers  l'occi- 
dent de  l'Europe,  ce  ferait  vers  les  côtes  de  l'Italie  &  aux 
environs  de  Naples  &  de  Pouzzoles  qu'il  faudrait  le  chercher. 
Mais  on  s'en  doit  tenir  à  cette  propofition  générale;  car 
Homère  connoinoit  fi  peu  ces  pays,  que,  fûivant  la  remarque 
cTEratofthène ,  lorfqu'on  veut  fuivre  le  détail  de  la  route 
d'UlyfTe,  il  neft  pas  pofTible  de  fê  reconnoître.  Homère,  fi 
clair  &  fi  exact  dans  fès  deferiptions  géographiques,  lorfqu'ii 
s'agit  de  la  Grèce,  n'eft  plus  intelligible  lorfqu'ii  parle  des 

(a)  Diod.  1.  Sente.  qua>Jl,  nat.  vu.  Non  religiofiïïimœ  fidei;  fepe 
decipit ,  fepe  decipitur. 

Tome  XXI il.  Z 


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i78  MEMOIRES 

pays  fitués  vers  l'occident.  Je  ne  dois  pas  omettre  qu'il  y 
avoit  encore  une  ville  ùAcherufia  &  un  lieuve  Acheron  dans 
la  Lucanie,  célèbres  par  la  défaite  &  par  la  mort  d'Alexandre 
roi  d'E'pire;  mais  on  ne  voit  pas  qu'il  y  eût  d'oracles  des 
morts.  Au  refte  il  n'étoit  pas  étonnant  de  trouver  ces  noms 
d' Acheron,  de  Cocyte,  de  Phlégéthon,  de  Styx  dans  les  pays 
habités  par  les  Grecs  ;  comme  ces  noms  lônt  figniricatifs 
dans  leur  langue,  il  ell  très-pofiible  qu'ils  les  aient  impoles 
à  des  rivières  dont  les  eaux  ou  le  cours  leur  parurent  avoir 
quelque  rapport  avec  ces  noms. 

Je  reviens  aux  exemples  des  constations  ou  évocations 
des  ames  des  morts,  qu'on  fuppolê  avoir  été  faites  avec  une 
certaine  authenticité:  Plutarqoe  m'en  a  fourni  quatre,  mais 
tous  d'un  temps  éloigné  du  lien;  &  il  n'accompagne  ce  qu'il 
en  dit  d'aucune  réflexion  qui  faflê  préfumer  que  i'ulâge  fub- 
fifloit  encore  lorlqu'il  écrivoit. 
Ffat  de  fa     Voici  le  premier  de  ces  exemples.  Callondas,  qui  avoh 
'  ^  *e  P°^le  Archiloque  dans  une  bataille,  le  présentant  pour 
confulter  l'oracle  de  Delphes,  la  Pythie  rerufi  de  lui  répondre 
parce  qu'il  étoit  coupable  du  meurtre  d'un  favori  des  Mufes; 
après  beaucoup  d'inltances  elle  lui  ordonna  d'appailêr  les 
mânes  d'Archiloque  :  Callondas  le  rendit  au  cap  Tcnare, 
où  étoit  un  temple  des  morts ,  &  là  il  trouva  des  Prêtres  dont 
la  fonclion  étoit  d'évoquer  &  d'appailêr  les  mânes.  Plutarque 
nomme  ce  lieu  ■^w^7rofi.'7n7oy  >  Homère  donne  à  Mercure 
ie  titre  de  -^v^fi^Ttioi ,  conducleur  des  ames,  celui  qui  règle 
leur  marche.  Au  cap  Ténare  on  montroit  une  caverne  par 
où  Hercule  avoit,  diloit-on,  amené  des  enfers  le  chien 
Cerbère;  &  cette  caverne  étoit  aufïi  un  des  palîâges  par  où 
les  ames  delcendoient  dans  le  féjour  des  morts.  C'eft  une 
chofê  que  prefque  tous  les  poètes  poftérieurs  ont  fuppofée, 
&  de  laquelle  on  trouve  les  preuves  par-tout  Archiloque 
étoit  contemporain  de  Gygès,  &  antérieur  à  Périandre  de 
plus  d'un  ftècle. 

Pi!Lrî,latm'  ^e  ^cond  ex«nple  eft  d'un  temps  moins  éloigné,  & 
?*M>».h,i  Jfo.  Ph-tarque  le  rapporte  en  deux  endroits ,  dans  la  vie  de 


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DE  LITTERATURE.  i79 
Cimon ,  5c  clans  un  de  lès  traites  de  moraie.  Paufânias,  roi 
de  Sparte,  celui-là  même  qui  avoit  battu  les  Perfès  à  Platée, 
étant  à  Byzance,  vit  Cléonice,  jeune  fille  de  condition  libre, 
fut  touché  de  fa  beauté ,  &  ordonna  qu'on  la  lui  amenât  la 
nuit  fuivante:  il  fallut  obéir,  parce  que  tous  les  alliés  trem- 
bloient  devant  les  Lacédémoniens;  tout  ce  que  Cléonicc  put 
obtenir  fut  que  la  chambre  ferait  fâns  lumière.  Au  bmit 
qu'elle  fit  en  entrant,  Paufânias  fe  réveillant  en  furfâut,  crut 
qu'on  venoit  i'auafliner,  le  jeta  fur  fôn  poignard  &  en  frapjxi 
cette  jeune  fille,  qui  mourut  de  (à  blefîûre.  Paufânias  pénétré 
de  douleur,  ne  goûta  plus  de  repos  depuis  cette  aventure: 
toutes  les  nuits  l'ombre  de  Cléonice  fê  préfêntoit  à  lui  dans 
fbn  fômmeil ,  &  lui  annonçoh  fa  vengeance  divine  :  il  crut 
pouvoir  1'appaifêr  par  des  cérémonies  religieufês,  Se  pour  cela 
il  (ê  rendit  à  Héraclée;  c'eft  celle  du  Pont  où  l'on  montrait 
une  caverne  par  où  Hercule  étoit  defeendu  aux  enfers,  &. 
où  il  y  avoit  un  fleuve  &  un  lac  d'Acheron.  Plutarque 
nomme  dans  un  endroit  le  temple  des  morts  de  la  ville 
d  Héraclée,  >|//^7n>/tt7rVioy ,  &  dans  l'autre  ■^w^fjux.rmoy ,  ce 
qui  prouve  que  chez  lui  ces  deux  termes  font  lynonymes. 
Les  Prêtres  évoquèrent  l'ombre  de  Cléonice  qui  déclara  que 
Paufinias  ne  trouverait  du  repos  qu'à  Sparte:  ce  Prince  s'y 
rendit,  mais  on  y  étoit  informé  de  les  intelligences  avec  le  roi 
de  Perfê,  &  on  le  préparait  à  l'arrêter;  il  l'apprit  8c  fè  réfugia 
dans  un  temple  de  Minerve.  Comme  on  n'oiôit  pas  l'arracher 
de  cet  afyle,  on  en  mura  la  porte,  on  l'y  laifTa  mourir  de 
faim,  &  on  l'en  retira  feulement  quelques  momens  avant  qu'if 
expirât,  pour  que  fâ  mort  ne  fouillât  pas  la  fiinteté  du  lieu. 

Quelque  temps  après  on  le  reprocha  d'avoir  fait  mourir, 
fâns  aucune  formalité,  un  homme  à  qui  la  Grèce  devoit  eu 
partie  fôn  fâlut.  On  crut  devoir  appaifer  fes  mânes,  &  on 
envoya,  dit  Plutarque,  chercher  en  Italie  des  Pfychagogues  ou    Dt  fera  mm. 
prêtres  des  ames,  pour  évoquer  &  pour  conjurer  l'ombre  de  *iMP-f6*' 
Paufanias.  Cet  exemple,  qui  eft  le  troifième  de  ceux  que  ,J^3^'. 
me  fournit  Plutarque ,  eft  la  feule  occafion  où  j'aie  trouvé 
qu'on  parloit  des  prêtres  des  morts  d'Italie. 

Zij 


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* 

i8q  MEMOIRES 

n*Kdt  crnfdat.     Voici  le  quatrième  &  dernier  exemple.  Elyfius  de  Tcrina 

*LTb.  m%  cn  Ita,ie'  a>'ant  rer(Ju  ^on  fils  £umyiloiis'  foupçonna  qu'il 
avoit  été  empoilonné ,  &  crut  qu'un  moyen  Gît  de  s'en 
cclaircir,  c'étoit  d'interroger  l'ombre  même  de  fon  fils.  Dans 
cette  vue  il  le  rendit  à  l'oracle  des  morts;  Plutarque  ne 
marque  point  où  il  étoit  fitué,  &  là,  après  les  lâcririces 
ordinaires,  il  s'endormit  dans  le  temple,  6c  il  vit  en  fonge 
lame  de  fon  père  accompagnée  d'un  fpeclre  qui  avoit  de 
l'air  de  fon  fils:  ce  fpeclre,  qui  étoit  le  génie  du  jeune 
Euthynoiis,  lui  mit  entre  les  mains  des  tablettes,  qu'il  trouva 
en  s'éveillant,  &  dans  lefquelles  il  lut  trois  vers,  par  lelquels 
Ion  fils  l'avertifîoit  de  ne  point  pleurer  la  mort,  qu'elle  étoit 
une  faveur  des  Dieux,  &  qu'elle  lui  avoit  procuré  le  iort 
le  plus  agréable. 

Je  ne  crois  pas  qu'il  (oit  nécefîàire  de  répéter  ici  ce  que 
j'ai  déjà  dit  du  jugement  qu'on  doit  porter  de  ces  fortes 
d'hifioires:  tout  ce  que  j'en  veux  conduire,  c'efl  que  Plu- 
tirque  ne  doutoit  point  de  l'exiftence  de  ces  anciejis  temples 
des  morts;  l'opinion  qu'il  jx>uvoit  avoir  de  la  réalité  de  ces 
apparitions  nous  eft  fort  indifférente,  &  nous  fooimes  dif- 
penfés  de  régler  notre  croyance  fur  la  fienne.  J'obferverai 
feulement  que  le  dernier  exemple,  dont  il  ne  marque  point 
le  temps ,  mais  qu'il  nomme  une  narration  ancienne,  peut 
nous  faire  penlèr  que  la  difficulté  d'exécuter  les  apparitions 
réelles  avoit  fait  recourir  à  la  voie  des  longes,  dans  laquelle 
l'imagination  des  conlùltans,  échauffée  &  préparée,  fupplebit 
aux  preftiges  qu'on  avoit  employés  autrefois.  Mais  comme  on 
ne  commande  point  à  l'imagination ,  &  encore  moins  dans 
le  lômmeil  que  dans  la  veille,  cette  efpèce  de  divination, 
perdit  peu  à  peu  tout  fon  crédit  dans  des  fiècles  où  la 
lumière  philofophique  eommençoit  à  luire;  car  il  eft  fur  que 
cette  lumière  agit  julqua  un  certain  point  fui  les.  dprits  de 
ceux  mêmes  qu'elle  n'éclaire  point  encore. 

On  ne  peut  douter  que  les  évocations  des  ombres  n'eufTènt 
un  rite  &  des  cérémonies  religieulès  qui  leur  étoient  propres* 
JLes  Anciens  ne  les  ont  point  décrites  ;  mais  il  eft  probable 


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DE    LITTERATURE.  i8ï 

quelles  refïèmbloient  à  celles  qu'Ulyflè  emploie  clans  ta 
Nécyomantie  de  l'Odyfîèe.  Homère,  fi  attentif  à  fè  confor- 
mer aux  ufâges  anciens,  n'aura  pas  violé  ie  coflume  dans  cette 
feule  occafion.  On  peut  encore  fuppolèr  que  les  cérémonies 
ufitées  dans  ces  évocations,  refïèmbloient  à  celles  qui  s'ob- 
fervoient  aux  facrifices  funèbres,  &  dans  ceux  qui  étoient 
défîmes  à  honorer  les  héros  :  car  les  uns  &  les  autres  étoient 
défignés  par  un  même  mot ,  on  les  nommoit  Ér<x>t<rçuctTct  y 
terme  qui  réjxmdoit  à  ceux  d'jnferiœ  &  de  parentatio  chez 
les  Romains;  w*.yiÇw  ou  parentare  avoient  le  même  fêns. 
Les  Grammairiens  dérivent  h<tyî(uv  du  verbe  <l-^<l(ut 
expliqué  dans  Hélychius  par  àiyta.  miu*,  vénérer,  rendre  des 
honneurs.  Au  temps  d'Hérodote,  de  Platon,  &c.  le  aille 
héroïque  étoit  abfolument  différent  du  culte  d'adoration  qu'on 
rendoit  aux  Dieux  ;  on  honoroit  les  premiers  &  on  invoquoit 
les  féconds.  Le  culte  établi  pour  les  Héros  netoit,  à  pro- 
prement parler ,  qu'un  renouvellement  des  honneurs  funèbres: 
on  célébrait  le  bonheur  dont  ils  jouifToient  &  la  part  qu'ils 
prenoient  aux  banquets  des  immortels;  mais  on  ne  leur 
demandoit  rien,  parce  qu'ils  ne  partageoient  point  avec  les 
Dieux  l'adminiflration  de  l'Univers.  Dans  la  fuite  on  confondit 
les  honneurs  divins  &  les  honneurs  héroïques  ;  les  mots 
tva.yîtyi  &  3ve*v  s'employèrent  indifféremment  ,  ou  pluflôt 
on  ne  fe  fervit  plus  que  de  ce  dernier,  &  la  fuperftition 
dont  le  propre  eft  d'aller  toujours  en  fe  fortifiant ,  fit  peu  à 
peu  oublier  l'ancien  fyflème  religieux. 

Plutarque  nous  a  confêrvé  dans  la  vie  d'Ariflide ,  un  détail 
très-circonftancié  de  ce  qui  sobfêrvoit  tous  les  ans  à  l'anni- 
verfâire  du  facrifice  funèbre  (h)  inflitué  en  l'honneur  des 
Grecs  morts  à  la  bataille  de  Platée.  Ce  détail,  qui  eft  unique» 
mérite  l'attention  de  ceux  qui  veulent  connoître  l'ancienne 
religion  Grecque,  &  il  montrera  combien  les  cérémonies 

(b)  Thucydide,  th.  Il,  pag.  102,  S  }7>  pade  des  funérailles  faites  par 
la  République  à  ceux  qui  croient  morts  au  commencement  de  la  guerre 
du  Péloponnéfe;  mais  il  n'entre  dans  aucun  détail  touchant  les  facrifices,. 
ùns  doute  parce  qu'il  ne  s'y  étoit  rien  pafle  de  particulier. 

Z  iij 


I 


i8i  MEMOIRES 

qui  précèdent  dans  l'Odyilee  l'évocation  des  ombres  par 
Olylîè ,  relîèmblent  à  ce  qui  sobfcrvoit  dans  les  funérailles. 
Le  fêizième  du  mois  nommé  Mémaclérion  par  les  Athéniens 
(c'eft  la  troifième  lune  après  iequinoxe  d'automne)  étoit 
deftiné  à  cet  anniveHâire.  Dès  la  pointe  du  jour,  dit  Plu- 
tarque,  la  proceïïîon  fe  met  en  marche,  précédée  par  un 
trompette  qui  forme  la  charge  &  par  plufieurs  chariots  remplis 
de  couronnes  &  de  branches  de  myrte  On  voit  enfuite 
un  taureau  tout  noir  qu'accompagnent  des  jeunes  gens  de 
condition  libre,  portant  les  cruches  pleines  de  lait  &  devin, 
demnées  aux  libations,  ainfi  que  des  fioles  d'huile  &  de 
parfums  ;  après  eux  marche  l'Archonte  tout  feul  &  fuivi  du 
refte  des  citoyens.  Cet  Archonte  qui,  dans  le  refte  de  l'année, 
ne  porte  que  des  habits  blancs,  &  à  qui  il  n'eft  pas  même 
permis  de  rien  toucher  où  il  entre  du  fer,  paroît  ce  jour-là 
revêtu  d'une  robe  de  pourpre,  ceint  d'un  baudrier  &  armé 
d'une  épée  ;  il  porte  dans  lès  mains  l'urne  ficrée  qu'il  a  été 
prendre  dans  le  lieu  où  l'on  dépofe  les  acles  publics. 

C  eft  dans  cet  équipage  qu'il  fe  rend  aux  tombeaux  ;  là  H 
puife  de  l'eau  dans  une  fontaine  voifine  &  en  lave  les  colonnes 
fépuicrales ,  après  quoi  il  les  oint  5c  il  les  parfume.  Il 
égorge  enfuite  la  victime ,  en  fait  couler  le  fang  dans  une 
fofîe  :  &  tandis  qu'on  met  la  victime  fur  un  bûcher  conftruit 
exprès ,  il  invoque  Jupiter  &  le  Mercure  infernal  ;  &  appe- 
lant à  haute  voix  les  braves  gens  qui  font  morts  pour  leurs 
comjxitriotes ,  il  les  invite  à  prendre  part  à  ce  banquet  &  à 
venir  s'y  raffaffier  du  fang  qu'on  vient  d'épancher  ;  après  quoi 
remplilîànt  une  coupe  de  vin,  il  la  verfe  dans  la  foflê,  tandis 
qu'on  y  verfe  auffi  les  cruches  de  lait,  en  dilànt  :  è  la  fonte 
îles  vaillans  hommes  qui  fe  font  immolés  pour  la  liberté  des 
Grecs. 

J'ai  été  contraint  de  paraphrafer  le  mot  «J/Mtîwi/cjtt ,  terme 
Otj'mp.i.i+f.  Dorien  ou  Béotien,  qui  fe  trouve  aiiffi  dans  Pindare,  pour 
exprimer  les  honneurs  funèbres  rendus  aux  Héros.  Les  Gram- 
mairiens anciens  l'expliquent  par  hâ.ytojJULy  &  le  dérivent 
des  mots  *>inA,fanguis,&  xope'û»,  xafwvu ,  fatttro  ;  a 'fjuLxovtuu 


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DE  LITTERATU  RE.  183 
c'cft  proprement  fangtùnis  faturatio;  la  nécyonuntie  de  l'Odyt 
fee  va  nous  prouver  la  julteflè  de  cette  étymologie. 

Homère  dit  qu'Ulylîè  s'étant  embarqué  dès  le  matin  fur  Odrf.  Ci.  xt. 
la  côte  de  l'ile  de  Circé,  arriva  le  foir  à  l'extrémité  du  Pont 
&  à  l'entrée  de  l'Océan.  Il  débarqua  dans  le  pays  des  Cim- 
méi  iens  que  le  foleil  n'éclaire  jamais ,  &  que  la  nuit  couvre 
fans  celle  de  lès  ailes  ténébreules  ;  s'étant  avancé  dans  les 
terres  avec  les  viélimes  &  les  offrandes  qu'il  avoit  préparées, 
il  creufa  avec  fbn  épée,  &.  fûivant  le  confèil  de  Circé,  une 
folle  large  d'une  coudée  en  tout  lens,  y  verfa  du  vin  pré- 
paré avec  du  miel ,  du  vin  ordinaire  &  de  l'eau  ;  il  y  répandit 
enfuite  île  la  farine  &  mêla  toutes  ces  choies:  après  quoi 
invoquant  les  divinités  infernales,  il  promit  de  leur  ficrifier, 
à  fon  retour  dans  Ithaque,  une  vache  qui  n'auroit  point 
encore  porté  ;  il  promit  aufli  à  Tiréfias  une  brebis  noire ,  la 
plus  belle  de  les  troupeaux.  Alors  faifant  approcher  les  vic- 
times préparées ,  un  bélier  noir  &  une  brebis  noire  ,  il  les 
égorge  &  fait  couler  leur  fang  dans  la  fofîè.  Aufli-tôt  il 
voit  les  ombres  voltigeantes  accourir  en  foule  &  s'empreffer 
pour  venir  taire  le  fang;  mais  il  les  écarte  avec  fbn  épée,  & 
ne  les  laine  approcher  qu'après  que  Tiréfias  a  étanché  fi  foif, 
&  qu'il  lui  a  prédit  le  fort  qu'il  doit  éprouver. 

Le  détail  de  la  converfâtion  d'Uiylîè  avec  les  ombres , 
efl  indifférent  à  mon  objet:  j'obfêrverai  feulement  que  toutes, 
jufqu  a  Tiréfias  lui-même,  font  effrayées  par  la  vue  de  l'épée 
nue  d'Ulyflè,  &  qu'il  efl  obligé  de  la  remettre  au  fourreau 
pour  laifîer  boire  ce  devin.  On  peut  encore  obfèrver  que  la 
plufjxtrt  de  ces  ames  font  dans  une  efpèce  d'ébloui fîèment 
qui  les  empêche  de  reconnoître  Ulyfîe,  jufqu'à  ce  qu'elles 
aient  goûté  du  fang  des  viclimes.  Je  pourrais  ajouter  à  ce 
qu'on  vient  de  voir,  beaucoup  île  partages  des  Poètes  latins, 
&  même  des  Poètes  grecs  pofterieurs  ;  mais  comme  la  pluf- 
part  écrivoient  d'imagination  &  ne  s'afîiijétifîbient  guère  au 
cofhime,  ces  pfïâges  n'auroient  fait  qu'abnger  ce  Mémoire, 
(ans  nous  inftruire. 

Il  fêroit  trcs-poflible  que  les  premiers  habitans  de  la  Grèce 


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t  S4  M  E  M  O  I  R  E  S 

eullênt  imaginé  lefpèce  Je  divination  dans  laquelle  ou  évo- 
quoit  les  ames  de»  morts  ;  car  on  fa  trouve  établie  chez 
diveries  nations  uuvages  de  l'Afrique:  cependant  je  croirais 
volontiers  qu'elle  avoit  été  portée  dons  la  Grèce  par  les 
mêmes  colonies  orientales  qui  établirent  «-tans  ce  pays  le  dogme 
du  partage  de  l'adnûnHtration  de  l'Univers  entre  dilicrentes 
divinités  â  qui  Ion  dotinoît  des  atliibuts  dillingués,  &  qu'on 
invoquoit  en  particulier  par  un  culte  &  jxir  des  cérémonies 
dilicrentes.  Hérodote  nous  apprend  qu'avant  l'arrivée  des 
colonies  orientales,  ce  partage  n'avoit  point  lieu  dans  la 
religion  des  anciens  Pélttiges:  ils  reconnoilloienl  à  la  vérité 
Ko^ii  (un»-.  pUriieurs  divinités  qu'ils  nommoient  Qtù ,  ou  auteurs  de  l'arran- 
gement île  l'Univers;  mai.-»  ils  les  adoroient  &  les  invoquoient 
toutes  à  la  fois  &.  fâlU  les  léparcr. 

Ce  qui  me  lait  croire  que  les  colonies  orientales  ont  porté 
dans  la  Grèce  la  pratique  île  révocation  des  morts,  celtquc 
je  la  vob  établie  dans  la  Phéiiicie,  &  peut-être  même  dans 
l'Egypte  au  temps  du  piflôge  des  colonies  de  Cadmus  & 
Dt*t.  xvm.  île  Danaiis,  Nous  voyons  dans  le  Dcutéronome  que  cette 
r*,tu       pratique  étoit  alors  ordinaire  chez  les  Chajiaiiéens.  «  Lodîjue 
n  vous  (ères  entrés  dans  le  paya  que  le  X:yncur  votre  Dieu 
»  vous  donnera,  dit  Moylè  aux  Hébreux,  gardez-vous  d'imiter 
"  les  abominations  du  peuple  qui  l'habite:  qu'il  ne  fe  trouve 
»  parmi  vous  perlonne  qui  lalk*  paflêr  Ion  fils  ou  la  fille  par 
»  le  ieu ,  qui  coniûlte  les  De\  ins ,  qui  obferve  les  longes  & 
»  les  préfages,  qui  nie  de  maléfices  ou  il éncliantemens ,  qui 
»  conlulte  les  Ohnh  ou  qui  interroge  les  morts  :  toutes  ces  choies 
»  font  en  abomination  à  votre  Dieu;  &  c'eft  à  caulè  de  ces 
»  pratiques  qu'il  détruira  ces  Nations  |>our  vous  donner  le  pays 
Ltyit.xx.t7.  qu'elles  occupenli  »  On  voit  dans  le  Lévitique  qu'il  y  avoit 
peine  de  mort  prononcée  contre  les  Devins  en  général,  & 
en  particulier  contre  ceux  qui  exerçoient  l'eipèce  de  divi- 
nation nommée  Où,  terme  lur  lequel  les  Critiques  lônt  parta- 
gés, St  que  je  croirois  d'autant  plus  facilement  être  un  mot 
Égyptien,  qui  défignoit  en  général  un  Devin  ((),  qu'encore 
(c)  Vidt  Kir  kir,  GkjJ'isr.  Ccpticum,  vociùus  Nioueb  &  Pioutb. 

aujourd'hui 


DE   LITTERATURE.  185 

aujourd'hui  dans  la  langue  Copte  Oucb  fignifie  également  un 

Prêtre  &  un  Devin.  11  lemble  cependant  que  dans  la  fûite 

la  lignification  de  ce  mot  fut  reftrainte  à  ceux  qui  évoquoient 

les  ames  des  morts;  car  nous  voyons  dans  i'hiftoire  de  la 

devinereflê  d'Endor,  que  Saiil  voulant  évoquer  l'ombre  de  RtS-  U*$*yt^ 

Samuel,  fait  chercher  une  femme  qui  devine  par  Xob,  8c 

que  lorlqu'il  lui  parle  il  lui  dit,  confùltez  Xob  &  faites-moi  venir 

Samuel.  On  voit  encore  dans  Ifaïe,  qu'on  appeloit  ainfi  de 

Ion  temps  ceux  qui  évoquoient  les  morts:  lorfquon  vous  dira,  9*ùtViit,tj} 

confultei  les  Oboth  &  les  Devins,  répondez:  le  peuple  n'a-til 

pas  fon  Dieu ,  l'abandonnera- ni  pour  interroger  les  morts  fur 

la  de  (line e  des  vivons! 

Lhiftoire  de  Saiil  &  le  pafTage  d'Ilâïe  lônt,  je  crois,  le 
jneilleur  commentaire  qu'on  puifle  donner  de  la  défenlê  que 
Moyfè  fait  aux  Hébreux  de  confuiter  les  morts,  &  font  voir 
que  les  termes  doivent  fè  prendre  à  la  lettre  d'une  évocation 
des  ombres.  J'ai  toujours  été  furpris  de  voir  les  commenta- 
teurs, ou  ne  fure  aucune  attention  au  paflâge  du  Deuté- 
ronome,  ou  l'expliquer  allégoriquement  d'une  défenfe  de 
l'Idolâtrie,  dont  il  ne  s'agit  point  en  cet  endroit,  où  il  efl 
feulement  queftion  de  pratiques  fuperftitieulês  qui  peuvent  • 
jûbfifler  avec  la  croyance  de  l'unité  &  de  la  fpiritualité  de 
Dieu.  Ce  qui  augmente  ma  (urprifê,  c'eft  de  voir  que  la 
plulpart  de  ces  commentateurs  fe  plaignent  de  ne  trouver 
dans  l'Ecriture  aucune  preuve  claire  que  les  Juifs,  au  temps 
de  Moylè,  crunent  l'immortalité  de  lame.  Comment  n'ont-iis 
pas  vû  que  la  pratique  interdite  aux  Juifs  &  commune  chez 
les  Cananéens,  fuppolê  que  l'exiftence  des  ames,  (eparées  du 
corps  par  la  mort,  étoit  alors  une  opinion  générale  &  popu- 
laire? car  il  lèroit  abfîirde  de  penlèr  qu'on  interrogeât  ce 
qu'on  croyoit  ne  pas  exifter. 

Les  Rabins,  cités  dans  la  dilatation  de  David  Mil  fur  D^*j®; 
les  Oboth ,  difent  que  dans  ces  évocations  il  n'y  avoit  que  le  h  t  *,  *7*++ 
Dev  in  qui  voyoit  quelque  cholè,  &  que  le  confultant  enten-  Difv"' 
doit  feulement  une  voix:  c'eft  en  effet  ce  que  nous  voyons  2*'*  VUi' 
arriver  dans  l'apparition  de  Samuel,  qui  ne  fut  vifible  que 
TomeXXlli.  Aa 


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i86  MEMOIRES 

pour  la  Devinerelîè.  Les  commentateurs  Chrétiens  &  les 
Euflath.  Amhc.  Pères  font  partagés  lùr  cette  apparition.  Euflathe,  eSéque 
Tugjmu^jp  d'Antioche,  l'un  de  ceux  qui  affilièrent  au  concile  de  Nicéc 
en  3  2  3  ,  a  même  compole  un  écrit  extrêmement  bien  fâh, 
où  il  avance  qu'il  n'y  eut  rien  de  réel  dans  cette  apjttrition, 
que  Saiil  ne  vit  rien ,  mais  qu'eflrayé  par  les  cris  de  la  Pytho» 
nifîè,  il  le  jeta  par  terre  pour  adorer;  que  la  Devincreflê, 
par  la  defeription  du  Ipecfcre  qu'elle  diioit  voir,  perfuada  Saiil 
que  c'étoit  l'ombre  de  Samuel  qui  apparoilîbit,  &  que  (on 
Dnh,  bibi.  imagination  frappée  fit  tout  le  relie.  Euftathe  oblêrve  même 
^P'Ztfikk  que  la  prédidion  de  Samuel  fe  trouva  fauffe,  ou  du  moins 
*'  °  peu  exacle;  S.»  Grégoire  de  Nyflè,  S.»  Jérôme  &  Mithodius 

adoptèrent  l'opinion  dEuftathe  :  mais  il  faut  reconnoitre  que 
ce  n'eft  pas  le  fentiment  du  plus  grand  nombre  des  Pères. 
Pour  toutes  les  autres  évocations ,  Abarbanel ,  cité  par  le 
même  David  Mil ,  eft  perfuadé  qu'il  n'y  avoit  rien  de  réd, 
&  que  ces  apparitions  prétendues  étoient  une  pure  fourberie 
des  Prêtres  &  des  Devins.  L'hifloire  de  Saiil  fait  une  claflè 
à  part,  &  même,  en  lûppolânt  l'apparition  réelle  &  furnatu- 
relle  de  Samuel ,  la  frayeur  de  la  Devinereflê  prouverait 
qu'elle  ne  s'attendoit  point  à  ce  qui  arriva. 


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DE   LITTERATURE.  i87j 


OBSERVA  T  I  0  N  S 

SU  Jt  LES 

RECUEILS  DE  PREDICTIONS  ECRITES, 

Qui  portoient  le  nom  de  Aîufée,  de  Bacis  à*  de  la 

Sibylle, 

Par  M.  Fréret. 

Dans  tous  les  ficelés  &  dans  tous  les  pays  ïes  hommes 
ont  été  également  avides  de  connoître  l'avenir;  &  cette 
curiofité  doit  être  regardée  comme  le  principe  de  prefque 
toutes  les  pratiques  fuperfUtieufês  qui  ont  défiguré  la  Religion 
primitive  chez  les  peuples  policés  aufli-bien  que  chez  les 
nations  fàuvages. 

Les  différentes  efpèces  de  divination  que  le  hafàrd  avoit 
fait  imaginer ,  &  qu'adopta  la  fùperfthion ,  confiftoient  d'abord 
dans  une  interprétation  conjecturale  de  certains  cvènemens 
qui,  par  eux-mêmes,  ne  méritoient  le  plus  fouvent  aucune 
attention  ;  mais  qu'on  étoit  convenu  de  prendre  pour  autant 
de  fignes  de  la  volonté  des  Dieux.  On  commença  probable- 
ment par  l'obfèrvation  des  phénomènes  céleftes  dont  les 
hommes  furent  toujours  très-vivement  frappas  ;  mais  la  rareté 
de  ces  phénomènes  fit  chercher  d'autres  fignes  qui  le  pré- 
fentafîènt  plus  fréquemment,  ou  même  que  l'on  pût  faire 
paroître  au  befoin.  Ces  fignes  furent  le  chant  &  le  vol  de 
certains  oilèaux,  l'éclat  &  le  mouvement  de  la  flamme  qui 
confùmoit  les  chofês  offertes  aux  Dieux,  l'état  où  fè  trou- 
voient  les  entrailles  des  victimes,  les  paroles  prononcées  fans 
delîëin ,  que  le  hafàrd  failôit  entendre  ;  enfin  les  objets  qui  fè 
préfentoient  dans  le  fommeil  à  ceux  qui,  par  certains  facri- 
fices  ou  par  d'autres  cérémonies ,  s'étoient  préparés  à  recevoir 
ces  longes  prophétiques. 

Les  Grecs  furent  pendant  plufieurs  fiècles  fins  connoître 

Aa  ij 


1 88  MEMOIRES 

d'autres  moyens  que  ceux-là  de  s'inilruire  de  b  volonté  des 
Dieux;  &  chez  les  Romains,  li  l'on  en  excepte  quelques  cas 
finguliers,  (.eue  tîi\ in  non  conjecturale  fut  toujours  la  lêuie 
que  le  Gouvernement  autorisât:  <m  en  avoit  même  fait  un 
art  qui  avoit  les  règles     les  principes. 

])an>  les  enrôlions  im  imitantes,  c'étoit  par  ces  règles  que 
fc  conduiioîent  les  hommes  les  pins  tentes  &  les  plus  coura- 
geux; la  kaifôn,  lubjuguée  des  l'enfance  par  te  préjuge  reli- 
u\cux(ii),  ne  fécroyoit  point  en  droit  (Texaminet  un  lyflème 
adopti  (vir  le  corps  de  la  Nation.  Si  quelquefois,  feduite  par 
cette  nouvelle  philolophie ,  dont  Titel.i\c  tait  gloire  de 
s'être  garanti,  elle  entreprenoh  de  le  révolter,  bien-tôt  b. 
lorce  «.le  l'exemple  c\.  le  re/pecl  pour  les  anciennes  opinions 
la  contraignoient  île  rentrer  roua  le  joug. 

Je  me  contenterai  d'en  citer  un  fcul  exemple.  On  ne 
peut  acculer  Jules  Cclâr  ni  île  petitellè  d'cfprit  ni  de  manque 
de  courage,  &  on  ne  le  (ôupçonnera  pas  d'avoir  été  fîiperlli- 
tienx;  cependant  te  même  Jules  Célir  ayant  une  lois  verle 
en  voiture,  n'y  montoil  plus  (ans  réciter  trois  fois  de  fuite 
certaines  parole.-;  qu'on  croyoit  avoir  la  vertu  de  prévenir 
rth.  xxrn,  cette  efpëce  d'accident.  Pline,  qui  nous  rapporte  le  fait,  allure 
que  de  Ion  temps  prelque  tout  le  monde  le  lervoit  de  cette 
même  formule,  &  il  eu  appelle  la  conlcience  de  les  lecteurs 
à  témoin. 

Cette  créance  aux  prodiges  de  toute  efpèce  fut  fans  doute 
extrêmement  atfoibiie  par  l'éiablilièmeni  du  Chriftianilme  ; 
cependant  il  faut  reconnoître  que  la  Religion  &  les  railon- 
nemens  philosophiques  les  plus  lumineux  n'ont  pû  b  déraciner 
tout  à-fàit.  Ut  fu|x*Hl(tion  e(l  une  maladie  prelque  incurable 
de  l'elprit  humain  :  elle  ne  fait  prelque  jamais  que  changer 
d'objet,  ou  même  que  déguîfèr,  lous  une  forme  nouvelle,  les 
anciens  objets  qu'on  veut  lui  arracher;  <S;  on  jieut  appliquer 
à  cette  occafîotl  les  paroles  de  Pline  que  j'ai  indiquées  plus 

(a'  LiviutXLIII,  l  5.  Vtluflds  rei  fctibtnti,  nefchquo  pjfio,  anthnnujit 
animai  ,  ifuiJum  Mttiiào  tfnei ,  tjmr  illi  pru/frniijjimi  viri  publier  fuf- 
cipïittiU  ttttjutriiii,  ta  pro  digwt  ItaLere  awg  in  tnwt  annalts  referont. 


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DE  LITTERATURE.  189 
haut  :  àcet  hanc  in  partem  fingulorum  quoque  confcienriam  redar- 
gucre.  C'eft  ce  qui  me  fait  croire  que  des  recherches  fur 
i'hiftoire  des  erreurs  qui  fèmblent  les  plus  décriées,  peuvent 
encore  ne  pas  être  aujourd'hui  des  recherches  de  pure 
curioiitc. 

Les  ouvrages  d'Homère  &  d'Héfiode  nous  montrent  que 
de  leur  temps  la  divination  conjecturale  étoit  encore  la  feule 
qui  fût  en  ufâge  chez  les  Grecs  :  ces  deux  polies,  qui  vi voient 
dans  le  ix.e  liècle  avant  1ère  Chrétienne,  font  les  uniques 
témoins  qui  puiflènt  nous  inftruire  des  opinions  &.  des  coutu- 
mes religieulès  de  l'ancienne  Grèce,  où  leurs  ouvrages  étoient 
regardés,  fùivant  Hérodote,  comme  le  fondement  de  toute 
la  théologie. 

Les  Oracles,  dont  l'un  &  1  autre  font  mention,  font  tou- 
jours rendus  par  des  Devins,  qui  d'après  certaines  obfêrvations, 
conjecturaient  quelle  étoit  la  volonté  des  Dieux.  Qn  ne 
connoilîbit  point  encore  les  Oracles  par/ans,  ou  du  moins 
ils  avoient  fort  peu  de  célébrité:  j'appelle  Oracles  par/ans  ceux 
où  ion  prétendoit  que  la  Divinité,  confultée  de  vive  voix, 
répondoit  de  la  même  manière  par  forgane  d'un  Prêtre  ou 
d'une  Prêtreflê  qu'elle  infpiroit. 

Le  plus  fameux  &  le  plus  ancien  de  ces  Oracles  étoit 
celui  de  Delphes;  car  dans  celui  de  Dodone,  contemporain, 
difôit-on,  des  premières  colonies  Egyptiennes  &  Phém- 
ciennes,  on  fè  fondoit  uniquement  fur  l'interprétation  conjec- 
turale des  fons  que  rendoient  certains  vafes  d'airain  fufpendus 
aux  chênes  de  l'enceinte  fâcrée ,  félon  que  le  vent  ou 
rinduftrie  des  miniftres  du  temple  les  avoit  agités.  Les 
Péleiades  ou  prêtreues  de  cet  Oracle  régloient  leurs  réponfes 
fur  la  nature  &  fur  la  variété  de  ces  fons;  dans  la  fuite  elles 
fupposèrent  que  ces  réponlès  étoient  l'effet  d'un  emhoufiafme 
divin  qui  les  fàififlbit ,  c'eft  pour  cela  que  leurs  réponfes 
commençaient  toujours  par  ces  mots  :  ToLh  \i-ya  0  Ztvç  j 
Yoici  ce  que  dit  Jupiter. 

La  légende  de  l'oracle  de  Delphes ,  fuivie  par  Diodore  & 
par  Plutarque,  &  rapportée  très  au  long  par  Paufànias,  fàifoit 

A  a  iij 


100  MEMOIRES 

remonter  jufqu 'aux  fiècles  fabuleux  l'origine  de  l'Oracle  parlant 
établi  fur  le  Parnaflè;  mais  cette  antiquité  prétendue  eft  dé- 
N  truite  par  la  théogonie  d'Héliode,  dans  laquelle  on  voit  que 
Delphes  ,  qui  portoit  encore  de  fon  temps  le  nom  de 
Pytho,  tiroit  toute  là  célébrité  de  la  pierre  que  Sanirne  avoit 
engloutie  en  croyant  dévorer  fon  fils.  Jupiter,  dit  Héliode^, 
attacha  cette  pierre  fur  le  Pamafle,  pour  y  être  à  l'avenir  un 
monument  Je  cette  aventure ,  &  l'objet  Je  ïaJmiration  des 
/tommes. 

On  ne  voit  pas  dans  la  Théogonie ,  non  plus  que  dans 
l'Iliade,  qu'Apollon  (è  mêlât  de  prédire  l'avenir,  encore  moins 
de  rendre  des  oracles  de  vive  voix.  S'il  avoit  eu,  au  temps 
d'Héliode,  un  temple  &  un  Oracle  à  Delphes,  lèroit-il  pof 
fible  que  ce  Poète,  qui  demeuroit  au  bourg  d'Alcra,  céft-à- 
dire,  à  quelques  lieues  de  Pytho  ou  de  Delphes,  n'eût  fait 
mention  ni  du  temple  ni  de  l'Oracle  (c)! 

L'origine  des  oracles  parlans  de  la  Grèce,  &  en  particu- 
lier de  celui  de  Delphes  ,  n'eft  pas  encore  fuffilamment 
éclaircie,  &  cependant  elle  mériieroit  de  l'être;  mais  comme 
cette  difeuffion  m'écarteroit  beaucoup,  je  me  contente  d'avoir 
fait  oblerver  ici  que  leur  établHîêment  eft  poftérieur  au 
temps  d'Homère  &  d'Héliode ,  ou  que  du  moins  il  ctoh 
alors  très-nouveau.  L'oracle  de  Delphes  ne  répondoit  qu'un 
Plut.  Quafi.  fèul  jour  dans  l'année,  le  7  du  mois  Bujîos;  ulâge  qui  fubiiib 
tZ'&JbuSL  m£me  anTcz  long-temps:  ainfi  on  imagina,  pour  la  commodité 
érié.  de  ceux  qui  vouloient  connoître  l'avenir,  de  dreut-r  des 

recueils  d'oracles  ou  prédirions  écrites,  que  pouvoient 


(b)  Hefwd.  T/ifflg.  v.  f  o  0 .  riuSc? 
èr  mj«9-ii  ....     5  iu  ï/xkt  ïfymm 
v*£,ua  StVOM  (hqymn. 

(c)  Je  no  parle  ici  que  de  l'Iliade 
&  de  la  Théogonie,  parce  qu'il  etl 
lait  mention  dans  l'Odyflèe  d'un 
oracle  rendu  à  Pydio  fur  le  Parnaflc 
par  Ap  >ilon  :  il  elt  encore  parlé  de 
cet  oracle  du  Parnafle  dans  l'hymne 
d'Apollon  attribué  à  Homère;  mais 
la  dilîîcuJié  de  concilier  tour,  cela 


avec  le  filencc  d'Héfiode. &  avec 
ce  qu'il  dit  de  Pytho ,  m'a  déterminé 
à  regarder  l'établiflement  ,  ou  du 
moins  la  célébrité  de  l'oracle  parlant 
de  Delphes ,  comme  d'un  temps 
po(>L;rieur  à  ce  poète  :  on  làit  que 
le  fiècle  auquel  il  vivoit  eft  déterminé 
avec  certitude,  par  ce  qu'il  nous  dit 
du  lever  J Ithaque  ,  d  Arâurus,  <X 
de  quelques  autres  étoiles. 


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DE  LITTERATURE.  j9i 
confùlter  les  curieux  qui  n'avoient  pas  ie  loifir  d'attendre.  Ces 
prédictions,  conçues  en  termes  vagues  &  ambigus,  comme 
ceux  des  oracles  parlans,  étoient  expliquées  par  des  Devins 
particuliers  qu'on  nommoit  Chrcfmologues  ou  interprètes  d'Ora- 
cles. On  trouve  dans  les  anciens  écrivains  trois  difTérens 
recueils  de  cette  elpèce,  celui  de  Mulèe,  celui  de  Bacis  &. 
celui  de  la  Sibylle. 

Un  -fait  rapporté  par  Hérodote ,  nous  apprend  que  la  col-  Hmi.lvn,é. 
leclion  des  oracles  de  Mu  (ce  devoit  exifler  dès  le  temps  de 
Solon  &  de  Pilillrate,  ck.  qu'il  y  avoit  alors  AtsChrejmologues 
en  titre  dont  le  métier  étoit  de  les  interpréter.  Onoinacrite 
(  celui-là  même  qu'on  croit  avoir  été  l'auteur  de  la  plulpart  des 
pocmes  publiés  (ous  le  nom  d'Orphée,  quoique  ceux  de  ces 
ouvrages  que  nous  avons,  iôient  vifiblement  d'un  temps 
poftérieur  )  étoit  un  de  ces  Chrefmologues.  Lafus  d'Hermioné 
l'ayant  co  waincu  d'avoir  inféré  un  faux  oracle  parmi  ceux 
de  Mufée,  il  fut  banni  d'Athènes  par  Hipparque  fils  &  fuc- 
ceflèur  de  Pififlrate.  Quelques  Critiques  ont  avancé  qu'Ono- 
macrite  étoit  lui-même  l'auteur  des  autres  oracles  de  Mulîe; 
niais  l'acculâtion  d'en  avoir  fuppole  un,  montre  que  !e  recueil 
avoit  déjà  quelque  célébrité,  &  qu'il  y  en  avoit  des  copies 
plus  anciennes  qui  fërvirent  à  prouver  la  falfilication  dont  il 
fut  convaincu. 

Hippias  frère  d'Hipparque,  chalîc  par  les  Athéniens,  fê 
racommoda  avec  Onoinacrite  &  le  conduidt  à  la  Cour  de 
Perfe,  Ce  Devin  y  porta  (on  reaieil  d'oracles;  &  montrant , 
dit  Hérodote,  ceux  qui  annonçoient  des  malheurs  aux  Grecs , 
tandis  qu'il  cachoit  ceux  qui  leur  étoient  favorables,  il  acheva 
de  déterminer  Xerxès  à  porter  la  guerre  en  Europe.  On 
(uppofoit  que  le  Mulèe,  auteur  prétendu  de  ces  oracles,  étoit  Phllochma 
le  même  que  le  dijciple  d'Orphée ,  ou  que  le  fils  du  (êcond  f^^,^"1^ 
Eumolpe;  mais  il  fuffit  de  jeter  l'œil  fur  ceux  que  les  Anciens 
ont  cités,  pour  s'apercevoir  que  leur  auteur-  a  vécu  depuis 
le  tiède  d'Homère  &  d'Hêï.ode. 

On  fuivoit  fans  doute  certaines  règles  dans  la  manière  de 
confùlter  ce  recueil  &  de  choifir  l'oracle  qu'on  croyoit 


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i92  MEMOIRES 

contenir  la  rcponiè  demandée;  niais  je  n'ai  rien  trouvé 
là-delîùs  dans  les  Anciens. 
Pauftn.  l.  iv.      Le  fécond  recueil  étoit  regardé  comme  l'ouvrage  d'un 
T-  Bcolkn  nomme  BtUtS,  cjtie  l'on  prétendoit  avoir  été  inlpiré 

7**'  '  '  pur  les  Nymphes  (ti)}  mais  c'efl  tout  ce<;ue  j'en  fais,  &lon 
lice  le  m'efl  inconnu.  On  ne  peut  douter  mie  ce  recueil  ne 
Hm>t{.yin,  fiil  déjà  célèbre  .au  temps  d'Héïodoie,  puifque  cet  hiftorien 
ïo.77,jt.  cn  rapporte  quelques  oncles  qu'il  applique  à  des  évènemens 
de  la  guerre  de  Xer\cs.  Je  ne  crois  pourtant  pas  qu'il  fût 
beaucoup  plus  ancien ,  puifqu'on  y  voit  le  nom  des  Pertes 
qui  n'a  pu  être  connu  des  Grecs  que  depuis  ia  conquête  de 
la  Lydie  par  Cyrus,  ci:  dont  Lfchyle,  contemporain  de 
Darius,  eft  probablement  le  premier  qui  fê  foit  fervi.  Sa 
tragédie  e(l  poUérieure  à  l'an  5  t  o  cv  à  la  bataille  de  Ma- 
rathon. 

Le  troiiicme  recueil  de  prédictions  portoit  le  nom  de  b 
Sibylle;  cv  quoiqu'il  ait  été  beaucoup  plus  célèbre  chez  les 
Romains  que  chez  les  Grecs,  on  voit  par  les  ouvrages  de  ce 
derniers,  qu'ils  ne  laiûoîeni  pas  d'en  faire  ulàge.  Il  folloit 
même  que  ces  prédictions  luttent  très-connues  aux  Athéniens, 
If*  puilque  le  poète  Ariftophane*  en  fait  le  fujet  de  lês  plaifân- 
i/t/.£étnatt,  teries  dans  deux  des  comédies  qui  nous  retient  de  lui. 

Platon  b  lift  aufli  mention  de  la  Sibylle  dans  les  dialogues: 

%l'trlJl'oS'  'a  îoml  ;l  '3  P.vm'e-  wot  prêtredes  de  Dodone  &  aux 
Devins  qu'on  luppolmt  agités  d'une  fureur  divine  dans 

xxx'li '  ^d!'  l'lf|ut;lle  I'1  divinité  iè  communiquoit  à  eux.  Ariftote «'exami- 
nant, dans  les  problèmes,  en  quoi  confifle  renthoufiafme 
qui  faililîoit  les  Devins  infpirés,  nomme  Bacis  &  la  Sibylle, 
èv  range  cet  cnthoulialïne  jxirnu  les  genres  du  délire  ou  de 
la  folie. 

Vairon  (c),  cité  par  Lsclancc,  dérivoit  le  nom  delà 
Sibylle  de  deux  termes  E'oliens  ou  Doriens:  il  le  croyoit 


(d)  Les  Nymphe*  .noient  un 
oracle  djiu  li  li  , ,.  ;  cVloU  îc 
on  ton  de  h  due  oïi  \.  y  en  zvolt 

h  plu». 

(rj  ï«f  pour  Qùt  .  &  EWriour 


Bw*".  Lafl.  I,  64  adtfe  Strvium , 
A  ntiJ.  vi.  Dans  Réint-iïus,  infdtp, 
v  il,  n.*  16;  dans  le  traité 
entre  deux  peuples  de  I"îlc  de  Crète , 
on  voit  SMwjf  pour 

fynonyntc 


ioogl 


DE    LITTERATURE.  103 
(ynonyme  du  mot  Théoboule ,  conjeil  divin.  Cette  étymologie 
eft  confirmée  par  la  fignification  que  plufieurs  écrivains  Grecs 
donnent  au  mot  ftbylla.  Diodore  a  qui  l'explique  par  enthou-  ■  Dioè.  f.  rv. 
fialleb,  dit  que  le  mot  oi&vfàouyw  ,fil,yllifer ,  lignifie  à  la  lettre0  b  EVS^^'o*. 
la  même  choie  que  cùdtaLÇtiv,  être  jaifi par  l'efprit  divin.  Strabon  £  icW  >*aV 
rend  aufîi  le  mot  de  ftbylla  par  celui  do;3o!;$;  &  Arrien,  cité  am- 
par  Euflathe,  aflùroit  que  les  Sibylles  avoient  reçu  ce  nom, 
parce  qu'elles  d  portoicnt  un  Dieu  au  dedans  d'elles-mêmes.  J *'*™  9*»- 
Les  deferiptions  que  Virgile  8c  Ovide  font  de  la  Sibylle  de 
Cume  rendant  les  oracles,  nous  apprennent  ce  qu'on  enten- 
doit  par  cette  théophorie. 

Les  Anciens  ne  s'accordent  ni  fur  le  nombre ,  ni  fur  la 
•  patrie,  ni  fur  le  nom  des  différentes  Sibylles.  Le  problème 
nctoit  pas  encore  réfolu  au  temps  de  Tacite  ;  8c  tout  ce  Annal  ir. 
que  les  Critiques  ont  débité  à  ce  fujet  n'en  a  pas  rendu  la  p'/um^m'.  ^* 
iôlution  plus  aifee.  En  donnant,  comme  faifoit  Héraclite 
cité  par  Plutarque  (f),  une  durée  de  mille  ans  à  la  vie  de  la 
Sibylle,  on  pouvoit  concilier  les  différentes  opinions  ;  8c 
c  étoit  probablement  le  parti  quavoit  pris  Ovide.  Il  fîippofê  OM.  me/am. 
qu'au  temps  d'E'née  la  Sibylle  de  Cume  avoit  déjà  vécu  fêpt  '  XlV* 
cens  ans ,  8c  qu'elle  devoit  encore  vi\Te  pendant  trois  ficelés. 
Dans  cette  fuppofkion  la  Sibylle  ayant  pû  hibiter  fticceffi- 
vement  divers  pays  8c  fê  rendre  célèbre  dans  différentes  géné- 
rations, elle  avoit  pû  porter  les  différais  noms  de  Daphné, 
d'E'rophile,  de  Démopbile,  &c  Au  refte,  comme  la  Sibylle 
ne  nous  peut  intérefîèr  qu'autant  que  fôn  hiftorre  fê  trouvera 
liée  avec  celle  de  l'efprit  humain  en  général ,  ou  avec  celle 
cl  une  nation  particulière,  la  difciuTion  de  ces  détails  nous  doit 
être  aflèz  indifférente  :  il  nous  fuffit  de  favoir  que,  par  le 
nom  de  Sibylles,  on  défignoit  des  femmes  qui,  fins  être 
Prêtreffes  8c  fâns  être  attachées  à  aucun  oracle  particulier, 
annoncoiem  l'avenir  6c  fê  difoient  infpirées.  Différais  pays 
6c  diffrrens  fièdes  avoient  eu  leurs  Sibylles  :  on  confêrvoit 

(f)  Phnar.  de  Pyth.  oracu/is,  pag.  jp?.  Cet  Heraclite  n'cfl  pas  le 
philofbphc  E'phéfien  furnomroé  le  Ténébreux,  mais  un  autre  Heraclite 
«Jont  nous  avons  un  recueil  de  narrations  fàbuleufes. 

Tome  XX UL  Bb 


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i94  MEMOIRES 

les  prédictions  qui  portoient  leur  nom,  &.  l'on  en  formoh 

des  recueils 

La  ville  <S  Enthnes  en  lonie  iémble  avoir  été  celle  qui  les 
gardoit  avec  le  plus  de  (oin,  ck  où  elles  étoietit  le  |>lus  accré- 
ditées. Strabou  nous  apprend  que  celte  ville  pretendoit  avoir 
produit  deux  Sibylles  différentes,  l'une  au  temps  d'Alexandre, 
nommée  Âlhéndïs,  ev  l'autre  beaucoup  plus  ancienne,  qui 
pourroil  être  l'E'rophile  OU  l'Eripliile  de  Plutarque  &  de 
Pmrûnius.  Ou  ne  |>et!t  cependant  donner  à  cette  Eriphile 
une  antiquité  plus  grande  que  celle  de  la  ville  même  d'Ery- 
thrées  qui  avoit  pour  fondateur  un  lils  de  Codrus:  ainfi  die 
ne  remonte  guère  au-delà  du  dixième  dèclc  avant  J.  C;  mois 
cette  difeumou  efl  encore  peu  importante.  Nous  devons 
feulement  oblerver  qu'après  la  perte  du  premier  recueil  des 
vers  Sibyllins  par  l'incendie  du  capitole  au  temps  de  Marius, 
ce  fut  à  la  viiie  d'Erv  titrées  que  les  Romains  eurent  recours 
jx)ur  réparer  celte  perle. 
Xam,md      La  collection  des  oracles  de  la  Silnlle,  confen ée  à  Rome 
't/t/  avcc  'e  P'11-  ^r-im'  fàa,  «Se  conlultée  avec  appareil  dans  les 
iaftmtbm,U<  occalions  importâmes  ,  eil  devenue  extrêmement  célèbre: 
tf&L~  ' '     cçpcndaitt  les  écrivains  île  cotte  ville  ne  lont  d'accord  ni  fur 
AJL  tk&t  'e  ,,<>m',re       livres  qui  conq>oloieiu  ce  recueil,  ni  fur  le 
*s-  Roi  auquel  il  lut  prélenté.  Ils  s'accordent  leulement  à  dire 

que  Tarquin ,  (bit  le  premier,  fôit  le  fécond  de  ceux  qui  ont 
porté  ce  nom,  fit  enfermer  ce  recueil  dans  un  coffre  de  pierre, 
qu'il  le  dc|X)fâ  dans  un  loûlerraiu  du  temple  de  Junon  au 
capitole,  &  qu'il  commit,  à  la  garde  de  ces  vers  qu'on  pré- 
tendit contenir  le  deftin  de  Rome ,  deux  Alagifbats  fous 
le  titre  de  Duumv'm  finis  {nàuiulh,  auxquels  il  étoît  défendu 
de  les  communiquer,  &  à  qui  même  il  nVtoit  permis  de  les 
conlûiter  que  par  l'ordre  du  Roi ,  &  dans  la  fuite  par  celui 
du  Sénat.  Celle  charge  étoit  une  cfjKee  de  ficerdoce  ou  de 
magiflrature  fâcrée  qui  jouilloit  de  plufieurs  exemptions,  & 
qui  duroit  autant  que  la  vie. 
TU  Li*.  vt.  Quand  les  Plébéiens  eurent  été  admis  à  partager  les  em- 
I-         1  pl°'s  avtc  les  Patriciens,  on  augmenta  le  nombre  de  ces 

J.  na  j  66  avant  x  ° 

I.  c. 


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DE   LITTERATURE.  195 

interprètes  des  dcfline'es  de  la  Nation,  comme  les  appelle 
P.  Décius  dans  Tite-Live,  fat  or  uni  popuB  Romani  interprètes* 
On  le  porta  jufqu'à  dix,  dont  cinq  ieulement  étoient  Patri- 
ciens, &  alors  on  les  nomma  Decemviri:  dans  la  fuite  ce 
nombre  fut  encore  accru  de  cinq  perlbnnes,  &  on  les  appela 
Quindecimviri.  L'époque  précife  de  ce  dernier  changement 
n'eil  pas  connue  ;  mais  comme  une  lettre  de  Célius  à  ^  fami?. 
Cicéron  nous  apprend  que  le  Quindeamvirat  eft  plus  ancien  '  ' 
que  la  didature  de  J.  Céfar,  on  peut  conjecturer  que  le 
changement  s'étoit  fait  (bus  Sylla. 

Ces  Magiftrats  que  Ciccron  nomme  tantôt  Sibyïïinorum  OemJk  H+> 
interprètes,  tantôt  SibyUini  facerdotes,  ne  pouvoient,  comme  ™Dt Divin*. il. 
je  l'ai  déjà  dit,  confulter  les  livres  Sibyllins  fàns  un  ordre  (g) 
exprès  du  Sénat;  &  de-là  vient  l'expreiTion  fi  Ibuvent  répétée 
dans  Tite-Live,  libros  adiré  jujjî  fait.  Ces  Quindécimvirs 
étant  les  iêuls  à  qui  la  lecture  de  ces  livres  fût  permife,  leur 
rapport  étoit  reçû  fans  examen  (h),  &  le  Sénat  ordonnoit 
en  conlcquence  ce  qu'il  croyoit  convenable  de  faire.  Cette 
confultation  ne  fê  faiîôit  que  lorfqu'il  s'agitfbit  de  raflurer  les 
elprits  alarmés  par  la  nouvelle  de  quelque  préfige  fâcheux 
ou  par  la  vue  d'un  danger  dont  la  République  fêmbloit 
être  menacée  :  ad  deponendas  potius  quant  ad  fufcipiendas 
Religiones,  dit  Cicéron  ;  &  afin  de  connoître  ce  qu'on  devoit 
faire  pour  appaifer  les  Dieux  irrités ,  &  pour  détourner  l'effet 
de  leurs  menaces,  comme  l'oblêrvent  Varron  (i)  &  Tite- 
Live  (k). 

La  réponfê  des  livres  Sibyllins  étoit  communément,  que 
pour  le  rendré  la  Divinité  favorable,  il  falloit  inftituer  une 
nouvelle  fête,  ajouter  de  nouvelles  cérémonies  aux  anciennes , 
immoler  telles  ou  telles  victimes,  &c.  Quelquefois  même  les 


(g)  Proditum  efl  à  majoribus 
injujj'u  Senatûs  ne  legantur  quidtm. 

(h)  C'eft  par  cette  raifon  qu'ils 
font  nommés  dans  Aul.  Gell.  IV, 
1  ,   interprètes  if  arbitri  Sibyllac 

■aculorum. 

( i)  Varro  de  re  ruflicâ,  Iib.  I. 


Ad  CVjttS  libros  fublic't  folemus  re* 
dire ,  cwn  depderamus  quid  facien- 
dum  fit  nobis  ex  aliquo  portento. 

(h)  Livius,  Iib.  XXII ,  9.  Non 
ferme  decernitur  nifi  quurn  tetra 
prodigia  nunciata  funt. 

Bbij 


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i9<î  MEMOIRES 
piètres  Sibyllins  jugcoîem  qu'on  ne  pouvoit  détourner  Tenet 
lin  courroux  eéktle  que  par  des  ncrinco  barbares ,  &  en 
immolant  des  victimes  humaines.  Nous  en  trouvons  un 
exemple  dans  les  dieux  prçmièna  guerres  Puniques,  les  années 
i  ?.y  <x  217  avant  J.  C. 

L  .  IXxcimtn;  ayant  vu  dans  les  livres  Sibyllins,  que  des 
Gaulois  &  iks  Grecs  s'emparemietu  de  la  ville,  urbem  ocatpa- 
turos,  an  imagina  que,  pour  détourner  l'effet  de  cette  pré- 
^  diction,  il  lalloit  enterrer  vils  dans  la  place  publique  un 
to'i*£w..      nommé  &  nue  femme  de  chacune  de  ces  deux  Nations, 
O'  i.i.iv.  >}.  <s.  leur  ûirc  prendre  ainfi  poflêflîon  «le la  ville.  Toute  puérile 
Vhtar<-  <i„.,ti.  iiu'ctoil  cette  ûitcrprcwtion,  un  irès-grand  nombre  d'exemples 
'      nous  montre  que  les  principes  de  l'art  divinatoire  admettoient 

Marco,  rite,  .  1  •        '  , 

ces  fortes  cFiiccomnHXiemenj  avec  la  ddtince» 

I  ile-Li\c  (I)  nomme  te  barbare  (auïficc  fixtvm  minime' 
RottHtHtm  ■•  cependant  il  le  répéta  louvent  dans  U  luite. 
Pline  (m)  alîine  que  l'ulagc  d'immoler  de*  victimes  humaines 
au  nom  du  public,  lubfiHa  julquà  l'an  05  avant  J.  C,  dans 
lequel  il  lut  aboli  par  un  Scnatus  conlulte;  niais  on  a  des 
preuves  qu'il  continua  dans  les  facriliccs  paiticuliers  de  quel- 
ques divinités  :  les  édits  renouvelés  en  differens  temps  par 
les  Empereurs!  ne  purent  meure  un  frein  à  cette  fureur 
itijiêrflitieule  ;  cv  à  l'égard  de  cette  efjvce  de  lacrilîce  humain 
établi  en  coniéquence  des  vers  Sibyllins,  Pline  (n)  avoue 
qu'il  iublilloit  toujours,  &  allure  qu'on  en  avoit  vû  de  fon 
temps  îles  exemples ,  citant  nojîra  ofos  v'ulit. 

Le  recueil  des  v  ers  Sibyllins  dé]x>lé  par  l'un  des  Tarquins 
dans  le  Capitule ,  périt,  comme  on  l'a  vû,  au  temps  de  la 


(l)  LivNU  ,  lih.  XXII ,  57,  anno 

1 1 7.  S'ui  ttrrom  vivi  ihimjjî  Jhnt 

in  AXUM  fiix»  tonfept Wttt  jum  tinte 

hofii'ti  Immanis ,  intnimé  Rcinano 

f.tcr-3  ,  jllitiitUUU 

(m)  Plin.  Iiill-  30.  U.  C.  anno 
f  f  7  S.  C.  fiu'him  ne  hemo  imtnc- 
htrdtUf  t  pahumpie  in  tempui  ittud 
Jjtra  prcdigivfa  celebuta. 

(n)  Jbij.  XXV Ul  ,  i.  Scario 


iriv  in  fora  Grcrcum  Gratcanupit 
ittjhjfôs,  mit  alitinnn  gtntium,  mm 
nuihus  tnrn  res  rjjet ,  triant  noflra 
wus  victit  :  cujus  facr)  preeationtm 
qttâ  fettt  prJtite  Quimtecimvirûnt 
w/iegii  ma»ifler,fi  tjuis  légat ,  pre- 
wnt  cwtnlnutn  fateatur ,  ta 

appTubantibus  . V? ingentctvM 
triginta  annoruttl  aciibus. 


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DE   LITTERATURE.  197 

Sierre  fociale  dans  l'embralêment  de  ce  temple  Mais  on  fc 
îta  de  remédier  (0)  à  la  j>erte  qu'on  venoit  de  faire  ;  & 
des  l'an  76  avant  J.  C,  le  Sénat,  fur  la  propolition  des  D'myf.li 
confuls  Ochvius  &  Cuiion,  chargea  trois  députés  d'aller 
chercher,  dans  la  ville  d'Eryt/irei's,  ce  qu'on  y  conlêrvoit  des 
anciennes  prédictions  de  la  Sibylle.  Vairon  &  Fénelleila  cités 
par  Laclance,  ne  parlent  que  d' Etythrées ;  niais  Denys  d'Ha- 
licarnaflé  ck  Tacite  ajoutent  les  villes  grecques  de  h  Sicile 
&  de  l'Italie. 

Tacite  (p)  qui  devoit  être  infrruit  de  l'hiiloire  des  livres 
Sibyllins,  puilqu'il  étoit  du  corps  des  Quimfcamvirs,  dit 
qu'après  le  rétour  des  députés  on  chargea  les  Prêtres  (fins 
doute  les  piètres  Sibyllins)  de  faire  l'examen  des  dirîérens 
morceaux  qu'on  avoit  rapportés;  &  Varron  allùroit,  (elon 
Denys  d'Halicarnaflê ,  que  la  règle  qu'ils  avoient  fîiivie  étoit 
de  rejeter  comme  faux  tous  ceux  qui  n'étoient  jxis  alliijétis 
à  \\méthode  acrofliche.  J'expliquerai  dans  un  moment  quelle 
étoit  cette  méthode. 

Augulle  étant  devenu  fouverain  Pontife  après  la  mort  de 
Lépidus ,  ordonna  une  recherche  de  tous  les  écrits  (q)  pro- 
phétiques, foit  grecs,  foit  latins,  qui  fe  trouvoient  entre  les 
mains  des  particuliers,  6c  dont  les  mécontens  pouvoient 
abufër  pour  troubler  (â  nouvelle  domination.  Ces  livres  remis 
au  Préteur  montoient  à  deux  mille  volumes  qui  furent  brûlés  ; 
&  l'on  ne  conlërva  que  les  vers  Sibyllins  dont  on  fit  même 
une  nouvelle  révifion. 

Comme  l'exemplaire  écrit  au  temps  de  Sylla  commençoit 

Sactrdotibus  negotio  quantum  huma* 
nd  ope  potuijfent  vera  difeernere. 

(q)  Suct.  Aug.  31.  Quidquid 
fatidicorum  librorum  gnta  latmiqut 
generis,  nullis  vel parim  idontis  auc- 
tari  but  vtt/go Jerebatur,  fupra  duo 
millia  contracta  undiqne  cremavit,  C 


(0)  Laclant.  I,  6.  FenefieUade 

Quindecimvirit  dicens,  ait,  

reftituto  Capitolio  rauliffe  ad  Sena- 
rum  C.  Curwnem  Ccnfufem  ut  Itgati 
Erythrat  mitterentur  qui  carmina 
Sibyll*  conquijîta  Rcmam  deporta- 
rent  :  itaque  miffes  efft. . . .  qui  def- 
criptos  à  privât  is  tirc.ï  vtrfus  mille 
reportarunt.  FcncrtclU  «lit  la  meme 
choCc  dan*  Laclance,  de  ira  Dei, 
cap.  22. 

(?)  Tacit.  Annal.  VI,  \i;Dato 


folos  rttimtit  SifyiSnot,  hes  qucaue 
dtleâit  Itabito;  ccndidttqut  duebus 
forulisauratis  fub  Palatini  Apollinis 
bafu  Atldc  Tacit.  VI,  12. 

Bbuj 


i93  MEMOIRES 

à  s'altérer,  Augufle  chargea  encore  les  Quindccirnvirs  d*en 
faire  une  copie  de  leurs  propres  mains,  &  lâns  laiflèr  voir 
ce  livre  à  ceux  qui  n'étoient  pas  île  leur  corps.  On  croit 
que ,  pour  donner  un  air  plus  antique  &  plus  vénérable  à 
leur  copie,  ils  récrivirent  (îir  ces  tuiles  (r)  préparées  qui 
compoloient  les  anciens  liùri  lititci  avant  qu'on  connût  dans 
l'occident  l'ulage  du  papier  d'Egypte,  &  avant  qu'on  eût 
découvert  à  Pergame  l'art  de  préparer  le  parchemin,  carta 
Pcrgameua. 

Cet  exemplaire  des  vers  Sibyllins  fut  enfermé  dans  deux 
coffrets  dorés ,  &  placé  dans  la  baie  tic  la  fbtue  d'Apollon 
Palatin,  pour  n'en  être  tiré  que  dans  les  cas  extraordinaires. 

Je  ne  m'engagerai  pis  à  lîiivre  les  différentes  constations 
de  ces  livres,  marquées  dans  l'hinVùre  Romaine.  Je  crois 
cependant  nie  devoir  arrêter  fur  celle  qui  le  fit  par  l'ordre 
d'Aurélicn  au  mois  de  décembre  de  l'an  270  de  J.  C, parce 
que  le  récit  en  ell  extrêmement  circonflancié  dans  Vogil^ue. 
V»i'ifc  Ami.  l  es  Marcoimns  ayant  traverfe  le  Danube  &  force  les 
pjfîâges  des  Alpes,  étoient  entrés  dans  l'Italie,  ravageoîent 
les  pays  finies  au  nord  du  Pô,  &  nienaçoient  même  la  ville 
de  Rome ,  dont  un  mouvement  mal  entendu  de  l'armée 
Romaine  leur  avoit  ouvert  le  chemin.  A  la  vue  du  péril  où 
fê  trouvoit  l'Empire,  Aurélien,  naturellement  fupermùeux , 
écrivit  aux  Pontifes  pour  leur  ordonner  de  confûlter  les  livres 
Sibyllins.  Il  fâlloit  pour  la  forme  un  décret  du  Sénat  ;ainft  le 
Préteur  propolâ  dans  l'atTemblée  le  réquifitoire  des  Pontifes, 
&  rendit  compte  de  la  lettre  du  Prince.  Vopilque  nous  donne 
un  précis  de  la  délibération  ,  qu'il  commence  en  ces  termes: 
Pralor  Urbamis  tiixk:  referimus  ad  vos,  Patres  cotiferipti , 
Poutijkwn  Juggcjbonrm  &  Priucipis  Hueras  quibus  jubetur  ut 
hijpiàantur  finales  liùri ,  &c.  Le  décret  du  Sénat  rapporté 
CJiluite,  ordonne  aux  Pontifes  (f)  de  le  purifier,  de  le  revêtir 

(r)  ChuW.  dcfjilloGcf.  v.  232.        (f)  On  donnoit  aufli  ce  nom 

t-4dt^cu(lotRcmamcirha(l,S*Vi.     «"    Q"indécimvin ,  OU  SibyllM 

jacrrdutcs ,  conuuc  les  appelle  Ci- 

Adde  Syiiitiadiutn ,  cpitl.  iv,  3$.  ct-iun. 


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DE   LITTERATURE  199 

des  habits  facrés ,  de  monter  au  Temple ,  d'en  renouveler  les 
branches  de  laurier,  d'ouvrir  les  livres  avec  des  mains  fancli- 
fiées ,  d'y  chercher  la  deftinée  de  l'Empire,  8c  d'exécuter  ce 
que  ces  livres  ordonneront.  Voici  les  termes  dans  lefyuels 
Vopifque  rapporte  l'exécution  du  décret:  hum  efl  aJTemplum, 
infpeéli  libri,  proditi  verjus ,  hjluiui  urbs  ,  cantata  car  mina  , 
amburbium  cclebratum,  ambarvalia  promijfa ,  atque  ita  fuient- 
nitas  qua  Jubebatur  cxpleîa  cfl. 

La  lettre  de  l'Empereur  aux  Pontifes  qu'il  appelle  Patres 
fanfli ,  finit  par  des  ofh  es  de  contribuer  aux  frais  des  facrifices, 
&  de  fournir  les  viclimes  que  les  Dieux  demanderont , 
même,  s'il  le  fâut,  des  captifs  de  toutes  les  Nations,  cujuflibet 
gémis  captivos ,  qualibet  animalia  regia.  Cette  offre  montre 
que ,  malgré  les  édits  des  Empereurs ,  on  croyoit ,  comme 
je  l'ai  dit,  les  facrifîces  humains  permis  dans  les  occahons 
extraordinaires ,  &  qu'Aurélien  ne  penlôit  pas  que  les  Dieux 
fe  contenteraient  de  cantiques  &  de  proceffions.  Sa  lettre 
aux  Pontifes  commence  d'une  façon  fingulière:  il  marque 
qu'il  eft  furpris  qu'on  balance  fi  long-temps  à  confulter  les 
livres  Sibyllins.  11  fèmble,  ajoute-t-il,  que  vous  ayez  cru 
délibérer  dans  une  églilê  de  Chrétiens  &  non  dans  le  temple 
de  tous  les  Dieux:  Perinde  quafi  in  Clirijlianorum  ecclepa,  non 
in  templo  Deorum  omnium  traâaretis.  Ce  qui  augmente  la 
fmgularité  de  l'expreffion  de  l'Empereur ,  c'eft  qu'il  eft  prouvé 
par  les  ouvrages  de  S.*  Juftin ,  de  Théophile  d'Antioche , 
de  Clément  d'Alexandrie  &  d'Origène,  que  depuis  près  de 
lîx  vingts  ans  les  Chrétiens  citoient ,  au  temps  d'Aurélien , 
les  ouvrages  de  la  Sibylle ,  &  que  quelques-uns  d'entre  eux 
la  traitoient  de  Prophétefîè. 

Les  livres  Sibyllins  ne  furent  point  ôtés  du  temple  d'Apollon 
Palaun  par  les  premiers  Empereurs  Chrétiens.  Ils  y  étoient 
encore  au  temps  de  Julien  qui  les  fit  confulter  en  363  (t)  Amm.Maralu. 
fûr  fbn  expédition  contre  les  Perfes  ;  mais  au  mois  de  mars  XXiU: 
de  cette  année ,  le  feu  ayant  confumé  le  temple  d'Apollon , 
on  ait  beaucoup  de  peine  à  fâuver  ces  livres,  qu'on  plaça 
(t)  Cwnana  carmina  confumpfijfet  magnitudo  fiammx ,  ni.  &c. 


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ioo  M  £  MOIRES 

C&mi.Jkhlb&na  doute  dans  quelqu'autre  lieu  religieux:  car  Ç&aat&m/u) 
Citito.r.  sjj.  nolJ.s  apprend  qu'on  Ici  cotmiita  quarante  ans  après  fous 
Honorius,  lori  de  la  première  invalîon  de  l'Italie  par  Alaric, 
en  403.  Ce  Poète  parle  encore  Je  ces  vers  dans  Ion  poëme 
lur  le  fécond  confulat  de  Stilicon  en  405. 

Il  faut  conciurre  de-là  que  fi,  comme  le  dit  Rulilius  Nu- 
KuiH.Hm,a.  matianus  (x),  Stilicon  fit  jeter  ces  livres  au  feu,  ce  fut  au 
plus  tôt  dans  les  années  406  ou  407.  Au  relie,  comme 
ce  Poète,  zélateur  ardent  de  l'ancienne  Religion,  accule  en 
même  temps  Stilicon  d'avoir  appelé  les  Barbares  ,&  d'avoir 
détruit  les  vers  Sibyllins  dans  la  vue  de  caulêr  la  ruine  de 
l'Empire  en  lui  enlevant  le  gage  Je  fa  durée  e'ternelle;  peut- 
être  la  (êconde  île  ces  deux  accutâtions  n'cll-ellc  pas  mieux 
fondée  que  la  première. 

Après  avoir  donné  celte  elpèce  d'hifloire  des  livres  Sibyl- 
lins, qui  contient  tout  ce  qu'on  en  lait  d'aflùré,  je  pane  à 
l'examen  de  ce  qu'ils  contenoient.  Ce  que  Tite-Live  & 
Denys  d'Halicamafle  nous  racontent  touchant  les  diverfcs 
conlultations  qu'on  en  hiiiôit,  donne  lieu  de  penler  qu'on 
ne  publiolt  point  le  texte  même  des  prédiélions ,  mais  feule- 
ment la  (ubftance  de  ce  qu'on  prétendoit  y  avoir  trouvé, 
c'efl-à-dire,  le  détail  des  nouvelles  pratiques  religieuiês  ordoa- 
nées  par  la  Sibylle  pour  appaifer  les  Dieux.  Comme  il  ne 
nous  relie  aucun  des  hi italiens  antérieurs  à  la  perte  du  pre- 
mier recueil  des  vers  Sibyllins,  il  faut  nous  contenter  de  ce 
qu'en  difent  Denys  «S:  Thc-Live;  &  nous  devons  même 
regarder  comme  fîippolê'  le  long  fragment  des  vers  Sibyllins 
rapporté'  par  Zolime  M,  à  location  des  jeux  féculaires. 

(")  Qui  !  carminé  pefeat 

Filtkiiet  aiftet  Romani  carbafui  arvi. 
f  x)  Prcilitor  arcttni  qui  fuit  imprrii 

/•'•  ■•       ,'  tttri  tiuM  itititw  tfft  fuperflts ,  &c. 

Antt  Sibyllin»  fata  cronavit  opis,<kc. 
Ai  XtHica  .rrtmi  j'.iru'ij  pignon  rtgni. 
Et  p/fmu  reluit  pr>rcip\tare  cotut, 

(y)  LU.  11.  Ces  vo.j  f]n[  Jcvoient  tire  tiré»  de  l'ancien  recueil,  et 

Le 


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DE    LITTERATURE.  201 

Le  fécond  recueil  compilé  ious  Syila  nous  eft  un  peu 
mieux  connu,  &  je  vais  rapporter  ce  que  les  Anciens  nous 
en  apprennent.  i.°  Vairon,  cite  par  Laclance,  allure  que  ce 
recueil  contenoit  d'al>ord  niiile  vers  au  plus;  &  comme 
Augufle  ordonna  une  féconde  révifion  qui  en  fit  encore 
rejeter  quelques-uns ,  ce  nombre  fut  probablement  diminué. 

2.0  Ce  que  difôit  Varron,  cité  par  Denys  d'Halicarnaflè, 
qu'on  avoit  regardé  comme  fuppofts  tous  les  vers  qui  inter- 
rompoient  la  fuite  des  acrofliches ,  montre  que  cette  forme 
régnoit  d'un  bout  à  l'autre  de  l'ouvrage. 

3.0  Cicéron  nous  explique  en  quoi  confidoit  cette  forme. 
Le  recueil  étoit  partagé  en  diverfb  fèclions ,  &  dans  chacune 
les  lettres  qui  fbrmoient  le  premier  vers  fè  trouvoient  répétées 
dans  le  môme  ordre  au  commencement  des  vers  fùivans  ;  en 
forte  que  l'afiêmblage  de  ces  lettres  initiales  devenoit  aufll 
la  répétition  du  premier  vers  de  la  fèclion  :  Acroftichis  diàtur,  CctndtDu 
ciim  deinceps  ex  primis  vcrfûs  litteris  aîiquid  conneâitur. . . .  rw* 
In  Sibyîtinis  ex  primo  verfu  cujufque  fententiœ ,  primis  litteris  illius 
fententia  airmen  omne  pratexitur  ftj. 

4.0  Les  prédiclions  contenues  dans  ce  recueil  étoient  toutes 
confûes  en  termes  vagues  &  généraux ,  fans  aucune  défigna- 
tion  de  temps  ou  de  lieu;  en  forte,  dit  Cicéron,  qu'au  moyen 
de  1'obfcurité  dans  laquelle  l'auteur  s'eft  habilement  enveloppé , 
on  peut  appliquer  la  même  prédiclion  à  des  évènemens 
difTéiens:  Callidè,  qui  Ma  compofuit ,  perfecit  ut,  quodeumque 
accidijjet,  prffdifium  videretur,  hominum  &  temporum  dejînitione 
fublatâ.  AdhibuU  etiam  latebram  obfairitatis  ut  ttdem  ver/us 
aliàs  in  aliam  rem  pojfe  accommodari  viderentur. 

Dans  le  dialogue  où  Flutarque  recheiche  pourquoi  la 


font  point  dans  h  forme  acroftiche  ; 
ils  contiennent  les  noms  de  Rome , 
du  Tibre,  de  l'Italie,  <5cc.  &  pres- 
crivent les  cérémonies  qui  dévoient 
accompagner  les  jeux  fétulaires  dans 
un  détail  qui  démontre  la  fuppo- 
lîtion. 

(^J  Cicéron  dit  qu'E.inius  avoit 

Tome  XXI IL 


fait  des  acroftiches  de  cette  efpècc. 
Nous  en  avons  quelques-uns  dans 
le  poëmc  d'Op'atianus  l'orpliyrius 
à  la  louange  de  Conliantin  ,  A  il  » 
été  un  temps  que  ces  laborieufes 
bagatelles  étoient  à  la  mode  parmi 
les  gens  de  Lettres. 

Ce 


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*oa  MEMOIRES 
Pythie  ne  répondoit  plus  en  vers ,  Boéthus ,  un  des  ime:!o 
cuteurs  qui  attaque  vivement  ie  (ùrnaturel  des  oracles  , 
oMèrve  dans  ies  prédictions  de  Malée ,  de  Bacis  6c  de  b 
Sibylle,  ies  mêmes  défauts  que  Cicéron  avoit  reprochisaux 
vers  Sibyllins.  «  Ces  auteurs  de  prcdiclions,  dit  Bojthus, 
»  ayant  mile  ou  hafird  des  mots  &  des  phrafes  qui  convier.- 
»  nent  à  des  évènemens  de  toute  elpèce ,  les  ont ,  pour  ainfi 
»  dire,  verlés  <iins  la  mer  d'un  temps  yidéterminé  :  ainfi  lors 
»  même  que  L'événement  (cmble  vérifier  leurs  prophéties,  elles 
»  ne  celîènt  pas  d'être  faulîès,  parce  que  c'efl  au  halard  ieul 
qu'elles  doivent  leur  accompliflement  ».  Plutarque  nous  a 
conlervé,  dans  la  vie  de  Démolthène,  un  de  ces  oracles  qui 
couroient  dans  la  Grèce  fous  le  nom  de  la  Sibylle;  c'e(t  à 
l'occalion  de  la  défaite  des  Athéniens  près  de  Chérom'e.  On 
étoit ,  dit  Plutarque ,  dans  une  grande  inquiétude  avant  la 
bataille,  à  cauiê  d'un  oracle  dont  tout  le  monde  s'entretenoh: 
Puijfais-jc ,  di  (oit-il,  m 'éloigner  de  la  bataille  du  Tliermodon  fa), 
&  devenir  un  aigle  pour  contempler  du  haut  des  nues  ce  combiï 
où  le  vaincu  pleurera  &  oit  le  vainqueur  trouvera  fa  perte. 

L'hiftorien  Duri>  fbj  rapportoit  ce  même  oracle  dans  les 
temtes  fu  i  vans  :  Oifeau  noir,  attends  la  bataille  de  Tkrmodcn, 
les  cadavres  amoncelés  t'y  fourniront  une  ample  pâture. 

Pour  appliquer  ces  deux  oracles  à  la  défaite  de  Chéronée, 
il  falloit  trouver  un  Thennodon  auprès  du  champ  de  bataille; 
&''tf£e-/'1;  &  Plutarque  qui  étoit  de  Chéronée  même ,  avoue  qu'il  n'a 
/««',  fié.  iv.    Pu  découvrir ,  dans  les  environs  de  cette  ville,  ni  nulieau  ni 
torrent  de  ce  nom.  Auiîi  i'hiftorien  Duris  qui  (e  trouvoit 
dans  le  même  cas,  vouloit-il  que  la  Sibylle  eût  déligné  ainli 

■ 

(b)        Tiîr       etf^tUtra  /uÂ^r  pin  în^tW  i>w 

Duris ,  contemporain  des  deux  premiers  Ptolémées ,  avoit  écrit  DM 
Iiiftoirc  de  Macédoine ,  qui  commençait  à  Philippe  père  d'Alexandre  ■  tU< 
contenoit  au  moins  quinze  livres. 


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DE    LITTERATURE.  203 

b  bataille,   parce  que  les  foîdjis,  en  dreltâm  leurs  tentes 

quelques  jours  avant,  dévoient  trouver  une  petite  ftatue 

a\ec  une  infcription  où  (croît  le  nom  de  Thermodon.  Mais  les 

termes  'On  Qipfxcàfovn  fxai^  daignent  manifeitement  un  nom 

de  lieu  :  auiîi  Plutarque  aime-t-il  mieux  foupçonner  que  le 

ruiflèau  qui  patte  à  Chéionce  avoit  quitté  depuis  la  bataille 

le  nom  de  Thermodon  pour  prendre  celui  d'Hemon  ou  de 

Sanglant  ;  conjecture  que  M.  Dacier  juge  très  probable , 

quoiqu'il  lê  perftiade  que  le  Thermodon  de  l'oracle  elt  celui  Paufa.rth.tx. 

dont  piule  Paulanias.  Il  auroit  pû  y  joindre  Hérodote  (c)  *l?J7' 

qui,  rapportant  un  oracle  de  Bacis  où  il  étoit  parlé  d'une  ^ 

délaite  des  Mèdes  par  les  Grecs  aflèmblés  fur  les  bords  de  jern$A'nnr£. 

i'Alopus  6c  du  Thermodon,  l'applique  à  la  bataille  de  Platée. 

Mais  il  ajoute  que  ce  Thermodon  palîè  entre  Tanagra  Se 

Glilas,  par  confequent  au  midi  de  Thèbes  &  afièz  loin  de 

Chéronte. 

L'oracle  rapporté  par  Plutarque  contient  une  circonftance 
qu'il  n'eft  pas  ailé  d'appliquer  à  la  bataille  de  Chéronée.  C'eft 
la  mort  du  vainqueur,  0  Si  Notwas  *&n\u\t.  La  défaite  des 
Athéniens  fut  complète  ;  les  Macédoniens  perdirent  peu  de 
monde,  &  Philippe  ne  fut  pas  même  blette  dans  le  combat: 
mais  Plutarque,  toujours  zélé  pour  la  gloire  des  Devins, 
applique  ces  mots  à  la  mort  de  Philippe,  poftérieure  de  deux 
ans  au  moins  à  la  bataille. 

Lorlqu'on  examinera  les  prédictions  des  oracles  les  plus 
accrédités,  celles  de  la  Pythie,  de  Mulce,  de  Ricis,  de  la 
Sibylle,  &c.  rapportées  dans  les  Anciens,  on  trouvera  tou- 
jours que  Cicéron  a  railôn  de  dire  que  celles  qui  n'ont  pas 
été  faites  après  coup  étoient  oblcures  &  équivoques,  &  que 
fi  quelques-unes  n'avoient  pas  été  démenties  par  l'événement, 
c'étoit  au  halârd  qu'elles  le  dévoient.  Oracu/is  partim  falfis ,  De  Divin*.  //, 
partim  eafu  veris,utfa  in  omni  oratione fœpijfmic,  partim flexdoquis  "•' 
&  obfcuris  ut  interpres  egeat  interprète ,  &  fors  ipfa  ad  fortes 

(c)  Hérodote  affiire  qu'on  trouvoit  de  femblables  oracles  dans  Muféc: 
prut-ctrc  celui  nue  Plutarque  &  Duris  attribuent  à  la  Sibylle  avoit-il  été 
toit  pour  la  bataille  de  Platée  donnée  véritablement  auprès  d'un  Thermodon. 

Ce  ij 


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204  MEMOIRES 

rejerenda  fit,  partim  amùiguis,  &  qua  ad  dialeflkum  dcfe* 
rendu  finu 

Quelque  abfùrdes  que  fufïênt  les  conféquences  que  les  par- 
tions du  fùrnaturel  de  la  divination  fê  trouvoient  obliges  de 
foiitenir  dans  les  controverfeo  philofôphiques,  ils  étoient  excu- 
fables  jufqu  a  un  certain  point.  Le  principe  qu'ils  défendaient , 
failoit  chez  eux  une  partie  eflèntielle  de  la  Religion  com- 
mune :  ce  principe  une  tais  admis ,  i'abfùrdité  des  conléquences 
ne  devoit  point  arrêter  des  hommes  religieux;  &.  peut-être 
Dt  Divinat.  Cicéron  n'avoit-il  pas  raifon  de  parler  d'eux  comme  il  fait 
dans  (es  livres  de  la  divination ,  en  difànt  :  Nefcio  quomodà 
ifli  Philofoplri  fuperflitiofi ,  &  pané  fanatià  quidvis  malle  v  'ulentitr 
quant  •  •  •  •  e a  qua  non  funt  credenda ,  non  credere. 

Ce  qui  caufê  mon  étonnement ,  c'eft  que  la  queflion  du 
fùrnaturel  des  oracles  ait  encore  befoin  d'être  traitée  fcrieulê- 
ment ,  &  qu'une  opinion  contredite  par  les  faits  mêmes  fur 
lefquels  on  la  fondoit ,  ait  trouvé  de  nos  jours  &  clans  le  lëin 
du  Chriftianilme  des  défenfêurs  très-zélés. 

Quoique  j'aie  écart  A  à  defîèin  les  détails  dont  j'aurois  pu 
grofîîr  ce  Mémoire ,  je  crois  y  avoir  ralîèmblc  fout  ce  que 
les  Anciens  nous  apprennent  d'important  au  fujet  de  ces 
recueils  de  prédictions  qu'on  attribuoit  à  Milite ,  à  Bacis  & 
à  l'ancienne  Sibylle.  Je  n'aurois  pas  cependant  rempli  toute 
l'étendue  de  mon  objet ,  fi  je  ne  parlois  point  ici  de  la  col- 
lection des  vers  Sibyllins,  divifée  en  huit  livres,  imprimée 
pour  la  première  fois  en  1545  fur  des  manulcrits ,  &  publiée 
plufieurs  fois  depuis  avec  d'amples  commentaires  fùrchargés 
d'une  érudition  fôuvent  triviale,  &  prefque  toujours  étran- 
gère au  texte  que  ces  commentaires  éclahcitlènt  rarement. 
Les  ouvrages  compofes  pour  &  contre  l'authenticité  de  ces 
livres  Sibyllins,  font  en  très -grand  nombre,  &  quelques- 
uns  même  ti  ès-lâvans  ;  mais  il  y  règne  lî  peu  d'ordre  &  de 
critique,  &  leurs  auteurs  étoient  tellement  dénués  de  tout 
efprit  philofôphique ,  qu'il  ne  relleroit  à  ceux  qui  auraient 
eu  le  courage  de  les  lire,  que  l'ennui  &  la  fatigue  de  cette 
lecture. 


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DE    LITTERATURE.  205 

Le  fâvant  Fabricius ,  dans  le  premier  livre  de  fa  bibliothèque  c  F«kjc^ 
grecque, donne  une  efpcce  d'analyle  de  ces  différais  ouvrages,  /pll^j.'^' 
à  laquelle  il  joint  une  notice  allez  dctaillce  des  huit  livres 
Sibyllins.  On  peut  y  avoir  recours ,  &  je  me  contenterai  de 
rapporter  à  quelques  articles  généraux  les  oblêrvations  que 
j'ai  faites  en  lilânt  les  huit  livres  Sibyllins  modernes. 

1 .  °  Il  eft  vifible  qu'ils  ne  font  autre  choie  qu'une  compi- 
lation aflez  informe  de  divers  morceaux  détachés,  les  uns 
dogmatiques,  les  autres  luppolcs  prophétiques,  &  ceux-ci 
toujours  écrits  depuis  les  évènemens,  &  le  plus  Couvent 
chargés  de  détails  fabuleux  ou  du  moins  peu  atfûrés. 

2.  u  11  eft  encoie  certa:n  que  tous  ces  morceaux  font  écrits 
dans  une  vue  ablôlument  différente  de  celle  que  setoient 
propolte  les  auteurs  des  vers  qui  coni]x>foient  le  premier 
&  le  lècond  des  deux  recueils  gardés  à  Rome.  Les  anciens 
vers  Sibyllins  prelcrivoient  les  lâcrifices,  les  cérémonies  & 
les  fêtes  par  lelquelles  les  Romains  pouvoient  appailer  le 
courroux  des  Dieux  qu'ils  adoraient.  Le  recueil  moderne 
ell  au  contraire  rempli  de  déclamations  très-vives  contre  le 
Polythéilme  &  contre  lldolâtrie;  &  par-tout  on  y  établit, 
ou  du  moins  on  y  luppolè  l'unité  de  Dieu.  Prefque  aucun 
de  ces  morceaux  n'a  pû  lôrtir  de  la  plume  d'un  payen  : 
quelques-uns  peuvent  avoir  été  faits  par  des  Juifs ,  mais  le 
plus  grand  nombre  relpire  le  Chrimanifme  ;  il  fuffit  de  les 
lire  pour  s'en  convaincre. 

3.0  Les  prédirions  des  vers  Sibyllins  conlêrvéesàRome, 
6c  celles  qui  étoient  répandues  dans  la  Grèce  dès  le  temps 
d'Ariftophane  &  de  Platon,  étoient,  comme  Fobfervent 
Cicéron  &  Boéthus,  des  prédirions  vagues  applicables  à 
tous  les  temps  &  à  tous  les  lieux  ;  elles  fe  pouvoient  ajufter 
avec  des  évènemens  oppoles  :  Ut  ïidem  verjus  attàs  in  aliam 
rem  poffe  accommoJari  vÙeraitur . .  ..ut,  quodcumque  acc'uii^et» 
praSâûm  viJeremr.  Au  contraire,  dans  la  nouvelle  collection, 
tout  eft  fi  bien  circonftancié ,  qu'on  ne  peut  le  méprendre 
aux  faits  que  l'auteur  avoit  en  vûe.  S'il  ne  nomme  pas  tou- 
jours les  villes ,  les  pays  &  les  peuples  dont  il  veut  parier , 

C  c  nj 


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io6  MEMOIRES 
il  le;  dtïigne  fi  clairement  qu'on  ne  durait  les  méconrioître, 
6c  le  plus  louvent  il  indique  le  temps  où  ces  choies  (ont 
ai  rivées  d'une  manière  qui  n'etl  point  lùlceptible  d'équivoque, 
4.0  Les  anciens  oracles  ii.u  iiins  gardés  à  Rome,  étoient 
cci  its  de  telle  forte  qu'en  réunifiant  les  lettres  initiales  des 
vers  qui  compolôient  chaque  article,  on  y  retrouvoit  le 
premier  vers  de  te  même  article.  Le  nouveau  recueil  n'offre 
m  aucun  exemple  de  celte  méthode;  car  l'acroltichç  inféré  dans 
huitième  livre,  &  qui  ell  emprunté  d'un  dilcours  (A) 
de  l'empereur  C  .i:in  ,  dl  d'une  elpèce  différente.  Il 
t  ni  Ile  en  trente-quatre  vers  dont  les  lettres  initiales  forment 
le;  mois,  IHEOTS  XPEST02  0EOT  TIOS  20THP 
STAÏTOS  ■  mais  ces  mots  ne  le  nouvent  point  dans  le 
premier  vers* 

5.  °  Les  nouveau v  vers  Sibyllins  contiennent  des  chofês 
qui  n'ont  pu  cire  écrites  que  par  un  homme  inftruit  des 
dogmes  du  On  il  ti  midité  &  des  détails  de  l'hifloire  de 
Jc(u>-Chrifl,  rapportés  par  les  Lvangéliftes.  L'auteur  le  dit 
même  dans  un  endroit,  etifatit  <ln  Chrijl:  ailleurs  il  allure 
que  ce  Chrill  dl  le  fils  du  Très -Haut,  &  il  déïîgne  Ion  ^ 
nom  par  le  nombre  S  8  S  ,  valeur  numérale  des  lettres  du 
mot  iVuSî  dans  fotpfabet  grec. 

6.  '  Quoique  les  morceaux  qui  forment  ce  recueil  puifîènt 
avoir  été  compolcs  en  différais  temps ,  celui  auquel  on  a 
mis  la  dernière  main  à  la  compilation,  le  trouve  clairement 
indiqué  dans  le  cinquième  &  dans  le  huitième  livre.  On  fait 
dire  à  la  Sibylle,  que  l'empire  Romain  aura  quinze  Rois: 
les  quatorze  premiers  lont  délîgnés  par  la  valeur  numérale 
de  la  première  lettre  de  leur  nom  dans  l'alphabet  grec.  Elle 
ajoute  que  le  quinzième  qui  lera ,  dit-on ,  un  homme  à  fêle 

tà-  (Jonche  *,  portera  !<•  nom  d'une  mer  voifme  de  Rome:  le 
A'f7°er  quinzième  des  empereurs  Romains  efl  Hadrien,  &  le  golfe 
Hadrialique  ell  la  mer  dont  il  jxjrte  le  nom.  De  ce  Prince, 

(d)  Ce  diicotin  nous  a  été  confervé  par  EiuèLe,  &  S.«  Augurtin 
parle  de  wi  acroflk'hc  dont  il  rapporte  une  Iraduâion  latine;  DtC,  Dri, 


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DE  LITTERATURE.  207 
continue  la  Sibylle,  il  en  foriira  trois  autres  qui  régiront 
l'Empire  en  même  temps  ;  mais  à  la  fin  un  feul  d'entre  eux 
en  reliera  j>oflè(icur.  Ces  trois  rejetons,  KA<t<îb/,  comme  la 
Sibylle  les  appelle,  font  Anionin,  Marc-Aurèle  &  Lucius 
Vérus,  &  elle  fait  allufion  aux  adoptions  6c  aux  auociations 
qui  les  uniient.  Maic-Amè!e  le  trouva  lêid  maître  de  l'Em- 
pire à  la  mort  de  L.  Vérus  arrivée  au  commencement  de 
l'an  160  ,  &  il  le  gouverna  Tins  collègue  jufqu'à  l'an  177 
qu'il  aliocia  Ion  fils  Commode.  Comme  il  n'y  a  rien  qui 
puillè  avoir  quelque  rapport  avec  ce  nouveau  collègue  de 
Marc-Aurèle,  il  e(l  viiibie  que  la  compilation  doit  avoir 
été  faite  entre  les  années  1  69  &  177  de  J.  C. 

On  trouve  encore  un  autre  caractère  chronologique,  mais 
moins  précis  dans  le  huitième  livre.  H  y  eft  dit  que  la  ville 
de  Rome,  P'tfjtui,  fubliflera  pendant  neuf  cens  quarante-huit 
ans  feulement,  fuivant  la  valeur  des  lettres  numérales  de  (on 
nom  ;  après  quoi  elle  deviendra  une  ruine ,  pufui.  Cette  def  ,  f*«  rf» 
miction  de  Rome  eft  annoncée  dài^s  prefque  tous  les  livres 
du  recueil  ;  mais  fi  date  n'efl  marquée  qu'en  ce  fèul  endroit. 
Nous  liions  dans  l'hiftoire  de  Dion,  qu'au  temps  de  Tibère,    Dion,  un  t 
il  courut,  fur  la  durée  de  Rome,  une  prédiction  attribuée  à  W*  •'/« 
la  Sibvlle,  où  cette  durée  étoit  fixée  à  neuf  cens  ans.  Cet  T^-(  ^7tA9m 

J       •  ....  -  KBQiat  lui*- 

oracle  attira  l'attention  de  Tilxre  6c  occafionna  une  nou-  -mu 
velle  recherche  des  vers  Sibyllins  conlèrvés  par  les  particuliers: 
cependant  on  ne  comptoit  alors  que  l'an  772  de  la  fondation 
de  Rome,  &  on  ne  devoit  pas  être  fort  alarmé.  Cette 
réflexion  de  l'hiftorien  (e)  nous  montre  que  l'addition  de 
quarante-huit  ans  avoit  été  faite  à  deflèin  par  quelqu'un  qui 
écrivoit  après  l'an  900  de  Rome,  148  de  J.  C;  mais  avant 
l'an  1 96  :  la  valeur  numérale  des  lettres  du  mot  p'0/tn  étoit 
lins  doute  ce  qui  l'avoit  déterminé  à  préférer  le  nombre 
de  948. 

Josèphe,  dans  fês  antiquités  Judaïques ,  eompofées  depuis  Jofeph.Ami- 
ies  livres  de  la  guerre  des  Juifs  &  vers  la  treizième  année  qm' 1  '  i' 

(e)  Lliiftoricn  Dion  fut  ConfuI  avec  l'empereur  Alexandre  l'an  22g 
de  J.  C,  981  de  Rome. 


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2o8  MEMOIRES 

JèfoK  i.  xx,  de  Domhien ,  l'an  o  3  de  Xht  vulgaire  ,  cite  un  ouvrage  de 
:ap°  la  Sibylle  où  ion  partait  de  la  tour  de  Babel  &  de  la  confulion 

des  langues,  à  peu  près  comme  tlans  la  Genèiê.  Si,  dans  le 
temps  auquel  ecrivoit  Josèphe,  cet  ouvrage  de  la  Sibylle 
n'eût  pas  déjà  pallé  pour  ancien,  s'il  n'eût  pas  été  dans  les 
mains  des  Grecs ,  l'hiitoren  Juif  ne  lauroit  pas  cité  en 
confirmation  du  récit  de  Moyle.  Il  refaite  de-ià  que  les 
Clirétiens  ne  (ont  pas  les  premiers  auteurs  de  la  (ûppofition 
des  livres  Sibyllins.  Josèphe  ne  rapportant  pas  les  paroles 
mêmes  de  la  Sibylle,  nous  ne  Ibmmes  plus  en  état  de  vériher 
ii  cequielldit  de  ce  même  événement  dans  notre  colleclion, 
ctoit  tiré  de  l'ouvrage  que  cite  Josèphe  ;  mais  on  efl  lûr  que 
pluneurs  des  vers  attribués  à  la  Sibylle  dans  l'exhortation 
qui  fe  trouve  parmi  les  œuvres  de  S.'  Jufîin,  dans  l'ouvrage 
de  Théophile  d'Antioche ,  dans  Clément  d'Alexandrie  & 
dans  quelques  autres  Pères ,  ne  lê  lifcnt  point  dans  notre 
recueil  ;  &  comme  la  plufpart  de  ces  vers  ne  puent  aucun 
caractère  de  Chiittianifïne,  il  lêroit  poflible  qu'ils  futlènt 
l'ouvrage  de  quelque  juif  Platonifant. 

Lorïqu'on  acheva,  f>us  M.  Aurèle,  la  compilation  des  vers 
Sibyllins,  il  y  avoit  déjà  quelque  temps  que  les  Sibylles 
avoient  acquis  un  certain  crédit  parmi  les  Chrétiens.  Nous 
en  avons  la  preuve  dans  deux  Dallages  de  Celle  &  dans  les 
Orîg.  M.  t.  réponlës  que  lui  fait  Origène.  Celle  qui  écrivoit  fous  Hadrien 
&  fous  lès  fuccefîèurs,  parlant  des  différentes  fêéles  qui  par- 
tageoient  les  Chrétiens ,  fuppofùit  une  fecle  de  Sibyllïjles  : 
MA.  Uh.  v.  fûr  quoi  Origène  obfêrve  qu'à  la  vérité  ceux  d'entre  les 
f>ag.  7  '  ■      Chrétiens  qui  ne  voûtaient  pas  regarder  la  Sibylle  comme 
une  Prophéteffe,  défignoient  par  ce  nom  les  parti  (ans  de  l'opi- 
nion contraire  ;  mais .  qu'on  n'avoit  jamais  connu  de  fëdc 
particulière  des  Sibyllifles.  Celfê  reproche  aux  Chrétiens, 
dans  le  fécond  partage ,  d'avoir  corrompu  le  texte  des  vers 
Sibyllins,  «  defquels,  leur  dit-il,  (jueltjues-uns  d'entre  vous 
»  emploient  les  témoignages ,  >î  yjymm\  tiwç  vjuZt  ;  &  vous  les 
avez  corrompus,  ajoute-t-il,  pour  y  mettre  des  blafphcmes ». 
Il  entendoit  par  là,  (ans  doute,  les  inve&ives  contre  le 

Poiytliéifrae 


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D  E    LITTERATURE.  zo9 

Polythéilme  &  contre  l'Idolâtrie.  Origène  le  contente  de  Ub.  vu.pagg. 
répondre  au  reproche  en  défiant  Celle  de  produire  d'anciens 
exemplaires  non  altérés. 

Ces  partages  de  Celle  &  d'Origène  me  lêmblent  prouver 
deux  choies;  I."  que  l'authenticité  de  ces  prédiélions  n'étoit 
point  alors  mile  en  queltion,  &  qu'elle  étoit  également  fùppolêe 
par  les  Payera  &  par  les  Chrétiens  ;  z.°  que  parmi  ces  derniers 
il  y  en  avoit  feulement  quelques-uns,  tins,  qui  regardoient 
les  Sibylles  comme  des  Prophétefles ,  &  que  les  autres 
Çhrétiens  blâmant  la  hmplicité  de  ces  hommes  crédules, 
leur  donnoient  fépithète  de  Sibyllijles.  Plutarque  qui  vivoit  Pktar.rit* 
prelque  dans  le  môme  temps,  appelle  ainfi,  dans  la  vie  de 
Marius ,  les  interprètes  des  prédictions  de  la  Sibylle  ou  les  chef- 
mohgues.  Ceux  qui  ont  avancé  que  les  Payens  donnoient  à  tous 
les  Chrétiens  le  nom  de  Sibyllijles ,  n'ont  compris  le  vrai  lèns 
ni  du  reproche  de  Celle,  ni  de  la  réponlè  d'Origène. 

L'opinion  favorable  aux  Sibylles  qui,  de  l'aveu  de  Celle % 
étoit  d'abord  celle  d'un  aflèz  petit  nombre  de  Chrétiens, 
devint  peu  à  peu  l'opinion  commune.  Les  vers  Sibyllins_ 
paroiuant  favorables  au  Chriitianifme ,  on  les  employoit 
dans  les  ouvrages  de  controverfê  avec  d'autant  plus  de  con- 
fiance que  les  Payens  eux-mêmes  qui  reconnoiuoient  les 
Sibylles  pour  des  femmes  inlpirées ,  le  retranchoient  à  dire 
que  les  Chrétiens  avoient  falfifié  leurs  écrits;  queltion  de 
fait  qui  ne  pouvoit  être  décidée  que  par  une  comparailôn 
des  différens  manuferits  que  très-peu  de  gens  étoient  en  état" 
de  faire.  • 

Les  règles  de  la  critique  &  môme  celles  de  la  faîne  logique, 
étoient  alors  peu  connues,  ou  du  moins  très-négligées  :  à  cet, 
égard  les  plus  célèbres  philolbphes  du  Paganifme  n'avoient 
aucun  avantage  (nr  le  commun  des  auteurs  Chrétiens.  Je, 
n'en  citerai  d'autre  exemple  que  les  dialogues  &  les  traités 
dogmatiques  de  Plutarque  qui,  malgré  ce  grand  lêns  dont 
on  le  loue,  ne  paraît  jamais  occupé  que  de  la  crainte  d'omettre 

rlque  choie  de  tout  ce  qu'on  peut  dire  de  vrai  &  de  faux 
le  fuiet  qu'il  traite.  Ce  même  défaut  règne,  dans  le* 
Tome  XXI II.       ■  Dd 


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iio  MEMOIRES 

ouvrages  de  ceux  qui  font  venus  après  lui,  Celle,  Paulânias, 
Philoftrate,  Porphyre,  l'empereur  Julien;  en  un  mot  tou* 
les  auteurs  Payens  n'ont  ni  plus  de  critique,  ni  plus  de  mé- 
thode que  Plutarque.  On  les  voh  tous  citer ,  fous  le  nom 
d'Orphée,  de  Muite,  d'Eumolpe  &  des  autres  Poètes  anté- 
rieurs à  Homère ,  des  ouvrages  fabriqués  par  les  nouveaux 
Platoniciens ,  &  donner  comme  authentiques  des  oracles  (ùp. 
pofés  par  ces  mêmes  Philolbphes ,  ou  pluftôt  par  les  (écla- 
teurs du  nouveau  Pythagorifme  ou  de  la  fecle  Orphique  qui 
joignoit  les  dogmes  Egyptiens  &  Chaldéens  à  quelques 
points  de  l'ancienne  doctrine  de  Pytliagore. 

Comme  les  auteurs  de  ces  oracles  &  de  ces  vers  philoiô- 
phiques  fûppoibient  la  fpiritualité,  lirifinité,  la  toute-puinance 
du  Dieu  fùprême;  que  piufieurs  blâmoient  le  aihe  des  intel- 
ligences inférieures,  cbndamnoient  les  facrifices,  8c  fàilôient 
quelquefois  allufion  à  la  Trinité  Platonicienne,  parlant  d'un 
Père,  d'un  Fils  &  d'un  Efprit,  les  Chrétiens  crurent  qu'il 
leur  étoit  permis  d'employer  ces  autorités  dans  la  controverlê 
avec  les  Payens,  pour  les  battre  par  leurs  propres  armes. 

Tant  que  le  Paganifme  fût  la  religion  de  l'Empire,  l'objet 
immédiat  de  tous  les  écrits  publiés  en  faveur  du  Chrifhani/nie, 
étoit  d'obtenir  une  fimple  tolérance  en  fàifant  voir  que  la 
doctrine  des  Chrétiens  ne  contenort  rien  que  d'avantageux 
à  la  fôciété ,  rien  que  de  conforme  aux  idées  de  la  faine 
philofbphie. 

Le  reproche  de  nouveauté  étant  celui  fîir  lequel  les  Payens 
înfrftoient  plus  volontiers,  parce  que  cette  elpèce  d'argument 
cft  à  la  portée  du  peuple,  ceft  aufli  un  des  points  que  les 
défenlêurs  de  la  religion  Chrétienne  traitent  avec  le  plus 
détendue  dans  leurs  ouvrages  polémiques  ;  &  c'eft  pour 
détruire  ce  reproche  de  nouveauté  qu'ils  allèguent  non  feule- 
ment de  longs  morceaux  du  faux  Orphée,  du  faux  Mulêe 
&  des  oracles  de  la  Sibylle ,  mais  encore  des  endroits  d'Ho- 
mère, d'Héfiode  &  même  des  poètes  Dramatiques,  quand 
ils  croient  y  découvrir  des  traits  d'une  doctrine  fèmblabfe 
en  quelques  pointe  à  celle  des  Chrétiens.  I/mage  que  les 


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DE   LITTERATURE.  211 

Philolôphes  fai/ôient  alors  de  ces  mêmes  autorités,  rencloit 
cette  façon  de  railonner  tout-à-fait  populaire,  6c  par  con/e- 
quent  très-utile  dans  les  di/putes. 

Lorfque  le  Chrifu'anilme  fut  devenu  la  Religion  donu- 
nante,  on  ceiîà  bien-tôt  d'employer  ces  Ibrtes  de  preuves, 
ou  du  moins  on  ne  les  employa  plus  que  par  une  forte 
d'ég;ird  pour  ceux  des  Chrétiens  qui  n'en  étoient  pas  encore 
défâbufés ,  6c  pour  ne  point  paroître  abandonner  tout  d'ut» 
coup  la  méthode  qu'avoient  iûivie  les  premiers  apologiftes 
du  Chriftianiime. 

Eusèbe,  dans  là  préparation  Evangelique,  ouvrage  rempli 
d'une  très -grande  érudition ,  ne  cite  le  témoignage  de  la 
Sibylle  que  d'après  Josèphe.  Il  ne  fait  aucun  ulàge  de  longs 
morceaux  cités  par  S.1  Juftin  6c  par  Théophile  ;  6c  lorfqu'il 
allègue  quelques  oracles  favorables  aux  dogmes  du  Chriftia- 
rufrne,  il  les  emprunte  toujours  de  Porphyre,  ennemi  déclaré 
de  la  religion  Chrétienne. 

La  manière  dont  S.1  Augum'n  parle  dans  deux  différera 
ouvrages  de  cette  méthode  de  combattre  le  Paganifme,  nous 
montre  quel  jugement  en  portoient  les  gens  fênfès ,  quoiqu'ils 
n'olâflênt  la  condamner  ouvertement.  Voici  ce  qu'il  dit  dans 
fôn  ouvrage  contre  Faufte.  «  Ces  fortes  de  témoignages  qu'on  j^j;  j^n. 
prétend  avoir  été  rendus  à  la  vérité  par  la  Sibylle,  par  «  m  xvt  //. 
Orphée  6c  par  tous  les  autres  (âges  du  Paganifme  qu'on  veut  « 
avoir  parlé  du  fils  de  Dieu  6c  de  Dieu  le  Père,  peuvent  « 
avoir  quelque  force  pour  confondre  l'orgueil  des  Payens  ;  « 
mais  ils  n'en  ont  pas  affez  pour  donner  quelqu'autorité  à  ceux  « 
de  qui  ils  portent  le  nom  ».  Valet  quidem  aïiqutd  ad  Paga- 
norum  varntatem  revincendam ,  non  tamtn  ad  ijiomm  auâoritaîem 
ampleélendam.  Dans  fès  livres  de  la  cité  de  Dieu,  il  convient    Dt  Cnitate 
que  toutes  ces  prédirions  attribuées  aux  Payens,  peuvent  à  la  4J*  xvin' 
rigueur  être  regardées  comme  l'ouvrage  des  Chrétiens, pojftmt 
ptitari  à  ChrifHanis  ejfe  lonféîa  ;  6c  il  conclud  que  ceux  qui  veu- 
lent raifonner  jufte,  qui  reflè  fapuerinî ,  doivent  s'en  tenir  aux 
prophéties  tirées  des  livres  conlèrvés  par  les  Juifs  nos  ennemis. 

Les  controverfès  agitées  dans  les  deux  derniers  ftècles  fur 

Ddij 


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H2  MEMOIRES 

l'autorité  de  la  tradition,  ont  jeté  les  Critiques  dans  deux 
extrémités  oppofees.  Les  uns,  dans  ia  vûe  de  détruire  h 
force  du  témoignage  que  les  anciens  écrivains  portent  de 
la  croyance  de  leur  ficelé,  ont  extrêmement  appuyé  fur  les 
défauts  de  leur  manière  de  raifonner,  &  fur  la  foibleflè,  ou 
même  fur  la  faufleté  de  quelques-unes  des  preuves  qu'ils 
emploient  :  les  autres  fe  k>nt  perfuadés  que  l'autorité  des 
Pères ,  loi  (qu'ils  dépolênt  de  ce  qu'on  croyoit  de  leur  temps, 
ne  pouvoit  fubfifler  fi  on  les  abandonnoit  dans  la  manière 
dont  ils  avoient  traité  des  queflions  indifférentes  &  étran- 
gères même  au  fond  de  ia  Religion.  Dans  cette  vûe,  ils 
ont  cm  devoir  défendre,  avec  le*  zèle  le  plus  ardent,  des 
opinions  dont  i}  paroît  que  les  Pères  eux-mêmes  n'étoient 
pas  trop  perfuadés ,  mais  dont  ils  penlbient  le  pouvoir  Tenir 
avec  avantage  dans  les  dilputes  contre  les  dcfenlèurs  du  Paga- 
nifme  qui  étoient  convaincus  de  1a  vérité  de  ces  opinions; 
telle  étoit ,  pai*  exemple ,  celle  du  fumaturel  des  oracles.  Dans 
ce  que  j'ai  dit  des  vers  Sibyllins ,  j'ai  tâché  de  tenir  le  milieu 
entre  ces  deux  excès. 


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DE   LITTERATURE.  213 
DISSERTATION 

SUR  LA 

PIERRE  DE  LA  MERE  DES  DIEUX. 
Par  M.  Falconet. 

EN  1722  je  lus  une  Diûertation  fur  les  Bétyïes,  où,  à  21  Avril 
i'occafion  de  ces  pierres,  je  fis  mention  de  plufleurs  l7S°' 
autres  d'une  forme  fmgulière,  parmi  ielquelles  je  me  contentai 
d'indiquer  la  grandeur  &  la  configuration  de  la  pierre  de  la 
mère  des  Dieux;  j'entends  cette  pierre  regardée  comme  le 
fimulacie  de  la  Dédié  que  les  Romains  firent  venir  de  Pefîi- 
nonte,  ville  de  Galatie^,  fur  ce  que  les  livres  Sibyllins 
c  on  lu  li  es  avoient  déclaré  que  l'arrivée  de  cette  pierre  à 
Rome  opérerait  l'expulfion  d'Annibal  &  des  Carthaginois 
hors  de  l'Italie. 

Comme  le  fond  de  ce  fait  hiftorique  appartient  à  La  mytho- 
logie, M.  l'abbé  Banier,  très-verfé  dans  cette  partie  de  la 
Littérature,  crut  devoir  me  faire  quelques  objeclions  fur  la 
petiteflè  que  j'attribuois  à  cette  pierre,  &  lut  même  enfuite 
à  l'Académie  quelques  remarques,  où  il  tâchoit  d'établir  un 
lèntiment  contraire  au  mien.  M.  de  Boze  donna  l'extrait  de 
ces  remarques  dans  l'hiftoire  de  l'Académie;  peu  de  temps  rmtr.. 
après  je  lus  un  Mémoire,  où  à  mon  tour  je  tâchai  de 
confirmer,  par  de  nouvelles  preuves,  ce  que  je  n'avois  dit 
qu'en  panant ,  dans  ma  Diflèrtation  fur  lej  Béîylcs  :  je  ne 
donnai  point  alors  ce  Mémoire  à  nos  régi  lires,  comptant 
d'y  ajouter  de  nouveaux  éclaircinemens  concernant  la  mère 
des  Dieux;  qu'il  me  iôit  permis  de  prélènter  aujourd'hui 
ce  même  Mémoire  comme  neuf,  du  moins  en  meilleur 

(a)  Cicéron  ,  que  je  cite  plus  bas ,  dit ,  facra  ex  Phrygia  a/cita. 
Strabon ,  fiv.  xn,  dit  qu'une  partie  de  la  Gaiatie  eft  comprife  fous  le 
nom  de  Phrygie. 

Dd  11  j 


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af4  MEMOIRES 

état  qu'il  n  etoit  d'abord.  Il  ne  relie  au  plus  que  (êpt  ou  huh 
Académiciens  du  temps  où  j'en  fis  la  lecture  (c'étoh  en 
1722  ).,  je  fouhaite  que  mes  nouveaux  Confrères,  qui  n'en 
ont  aucune  connoifiânce,  ne  le  jugent  pas  toui-à-fait  indigne 
de  leur  curiofité. 

La  tranihtion  de  la  pierre  de  la  mère  des  Dieux  de 
Peflinonte  à  Rome,  l'an  de  Rome  548,  eft  un  fait  hiftorique 
dont  plufieurs  auteurs  ont  fait  mention;  Ovide,  The-Live, 
Silius  Italicus,  Appien,  Hérodien,  parmi  un  grand  nombre 
d'autres  (b),  font  ceux  qui  en  parlent  avec  plus  de  détail: 
mais  la  narration  de  la  plulpart  n'a  point  pour  objet  de  nous 
représenter  ni  la  grandeur  ni  la  figure  de  la  pierre  de  la 
mère  des  Dieux.  Pour  ce  qui  regarde  la  grandeur,  Tite-Live 
eft  celui  qui  nous  donne  le  plus  précilénient  à  entendre  que 
b  pierre  ne  devoit  être  ni  d'une  grandeur  ni  d'un  poids  tort 
confidérabie,  lorfqu'il  dit  que  S  ci  pion  Nafica,  l'ayant  reçue 
de  deflus  le  vaifleau  qui  l'avoit  apportée,  la  remit  entre  les 
mains  des  dames  Romaines ,  qui  fucceffivernent  la  portèrent 
jufqu'au  temple  de  la  viéloire:  ///  tenant  datant  tradiât 

(Scipio  Nafica )  feretiJam  Matronïs  ea  per  matM,fuc- 

cedehtes  aha  ahis  m  adem  Viélori*  pertukre.  On  trouve 

th.  xvn,  dans  Silius  Italicus  à  peu  près  b  même  choie,  fenwiea  ttm 
deinae  matins  fubkre,  &  nous  rapporterons  plus  bas  un  paflàge 
d'Arnobe,  où  il  eft  dit  que  la  pierre  de  la  mère  des  Dieux 
étoit  fi  petite,  que  ion  poids  ne  le  fiiloit  pas  !  en  tir  à  b  nuin; 
ainfi  quand  les  dames  Romaines  lè  la  donnèrent  facceflive- 
ment  à  porter,  comme  dit  Tite-Live,  ce  n'étoit  pas  pour  le 
lôubger  d'un  poids  trop  pelant,  comme  l'a  cru  M.  l'abbé 
Banier ,  c  'étoit  pour  partager  entre  elles  l'honneur  de  porter 
Otdt.it  Hanf.  b  mère  des  Dieux.  Cicéron  (c)  ne  fait  mention  que  de 


'  (b)  Denys  d'HalicarnafTe  neft 
point  de  ce  nombre ,  ainfi  qae  la 
cru  M.  l'abbé"  Banier,  Hift.  de 
l'Acad.  tome  y,  page  242.  Ce  que 
nous  avons  des  antiquités  Romaines 
de  cet  hiftorren  ,  finit  à  l'an  de 
Rome  3  12; s'il  avoit  eu  deflein  de 


faire  mention  de  ce  fait ,  if  l'auroit 
fàns  doute  rapporté  dans  l'endroit  où 
il  parle  de  l'introduction  des  myllères 
de  Cybélc  à  Rome,  /.  //. 

(c)  Cicéron  dit,  Orat.  de  Ha* 
rufpic.  refponfis  ,  facra  ifta  ** 
Phrygiâ  a/cita  Rotrux  colkcavcrunt , 


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DE  LITTERATURE.  215 
Q.  Claudia  pour  cette  honorable  fonction f  Tite-Live  la 
nomme  parmi  les  autres  Dames,  8c  quelques  auteurs  font 
de  Claudia  une  veftale  ;  j'indique  dans  une  note  la  caufê  de 
leur  erreur  (d).  Ovide  ajoute  le  miracle  qu'à  l'arrivée  du  * 
vai fléau  à  l'embouchure  du  T  ibre  opéra  cette  matrone,  dont 
juiqu  alors  la  chaftetc  avait  été  lulpecte.  Claudia  ayant  imploré 
le  lecours  de  la  mère  des  Dieux  pour  lâ  juftification,  attacha 
6  ceinture  au  vahTeau  &  le  dégagea  lâns  effort  de  la  vafe 
du  Tibre,  d'où  aucune  force  n'avoit  pû  le  tirer.  Silius  Italicus, 
Pline,  Suétone,  Hérodien  &  beaucoup  d'autres (e)  ont  répété 
cette  dernière  hiftoire,  mais  elle  eft  étrangère  à  notre  fujet; 
il  nous  fuffit  que  cette  pierre,  que  des  modernes  ont  cru 
avoir  befoin  d'une  paire  de  bceuè  pour  être  remuée,  ainfi 
que  nous  verrons  bien-tôt,  le  trouve  ici  portée  à  la  main  par 
une  lêuie  femme. 

Ovide  cependant  rapporte  que  la  Déeflê,  c'efl-à-dire  fa  ikj. 
pierre,  entra  à  Rome  par  la  porte  Capène  lûr  un  char  traîné 

rdes  genhTes:  mais  je  crains  qu'Ovide  n'ait  confondu 
cérémonie  de  la  kvation  de  la  mère  des  Dieux,  avec 

Denysd'Haficarnaue,  Vrv.  il,  pari* 
des  veftalcs  /t  mi  lia  &  Tuccia,  toutes 
deux  foupconnées,quiftjuftifièrent> 
lune  en  rallumant  le  feu  (acre  éteint , 
par  un  morceau  de  fa  robe  de  lin 
qu'elle  y  jeta ,  l'autre  en  ponant  de 
I  eau  dans  un  crible.  Plufieun  auteurs 
ont  parlé  de  cette  dernière ,  Valère» 
Maxim* ,  liv.  Vin,  chap.  t,  $  j, 
Pline,  Uv.  x  x  v  1 1 1,  c.  2,  Florut 
Epitom.  liv.  XX,  Ttrtul,  Apologet» 
c.  22,  S.  Augu/l.  de  civitate  Dei , 
/.  X,  c.  16.  Je  remarquerai  à  cette 
occafion  une  faute  de  Pline;  il  met 
le  fait  de  Tuccia  à  l'an  de  Rome 
609,  MeruJa,  p.  77,  commenta* 
ad  Ennium ,  le  met  en  5  1 9  fur  un 
paffage  de  i'épitome  de  Florus:  le 
partage  ell  décifif,  quelqu 'effort  que 
fafle  le  P.  Hardouin  pour  détendre 
Pline. 

(e)  Cingulo  iuxit  navem,  dit 
S»  Jérôme,  L  Ij 


h  (  Scipio )  accepit. . . .  femina 
autem  Q.  Claudia,  ixc.  Je  ne  rap- 
porte le  partage  que  pour  faire  remar- 

3uer  que  Cicéron ,  par  le  mot  facra, 
éfigne  la  pierre  de  ta  DéefTe  ;  Ovide 
fè  fèrt  du  même  mot,  Faftor.  I.  IV, 
verf.  j*o,  Dominant  facraaue  lavit 
aquis ,  &  Diodorc  ,  extrait,  ex  lib. 
X  X  x  1  v ,  dit  en  grec  n  hfj.  Au  relie 
cet  hiftorten  eft  le  feu!  qui ,  au  même 
endroit,  appelle  Valerim  celle  que  tous 
les  autres  nomment  Claudia. 

(d)  Hérodien ,  Uv.  1,  c.  1 1,  fait 
de  Claudia  une  veftale ,  Sue r*r  £fl«f 
S»,  il  la  confond  avec  Claudia  veftale 
qui  monta  hardiment  fur  le  char  de 
triomphe  de  fon  frère.  V.  Suétone 
Tiber.  c.  2,  C  tir  tari  imagin,  pag. 
M79 ,  a  fuivi  avec  d'autres  l'erreur 
d'Hérodien.  Des  miracles  de  cette 
efpèce,  opérés  par  quelques  vcftales, 
ont  fans  doute  donné  lieu  à  faire 
croire  que  Claudia  ctoit  veftale  auffi. 


a  i  6  MEMOIRES 

celle  de  la  première  entrée  de  la  Déefïê  à  Romé  fous  h 
forme  d'une  pierre.  Je  ne  fais  même,  fi  Ion  doit  croire, 
avec  ce  Poète,  que  la  Dé-ellè,  en  arrivant,  fut  d'abord  Lavée 
dans  le  fleuve  Almon:  Titc  Live  dit  qu'elle  fut  portée  im- 
médiatement au  temple  de  la  Victoire.  La  cérémonie  de  la 
lavation  ne  fut  fans  doute  célébrée  que  dans  la  lui  e.  Les 
Prêtres ,  |x)ur  engager  plus  fortement  le  peuple  dans  la  luperf 
tition  introdui  firent  bien-tôt  la  coutume  de  baigner  la  flatue 
de  la  Décfîë,  &  ne  firent  en  cela  qu'imiter  la  pratique 
religieulè  des  Grecs.  Eaéchiel  à'panheim  a  donné  là-deflûs 
h  ÎM-acrum  une  noie  curieufe  dans  les  obfervations  fur  Ca'limaque. 

J'ajoute  à  cette  note  que  les  nations  leptentrionales  prari- 
quoiem  dans  leur  Religion  une  fcmblable  cérémonie  pour 
Ptmmba  la  mSme  divinité.  Tacite  dit  que  les  Germains  voiftns  de 
Grmtmmu,  j.,  nKT  Baltique ,  qui  adoraient  la  déeflè  de  la  Terre  fous 
Vvt  Eri  trrr.t  'e  "ont  de  Hcrtfiin  ou  Heria ,  la  baigitoient  dans  un  lac  le 
!  et.  Li<f  jour  de  fa  léte:  Numen  ipfitm  feçrcto  lacu  abliûtur;  fervi  minifi 
Cmwt.       tttt/ii  fjt/os  Ûat'm  ukm  Liais  hunrit. 

Revenons  à  Ovide:  quand  il  ferait  plus  dign*  de  foi  que 
Cicéron  &  The  Live,  on  ne  peut  point  conclurre  de  la 
vuiture  du  char,  pour  la  grofleur  de  la  pierre,  ce  qui  le 
eonclud,  jxnir  la  petîtelîc ,  de  la  facilité  que  les  femmes 
avoient  à  la  porter;  un  gros  fardeau  ne  peut  fè  porter  à  la 
main,  &  un  très  petit  peut  être  mis  fur  un  très-grand  char, 
fùr-iout  fi  une  cérémonie  n'eu  devient  que  plus  auguflc 
C'cfl  fur  un  pareil  char  que  dans  la  fuite,  pour  taire  honneur 
à  la  Déelïê,  on  voituroit  en  grande  pompe  la  pierre,  ou 
pluftôt  la  flatue  où  la  pierre  étoit  enchàflée,  comme  nous 
verrons  bien-tôt ,  pour  la  laver  dans  le  fleuve  Almon  tous 
les  ans,  au  jour  nommé  lavatio  dans  le  calendrier  Romain  (f). 
J'ajouterai  ce  qui,  je  crois,  a  échappé  à  nos  mythologiftcs 
modernes.  11  y  eut  un  cas  particulier  où  le  fleuve  Almon  ne 


(f)  Sur  U  fin  de  mars ,  Vi  tnîtnê. 
Cpnlu.  Vihiut  Stqiufler  dr  (himir.i- 
tin,  4U  moi  A/mm,  Jicmr  uiitt\iU<T 
JJeùm  Yl  ca'und.  aprilis  liivatui; 


Pareille  foie  fut  placée  fur  la  fin  de 
février  dans  le  même  calendrier  fou» 
le  nom  de  Lotio  pour  la  déefle  Pillai. 
Y'cy,  E\éch.  Spanheim  c't-dtjjuj. 

paxoillint 


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DE   LITTERATURE.  n7 

paroiflant  pas  fuffilâm  pour  calmer  la  Déefïê  qui  avoit  donné 
des  -marques  de  fa  colère,  il  fallut  la  porter  à  la  mer.  Dion 
rapporte  ce  fait  à  l'an  de  Rome  716.  On  avoit  porté  la»  L.xivui& 
DéeUe  à  La  mer  pour  pareille  caulè  plus  de  foixante  ans  ***** 
auparavant,  l'an  de  Rome  651  (g). 

Vincent  Cartari,  dans  (on  livre  des  images  des  Dieux  (h), 
a  fuis  doute  pris  de  la  cérémonie  dont  nous  venons  de 
parler ,  l'idée  qu'il  a  eue  de  la  figure  de  la  pierre  de  la  mère 
des  Dieux  ,  &  la  représentation  qu'il  en  a  donnée  :  //  ftmih  pag.  17^ 
Jacro  t  dit-il ,  di  quefla  Dea  portato  ail'  hora  délia  Frigia  fa 
un  grand  pietra  nigra,  frc.  &  il  la  représente  comme  un 
grand  cone  tronqué,  élevé  fur  un  char  traîné  jwr  des  bœufs. 
Pignoria,  (avant  Antiquaire,  lë  contente  dans  lès  notes 
d'alléguer  Hérodien,  Arnobe  &  d'autres  auteurs,  lâns  mar-  lh*d.v.4$}>n 
quer  le  moindre  foupçon  fur  l'erreur  de  Cartari  :  mais  ce  qui 
doit  étonner  beaucoup  davantage,  c'ell  que  Réinéfius,  Cri- 
tique exaél ,  d'une  profonde  émdition ,  ait  non  feulement 
adopté  l'imagination  de  Caitari,  mais  encore  ait  cm  l'auto-, 
rifer  en  nous  donnant ,  pour  l'idole  de  la  mère  des  Dieux ,     V«aw.  fo- 
une  maflê  de  pierre  tirée  du  mont  Agdus;  voici  l'hiftoire  u™',7]y.  J'//. 
qui  a  donné  lieu  à  la  confufion  des  idées  de  ce  lâvant  homme.  A<h>nfusGa- 
Amobe  voulant  expliquer  l'origine  des  myftères  de  la  mère  «•  L  y* 
des.  Dieux,  dit  quç,  lêlon  Timothée  fij,  théologien  Payen 
de  réputation,  il  y  àvek  en  Phrygie  un  rocher  d'une  vafte 
grandeur,  appelé  Agdus;  que  ce  fut  de-là  que  DeucalionSc 
Pyrrha  prirent  les  pierres  dont  ils  réparèrent  le  genre  humain; 
que  la  mère  des  Dieux  elle-même  fut  formée  d'une  de  ces 
pierres  ;  que  fur  ce  même  rocher  enfùite  Jupiter  ayant  voulu 
forcer  Cybèle,  mais  inutilement,  le  rocher  Agdus  reçut  le 


(g)  Voyez  l'hiftoire  de  Bat  races 
ou  Batabacès,  prêtre  de  Cybèle,  dans 
Plutarque  in  Mario  &  dans  les 
extraits  de  Photius  ex- lit.  XX XV/ 
£>iadori. 

(h)  Seconda  editione  délie  ima- 
gini  de  Gli  Bel.  Padua ,  1626, 


Tome  XXI  IL 


(i)  Alb.  Fabricius,  bibl.  Grecq. 
ni  aucun  autre  auteur  ne  m'apprend 

auel  eft  ce  Timothée,  entre  tant 
autres  qui  ont  porté  le  même  nom  ; 
feroit-cc  le  Miléfien  dont  Grotius 
rapporte  un  vers  grec  fur  la  pudeur! 
Excerpta  ex  Tragaed.  1  62  6,  in-+.* 
pag.  4.56. 

Ee 


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ai8  MEMOIRES 

principe  de  la  fécondation,  d'où  il  conçut  &  mit  au  jour  un 
enfant  monflrueux  appelé  Agekjhs  (k),  dont  les  aventures  le 
trouvent  enfîme  mêlées  avec  celles  d'Attis.  Je  ne  puis  ro'em- 
pècher  de  dire  en  panant  qu'une  bonne  partie  de  cette  nar- 
ration fabuleufè  pourroit  bien  ne  devoir  fon  origine  qu'à  une 
mauvaife  traduction  qu'aura  faite  Arnobe  du  texte  grec  de 
ce  Tïmothée.  J'en  conçois  une  forte  préfômption  fur  les 
vers  iali  ns  qu'il  nous  rapporte  au  fujet  de  Cérès  :  on  y  voh 
une  verfion  obfcure  oc  infidèle  des  vers  grecs  du  prétendu 
Orphée,  que  nous  a  confèrvés  Clément  Alexandrin.  Au  refte, 
cette  hiftoire  A'Agthis  &  d'Agdeflis  eft  rapportée  allez  difTé- 
Achâanm.  remment  dans  Paulânias  :  on  en  trouve  aufîî  quelques  vertiges 
'•  '7-  qui  la  défigurent  encore  davantage  dans  le  Plutarque  de  fin- 
minibus,  k  l'article  A'Araxès;  Mitliras  y  eft  nommé  au  lieu 
de  Jupiter,  &  Diorphus  au  lieu  d'Agdeftis.  Les  premiers 
Pères  de  l'Eglifë  (1)  ont  encore  changé  les  perfonnages  de 
cette  fable  ;  ceft  Mitliras  même  qui ,  félon  eux ,  eft  ne  de 
h  pierre  ©wj  c*  'xvrçy.i,  imifiiis  de  jxfra  Deus.  Ce  (croit 
abufêr  de  fon  temps  que  de  cherclier  à  concilier  tant  de 
monftrueufes  abfurdités:  il  eft  bien  plus  important  de  remar- 
quer, en  flnifTant  cet  article,  que  cette  pierre  du  rocher 
Agtlus ,  transformée  réellement,  felon  Timothée ,  en  Cybèfe 
vivante  Se  animée,  ne  peut  avoir  rien  de  commun  avec  b 
pierre  de  la  mère  des  Dieux  qui  demeura  toujours  pierre. 

Réméfius  s'eft  donc  trompé.  On  n'en  fâuroit  douter.  Ceft 
ainfi  qu'on  trouve  en  défaut,  avec  Réinéfius,  les  Scaligers» 
les  Saumaifês,  Sec.  quand  on  veut  approfondir  en  particuliet 
certains  |x>ints  qu'ils  n'ont  traités  qu'incidemment  dans  de 
grands  ouvrages.  Ces  Savans  qui  pafTênt  pour  cire  du  premier 


{ h)  On  trott v*  la  mere  «les  Dieu  r 
tommée  elle-même  A'»</fîV  AyJUn 
(  terminaifon  plus  convenable  au 
tèxe  féminin  )  «f.ins  Strabon  A  dans 
Héfychius.  Vty.  ki  notes  fur  ces 
èieux  auteurs  êtes  fiiitions  données 
Uanf  ce  fèc/e-ci ,  ce  <pti  efl  confirmé 
par  une  infeription,  pjg.  97,  MKïel- 


hn.  enicfit.  Antiquit.  à  J-  Sponio, 
1 68  «,/«/. 

(t)  S.  JnfKn  aefvtrf.  Tryphenem, 
Jul.  Fi  mire.  Marrm.  de  rrrore  prt>< 
fanar.  religion,  S.  Jérôme,  /.  /, 
(l'iverf.  Jnrniatittm ,  Sl  d'après  eu» 
Commodien,  rnffruilivn  if. 


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DE   LITTERATURE.  aip 

ordre,  parce  qu'iis  embraflènt  toutes  les  parties  de  la  Littt> 
rature,  regardent  comme  un  temps  dérobé  à  iacquifirion  de 
nouvelles  connoilîances,  celui  qu'iis  employeroient  à  vérifier 
ies  faits  &  à  citer  exactement  les  auteurs.  Il  ferait  même 
fou  vent  à  fbuhaiter  qu'ils  s'en  tin  tient  à  cette  négligence ,  & 
qu'ils  n'allaitent  pas  juiqu'à  altérer  les  textes  par  l'extrême 
envie  qu'ils  ont  de  les  accommoder  à  leurs  opinions  finguiières. 

Pour  confirmer  ce  que  nous  avons  dit  fur  le  peu  de  volume 
de  la  pierre  de  la  mère  des  Dieux,  examinons  là  figure  & 
lu  fige  qui  fut  fait  de  cette  pierre ,  nous  verrons  que  l'un  8c 
l'autre  conviennent  parfaitement  à  ia  petitefiè  que  nous  lui 
avons  afilgnée.  Il  eft  fingulier  qu'aucun  des  auteurs  que  nous 
avons  cites,  à  l'exception  d'un  lèul,  ne  fpccifie  la  figure  de 
ia  pierre  de  la  DéefTe:  c'eft  la  mère  des  Dieux,  difcnt  Am- 
plement Ovide,  Tite-Live,  Sil.  Italicus,  &c  dans  Cicéron 
encore  plus  vaguement,  facra  ifla  ex  PArygia  a/cita  Roma, 
&c.  (m)  :  Diodore  dit  de  môme,  toi       Tite-Live  1  appelle 
facrum  lapïdem;  dans  Claudien  c'eft  relligbfa  filex,  dans  Hé-  ?^JW? 
rodien ,  âiyetXfjuL  i  avant  lui  Strabon  avoit  dit  tLpi^uput,^  ?^t'2.  '  ' 
Appien,  £peia«;  &  d'après  eux  Amm.  MarcdBin,fimulacnim4  L.  i. e.  # t. 
Remarquons  en  paiTant ,  qu  Appien,'  Hérodien  &  Amm.  Mar-  L-  «r« 
cellin  font  les  fèuls  qui  dilènt  que  le  fimulacre  étoit  tombé 
du  Ciel  :  Hérodien  ajoute  qu'on  en  ignoroit  la  madère  aum- 
bien  que  l'ouvrier. 

Il  iembleroit  que  le  mot  de  fimulacre  indiquerait  quelque 
reflèmblance  à  la  cholè  repréièntée  ;  mais  on  le  tromperait  : 
tout  ce  qui  failoit  l'objet  de  l'Idolâtrie  dans  ces  premiers 
temps  où  elle  devança  la  (culpture,  quelque  figure  qu'il  eût , 
portoit  le  nom  de  fimulacre,  comme  fi  ç'avoient  été  des 
ftatues.  Les  Celtes  adoraient  Jupiter  lôus  la  forme  d'un  M<uim.Tjr. 
chêne:  une  lôuche,  un  tronc  coupé  à  Thefpies ,  &  une  Dtj^'^9'ct 
planche  (n)  à  Samos  furent  les  premières  idoles  de  Junon  ;  ^/Jwr.  /w* 

c.  +. 

(m)  Voyez  ci-deflus  la  note  fur  traducteur ,  pluteus  mieux  dans  Ar- 
.Cicéron  &  Diodore.  nohe,  /.  VI:  le  fait  eft  pris  de  CaU 

(n)  Clem.  Alexandr.  Prot.  c.  4  ,  limaque.  Voy.  fragment  1  oj  &  la 
où  oa.ùç  eft  nul  rendu ,  fiipes  par  le     note  de  Bentley. 

Ee  ij 


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îxo  MBMOIR  ES 

Pmf*.  fa.  Minerve,  inter  Dcos  ergatas,  a'3»m  &  Apolfon , 

y»/«r«I  /J/  *-Y/,t"fy  étoient  reprélentés  par  des  pierres  carrées;  Latonc 
(.1.  à  Délos,  Drane  à  Icare  étoient  des  morceaux  de  bois  intor- 

Clem. Att*n*â.  mes;  la  fbtue  d'Apollon  (o)  à  Delphes  étoit  une  colonne; 


Prarrpt.  c.  4. 
L  111,  c.  20. 


&  lêpt  colonnes  dans  la  Laconie  repréfentoient  |e>  fèpt  pla- 
nètes :  Caflor  &  Pollux  à  Sparte  étoient  figurés  par  deux 
poutres  parallèles,  traverses  près  de  leurs  extrémités  par  deux 
autres.  Selon  Plutarque  (p)  qui  décrit  cette  figure ,  Ao&t<z 
étoit  leur  nom;  les  Gémeaux  lont  ainli  délignés  par  les  Aflro- 
nomes,  &  cette  figure  a  pâlie  dans  nos  aimanachs:  une  pierre 
p\  1  .miidaie  étoit  la  Vénus  de  Paphos  (q)  (  on  la  voit  fur  les 
médailles  )  ;  de  (impies  pierres  (r),  fans  aucune  figure  particu- 
lière ,  étoient  les  idoles  de  l'Amour  (f)  à  Thefpies ,  Si  d'Her- 
cule à  Hyète  :  une  pierre  carrée  (t)  fervoit  également  & 
d'idole  &.  d'autel  aux  Arabes  ;  ainfi  que  cher  les  Dyimtiens  (u) 
île  h  même  nation,  un  autel tenoit  lieu  de  fbtue.  Je  poulîèrois 
cette  énumération  bien  plus  loin;  mais  il  me  lulfit  de  remar- 
quer que  les  auteurs  qui  rapportent  tous  ces  faits,  emploient 
des  mots  de  la  même  valeur  que  celui  de  jimulacrt ,  pour 
exprimer  ces  objets  reprélentarifs  d'une  divinité  avec  laquelle 
ils  n'avoient  aucune  reflèmblance.  Il  fêmble  que  les  premiers 

(0)  Clem.  Alexandr.  Stromat. 
iiv.  1,  chap.  24,  voyez  aufîi  Pau- 
fânias  Corinth.  Iiv.  Il,  chap.  g  if 
2 &  Harpocration  au  mot  Ay/iàc. 

(p)  Plut,  initio  libri 
Si  '.-•<.    M.   Hurt  iraduit  ■ 
par  trabalia.  Aiiiinadverf.  in  Manil. 
pag.  82,  le  P.  Calmct  in  Grnrf. 
t.  28 ,  lit  mal  Siràjua. 

(q)  Tacite ,  hiflor'tar.  t.  u,  c.  2, 
if  Maxim.  7yr.  DiJJert.  j.8.  Vide 
Cuprr.  in  Laaant.  de  mertib.  prrft- 


euter.  pag.  if  8,  edit.  de  Bauldri. 
Sous  (a  même  ibrnic  pyramidale 
étoient  adores  le  Soleil  à  E'mèfe, 
Hrrodien,  liv.  y,  chap.  j,  Jupiter 
Milichius  à  Sicyone,  Pau/an.  Cc- 
rinthiac.  lib.  Il,  cap.  0,  &  Apollon 
Carinus  à  Mtgare,  Pdt/f.  Atticor. 


(r)  Tertult'tdn.  apclogtl.  c.  16, 
Ctrrs  P/iaria  quat. . . .  rudi  palo  if 
inforini  ligno  proflat, 

(f)  Pau/an.  Daeoticor.  lib.  IX, 
C.  24  if  27,  il  parle  auflî ,  Achatcor. 
I.  VII,  c.  22,  de  trente  pierres  car» 
rtfes  adorées  comme  autant  de  Dieux 
à  Phares. 

(t)  Pctvch  fptcimrn  hifleri* 
Arabum,pag\  1 12.,  121,  12  2,  if 
Bcilidrt  Pliait  g.  f. II,  c.  1  p. 

(u)  Xpàrmi  A«oaa9»r*('  ùe  £wr«  , 
ifc.  Perphyr.  de  abjlintntia  corn. 
I.  Il,  c.  j6,v.  £nûf*afaL.daui  Steph, 
Doumata  Igiandal ,  ainfi  nommé 
aujourd'hui,  lieu  de  (Arabie  déferte, 
nui  (epare  la  Syrie  de  l'ancienne 
Chaidee.  Voy.  Laroqut,  deferiptim 
de  l'Arabie, 


DE. LITTERATURE.  221 
hommes  regardoient  comme  impolfible  (x)  de  reprélènter 
des  Dieux  qui  étoient  invifibles  (y).  Ceft  peut-être  par 
cette  mi  (on  que  Clément  Alexandrin  dit  qu'on  fè  lèrvoit 
de  colonnes,  non  comme  d'une  image,  mais  finalement 
comme  d'un  ligne  (1).  Nous  n'avons  donc  rien  à  conclurre 
fur  la  figure  de  la  pierre  de  la  mère  des  Dieux ,  des  mots 
*.yx\(xA^  t^fyt/ftx,  j8/»fcTcw,  Sttuwi  fimulacrum ,  dont  on  s'eft 
fervi  pour  la  déligner. 

Arnobe  ,  de  tous  les  auteurs  anciens  qui  font  parvenus 
julqu'à  nous,  eft  le  premier  qui  ait  décrit  cette  pierre  d'une 
manière  à  nous  donner  l'idée  de  la  figure ,  aulîl-bien  que 
de  là  grandeur:  la  voici  telle  qu'on  la  voyoit  de  fon  temps 
&  qu'il  l'a  vue  lui-même  (a).  Allatum  ex  Phrygiâ  nihilquidem 
aliud ....  niji  lapis  quidam  non  magnus ,  ferri  manu  hominis 
fine  ullà  imprejftone  qui  pofiet ,  coloris  furvi  atque  alri ,  ange/fis 
prominentiùus  inaqualis ,  &  quem  omues  hodie  ipfo  Mo  vidcmtis 
in  figno  oris  loco  pofitum,  ineloîatum  & '  ajperum ,  & fmulacro 
faciem  minus  exprcjjam  fmulatione  pmbaitcm.  On  voit  dans 
cette  defcription  une  petite  pierre  qui  peut  être  prtée  à  la 
main  fans  faire  lêntir  ion  poids ,  ferri  manu  fine  ullâ  impreflîone 
qui  poffet  :  cette  pierre  eft  noire,  raboteufe,  irrégulière  par 
tes  angles;  mais  au  milieu  de  cette  irrégularité,  elle  montre 
une  apparence  de  bouche  ;  &  cette  rciïemblance ,  quoiqu'im- 
parfaite ,  donne  l'idée  d'enchâflèr  la  pierre  dans  le  vilâge  d'une 
ftatue  pour  y  tenir  lieu  de  bouche  :  j'ajoute  &  par-là  cette 
ftatue  devient  celle  de  la  divinité  que  l'on  croit  cachée  lôus 
la  figure  de  la  pierre.  Tel  eft  le  lêns  que  prélênte  très-claire- 
ment, &  fans  équivoque,  le  texte  d'Arnobe.  Prudence,  s'il 
étoh  nécelTàire ,  confirmerait  cette  interprétation  dans  deux 
vers  qui  eux-mêmes  ont  beiôin  du  palfage  d'Arnobe  pour 
être  entendus. 


(*)  Ciem.  Alexandr.  -n  thtt  xi~ 
cr  nv  d*ov.  Stromat.  1. 1,  c  24, 
(y)  Ao&mi,  eiMSf^omi,  àrwnmi . 
v.  Éiech.  Spanh.  in  lavacr.  Pallad. 


Juùm  le  dît  des  lances,  ab  orlghia 
rerum  pro  Diis  immort  alibus  haflas 
coluere  ,  lib.  XLIII,  cap.  3,  vide 
Cuper.  Apotheof.  Homtr.  p.  22.  . 
(a)  Arnob.  advtrf.  Genres,  lib.. 


(lJ  Ce  qu'il  dit  des  colonnes,     vil,  pag.  253,  edit.  Batav.  in-4.0 

£eiij 


111 


MEMOIRES 


Mymn.X,iéù 
nptaut ,  verf. 


Lapis  nigellus  evehendus  ejfedo, 
Mulkbris  oris  claufus  argetito  fedet* 

Les  interprètes  (b)  de  ce  Poëte  ne  difent  rien  de  railôn- 
nable  fur  ce  partage  :  le  lavant  Cuper  (c)  lui-même  piroît 
fort  embarrafle  de  ces  mots  muîiebrts  oris,  parce  qu'aucun 
d'eux  n'a  recours  au  partage  d'Arnobe.  Prudence  nous  apprend 
de  plus  qu'on  avoit  enchâfTé  la  pierre  dans  de  l'argent,  fins 
doute  pour  la  rendre  plus  remarquable  :  il  indique  aufli  la 
cérémonie  où  La  Deene  étoit  portée  fur  un  char,  par  ces 
mots  evehendus  efjcdo. 

C'eft  donc  fur  une  pareille  configuration  dépeinte  avec 
tant  de  précifîon,  que,  dans  ma  Diftèrtation  fur  les  Bétyles, 
j'ofâi  affirmer  ce  que  j'affirme  encore  à  préfênt ,  que  nous 
avions  fous  nos  yeux  aujourd'hui  la  pierre  de  la  mère  des 
Dieux  ;  fur  quoi  j'avançai  que  cette  pierre  étoit  de  i'eipèce 
de  ces  petites  pierres  noires  dont  les  bords  font  anguleux  & 
inégaux,  au  milieu  defquels  fê  voit  un  fillon  bien  marque, 
&  que  les  Naturalises  de  ces  derniers  fièdes  ont  nommées 
hyflérohlhcs ,  p;r  rapport  à  une  reflêmblance  qui  n  eft  guère 
éloignée  de  celle  d'une  bouche.  Je  conjecturai  de  plus  que 
ce  fut  cette  reflêmblance  regardée  comme  un  grand  myftère, 
qui  donna  occafion  au  culte  de  la  pierre ,  &  qu'il  fit  aifé 
à  la  fuperftition  de  fe  perfuader  que,  fous  une  fêmblable 
figure ,  lê  préféntoit  elle-même  aux  mortels  une  Deefïè  qui» 
félon  les  Poètes ,  étoit  la  mère  des  Dieux  &  des  hommes  ; 
&  félon  les  Philofophes,  étoit  la  Nature  même ,  iburce  unique 
de  tout  ce  qui  paroît  dans  l'Univers. 

Ceft  dans  ce  même  ièns  qu'il  faut  prendre  le  mot  Hyflerd 
que  S.1  Irénée  (d)  emploie  comme  le  nom  qu'on  avoit  donné 

^  (b)  Ko  Maglfler ,  moine  de  faint 
Gai  du  IX.*  Itecle,  explique  tapis 
nigellus  par gagates,  cell ,  à  ce  que 
l'on  croit ,  le  piflkfphalte  ou  le  bitu- 
me pétrifie;  Carol.  Néapolis  dit  fans 
balancer,  magnis  vere crédit  us  Anap- 
fjxis.  in  Ovid.  Faflor,  L  I  y,  v,  j  4  9 . 


(c)  In  Laclant.  de  mortib.Ptr* 
fecutor.  p.  1  57  de  ledit  de  Bauwri. 

(d)  Lib.  I,  contra  hanrefes,c.  jf 
de  Caianis  (quiey  Caini,  Cai niant/* 
jam  autetn  &  collegi  eorvm  conf 
criptiones,  in  nui  tus  dijfolvere  optrê 
hyfttrm  atihartantur;  hyfteramautan 


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DE  LITTERATURE. 

fabricateur  du  Ciel  &  de  la  Terre,  dont  les  ouvrages 
avoient  été  attaqués  par  certains  hérétiques.  S.1  Epiphane  (e) 
copie  S.1  Irénée  à  l'article  des  Caïniens,  qu'il  dix  s'être  déclares 
les  ennemis  de  ce  fabricateur  (ttowdÎî),  nommé  Hy fiera.  Le 
P.  Pétau  n'a  pas  jugé  à  propos  de  s'engager  dans  aucune 
explication  de  ce  panage:  tout  obfcur  qu'il  paraît,  on  voit 
cependant  que  la  conjecture  de  ceux  (f)  qui  voudraient 
fubftituer  Aparté  à  Hyjlcra,  ne  fauroit  ctre  admilê.  Saint 


fabricatorem  cœli  if  terra  vocant  : 
premier  livre  n'eft  qu'en  latin 


ce 


depuis  ie  ch.' p.  22  jufqu  au  31  in- 
dufivement.  On  croit  certe  traduc- 
tion latine ,  pleine  de  grécifmes,  faite 
du  temps  de  la  vulgaie.  Voy.  Bil/ius 
oèfervat.  I. 1,  c.jj.S.  Irénée,  c .  17, 
en  grec  du  même  livre ,  avoit  déjà 
dit  que  les  Marcofiens ,  difciples  de 
Marcusle  Valentinien ,  enfeignoient 
que  ie  fabricateur  avoit  opéré  la 
création  ,  fans  le  favoir  lui-même , 
par  le  minirtère^de  la  mère ,  ¥  rnm 
vwi  ts  Anpuwpypv,  âç  àynuùrnç  eu/vj 

Par  ce  paflàge  on  von  manifèfte- 
ment  que  Yhyflera  du  chapitre  3  1 
eft  ici  appelé  mater.  De  tout  cela 
on  peut  conjecturer  avec  grande 
rai  ion  que  ces  hérétiques,  tels  qu'on 
nous  les  donne ,  les  plus  grands  vi- 
fionnaires  qu'il  y  ait  jamais  eus , 
avoient  emprunté  de  la  mythologie 
l'idée  que  l'on  y  avoit  de  la  mère 
des  Dieux ,  ce  qui  me  paraît  plus 
vrai-lêmblable  que  l'explication  du 
mot  hyfitra,  donnée  par  D.  MafTuet , 
in  Iremxum  Dijfert.  1,  S  *  S7>  Ajou- 
tons encore,  que  comme  chez  les 
Païens,  Cybéle  avoit  plirficurs  noms, 
fi,  eif*t( ,  fat*  &c.  de  même  chei 
ces  hérétiques  la  mère  étoit  appelée 
O'yJloàç,  loçja.,  ri,  où  l'on  voit 
îe  mot  ri  de  part  &  d'autre;  fur 
otioi  il  y  a  encore  à  remarquer,  à 
I  occafion  de  cette  O'yJioàc,  ce  que  dit 
Nicomachus  Gcrafcnus,  m  OxmY, 
érf prpia  kjûGoç,  étoit  regardée 


par  les»  Pythagoriciens  comme  Khéa , 
Cybèle,  &c.  voy.  Photws,Cod.  1 87, 
&  félon  eux  fans  doute  ie  nom  de 
KvCiCn  venoit  de  ywCoç. 

(e)  Panarii  five  adverfus  H  ce- 
reps,  l.  l,  c.  j,  où  après  avoir  parlé 
de  l'évangile  de  Judas  (  c'eft  l'ifcha- 
riote  ,  qui ,  félon  ces  hérétiques,  étoit 
de  leur  fecle  )  il  ajoute  :  C  om*  W 
trvyy  ^UMutia  ùomnwç  xkctTlcYnux?  t*Ç 
vçiffK  "  Hy  ÙçIçclv  <f  mirnnY  iî  reftitués 
mtQç  itvGv  *S  iujQvç  vrjncZ  i  Çè  -nt( 
}«(  «cstAÎw .  paflage  qui  doit  être  re- 
gardé comme  le  texte  grec  original 
de  S.  Irénée,  dont  nous  avons  rap- 
porté la  traduction  latine  dans  la 
note  précédente.  S.  Epiphane,  au 
commencement  de  cet  article,  avoh 
mis  les  Sodomites  avec  Caïn ,  E  faii , 
Coré,  comme  tous  de  la  même 
fede ,  &  avoit  remarqué  que ,  félon 
ces  hérétiques,  E've  ayant  eu  affaire 
avec  deux  puiûances,  eut  Caïn  de 
la  .plus  forte  &  Abcl  de  la  plus 
foible ,  &c. 

(f)  Theodor.  Hafxus  de  Saxo- 
num  idolo  0 fiera,  Bit/.  Bremenf. 
t.  X  v,  p.  4P  6 — 7,  où  Je  plus  jI  j'e 
trompe  quand  il  dit  kyftrrain  à  Caia- 
nisjviffe  cultam ,  c'eit  préc'ifëmerft 
le  contraire.  Aurefte,  Rhenferdius, 
qu'il  cite  comme  étant  de  fon  fen- 
timent»  peut  avoir  raiion  en  ce  qu'il 
croit  qu'il  n'y  a. point  eu  n'hérétiques 
Caïnitcs ,  &  que  par  ce  mot  on  ri* 
doit  entendre  que  les  impies  oppofés 
aux  defeendans  d'Abel  &  de  S«h. 


a24  MEMOIRES 

Epiphane,  au  même  endroit,  oppolê  manifeiTement  Caïn, 
Ehii,  Coré  &  les  Sodomites,  comme  tous  d'une  même 
iêéle ,  aux  partilans  du  fabricatcur  Hyflera. 

Rien  ne  convenoit  donc  mieux  à  une  divinité  regardée 
comme  la  Nature  m'eme,  que  le  titre  de  mère  des  Dieux  ; 
auflî  le  voit-on  communément  fur  les  médailles  &  dans  les 
inlcriptions  ,  quelquefois  magna  mater  (g),  mater  magiia  (h), 
fins  addition:  bien  plus  Ma  (i),  chez  les  Lydiens,  étoit  le 
nom  de  Rhca,  comme  Mère  par  excellence;  lur  quoi  il  dl 
allez  curieux  doblerver  que  tous  les  mots  employés  pour 
dire  mère  (k)  chez  pratique  tous  les  peuples  du  monde  entier, 
ont  la  lettre  m  pour  radicale ,  comme  une  labiale  que  ta 
enfans  prononcent  dès  qu'ils  commencent  à  balbutier. 

Je  trouve  dans  un  monument  rapporté  par  Paulânias, 
une  épithète  très-convenable  à  la  qualité  de  mère.  Cet  (i) 
auteur  dit  que,  fur  le  mont  Sipyle,  ii  y  avoit  un  temple 
de  la  mère  Plaftène  :  je  rendrais  volontiers  ce  mot  par  le 
falncator  de  S.*  Irénée,  ou  le  mmis  de  S.1  Epiphane, 
Kuhnius ,  dernier  éditeur  de  Paulânias ,  ne  fait  aucune  remar- 
que fur  cg  mot  oublié  par  tous  les  lexicographes:  rien  de 
plus  naturel  que  lâ  formation,  'nKa.çîm  de  i&tuçit,  comme 
tj9»'ni  de  «nlSoV ,  &c. 

A  loccafion  du  mont  Sipyle  (m),  nom  que  portoit  aufft 
la  ville  voifine,  je  me  contenterai  de  dire  que  c'étoil  fur 

(p)  Au  deflTous  de  fa  rtatue  de 
h  Déefle.  Boijfard,  l.  vi,  pl.  37. 

(h)  Infcrip.  Gruter.  p.  106$, 
8,  if  M.  Gudii,  p.  20 — /. 

(i)  Stephan.  de  urbtbus  voc* 

(h)  M.  de  fa  Condamine,  dans 
fit  relation  de  la  rivière  des  Ama- 
roncs,  p.  r6,  obfêrvc  que  les  mots 
Abba  ou  Papa  <5c  Marna  font  com- 
muns à  un  grand  nombre  de  nations 
d'Amérique ,  quoique  leur  langage 
loit  d'ailleurs  très-différent. 

(I)  L.V,C.  I y  ,'et-ri  ntpvt ï  lî 0(jv< 


(m)  Tantil's ,  Sipyle  & 
autres  villes  bâties  fucccffivcment  au 
même  lieu ,  toutes  cinq  abîmées  psr 
des  tremblemens  de  terre.  Voy.  Pline, 
liv.  V,ehap.  39.  Maçncfïc,  qui  prit 
enfuite  leur  place,  fut  très-fort  en- 
dommagée par  les  tremblemens  fui- 
vans.  Le  mont  Sipyle  &.  MagnéGe 
font  près  de  Smyrne  vers  l'embou- 
chure de  l'Hcrmus;  Ccllarius,  grt- 
graph.  antiq.  fè  méprend  très-fort 
quand  il  les  place  prcfque  à  la  fburce 
de  ce  fleuve  dam  fâ  carie  de  f'Aue 


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DE  LITTERATURE.  xif 
cette  montagne  où  le  môme  Paufuiias  dit  ailleurs,  qu'on  L-  c  **' 
voyoit  la  plus  ancienne  ftatue  de  la  Déeflè  ,  celle  apparem- 
ment du  temple  dont  je  viens  de  parler  d'après  lui ,  quoiqu'il 
ne  le  dilè  pas.  J'ajouterai  un  fait  du  nombre  des  faits  mer- 
veilleux qui  font  la  matière  d'un  traité  attribué  à  Ariftote  (n). 
Près  du  mont  Sipylc  il  fê  forme  une  pierre  qui  donne  la 
piété  6c  l'amour  des  fils  pour  leur  père  à  ceux  qui ,  l'ayant 
trouvée,  la  portent  au  temple  de  la  Déeflè;  je  fôupçonnaoU 
que  ce  droit  un  h\flérolithe,  fi  le  texte,  peut-être  corrompu, 
ne  lui  donnoit  une  figure  cylindrique. 

Le  mont  Dindyme  me  foumiroit  aufîî  une  aflëz  ample 
matiè  e:  H  me  fuffirade  remarquer  que,  félon  Ptolémée^, 
tou.es  les  montagnes  qui  s'étendent  prefque  depuis  la  fôurce 
du  i.euve  Sagaris  jufqu'à  la  Propontide,  portent  le  nom  de 
Duuiyme  ;  que  Peflinonte  eft  au  pied  de  la  partie  orientale  ; 
qu'à  l'occidentale ,  fur  une  des  deux  collines  appelées  Arâos 
&  Lobrinus ,  qui  ne  font  que  des  croupes  du  Dindyme  près 
de  Cyzique,  efl  un  temple  de  la  Déefïè  bâti  par  les  Argo- 
nautes ;&  que  dans  le  fèin  de  la  colline  A  c"lo;,  il  y  a  des  SmJ./.xrr. 
antres  où  fe  célébroient  les  myftères  de  Cybclc  &  d'Attis ,  f£ 
des  Tauroboles  même,  félon  l'interprétation  qne  donne  IGac  Afrw.m«» 
Yofîîus  (p)  d'un  endroit  de  Properce.  AkmpUm««f. 

Que  ne  pourrois-je  point  ajouter  fur  Bérécynte  (q),  fur 


(n)  rif&î  3*un*ti*>r  tntueptmr, 
f.  ijc  dt  ïtfiir.  de  H,  E'titnnt, 
i  f$7,  in- 8.'  Ftthric.  bibl.  Gr.  1. 1, 
f.  i4î,trM  ce  traité  de  Palïphatus 
Abydenus,  ami  d'Arirtote. 

(c)  Dans  Ptolémée,  /.  V,  c.  1, 
chaîne  de  montagnes  eft  ap- 


pelée Aj'Awki  il  en  place  ta  partie 
orientale  à  luxante -un  degré»  de 


longitude,  St  l'occidentale  à  plus  de 
cinquante-fept  &  demi  :  il  pouvoit 
dire  cinquante-frx  «ù  il  met  Cyzique, 
puifque  cene  ville  avoh  dans  /on 
voifinage  les  colines  Arftos  &  Lo- 
brinus, qui,  comme  je  le  dis  dans 
le  texte,  appartenoient  au  mont  Din- 
ie.  Apollonius  Argongut.  L  t, 

Tome  XXI  Ut 


v.  ç  8f,  met  le  Dindyme  fur  le  bord 
de  la  mer. 

(p)  In  Catulti  Aitin.  p,  t6o, 
edit.  in-f  ♦  où  il  explique  le  paflàge 
de  Nicandre  que  le  fcholialte  Grec 
n'a  pas  entendu. 

( q)  Bt.Mwmr  dans  Stephanus 
ville  de  Phrygic;  Serviut  in  AFn. 
L  VI,  v.  j8j,  en  l'ait  un  château  , 
cafltllum  juxta  Sûngarium,  &  ail- 
leurs ,  in  L  l  X,  v.  8i ,  une  mon- 
tagne, aio/t  que  Vibius  Scqucfler, 
dt  mcniibus.  Quoi  qu'il  en  foit ,  la 
mère  des  Dieux  en  tiroii  lYpitlictc 
de  Bertcyntia  (  mal  écrit  Bcrrcyn- 
thia  ) ,  «  une  certaine  étendue  de 


aa6~         •  MEMOIRES 

Mctiopolis  (r),  fur  Cybcle,  fur  les  fleuves  Sangarius  (f)  & 
Gallus  (t),  &  fur  beaucoup  d'autres  lieux  de  la  Phrygie  qui 
toute  entière ,  comme  dit  le  ftholiafle  d'Apollonius  (u),  étoit 
conlâerce  à  la  mère  des  Dieux  !  Mais  je  ne  puis  omettre 
que  Cybcle,  montagne  (x)  fur  laquelle  on  trouve ,  dans  les 
marbres  d'Arondel ,  que  la  ftatue  où  les  myflères  de  la  incre 
des  Dieux  (y)  ont  commencé  à  paraître,  a  donné  à  la  Décile 


Traâus,  dans  Pline ,  /.  V,  c.  29  £r 
l.  XV  t,  c.  16,  rw  Bimx^iw,  dans 
Callimaq.  Hymn.  m  Dian.  v.  24.6. 
Le  nom  du  peuple  pourrait  bien 
ftre  le  nom  primitif  ,  Btfiuirnu , 
peuple  Phrygien ,  du  Héfychius,  peut 
être  le  mf  me  nom  que  celui  de  tytçtc; 
dans  Hérodote  Beij*f  /•  Vit,  t.  73 
&  Tlfi^ft  c.  1  tft  peuples  de  Thrace 


lafl'é  en  Afie  furent 
tSteph. 


qui  aprw  avoir  1: 

noran-ii  <tfû)*ç.  V.  Holflen.  in  itep, 
veee  Bfci>f  é"  Waclaer  prxfat.  m 
ClcJJar.  Gtrm.  f  tp.Jf.  Vcjfius  in 
Catul.  p.  228 ,  dit  Bmnur,  Be/ur, 
ifittf,  Bûtuf ,  cV  c.  Sera  bon  ,1,  XJ  £  J, 
dit  MUj  iuu-tvn.ni  ©£St|'  ©  Ifatn , 
&  /.  X ,  que  les  Phrygiens  qui  In- 
fo :<!■■'  près  du  mont  Ida  font  appelés 
Bcrécyntes  :  c'eft  peut-être  dc-là, 
comme  lieu  plus  voilîn  de  la  Thrace , 
qu'ils  le  répandirent  dans  le  Traâus 
Berteyntius.  Dans  le  même  Strabon 
on  lit  fur  la  fui  du  XII.*  livre  qu'on 
ne  trouvr.it  plus  de  Bérécyntes  en 
Phrygie ,  fans  doute  parce  que  l'ap- 
pelljtion  Phryges,  foncièrement  la 
même,  avoit  prévalu. 

(r)  Ville  bâtie  par  la  mère  des 
Dieux,  félon  Stéphanus;  ville  de 
h  mère  ,  &  non  mère  des  villes. 
Vry.  Holfl.fur  et  mot.  Cette  ville 
étoit  dans  le  voifinage  des  fources 
du  Méandre. 

(f)  Voyez  cideflbus  ce  qwe  je 
dis  fur  ce  fleuve. 

(t)  Rivière  dont  Peaa  rendoit 
fous  ceux  qui  en  buvaient ,  au  point 
de  fe  mutiler  eux-mêmes,  sinfi 
qu 'avoit  litit  Gallut ,  compagnon 


d'Attis,  d'où  la  rivière  appelée  Tyras 
avoit  pris  le  nom  de  Gallus,  &  les 
prêtres  de  Cybèlc  celui  de  Galli. 
V.  Ovid.  Faflor.l.lV,  v.jéi—6, 
f  Sttphan.  au  mot  T«tMK-  Saint 
Jérôme,  comment,  ta  Ofeatn.c. 
donne  à  ce  mot  une  origine  itta 
extraordinaire;  GcrvafiusTilbericn- 
fts,  qui  dans  fes  Otia  Imperialia, 
renclierit  fur  faint  Jérôme,  la  rend 
tout-à-fait  ridicule;  celle  que  donne 
If.  VolTius,  in  Catut.  Galliainbuia, 
n'eft  guère  plus  raifbnnable. 

(u)  ln  Apolion,  Argonaut'ua, 
L  1,  v.  98 j. 


Sirplietn.  a  KoCtxtuL  dit 


C  V.-',**. va  fpoîat  (fub.  if» }  mini* 
Kr&Ac,  félon  Holllenius, 
iigyr,  ou  plu  Ilot  ïfje:  dans  V  ibius 
Sequcfler,  de  montibut ,  Cybelu* 
Pfîrygiar,  Ovide  dit  viridim  Cyb<~ 
km,  Fajlor.l.  tv,  v.  j6j, priât 
de  ia  montagne. 

(y)  Afarm.  /,  tpoch.  19  

tft  M»Q(  f'»*»»  •>  K«CfA«o  fans 
contefbtioo  Qva  pour  le  premier 
mot  ;  mais  il  y  a  deux  opinions  pour 
le  mot  précédent  à  fuppiéer ,  donc 
M»qc  ch  le  régime.  Pal  m  crins ,  pag. 
2CJ,  Alarmer.  Artimdel.  Il,  edit. 
>7J2,  petife  que  ce  mot  cft  Utt 
eu  àyrfùLx.  M  .vsham  ,  pape  2  9  »,  etl 
pour  ce  dernier;  Prideaux, p.  jpf, 

fi  rétend  même  que  cet  «yarjyut  ctt 
a  pierre  transférée  enfuke  à  Pefli- 
iionte  ;  mais  Selden ,  p.  Ly* 
d'ut, p  2  .1  /^fuhllrtaent  «gàoti/umr 
fjm.  Ce  dernier  lentimcnj  aurait  en 
fà  faveur  deux  vers  d'une  épigumine 


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DE   LITTERATURE.  227 

le  nom  (jj  Cous  lequel  elle  eft  plus  fôuvent  défignée.  Selon 
l'analogie  il  faudrait  l'appeler  CyMène ,  comme  Dindymène , 
Sipylène  (a):  on  trouve  même  KvQt\M*  dans  un  ancien  ma- 
nufcrit  deStrabon,  à  la  bibliothèque  du  Roi  &  encore  ailleurs; 
mais  le  primitif  Cybèle  a  prévalu  fur  le  pofièiîif,  comme 
dans  beaucoup  d'autres  dénominations  femblables  (h). 

Enfin  le  mont  Ida  m'occuperait  encore  plus  long-temps: 
ceft  dans  ce  lieu  fi  célèbre  que  Dardanus,  fi  l'on  en  croit 
Diodore,  porta  de  Samothrace  les  myftères  de  la  Déeflè  (c)4 
&  où  fon  fils  Idaeus,  félon  Denys  d'Halicamalïè ,  lui  bâtit  ***  * 
un  temple.  Cette  époque  de  Dardanus  pour  le  mont  Ida  %¥  *9' 
ferait-elle  plus  ancienne  que  celle  des  marbres  d' Arondel  pour 
le  mont  Cybèle?  II  y  aurait  quelque  railôn  (d)  de  le  croire; 
mais  je  noterais  le  décider.  Il  eft  bien  plus  de  notre  fujet 
d'oblêrver,  que  dans  le  temple  du  mont  Ida,  la  Déeflè  étoit 

anecdote  de  Diofcoride,  poète  qui  vivoit  cent  ans  avant  J.  C,  qu'HoIftea 
in  Steph,  KuShutt  rapporte 

A'uAo/  n  tfy>t/jpc  «ojpr  Y'âyriJbe,  ir'n&.  Mrry 
ïtfji  Ter  KuCVawç  tBÇpl'àjrîSïfy  Qiàr. 


(jj  dans  S tepha n.  KvCtAu  comme 
Ki/^tA»t>4r»V  <Sc  KuCtKtç;  ce  dernier 
poflèfîif  eft  employé  par  Nounus 
Dionyfiac.  lib.  XLVIII,  ou  on  fit 
KvCiMi'Aç  auçtf.t  âc  KvCiKiJbç  W«f. 
Ovide  a  appelé  la  DéeflTe  Cybeleia, 
Faftor.  I.  iv,v.  ro  1.  Dans  Diodore, 
/.  V,  c.  a.q  ,  ce  nom  a  une  origine 
bien  différente  :  Cybèle ,  femme 
d'Iafion ,  avec  Ion  tifs  Corybas ,  6c 
Dardanus  (  (on  beau-frère  )  paflà  en 
Phrygie  &  y  porta  les  myftères  de 
la  Décflc  ,  à  laquelle  elle  donna  (on 
nom;  j'ajoute ,  ck  à  la  montagne  aufli. 

(  a)  Dindymène  dans  Strabon  , 
/.  XI  i,  p.  862,  edit.  Bat.  Sipylène 
dans  les  marbres  d'Arondel,  marmor. 
lig.  6 1,  &  fur  les  médailles  :  on  pour- 
roit  dire  aufli  Lobrine  de  la  coline 
Lobrinus  dont  j'ai  fait  mention.  V'tîa. 
AoCcÂrn,  Nicand,  ÀUxiphariruyerf. 


(b)  Ainfi  BtfHxvrniç  H(,w(,  id 
eft ,  twhlç  ,  pour  Btpaumnùç  dans 
Hefych.  Voy.  les  notes  fur  ce  mot 

fur  KÏyumt  yMMti  VUtti  voye*fur- 
tout  la  note  de  /Vie  Heinf.  in  Faftor, 

î.  iv,  v.  362. 

(c)  Dardanus  porta  aufli  de  Sa- 
mothrace en  Phrygie  les  Dieux  Pé- 
nates ,  félon  Denys  d'Halicarn.  lib, 
I,  pag.  c  j,  edit.  Francof.  ck  félon 
Varron,  vid.  Macrob.  Saturn.  lib* 
m,  cap.  +, 

(d)  Atlas  &.  Prométhéc,  tous 
deux  fils  de  Japet,  Dardanus ,  petit- 
fils  d'Atlas  par  Elcclra  fa  mère,  & 
Deucalion,  fils  de  Prométhée;  ainu 
Dardanus  &  Deucalion  étotent  pref- 
que  contemporains  :  or  l'époque  de 
Deucalion  dans  le  premier  marbre , 
ligne  4,  eft  antérieure  à  celle  de  U 
mère  des  Dieux ,  ligne  19. 

Ffij 


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21%  MEMOIRES 

adorée  fous  fa  figure  d'un  hyfléroiithe  (  il  eft  défigné  aflez 
clairement  par  Ciaudien  qui  l'appelle  re/Iigiofa  Jikx),  &  que. 
De ra/ tu  Pm-  félon  toutes  les  apparences,  ia  pierre  étoit  tombée  du  Cid 
f<rp.M.  i,  raf.  comme  ceue  je  peffmonte. 

Rien  de  moins  furprenant  qu'un  pareil  miracle  pour  ta 
Phrygie  entièrement  fanatique  fur  le  culte  de  la  mère  des 
Dieux ,  puifqu'on  a  cru  le  même  phénomène  arrivé  en 
Grèce:  voici  un  fait  ignoré  de  nos  mythologiftes  modernes. 
h  fyh.  Oi.  Ariflodème  (c),  cité  par  le  fcholiafte  Grec  de  Pindare,  nous 
m.  y.  iJ7.  jppjçnJ  qUe  Ja  pierre  de  la  mère  des  Dieux  (f)  étoit  tombée 
environnée  de  feu,  fur  une  montagne  aux  pieds  de  Pindare. 
J'obferverai  que  le  feu  accompagnoit  de  même  la  chute  des 
Bétyles  ;  mais  je  parlerai  plus  au  long  de  cette  circonftance 
fmgulière  dans  la  féconde  partie  de  ma  Diuertation  fur  ces 
pierres.  Si  tous  les  ouvrages  mythologiques  des  Anciens 
étoient  venus  jufqua  nous,  la  fùperftition  Payenne  nous 
fèroit  peut-être  voir  plufieurs  autres  aventures  de  la  même 
efpèce  que  celle  de  Pindare  ;  puifque  la  pierre  qui  en  fait 
le  fujet ,  fê  trouve  répandue  en  plufieurs  endroits  de  la  terre , 
quoiqu'elle  ne  foit  pas  commune.  On  en  voit  pourtant  cinq 
ou  fix  dans  le  cabinet  du  jardin  du  Roi  ;  mais  on  n'en  peut 
rien  conduire:  il  n'y  a  guère  que  ce  tréfor,  un  des  plus 
riches  de  l'Europe,  où  tout  ce  que  i'hiftoire  Naturelle  fournit 
de  plus  rare  fê  trouve  ranembié. 

Voici  encore  un  fut  nouveau  :  cette  pierre ,  en  difTérens 
lieux,  a  dû,  félon  leur  fituation,  être  entraînée  par  les  tor- 
rens  dans  l'eau  des  rivières.  Il  eft  facile  de  reconnoître  un 
véritable  hyftérolidie  dans  la  pierre,  que  le  Plutarque ,  auteur 
du  livre  des  fleuves ,  dit  fè  trouver  dans  le  fleuve  Sagaru  : 


(<)  Cet  Ariflodème,  car  iî  y  en 
a  plufieurs,  eft  celui  dont  Athénée, 
/.  //,  c.  ij,  cite  le  troifième  livre 
fur  Pindare ,  &  plufieurs  fois  ailleurs 
Un  livre  de  facéties.  Le  Scholiafte 
oui  le  cite  en  d'autres  endroits,  ledit 
difciple  d'Ariftarquc,  ia  A'em.  Qd. 
VU,  v.  t. 


(f)  Je  ne  balance  point  à  inter- 
préter ainfi  le  xîSitot  âya^ua.  de  ce 
texte,  M»^§f  Qtur  aytXjuuL  taSittr 
th(  mon  t  'tï  .  ^ci'Vsi ,  Hérodien-  s'eft 
fervi  du  mot  ay**f*a.  dans  le  même 
fens.  Voyez  ci-dejfiu  ce  que  j'ai  dit 
fur  ayaiKfjut. 


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DE   LITTERATURE.  l2« 

Jl naît,  dit-il,  dans  ce  fleuve,  une  pierre  fculptée  naturellement 
qui  porte  la  reflemblance  Je  la  mère  des  Dieux  (g).  Celte 
refXemblance  ne  peut  être  expliquée  que  par  une  configura- 
tion telle  que  celle  que  nous  avons  décrite  :  au  refte  ce  fleuve 
Sagaris  fe  trouve  fort  mêle  dans  tout  ce  qui  regarde  ia  mère 
des  Dieux  (h). 

Je  ne  dirai  rien  que  daflèz  commun ,  quand  j  obfêrverai 
que ,  pour  marquer  la  fécondité  de  ia  mère  des  Dieux ,  on 
la  dépeignoit  avec  des  têtes  de  pavot  à  la  main ,  comme  on 
la  voit  repréfentée  dans  un  grand  nombre  de  monumens  & 
lùr  plufieurs  médailles,  ainfi  que  d'autres  divinités,  ou  des 
Princeflès  fous  leurs  noms,  pour  marquer  ia  fertilité  &  l'abon- 
dance dont  on  croyoit  leur  être  redevable  (i)  :  mais  cette 
oblêrvation  me  donnera  lieu  de  corriger  un  paflage  du  mytho- 
bgifte  Phurnutus  fk).  On  Ht,  dans  Je  texte  grec,  que  le  c.6.dtRhe<i. 
cœur  eft  confocré  à  la  déeflè  Rbéa,  pour  marquer  quelle  eft 
la  caulê  de  la  fécondité  des  animaux.  Le  fâvant  G.  Voflîus  (l) 
a  de  ia  peine  à  expliquer  ce  panage  :  Thomas  Gale,  à  qui 
nous  devons  une  belle  édition  de  Phurnutus,  ne  s'eft  point 
aperçu  de  la  difficulté;  elle  diijxiroît  entièrement ,  fi  au  lieu 


(g)  Ttyvêiim  J)«r  àtmS  hl%e  tum- 
>Au$of  (  fculptée  d'elle-même  ) 

7vr  &tar. 

(h)  Ovide,  Pline,  âcc.  difcnt 
Sagaris ,  mais  plus  communément 
StfWtfew ,  Sangarius  chez  les  auteurs 
Grecs  d  aj»rès  Homère;  il  lient  Ton 
nom  de  1  impie  Sangas ,  que  Rhéa 
métamorphola  en  fes  eaux ,  félon 
le  fcholialte  d'Apollonius  in  l.  il, 
v.  72+-  La  nymphe  appelée  Saga- 
ritrs  par  Ovide,  Fajfor.  tib.  iy, 
v.2_?ç(h  Sangaride  de  notre  Opéra) 
étoit  fa  fille.  Arnobe,  /.  v,  p.  1 64, 
edit.  Bat.  nomme  cette  fille  /Vana, 
&  en  fait  la  mère  d'Attis,  au  lieu 
qu'Ovide  en  fait  fbn  amante:  il  eft 
vrai-fcmblable  que  dans  Stace.  Sylv, 
/■  II  f ,  IV,  v  ±1,  Sangarius puer 
fft  Attit,  pluftot  que  Ganyniède. 


Quelques  auteurs  dans  Apollodore, 
i.  III,  C.  u,  $  j,  donnent  aufli 
pour  fille  de  Sangarius  Hécube, 
femme  du  roi  Priam.  Au  reflc,  Tite- 
Live  eft  mauvais  géographe ,  quand 
au  lieu  du  Pont  Euxin  ,  où  fe  jette  ce 
fleuve ,  il  met  fbn  embouchure  dans 
la  Propontide,  liv.  XXX  vu I, 
chap.  j  8. 

(i)  Voy.  UmuiToxaJymi.  M.  F. 
Lochneri,  Noriberg.  in-f.*  fecunda 
Papavera,  Ovid.  Metam.  liv.  XI, 
verf.  605. 

(k)  Ou  pluflôt  A.  Cornutus, 
félon  T.  Gai.  Prafat.  in  opufaîla 
mythohg.  phyfic.  &  ethica  gr-lat. 
(  ubi  Phurnut.  de  nat.  Deorum  ), 
Amflcl.  1688,  in-8.» 

(I)  De  idoblatria,l.  II,ç.  54 
fub  fintm. 

Ffiii 


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23o  MEMOIRES 

de  y&pSxdut  qui  eft  dans  le  texte  imprimé,  on  lit  xjcdîtu  otf 

xa'JW ,  tête  de  pavot. 

Pour  ne  rien  oublier  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux  à 
dire  &  de  moins  connu  fur  la  pierre  de  la  mère  des  Dieux, 
je  finirai  par  rapporter,  du  commentateur  Servius,  un  endroit 
fur  lequel  je  ne  vois  pas  que  l'on  ait  fait  l'attention  qu'il 
/«        Si.  mente,  &  je  tenterai  encore  d'y  faire  une  correction.  Servius, 
iïtvt  tSi.    jc  crolSt  eft  je  feu\  fes  auteurs  connus  aujourd'hui ,  qui  ait 

fait  le  dénombrement  des  lèpt  choies  fatales  gardées  à  Rome, 
comme  celles  dont  dépendoit  la  conlèrvation  de  l'Empire. 
Scptem  fuerunt  paria  (m)  qi/a  imperium  Romanum  teneretit,  acus 
mat  ris  Dcûm,  quaJriga  fiâilis  Veiorum,  cmeres  Orejlis  ,fceptnm 
Priami ,  veliim  1  lion  a ,  pallaaïum,  ancil'ux»  Je  luis  perliudc 
qu'au  lieu  d'acus  matris  Deûm,  il  faut  lire  caus ,  même  mot 
que  cautes  (n),  &.  d'où  s'eft  formé  le  mbt  cos ,  nom  Ipécial 
de  la  pierre  à  aiguilèr,  lapis  naxius.  Si  nous  liions  aais,  cette 
prétendue  aiguille  (èra-t-eile  une  aiguille  (o)  de  tête  telle  que 
celles  dont  les  femmes  le  font  lèrvies  de  tous  les  temps  pour 
arranger  leurs  cheveux  ï  Ce  fera  encore  moins  l'aiguille 
aimantée  en  laquelle  M.  Frid.  Hervart  fpj  a  transformé  la 
pierre  de  la  mère  des  Dieux ,  fuivant  l'idée  fmgulicre  qu'il 
avoit  de  rapporter  à  l'aimant  les  fymboles  de  la  table  Iliaque, 
&  prelque  tous  les  objets  de  l'Idolâtrie.  Ceft  donc  la  pierre 


fin )  Paria  efl  ici  pour  plufieurs 
chofes  (Impies ,  félon  la  décifion  de 
Trébatius  :  digejl.  I.  xxx il,  leg. 
30,  où  pocula  obeaghna, parla  duo 
funt  unum  par,  à  Ta  diflërence  de 
bina  paria  ou  de  pocubrum  paria 
duo,  deux  couples  ;  ce  qui  n'a  point 
été  obfèrvé  par  les  auteurs  de  la 
baffe  latinité,  qui  ont  dit  par  Utero- 
rutn  pour  une  feule  lettre ,  comme 
autrefois  en  français  une  paire  de 
lettres  dans  Monltrclct  &  ailleurs. 
V.  du  Gange  Gloff.  où  dans  les  ad- 
ditions à  la  nouvelle  édition  l'on  a 
omis  la  diftinclion  que  j'ai  rapportée 
du  digefte  :  elle  méritoit  d'avoir 
place  dans  l'excellent  tréfor  de  la 


langue  Latine  que  M.  J.  M.  Gefher 
vient  de  donner. 

(n)  Dans  Gruter,  Infcript.  fy, 
4,  Deo  caute,  caus  cos,  comme  eau- 
dex  codex ,  caupo  caupa,  copo  cepa, 
au  la  olla,  &c. 

fo)  Acus  comatoria,  crinalist 
diferiminalis,  Voy.  la  note  de  Wcitz. 
in  c  a  i ,  Petron. 

fp)  Admiranda  Ethnie,  theologia- 
mjrfleria;  Aîonach.  1626,  in- 4.* 
c.  42, p.  ijt.  Nous  avons  dit  plus 
haut,  dans  une  note  fur  les  vers  de 
Prudence ,  que  Carol.  Neapolis  * 
regardé  la  pierre  de  la  mère  des 
Dieux  comme  un  aimant* 


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DE  LITTERATURE.  2^1 
même  de  la  mère  des  Dieux  dont  Servius  fait  mention ,  & 
dont  ie  nom  caus ,  au  Jieu  d'acus,  doit  être  reftitué;  c'eft 
elle  &  non  une  aiguille ,  qui  méritoit  d'être  mife  au  même 
rang  que  le  palladium  &  les  anciles,  puiique  les  Romains  fè 
croyoient  redevables  à  ion  arrivée  en  Italie  de  l'expulfion 
d'Ânnibal.  La  correction  que  je  viens  de  faire  me  paroît 
autorilèe  par  un  partage  de  Lampridius.  Cet  hiftorien ,  dans 
la  vie  d'Elagabale ,  dit  que  ce  Prince  ayant  fait  bâtir  un 
temple  au  Dieu  dont  il  portoit  le  nom  ,  y  fit  tranfjxmer  la 
repréfênlauon  de  la  mère  des  Dieux,  Matris  Typum,  le  feu 
de  Vella,  le  palladium,  &  enleva  tout  ce  qui  étoit  en  plus 
grande  vénération  chez  les  Romains,  afin  que  ion  Dieu  fut 
l'unique  objet  de  leur  culte.  Matris  Typus ,  dans  ce  paflâge, 
efl  évidemment,  ainii  que  remarque  Calâubon,  la  pierre 
apportée  de  Pefîinonte ,  <xycc\fjxL  SioTmii  d'Hérodien  ;  ce 
qui  efl  appelé  caus  dans  Servius.  Avant  que  de  quitter  cet 
auteur,  tâchons  d'éclaircir  le  relie  de  ion  texte  dont  il  n'y  a 
guère  que  le  Palladium  &  les  anciles  qui  foient  fùffifâmment 
connus.  Quadriga  fiâi/is  Veiorum  n  efl  autre  chofè  que  ce 
char  de  terre  que  le  dernier  Tarquin  avoit  fait  faire  par  un 
potier  de  Veïes:  une  ancienne  tradition  portoit  qu'il  s'étoit 
enflé  fi  excefîîvement  pendant  la  cuite,  qu'il  avoit  fallu 
rompre  le  fourneau  pour  l'en  tirer  ;  que  les  Veïens  regar- 
dant ce  prodige  comme  ie  préfage  de  la  grandeur  du  peuple 
qui  fêroit  poflèfîèur  de  ce  char,  avoient  refufé  de  le  livrer 
aux  Romains  ;  &  qu'enfûite  frappés  d'un  événement  qu'ils 
prirent  pour  un  nouveau  prodige ,  ils  le  leur  avoient  rendu. 
Ces  détails  font  tirés  de  Plutarque,  vie  de  Publicofa.  Feflus, 
au  mot  raiumïna,  rapporte  le  fait  à  peu  près  de  même:  Pline  Lxxrnti 
en  avoit  déjà  touché  quelque  cholè  dans  fon  hifl:rire.  Pour  '  **' 
ce  qui  regarde  les  cendres  d'Orefle,  fèroient<e  Ces  os,  par  laps 
<le  temps  réduits  en  poudre  ?  Hérodote  dit  que  les  Lacédé-  L.i,c.6$—f\ 
moniens  ne  purent  fè  rendre  maîtres  de  Tégée  qu'après  en 
avoir  enlevé  les  os  d'Orefle ,  qui  fêrvoient ,  pour  ainfi  dire , 
de  talifinan  à  cette  ville:  c'efl  ce  que  Paufànias répète ,  ajoû-  L.ut,*.$% 
tant  que  les  Athéniens  de  même  ne  puent  &  rendre  maîtres 


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23i  MEMOIRES 

de  l'île  de  Scyros  qu'après  s'être  emparés  des  os  de  Théfée. 
Mais  en  quel  temps  les  cendres  ou  les  os  d'Orefte  vinrent-ils 
à  Rome  &  y  acquirent  la  même  prérogative  que  le  palla- 
dium fff  formé  des  os  de  Pélops?  Je  l'ignore  parfaitement. 
Le  (ceptre  de  Priam,  avec  plus  de  vrai-lèmblance,  pouvoit 
avoir  palîé  à  Rome  &  y  être  coniervé:  Virgile  fait  prélèmer 
AZndA.  t.  rtr,  à  Latinus ,  de  la  part  d'Enée ,  le  (ceptre  &  le  diadème  de 
&  Priam.  Pour  le  voile  d'Uione,  il  eft  diiîicile  d'en  rendre 
aucune  raifôn.  Dans  Virgile,  Uione  eft  l'ainée  des  filles  de 
Priam ,  &  c'eft  le  (ceptre ,  le  col:ier  &  la  couronne  de  cette 
BU.  1 1.  t-erf.  Princefiè  qu'Enée  fait  offrir  à  Didon  avec  le  voile  d'Hélène, 
<^r7~~<f/**    Servius  auroii-il,  par  mégarde,  attribué  ce  voile  à  Ilioneî 
&c  '  '       Mais  (i  ceft  le  voile  d'Hélène,  comment  pouvoit -il  être 
mis  au  nombre  des  choies  fjtales  pour  la  eonlêrvation  de 
Rçpie,  venant  d'une  femme  qui  avoit  caufe  la  ruine  de 
Troie?  Les  (thoiiaftes  nous  ont  confervé  bien  des  choies 
curieulês  tirées  d'anciens  auteurs  que  nous  n'avons  plus,  mais 
lôuvent  tics-altérées  par  eux-mêmes  ou  par  eurs  ccpiltes  :  le 
texte  de  Servius  eft  dans  ce  cas  ;  &  malgré  le  grand  non  bre 
de  manuferits  qu'on  en  a  découverts  tn  differens  temps,  les 
Savans  n'ont  pu  remédier  aux  confuhons  qui  (è  uouvent 
dans  beaucoup  d'endroits  de  ce  commentateur  (r). 

En  voilà  beaucoup  plus  que  je  n'avois  dellêin  de  donner, 
&  (îir  l'hiftorique  &  fur  le  mythologique,  quoique  j'aie  évité 
de  rapporter  la  plus  grande  partie  de  ce  qui  n'eft  déjà  que 
trop  connu  :  mais  il  me  relie  à  faire  une  djicuffion  aflëz 
longue  dans  un  genre  bien  différent  ;  c'eft  ce  qui  concerne 
la  pierre  de  la  mère  des  Dieux,  non  comme  un  objet  de 
l'idolâtrie,  mais  envifàgée  du  côté  dei'Hiftoire  Naturelle.  On 
ne  peut  nous  difputer  le  droit  que  nous  avons  de  traiter 
fhiftorique  de  cette  partie  de  la  phyfique,  ainfj  que  toute  autre 
clpèce  d'hiftoire:  c'eft  pourquoi  après  avoir  démontré  que 


M  Chm.  AUxandr.  Protreptie. 
Aiîvi  par  Arnob.  advtrf.  Gtnt.  t.  IV. 
.Méziriac,  commentaire  fur  l'épître 
de  Pénélope  à  Ulyfl'e,  a  raffemblc 


tout  ce  qui  a  été  dit  du  Palladium. 

(r)  Voyez  la  préface  fur  ledit, 
de  Virg.  de  P.  Burman,  Amfitr, 


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DE   LITTERATURE.  ajj 

la  pierre  de  la  mère  des  Dieux  etoit  un  véritable  hyftérolithe , 
il  s'agit  à  prêtent  d'examiner  l'origine  &  les  différences  des 
pierres  figurées ,  pour  pouvoir  aligner  aux  hyftérolithes  la 
claflè  à  laquelle  ils  doivent  être  rapportés. 

Pierres  figurées ,  ïSiofjuofxpot ,  font  ainfi  appelées  toutes  celles 
qui  ont  une  figure  fingulière  qui  les  fait  reflèmbler  à  diffé- 
rera végétaux  ou  animaux,  foit  à  leur  tout,  foit  à  quelqu'une 
de  leurs  parties.  Ces  pierres  fè  trouvent  répandues  for  la 
terre  dans  les  plaines,  for  les  plus  hautes  montagnes,  & 
prelque  toujours  en  plus  grand  nombre  enfermées  dans  leur 
jêin  en  des  lieux  très-éloignés  des  végétaux  &  des  animaux 
dont  elles  portent  la  reflèmblance. 

Tous  les  raifonnemens  que  font  les  Naturaliftes  for  ces 
pierres  merveilleulês ,  m'écarteroient  du  principal  objet  des 
recherches  de  cette  Académie;  mais  en  indiquant,  comme 
hifl orien ,  les  divers  fentimens  des  auteurs  fur  cette  matière ; 
qu'il  me  foit  permis  de  les  difcuter  feulement  à  un  certain 
point.  Je  laiffe  l'opinion  de  ceux  qui,  pour  fe  difpenfer  de 
raifonner,  attribuent  la  formation  de  ces  pierres  à  des  vertus 
aftrales  ou  cabaliftiques ,  comme  Gaffarel  qui  n'a  eu  pour  Gahfa* 

m  m  i       nul  rr  1  •  _   -V  I»  inould,  C.  /. 


...  que  les  Rabbins  ;  auffi-bien  que  celle  où  l'on  a  recours 
à  des  volontés  particulières  de  Dieu  qui  fe  plaît  à  manifefter 
ainfi  &  toute-puilfance  (f):  ceft  à  peu  près  l'équivalent  de 
ce  qu'on  appelle  communément  jeux  de  la  Nature. 

D'autres  auteurs  qui,  dàns  ces  derniers  fiècles,  ont  cru 
raifonner,  fuppofent  des  puilfances  répandues  par  toute  la 
terre,  chargées,  pour  ainfi  dire,  du  foin  d'adminiftrer  les 
formes  aux  parties  de  la  matière,  difpofées  à  les  recevoir; 
&  cefa  plus  ou  moins  parfaitement,  fuivant  la  qualité  ou  la 
quantité  des  matériaux  qui  doivent  iêrvir  à  la  formation  : 
ceft  ce  que  Ton  peut  entrevoir  dans  le  prétendu  rationne- 
ment de  Goropius  Becanus  (t).  Ainji ,  dit-il,  parlant  des 


(f)  On  a  fbupçonné  M.  Rai 
d'avoir  cette  opinion  ,  j'ignore  où 
en  eft  b  preuve. 

(t)  In  Nilofeopio,  Ubicumque 
hutnor  invemtur ndteftacearwn  vitam 

Tome  XXUL 


idoneus,  viva  teftacea  generantvr; 

ubi  vero  vivo  pifeiculo  non  po- 

ttfl  prarflari ,  fiet  ut  ttfla  diintaxat  t 
non  pifeiculus  gtneretur* 


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234  MEMOIRES 

Tef  lacées,  ft  la  put  fiance  ne  trouve  pas  la  liqueur  propre  à 
former  l'animal  vivant,  il  ne  s'en  forme  que  la  coquille.  Aldro- 
vandus  fuit  exactement  de  pareils  principes;  &  Guillandin  (u), 

Il  eft  étonnant  que,  depuis  que  la  rai  (on  fèmble  devoir 
être  plus  éclairée,  les  Phyficiens  de  la  fin  du  dernier  liècle 
n'aient  guère  été  plus  loin.  Deux  fameux  naturaliftes  Anglois 
n'ont  fait  que  fixer  le  domicile  de  ces  puiflânces  fidices; 
Plot,  dans  les  fels  de  chaque  corps  (x);  Luid  dans  leurs 
fêmences  (y),  ainfi  que  Lifter  &  beaucoup  d'autres.  Langius 
qui  nous  a  donné  un  traité  curieux  lùr  les  pierres  figurées  de 
la  Suiflè  Mt  après  avoir  difeuté  l'opinion  de  ceux  qui  rap- 
portent la  difperfion  des  pierres  de  cette  efpèce  au  déluge 
univerfèl,  &  l'avoir  comparée  avec  celle  de  Luid,  fe  déter- 
mine à  conclurre  en  faveur  de  cette  dernière.  Tous  ces 
Naturaliftes  fê  font  crus  fâns  doute  autorifês  par  M.  Cudwoorth. 
Ce  lavant  Anglois  (a),  il  y  a  plus  de  fôixante-dix  ans> 
renouvela  d'après  quelques  Philo/ôphes  de  l'antiquité,  le  (ft.. 
tème  des  vertus  plaftiques  ;  &  avec  l'appareil  de  l'érudition 
ia  plus  vafte  &  la  plus  recherchée ,  crut  les  établir  pour  les 
vrais  miniftres  de  la  Nature  dans  la  formation  des  corps 
organifes  :  mais  du  moins  il  reftraignit  l'opération  de  chacun 
de  ces  êties  plaftiques  à  là  feule  &  vraie  matrice,  hors  de 
laquelle  il  ne  peut  y  avoir  de  formation  ni  de  propagation.  Le 
règne  des  fictions  n'eft  point  encore  pafic  :  aujourd'hui  même 
une  phyfique  des  plus  fingulières  nous  reproduit,  fous  de  nou- 
veaux noms,  de  fêmblables  êtres,  &  les  fubftitue  aux  anciens. 

(u)  De  Papyro  membr.  I,  où 
il  appelle  ces  tcUacées  terra  fat  us, 

(x)  DansIVpjtrc  de  Luid,  citée 
ci-après. 

(y)  Epiftola  VI,  Eduard,  Luid 
ad  Raium,  ubi  dico  fufpicari  me, 
qui  ex  mari  feruntur  vapores  iX  for- 
vxa  pluvia  terra  ftrata  pervadunt 
i7  in  penetralia  devehuntur,  te/la' 


ceortsm  &  multorum pifeium  feminio  Laur.  Moshcim  en  a  j 
hnpragnari  atque  exinde,  frc.CctXt  |  deux  volumes  in>fd. 


epître  avec  d'autres  eft  à  la  fin  de 
Ton  lithophylacium  Britannicum, 
Londini ,  in- 8." 

(7)  Car.  Nic.^  Langius  Lucer- 
nenf  derniers  chai  pitres  de  Ton  traite 
de  origine  lapidum  fguraterum, 
Lucerna?,  1709,  in-4.0 

(a)  Raduife  Cudwoorth  donna 
en  1  678  fort  fyrtème  intellectuel  en 
Anglois  ;  la  traduction  latine  de  Jean 
Laur.  Moshcim  en  a  paru  «01733* 


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DE    LITTERATURE,  235 

Le  grand  Newton  fènible  avoir  ouvert  la  porte  à  fa  licence 
philolôphique.  Ceux  qui  le  croient  (es  difciples  ont  lâili  le 
mot  d'attraflio/i  dont  vrai-fèmblablement  il  ne  sert  d'abord 
fêrvi  que  pour  s'exprimer  lâns  périphrafè,  &  en  ont  fait  un 
être  réel,  ainfi  que  de  la  pelinteur.  Dès-lors  la  phyfique 
que  Defcartes  avoit  ramenée  à  des  idées  claires,  eft  redevenue 
comme  autrefois,  une  efpèce  de  magie,  ou,  pour  mieux  dire, 
on  l'a  érigée  en  fyftcme  de  religion ,  8c  on  nous  en  a  donné 
les  principes  comme  autant  de  myftères  incompréhenfibles. 
En  effet,  peut-on  croire,  finis  une  foi  aveugle,  que  la  gravi- 
tation fbit  à  la  matière  auffi  effentielle  que  la  mafiè  ;  que  les 
corps,  en  vertu  de  i attraction ,  agiffent  mutuellement  les  uns 
fur  les  autres,  fins  fè  toucher  ni  par  eux-mêmes,  ni  par 
aucuns  autres  corps  intermédiaires ,  d'où  les  plus  grands  phé- 
nomènes qui  fê  préfêntent  à  nos  yeux  fôient  dépendons; 
enfin  que  cette  attraction  fôit  eflêntiellement  créatrice  dans 
le  corps  où  elle  réfide,  d'un  mouvement  qu'il  n'a  point  par 
lui-même?  C'efr.  donc  ainfi  que,  félon  les  nouveaux  Phyfi- 
ciens ,  l'impulfion  qu'ils  ne  peuvent  nier,  &  l'attraction  qu'ils 
imaginent,  deux  êtres  réellement  contradictoires  &  incom- 
patibles, exiftent  néanmoins  enfëmble  dans  la  Nature,  & 
partagent,  jour  ainfi  dire,  l'empire  de  l'Univers:  fyftèmele 
plus  monftrueux  que  puine  enfanter  l'efprit  humain ,  lorfquïl 
abandonne  les  notions  primitives  qui  doivent  fèrvir  de  bafê 
à  tous  fês  jugemens. 

J'ai  une  trop  grande  opinion  de  Newton,  pour  me  iaifîêr 
perfuader  qu'en  nous  donnant  fes  principes ,  il  ait  eu  en  vue  les 
conféquences  que  ceux  qui  fê  difent  fes  fèctateurs  lui  attri- 
buent- N'altérons  point  la  gloire  immortelle  qu'il  s'eft  acquifè 
en  fôûmettant  au  calcul,  par  l'effort  le  plus  fublime  de  la 
géométrie ,  les  mouvemens  des  deux  &  les  plus  grands  phé- 
nomènes de  la  Nature.  Cependant  Newton  n'a  fait  que 
porter  la  géométrie  dans  la  phyfique:  mais  Defcartes,  en 
renouvelant  (j'ofe  le  dire)  la  face  de  l'efprit  humain,  avoit 
porté  la  philofophie  &  dans  la  phyfique  &  dans  la  géométrie. 
C'eft  de  cette  philofophie  fupcrieure  à  l'une  &  à  l'autre  que 


236  MEMOIRES 

découlent ,  comme  de  leur  vraie  fburce ,  les  connoiflànces 
qui  méritent  feules  le  nom  de  feience.  Elle  fait  lôn  unique 
étude  de  rapporter,  autant  que  l'efprit  humain  en  eft  capable, 
tous  les  enèts ,  dont  nous  avons  les  perceptions ,  à  leurs 
vraies  &  légitimes  caufès  ;  &  de  rejeter  celles  que  la  pareûe 
ou  la  prévention  fait  témérairement  adopter  au  commun  des 
hommes.  Occupée  entièrement  à  examiner,  avec  la  plus 
fcnipuleufè  attention ,  les  rapports  des  fêns,  &  à  ies  comparer 
entre  eux  avec  la  réflexion  la  plus  profonde,  elle  fait  tous 
fès  efforts  pour  fixer  les  fènlàtions  à  leur  jufle  valeur  ;  mais 
fur-tout  elle  fê  tient  continuellement  en  garde  contre  les 
illufions  d'une  imagination  toujours  portée  à  forger  des  êtres 
fantaftiques,  dès  que,  par  un  jugement  précipité,  lesfenlibles 
&  les  réels  paroiflent  infuffifins.  C'eft  avec  ces  recours  que  le 
vrai  Philolôphe  n'admet  de  principes  que  ceux  qu'il  tire  des 
notions  claires,  évidentes,  inconteikbles,  fur  le/quelles  les 
fens  &  la  réflexion  fè  trouvent  d'accord ,  &  qu'il  ne  s'en 
départ  jamais,  quelquembarraflé  qu'il  fôit  dans  l'explication 
de  certains  phénomènes  :  alors,  fins  ceflèr  de  reconnoître ces 
principes ,  il  reconnoît  en  même  temps  la  difficulté  qu'il  y 
a  d'y  rapporter  tous  les  effets  avec  une  égale  évidence,  par 
l'ignorance  d'une  infinité  de  combinaifôns  qui  fê  dérobent  à 
nos  fêns,  mais  dont  il  fê  croit  en  droit  de  préfùmer  les 
mêmes  effets  que  ceux  dont  ces  mêmes  fêns  nous  rendent 
témoignage.  Ce  font  là  ces  procédés  fêcrets  qui  font  les 
bornes  de  nos  connoi (Tances,  &  où  la  Nature  fê  cache,  pen- 
dant qu'elle  fê  manifefte  (difôns  le  hardiment)  dans  les 
coures  générales  auxquelles  tout  ce  qui  s'opère  de  phyfique 
dans  l'Univers  doit  te  rapporter.  L'amour  de  la  vérité  m'em- 
porte trop  loin. 

Revenons  enfin  à  la  caufê  des  refïèmblances  des  pierres 
figurées  :  voici  le  fêul  fêntiment  que  les  faits  &  la  raifôn 
puiflènt  nous  faire  adopter.  Toutes  ces  pierres  figurées  qui 
portent  des  refïèmblances  >  ont  été  réellement  animaux  ou 
végétaux ,  &  telles  qu'on  les  trouve  ,  lê  font  confêrvées  en 
entier  ou  altérées  dans  les  lieux  où  les  eaux  de  la  mer  ont 


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DE  LITTERATURE.  a37 
autrefois  féjourné.  C'elt  ce  qu'ont  perue  prelque  tous  les 
Anciens,  Pythagore  dans  Ovide,  Hérodote,  Ariftote,  Xéno- 
phane  dans  les  Philofopktmena  du  prétendu  Orjgène,  Xanthus 
Lydius  ,  Straton ,  Eratolthcne  dans  Strabon ,  Plutarque  , 
Paulânias,  &c.  Fracaftor  (b),  parmi  les  Modernes,  eft  peut- 
être  le  premier  qui  ait  renouvelé  ce  fentiment:  Célâlpin 
vint  enlûite;  mais  avant  lui  PalhTi  (c),  François,  làns  autre 
étude  que  fes  propres  oblêrvations ,  avoit  eu  les  mêmes  idées , 
quand  Fabius  Colonna  (d),  cet  iiluftre  reftaurateur  de  l'His- 
toire Naturelle,  appuya  ce  fentiment  de  nouveaux  faits  & 
des  plus  forts  rahonnemens  phyfiques.  Les  auteurs  -du  mufeum 
calceolavianum ,  Molcardo  fej  &  beaucoup  d'autres  Italiens 
fiûvirent  Fracaftor  &  Colonna;  entre  autres  Agoftino  Scilla, 
peintre  Italien,  qui  s'étoit  fait  un  objet  fingulier  de  ces  recher- 
ches curieulès ,  propolê  ce  problème  :  Ces  corps  ont-ils  été 
tranfportés  dans  les  lieux  oit  on  les  trouve,  par  les  inondations 
de  la  mer!  Ou  ont-ils  été  formés  dans  le  lieu  même  autrefois 
occupé  par  la  mer  ou  par  quelque  (f)  lac  d'eau  falée!  Paliflî 
avoit  déjà  reconnu  ces  deux  caufês ,  &  faiiôit  u/âge  de  l'une 
ou  de  l'autre ,  felon  la  nature  des  corps  &  des  lieux  où  on 
les  trouvoit. 

Deux  lâvans  Naturalises,  M.  "Woodward,  An$o\s(g), 
&  M.  Scheuehzer,  Suiûe  (h),  ne  rapportent  la  dilperîion 


De  MttéUci» 
Norib.  i  S 02 1 


(b)  Dans  une  lettre  en  réponfe 
à  Torellus  Saraina ,  de  laquelle  on 
rapporte  l'extrait,  p.  407 — p,  tnuf. 
Calceolav.  Veronae,  i  622,  in-fol.  & 
pag.  lyj,  muf.  Mofcardo,  Padoa, 
1656,  in-fol. 

(c)  Difcours  admirables,  ifc. 
Paris,  1  580,  réimprimés  en  1636 
fous  le  titre  de  féconde  partie  du 
moyen  de  devenir  riche  ,  in- 8.' 

(d)  Dijfcrtat.  de  Glojfopet.  à 
la  fin  du  mité  de  Purpura,  Ronrcc, 
1616,  in-^.° 

(t)  Déjà  cité  à  la  note  fur  Fra- 
caftor.  Ii  cfi  fingulicr  que  dans  le 
mitf  Cofpiano ,  imprime  poftérieu- 
cn  1 677  in  Bologna,  in-fol. 


on  retient,  /.  Il ,c.2j,  l'opinion 
d'Aldrovandus. 

(f)  Ces  lacs  étoient  appelés  par 
les  anciens  x.^uto3et\tteraji  ,  ?Jp.rai 
dotA«fff»</Wr.  Voy.  fur  ces  lacs  ou 
lacunes  Gajfendi  Phyf.  feéf.  111, 
membr.  1,  7.  m,  c.  j. 

(g)  Geograph.  phyf.  traduite  en 
latin  par  S.  J.  Scheuehzer ,  Tiguri 
1704,  in-8.' 

(h)  Mufeum  Diluvian.  Herbar. 
Diluvian.  homo  teflis  Dituvii,  Li~ 
tltographia  Helvetica ,  &  autres 
livres  cités  dans  le  catalogue  des 
ouvrages  de  cet  auteur ,  à  la  fin  des 
itinera  Alpina  du  même  Luid.  Ba- 
tauv.  t72 j,  in-4..' 

Ggiij 


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3138  MEMOIRES 

de  toutes  ces  pierres  qu'à  l'inondation  caufêe  par  le  déluge 
uîuverfel  :  s'il  ne  faut  que  des  autorités ,  ils  en  trouvent  aboi- 
•Hfrimlr.  damment,TertnIIien  (i),  Orofe»,  Cedrenus  (k)t  Glycasb,  &c 
H  &  prefque  tous  les  anciens  auteurs  Chrétiens,  en  panant 
de  ce  phénomène ,  l'ont  regardé  comme  une  preuve  démonf- 
trative  du  déluge  univerlêl,  laquelle  fubfifteroit  dans  tous  les 
ftècles. 

Cependant  l'illuftre  M.  de  Léibnitz,  par  les  mêmes  railôns 
que  Paiiffk  &  Agoftino  Scilla,  outre  le  déluge  univerfêl  que 
nous  admettons  tous ,  a  cru  qu'il  étoit  nécertàire  d'avoir  recours 
aux  changemens  arrivés  à  la  furface  de  la  Terre  en  difTérens 
fiècles  par  différentes  cau(ês  :  les  curieufès  recherches  qui  don- 
nent la  preuve  de  ces  changemens ,  fê  voient  dans  (à  Proto- 
gée  qui  parut  manulcrite  il  y  a  trente  ou  quarante  ans,  & 
qui  vient  d'être  imprimée.  Le  fameux  Sténon  avoit  déjà 
indiqué  ces  différentes  caufês  dans  un  petit  ouvrage  qu'on  ne 
iàuroit  trop  ertimer  (l). 

Que  de  témoignages  épars,  dans  les  écrits  des  Anciens, 
ne  pourroit-on  point  recueillir  fur  les  changemens  arrivés  à 
la  Terre,  qui  la  rendraient  méconnoiflâbie  à  lès  premiers 
habitons  (m)!  Et  que  de  fujets  de  Diflertations  dont  la  matière 
ne  ferait  point  étrangère  à  cette  Académie  !  C'eft  une  géo- 
graphie phyfique  véritablement  dans  là  caulê  :  mais  les  effets 
de  cette  caufe  peuvent  répandre  de  grandes  lumières  fur 
l'hiftoire  de  tous  les  âges;  &  je  regarde  comme  le  moindre 
avantage  qu'on  puiflè  en  retirer,  i'éclairciflèment  de  beau- 
coup de  faits  mythologiques  qûi  pafïènt  pour  être  purement 
fabuleux,  &  dont  on  trouverait  les  fondemens  dans  i'Hiftoire 


(i)  De  PaUio,  c.  z,  adhuc  tnàris 
«KM  buccin*  pcregrinantur  in 
ment l 'bu s ,  £fc. 

(h)  Hiftoriar.  compend.  p.  j, 
edit.  Regix. 

(I)  De  Jb/ido  intra  folidum, 
imprimé  d'abord  Florent.  1669, 
in-4.0 ,  &c. 

(m)  Voy.  fur  cette  matière  les 
dffcuïïions  de  trois  auteurs  allez  nou- 


veaux,^/*. Vaïïifnieri  de'  corpni 
marini,  t.  II  de  fes  oeuvres  en  trois 
volumes  in-fol.  in  Vene^ia,  1733: 
Ant.  Laiiaro  Moro  de'  creftaeri, 
Venezia,  174.0,  in- 4,.»  derniers 
chapitres  du  premier  livre,  &  Hen, 
Frider.  DcUus,  rudera  terra  mut*- 
tionrnn . . .  •  •  pro  diluvii  univerfalis 
teflibiu  non  habtnda ,  &c.  Lipf. 
1747,  in-4.0 


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DE   LITTERATURE.  a39 

Naturelle  :  jxir-là  j'éclaircirois  l'origine  des  Bétyles ,  celle  de 
Jupiter  Ammon ,  celle  des  Anciîes  &  de  beaucoup  d'autres 
pierres  dont  les  figures  fingulières  ont  donné  occafion  aux 
fictions  du  Paganifine ,  de  la  môme  manière  que  je  fais  voir 
ici  que  la  pierre  de  la  mère  des  Dieux  n'étoit  autre  choie 
qu'un  hyftérolithe. 

Revenons  à  cette  pierre,  &  finifiôns  en  t.iil.mt  voir  quelle 
en  eft  l'origine,  fuivant  les  principes  généraux  que  nous  venons 
d'expofer.  Il  eft  néceflâire  de  dire  auparavant  qu'on  diftingue 
les  pétrifications  des  corps  végétaux  ou  animaux  en  deux 
efpèces,  celle  où  le  corps  fubfrfte,  quoiqu'altéré,  &  celle  où 
il  ne  refle  qu'une  pierre  moulée  lùr  le  corps  détruit.  On 
pourroit  ajouter  les  impreffions  que  laiflènt  ces  corps  fur  des 
madères  molles ,  enfûite  pétrifiées  :  je  ne  dois  parler  ici  que 
des  coquillages  ;  les  pierres  qui  nous  les  repréferueiu,  typolithi 
juftement  appelées ,  font  île  cette  féconde  elpèce ,  &  leur  nom 
s'emprunte  &  fê  fonne  de  celui  du  coquillage  qui  leur  a 
fervi  de  moule.  Ainfi,  lélon  l'ulage  reçu,  balanitts,  buccvùtes, 
cochtues,  conchites,  tchuiites,  namilites,  itiritites ,  eftracites ,  &c. 
font  les  pierres  formées  &  moulées  dans  la  cavité  du  coquil- 
lage du  nom  primitif.  On  méconnoît  quelquefois  le  coquillage, 
fur-tout  lorfque  le  corps  en  a  été  totalement  détruit;  &  alors, 
par  des  reflêmblances  qu'on  croit  entrevoir,  on  donne  à  la 
pierre  un  nom  tiré  de  b  chofe  à  laquelle  elle  paraît  reflêm- 
bler.  C'ert-là  l'origine  du  nom  d'un  grand  nombre  d'autres 
pierres,  telles  que  bucarJites ,  békmnUts,  chmtts , priapottthes , 
orchUes ,  &c.  c'eft  ainfi  que  le  nautïhies,  formé  dans  la  cavité 
d'une  cfpèce  de  nmttihs  que  les  Anciens  n'avoient  point 
reconnu ,  a  pris  chez  eux  le  nom  de  cornu  ammon  'u:  de  même 
les  dents  du  carckarias ,  chien  marin,  ou  du  gakas  pifeis, 
ont  été  appelées  glojfopètres ,  par  rapport  à  leur  relîèmbbnce 
à  une  langue. 

Un  homme  de  beaucoup  d'elprit ,  qui  par  la  facilité  qu'il 
a  d'écrire ,  lê  croit  en  droit  de  traiter  toute  forte  de  matières 
avec  les  plus  légères  connoiûances ,  regarde  l'origine  des  glotfo- 
pètres  comme  une  fâble  :  on  dirait  même,  à  U  manière  dont 


MEMOIRES 

il  en  parie,  que  les  Naturalises  les  ont  cru,  avec  le  peuple, 
formées  de  la  langue  du  pefee  cane,  &  non  de  les  dents  (nj. 
Rien  ne  doit  étonner  de  la  part  d'un  auteur  qui,  parlant 
d'un  fyftème  que  les  Sténons ,  les  Léibnitz  &  les  pluslàvans 
hommes  de  ce  fiécle  ont  regardé  comme  inconteftable,  croit 
le  réfuter  fùfnfâmment.  en  nous  dilânt  que  les  coquillages 
répandus  fur  la  terre  font  tout  Amplement  ceux  que  les 

rerins  y  ont  iaifTés  ;  que  les  poilTons  pétrifiés  trouvés  dans 
Hefiè  &  fur  le  fommet  des  Alpes,  font  les  relies  d'un 
repas  fait  dans  le  voifinage  (o).  A-t-il  eu  d'autre  intention  que 
de  divertir  fes  Leéleurs!  Pourroit-on  croire  férieulêment  qu'il 
ait  voulu  les  inuVuire? 

Les  hyftérolithes  lè  lônt  trouves  dans  le  même  cas  que  le 
eornu  ammonis  &  la  glonopètre  :  ils  ont  pris  leur  nom  d'une 
faillie  refîèmblance.  Ces  pierres  n'ont  point  été  connues  avant 
G.  Agricola,  làvant  Allemand,  un  des  premiers  Modernes  qui 
aient  écrit  fur  la  métallique  (p):  il  les  découvrit  dans  le  diocèiè 
de  Trêves ,  &  crut  que  c  etoit  la  pierre  appelée  Sphyes  par 
X.  xxxvii,  Pline,  en  quoi  il  le  trompa.  Cardan  eniuite,  le  premier,  donna 
*  î»*  r,  .*     ïé  nom  fthyfterapetra  à  cette  nouvelle  pierre.  Gefner  trouva 

De  fuln/ttate  „        „   .    //.     r  .].{.,,  \ 

fuhpr.em.i.vu,  1  appellation  impropre r  neque  emm ,  dit-il,  vqi&.  tnyuvatmot 
De  lavidum  fig.  jjû&09 ,  ceft- à-dire ,  la  partie  extérieure  du  lêxe  :  cependant 

' DeU^I^u  ^oot*  en  c^ern*er  neu»  nous  a  m  mot  hyflerofahus.  Les 
ii'cS.*2j.  '  premières  repréfêntations  de  la  pierre  (ê  voient  dans  le  mufeitm 
C.xiti.p.Sj.  Wormianum,  mais  avec  quelque  altération  pour  la  faire  renern- 
bler  au  diphyes  de  Pline ,  fuivant  l'opinion  d' Agricola.  On  en 
trouve,  dans  beaucoup  d'autres  livres,  des  figures  plus  fidèles, 
parfaitement  conformes  à  la  pierre,  telle  qu'Arnobe 
&  que  nous  l'avons  ici  dépeinte  (q). 


(n)  Dans  le  petit  livre  intitulé , 
Saggio  intvrno  ai  cambiamenti  fu'l 
globo  délia  terra.  In  Pharigi ,  1 74.6 , 
10-12. 

(0)  On  trouve  en  pluficurs  en- 
droits des  poi lions  pétrifiés,  même 
dans  le  fein  de  la  terre  ;  ainfi  l'on  ne 
pourrait  s'autorifer  de  Strabon ,  qui 
dit,  /.  XVI/,  que  près  des  pyramides 


dans  des  monceaux  de  pierres  brifecs 
on  en  trouve  de  petites  comme  des 
lentilles,  çaxttUi ,  que  l'on  croyoit 
être  le  refte  des  repas  des  ouvriers. 

(p)  De  natura  fpjpl.  I  V, 
x6;, edir.  Bafil.  1  54.6  ,  in-fol. 

(q)  Voyez  fur-tout  la  planche 
p.  22 1,  Ephemerid.  nctur.  curisf 
centur.  m,  obfcrvat.  88. 

Il 


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DE   LITTERATURE.  24* 

II  me  rdt croit  la  partie  la  plus  difficile  à  difcuter;&voir, 
à  quelle  elpèce  de  coquillage  on  doit  rapporter  l'hyrtérolithe: 
mais  j  abrégerai  en  Unifiant.  J.  J.  Scheuchzer  avoue  qu'il 
ignore  le  coquillage  où  l'hyflérolithe  s'elt  formé.  M.  Klein 
dit  qu'on  n'en  a  point  encore  trouvé  le  moule,  cujus  proto- 
îypum  atihuc  defideratur (r):  d'autres  prétendent  que  c'efl  l'ortie 
marine;  quelques-uns  le  confondent  avec  les  bucardites dont 
il  eft  fort  différent.  Je  laiflè  toutes  les  autres  opinions ,  &  je 
crois  devoir  m'en  tenir  au  léntiment  de  Woodward^/.  Selon 
lui  lliyltérolithe  vient  d'une  coquille  bivalve  ;  il  la  met  dans 
la  dafïè  des  coucha  anomiis  fulcatis  affines,  &  il  appelle  la 
pierre,  avec  Rofm  naturalifle  Allemand,  Hyflewlithus alatus, 

. . . .  Qu'il  me  iôit  permis  d'ajouter 
qu'il  y  a  encore  un  autre  coquillage,  mais  de  l'elpèce  des 
uni  valves ,  appelé  concha  veneris,  dont  le  fillon  a  aflèz  de  rap- 
port à  celui  de  i'hyftéroiithe,  mais  dans  le  refte  très-différent. 
Nous  nommons  porcelaine  (t)  ce  coquillage  aflèz  commun: 
la  conque  hériflée  de  pointes  autour  du  fillon,  en  eft  iâns 
doute  une  efpèce,  mais  très-rare.  Olearius  &  Rumphius 
nous  en  ont  donné  la  figure  (u), 

lions  d'oflêmens,  p.  1—7'  Obfer- 
votions  fur  Us  pierres  figurées,  Paris, 
1746 ,  in-8.* 

(u)  V.  Mufcum  Befler.  de  Védiu 
de  Michaël  Frid.  Lochner,  s? ré, 
info/,  où  ce  coquillage  eft  repré- 
lènté  planche  XXI,  n.»  //.  Dans 
l'explication  il  eft  dit  :  i  numéro  ra~ 
rijjiinarum  conclutrum  vu  ha  mariné, 
oculis  fubjecxa .....  aculeis  inflar 
pubis  horrida.  Depinxit  illam  Rum- 
phius  in  muf.  Amboin.  (on  pouvoic 
ajouter  if  in  thefauro  teflaceor.)  if 
ante  illum  Oltetr.  in  mufeo  Gott- 
dorfiano. 


(r)  Jac.  Theod.  Klein,  lapid. 
fgurator.  nomenclator,  tyc.  Geoani, 
j  74.0  ,  in-x.* 

(f)  Hift.  des  fertiles  d'Angle- 
terre en  Anglois,  Londres,  1720, 
in-8S 

(t)  Força,  d'où  vient  le  mot  de 
porcelaine,  ainfi  que  le  mot  grec 
yfçpCy  fervent  dans  les  deux  langues 
a  défi^ner  le  modèle  vivant  du  fillon 
de  ce  coquillage ,  v.  Ménage,  origin. 
francoifes  à  l'article  de  Porcelaine. 
Ajoutons  à  la  porcelaine  les  eu*- 
•nalithes,  que  M.  Barrére,  fàvant 


Ttm  XXI  II. 


Hk 


MEMOIRES 


RECHERCHES 

» 

SUR  LE 

CULTE  DE  BACCHUS  PARMI  LES  GRECS. 

Par  M.  Fréret. 

>749-  E  point  de  mythologie  m'a  paru  mériter  d'autant  mieux 

V->  d'être  traité  féparément,  que  ie  ailte  de  Bacchus,  après 
avoir  (urmonté  les  oppofitions  qu'il  rencontra  iors  de  Ion 
premier  établiflèment ,  fut  reçu  dans  toute  la  Grèce  &  dans 
l'Italie ,  mais  avec  des  cliangemens  confidérables  dans  le  dogme 
théologique  ;  ce  qui  peut  nous  donner  une  idée  des  variations 
confidérables  arrivées  dans  le  fonds  de  l'idolâtrie  Grecque, 

Je  dois  avertir  qu'on  ne  trouvera  ici  aucune  de  ces  expli- 
cations hiftoriques  imaginées  par  les  partions  modernes  de 
l'Evhémérifme ,  qui  fuppofènt  que  toutes  les  divinités  du 
Paganifine,  fans  exception,  ont  été  des  hommes  élevés  par 
l'apothéolê  au  rang  des  Dieux  fupérieurs ,  &  qui  veulent  que 
toutes  les  fables  lôient  des  évènemens  d'une  ancienne  ruïbire 
qu'ils  placent  comme  ils  peuvent ,  foit  pour  le  temps ,  fort 
pour  le  lieu.  J'ai  beaucoup  étudié  ce  iyftème;  &  cet  examen 
m'a  convaincu  de  (à  faufîèté  abiôlue  :  peut-être  trakerai-je 
cette  queftion  dans  un  Mémoire  à  part.  Je  dois  encore  avertir 
que  j'ai  écarté  toutes  les  ficlions  de  détail  dont  il  a  plû  aux 
Poètes  poftérieurs  de  charger  la  première  fable  théologique. 
L'autorité  de  ces  Poètes  eîl  médiocre  dans  ces  matières;  car 
outre  qu'ils  n'étoient  guère  mieux  inltnihs  du  fonds  des  dogmes 
que  le  fimple  peuple,  ils  s'abandonnoient  à  leur  imagination 
Jorfqu'ils  en  partaient,  &  s'embarraflbient  peu  fi  les  omemens 
qu'elle  leur  prêtoit  ne  confredifoient  point  l'eflènce  du  dogme. 
Ceux  qui  leroient  curieux  de  voir  ces  détails  poétiques ,  les 
trouveront  rauemblés  dans  les  ouvrages  des  mythologiftes  mo- 
dernes ,  de  Natalis  cornes»  de  Ulto  Giraldi  &  de  M.  l'abbé  Borna. 


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DE   LITTERATURE.  243 

Le  culte  de  Bacchus  n'eut  pas  d'abord  la  célébrité  qu'il 
acquit  dans  la  fuite.  H  diode  fe  contente  de  dire  dans  fâ  théo- 
gonie, qu'il  ell  le  fils  immortel  de  Jupiter  &  d'une  femme 
mortelle,  ou  de  Sémélé  fille  de  Cadmus,  qui  fut  niilê  au  Tht>Sm.  91„t 
nombre  des  Dieux.  Il  ajoute  que  Bacchus,  qui  infpire  la  9+7' 
joie ,  époufa  dans  la  fuite  Ariadne  fille  de  Minos ,  à  qui  rioAwj4i%V. 
Jupiter  accorda  l'immortalité  avec  une  perpétuelle  jeunefîê. 
Le  même  Héfiode,  dans  fbn  poëme  de  la  vie  ruftique, 
nomme  le  raifin  un  préfènt  de  Bacchus:  voilà  tout  ce  qu'il 
en  dit. 

Homère  parle  de  Bacchus  dans  lès  deux  poèmes  :  dans 
rOdyflee,  il  contredit  formellement  Héfiode  au  fujet  de  OjfA-j**; 
l'immortalité  d' Ariadne,  puilqu'UIyflê  trouve  l'ombre  de  cette 
Princefîè  dans  les  enfers  (a).  Dans  l'Iliade,  Diomède  raconte 
comment  Lycurgue,  roi  de  Nyfâ,  ayant  maltraité  les  nour-  /W.z.//#. 
rices  de  Bacchus,  le  Dieu  eut  une  telle  frayeur  de  ce  Prince, 
cu'il  s'alla  réfugier  dans  la  mer,  où  Thétis  le  cacha  dans  fôn 
fein.  Tout  cela  ne  prouve  pas  que,  dans  le  pays  &  dans  le 
fiècle  de  ces  deux  Poètes,  le  culte  de  Bacchus  eût  acquis  un 
grand  crédit. 

H  n'efl  guère  parlé  de  Bacchus  dans  ce  qui  nous  refte 
de  Pindare  :  on  voit  cejiendant  que ,  de  fbn  temps,  la  fable 
de  Sémélé  étoit  reçue.  Elle  mourut,  dit-il,  effrayée  par  le  bruit  PatLOfymp. 
du  tonnerre  de  Jupiter;  mais  ce  Dieu  lui  redonna  la  fie  &  la  xg 
plaça  fur  l'Olympe  avec  les  immortels.  &c.  ' 

Hérodote  eft  entré  dans  un  très-grand  détail  au  fùjet  de 
Bacchus  &  de  l'origine  de  (on  culte  dont  il  nous  donne 
i'hifloire.  Il  adopte  dans  cette  hifloire  le  principe  des  prêtres 
Egyptiens  au  fujet  des  Dieux  étrangers  introduits  dans  la 
religion  Grecque.  Mais  pour  rendre  ce  principe  plusfênfible, 
il  fera  bon  d'expolèr  ici  le  fyflème  entier  d'Hérodote  fur  l'ori- 
gine &  fur  les  changemens*  arrivés  dans  la  religion  des  Grecs. 


(a)  Le  partage  d'Homère  con- 
fient une  difficulté  qui  embarrafle 
les  commentateurs  &  les  traducteurs; 
mais  elle  ne  touche  point  à  ce  qui 


mérite  le  plus  d'attention ,  qui  eft' 
l'oppoution  entre  les  fentimens  des 
deux  poètes  fur  le  fort  d' Ariadne 
après  Ci  mort. 

Hh  ij 


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a44  MEMOIRES 
tond.  H,  ja .     Ces  peuples  ne  furent  jamais  làns  un  jyftème  religieux.  Lors 
même  qu'ils  étaient  encore  kuvages ,  &  avant  leur  mélange 
avec  les  colonies  orientales ,  ils  reconnoiflbient  des  Dieux 
auteurs  de  l'arrangement  des  parties  de  l'Univers,  &quiveii- 
cfc»  ûofxu  loient  pour  en  maintenir  l'ordre.  C'était  par  cette  raifon  qu'ils 
Smcm  Wxx      avoient  nommés  Dieux,  0to'<  :  ils  ne  les  diftinguoient  par 
aucuns  noms,  ni  par  aucuns  titres,  les  invoquoient  collec- 
tivement ,  &  leur  patentaient  indiftinélement  toute  forte 
d'offrandes. 

Cette  Religion  fubfifh  aflèz  long-temps;  mais  enfin  le 
mélange  des  Pélalges  (b)  avec  les  colonies  orientales  en  altéra 
la  fimplicité ,  &  introduit it  i'ulâge  de  partager  i'adminiffration 
de  l'Univers  entre  des  divinité  diftinguées  par  leurs  noms , 
par  leurs  attributs  &  par  les  difTérens  rites  obfervés  dans  leur 
culte.  Il  s'était  parte  un  temps  confidérable  avant  cette  altéra- 
tion; 6c  le  culte  de  Bacchus  ne  s'établit  que  long-temps  encore 
après  qu'on  eut  admis  la  nouvelle  Religion.  Le  plus  grand 
nombre  des  nouveaux  Dieux  venoit  des  colonies  Egyptiennes 
d'inachus,  de  Cécrops  &  de  Danaiis;  mais  il  y  en  avoit  que 
les  Pélafges  avoient  imaginés  ou  qu'ils  avoient  empruntes 
d'un  autre  pays.  Hérodote  dit  que  le  culte  de  Neptune  ou 
Poféidon ,  inconnu  aux  Egyptiens,  venoit  de  Libye  où  il  avoit 
été  très-honoré  de  tout  temps;  ce  qui  a  d'autant  plus  de 
probabilité,  que  ce  Dieu  étoit  particulièrement  adoré  par  les 


(b)  Les  prêtres  Egyptiens  font, 
au  fujet  de  l'introduclion  du  culte 
de  ces  différentes  Divinités  dans  la 
Grèce ,  une  observation  importante  ; 
c'eft  que  les  Grecs  ont  placé  la  naif- 
iânee  de  ces  Divinités  à  peu  près 
dans  le  temps  où  leur  cuite  com- 
mença d'être  connu  dans  leur  pays, 
&  cela  Tans  avoir  aucun  égard  à 
l'ordre  d'ancienneté  dans  lequel  les 
Egyptiens  plaçoient  ces  mêmes 
Dieux. 

Par  exemple,  Pan  étoît  en  Egypte 
un  des  plus  anciens  Dieux  de  la 
**  ;  mais  dans  la  Grèce, 


comme  fôn  culte  n 'avoit  été  reçû 
que  vers  le  temps  de  1a  guerre  de 
Troie,  ou  même  un  peu  après,  ce 
fut  dans  ce  fiècle-là  qu  on  mit  la  date 
de  fà  naiflance.  La  nouveauté  du 
culte  de  Pan  eft  prouvéepar  le  filcnee 
d'Homère  &  d'Héfîode  qui  n'en 
font  aucune  mention. 

D'un  autre  côté  le  culte  d'Oûm 
ayant  été  porté  dans  la  Grèce  du 
temps  de  Cad  m  us ,  &  ce  Dieu  ayant 
été  adoré  Ibus  le  nom  de  Dion  y  (m , 
on  mit  d  naifîànce  au  temps  de 
Cadmus ,  fix  ou  fêpt  générations 
avant  celle  du  Dieu  Pau. 


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DE  LITTERATURE.  245 
écaycrs  &  par  ceux  qui  avoient  foin  de  nourrir  &  tle  dreffer 
des  chevaux.  Cet  aiùniai ,  étranger  dans  la  Grèce  où  il  a 
toujours  été  aflèz  rare,  y  avoit  été  tranfjxjrté  d'Afrique. 

Hérodote  met  Junon  au  rang  des  divinités  d'origine  Pé- 
iafgique ,  de  même  que  les  anciens  Diofcurcs  ou  fils  de  Jupiter, 
honorés  à  Athènes,  Vefta,  Thémis,  les  Grâces,  les  Néréides 
&  quelques  anciens  Héros  dont  le  culte  étoit  péialgique  & 
abfolument  inconnu  aux  Egyptiens.  A  l'égard  de  Junon  Ha*Ln, jt% 
ou  Hera,  comme  le  centre  de  fôn  culte  étoit  établi  dans  la 
ville  d'Argos  où  elle  avoit  un  temple  avec  des  Prêtreflês  (c), 
dont  le  fâcerdoce  lêrvit  à  régler  la  chronologie  de  l'ancienne 
hiftoire,  je  la  croirais  pluftôt  une  divinité  étrangère  venue 
d'orient,  &  la  même  que  ÏAfiartéow  la  Baîtïs  de  Phénicie ,  & 
que  la  reine  du  Ciel  ou  la  Déeflè  célefte  de  Carthage,  que  les 
Romains  reconnoiflbient  pour  être  la  même  que  la  Junon 
Reine  ou  la  Junon  d'Argos.  Il  fèmble  que  le  nom  de  Hera 
qui  doit  venir  de  la  même  racine  que  Héros  (d)  étoit  un 
ancien  lynonyme  de  Defpoina,  Dame  ou  Afaîtrefe  ;  titre 
d'honneur  de  plufieurs  divinités  Grecques. 

On  ne  doit  pas  être  fûrprîs  de  voir  que,  contre  la  méthode 
de'prefque  tous  les  mythologiftes  Modernes,  je  fûppoiê  que 
les  noms  donnés  par  les  Grecs  aux  Dieux  qu'ils  adoraient , 
avoient  tous  une  origine  grecque,  quoique  le  culte  de  ces 
mêmes  Dieux  eût  été  emprunté  des  étrangers.  Il  eft  certain 
crue  ces  noms  &  ces  furnoms,  comme  les  nomme  Héro- 
dote ,  dévoient  exprimer  leurs  attributs ,  &  cela ,  dans  une 
langue  que  les  Pélalges  puflènt  entendre  :  or  ces  Pélalges  ne 
parioient  ni  phénicien  ni  égyptien.  Nous  pouvons  juger  par 
quelques  exemples  de  la  conduite  qu'on  tenoit  au  fujet  de 
celles  de  ces  divinités  étrangères  dont  nous  connoifibns  les 
noms  orientaux.  Il  n'eft  pas  douteux  que  le  Cronos  des  Grecs 
&  le  Saturne  des  Latins  ne  fut  la  principale  divinité  des 


(c)  La  première  de  ces  Prêtrcfles , 
fille  du  cinquième  defcendant  d'Ina- 
clius,  étoit  nommée  Io ,  yfgypr. 
Lunat  &  fon  titre  de  (àcerdoce  étoit 


Callirhoé  Caîlithya  ou  Callithytjfa. 

(d)  Herus,  maître  ou  feigneur 
dans  la  langue  latine,  pou  voit  avoir 
ia  même  origine. 

Hhiij 


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24.6  MEMOIRES 
Phéniciens  8c  des  Carthaginois  qui  la  nommoiennt  Ibs  ou 
Bclos,  noms  qui  n'ont  aucun  rapport  à  ceux  que  lui  don- 
noient  les  Grecs  &  les  Latins.  Si  ces  noms  grecs  &  romains 
étoient  ceux  fous  lelquels  les  colonies  Phéniciennes  adoraient 
Saturne,  d'où  étoit-il  arrivé  que  ces  colonies  enflent  quitté 
l'ancien  nom  pour  lui  en  donner  un  nouveau  ?  Une  féconde 
réflexion  qui  a,  ce  me  (ëmble,  quelque  force,  c'eft  que 
prelque  tous  les  Dieux  de  la  Grèce  venoient  de  l'Egypte, 
comme  Hérodote  s'en  étoit  afliiré  par  les  recherches  les  plus 
exactes.  Si  les  noms  de  ces  Dieux  n'étoient  pas  grecs ,  ils 
dévoient  être  égyptiens  &  non  phéniciens  :  mais  nos  mytho- 
logiftes  n'avoient  pas  la  plus  légère  teinture  du  cophte  ;  ils 
fàvoient  de  l'hébreu,  du  fyriaque  &  de  l'arabe,  &  ils  en  ont 
voulu  faire  uiâge  :  ils  ont  voulu  dériver  de  ces  langues  tous 
les  noms  des  divinités  adorées  dans  la  Grèce,  ceux  mènes 
qui  étoient  purement  Grecs  (e),  fins  s'embarraflèr  i\  les 
Phéniciens  qui  navigeoient  pour  leur  commerce  dans  les  iies 
de  la  mer  Egée,  &  qui  y  avoient  quelques  comptoirs,  ont 
fait  d'autre  établiflêment  dans  les  terres  que  celui  de  Thèbes 
qui  étoit  peu  confidérable,  &  où  le  phénicien  fut  tellement 
étouffé  par  la  langue  des  làuvages  Grecs  de  la  Béotie,  que 
Bochart,  malgré  toute  fa  fagacité  étymologique,  y  a  beau- 
coup moins  trouvé  de  mots  phéniciens,  qu'il  n'a  cru  en 
découvrir  dans  la  langue  des  anciens  Gaulois ,  chez  qui  les 
Phéniciens  n'ont  jamais  pénétré.  Je  finis  cette  digreflion  & 
je  reviens  à  l'hiftoire  de  la  religion  Grecque. 

Peu  après  i'introduétion  du  culte  de  Bacchus  dans  la  Grèce, 
les  Pélafges ,  zélateurs  de  l'ancienne  Religion,  eurent  quelque 
fcrupule  au  fujet  de  ce  polythéifme  pratique,  qui  morcelloit, 
pour  ainfi  dire,  l'idée  de  la  divinité,  &  ils  allèrent  confulter 
l'oracle  de  Dodone ,  le  plus  ancien  de  tous  ceux  de  la  Grèce, 
&  fondé  par  -une  prêtreflê  de  Thèbes  d'Egypte  que  des 
Phéniciens  avoient  enlevée  &  vendue  aux  Pélalges  de  Thef- 
protie.  Comme  les  prêtres  de  cet  Oracle  avoient  conièrvé  les 
principes  fondamentaux  du  fyftème  égyptien,  ils  approuvèrent 

(e)  On  peut  voir  là-deflus  Boclurt,  Lcclcrc,  «Sec. 


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DE  LITTERATURE.  *47 
ia  nouvelle  Religion  qui  n'en  difTéroit  guère;  &  depuis  cette 
décifion,  il  n'y  eut  plus  de  difficulté:  on  reçut  par -tout  le 
nouveau  culte,  &  on  y  ajufta ,  comme  on  put,  l'ancienne 
croyance  religieufê. 

Il  ne  s'agit,  dans  ce  Mémoire,  que  du  culte  de  Bacchus. 
Hérodote  croit  que  ce  fut  Cadmus  qui  l'apporta  avec  lui  dans 
la  Grèce  &  qui  l'établit  dans  fâ  nouvelle  ville  ;  mais  il  fûp- 
poiê  en  même  temps  que  ce  Dieu  n'étoit  pas  différent  de 
XOfiris  des  Egyptiens  :  c  eft  ce  qu'il  répète  par-tout  dans  lôn 
fécond  livre,  &  ce  qu'il  allure  de  la  manière  la  plus  formelle. 
Les  Orphiques ,  fèéle  dévouée  fingulièrement  au  culte  de 
Bacchus ,  6c  dont  je  parlerai  dans  la  fuite ,  rapportoient  dans 
leurs  livres,  au  fujet  de  l'établiuement  du  culte  de  Bacchus, 
une  hiftoire  ou  une  fàMe  que  Diodore  nous  a  coruervée,  Diod-  h 
&  qui  mérite  de  trouver  ici  fà  place.  w 

Sémélé,  fille  de  Cadmus,  étant  devenue  groflè  d'une 
intrigue  obfcure,  accoucha  à  fèpt  mois  par  la  frayeur  que  lui 
caufâ  le  bruit  d'un  violent  orage.  L'enfant  ne  put  vivre;  & 
Cadmus ,  pour  fâuver  l'honneur  de  fà  Maifôn ,  déclara  que 
cet  événement  lui  avoit  été  prédit  par  un  oracle,  que  l'enfant 
avoit  été  conçu  d'une  manière  furnaturelle,  &  que  fà  naifîànce 
étoit  une  épiphanie  d'Ofiris  qui  avoit  voulu  fè  remontrer 
aux  hommes  pour  quelques  momens  ;  après  quoi,  ajoûte 
Diodore,  Cadmus ,  pour  fê  conformer  à  l'ufàge  de  fôn  pays, 
enferma  le  corps  de  l'enfant  dans  une  ftatue  dorée',  &  il 
en  fît  une  idole  pour  laquelle  il  établit  un  culte.  Il  ne 
faut  point  douter  que  ce  culte  ne  fè  fôit  perpétué:  car  on 
trouve  encore,  fur  les  monumens  anciens ,  des  repréfêntations 
de  ce  Bacchus  enfant.  Mais  une  fingularité  qui  mérite  plus 
d'attention ,  c 'eft  que  la  cérémonie  de  cette  confecration  de 
l'enfant  de  Sémélé  par  Cadmus,  que  les  Orphiques  difoient 
être  une- coutume  de  fes  ancêtres,  eft  précifement  celle  qui  StLkn.AD« 
eft  ilécrite  dans  les  Rabbins  cités  par  Seiden  au  fujet  des  ]j*££T* 
Théraphim  ou  des  Dieux  domeftiques  des  Syriens  &  des 
Phéniciens.  II  n'y  a  pas  grande  apparence  que  ces  Rabbins 
connurent  les  Orphiques. 


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M8  MEMOIRES 

Diodore  ajoute  que,  dans  la  fuite,  Orphée  panant  à  Thèbes 
en  venant  de  Thrace ,  8c  ayant  été  bien  reçu  par  les  def- 
cendans  de  Cadmus,  adopta,  par  reconnoifîànce,  la  tradition 
de  leur  famille,  &  fit  entrer  l'épiphanie  d'Ofiris  &  la  groflèflê 
furnaturelle  de  Sémélé  dans  le  dogme  lêcret  qu'on  ne  revêtait 
qu'aux  initiés.  Comme  il  eft  du  moins  très-douteux  qu'il  y 
ait  jamais  eu  un  Orphée;  &  que  quand  même  on  (uppolêroit 
un  homme  de  ce  nom,  il  faudrait  le  placer  au  plus  tôt 
dans  le  fiècle  avant  la  prife  de  Troie ,  &  qu'il  lêroit  poftérieur 
de  près  d'un  fiècle  à  l'établinement  du  culte  de  Bacchus  dans 
le  Péloponnèlê,  cette  dernière  partie  du  récit  de  Diodore 
pourroit  bien  n'être  pas  trop  aflurée ,  &  il  vaut  mieux  en 
revenir  à  Hérodote, 
Htrolu,47.  Le  devin  Mélampus  fils  d'Amythaon,  eft,  dit-il,  celui 
qui  répandit  le  culte  &  les  myftères  de  Bacchus  dans  la 
Grèce:  c'eft  lui  qui  en  a  réglé  les  cérémonies,  lèmblables 
en  beaucoup  de  points  à  celles  des  fêtes  d'Ofiris.  Ce  n'eft 
pas  lui  cependant,  ajoûte-t-il,  qui  eft  l'auteur  de  la  fable 
myftique ,  telle  qu'on  la  débite  maintenant  :  cette  fable  a 
reçu  piufieurs  additions  &  pkifieurs  changemens  par  des 
s«f/îsy.  Savans  poftérieurs;  mais  c'eft  lui  qui  a  lùbftitué  le  Phallus 
qu'on  porte  dans  les  proceflîons  de  Bacchus  au  lieu  de  la 
fîatue  ltiphaÏÏique  des  Egyptiens.  C'eft  encore  lui,  dit  Hé- 
rodote, qui  donna  le  nom  de  Dionyfos  au  Dieu  Ofiris.dont 
il  connut  le  culte  à  Thèbes  de  Béotie. 

Ce  Mélampus  fils  d'Amythaon ,  eft  un  perlônnage  hifto- 
rique  dont  la  généalogie  le  trouve  détaillée  dans  l'OdylTée: 
Alcméon  &  Amphilochus,  contemporains  des  Héros  de  la 
guerre  de  Troie,  étoient  les  quatrièmes  delcendans.  Ainfi  la 
naiftànce  de  Mélampus  doit  remonter  vers  l'an  i  66  ou  170 
avant  la  pri/ê  de  Troie;  ce  qui  quadre  avec  la  date  de  l'an 
1 57  avant  cet  événement,  que  le  fragment  de  la  chronique 
d'Apoilodore  dans  Clément  Alexandrin,  marque  pour  i'apo- 
théofe  de  Bacchus ,  c'eft-à-dire,  pour  la  réception  de  lôn  culte 
dans  toute  la  Grèce,  &  pour  la  fin  des  oppofitions  que  ce 
culte  efTuya,  fur-tout  dans  le  Péloponnèfe. 


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DE   LITTERATURE.  ±49 

Perfônne  n'ignore  la  fable  de  Penthée  petit-fils  de  Cadmus 
&  neveu  de  Sémélé  ;  elle  fait  le  fojet  d'une  tragédie  d'Eu- 
jipide ,  intitulée,  les  Bacchantes.  Mais  dans  cette  Tragédie  où  LesBacduntes. 
le  Poète,  fuivant  la  remarque  de  Strabon ,  confond  les  céré-  Strak.  xi. 
monies  des  mvftères  Phrygiens  avec  celles  des  fêtes  de 
Bacchus,  il  n'y  a  rien  qui  puiflè  nous  inftruire,  lôit  des  cir- 
conftances  du  culte  de  Bacchus,  foit  des  attributs  de  ce  Dieu, 
Jôit  de  la  fable  théologique  qu'on  débitoit  à  ce  fùjet.  Ce  font, 
de  la  part  de  Penthée,  des  foupçons  allez  bien  fondes  for 
les  inconvéniens  politiques  &  moraux  du  nouveau  cuite, 
&  de  l'autre  part,  des  déclamations  vagues  fur  le  relpeél  dû 
aux  Dieux ,  qui  font  débitées  par  Tiréfias ,  par  Cadmus  & 
par  Bacchus  lui-même  qui  paroît  fous  la  figure  d'un  Prêtre , 
&  qui  conduit  le  pauvre  Penthée  dans  le  piège  où  il  doit 
périr. 

Une  idylle  de  Théocrite  for  le  même  fojet,nous  apprend  jiyn.2  4,Bac- 
que  dans  les  thiafies  ou  courfês  des  Bacchantes,  on  élevoit 
douze  autels  neuf  à  Bacchus  8c  trois  à  Sémélé  fà  mère, 
&  que  ces  autels  n'étoient  que  des  monceaux  de  feuilles 
fraîchement  cueillies  :  nous  y  voyons  encore  que  les  enfans 
mâles  au-deflus  de  neuf  à  dix  ans,  ne  pouvoient  être  témoins 
de  ce  qui  (ê  panoit  dans  ces  fêtes. 

On  fo  fouvient  de  ce  que  dit  Homère  de  la  frayeur  que 
Lycurgue  caufà  à  Bacchus  :  prefque  tous  les  mythologiftes 
font  ce  Lycurgue  roi  de  Thrace  ;  mais  il  ne  faut  jamais 
perdre  de  vue,  dans  l'hifloire  héroïque,  la  remarque  de 
Thucydide  qui  nous  apprend  que  la  Thrace  dont  il  y  efl  Tkuyi.B.u, 
fait  mention ,  n'eft  pas  la  Thrace  boréale,  mais  le  pays  fitué  **** 
entre  la  Béotie  &  le  Pamafîê  qui  comprenoit  le  Cithéron 
&  i'Hélicon ,  où  il  y  avoit  un  canton  nommé  Libéthroe',  & 
qui  defoendoit  au  midi  jufqu'auprès  d'Eieuiis. 

Il  paroît  que  le  culte  de  Bacchus  fut  reçu  fans  oppofition 
dans  l'Attique,  fâns  doute  à  caufe  de  fon  origine  Egyp- 
tienne. Paufanias  marque  fon  établiflèment  fous  Amphiclyon; 
mais  fâns  autre  raifon  que  celle  d'avoir  vû,  dans  un  temple, 
piufieurs  petites  figures  de  terre,  rangées  autour  d'une  table, 
Tome  XXI 11,  Ii 


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a5o  M  E  MOIRES 

&  repréfentant  nu  feftin  qu  Amphiélyon 
parmi  lefquels  on  reeonnoît  Bacchus. 

Quoi  qu'il  en  (oit  de  l'époque  du  cuite  de  Bacchus  dans 
l'Attique ,  il  y  a  grande  apparence  que ,  malgré  les  trois 
grandes  fêtes  établies  en  l'honneur  de  ce  Dieu,  on  n'avoh 
pas  une  extrême  confidération  pour  lui  dans  Athènes:  j'en 
juge  ainfi  par  la  comédie  des  grenouilles  d'Ariftophane,  où 
pendant  les  deux  tiers  de  la  pièce,  il  fait  le  perionnage  du 
Gille  de  nos  parades. 
rai>fan.jr,juig.  Le  nouveau  culte  efïùya  beaucoup  doppofition  de  la  part 
des  Princes  loriqu'on  le  voulut  introduire  dms  le  Pélopon- 
nèfè.  Perfce  regnoit  alors  à  Mycènes  ;  la  tradition  fùppofoit 
qu'il  avoit  marché  à  la  rencontre  du  prêtre  de  Bacchus  &  des 
Ménades  :  plufieur*  de  celles-ci  avoient  été  tuées;  on  mon- 
trait encore  leurs  tombeaux  au  temps  de  Paufanias.  Le  poëtç 
E»fd  chmic.  Dt  charnus ,  cité  par  Eusèbe,  parloit  de  cette  guerre,  &  difoit 
u-  "'  même  que  Bacchus  avoit  été  mourir  de  lès  bleflures  à  Delphes, 
où  ion  montrait  /on  tombeau;  8c  ce  qui  eft  plus  fort  encore, 
pour  appuyer  la  tradition,  que  le  témoignage  d'un  poète 
Plut,  de  ifijt  inconnu ,  ce  11  que  Plutarque,  dans  un  traité  ad  relie  à  Cléa, 
^tf1*  &rand'€  P»'êtreflè  de  Bacchus,  &  qui  avoit  été  lui-même  pon- 
tife d'Apollon,  afîiire  qu'on  montrait  à  Delphes  les  refies  du 
corps  de  Bacchus,  A^^ya,  au  pics  de  l'oracle,  &  que  les 
Thyades  venoient  y  fôcriher.  On  attribua  vifîblement  au  Dieu 
l'aventure  de  ce  ni  qui  voulut  établir  (on  culte.  Paulanias 
iûppolê  que  Per/ëe  &  Bacchus  (ê  réconcilièrent  ;  ii  ne  parle 
point  de  la  mort  de  ce  dernier;  &  l'on  voit  que  tout  cela 
fe  djfoit  pour  merçre  l'honneur  du  Dieu  i  couvert. 

Un  événement  fingulier  ouvrit  l'entrée  de  l'Argolide  au 
culte  de  Bacchus  fous  le  règne  d'Anaxagore,  fils  de  Méga- 
penthe,  ;.uquel  Pet  fée  avoit  cédé  la  ville  d'Argos  en  échange 
DhJ.rv.t9S.  di  celle  de  Mycènes.  Les  femmes  Argiennes  furent  attaquées 
DidZKydap'     ,ne  «wladie  qui  les  rendoit  rurieufes,  &  qui  leur  faifoit 
0.*%.°^'  auwndonner  leurs  maifon*  pour  tè  répandre  dans  les  cam- 
pagnes,  où  elles  commettoient  beaucoup  de  violence:  on 
crut  ciue  cette  maladie .  oui  dura  pendant  Dktfieurs  années  & 


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DE   LITTERATURE.  251 

qui  réfifta  à  tous  les  remèdes,  étoit  fûrnatu relie.  Mélampus, 
fus  d'Amythaon,  établi  à  Pyle,  fût  confùlté:  il  promit  de 
calmer  ces  fureurs  par  les  cérémonies  de  l'expiation;  mais 
fous  la  condition  qu'on  lui  donnerait,  &  à  lôn  frère  Bias, 
deux  des  Princefles  en  mariage  avec  une  portion  des  états 
d'Argos  s'il  accompliffoit  là  promefiè.  Anaxagore  y  confemft 
&  le  marchés  exécuta.  Sthénelus,  quatrième  défendant  d' Ana- 
xagore, fêrvit  à  la  guerre  de  Troie  avec  Amphilochus,  qui 
étoit  aufli  le  quatrième  defcendant  de  Mélampus.  C'eft  au 
temps  de  i'aiTociation  de  Mélampus  &  de  Bias  que  tombe 
la  date  de  i'apothéofe  de  Bacchus,  rapportée  plus  haut. 

S'il  y  a  jamais  eu  un  Orphée,  c'ell  vers  le  temps  des 
Argonautes  qu'il  le  faut  placer,  vers  l'an  90  avant  la  prife 
de  Troie,  &  foixante-trois  ans  après  I'apothéofe  de  Bacchus, 
felon  ApoHodore.  Quoique  l'exigence  de  cet  Orphée  ait  paru 
fi  certaine  dans  la  fuite,  qu'on  n'a  pas  craint  de  lui  attribuer 
un  grand  nombre  d'écrits,  &  qu'il  fë  lôit  même  formé  une 
fecle  de  gens  qui  prirent  fon  nom,  nous  voyons  dans  Cicéron  , 
qu'Ariftote  nioit  qu'il  y  eût  jamais  eu  un  Orphée:  il  n'en  Dtnat.Dtonm. 
étoit  fait  mention  ni  dans  Homère  ni  dans  Héfiode  ;  &  nU^lf^Docet 
dans  les  Argonautiques  de  Phérécyde  ce  n'étoit  pas  Orphée  fuite, 
qui  étoit  le  chantre  ou  le  devin  des  héros  Grecs,  mais  Apoll.Sd^ 
Philammon  père  de  Thamyris.  Phérécyde  étoit  certainement u'  h 
pins  ancien  que  tous  les  philologues  Grecs  qui  ont  parlé 
d'Orphée. 

Quoi  qu'il  en  foit  de  cet  Orphée  &  des  fables  abfurdes 
qui  forment  le  tiflû  de  fon  hiftoire,  on  foppofoit  qiui  avoit 
fait  un  changement  confidéràble  dans  le  culte  de  Bacchus, 
ou  pour  mieux  dire,  qu'il  avoit  établi  un  nouveau  culte  & 
de  nouveaux  myftères,  qu'on  nomma  Orphiques  de  fon 
nom ,  fit  dont  les  femmes  étoient  bannies ,  de  même  que  les 
hommes  l'étoient  des  anciens  myftères  Dionyfiaques.  Euri^ 
pide  dans  (es  Bacchantes,  &  Théocrite  dans  fâ  vingt-frxicme 
Idylle,  fuppofent  que  les  myftères  célébrés  par  les  filles  de 
Cadmus  étoient  pour  les  femmes  feules  ;  6c  Plutarque  nous 
montre  que  de  fon  temps  les  Thyadts  ou  Bacchantes  formaient. 

liij 


MEMOIRES 

un  corps  fcparé,  fournis  à  une  Prêtreflè,  &  où  les  hommes 
Caum  narrât,  n  étoient  pas  recûs.  La  mort  d'Orphée  rut,  lêlon  Conon, 
*/•  une  fuite  du  chagrin  que  le  nouvel  établiflèment  infpira  aux 

femmes  Thraciennes. 

Le  plaidoyé  de  Démofthène  contre  Niera  nous  apprend 
que  dans  la  fête  des  grandes  ou  anciennes  Bacchanales,  les 
lacrifices  fecrets  &  les  myftères  qui  iê  célébroient  le  dou- 
zième de  la  féconde  lune  après  le  fôlftice  d'hiver  étoient 
iWyM.  «    confiés  à  quatorze  femmes  nommées  Gerara ,  qui  étoient 

tiZT's     choifies  Fr  l'arch°nte  Roi  »  &  q111  avoient  à  ,eur  tête  la 
jiJÏ/gstC  7S'  femme  de  cet  Archonte ,  à  laquelle  on  donnoit  le  titre  de 
Thuctd.  r,b.  ii.  Reine.  Le  temple  de  Bacchus  où  elles  s  aflèmbloient  étoit 
n&uf*,     fermé  pendant  toute  l'aimée  &  ne  s'ouvroit  qu'au  jour  de 
bjl«*t***fà*  ia  f^te;  les  femmes  (èules  y  entroient,  &  elles  étoient  même 
obligées  de  s'y  préparer  par  des  purifications  &  par  une 
continence  de  plufieurs  jours;  on  exigeoit  d'elles  à  ce  lu;et 
un  ferment  folennel.  On  voit  par  ce  ferment  que  le  culte 
de  Eacchus  avoit  deux  parties,  la  commémoration  de  (à 
naifiance  divine,  0€o«yoW>  &  les  procédions  accompagnées 
de  chants  de  triomphes ,  l'oCÂx^ia.  ;  cette  fêie  du  douze 
anthéftérion  le  nommoit  les  ancienr.es  Bacchanales  ou  les 
grandes. 

A  l'égard  des  petites  Bacchanales,  celles  des  champs  fè 
Jhaphr.  carat!,  célébroient  tous  les  ans  au  mois  polidéon  ou  dans  b  lune 
«y.*c*nuti,.  du  fcjftice  d'hiver;  celles  de  la  ville,  m  cV         fe  celé- 
H&A     broient  dans  le  mois  daphébolion  ou  dans  la  lui.e  de  léqui- 
noxe  du  printemps.  Outre  ces  trois  fêtes  annuelles  il  y  en 
Arçm.  Ont.  avoit  une  quatrième  qui  étoit  triétérique,  ou  qui  revenoit  de 
£rfîri*4&  deux  en  deux  ans;  elle  fe  célébroit,  cV  W$  A*r©<$,  auprès 
Schef.  Arpt*.  des  prefîoirs,  lieu  d'Athènes  ainfi  nommé,  après  les  vendanges 
jkm,  mAtkan.  &  à  la  fin  de  I  automne.  Cette  fète  avoit  été  très-fimpie  dans 
fôn  origine:  une  branche  de  vigne,  une  cruche  de  vin,  un 
panier  de  figues ,  un  bouc  qu'on  conduifoit  à  l'autel  pour  le 
^Piut.Jt  amtrt  lacrifier ,  &  un  homme  qui  portoit  le  phallus  en  faifôient 
w  '  *  5*7'  toute  la  pompe  ;  mais  dans  la  luite  la  dépenfe  en  devint 
tfès-confidérable,  &  elle  étoit  fournie  par  toutes  les  tribus 


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DE   LITTERATURE.  253 

Athéniennes  :  on  y  voyoit  des  chœurs  nombreux  de  mufi- 
ciens  &  de  danfeurs  qui  repréfèntoient  des  fàtyres,  des  filènes, 
des  ménades ,  &c  Cétoit  dans  cette  même  fête  qu'on  donnoit 
au  peuple  des  pièces  tragiques,  comiques  &  fâtyriques,  [qui 
étaient  regardées  comme  fanant  partie  du  cuite.  Dans  aucune  de 
ces  fêtes  de  Bacchus  je  ne  vois  point  qu'il  fôit  fait  mention 
de  veiiie  religieufe;  peut-être  cependant  la  femme  de  i  archonte 
Roi  paiToit-elle  la  nuit  avec  les  quatorze  prêtreflès  Gerara  dans 
Je  temple ,  occupées  aux  (acrifices  fècrets.  Démoflhène  em- 
ploie une  exprefîîon  fmgulière  en  parlant  d'elle,  il  la  nomme 
E^tJ^Ô»  TtS  A/oyuVa  Tvm  eîocata  Baccho  uxor ,  &  peut-être 
cft-ce  à  ces  cérémonies  noéturnes  qu'il  faut  rapporter  ia 
formule  qui  le  lit  dans  Fii micus  :  %uf>t  "Nvn<put  %upt  Neov  <puç, 
faJve  fponfe,  falve  novum  lumen. 

Si  les  myflères  orphiques  étaient  tels  que  les  fûppofê 
Conon,  &  que  les  femmes  en  fuffênt  bannies,  ils  ne  ref- 
fémbloient  point  du  tout  à  ceux  de  Bacchus,  où  les  femmes 
fêules  étaient  admifes;  auffi  fêmble-t-il  que  Cicéron  ait  dis- 
tingué les  iê  es  oryhiques  des  Sabajitt  &  des  TrieteriJcs.         Dtmt  Dtmm, 

On  ne  peut  douter  que,  malgré  les  attentions  qu'apportait  *Jt 
le  magiflrat  pour  empêcher  le  delordre  ce  ces  fêtes  noclurnes, 
il  ne  s'y  en  (ôit  glitfé  en  bien  des  ocedions.  La  loi  de  Dia- 
g(  nuïs  (f)%  dont  p.irle  Cicéron,  qui  fut  obligé  d'abolir  toutes 
ces  afèmblées  noclurnes,  piou\e  ce  qui  étoit  arrivé  dans  la 
Eéotie.  1  ite- Live  nous  appiend  à  quel  point  dégénérèrent  Tu.LiyJ.jp4 
les  my {lèses  de  Bacchus  lorlqu'on  les  eut  établis  à  Rome. 
D'abord  les  femmes  fêules  y  furent  admiles  :  mais  dans  la  fuite 
on  y  reçut  les  hommes  ;  &  bien-tôt  le  delordre  y  devint  fi 
afneux,  que  la  débauche  la  plus  etTîénée  &  les  corruptions 
de  toute  efpèce  étaient  peut-être  ce  qui  fè  paffoit  de  moins 
criminel  dans  ces  aflèmblées:  elles  furent  auffi  bieivtôt  abolies 
dans  Rome  &  dans  I  Italie.  Je  ne  puis  m  empêcher  d'inviter  à 
cette  oceafion  le  lecteur  à  réfléchir  fur  les  imp  1  tarions  odieulês 
de  débauche  &  de  corruption  que  le  font  mutuellement 

(f)  De  Legih.  Il,  25.  D'mgondas  Thtbanut  omnia  noélurna  facra 
itgr  ptrpti  ua  Jujlutit. 

Ii  iij 


i54  MEMOIRES 

dans  des  dilputes  théologiques  les  partilâns  des  religions  opv 
pofées.  Je  veux  croire  qu'il  s  eft  trouve  quelques  conjonctures 
où  les  affemblées  iêcrètes  8c  nocturnes  ont  occalionné  des 
deiôrdres:  mais  ces  deiôrdres  étoient  oppofes  aux  principes 
de  la  lècle,  parce  qu'il  n'y  a  jamais  eu  de  religion  qui  ne  fe 
(bit  propolee  de  contribuer  à  une  plus  parfaite  oblêrvation  des 
ioix  morales,  en  ajoutant  les  motifs  religieux  aux  motifs 
politiques  de  la  crainte  des  loix. 

Le  Bacchus  de  Thèbes  n  etoit  pas  ia  feule  copie  d*Ofiris 
dont  le  culte  eût  été  porté  dans  la  Grèce,  ou  dans  les  pays 
voifins  que  Sélbftris  avoit  fournis  à  ion  empire,  &  dans 
lelquels  il  lubfiftoit,  au  temps  d'Hérodote,  des  monumens  des 
conquêtes  de  ce  Prince  :  monumens  dont  l'origine  Egyptienne 
ne  pou  voit  être  révoquée  en  doute,  (oit  par  le  goût  de  la 
fculpture,  foit  par  les  attributs  qui  les  accompagnoient ,  fcit 
par  les  caractères  hiéroglyphiques  dont  ils  étoient  chargés. 
Nous  ignorons  s'il  étoit  parlé  de  Bacchus  dans  les  myftères 
Phrygiens  :  on  fàit  feulement  qu'il  y  avoit  beaucoup  oe  rap- 
port entre  les  myftères  de  Bacchus  &  ceux  de  la  déeflê  de 
Phrygie.  Euripide,  dans  les  Bacchantes ,  fùppofe  que  Bacchus 
vient  de  Lydie,  &  qu'il  conduit  avec  lui  une  troupe  de 
femmes  Lydiennes  coniàcrées  à  cette  Déeflê.  Dans  Apolio- 

AfeUtkL!ti,f.  dore,  on  aflure  que  Bacchus  fût  inftruit  en  Phrygie  du  rite 
des  myftères  qu'il  vint  établir  dans  la  Grèce. 

Nous  ne  pouvons  douter  que  les  Egyptiens  n'euflènt  établi 
ie  culte  d'Oiîris  ou  de  Bacchus  dans  la  Thrace  proprement 
dite ,  où  ce  Dieu  portoit  le  nom  de  Sabafius,  &  où  il  étoit 
repréfenté  avec  des  cornes  de  taureau;  ce  qui  étoit,  diioit-on, 
Dîoi  ut.  le  fymbole  du  labourage  dont  il  étoit  l'inventeur.  Quelques- 
iJ7'         uns  ie  failôient  fils  de  Jupiter  &  de  Cérès  ;  mais  le  plus 
grand  nombre  le  fùppofoit  fils  de  Jupiter  &  de  là  fille  Pro- 
ferpine.  On  contoit  que  cette  jeune  Déeflè  fe  refluant  aux 
am.Protr<rt.  empreflèmens  de  Ion  père,  il  prit  la  figure  d'un  dragon 

***  *  monftrueux  qui,  fe  jetant  fur  elle,  l'effraya  fi  fort  qu'elle  fe 
trouva  hors  d'état  de  lui  réfifter.  Cette  fable  qui  étoit  rap- 
portée dans  les  poëfies  Orphiques,  &  qu'on  peut  lire  dans 


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DE  LITTERATURE.  a5j 
Clément  Alexandrin  qui  le  nomme  Sabaftus  &  Bûjfares , 
avoit  donné  lieu  à  une  des  cérémonies  de  1  initiation  que  les 
anciens  décrivent ,  &  à  laquelle  Démoflhène  femble  faire  Demo/ii  & 
allufion  dans  fan  di/couis  contre  Ctéliphon.  On  glilîôit  dans  Cor0H^ 
le  lêin  des  initiés,  la  reprélèntation  d'un  iêrpent,  &  on  l'en 
jttiroit  par  defiôus  leurs  habits. 

Ce  Sabalïus  étoit,  km  un  Diodore,  le  Bacchus  en  Thon-  Diod.iv,t^SK 
neur  duqiel  on  avoit  inftrtué  les  niyftèrcs  nocturnes,  pour 
cacher,  dit-il,  dans  l'ombre  de  la  nuit,  l'infamie  de  l'évé- 
nement qui  y  étoit  reprélenté.  11  paroît  que  ces  myflères 
ïi'étoient  que  tolérés  dans  Athènes,  &  qu'on  mépriloit  beau- 
coup ceux  qui  en  étoient  les  Minimes  ;  car  Démoflhène 
reproche  îerieulêment  à  Efchine  d'avoir  fait  ce  métier  dans 
fx  jeuneflè. 

Ceux  qui  fâilbient  Bacchus  fils  de  Jupiter  &  de  Cérès,  m 
débitaient  à  (on  occafion  la  fable  fuivante.  ».  Les  Titans , 
ennemis  de  Jupiter,  animés  par  Junon,  tuèrent  le  jeune  « 
Bacchus,  mirent  Ion  corps  en  pièces,  &  même  ils  ie  firent  « 
cuire;  mais  Cérès  en  ayant  réuni  les  membres  feparés,  lui  « 
donna  une  nouvelle  vie  »•  Tel  efl  le  récit  de  Diodoie,  qui 
reficmble  fort  à  ce  que  Clément  d'Alexandrie  &  Arnobe  P>«*Fp*t  f* 
difêm  du  Bacchus  Cabire  dont  ils  content  à  peu  près  la  "* 
même  fable,  quoiqu'avec  quelques  variétés  ;  car  il  n'y  a 
peut-être  aucun  point  de  mythologie  fur  lequel  les  Anciens 
/oient  fi  peu  d'accord  entre  eux,  que  celui  qui  regarde 
l'hiftoire  de  Bacchus. 

Je  ne  m'ariêterai  pas  à  rapporter ,  &  encore  moins  à  exa* 
miner  ce  qu'on  trouve  dans  Diodoie  &  dans  le  poète  Nonnuj 
au  fujet  des  guerres  de  Bacchus  dans  l'Inde,  &  de  la  con» 
quête  qu'il  fit  du  monde  connu.  Tout  cela  étoit  tiré  du 
recueil  des  traditions  Libyeniesou  Atlantiques,  roman  corn» 
pofé  fur  le  modèle  de  celui  d'Kvhémèie,  &  dont  les  fictions 
n'avoient  pas  plus  de  foncien-ent  hiflorique  que  celles  de  la 
fable  des  Amadis.  Cette  idée  des  conquêtes  de  Bacchus  dans 
les  Indes,  n'étoit  pas,  je  crois,  plus  ancienne  que  lexpédi-  Sirah.xir, 
tion  d'Alexandre,  dont  les  troupes  étonnées  de  trouver  une      '  7' 


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*56*  MEMOIRES 

montagne  fur  laquelle  ils  virent  du  lierre  &  des  vignes,  plan- 
tes inconnues  dans  les  pys  qu'ils  avoient  traverfés  jufque-là, 
prirent  cela  pour  une  preuve  que  Bacchus  étoit  né  en  cet 
endroit. 

Paufan.  /.     On  voit  que ,  dans  les  fêtes  de  Cérès ,  on  la  rlippofôft 
accompagnée  d'un  jeune  enfant  qu'on  nommoit  Iacchus,  & 
qui  étoit  repréfènté  tenant  un  flambeau  à  la  main.  Il  y  avoit 
HtnJ.  vin.  même  un  jour  de  la  fête  qui  portoit  lôn  nom ,  &  dans  lequel 
on  failoit  une  proceflion  en  chantant  un  cantique  dont  le 
refrein  étoit  <etxy ,  mc&m,  mot  dont  on  avoit  formé  celui  de 
kK^ÂC/uv.  Hér/chius  dit  que  quelques-uns  le  croyoient  le 
même  que  Bacchus ,  &  prelque  tous  les  mythologiftes  mo- 
dernes ont  adopté  cette  opinion  :  mais  j  aurais  beaucoup  de 
peine  à  les  imiter;  parce  que  dans  la  comédie  des  Grenouilles 
afi.  /,  d'Ariltophane ,  Bacchus  rencontre  le  chœur  des  femmes 
Ja*.7.         initiées  aux  myftères  de  Cérès,  qui  chantent  le  cantique 
nommé  Iacchus,  dans  lequel  il  n'y  a  rien  qui  ait  le  moindre 
rapport  avec  ce  Dieu ,  &  qu'il  écoute  tranquillement  fans  y 
prendre  aucune  part.  On  n'y  parle  que  de  là  couronne  de 
myrthe  ,  de  fon  flambeau  &  de  la  légèreté  avec  laquelle  il 
conduit  les  dan  (es.  Il  y  a  beaucoup  d'apparence  que  ce  nom 
Hcmer.  pafm.  de  Iacchus  étoit  proprement  celui  du  cantique  formé  fur  le 
Htfod.  Qity.  verbe  t«ty»,  clamo ,  vociferor ,  qu'on  trouve  par-tout  dans 
*s>  à-c.       Homère  &  dans  Héfiode.  De  plus,  dans  la  XL.e  des  hymnes 
Orphiques ,  on  dit  qu'Antéa  termina  lès  courles  &  lôn  deuil 
à  Eleulis  où  elle  apprit  la  nouvelle  de  l'union  de  là  fille  Per- 
fephone  avec  Pluton ,  &  où  elle  trouva  un  jeune  enfant  qui 
lui  lërvit  de  guide  pour  defeendre  aux  enfers  :  cet  enfant 
efl  Iacchus. 

La  manière  dont  Hérodote  parle  de  l'établiflèment  du 
culte  de  Bacchus  par  Mélampus ,  nous  donne  lieu  de  penlêr 
que  là  fable  étoit  d'abord  aufîi  fimple  que  lôn  culte.  Ofiris 
étoit  en  Egypte  la  puiflance  Démiourgique  confidéree  comme 
la  caufë  &  le  principe  actif  de  toutes  les  productions  &  de 
toutes  les  générations,  tandis  qu'Ifis  en  étoit  le  principe  poflif, 
çteft-à-dire,  la  matière  lùfceptible  des  formes  &  des  arrangemens 

quelle. 


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DE  LITTERATURE.  157 
quelle  recevoit  de  la  puiflànce  Démiourgique.  Ceft  la  figni- 
fication  que  Plutarque  donne  aux  noms  d'Onris  &  d'Ifis;  en 
quoi  il  eft  conforme  aux  écrits  qui  portent  ie  nom  d'Hermès. 
&  qui  font  «u  moins  du  temps  où  il  vivoit.  Dans  ces  écrits, 
Oliris  eft  nommé,  Dominas  omnium  conjormator ,  gubemator 
éreffefior.  On  dit  qu'lfis  eft  rtceptaculum  omnijbrmium fpcàenmu 
Ces  explications  font  d'autant  moins  douteuiês ,  qu'encore 
aujourd'hui,  dans  la  langue  cophte,  Os -iri  fignifie  à  la  lettre 
Dominus  fabrkator  ;  &       primum  ou  commune  receptaculum» 
Le  nom  grec  d'Iiis  ou  de  Cérès ,  étoit  An»  ou  A&ù ,  &  il 
fignifioit  proprement  la  Terre  ;  on  le  voit  par  le  nom  de 
Neptune ,  TlooiSbîmf ,  qui  fignifioit  fimplement  le  Mari  Ae  la 
Terre ,  celui  qui  t'embraflê.  Lorfque  Mélampus  voulut  faire 
recevoir  le  culte  d'Ofiris  dans  la  Grèce ,  il  lui  donna  un  nom 
grec.  Hérodote  dit,  comme  on  a  vû,  qu'il  eft  auteur  da 
nom  de  Dionyfos  que  Bacchus  porte  dans  la  langue  grecque. 
Les  mythologiftes  (f)  anciens  &  modernes  ont  imaginé  diffé- 
rentes étymologies  de  ce  nom  (g);  mais  dont  aucune  ne  lui 
donne  une  lignification  (h)  d'où  ceux,  pour  qui  ce  nom  avoit 
été  fait,  puflènt  fe  former  une  idée  du  Dieu  nouveau  dont 
on  leur  propolôit  le  culte.  Il  me  fèmble  qu'il  y  en  avoit 
une  toute  /impie  &  toute  naturelle  qui  devoit  (ê  prcfênter 
aux  Critiques.  Nojfas  dans  le  dialecte  commun  &  nyflbs  dans 
le  dialecte  Eoiien,  fignifie  le  petit  d'un  oifeau  ;  mais  on  a 
des  exemples  qu'il  (ê  prend  pour  un  enfant,  puer,  de  même 
que  ie  pu/fus  des  Latins.  A/oWro$,  ou  à  i'Eoiienne  A<o- 
wosm  fera  Jovis  pulhis ,  le  fils  bien-aimé  de  Jupiter.  Dans  la 
mythologie  grecque ,  Bacchus  eft  le  dernier  des  enfàns  de 
Jupiter  qui  aient  été  Dieux  dès  leur  naiflànce. 

Au  temps  de  Mélampus,  &  même  au  temps  de  Cadmus. 
le  corps  de  la  Religion  étoit  formé,  &  tous  les  emplois 
étaient  partagés  entre  les  Dieux  dont  le  culte  étoit  reçu  :  ainfi 
*n  ne  put  donner  au  nouveau  Dieu  un  département  bien 

(f)  mfju. ,  éeelîce  Sn/m,         S/mm*-  vp&uoc,  f&)*<.  Corinthus gramnu 

(g)  Mélampm  «oit  Eoiien,  ou  défendu  d'E'alus. 


(h)  HéTiode  écrit  ce  nom  A»W<*.  ^  » 

Tmm  XXIII.  Kk 


i58  MEMOIRES 
important  Comme  ce  fut  alors  qu'on  porta  fe  pfcra  de  la 
vigne  dans  la  Grèce,  ou  du  moins  qu'on  apprit  aux  Gîtes 
à  la  cultiver  &  à  la  multiplier  en  la  provjgnant  (  car  on  pré- 
tend qu'elle  croît  naturellement  dans  ce  pays-ià  ),  on  fe  déter- 
mina iûns  doute  à  donner  au  nouveau  Dieu  l'intendance  des 
vignes  &  de  l'art  de  faire  du  vin.  Far  la  même  rahon  le 
culte  de  Gérés  ayant  été  apporté  d'Egypte  dans  i'Aitique 
avec  l'orge  &  le  blé  qu'on  ne  connoHibit  point  auparavant, 
&  tous  les  emplois  importans  ayant  été  diftribués  depuis 
long-temps,  on  ne  lui  put  donner  que  l'intendance  du  labou- 
rage, des  lêmailles  &  des  rnoilîons,  ainfi  que  des  loix  éta- 
blies pour  le  partage  des  terres,  qui  devinrent  nécelfaiiei 
pour  al  Jurer  aux  particuliers  la  propriété  des  terres  qu'ils 
avoient  cultivées,  &  dont  on  s'étoit  paflë  tant  qu'elles navoieot 
été  que  de  (impies  pâturages  ou  communes. 

Je  lôupconnerois  même  que  l'ancienne  6c  première  fable 
de  Bacchus,  n'étoit  proprement  qu'une  allégorie  relative  à  la 
culture  &  à  la  propagation  de  la  vigne ,  ainfi  qu'à  l'art  de 
fâiie  du  vin  :  allégorie  limple  &  groiîîère;  mais  par  cela  même 
à  la  portée  des  Sauvages  pour  qui  elle  avoit  été  imaginée; 
car  très-certainement  ils  n'enflent  rien  compris  aux  aJic^ories 
philofôphiques  des  Egyptiens,  ou  à  celles  des  mythologilles 
poftérieun. 

On  donnoit  au  fils  de  Jupiter  le  nom  de  B*x v*  que  nos 
Critiques  ont  été  chercher  julque  dans  le  fond  de  l'Arabie, 
Sl  qu'il  eil  plus  naturel  de  tirer  du  mot  éoiien  ô*x.^oct ,  j6û7ri4 , 
une  grappe  de  fiàfm.  il  naquit  avant  terme  pendant  un  ton- 
nerre violent  ;  on  lait  que  ce  foin  les  orages  qui  font  tourner 
le  raifln.  Mais  pour  achever  de  le  mûrir ,  il  a  bdôin  d'être 
grofli  par  les  pluies  ;  ce  lotit  les  Hyades  ou  Nymphes  plu- 
vieules  qu'on  donne  pour  nourrices  à  Bacchus.  La  double 
naiflànce  de  ce  Dieu  a  lâns  doute  rapport  à  l'art  de  provignor 
la  vigne:  on  couche  &  on  enterre  les  jets  auxquels  on  veut 
fâiie  prendre  racine  avant  que  de  les  couper  &  de  les  replanta; 
car  alors  ces  branches  ont,  pour  ainiî  dire,  deux  mères, 
dont  l'une  eft  le  %  d'où  elles  font  bnks,  *  i'auue  efl  b 


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DE  LITTERATURE.  »$• 
terre  où  êtes  ont  pris  racine  avant  que  d'être  détachées  du 


fep.  L'équivoque  du  mot  fjut&t  qu'Hc/ychkis  explique  par 
véfjux  <t/t7iv\»o,  &  tÎk  xzXxpu*  jtaAsr,  figmemum  ou  /7r- 
mentum  vêtis,  caUrnù  intcmottium  ;  mais  qui  plus  ordinairement 
lignine  ia  a*$r,  a  fait  dire  aux  mythologiites  que  Biicclius 
étant  né  avant  terme,  Jupiter  iavoit  enfermé  dans  ù  cuifiè: 
fiel  ion  qui  n'elt  peut-êtie  pas  fort  ancienne.  Le  nom  de 
Simili  ne  paraît  pas  avoir  d'origine  grecque;  cependant  A 
peut  venir  de  ia  même  racine  que  le  mot  argien,  &  par 
conicquem  dorien,  Xt/>uL\i<L ,  expliqué  dans  Hérycbius  par 
fot'xxM  ou  petx*,  mot  employé  dans  Thêophrafte  pour  mar- 
quer les  jets  ou  pou  nés  qu'on  confèrve  ai  toi  liant  la  vigne  , 
&  qui  doivent  porter  des  grappes,  £ax~wq.  En  proposant 
ces  étymologies,  je  n'ai  eu  d'aune  defîèin  que  de  donner  un 
échantillon  de  ce  que  le  petit  nombre  de  mots  de  l'ancienne 
langue  grecque,  qui  nous  font  connus,  peut  fournir  à  ceux 
qui  fe  donneront  la  peine  de  chercher  dans  Héiychius  & 
dans  quelques  autres  Grammairiens,  l'origine  des  noms  im- 
pofës  aux  Dieux  de  la  Grèce.  Encore  un  mot  lûr  l'allégorie 
tirée  de  la  manière  de  faire  le  vin  dans  la  Grèce  :  on  doit 
fe  fouvenir  qu'il  s'agit  d  une  allégorie  imaginée  pour  des 
Sauvages.  Bacchus  pourfuivi  par  Lycurgue  eft  iâifi  de  frayeur 
&  va  chercher  un  afyle  dans  ia  mer.  Seroit-il  impolTible  que 
les  premiers  auteurs  de  cette  fable  enflent  voulu  faire  allai  ion 
à  l'ufege  où  étoient  tes  Grecs  de  mêler  de  l'eau  de  mer  avec 
le  vin  fortant  de  la  cuve,  pour  le  rendre  de  garde  &  1  em- 
pêcher de  perdre  fa  force?  Nous  voyons  dans  Columelle  &  OtmdLxtu 
dans  Pline ,  combien  cet  uiâge  étoit  commun  dans  la  Grèce. 
On  y  voit  encore  que  l'art  de  fcire  le  vin  qui  eft  aflez  fimple 
en  France,  étoit  une  choie  très-compliquée  dans  la  Grèce 
&  dans  l'Italie. 

Lorique  le  culte  de  Bacchus  eut  été  admis  dans  toute  la 
Grèce,  (à  fable  reçut  plufieurs  augmentations  ,  (bit  par  les 
fidions  dont  les  Poètes  la  voulurent  embellir,  foit  par  le 
mélange  des  traditions  Phrygiennes  &  Thraciennes  que  les 
prêtres  &  les  dévots  de  Bacchus  adoptèrent  en  plufiairs 

Kkij 


Ml. 


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i6o  MEMOIRES 

endroits.  Mais  les  plus  grands  changemens  fe  firent  par  ceux 
delà  fecle  des  Orphiques  ou  Bacchiques  dont  parle  Hérodote; 
&  ii  faut  remarquer  que  cette  lècle  ht  des  progrès  incroyables 
dans  les  premiers  fiècles  du  Chriffianilme ,  &  que  tous  te 
défeniêurs  du  Paganifme ,  iôi-dilâns  Pythagoriciens  &  Plato- 
niciens ,  n'étoient  au  fond  que  de  véritables  Orphiques. 

Voici  de  quelle  manière  Hérodote  parie  d'eux.  Après  avoir 
dit  que  les  Egyptiens  n'entrent  jamais  dans  les  temples,  & 
n'enterrent  point  les  morts  avec  des  habits  de  laine,  mais 
HtnJx.Lrr,  avec  des  vêtemens  de  toile,  ii  ajoute:  «  La  même  coutume 
»  s'obfêrve  par  ceux  que  nous  appelons  Orphiques  ou  Bacchiques, 
»  &  qui  fûivent  les  dogmes  des  Egyptiens  5c  des  Pythagori- 
»  ciens;  car  ils  penfent  que  ce  ferait  une  impiété  d'enterrer  dans 
des  vétemens  de  laine,  ceux  qui  (ont  initiés  à  leurs  Orgies  ». 

Ce  paflàge  d'Hérodote,  quelque  court  qu'il  iôh,  nous 
apprend  des  choies  très-importantes;  (avoir,  que  les  Orphi- 
ques étoient  fingulièrement  dévoués  au  culte  de  Bacchus; 
qu'ils  formoient  une  branche  de  la  fecte  Pythagoricienne; 
qu'ils  avoient  adopté  plufieurs  pratiques  Egyptiennes  ;  enfin 
qu'ils  formoient  un  corps  de  gens  unis  par  des  pratiques  reli- 
gieules,  &  par  la  participation  aux  mêmes  myftères. 

L'école  de  Pythagore  ayant  été  détruite  dans  une  ledition 
des  Crotoniates,  ceux  d'entre  les  dilciples  de  ce  philofophe 
qui  purent  échapper  le  répandirent  dans  toute  la  Grèce;  mais 
parmi  ceux-là  il  y  en  avoit  beaucoup  qui,  ne  connoiflànt  que 
la  doctrine  extérieure ,  ignoraient  le  fonds  du  dogme,  qui  ne 
fc  découvrait  qu'après  de  longues  épreuves.  Cette  doiftrine 
extérieure,  remplie  de  fy mboles,  de  myftagogies  &  d'allégo- 
ries fur  les  propriétés  des  nombres  dont  on  voit  des  échan- 
tillons dans  le  Timée  de  Platon,  n'étoît  nullement  propre  à 
éclairer  ceux  qui  en  étoient  inftruits  Hir  la  métaphyfique  ni 
fur  la  religion  commune,  pour  laquelle  on  leur  infpiroit  beau- 
u.  eoup  de  relpecl.  C'étoit  en  Egypte  que  Pythagore  avoit  pris 
ion  opinion  de  la  métempfychofe  &  de  la  purgau'on  des 
ames,  inconnue  avant  lui  dans  la  Grèce.  Il  eft  aflez  probable 
^ue  c'étoit  auffi  daro  le  mime  pays  qu'il  avoit  puifé'  prelque 


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DE  LITTERATURE  261 
tout  le  refte  de  (on  fyftème;  ainfi  quoique  fes  fêéfciteurs  ne 
œnvinfîênt  pas  volontiers  du  fait,  il  étoit  naturel  qu'ils  euflènt 
une  aficétion  fêcrète  pour  ia  doélrine  Egyptienne.  fi 

L'école  de  Pythagore  avoit  compofé  fous  ce  phiiolôphe 
une  véritable  lôciété  ou  communauté  phiiolbphique,  qui  étoitj 
devenue  fulpecle  au  gouvernement  civil  ;  &  c'étoit-ià  ce  qui 
avoit  caufè  jâ  difpcrfion.  Ceux  qui  le  réfugièrent  dans  ia 
Grèce,  voulant  rétablir  cette  même  communauté,  crurent  lui 
devoir  donner  l'apparence  d'une  aflbciation  purement  reli- 
gicufe ,  qui  ne  paroiflânt  occupée  que  de  pratiques  religieufes 
&  des  Jpécuiations  d'une  efpèce  de  philosophie  théologique, 
ne  cauleroit  aucune  inquiétude  au  gouvernement.  Pour  être  plus 
aifement  tolérés,  il  fâlioit  qu'ils  s'attachafiènt  à  une  religion 
établie  &  reçue  par-tout  ;  mais  il  étoit  néceflàire  que  cette 
religion  eût  une  doclrine  fêcrète,  &  que  ceux  qui  s'y  étoient 
dévoués  formaflènt  déjà  entre  eux  une  efpèce  de  corps  ou 
d  aflbciation  religieufe. 

Il  y  en  avoit  deux  de  cette  efpèce  dans  la  Grèce,  celle 
de  Cércs  &  celle  de  Bacchus.  Quoique  la  première  fut  établie 
en  plufieurs  endroits ,  c'étoit  proprement  dans  Athènes  qu'il 
en  fâlioit  chercher  le  centre  :  mais  comme  elle  y  étoit  aufft 
la  religion  de  l'Etat ,  le  gouvernement  avoit  une  fingulière 
attention  à  prévenir  toutes  les  innovations  qu'on  y  aurait 
voulu  introduire. 

•  Il  n'en  étoit  pas  de  même  de  la  religion  de  Bacchus:  elle 
n'avoit  point  de  centre  commun,  on  n'obfervoit  point  les 
mêmes  cérémonies  par-tout,  &  on  avoit  même  des  opinions 
différentes  fur  le  fonds  du  dogme  religieux  &  fur  la  nature 
du  Dieu.  Le  nom  de  Bacchiques  qu'Hérodote  donne  à  ces 
Pythagoriciens,  montre  qu'ils  fê  dévouèrent  finguiièrement 
au  culte  de  ce  Dieu;  mais  ils  enlêignèrent  une  nouvelle  doc- 
trine, &  aflujétirent  les  Télètes  ou  parfaits  à  l'obfèrvation  des  .....  \ 
pratiques  ordonnées  aux  prêtres  Egyptiens,  c'eft  à-dire,  à  ne 
vivre  que  de  fruits  &  de  plantes,  &  à  s'abftenir  des  fàcrifices 
fanglans,  au  moyen  de  quoi  ils  formoient  un  corps  leparé*  du 
reftede  la  fociété.  C  eft-là  ce  que  Platon  appelle  la  vie  Orphique;  **.  W. 

Kk  iij  vt'*"' 


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i6i  MEMOIRES 

ce  qui  Favoit  fait  aiiiti,  cet  que  ies  Pythagoriciens, 

devenus  Bacchiques  ,  pour  faire  recevoir  plus  aifement  feue 
nouvelle  religion ,  cherchèrent  à  lui  donner  une  origine 
grecque  en  l'attribuant  à  un  Orphée ,  fous  le  nom  duquel  ils 
publièrent  divers  ouvrages ,  de  même  que  fous  le  nom  de 
ion  fils  Mnkc.  J'ai  déjà  obièrvé  qu'Ariftote  croyoit  cet  Or- 
TfW.  ijlkmior.  phée  un  personnage  inïaginaire;  Pindare  efl  le  plus  ancien 
jjLfr%  jîff  écrivain  qui  en  ait  parlé:  il  étoit,  dit- il ,  bis  d'Apollon  &  de 
k  24.  &  ôchoi  la  mule  Caliiope ,  &  U  accompagna  ies  Argonautes.  On  à 
i  w.  1.   donné  depuis  une  origine  moins  reievee  à  ce  poète  mufkien, 
puifqu'on  l'a  fuit  fils  d'(Kagrius,  fouverai/i  de  la  Thrace  mé- 
ridionale ;  mais  par  cette  généalogie  U  ne  peut  avoir  été  un 
des  Argonautes. 

Crayir.37f,  Platon  parle  des  ouvrages  d'Orphée  en  plufieurs  endroits 
'///  J^,  de  Tes  dialogues;  il  kit  mention  de  les  hymnes,  de  fa  théo- 
r*.  *7S'"-  gonie.&  du  recueil  d'Oracles  qui  portoit  Ton  nom:  mais  je 
croîs  que  pour  juger  du  cas  qu'il  failbit  des  Orphiques  Se 
de  ces  prétendus  écrits  d'Orphée,  il  fûrm  de  voir  ce  qu'il 
en  dit  au  fécond  livre  des  loix  ;  il  les  dépeint  comme  des 
charlatans,  <t>opnq,  qui  vont,  chargés  de  leurs  livres  attribues 
à  Orphée  &  à  Mufee,  frapper  à  la  porte  des  Grands  pont 
feur  offrir  de  les  purifier  des  crimes  dont  eux  ou  leurs  an- 
cêtres pouvoient  être  fouilles,  ou  même  de  faire  tomber  le 
courroux  des  Dieux  fur  leurs  ennemis,  &  le  tout  au  moyen 
de  quelques  fàcrifîces  &  de  quelques  cérémonies  reiigieiues* 
Platon  ajoute  que  ce  nétoient  pas  feulement  ies  particuliers 
qui  ajoûtoient  foi  à  leurs  promenés ,  mais  que  fôyverx  ils 
Yenoient  à  bout  de  feduire  les  villes  &  les  Républiques. 

Théophrafte ,  difciple  d'Ariftote ,  parle  de  ces  charlatans 
dans  le  caractère  du  fîiperfUtieux ,  qui  ne  manque  jamais, 
71m*m£    dit-il ,  d'aller  tous  les  mois  fê  faire  expier  chez  ies  Orphéo- 
thvaû.  i7.    télefles,  &  d'y  conduire  fâ  femme,  &  même  fês  enfans  entre 
les  bras  de  leur  nourrice.  Plutarque  rapporte  qu'un  de  ces 
Orphiques  voulant  exciter  la  libéralité  d'un  Lacédémoruen , 
Pkt.  ajvphktg.  lui  vantoit  le  bonheur  defHné ,  dans  l'autre  vie ,  aux  Prêtres 
&  aux  initiés  de  6  fecle  ;  fur  quoi  le  Lacédcmonien  lui 


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DE  LITTERATURE, 
répondit  :  Que  ne  te  hâtes -tu  Je  mourir  pour  eu  dller  jouir. 

Lextflence  de  cette  iètfe,  &  l'intérêt  quelle  avoit  de?> 
répandre  les  dogmes  fous  le  nom  d'Orphée  &  de  Mufêe 
nous  montrent  pourquoi  on  avoit  attribué  tant  d'ouvrages  diffé- 
rais à  ces  deux  Poètes.  Fabricius  a  ramaflë  les  titres  de  près    Fée.  Ml 
de  cinquante  écrits,  dont  quelques-uns  étaient  même  affez 
étendus.  On  nommoit  les  vrais  auteurs  de  plufieurs  de  ces 
écrits;  &  là-deflifc.  on  peut  confulter  l'ouvrage  de  ce  judicieux 
Critique.  Nous  avons  un  grand  nombre  de  fragmens  de  ces 
différais  ouvrages ,  qui  font  ramafiés  dans  l'Epigène  d'Efohen-  Eftka&«k 
feach ,  &  pour  la  plulpart  éclaircis  par  des  commentaires  qui  f^'j^JL 
cependant  ne  contiennent  guère  que  des  réflexions  myfta-?**"' 
gogiques,  d'où  il  y  a  très-peu  de  profit  à  tirer. 

A  mefure  que  les  lêcles  phiiofophiques  fe  multiplièrent , 
&  qu'elles  acquirent  une  cataine  célébrité,  on  penlâ  au  moya> 
de  reconcilier  la  religion  populaire  avec  la  philofophie,  & 
cela,  en  diminuant,  par  des  explications  allégoriques,  l'ab- 
furdité  &  l'indécence  des  fables  théologiques  &  poétiques» 
Le  peuple  y  étoit  aifément  trompé  ;  parce  que  les  lêéles  les 
moins  religieules,  comme  celle  des  Stoïciens  qui  n'étoient 
que  des  Matérialises  dégui/ês,  montroient  le  zèle  le  plus 
ardent  pour  les  pratiques  les  plus  fupeHUtieufes.  Les  Plato- 
niciens prirent  une  autre  roule,  &  ils  cherchèrent  à  expliquer 
la  Religion  par  le  moyen  des  principes  Pythagoriciens,  fur 
ks  différais  ordres  d'intelligences  ou  de  génies  fubordonnéf 
les  uns  aux  autres,  dont  Platon  avoit  parlé  en  quelques  endroit» 
de  fes  dialogues.  Ce  fût-là  lâns  doute  ce  qui  fournit  aux 
Orphiques  le  moyen  de  Ce  joindre  aux  Platoniciens,  &  de 
Jûbllituer  les  dogmes  de  leur  feéte  à  ceux  de  l'ancien  Plato- 
niJme,  quoiqu'ils  voulurent  toujours  être  tegardés  comm* 
Platoniciens.  Apollonius  deTyane,  Maxime  deTyr,  Pfotin, 
Porphyre,  Jamblique,  Produs'ck  les  plus  célèbres  Phiiofophes 
des  derniers  ficelés  étoiait  de  véritables  Orphiques.  Proclus, 
dans  fon  commentaire  /ùr  le  Timtc,  &  dans  fà  théologie 
Platonicienne,  entreprit  mênie  de  ntontrer  que  la  doélrine 
de  Platon  étoit  préciïcmem  la  meme  que  celle  des  Orphiques» 

r 


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164  MEMOIRES 

Il  a  prétendu  encore  que  Pythagore  tenoit  fon  fyflème ,  non 
des  Egyptiens,  mais  d'un  Aglaophème,  prêtre  &  miniftre 
des  Orgies  de  Bacchus. 

En  rapprochant  &.  en  comparant  plufieurs  fragmens  des 
poefies  Orphiques,  on  peat  fe  former  une  clpèce  d'idée  du 
fyftème  religieux  de  leurs  auteurs;  mais  il  y  a  là-delfiis  plu- 
heurs  choies  à  oblêrver. 

1.  °  Quelques-uns  de  ces  fragmens  ont  été  du  moins  inter- 
polés par  des  Juifs  &  par  des  Chrétiens;  c'eft  le  jugement 
qu'il  faut  porter,  par  exemple,  de  la  fameufe  palinodie  d'Or- 
phée; qui  n'elt  rapportée  que  par  des  écrivains  Chréuens. 
Ces  fortes  de  fragmens  nous  doivent  toujours  être  très-fùfpecb. 

2.  "  Quelques-uns  de  ces  fragmens,  pris  à  part,  prélêment 
un  fens.  oppofè  à  ce  qu'on  fut  avoir  été  le  lyllème  théologi- 
que des  Orphiques  &  des  autres  philolôphes  du  Paganifme: 
c'efl  à  quoi  les  défenlêurs  de  l'orthodoxie  de  Platon  &  des 
Anciens  ne  font  pas  toujours  allez  d'attention.  Mais  c'eft -là 
une  dilculïion  où  je  ne  me  dois  pas  engager  :  mon  objet 
prélent  eft  d'examiner  i 'idée  que  les  Orphiques  avoient  ou 
dévoient  avoir  de  Bacchus. 

On  a  vu  que  ce  Dieu,  nommé  Oftris  dans  l'Egypte,  y 
ctoit  regardé  comme  la  puiflànce  Démiourgique  de  l'Uni- 
vers, l'auteur  de  l'ordre  qui  y  règne,  &  le  principe  aélifde 
toutes  les  générations  ou  productions  qui  le  renouvellent  & 
Je  perpétuent.  On  le  lôuvient  encore  que  dans  la  Grèce  & 
lôus  le  nom  de  Bacchus ,  il  avoit  été  réduit  au  fëul  emploi 
de  préfider  (i)  à  la  vigne  &  aux  vendanges.  Les  Orphiques 
devenus  Bacchiques  &  attachés  aux  dogmes  Egyptiens,  ne 
durent  voir  qu'avec  douleur ,  qu'Ofiris  fut  ainfi  dégradé  dans 
fa  religion  Grecque;  &  fi,  dans  leur  doctrine  lêcrète,  ils  ne 
le  rétablhent  pas  dans  tous  (es  droits,  il  eft  du  moins  fur 
qu'on  duoit,  dans  les  poefies  Orphiques,  qu'il  étoit  le  même 

m  fi)  Orph.  apwfJuftin.  Cokortat.  tl{  ZAic,  Sç  AÂArr,  «r  IfW,  Sç  &Un>nc, 

(k)  M acrobe  Saturnàl.  l,2j.  A"Îa* t  ZiZ  ùtinm  minf  *m%  mimtç  j*t, 
lfArt  HHTfyin-nf. 

S"* 


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DE  LITTERATURE.  26*5 
que  Jupiter,  que  Pluton  &  que  le  Soleil  ;  qu'il  étoit  encore 
ie  même  que  Neptune  &  que  la  Terre,  &  que  c  étoit  lui 
qu'on  adoroit  fous  ces  noms  différais. 

Ces  fortes  d'interprétations  qui  attaquoient  le  fonds  de  fa 
religion  Grecque,  étoient  admifes,  parce  qu'elles  en  laiiîôient 
fûbfifter  le  culte  extérieur,  qui  eft  ordinairement  la  feule  partie 
de  la  religion  à  laquelle  ie  peuple  s'intéreflè. 

Un  autre  point  de  la  doctrine  des  Orphiques,  ceft  que 
le  règne  de  Jupiter  fur  les  Dieux  &  fur  les  hommes  devoit 
cefler  un  jour,  &  qu'alors  ce  fêroit  Bacchus  qui  régnerait  à 
fa  place  fur  tout  l'Univers. 

Ces  révolutions  &  ces  fucceffions  à  l'empire  du  monde 
étoient  une  idée  reçue  depuis  long-temps  dans  la  religion 
Grecque.  On  voit  dans  la  théogonie  d'Héfiode  que  ie  Ciel 
&  la  Terre  en  ont  été  les  premiers  Souverains,  que  Saturne 
ou  Cronos  ayant  mutilé  ion  père,  Uranus  le  chafli  du  trône; 
mais  qu'il  en  fût  précipité  à  fôn  tour  par  Jupiter,  qui  régna 
à  iâ  place.  Le  poëte  Apollonius  fait  dire  la  même  chofe  à  À^ll.  Arg». 
Orphée,  fi  ce  n'eft  qu'à  la  place  du  Ciel  &  de  la  Terre,  ii  ** t  J0J' 
nomme  Option  &  fà  femme  Eurynomé  pour  les  premiers  Sou- 
verains du  monde.  Lycophron  leur  donne  ces  mêmes  noms.  Lynfk.Caf**. 

Un  fragment  des  Orphiques  cité  par  Proclus,  rapporte  jffi^  ^ 
cette  fùccefTiou  un  peu  différemment:  «  Le  fcqrtre  de  l'Uni-    pnehn,  t.  r 
vers  fut ,  dit-il ,  d'abord  entre  les  mains  de  Phanès  qui  le  a  «  Tm*»m. 
remit  à  fa  fille  la  Nuit  ;  après  elle  régna  Ouranus ,  ou  le  « 
Ciel.  Saturne  l'ufurpa,  par  violence,  fur  fôn  père:  fôn  fils  « 
Jupiter  ie  lui  enleva  à  ion  tour ,  &  il  en  eft  aujourd'hui  en  « 
pofîèffion  ;  mais  un  jour  il  fera  forcé  de  le  remettre  à  Bac-  « 
chus  qui  fera  ainfi  le  fixième  Souverain  du  monde  ».  Il  faut 
obfèrver  que,  félon  Diodore,  Phanès  étoit  un  des  noms  que 
ies  Orphiques  donnoient  à  Bacchus:  ainfi  lorfqu'on  dit,  dans  Dioàtr.i.f.j' 
ie  fragment  rapporté  par  Proclus,  que  Bacchus  régnera  après 
Jupiter,  ceft  dire  que  Phanès,  fôus  ie  nom  de  Bacchus, 
viendra  reprendre  l'empire  du  monde,  &  qu'il  en  fera  ie 
dernier  Souverain ,  comme  il  en  a  été  le  premier. 

On  entrevoit  dans  Hcfiode  que,  (fans  le  fyftème  commun, 
TomXXUl.  Ll 


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z66  MEMOIRES 

i'empire  de  Jupiter  pouvoit  ne  pas  durer  toujours,  quoique 
Je  Poè'te  ait  cherché  à  écarter  cette  idée  au  moyen  de  l'allé- 
gorie qu il  y  joint:  «  Jupiter,  devenu  fouverain  des  Dieux, 
»  époula,  dit-il,  Aictis  ou  la  Prudence,  qu'il  rendit  mère  de 
r>  Minerve  ;  mais  les  deltinées  ayant  annoncé  que  le  rïls  qu'elle 
»  meitroit  enfuite  au  monde  fêroit  le  (ôuverain  des  Dieux  & 
»  des  hommes,  Jupiter  la  renferma  au  dedans  de  lui-même 
pour  prévenir  cet  accident  »».  Elchyle  e(t  beaucoup  moins 
réfervé  qu'Héfiode.  Prométhée  attaché  au  rocher  par  Vulcain 
&  prêt  d'être  livré  au  griffon  qui  doit  le  déchirer,  parlant  à 
Mercure  qui  vient  lui  taire  un  ménage  de  là  part  de  Jupiter, 
lui  dit  :  «  Vous  autres  minimes  des  nouveaux  Dieux ,  enivrés 
*  de  la  gloire  de  lêrvir  votre  tyran,  vous  croyez  qu'il  eflaffis 
»  fur  un  trône  inébranlable ,  j'ai  déjà  vû  deux  tyrans  qui  en 
ont  été  chaflés,  &  bien-tôt  j'en  verrai  tomber  le  troilîème». 
Dans  cette  pièce  &  dans  celle  des  Euménides ,  on  parle  avec 
très  peu  de  refpeél  de  Jupiter  &  des  nouveaux  Dieux  qui 
gouvernent  l'Univers  avec  lui.  Le  pocte  Etchyle  paiîbit pour 
Tu/tu/,  n,  jj.  un  Pythagoricien ,  à  ce  que  nous  dit  Cicéron  ;  ce  que  j'enten- 
drois  de  ces  pythagoriciens  Orphiques  6c  Bacchiques  dont 
parle  Hérodote:  car  nous  pouvons  juger  qu'il  étoit  attache 
faufat.  Attk,  îingulièrement  au  culte  de  Bacchus ,  fur  un  fait  que  Paulânias 
rapporte.  Efchyle  dilôit,  ièlon  lui,  dans  un  de  les  ouvrages, 
qu'étant  encore  jeune,  il  s'endormit  en  gardant  les  vignes  de 
ton  père  ;  que  Bacchus  lui  apparut  &  lui  ordonna  de  s'appli- 
quer à  compoler  des  tragédies.  A  fon  réveil  il  eflàya  d'exé- 
cuter les  ordres  du  Dieu,  &  fe  trouva  un  talent  dont  il  ne 
setoit  jamais  douté.  On  voit  par-là  qu'Elchyle  le  vantoit 
HtnAt.  tu  d'être  en  quelque  façon  inipiré  par  Bacchus.  Nous  lavons 
encore  par  Hérodote,  que  dans  une  de  fes  tragédies,  il  avoit 
oie  abandonner  la  croyance  commune  des  Grecs  au  fujet  de 
Diane ,  pour  la  f lire  fille  de  Cérès  ;  ce  qui  étoit  un  dogme 
particulier  aux  Egyptiens.  Elchyle  n'ayant  point  voyagé  en 
Egypte,  ne  pouvoit  l'avoir  appris  que  par  lôn  commerce 
avec  les  Orphiques,  dont  la  doclrine  étoit  femblaj)Ie  en 
beaucoup  de  points  à  celle  des  Egyptiens. 


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DE   LITTERATURE.  267 

On  foupçonne,  avec  anez  d'apparence,  que  cetoit-là  un 
des  articles  de  la  doctrine  iêcrète  des  rrwftères  de  Cérès , 
qu'Elchyle  fut  accule  d'avoir  révélé  dans  les  tragédies  :  accu- 
ùùon  dont  il  ne  le  lauva,  félon  Ariftote,  qu'en  prouvant   Moral  ai  Ki- 
quil  netoit  point  initie,  &  quil  ignorait  que  ce  lut-la  une  lap.  2. 
choie  fur  laquelle  il  fallût  garder  le  lècret.  Euftrauus,  dans  ffffjj^' 
Ion  commentaire /ùr  les  morales  d'Arillote,  nomme  les  pièces  mJ*7i.  "** 
d'EIchyle  qui  avoient  caule  le  Icandale  :  elles  font  du  nombre 
de  celles  que  nous  avons  perduesj  &  l'on  doit  conclurre  de-Ià 
que  ce  qui  avoit  caule  le  Icandale  des  Athéniens ,  n  étoit  pas 
la  manière  peu  refpectueulê  dont  Prométhée,  le  chœur  des 
Nymphes  &  les  Euménides  parlent  de  l'adminiltration  de 
Jupiter  &  des  nouveaux  Dieux  de  fon  parti.  On  en  doit 
encore  conclurre  que  ces  iêntimens  ne  faifoient  point  partie 
de  la  doctrine  des  myftères  de  Cérès  qu'on  révéloit  au  com- 
mun des  initiés. 

Hérodote  &  Paulânias  qui  rap}x>rtent  l'opinion  d'EIchyle 
au  (ûjet  de  Diane,  n'en  parlent  que  comme  d'un  dogme 
Egyptien;  parce  qu'en  dLant  que  c'étoit-là  un  des  articles 
de  la  doctrine  Iêcrète  des  jnyftères,  ils  auraient  violé  le  fecret 
&  le  lèroient  rendus  coupables. 

L'attente  dans  laquelle  étoient  les  Orphiques  de  voir  Bac- 
chus  reprendre  le  gouvernement  de  l'Univers ,  &  rétablir  l'an- 
cienne félicité  dont  il  avoit  joui  fous  fes  premiers  Souverains» 
s'accordoit  allez  avec  l'idée  que  le  Poète  nous  donne  du 
règne  tyrannique  de  Jupiter;  mais  comme  cette  attente  alloit 
à  détruire  la  religion  établie,  il  y  a  beaucoup  d'apparence 
qu'on  n'en  parloit  que  d  une  manière  énigmatique  qu'on  pou- 
voit  concilier  avec  cette  religion  par  des  explications  allégo- 
riques dont  le  peuple  le  contentoit.  Je  foupçonnerois  même, 
car  les  Anciens  parlent  de  tout  cela  d'une  façon  fi  énigmati- 
que, que  c'eft  tout  ce  qu'on  peut  fiire  que  de  former  des 
fôupcons ,  que  dans  la  doctrine  la  plus  Iêcrète  des  myllères 
de  Cérès,  on  donnent  aux  E'poptcs ,  à  ceux  des  initiés  pour 
qui  il  n'y  avoit  rien  de  caché,  la  même  idée  de  cette  Déeflê, 
que  celle  qu'on  avoit  d'Ilis  en  Egypte,  où  elle  étoit  la  reine 

LIij 


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MEMOIRES 

de  l'Univers  (cnfible,  Ofiris  &  Onis  lui  en  ayant  abandonné 
le  foin  pour  le  reiirer  dans  le  monde  des  intelligences.  Le 
commun  des  initiés  nétoit  pas  admis  à  ce  iecret  :  on  leur 
découvrait  quelques  dogmes  particuliers  fur  les  générations 
des  Dieux,  fur  l'état  des  ames  féparées,  fur  les  différais 
degrés  de  purgation,  fur  leur  circulation  dans  les  différens 
corps  qu'elles  étoient  contraintes  de  venir  habiter;  nuis  pour 
le  dogme  de  l'empire  de  Cérès  fur  l'Univers,  on  devoit  être 
plus  rélêrvé,  parce  qu'il  ne  pouvoit  s'accorder  avec  le  fyflème 
commun  des  Grecs. 

H  eft  lur  que  la  théologie  Egyptienne  admettait  une  fùo 
ceffion  de  Dieux  dans  ie  gouvernement  de  l'Univers,  &  même 
des  efpèces  de  claflès  ou  d'ordres  différens  entre  eux.  Nous 
voyons  dans  Hérodote ,  que  les  Dieux  de  la  première  claflê 
étoient  au  nombre  de  huit,  que  ceux  de  la  féconde,  qui 
régnèrent  enlùite,  furent  au  nombre  de  douze.  Il  parle  d'une 
troifième  fùcceffion  ;  mais  làns  marquer  de  combien  de  Dieux 
elle  étoit  compolec  :  il  fe  contente  de  nous  dire  qu'Offris  & 
Orus  turent  les  derniers  ;  que  Typhon ,  divinité  mai-fàiiânte, 
ufûrpa  l'empire  du  monde  lènfibîe  *  mais  qu'il  fut  vaincu  par 
Ofiris  &  par  Orus,  par  Bacchus  &  par  Apollon  qui  remirent 
Ifis  ou  Cérès  fur  le  trône  de  l'Univers. 

Quoique  ces  Dieux  fuflênt  en  quelque  façon  fubordonnés 
à  Ifis,  au  moins  depuis  fon  élévation  fur  le  trône  de  l'Univers , 
il  n'en  étoit  pas  en  Egypte  comme  dans  la  Grèce,  où  les 
anciens  Souverains  de  l'Univers  avoient  été  tellement  dégrades 
en  perdant  le  pouvoir  fuprème,  qu'il  ne  leur  étoit  refté 
ni  culte  ni  autels;  c'eff  ce  qui  étoit  arrivé  à  Cœlus  &  à 
Saturne:  en  Egypte,  les  Dieux  de  toutes  les  trois  fucceffions 
avoient  conlervé  leur  ancien  culte. 

Le  Polythéifme  fahoit  une  partie  eflêntidle  du  dogme 
Egyptien  &  du  dogme  Pythagoricien  ;  &  les  Orphiques 
employoient  tout  leur  e/prit  pour  le  concilier  avec  la  phi- 
lofophie.  Les  Orphiques  zélés  qui ,  comme  Porphyre, 
condamnoient  les  /àcrifices  Jànglans,  &  ceux  qui,  comme 
Jainblique,  en  joflifioient  la  pratique,  «accordoient  entre 


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DE   LITTERATURE.  i69 

eux  à  confèrver  le  cuite  des  Dieux  de  l'ordre  même  fûbai- 
teme.  On  voit  la  même  choie  dans  Platon,  &  nulle  raifort" 
ne  peut  faire  foupçonner  que  Pythagore  fût  d'un  autre 
(entiment. 

Celte  obfervation  montre  combien  les  partiians  anciens  & 
modernes  de  l'orthodoxie  de  Platon  &  de  Pythagore,  fur  te 
dogme  de  l'unité  de  Dieu,  le  font  abufés,  lorfqu'iis  ont  cru 
que  pour  établir  cette  orthodoxie  il  fufhfoit  de  produire  cer- 
tains partages  détaches,  où  il  eft  parlé  du  Dieu  fùprême  ou 
de  l'Intelligence,  principe  de  tous  les  êtres,  d'une  manière 
fublime:  ils  fê  cachent  à  eux-mêmes  que  ce  Dieu  fuprême, 
tout  brillant  d'une  lumière  inacceffible  aux  Intelligences  infé- 
rieures, eft  invifible  pour  elles  dans  le  temps  même  qu'il  les 
éclaire.  Pour  nous  autres  hommes,  qui  compofons  le  dernier 
ordre  des  Intelligences,  tout  ce  que  nous  pouvons  faire,  c'eft 
de  foupçonner  fon  exiftence  :  nous  ne  pouvons  même  nous 
adrefîêr  qu'aux  divinités  des  claftès  inférieures;  &  pour  nous 
en  faire  écouter,  il  faut  nous  être  rendus  favorables  les  divers 
ordres  de  génies,  de  Démons  &  de  Héros  qui  font  placés 
entre  elles  &  nous,  &  qui  forment  une  elpèce  de  chaîne, 
avec  laquelle  nous  pouvons,  pour  ainfi  dire,  attirer  les  Dieux 
fupérieurs  &  les  forcer  de  s'approcher  de  nous,  parce  que 
nous  ne  pouvons  nous  élever  juiqu  a  eux.  Ce  principe,  qui  eft 
le  fondement  de  toute  la  théologie  des  nouveaux  Orphiques, 
eft  appuyé  dans  leurs  livres  fur  un  grand  nombre  de  panages 
des  livres  d'Orphée  &  de  Mufee;  &  quand  on  examine  de 
près  le  Timée  de  Platon  &  quelques  endroits  de  les  dialogues, 
on  voit  qu'il  ne  s'éloignoit  guère  de  cette  opinion,  quoiqu'il 
évitât  de  s'en  expliquer  nettement.  Les  Platoniciens,  ou  pour 
parler  plus  julle,  les  Orphiques  des  fiècles  poftérieurs,  ont 
développé  ce  fyflème,  &  l'ont  employé  de  leur  mieux  pour 
juftifier,  non  feulement  le  Polythéilme  ou  le  culte  de  plufieurs 
Dieux  diflérens,  mais  encore  toutes  les  pratiques  fûperftitieufès 
de  la  religion  populaire;  l'adoration  des  Idoles  fùppofees,  l'ha- 
bitation d'une  Divinité ,  &  même  la  vertu  des  formules 
magiques  qu'on  croyoit  capables  d'effrayer  les  génies,  &  de 


27o  MEMOIRES 

les  contraindre  d'obéir  aux  ordres  de  ceux  qui  faifôient  les 
conjurations.  Comme  ces  formules  avoient  fait  partie  de  l'an- 
cienne religion ,  nous  ne  pouvons  guère  douter  qu'on  ne  b 
fondât  à  peu  près  Hic  les  mêmes  dogmes  religieux ,  fi  nous 
n'en  voyons  rien  dans  ceux  des  anciens  écrits  qui  nous 
relient,  c'eft  que  nous  n'avons  aucuns  des  ouvrages  théolo- 
giques  des  Grecs  &  des  Romains,  &  que,  ni  les  poètes,  ni 
les  hiftoriens ,  ni  même  les  philofbphes  dont  les  livres 
fubfiftent,  n  avoient  point  d  occafion  d  entrer  dans  ces  détails. 
Peut-être  même  ne  leur  eût-il  pas  été  permis  de  le  faire, 
parce  que  tout  cela  pouvoit  faire  partie  de  la  doctrine  des 
myftcres  qu'on  ne  pouvoit  divulguer  fans  crime.  Il  y  a  du 
moins  beaucoup  d'apparence  que  c  etoit-Ià  fur  quoi  rouloh  la 
théologie  myftique  des  anciens  Orphiques  ou  Bacchiques, 
egyptianûans  &  pythagorilâns ,  comme  les  appelle  Hérodote. 


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DE  LITTERATURE. 


RECHERCHES 

SUR 

L'HISTOIRE    ET  L'ESCLAVAGE 
DES  H  I  LOT  ES. 

Par  M.  Capperonnier. 

Quoique  je  connuflê  les  ouvrages  de  Nicolas  Cragîus ,    i  j  Avril 
dUbo  Emmius,  &  de  Jean  Meurfius  fur  cette  ma-  l749- 
tièie,  je  n'ai  pas  cru  qu'ils  dufîênt  m'empecher  de  la  traiter.  Sfc™£ti  Lae1' 
Meurfius  a  compilé  des  panages,  &  il  en  a  bien  autant  oublies  M/ait.  Lecm. 
qu'il  en  a  rapportés.  Emmius  a  fait  une  hifloire  de  Lacédé- 
mone,  où  l'objet  de  ces  recherches  n'eft  pas  même  effleuré. 
Je  conviens  que  j'ai  des  obligations  à  Cragius,  &  qu'au 
moins  pour  le  détail  de  i'elclavage  des  H  ilotes,  car  la  partie 
hifrorique  n'entroit  pas  dans  Ion  plan ,  il  m'a  été  de  quelque 
fêcours  :  cependant  je  me  flatte  qu'on  trouvera  beaucoup  de 
différence  entre  fôn  travail  &  le  mien. 

Ce  Mémoire  eft  divife  en  deux  parties:  dans  la  première , 
je  rafîèmbie,  fous  un  même  point  de  vue,  l'hiftoire  des 
Hilotes;  la  féconde  contient  les  particularités  de  leur  efclavage. 

Première  Partie. 

On  lâit  affez  peu  de  chofê  de  l'origine  de  la  ville  d'Hélos. 
Strabon,  Paulânias  &  Euftadie  s'accordent  à  dire  qu'elle  fût  Snah.m.vm, 
fondée  par  Hélius  le  plus  jeune  des  fils  de  Perfl'e.  Etienne  ^p^fJi^ 
de  Byzance  prétend  qu'elle  tiroit  fôn  nom  de  fâ  fituation  dans  m- 
un  endroit  marécageux.  w?"^/** 

Dès  le  temps  de  Strabon  on  n'étoit  déjà  plus  certain  de  /„  m,  iA0f# 
fâ  polition.  Cet  auteur  rapporte  que  les  uns  entendoient  par     ^  v/lJf 
Hélos  un  certain  pays  vers  l'Alphée;  d'autres  une  ville  de  la  rv- 
Laconie,  &  quelques-uns  enfin  un  Hélos  vers  l'Halorium 
où  étoit  un  temple  de  Diane  E'icenne,  dont  les  Arcadiens 


»72  MEMOIRES 

étoient  les  Prêtres:  cependant  le  même  Strabon  s'explique 
plus  clairement  dans  un  autre  endroit  où  il  décrit  le  cours 
Ut.  r  m ,  de  l'Eurotas.  «  Quand  ce  fleuve,  dit -il,  sert  remontre  à 
f*i'  S+J-  »  l'entrée  de  la  contrée  Bleminatis ,  qu'il  a  coulé  le  long  de 
•  Sparte ,  &  qu'il  a  parcouru  une  petite  vallée  auprès  d'Hdos, 
«  il  le  jette  dans  la  mer  entre  G ythium ,  l'arfenal  de  Sparte  & 
les  Acrées  ».  Paufanias  confirme  ce  récit  &  fixe  en  même 
h  l*<**  ?ag*  temps  dune  manière  certaine  la  pofuion  de  ce  lieu.  Il  s'ex- 
*°s'  prime  en  ces  termes:  «  On  trouve  à  la  gauche  de  Gythium, 

»  quand  on  a  marché  trente  ftades ,  les  murs  de  Trinafus  ;  & 
»  environ  à  quaue-vingts  Ibdes  au-delà,  on  voit  encore  des 
ruines  d'Hclos  ». 

Quand  il  ne  réfulteroit  pas  de  ce  que  nous  venons  de 
dire ,  qu'Hélos  étoit  bâtie  lûr  le  bord  de  la  mer ,  nous  l'ap- 
prendrions des  mêmes  auteurs.  Cette  ville  fàiiôit  partie  du 
Royaume  de  Ménélas  au  temps  de  la  guerre  de  Troie: 
Wad.  u.¥trf.  Ménélas,  dit  Homère,  avoit  foixante  vaiffeaux,  &  commaiiàtti 
*  ceux  de  Lacédémone ,  dAmyclée     a"  Hélos  ville  maritime. 

On  appeloit  les  habitans  H  ilote  s ,  E' lé  en  s  ou  E'léates,  mais 
plus  communément  Hilotes.  Leurs  commencemens  lônt  abfo- 
i  iument  ignorés  ;  il  paraît  feulement  que  c'étoit  une  colonie 

d'Achéens  qui  vint  s'établir  dans  la  Laconie ,  &  qui  avoit 
fes  loix  &  (on  gouvernement  particulier,  quoiqu'elle  liât  peut- 
être  (bus  la  protection  des  rois  de  Lacédémone  :  du  moins 
ceft  ce  qu'il  eft  naturel  de  conduire  de  ce  que  les  Hilotes 
accompagnent  Ménélas  au  liège  de  Troie. 

Il  n'y  a  pas  moins  d'apparence  qu'ils  pofledèrent  paifiWe- 
ment  leur  pays  jufquau  temps  où  les  Héraclides ,  (ôus  b 
Tknyl&h.t.  conduite  des  Doriens,  rentrèrent  dans  le  Péloponnèfe,  c'eft- 
à-dire,  environ  quatre-vingts  ans  après  la  prilê  de  Troie,  & 
s'emparèrent  des  royaumes  de  Lacédémone,  de  Mefsène  & 
d'Argos.  Ti (à menés,  fils  d'Orefle  qui  régnoit  à  Lacédémone, 
fut  immolé  à  leur  fureté  :  c'étoit  le  lignai  qui  lêmbloit  annon- 
cer aux  anciens  habitans  du  pays  le  fort  dont  ils  étoient  me- 
U  Panathea.  nacés.  En  effet,  Hbcrate  nous  apprend  qye  les  Héraclides,  à 
leur  arrivée  dans  le  Péloponnèlê,  fe  làilirent  de  la  plus  grande 

&de 


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DE   LITTERATURE.  273 

6c  delà  meilleure  partie  des  terres,  qu'ils  binèrent  à  l'ancien 
peuple  les  plus  mauvaifes,  dont  il  retirait  à  peine,  &  à  force 
de  travail,  de  quoi  le  nourrir,  qu'ils  le  dépouillèrent  de  toute 
autorité,  &  qu'ils  ne  s'en  (mirent  que  dans  les  occafions  où 
ris  pouvoient  le  faire  périr,  en  i'expofânt  aux  plus  grands 
dangers. 

On  pourrait  croire  que  l'orateur,  dans  cette  defeription, 
a  fuivi  la  prévention  qu'il  avoit  contre  les  lacédémoniens: 
mais  Ion  récit  s'accorde  avec  la  conduite  que  ces  nouveaux 
conquerans  tinrent  bien-tût  après;  &  Strabon  remarque  que  vm, 
Jes  peuples  du  Péloponnèfè,  qui  julque-là  avoient  été  de  pair  p  *6*' 
avec  les  Lacédémoniens ,  celsèrcnt  de  jouir  de  cette  égalité 
(bus  le  règne  d'Agis,  fils  d'Eurytthène.  Ce  roi  de  Sparte,  jaloux  JVm.kLjr.-mg. 
d'accroître  la  puiflànce ,  forma  le  deflèin  de  fubjuguer  les 
peuples  qui  l'environnoient  :  il  trouva  peu  de  difficulté  dans 
l'exécution,  la  plulpart  fê  fournirent  fins  aucune  réliflance; 
Agis  leur  ôta  leurs  privilèges,  qui  confiltoient  dans  l'aflocia- 
tion  aux  afTaires  &  aux  charges  publiques ,  &  leur  impofi 
un  tribut.  Les  habitans  d'Hélos  fe  crurent  en  état  de  s'oppoler 
au  torrent,  mais  ils  fuient  emportés  d'emblée  &  réduits  à 
l'efclavage;  le  vainqueur  y  mit  la  condition  qu'il  ne  ferait 
permis,  à  ceux  à  qui  ils  étoient  échus,  ni  de  leur  rendre  la 
liberté  ,  ni  de  les  vendre  hors  du  pays,  condition  qui  eut 
des  exceptions  dans  la  fuite.  Cette  guerre  fut  nommée  la 
guerre  des  Hilotes,  &  Agis  doit  être  regaixlé  comme  fauteur 
de  cet  efclavage.  Paufinias  à  la  vérité  place  cet  événement  /*  Uem 
fous  le  règne  d'Alcaménès,  plus  de  trois  cens  ans  après;  mais  l6*' 
Plutarquc  &  Strabon  qui  le  rapportent  au  règne  d'Agis, 
m'ont  décidé  pour  leur  opinion. 

Bien  loin  que  Lycurgue ,  qui  établit  à  Sparte  un  fi  fige 
gouvernement,  diminuât  rien  de  la  dureté  de  (es  concitoyens 
à  l'égard  des  Hilotes,  les  Lacédémoniens  au  contraire  ne 
fbngèrent  qu'à  en  augmenter  le  nonibie.  Dans  cette  vue  ils  Srral.  f.  vrrr, 
firent  la  guerre  aux  Mefîéniens  leurs  voilrns,  qui  avoient  Uié  *'  *?S'  *79' 
Téléclus  roi  de  Lacédémone,  lorfqu'il  alloit  facrifler  à  Mtf- 
sène.  L'envie  que  les  Lacédémoniens  avoient  d'étendre  leur 

Tome  XXI IL  Mm 


a74  MEMOIRES 

nnation ,  bien  plus  que  le  généreux  projet  de  venger  fa 
mort  de  leur  Roi ,  leur  fit  jurer  de  ne  point  retourner  chez 
eux  qu'ils  n'euflênt  détruit  la  ville  de  Melsène,  &  qu'ils 
n'en  euflênt  fait  mourir  tous  les  habitans.  Cette  guerre  fût 
plus  longue  que  les  Lacédémoniens  ne  comptoient ,  &  ils 
étoient  fur  le  point  de  voir  périr  leurs  familles  &  leur  ville, 
deftituée  de  citoyens,  quand  ils  renvoyèrent  à  Sparte,  lûr  les 
reprélêntations  de  leurs  femmes,  ceix  qui  étoient  trop  jeunes 
iors  de  l'expédition  contre  Melsène,  pour  s'être  liés  par  le 
ferment  dont  je  viens  de  parler.  Ils  leur  abandonnèrent  leurs 
filles,  &  les  enfâns  qui  vinrent  de  ce  commerce  illégitime 
forent  nommés  Parthéniens  :  les  Mefleniens  fè  fournirent 
enfin  après  une  guerre  de  vingt  années. 

Les  Lacédémoniens,  de  retour  en  leur  patrie,  ne  marquèrent 
pas  aux  Parthéniens  la  même  tendreflê  qu'à  leurs  enfâns;  les 
Parthéniens ,  que  la  préférence  outrageoit ,  le  liguèrent  avec 
les  Hilotes.  La  conspiration  fut  découverte  par  la  foibieflc 
de  ces  derniers  :  les  Lacédémoniens  ne  crurent  pas  qu'il  en 
fallût  venir  aux  extrémités  contre  des  gens  qui  fè  regardoient 
tous  comme  frères,  &  dont  l'union  intime  pou  voit  cauiêr  à 
l'Etat  de  très-grands  malheurs  ;  ils  leur  firent  connoître  qu'ils 
étoient  influais  de  leurs  menées  lêcrètes,  6c  les  engagèrent 
à  fonder  une  colonie.  Les  Parthéniens  pafsèrent  en  effet  en 
Italie,  &  y  jetèrent  les  fbndemens  de  Tarente. 

Les  Lacédémoniens ,  peu  iâtbfaits  d'avoir  afTbtbiis  les  Mef 
*JÏ?         tèniens,  vouloient  en  faire  des  efclaves  comme  les  Hilotes; 

ils  s'engagèrent  dans  une  féconde  guerre  qui  dura  quatorze 
ans,  &  qui  finit  par  la  defboiélion  de  Mefiène.  Tous  les 
Mefleniens  qui  furent  pris  furent  réduits  au  fort  &  à  l'état 
des  Hilotes,  avec  qui  ils  ne  firent  plus  qu'un  iêul  ck  même 
corps, 

Àtkn  Les  Lacédémoniens  durant  cette  guerre ,  craignant  que 

37**  letrrs  ennemis  ne  s'apercufîènt  des  pertes  qu'ils  avoient  faites, 

remplacèrent  par  des  Hilotes,  à  qui  ils  accordèrent  la  qualité 
de  citoyens,  ceux  qu'ils  avoient  perdus  dans  les  diverfo 


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t)E    LITTERATURE.  275 

Le  joug  des  Hilotes  s'appefantiuoit  de  plus  en  plus,  lorf- 
qu'il  fê  prélènta  une  occafion  favorable  de  recouvrer  leur 
liberté.  Paufânias,  tuteur  du  jeune  roi  Piiftarque,  trop  fier  de 
la  victoire  remportée  à  Platée  fur  les  Perfes,  oublia  qu'il  étoit 
né  Spartiate,  cert-à-dire,  obligé  d'obéir  à  des  loix  dures  & 
auftères;  il  le  mit  à  vivre  à  la  manière  des  Afiatiques,  & 
pana  bien-tôt  du  luxe  le  plus  outré  au  deflêin  d'anervir  fa 
patrie  &  la  Grèce  entière  :  il  fondoit  (es  efpérances  fur  l'amitié    rh»c?L  1 
de  Xerxès  &  fur  le  fêcours  des  Hilotes,  à  qui  il  promit  la  >. 
liberté  &  le  droit  de  bourgeoise,  s  ils  le  révoltoient  en  la  wâ  Pm>f<m. 
faveur,  &  qu'ils  le  défendirent  contre  fês  concitoyens;  ce 
projet  échoua  par  la  dénonciation  que  l'efclave  Argilius  en 
alla  faire  aux  Ephores,  &  Paufânias  fut  puni. 

Quelque  temps  après,  des  Hilotes  furent  condamnés  à    TlmrylLU  • 
mort,  fans  qu'on  fâche  pour  quel  crime.  Ils  le  réfugièrent  à  caf' /2g' 
Ténare,  promontoire  de  la  Laconie,  où  Neptune  avoit  un  2é*f*4j?* 
temple  :  les  Ephores  les  en  arrachèrent  &  les  firent  traîner 
au  fupplice.  On  crut ,  fuivant  l'efprit  du  temps ,  que  le  trem- 
blement de  terre  qui  arriva  pour  lors ,  le  plus  terrible  dont 
on  eût  encore  entendu  parler,  étoh  l'efTèt  du  reflêntiment 
de  Neptune  contre  les  Spartiates  qui  n'avoient  pas  craint  de 
violer  fafyle  de  Ténare.  11  s'ouvrit  des  abîmes  dans  toute  la  ■» 
Laconie:  le  mont  Taygète  fût  ébranlé  jufque  dans  fês  fon-  Cmw"' 
;  plufieurs  parties  de  fôn  fommet  s'écroulèrent ,  &  il 
refta  à  Sparte  que  cinq  mailôns  fur  pied;  une  grande 
:ie  des  citoyens  fut  engloutie.  Dans  l'épouvante  générale 
que  cet  accident  caufâ,  Archidamus  fils  de  Zeuxidamus,  qui 
voyoit  les  Spartiates  occupés  à  fâuver  ce  qu'ils  avoient  de 
plus  précieux,  fit  fbnner  la  trompette,  comme  fi  les  ennemis 
euflênt  été  aux  portes  de  b  ville.  Chacun  courut  aux  annes , 
&  jamais  les  Lacédémoniens  n'eurent  befôin  de  plus  de 
fermeté  &  de  courage;  car  les  Hilotes  &  les  Mefîeniens 
efclaves ,  n'avoient  pas  manqué  cette  occafion  de  fe  remettre 
en  liberté.  Sparte  leur  fêmbloit  une  proie  afîùrée;  mais  Archi- 
damus, à  la  tête  des  fiais ,  fê  préfenta  à  leur  rencontre,  & 
(à  bonne  contenance  les  obligea  de  retourner  fur  leurs  pas.  Sie- 

Mraij 


i76  MEMOIRES 

Ils  lê  retirèrent  fur  le  mont  Ithome,  d'où  ils  faifoient  des 

conrfês  continuelles  fur  le  territoire  de  Sparte. 

Les  Lacédémoniens  les  y  affligèrent;  mais  trop  foibfes 
pour  le  promettre  (èuls  un  heureux  fuccès,  ils  députèrent 
Ptutaick.  uti  vers  lairs  allies,  5c  envoyèrent  Périclidas  à  Athènes  folli- 
citer  du  (ecours.  Les  (êntimens  furent  paitagés;  quelques-uns 
prétendoient  que  c  ctoit-là  le  moment  de  rabaiffèr  la  hauteur 
des  Spartiates ,  &  qu'il  ne  falloit  pas  qu'ils  relevaient  eux- 
mêmes  leurs  rivaux  :  mais  Ci  mon  les  ramena  à  (on  avis,  en 
leur  représentant  qu'il  étoit  honteux  *  de  laijfcr  la  Grèce  boi- 
te ufe  ér  Athènes  fans  contre-poids.  Il  préféra,  dans  cette  oco 
fion,  l'utilité  de  Lacédcmone  à  l'intérêt  politique  de  fa  pairie. 
Les  troupes  que  commancloit  Cimon ,  donnèrent  d'abord  beiu- 
coup  d'avantage  aux  Lacédémoniens  ;  mais  bien-tôt  ceux-ci 
foupçonnant  que  les  Athéniens .  vouloient  abandonner  leur 
parti  6c  (è  joindre  aux  Hilotes,  ils  ne  manquèrent  pas  de 
prétextes  pour  les  renvoyer. 

Les  Lacédémoniens,  avec  ce  qui  leur  étoit  refté  d'alliés, 
continuèrent  le  fiège  d'Ithome  ck  combattirent  pendant  dix 
ans  avec  difîérens  luccès ,  (ans  pouvoir  (ôûmettre  les  rebelles  : 
enfin  les  Hilotes  (ê  rendirent  (ous  la  condition  exprefîè  Je 
Miltrjq***  ^)rt'r  ^u  Péloponnèlê  &  de  n'y  jamais  rentrer.  La  force  du 
lieu  5c  les  menaces  de  la  Pythie  valurent  cette  capitulation 
aux  (ùpplians  de  Jupiter  d'Ithome. 

Les  Athéniens  (ênfibles  à  l'affront  qu'ils  avoient  reçu  devant 
ThityJ.  1. 1,  Ithome  même,  profitèrent  de  ces  conjonctures  pour  (âtisfaire 
leur  reffèntiment,  en  établiflànt  à  Naupacle  cette  partie  des 
Hilotes. 

Ceux  qui  etoient  reftés  dans  la  Laconie,  payèrent  bien  cher 
la  réfiftance  qu'ils  avoient  faite  à  Ithome.  Les  Lacédémoniens 
punirent  de  mort  les  auteurs  de  la  révolte,  5c  redoublèrent  de 
cruautés  à  l'égard  de  ceux  à  qui  ils  firent  grâce  de  la  vie. 

Cependant  les  Hilotes  traités  avec  tant  de  lèvérhé,  mar- 
chèrent volontiers  au  fecours  de  leurs  maîtres,  dans  i'efpérancc 

*  na&ii&Kà,  fum  rit  ÏMaJk  x>x»r ,  p*rn  ri*  mxir  in&Çvya  <*i<JK» 


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DE    LITTERATURE.  i77 

de  la  liberté.  Les  Athéniens,  fous  la  conduite  du  Général 
Démoflhène ,  s'étoient  rendus  maîtres  de  Pylos ,  ville  éloignée 
de  Mdiène  de  quatre  cens  ftades.  Les  Lacédémoniens ,  à 
cette  nouvelle,  cherchèrent  à  rendre  inutiles  les  fortifications    ^<^»-  su. 
que  Démoflhène  y  avoit  élevées.  Vis-à-vis  de  Pylos  étoit  "* 
la  petite  île  de  Sphaclérie,  dont  la  fituation  pouvoit  fermer 
l'entrée  du  port  aux  ennemis.  Les  Lacédémoniens  y  firent 
paflêr  leurs  meilleures  troupes,  &  crurent  par-là  avoir  beau-  ThMcyi.Liv» 
coup  avancé  le  fiège;  mais  ayant  été  battus  par  les  Athé- 
niens dans  un  combat  naval ,  ceux  qui  étoient  dans  l'île  de 
Sphaclérie  s'y  trouvèrent  bloqués  iâns  pouvoir  en  fortir ,  ni 
recevoir  de  vivres. 

Malgré  les  efforts  des  Lacédémoniens  pour  les  défendre, 
quoique  les  Hilotes  rifquaiiènt  tout  pour  leur  porter  des 
vivres,  allant  échouer  fans  ménagement  fur  la  côte,  &  que 
des  plongeurs  même  y  abordarïênt,  tirant  après  eux  des  outres 
remplies  de  pavots  détrempés  dans  du  miel ,  &  de  graine  de 
lin  pilée,  Cléon,  qui  avoit  (ûccédé  à  Démofthène,  pénétra 
dans  l'île  &  les  força  de  le  rendre  à  difcrction  ;  ils  étoient 
un  peu  moins  de  trois  cens.  Ils  furent  chargés  de  fers  & 
envoyés  à  Athènes,  où  le  peuple réfolut  de  les  garder prifon- 
niers  julqu  a  ce  qu'on  fût  convenu  de  quelque  accommode- 
ment ,  &  de  les  faire  mourir  tous ,  fans  exception ,  fi  les 
Lacédémoniens  entroient  auparavant  dans  l'Attique. 

Cléon  confia  la  garde  de  Pylos  aux  Hilotes  de  Naupacle, 
dont  la  haine  pour  les  Spartiates  lui  garantiflôit  la  fidélité. 
La  garnifon  de  Pylos  pilla  &  ravagea  les  terres  des  Lacédé-  . 
moniens  ;  &  comme  elle  parloit  d'ailleurs  la  langue  du  pays , 
elle  s'aboucha  avec  les  anciens  Hilotes  dont  un  grand  nombre 
défèrta.  Les  Lacédémoniens,  qui  craignoient  de  plus  grands 
(oûlèvemens,  députèrent  inutilement  à  Athènes  pour  engager 
les  Athéniens  à  leur  rendre  Pylos  avec  les  prilonniers  de 
Sphaclérie.  Tant  de  mauvais  (iiccès  firent  recourir  les  Lacé- 
démoniens au  plus  horrible  de  tous  les  expédiais ,  pour  arrêter 
la  délêrtion  des  Hilotes ,  qui  devenoit  de  jour  en  jour  plus 
confidérable.  Sous  prétexte  de  récompenlêr  ces  malheureux, 

M  m  iij 


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%7%  MEMOIRES 

on  fît  publier  un  tdit  qui  ordonnoit  aux  Hilotes  qui  avoicnt 
rendu  quelque  fêrvice  à  l'Etat,  de  venir  s'irucrire  dans  les 
regiftres  publics  pour  être  remis  en  liberté.  Deux  mille  le 
préfentèrent  qu'on  couronna  de  fleurs,  &  auxquels  on  fît 
f  aire  le  tour  des  temples ,  comme  fi  1  on  eût  voulu  les  délivrer 
de  la  fêrvitude;  mais  bien-tôt  après  on  n'en  entendit  plus  par- 
ler, &  perfonne  ne  fut  de  quelle  façon  ils  étoient  morts. 
Pég.  ///.  Diodore  de  Sicile  ajoute  que  l'Etat  chargea  de  cette  aflreufe 
exécution,  les  perfônnes  les  plus  diftinguées  chez  qui  les 
Hilotes  s'étoient  retirés. 

La  cruauté  des  Lacédémoniens  n'étoit  pas  encore  aflôuvie  : 
Brafidas  qui  s'étoit  déjà  fignolé  au  fiège  de  P y  1  os ,  ayant  été 
envoyé  en  Thrace  pour  obliger  les  Athéniens  à  quitter  le 
territoire  de  la  Laconie ,  les  Ephores  joignirent  à  lès  troupes 
mille  Hilotes  des  plus  entreprenans ,  dans  l'attente  qu'ils  péri- 
roient  dans  cette  occafion.  Le  Général  des  Lacédémoniens 
marcha  droit  à  Amphipolis  colonie  d'Athènes  :  Les  Athé- 
niens y  envoyèrent  des  lècours  qui  ne  purent  arriver  avant 
que  la  ville  fut  prifê.  Ils  en  firent  donc  le  fiège;  &  Brafidas 
enfermé  dans  la  place,  fût  fi  bien,  en  ne  paroifîànt  pas  fur 
les  remparts,  &  affectant  une  crainte  qu'il  n'avoit  pas,  exciter 
la  confiance  &  entretenir  la  vanité  de  Cléon,  Général  des 
Athéniens,  qu'ayant  fait  une  fbrtie  inopinée,  il  s'engagea 
un  combat  fous  les  murs  mêmes  d'Amphi polis.  Le  choc  fut 
rude  &  la  victoire  long-temps  difputée  :  enfin  les  deux  Géné- 
raux ayant  été  tués,  elle  fê  déclara  pour  les  Lacédémoniens. 
Tka&L  L  y.     Cet  avantage  détermina  les  Athéniens  à  la  paix  :  elle  fut 

e-  '+  il'  conclue  pour  cinquante  ans  ;  Se  l'un  des  articles  étoit  de  fc 
rendre  réciproquement  les  villes  &  les  prilonniers.  Ce  traité 
fut  fûivi  d'une  ligue  ofTenfive  &  défènfrve  entre  les  deux 
peuples,  qui  alarma  juftement  les  plus  puifiântes  républiques 
de  la  Grèce  dont  cette  alliance  fêmbloit  préfager  la  ruine. 
Argos,  Thèbes,  Corinthe  &  Hélis  s'unirent  enfêmble,  & 
les  trois  dernières  déférèrent  le  commandement  à  Argos. 

Diod.  f.  124.  Les  Lacédémoniens  n'oublièrent  rien  dans  ces  conjoncturel 
pour  fê  garantir  du  danger,  ou  fê  mettre  en  état  de  le  repouflêr 


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DE   LITTERATURE.  170 

par  la  force.  D'abord  ils  rendirent  h  liberté  aux  Hilotes  qui 

avoient  fervi  fous  Brafidas,  &  les  établirent  à  Léprée  fur  les  Tk^tm 

confins  de  b  Laconie  &  de  l'Elide:  enfuite  ils  relevèrent  de  **  '* 

l'infamie  les  prilônniers  de  Spha&érie  qu'ils  avoient  déclarés 

incapables  de  parvenir  aux  charges  ;  enfin  ib  proposèrent  des 

prix  à  la  bravoure,  &  mirent  tout  en  œuvre  pour  ramener 

ies  elprits  aliénés.  . 

Ces  précautions  n'empéchoient  pas  qu'ils  ne  fùûent  encore 
infuites  par  b  garni  fort  de  Pyios  :  c'eft  pourquoi  ils  députè- 
rent à  Athènes»  &  obtinrent  que  les  Athéniens  garderaient 
la  ville  par  eux-mêmes,  &  feraient  paner  à  Cranies  dans  b 
Ccphallénie,  les  Hilotes  de  Naupaéte,  &  ceux  de  b  Laconie 
qui  avoient  fiiivi  leur  parti. 

Les  Hilotes  n'y  refièrent  pas  long-temps  :  les  conditions     7. m.  uli 
du  traité  de  paix  dont  j'ai  parlé,  n avoient  été  parfaitement -jj^'7'' •** 
accomplies  ni  de  part  ni  d'autre;  &  quoique  les  Athéniens  * 
&  les  Lacédémonieiis  ne  fuiTent  pas  encore  en  guerre  ouverte, 
chacun  fongeoit  à  fa  fureté,  &  fe  fcfoit  le  plus  d'alliés  qu'il 
pouvoit.  Alcibiade  étott  à  b  tête  de  la  république  d'Athènes; 
il  fit  rompre  le  traité ,  &  engagea  les  Argiens  dans  l'alliance 
des  Athéniens.  Ces  nouveaux  alliés  fe  plaignirent  au  peuple 
de  finfraclio»  des  traités  ;  ce  qui  (ûfHt  pour  rappela-  les 
Hilotes  à  Pylos. 

Les  Anciens  n'étoient  entrés  dans  l'alliance  des  Athénienj 
que  pour  fe  venger,  par  leur  (êcours,  des  infultes  des  Tégéates» 
Ces  derniers  étoient  foûtenus  pai'  ies  Lacédémoniens  :  les 
deux  armées  fe  rencontrèrent  auprès  de  Mantinte,  &  b 
victoire  demeura  aux  Tégéates. 

Cet  événement  ralluma  b  guerre  plus  vivement  que  jamais, 
&  les  Lacédémoniens  (aifirent  le  moment  où  fa  plus  grande 
partie  des  forces  d'Athènes  fai/bit  le  liège  de  Byzance,  pour 
attaquer  Pylos  par  terre  &  par  mer.  Anytus,  fils  d'Anthémion, 
y  fut  envoyé  avec  trente  vaifleaux  ;  mais  n'ayant  pu  doubler 
le  cip  Malée,  il  s'en  retourna  à  Athènes,  où  le  peuple  l'accuû 
de  trahifbn  &  lui  fit  fon  procès  :  (es  richefîês  le  /âuvèrent. 
Cependant  b  garnilbn  le  défendait  toujours  dans  l'attente  d'un  DU  ^ 


28o  MEMOIRES 

iccours  qui  n'arriva  pas ,  &  les  Lacédémoniens  redoublant  la 
vivacité  de  leurs  attaques,  une  partie  des  alfiégés  étant  déjà 
morts  de  leurs  blefîûres,  les  autres  qui  craignoient  avec  railôn 
de  périr  par  la  faim ,  firent  leur  capitulation.  Les  Laccdc- 
moniens  rentrèrent  ainfi  dans  Pylos  quinze  ans  après  que  le 
Général  Démofthène  s'en  rut  emparé. 

Les  évènemens  de  la  guerre  de  Sicile,  fi  malheureufe 
pour  les  Athéniens,  leur  défaite  près  d'Egos  Potamos,  la 
prifè  de  Naupacle  dont  elle  fut  fuivie,  Athènes  envahie  par 
Lyfwdie,  la  tyrannie  des  Trente,  le  rétabliflèment  de  h  Dé- 
mocratie par  Thrafybule,  font  étrangers  à  mon  objet,  &  leur 
importance  a  tellement  occupé  les  hiftoriens ,  qu'ils  gardent 
un  profond  filence  au  lujet  des  H  ilotes:  il  paroît  feulement, 
HtVtnk.Li,  par  Xénophon,  qu'il  y  avoit  eu  quelque  (édition  parmi  eux, 

9-  4>s-        &  que  les  Lacédémoniens  pardonnèrent  à  ceux  qui  s'étoient 
fauves  de  Malte  à  Coryphafuim. 
Md  M.  h,      A  peu  près  dans  ce  môme  temps ,  Agéfilas  l'ayant  en> 

I*  porté  lur  Léotychide  qui  lui  difputoit  la  royauté,  offrait  aux 

Dieux  des  fâcrifices  pour  la  profpérité  de  l'Etat.  Les  victimes 
confultées  fembloient  indiquer  qu'on  étoit  au  milieu  des 
ennemis.  On  apprit,  cinq  jours  après,  qu'un  certain  Cinadon, 
qui  netoit  pas  des  meilleures  familles  de  Sparte,  tramoit  la 
perte  de  la  République,  &  qu'il  avoit  fortifié  fbn  parti  des 
H  ilotes  6c  des  affranchis.  Le  danger  parut  fi  prelCint  aux 
Ephores ,  que  fans  convoquer  d'afîèmblée  ordinaire ,  ils  réfo- 
lurent ,  avec  le  fènat  des  Anciens ,  d'envoyer  Cinadon  à 
Au  Ion  ville  de  la  Laconie,  fous  prétexte  d'en  ramener  une 
femme  dont  la  beauté  troubloit  l'ordre  de  l'Etat.  On  lui 
donna  une  efeorte  pour  le  garder  à  vue.  I  a  commiiTion  fut 
fidèlement  exécutée  ;  &  dès  que  Cinadon  fut  arrêté  &  qu'il 
eut  déclaré  fes  complices ,  on  les  fit  fuftiger  par  la  ville  Se 
conduire  au  fupplice. 

Tant  d'efforts  impuiflàns  dévoient  avoir  ôté  aux  Hilotes 
tout  efpoir  de  recouvrer  leur  liberté:  il  eft  néanmoins  vrai- 

Diad.F.)7S.  lëmbhble  que  tous  ceux  qui  purent  déferter,  payèrent  à 
Mekcne,  quand  Epaminon<ias ,  après  la  bataille  de  Leudres, 

eut 


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DE    LITTERATURE.  281 

eut  relevé  les  murs  de  cette  ville  pour  l'oppofêr  aux  La- 
cédémoniens. 

Nous  ne  trouvons  plus  rien  toucliant  les  Hilotes  jufqu'au 
règne  de  Cléomène  qui,  fê  voyant  refîèrré  dans  la  feule    Phtank.  h 
Laconie  lorfqu'Antigonus  eut  furpris  Tégée  &  pillé  Orcho-  H^fcgffT 
mène  &  Mantinée,  donna  la  liberté  aux  Hilotes  qui  purent 
payer  cinq  mines  attiques,  d'où  il  retira  cinq  cens  talens. 

Lacédémone  enfûite  efl  abandonnée  à  des  tyrans  qui  ne 
maltraitèrent  pas  moins  les  Hilotes.  Tite-Live  rapporte  que  LSi.xxxir, 
Nabis ,  fur  le  limple  fôupçon  que  quelques-uns  vouloient  paflèr  ceF'  +7' 
dans  les  troupes  Romaines,  les  fit  expirer  fous  les  coups: 
enfin  la  belliqueufe  Sparte  qui  s'étoit  fbûtenue  glorieufêment 
pendant  près  de  huit  cens  ans ,  pafïà ,  ainfi  que  le  refte  de 
la  Grèce,  fous  la  domination  des  Romains. 

Voyons  maintenant  le  détail  de  i'efclavage  des  Hilotes* 

Seconde  Partie. 

Les  difTérens  Etats  de  la  Grèce  avoient  chacun  leurs  — r**  * 
cfclaves  ;  les  Thefîâliens  leurs  Péneftes  ,  les  Crétois  leurs        ' c'  * 
Clarotes,  les  Héracléotes  leurs  Dorophores,  les  Argiens  leurs 
Gymnètes ,  les  Sicyoniens  leurs  Corynéphores ,  les  Syracufâins 
leurs  Arottes,  &  les  Lacédémoniens  leurs  Hilotes.  E^Lpag. 

Les  Hilotes,  comme  la  plufpart  des  autres ,  étoient  des  W« 
peuples  fûbjugués.  Les  Hilotes,  difôit  Hellaniais  cité  par  /««««A»- 
Harpocration ,  ne  font  pas  originairement  efclaves  des  Lacédé-  rwm' 
mont  en  s;  mais  c' étoient  des  habitons  d'He'los,  les  premiers  dont 
Us  aient  fait  la  conquête. 

Les  MefTéniens  leur  furent  agrégés  dans  la  faite ,  &  i'ufâge  Paufv.  h 
prévalut  de  les  appeler  tous  du  nom  commun  d Hilotes. 

Les  Lacédémoniens  mettoient  une  différence  entre  les 
.Hflotes  &  leurs  efclaves  domeftiques  nommés  Mia\:  quoi- 
qu'ils eufiênt  tous  deux  une  origine  commune,  les  derniers 
étoient  tombés  dans  un  tel  aviiifîèment  qu'ils  n'avoient  aucune 
forte  de  confédération  ;  de-là  vient  que  Pollux  dit  que  les  Hi- 
lotes tenoient  le  milieu  entre  les  gens  libres  &  les  efclaves. 
Les  efclaves  domeftiques  avoient  un  rapport  plus  particulier 
Tome  XXIII.  Nn 


a8i  MEMOIRES 

au  maître,  &  n'étoient  employés  qu'aux  choie»  du  ménage, 
comme  leur  nom  même  l'exprime.  C'étaient  eux  que  les 
*  Lacédémoniens  forçoient  de  boire  jufqu'à  s'enivrer,  &  qu'ils 
**cur*  *' *  '  ofîroient  dans  cet  état  aux  yeux  des  jeunes  gens  pour  leur 
infpirer  l'horreur  d'un  vice  qui  dégrade  l'humanité  :  peut-être 
excu(êra-t-on  la  conduite  des  Lacédémoniens  par  l'attention 
particulière  qu'ils  donnoient  à  l'éducation  de  leurs  enfuis. 
Mais  comment  juftifier  la  cruauté  qu'ils  avoient  de  les 
Athams,  obliger  à  recevoir  tous  les  ans  un  certain  nombre  de  coups 
P>  *S7*  j^jls  avoir  mérités ,  feulement  afin  qu'ils  ne  defàpprinent 
pas  à  /ervir.  Cétoit  encore  à  leur  égard  qu'on  pratiquoit  cet 
autre  ufâge.  Si  quelque  domeftique  lêmbîoit ,  par  là  bonne 
mine  ou  l'élégance  de  là  taille,  s'élever  ainJefTiis  de  la  con- 
dition dans  laquelle  il  étoit  né ,  il  étoit  puni  de  mort  &  Qm 
maître  mis  à  l'amende ,  afin  qu'il  empêchât  par  les  mauvais 
traitemens ,  que  ceux  qui  lui  refloient  ne  puflènt  un  jour , 
par  leurs  avantages  extérieurs ,  Méfier  les  yeux  des  Spartiates. 
Un  bonnet  &  un  habit  de  peau  de  chien  étoit  tout  leur 
habillement,  fôit  que  par-là  les  Lacédémoniens  voulurent 
les  humilier  davantage,  lôit  qu'ils  neuflènt  cf autre  defièin 
que  de  les  diftinguer  de  leurs  citoyens.  On  pouvoit  les  punir 
pour  la  moindre  inlôience ,  lâns  qu'ils  puflènt  réclamer  l'au- 
torité des  lobe ,  de  quelque  façon  qu'ils  fuûent  traités  :  enfin 
l'excès  de  leur  malheur  était  tel  qu'ils  étaient  en  même  temps 
elclaves  des  particuliers  Se  du  public,  en  forte  que,  fûivant 
u  Fût.     Ariftote,  on  le  les  prêtoh  les  uns  aux  autres. 

Les  Hilotes  au  contraire  n'étoient  pas  renfermés  dans 
l'enceinte  des  villes,  ils  vivotent  à  la  campagne,  Caflelléuù] 
Ui.xxxir.  dit  Tite-Live,  agrefle  gtnus. 

h  rhâ  Ly-  Plutarque  obfêrve  que  le  plus  grand  bonheur  dont  les 
T Lacédémoniens  fuflènt  redevables  aux  loix  de  Lyairgue, 
étoit  le  profond  loifir  dont  ils  jouinoient  II  leur  étoit  défendu 
d'exercer  aucun  art  méchaniquet  &  entièrement  occupés  de 
la  guerre  dont  leurs  exercices ,  même  en  temps  de  paix,  etoient 
des  images  fi  reflèmblantes ,  il  fâlloit  nécenairement  qu'ils 
,  commirent  à  d'autres  le  loin  de  cultiver  leurs  terres.  Les 


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DE   LITTERATURE.  ^83 
Hilotes  Cn  étoienf  chargés  fous  la  condition  d'un  certain  tribut    Pktanh.  h 
déterminé  qu'on  ne  pouvoit  ni  augmenter  ni  diminuer,  le  UICW<P'*S9* 
Légiflateur  ayant  penfé  qu'un  jufte  gain  étoit  propre  à  adoucir 
l'efclavage  des  Hilotes ,  ck  que  les  maîtres  deviendraient  meii* 
leurs  citoyens  en  le  bornant  à  ce  que  la  coutume  leur  per- 
mettoit  d'avoir.  11  fuit  de- la  que  les  Hilotes  étoient  au  moins 
propriétaires  en  partie;  &  ce  qui  lève  tous  les  doutes  fur 
cette  queftion,  c'elt  ce  qu'on  lit  dans  Athénée,  qu'ilyavoit  2f+. 
des  Péneites  plus  riches  que  leurs  maîtres;  &  dans  Plutarque, 
que  Cléomène  donna  la  liberté  aux  Hilotes  qui  purent  payer 
cinq  mines  attiques. 

N'eft-il  pas  vrai-fêmblable  que ,  confequemment  à  la  défenfe 
de  Lycurgue,  les  Hilotes  étoient  Forgerons,  Charpentiers, 
Charrons,  &  de  tous  les  métiers  enfin  dont  un  peuple 
guerrier  peut  retirer  de  l'utilité  î 

Les  Hilotes  afliftoient  aux  funérailles  des  rois  de  Lacédé- 
mone  ;  c'étoit  fans  doute  une  marque  de  leur  dépendance  :    HmJt*.  Si. 
&  dans  cette  cérémonie,  Hs  fê  frappôient  la  poitrine,  pouf  Vl>ca?-S8' 
foient  de  longs  gémiïîêmens  &  crioient,  conformément  à 
l'uiage,  que  c'étoit  le  nieilieur  Roi  qu'il  y  eût  encore  eu. 

Si  les  Lacédémoniens  n'avoient  pas  pour  eux  autant  de 
mépris  que  pour  leurs  eiêlaves  domeftiques,  au  moins  les 
traitoient -  ils  avec  beaucoup  de  hauteur.  Athénée  rapporte 
qu'Agéfrias  menant  des  troupes  au  lêcoufs  des  Thafiens , 
ceux-ci  lui  envoyèrent,  à  fon  arrivée  dans  le  pays,  toutes 
fortes  de  rafraîchifîêmens  pour  fon  armée.  Agéfdas  ne  prit  que 
des  moutons  &  des  bœufs  ;  il  auroit  pâ  (âtisfaire  fon  goût  par 
des  alirnens  plus  délicats,  que  le  luxe,  dans  tous  les  temps,  a 
rendu  trop  communs:  mais  il  les  fit  remporter  par  la  raifon 
qtr'il  ne  leur  étoit  pas  permis  dufêr  de  ces  mets-là;  &  comme 
les  Thafiens  infiftoient  :  Portez-les,  leur  dît-il,  à  ces  gens-là, 
en  montrant  les  Hilotes  ;  il  vaut  mieihc  qu'ils  fe  gâtent  qtte 
Moi  êr  les  Spartiates  qui  m'accompagnent» 

Les  vainqueurs  ont,  lâns  contredit,  des  droits1  fur  les* 
vaincus  ;  mais  ont-ils  celui  d'être  barbares  !  Les  Lacédémo- 
niens  1  étoient  à  l'égard  des  Hilotes,  fi  ce  qu'on  appefoit  la 

Nn  ij 


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284  MEMOIRES 
hlycvg.  Cryptie  efl  vrai:  voici  le  fait.  Ariftote,  cité  par  Plutarque l 
/•/'•  dit  que  les  Ephores,  en  entrant  en  charge,  déclaraient  b 
guerre  aux  Hilotes ,  afin  qu'il  fût  permis  de  les  tuer  impu- 
nément On  envoyoit  en  conféquence ,  dans  de  certains  temps, 
k  la  campagne  les  jeunes  Lacédémoniens  les  plus  adroits  & 
les  plus  braves ,  avec  des  poignards ,  quelques  provifions  & 
rien  autre  choie.  Ils  palToicnt  le  jour  dans  des  lieux  couverts 
où  ils  le  te  noient  caches;  &  la  nuit,  fe  répandant  fur  les 
grands  chemins ,  ils  poignardoient  tous  les  Hilotes  qu'ils  pou- 
voient  iûrprendre.  Plutarque  appuie  ion  récit  de  l'exemple 
des  deux  mille  Hilotes  à  qui  on  fit  faire  le  tour  des  temples, 
&  qui  cGiparurent  enfui  te.  Mais  j  avoue  1 que  je  ne  trouve 
point  le  fait  dans  Ariftote  ;  2.°  quand  Thucydide  parle  de 
ces  deux  mille  Hilotes ,  il  ne  prétend  pas  que  leur  mon  rut 
une  fuite  de  la  cryptie.  On  a  vû  que  les  Lacédémoniens  ne 
iè  portèrent  à  cet  excès  que  parce  que ,  dans  les  conjonctures 
où  ils  Ce  trou  voient ,  la  moindre  fédition  étoit  de  la  plus  dan- 
gereu/c  confequence.  Ainfi  je  conclus,  avec  Plutarque,  que 
li  la  cryptie  a  eu  lieu,  on  ne  doit  pas  en  attribuer  l'établit 
fement  à  Lycurgue  le  plus  fâge  des  Légiflateurs,  recomman- 
dable  par  la  douceur  de  les  mœurs ,  par  ion  équité  qui  lui 
fit  remettre  la  royauté  à  <bn  neveu  Charilaiis,  &  par  ton  exil 
volontaire;  cet  homme  enfin  qu'Apollon  ne  kit  s'il  doh 
nommer  un  mortel  ou  un  Dieu.  Le  défaut  de  preuves  m'em- 
pêche, malgré  la  férocité  connue  des  Lacédémoniens,  de 
rien  décider  fur  1  ufâge  de  la  cryptie. 

Mais  ce  dont  on  ne  fauroit  douter,  c'efl  que  les  Hilotes 
donnoient  beaucoup  d'inquiétude  aux  Lacédémoniens  par 
leur  grand  nombre:  ils  étoient  trente-cinq  mille  fur  cinq 
mille  Spartiates  à  la  journée  de  Platée.  Plutarque ,  cité  par 
Cragius ,  dit  que  les  Etoliens  en  emmenèrent  une  fois  cin- 
Uk  vi  11 ,  quante  mille  de  la  Laconie  ;  &  Thucydide ,  parlant  des 
habitans  de  Chio ,  allure  qu'il  n'y  avoit  nulle  part  plus  deA 
daves,  excepté  à  Lacédémone.  ' 

C'efl  pour  cette  raûon  que  les  Lacédémoniens  les  em- 
ployoiem  dans  leurs  armées.  On  les  voit  rarement  iè  meure 


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DE    LITTERATURE.  285 

fâns  eux  ;  la  politique  l'exigeoit  :  que  n  auroient-ib 
pas  eu  à  craindre  fi ,  les  contenant  à  peine  lorfqu'ils  étoient  - 
chez  eux ,  ils  les  y  euflent  iaiffés  feuls  en  leur  abfence  ? 

C'étoit  pendant  la  guerre  fur-tout  que  ies  Hilotes  pouvoient 
mériter  d'être  délivrés  de  la  lérvitude,  ou  par  des  actions  de 
bravoure,  ou  par  des  fèrvices  d'un  aune  genre:  ainfi  les 
fôldats  de  Brafidas  &  ceux  qui  avoient  fecouru  les  Spartiates 
enfermés  dans  l'île  de  Sphactérie,  furent  remis  en  liberté. 

Les  cérémonies  de  l'affranchiflèment  étoient  très-fimples  ; 
elles  confiftoient  à  être  couronné  de  fleurs  6c  à  faire  le  tour 
des  temples. 

Les  affranchis  étoient  libres  de  fe  retirer  où  bon  leur  fem- 
bloit  ;  mais  plus  ordinairement  ils  étoient  envoyés  en  colonie 
avec  un  Hurmofte  ou  un  Gouverneur  pour  ies  commander  : 
ce  qui  me  fait  penfër  que  dès-lors  ils  étoient  citoyens  ;  car 
l'Harmofte  ne  commandoit  qu'à  des  citoyens.  Je  n'ofèrois 
pourtant  affurer  qu'ils  euflent  tous  les  droits  de  cité;  on  fâit 
que  les  Lacédémoniens  en  étoient  trop  jaloux  pour  les  y  Athm.  M 
admettre  fins  réfèrve.  Les  Hilotes  alors  étoient  appelés  Neo-^* 
bLfiôhii,  nouveaux  citoyens  ;  AV«V»  renvoyés;  Atamaiwavrat, 
ens  de  mer ,  parce  qu'ils  fêrvoient  dans  les  armées  navales  ; 
TO/u/ortf,  d'une  condition  inférieure  ;  &  IIc&coixoi,  parce  que 
^qu'ils  reftoient  dans  le  pays ,  ils  habit  oient  dans  les  environs  h**t  a'^T** 
Sparte.  On  Ut  dans  Héfychius,  qu'on  donnoit  le  nom 
^^iens  à  ceux  qui  fe  diflinguoient  par  leur  fidélité.         M'tic.  m.  u9 

^minons  ce  Mémoire  par  un  pafiage  d'Ariftote,  qui  eft 
coiru  je  ré/ùitat  de  tout  ce  que  j'ai  dit:  «  Les  Hilotes 
(œ  ^  les  termes)  font  autant  d'ennemis  que  les  Lacédé-  « 
n10™*  nourriflent  dans  leur  fêin ,  toujours  à  l'affût  des  « 
malheuL^  rev0lter.  Ce  nefl  pas  un  médiocre  embarras  « 
de  les  fi«r  gouverner:  fi  on  leur  biffe  trop  de  liberté,  ils  « 
en  abufen^  j'^ent  à  leurs  maîtres  ;  fi  on  les  traite  trop  « 
durement,  ^  frit  haïr  &  on  ies  porte  à  la  rébellion». 


NniÇ 


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286 


MEMOIRES 


DE  L'ARCHITECTURE  ANCIENNE. 

Par  M.  fe  Comte  de  Càylus. 

7  Janvier  T  'Architecture  m'a  toujours  paru  le  chef-d'œuvre 
■TW*  J  ^  &  le  comble  de  l'efprit  humain,  fôit  que  je  l'aie  regardée 
en  général ,  /oit  que  je  l'aie  confidérée  dans  les  détails.  Dans 
les  autres  Arts  qui  dépendent  également  du  génie ,  tels  que  la 
Peinture  6c  la  Sculpture,  les  formes  &  les  couleurs  font  indi- 
quées par  la  Nature,  &  l'imitation  naturelle  à  tous  les  hommes 
fournit  lêule  un  moyen  de  leur  plaire.  Audi  l'on  a  vu  dans 
tous  les  temps,  que  la  plus  légère  indication  de  ces  Arts 
paroît  un  fujet  d'admiration  à  ceux  qui  n'ont  eu  aucun  objet 
de  comparaifon  ;  &  l'applaudi  iîèment  donné  aux  premiers 
imitateurs  de  la  Nature  en  ce  genre ,  a  du  conduire  tout 
fimplement  à  leur  perfection.  Mais  fur  quoi  l'art  de  l'Archi- 
tecture (j'entends  toujours  celui  de  fes  belles  proportions ) 
fur  quoi,  dis-je,  a-t-il  pû  s'établir ï  Que  prélême  la  Natuw 
à  fan  égard!  Un  arbre  droit,  une  poutre traverfànte,  iafvoû* 
d'une  grotte  ou  d'une  caverne. 

Il  faut  convenir  que  ces  moyens  véritables  ne  font  * 
fort  étendus  pour  former  &  faire  éclorre  un  goût  qi^  a 
fallu  tirer  du  néant,  &  l'amener  cependant  au  point  âeàtma 
des  règles  qui  ont  été  fuivies,  &  avec  fcrupule,  depiF  *nt 
de  ficelés» 

On  a  trop  fouvent  écrit  fur  la  première  inventif  «eceî 
art  pour  en  parler  ;  on  a  même  voulu  trouver  <*ln5  ■ 
Nature  les  modèles  de  les  plus  petites  parties.  O  P^uffi 
ont  de  la  vrai-iêmbla'nce,  je  ne  lès  contredis  por*;  rnafcii 
efl  confiant  que  fès  commencemens ,  quels  qu£  -lient  été , 
n'ont  point  été  fôlides ,  &  qne  l  amour  propre  ^  ^  Vanité  dés 
hommes ,  dans  le  defîêin  de  confêrver  leur  *  k  pofté- 
rité,  n'ont  pas  été  long-temps  fâns  y  employé  corPs  delà 
plus  grande  réfiftance.  Ce  ne  font  point  hyCommcaioamcni 


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DE  LITTERATURE.  187 
de  cet  art  qui  m  étonnent;  de  quelque  façon  que  ce  lôit ,  ils 
font  faciles  à  concevoir  :  ce  font  Ces  progrès ,  fur-tout  quand 
je  confidère  l'état  dans  lequel  les  Grecs  l'ont  reçû ,  &  celui 
dans  lequel  il  cft  foni  de  r leurs  mains.  C'eft  un  point  fur 
lequel  je  vais  rapporter  tout  ce  que  j'ai  pû  rafîèmbler  des 
palîâges  des  auteurs  anciens  ;  mais  qu'il  me  lôit  permis  de 
communiquer  auparavant  quelques  réflexions  générales  fur  ce 
grand  art. 

Quel  mérite  n'a  point  eu  le  premier  Grec  qui  a  inventé 
les  proportions  que  nous  admirons  tous  les  jours?  Quelle 
fâgeflê  &  quel  goût  faut-il  reconnoître  dans  un  peuple  qui 
leur  a  donné  fon  approbation  ?  Enfin  quelle  refpeclable  foû- 
mifiïon  faut-il  admettre  dans  les  grands  artifles  Grecs  qui 
ont  fuivi  de  Ci  près  les  inventeurs,  eux  qui,  fâns  contredit, 
auraient  été  capables  au  moins  de  propoicr  des  innovations  . 
&  de  chercher  par  ce  moyen  une  diftiriction,  ainfi  que 
quelques  Modernes  l'ont  prétendu!  Quoi  qu'il  en  lôit,  l'in- 
vention me  paraît  encore  plus  facile  à  comprendre  que  cette 
modération  &  cette  équité  qui  engagent  les  gens  du  même 
art  à  convemr  du  point  de  perfection  ,  qui  les  rendent 
capables  de  s'y  arrêter ,  dès  qu'ils  l'ont  fênti ,  d'y  fôûmettre 
leur  génie  &:  de  travailler  en  conlequence. 

L'admiration  que  cet  art  peut  irupirer  &  que  la  réflexion 
augmente  fins  celle,  m'a  lêule  engagé  à  traiter  cette  matière 
intéreflânte;  car  enfin,  fans  parler  de  la  totalité  d'un  morceau 
d'Architecture  qui  indique  là  deflination  &  qui  prévient  le 
lpectateur  convenablement  à  fôn  objet,  la  plus  belle  colonne 
dft  un  cylindre,  un  arbre,  une  quille,  que  fàis-je,  je  ne  dis  pas 
pour  le  vulgaire ,  mais  pour  une  infinité  de  gens  qui  font  même 
les  plus  forts  en  décifions ,  tandis  que  dans  la  proportion , 
fon  renflement,  lâ  diminution,  fâ  bafe  &  fon  chapiteau,  toutes 
chofês  qui  paroiflênt  absolument  arbitraires,  &  qui  l'ont  été 
fins  doute  pendant  long-temps,  cette  colonne,  dis-je,  eft 
une  des  plus  belles  productions  pour  un  homme  doué  de 
génie  &  rempli  des  connoinances  &  du  (èntimem  des  arts» 
L'Architecture  a  donc  eu  befoin,  non  d'un  génie  différent 


288  MEMOIRES 

des  autres  arts,  car  ii  eft  par-tout  le  même,  mais  dun  fènti- 
ment  plus  fin  pour  être  conduite  à  fa  perfection,  d'autant 
que  (on  expreffion  eft  uniquement  &  abiolument  émanée  de 
l'efprit,  de  ia  jufteflè  des  rapports  &  du  goût  ie  plus  pur. 
Auflî  nous  voyons  que  cet  applaudilîèment  &  cette  conven- 
tion de  tant  de  fiècles  ont  produit  aux  artiftes  qui  ont  voulu 
s  en  éloigner,  la  même  chute  qu'à  ceux  qui,  en  d'autres 
genres ,  ont  voulu  le  fôuftraire  à  l'imitation  générale  de  ces 
mêmes  Grecs;  enfin  il  faut  convenir  que  tous  ceux  qui  les 
ont  pris  pour  guides ,  qui  en  ont  fait  ai  quelque  (brte  leur 
nourriture,  ont  réufli,  &  que  tous  les  autres  au  contraire  ont 
échoué.  Tous  les  fiècles  qui  ont  fuivi  ces  beaux  fiècles  de  la 
Grèce,  fêmblent  avoir  concouru  pour  nous  donner  cette  preuve 
de  leur  excellence. 

Je  paflè  aux  faits  hiftoriques;  ils  me  paroiflènt  néceflâircs 
pour  faire  plus  aifè'ment  recevoir  mes  conjectures. 

Si  l'on  veut  examiner  l'Architecture  des  temps  les  plus 
reculés ,  on  ne  peut  guère  remonter  avec  certitude  dans  les 
hiftoires  anciennes ,  plus  haut  que  celles  qui  traitent  de 
l'Egypte  :  ce  n'eft  pas  qu'on  ne  trouve  des  chofês  qui  ont 
nippon  à  cet  art  dans  plufieurs  auteurs  très-authentiques ,  & 
qui  ont  écrit  ce  qui  concerne  quelques  peuples  que  l'on  dit 
plus  anciens.  Ils  ont  dit  la  vérité;  car  tous  les  hommes 
civiiues  ont  plus  ou  moins  bâti ,  quand  ils  n'auroient  eu  pour 
objet  que  de  <ê  garantir  des  injures  de  l'air ,  de  fê  défendre 
contre  les  animaux  ou  pluftôt  contre  Finjuftice  de  leurs  voifins: 
mais  on  juge  mal  d'un  art  fur  les  chofes  écrites  ;  deux  Lecteurs 
même  éclairés  auront  des  idées  absolument  oppofees  d'un 
bâtiment  qu'ils  n'auront  connu  que  lur  les  delcriptions.  Ce 
que  je  pourrais  rapporter  fur  de  telles  autorités ,  ne  ferviroit 
donc  qu'à  augmenter  mes  conjectures,  &  je  ne  me  trouve 
malheureulement  que  trop  obligé  d'y  avoir  recours  pour 
traiter  cette  matière.  L'Egypte  au  contraire  ne  préfènte  pas 
les  mêmes  inconvéniens  :  on  peut  joindre  les  monumens 
qu'elle  nous  confèrve  encore  aujourd'hui,  aux  rapports  que 
les  auteurs  nous  en  font,  &  ce  moyen  nous  met  en  état  de 

juger 


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DE  LITTERATURE.  a8; 
juger  iâinement,  non  feulement  de  ce  qui  fubffte,  mais 
encore  de  ce  qui  n'exille  plus. 

Si  nous  avions  beloiit  d'un  témoignage  fur  l'antiquité  des 
Egyptiens  &  fur  la  grandeur  de  leurs  idées,  nous  ne  |X>ur- 
rions  en  avoir  un  plus  authentique  que  celui  d'Hérodote. 
Ce  qu'il  en  dit,  ti\  de  la  plus  grande  force,  d'autant  qu'il  a 
jugé  par  lui-même;  voici  les  paroles  en  parlant  du  labyrinthe  : 
Jl  efl  plus  grand  que  fa  renommée  ,  &  l'on  ne  concevra  jamais 
rien  qui  réponde  au  travail  &  à  la  dépenfe  de  ce  bâtiment , 
quand  on  voudrait  mettre  enfcmble  tous  les  édifi  es  à"  tous  les 
ouvrages  de  la  Grèce.  Ce  qu'il  dit  des  Pyramides  eft  conforme 
à  la  grande  itlée  que  nous  en  avons;  mais  comme  elles  ne 
font  que  des  anus  prodigieux  de  pierres,  &  qu'elles  n'ont 
aucune  cfpèce  darchitccUne,  je  me  contenterai  de  renvoyer 
à  ce  qu'il  en  a  éciit,  ainli  que  pour  le  lac  Méris  &;  les 
deux  Chapelles  d'une  feule  pierre  que  l'on  voyoît,  l'une  dans 
la  ville  île  Bute  &  l'auue  d.\ns  celle  de  Sais.  Tout  nous 
apprend  que  le>  Egyptiens  ont  cté^  de  tous  les  peuples,  les 
plus  grands  amateurs  de  l'immortalité ,  &.  les  plus  conflans 
dans  l'exécution  des  choies  qui  pouvojent  la  procurer.  En 
eflèt,  nous  ne  pourrions,  làns  înjum'ce,  leur  refufer  les  plus 
grandes  entreprifès  c\  les  plus  grands  moyens  que  les  hommes 
aient  employés  ;  &  quand  Hérodote  ne  nous  donneroit  pas 
un  détail  clair  &  exact  de  1 1  façon  dont  ils  ont  bâti  les 
pyramides,  leur  feul  afj>cci  en  ferait  admirer  l'exécution.  Les 
Egyptiens  n'ont  donc  rien  négligé  pour  fe  rendre  recom- 
mandablcs  &  pour  étonner  la  poilu  ité  :  c'eft  en  les  regardant 
fous  ce  point  de  vue  qu'on  ne  tirit  point  d'admiration,  & 
qu'on  peut  leur  accorder  un  mérite  qu'aucun  peuple  ne  leur 
difputera  jamais.  Cette  vérité  poléc,  je  crois  pouvoir  avancer  , 
que  la  confervation  d'un  plus  grand  nombre  de  leurs  monu- 
mens ,  ne  nous  auroit  jamais  donné  des  preuves  de  finellè , 
de  grâces  &  de  légèreté  dans  ceae  grande  partie  des  arts, 
pour  laquelle  il  ne  paroît  point  qu'ils  aient  été  aflraints  à 
aucune  des  fèmtudes  que  les  ordres  ont  depuis  exigées;  je 
crois  même  que  l  i  les  Egyptiens  avoient  pû  voir  un  bâtiment 
Tomé  XXII 7.  O  o 


aoo  MEMOIRES 
dans  le  goût  des  Grecs  leurs  fuccefieurs ,  ils  auroient  été  peu 
fenfibles  à  leurs  grâces,  que  leur  légèreté  leur  auroit  paru 
ridicule,  &  qu'ils  auroient  été  principalement  étonnés  du 
papihotage,  comme  on  le  dit  en  Peinture  quand  piufieurs 
clairs  le  difputent;  ib  auroient,  dis-je,  été  fùrprb  de  voir 
piufieurs  ordres  élevés  les  uns  fur  les  autres.  Je  lais  tous  les 
exemples  &  toutes  les  raifons  de  nécefïité  qu'on  peut  allé- 
guer ,  fur-tout  aujourd'hui,  pour  les  placer  ainfi;  mais  je  n'en 
dirai  pas  moins  que  non  feulement  ces  fortes  d'alliances 
font  toujours  au  détriment  de  chaque  partie ,  mais  qu'elles 
font  tort  à  l'objet  général  de  ce  grand  art ,  dont  une  des 
premières  intentions  eft  fins  doute  la  folidité.  Cette  idée  lui 
eft  fi  eflêntielle  que  le  premier  coup  d'oeil  veut  en  être  frappé  » 
qu'il  ne  faut  jamais  le  bleflêr,  &  qu'on  ne  doit  jamais  oublier 
que  le  bon  fais  lera  toujours  la  première  règle  des  arts.  Pour 
donner  un  exemple  de  cette  vérité,  la  façade  de  M-  Perrault 
que  l'on  voit  tous  les  jours  avec  une  nouvelle  admiration ,  & 
qui  eff.  exécutée  félon  les*  principes  &  les  fînefîès  inventées 
par  les  Grecs,  n'eft  auffi  parfaite  &  ne  nous  plaît  autant  que 
parce  qu'elle  flatte  &  le  premier  coup  d'oeil  &  celui  de 
réflexion,  en  ne  nous  préfèntant  qu'un  fêul  ordre  dont  on 
jouit  fans  aucune  diftraérjon. 

Au  refte,  je  ne  décrirai  ni  ce  qu  on  appelle  depuis  fi 
iong-temps  le  labyrinthe ,  ni  les  figures  colouales  dont  les 
ruines  de  ce  beau  pays  font  encore  remplies ,  fur-tout  dans 
la  haute  Egypte  ;  car  on  connoît  les  defcripûons  des  auteurs 
anciens,  &  on  les  a  comparées  aux  relations  des  voyageurs 
modernes;  leur  conformité  a  mis  au  fait  du  goût  de  ces  bâti- 
mens.  Ainfi ,  fins  retomber  dans  une  répétition  qui  ne  pour* 
roit  qu'ennuyer»  on  conviendra  fins  peine  que  les  mon u mens 
de  l'Egypte  fufTifênt  pour  étonner  l'efprit  &  le  conduire  à 
une  admiration  d'autant  plus  véritable  qu'elle  eft  fondée  fur 
ia  grandeur  des  idées,  lûr  les  prodiges  de  l'exécution  &  fur 
fîmmenfite'  des  entreprifes. 

11  eff  confiant  que  l'intime  îîaifôn  que  les  arts  ont  entre 
eux  ièrt  à  retrouver  fur  l'un  ce  qu'on  peut  avoir  perdu  de 


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DE    LITTERATURE.  aoi 

connoiflànces  iûr  l'autre;  par  conltquent  leurs  rapjx>rts  exacle- 
ment  oblervcs,  doivent  donner  les  plus  juftes  décifions,  & 
déterminer  en  même  temps  ce  qu'on  appelle  le  goût  d'une 
nation.  Pour  être  plus  Jurement  inftruit  de  ce  qu'on  peut 
ignorer  dans  un  art  pratiqué  dans  un  pays,  on  peut  donc 
tirer  des  comparaifôns  &  des  indications  très-jufles  d'un  autre 
art.  Ainfi  comparant  l'architecture  des  Egy  ptiens  à  leur  Icuip- 
ture ,  on  y  verra  le  même  objet  de  iolidité ,  &  ces  mêmes 
projets  pour  la  poftérité  joints  à  une  idée  du  grand  &  à  une 
certaine  rudeflè  dans  ies  détails  :  en  un  mot  on  y  reconnoîtra 
qu'ils  n'ont  ai  en  vue  que  les  grandes  malîès  &  les  grands 
effets  ;  6v  quand  Diotlore  de  Sicile,  en  parlant  de  l'Apollon  Lù>.  i. 
Pythien,  ne  dirait  pas  que  ies  Egyptiens  ne  Icparoîent  jamais 
les  jambes  de  leurs  ftatues,  nous  ferions  convaincus  par  la 

3uantité  d'exemples  tirés  même  de  leurs  plus  petites  figures , 
e  cette  solidité  qu'ils  comptoient  y  ajouter,  en  ne  feparant 
jamais  ni  les  jambes  ni  les  bras.  Ce  principe  étoit  fi  fort  & 
il  général  en  eux ,  que  fi  nous  voyons  des  ftatues  Egyp- 
tiennes autrement  conftmhes,  on  peut  avancer  hardiment 
qu'il  faut  les  attribuer  à  des  peuples  qui  avoient  admis  leur 
culte ,  ou  bien  à  une  efpèce  de  refiitution  que  leur  ont  faite 
les  Grecs,  auxquels  ils  avoient  communiqué  leurs  connoif- 
iânces ,  long-temps  avant  que  ces  peuples  fûflênt  en  état  de 
perfectionner  les  arts  qu'ils  avoient  reçus  des  Egyptiens.  Je 
luis  perfuadé  que  bien  auparavant  le  règne  de  Darius  fils 
d'Hyflalpe ,  les  Egyptiens  avoient  communiqué  leur  goût 
de  icuipture  aux  anciens  Perlés  ;  car  indépendamment  de  ce 
que  le  commerce  d'une  nation  infpire  à  l'autre ,  il  n'eft  pas 
douteux  qu'il  y  en  avoit  entre  ces  deux  peuples  dès  le  temps 
de  Cyrus  dont  le  fils  Cambyfe  fê  rendit  maître  de  l'Egypte  : 
non  que  j'ignore  que  tout  ce  qu'on  ne  peut  prouver  par  des 
témoignages  précis  doit  être  mis  au  rang  des  conjectures  ; 
mais  il  eft  véritable  aufli  qu'elles  ont  difTérens  degrés  de 
probabilité.  Voyons  les  raiforts  que  je  puis  prélênter  fur  un 
article  qui  remonte  à  des  temps  fi  reculés. 

Si  nous  pouvions  connoître  les  caractères  écrits  fur  les 

Ooij 


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29%  M  E  MOIRES 

nionumèns  d'Egypte  &  de  Perlé,  il  paroit  d'abord  que  ce 
fêroit  une  grande  avance  pour  éclaircir  ma  propofltiotL  Ce- 
pendant tout  ne  (croit  pas  fait  :  nous  ferions  encore  obliges 
de  dilcuter  les  époques,  de  (êntir  leurs  rapports  ck  de*  les 
expliquer  :  éclairciflernens  que  l'éioignement  rend  toujours 
très-difficiles;  &.  pour  Soutenir  ce  que  je  viens  d'avancer, 
j'apporterais  en  preuve  la  conformité  du  defleiu,  celle  du 
cilêau  ,  celle  de  la  bâtHîè ,  celle  du  motif  &  de  l'objet  que 
je  pourrois  fuppofer  aux  bâti  mens  ;  enfin  toutes  les  railons 
lûr  lesquelles  les  véritables  Antiquaires  (ê  trompent  rarement, 
&  décident  avec  une  certitude  prelque  phyfique,  &  je  devrais 
être  écouté.  Nous  pouvons,  je  crois,  nous  détacher  de  l'ex- 
plication de  ces  difiérens  caractères  ;  mais  ce  qu'on  appelle  fe 
goût  d'un  temps  ,  cette  comparaifon  qui  nous  apprend  à 
connoître  avec  précifion  fous  quel  Empereur  de  (Impies 
conftruclions  romaines  ont  été  fûtes  ;  ce  goût,  dis-je,  nous 
demeure  ici  dan*  fon  entier  pour  établir  ma  proportion  :  enfin, 
fàuf  un  meilleur  avis,  je  luis  convaincu  que  les  Egyptiens 
ont  fèrv'î  de  modèle  aux  Peifes,  &  je  fuis  d'autant  plus  porté 
à  l'avancer,  tfjue  je  vois  dans  Thévenot,  dans  Chardin  & 
dans  Corneille  le  Bniyn,  un  rapport  des  plus  marqués  entre 
ies  ruines  de  Perlépolis ,  quelques  autres  mooumens  de  l'an- 
cienne Perle  &  ceux  de  l'Egypte;  car  malgré  les  différentes 
façons  dont  ces  trois  voyageurs  ont  vu  Cv  iè  (ont  énoncés , 
rien  ne  s'oppole  en  général  à  mon  opinion.  Je  renvoie  aux 
deferiptions  qu'ils  ont  données  île  ces  magnifiques  mines, 
où  l'on  verra  que  le  goût  ne  peut  être  plus  conforme ,  (oit 
pour  la  façon  de  bâtir  &  la  reîlèmblance  des  ornemens,  (oit 
pour  la  di(  tribut  ion  ou  la  façon  d'arranger  les  colonnes,  (bit 
enfin  pour  leur  forme  ou  le  genre  de  leurs  cannelures  &  Je 
leurs  chapiteaux.  Je  conviens  que  celles  des  Perfès  ont  fbuvent 
des  balès,  &  que  celles  des  Egyptiens,  peut-être  aujourd'hui 
trop  enterrées ,  en  font  rarement  ornées  ;  mais  j'appuyerai  fur 
la  façon  commune  à  ces  deux  peuples  d'employer  des  pierres 
d'une  prodigieufe  étendue,  &  de  les  appareiller  avec  le  plus 
£t\u\d  foin.  Quels  plus  grands  rapports  de  folidité.  &  de  goût 


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DE  LITTERATURE.  203 
pour  la  poltérité  pourroi.-jc  prélenter  î  Cependant  ceux-ci  ne 
font  pas  les  ièuis,  l'exacte  conformité  de  ces  proceflions 
repréfentées  en  bas  relief  dans  l'un  &  dans  l'autre  pays,  peut 
encore  nie  fervir  de  preuve  ;  car  la  conformité  des  Religions 
a  facilité  de  tous  les  temps  les  communications ,  &  produit 
les  plus  grandes  imitations.  Je  mènerai  avec  Chardin  (  car  il 
cil  celui  des  trois  qui  me  pirost  avoir  le  mieux  vu  cette  partie); 
je  mènerai,  d:s-je,  à  deux  lieues  de  Periepolis,  fur  la  mon- 
tagne des  fépulcres,  nommée  en  perfân  KubmJlon-gaurotrcdXW 
qu'on  trouvera  un  même  efprit  &  un  même  goût  que  celui 
des  Egyptiens  pour  conflruire  &  décorer  extérieurement, 
6c  la  même  conduite  pour  cacher  l'ouverture  îles  tombeaux , 
dans  le  defîein  de  procurer  aux  morts  ce  repos  auquel  ils  atta- 
choient  tant  d'idées;  enfin  tout  indique  la  plus  grande  imita- 
tion, jufqu'à  la  grandeur  du  volume  qu'ils  ont  donné  aux 
cercueils  pour  rendre  inconcevable  la  façon  dont  ils  avoient 
été  introduits  par  les  petites  ouvertures  qu'ils  ont  laide  appa- 
rentes. Les  cercueils  de  Perfépolis  font  en  ce  point  fêmblables 
à  celui  de  Porphyre  qu'on  voit  dans  la  grande  pyramide  auprès 
du  Caire,  &  qui  ne  peut  avoir  été  introduit  que  dans  le  temps 
«ju'on  la  bàtilîôit.  Je  conviens  que  les  bas  reiiefs  qui  repré- 
fentent  des  figuies ,  parmi  lefqueiies  il  y  en  a  de  colofîales, 
&  qui  font  travaillée?  fur  la  montagne  même  ou  fur  les  rochers 
qui  renferment  ces  tombeaux,  me  paroifïènt  d'un  goût  & 
d'une  compofttion  peut-être  plus  barbares  que  les  ouvrages 
qui  fubfiftent  en  Egypte:  mais  la  defeription  que  Strabon  Lw.xvit. 
nous  a  laifiie  des  temples  des  Egvptiens ,  détermine  trop  à 
mon  fèns  ces  rapports  pour  ne  la  pas  rappeler;  car  malgré 
les  différentes  opinions  que  les  ruines  de  Peifépolis  fournif- 
fait,  les  uns  voulant  que  ce  fût  un  palais,  les  autres  que  ce 
fût  un  temple ,  tout  me  lemble  indiquer  &  autorifer  le  dernier 
avis  :  voici  donc  le  pillage  de  Strabon  exaclement  traduit. 

Tel  e fi  le  plan  qu'on  fuit  a£ei  généralement  dans  la  conflmfliorr 
des  temples  en  E'g)ptc:  l'avenue  qui  conduit  au  temple  cfl pavée r 
large  d'un  piétine  ou  arpent,  quelquefois  moins  ;  la  longueur  e(t 
ordinairement  de  trois  on  quatre  de  ces  pic t lires ,  &  quelquefois 

Oo  iij 


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i94  MEMOIRES 

davantage:  cette  avenue  s  appelle  Dromos  ou  le  Coûts,  fekm 
l'exprefton  Je  Callimaque.  Dans  toute  la  longueur  de  cette  avenue, 
font  placés  fur  les  cotés  des  fphinx  de  marbre,  à  vingt  coudées  ou 
plus  de  dijïance  l'un  de  T autre ,  en  forte  qu'il  y  a  un  rang  de 
fphinx  à  droite  &  un  rang  de  fphinx  à  gauche.  Après  les  fphinx 
on  rencontre  un  premier  veflibule,  puis  un  fécond,  un  troifème 
&  ainft  de  fuite ,  mais  leur  nombre  n'efl  point  fixe  &  varie 
comme  celui  des  fphinx.  La  longueur  &  la  largeur  des  avenues 
n'efl  pas  plus  déterminée  :  au-delà  de  ces  vcflibules  efl  placé  k 
temple,  ayant  un  portique  grand  &  remarquable ,  avec  un  fane- 
tuaire  proportionné,  où  l' on  ne  voit  aucune  fculpturc ,  ou  pour 
mieux  dire ,  aucune  flatue ,  mais  feulement  quelques  figures  d" ani- 
maux ;  à  droite  &  à  gauche  font  deux  murailles  appelées  les 
aîles.  Ces  murailles  atijfi  exhaujfées  que  k  temple  même ,  font 
d'abord  un  peu  plus  éloignées  l'une  de  l'autre  que  la  façade 
du  temple  n'efl  large  ;  mais  à  mefure  qu'on  avance,  elles  fe  rap- 
prochent infenftblement  à  un  intervalle  de  cinquante  ou  foixante 
coudées ,  fuivant  deux  lignes  ou  deux  plans  inclinés.  Sur  ces  murs 
il  y  avoit  de  grandes  figures  en  bas  relief,  femblables  à  celles 
qu'on  trouve  fur  les  monumens  des  E'trufques  &  des  anciens  Grecs» 
Ce  pliage  établit  &  Soutient  plufieurs  de  mes  conjeclurcs, 
en  même  temps  qu'il  me  fournit  plufieurs  réflexions.  Je  ne 
puis  m'empecher  d'admirer  les  Joins  &  la  depeniê  de  ces 
bâtimens  immenlês  ;  mais  après  une  admiration  que  de  tels 
ouvrages  doivent  ncceflairemcnt  cauler ,  je  conviens  que  les 
ruines  de  Perlepolis  n'ont  plus  de  rapport  avec  les  temples 
d'Egypte ,  quant  à  la  diltribution  intérieure  :  je  conviens 
encore  qu'il  Jie  paroît  aucune  trace  de  ces  (ùperbes  avenues, 
mais  on  en  trouve  à  peine  dans  la  haute  Egypte.  J'ai  cepen- 
dant vû  les  deflêins  d'une  de  ces  avenues,  qui  paroilfoient 
exacls ,  &  que  M.  de  Jonville  aujourd'hui  Conlûl  à  Salo- 
nique,  avoit  fait  deflîner  (ûr  les  lieux  *.  On  y  remarquoit 
des  fphinx  à  droite  &  à  gauche ,  alternativement  placés  avec 
des  chevaux  couches  :  ce  n'eft  pas  tout ,  Strabon  a  raûon  de 

*  Il  le*  avoit  deflînés  dam  le  voyage  qu'il  fit  dans  la  haute  Egvpte, 
à  la  fuite  de  M.  Pignon  conful  du  Caire,  il  y  a  une  vingtaine  d'années. 


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DE  LITTERATURE,  205 
dire  que  la  defeription  qu'il  donne  eft  aflez  généralement 
fuivie  dans  la  conflruclion  des  temples  d'Egypte;  car  ce 
qu'on  lit  de  ces  deux  aîles  qui  vont  en  fê  réuécifîânt,  eft  en 
lui-même  fort  fingulier ,  &  prélènte  un  autre  fèns  que  celui 
que  j'ai  vû  parmi  les  deflèins  dont  je  viens  de  parler.  Il 
repréfentoit  la  façade  d'un  temple  qui  n'étoit  autre  chofe 
qu'une  muraille  toute  unie  &  fort  élevée,  percée  feulement 
d'une  porte  &  de  quelques  fenêtres  étroites  ;  cette  muraille 
étoit  flanquée  de  chaque  côté  par  deux  aîles  ou  corps-de- 
logis  qui  alloient  toujours  en  diminuant  depuis  le  pied  jufqu  au* 
fommet,  fàifânt  à  peu  près  l'effet  d'une  tente.  J'aurois  pû  faire 
revenir  ces  curieux  defïèins  ;  mais  le  beau  voyage  de  la  haute 
Egypte  de  M.  Norden,  qu'on  imprime  actuellement  en 
Danemarck,  nous  donnera  fans  doute  des  éclairciiîèmens 
plus  étendus  &  plus  furs:  ainfi  j'infifterai  toujours  fur  la  con- 
formité générale  du  goût,  fur  la  folidité,  fur  les  ornemens; 
enfin  fur  tout  ce  qui  prouve  une  communication  qu'on  ne 
peut  attribuer  dans  les  arts  au  pur  effet  du  hafard.  Et,  fans 
recourir  à  k  révolution  de  tant  de  fièdes,  qui  a  pû  déguifer 
fcs  conformités  &  les  refîèmblances ,  que  de  raifons  peuvent 
autorifer  cette  différence  lâns  détruire  celles  qui  ont  appuyé 
mes  conjectures  !  Je  fâis  qu'elles  pourraient  fervir  à  ceux  qui 
ne  feront  pas  de  mon  avis ,  &  qu'ils  feront  en  droit  de  me 
demander  pourquoi  ces  rapports  ne  prouvent  pas  auflî-bien 
€ue  les  Perfès ,  ou  les  auteurs  de  ces  monumens,  tels  qu'ils 
foient  (  car  on  l'ignore  abiôlument  )  n'ont  pas  précédé  ceux 
des  Egyptiens.  A  cela  je  répondrai  que  les  monumens  de 
Perfépolis  &  de  quelques  autres  endroits  de  la  Perle,  font 
en  petit  nombre  ;  qu'ils  n'ont  été  fabriqués  que  dans  la  capi- 
tale» vrai-femblablement  par  la  magnificence  de  quelques 
Rois;  &  que,  quoiqu'ils  aient  été  plufieurs  fièdes  à  conftruire,. 
2s  ne  parorflènt  point  un  ulâge  confiant  du  pays  où  ils  fe 
trouvent  :  j'ajoûte  que  slls  fùrpailènt  en  une  forte  de  magni- 
ficence ceux  que  l'on  voit  en  Egypte,  &  peut-être  ceux 
qu'on  y  voyoh  du  temps  de  fâ  fplendeur ,  les  grandes  pyra- 
mides font  des  bâtimens,  quoique  d'un  goût  différent,  qui 


296  MEMOIRES 

donneront  toujours  une  idée  d'un  peuple  fuperieiir  à  tout  ce 
qu'on  peut  voir  dans  le  relie  du  monde,  &  qu'en  même 
temps  mille  chofes  indiquent  en  petit  que  le  goût  diflinctif 
que  nous  connoilîbns  à  l'Egypte,  étoit  général  &  répandu 
dans  ce  peuple:  preuve  qui,  dans  ce  genre,  me  paraît  incoifc 
teftable  &  difficile  à  détruire.  Au  re(ïe,  j'ai  promis  des  coït- 
jecluies,  &i  j'en  prélènte:  je- n'ignore  cependant  point  que 
celles-ci  m'étoient  inutiles  |xxir  prouver  que  le  goût  des 
Egyptiens  a  parte  dans  la  fuite  des  temps  aux  Grecs;  je  fais 
que  cette  communication  elt  fort  indépendante,  ùc  qu'elle 
auroit  pu  fe  faire  fans  celle  des  Perles:  mais  ft  l'on  ne  veut 
pas  regarder  mon  idée  comme  une  preuve  indirecte  de  la 
conlidc 'ration  que  les  Egyptiens  ont  méritée  dans  ces  temps 
fi  reculés,  on  conviendra  au  moins  que  les  grands  ouvrages 
de  ces  hommes  raies,  de  quelque  côte  que  nous  les  puilfions 
regarder ,  doivent  d'autant  plus  élever  nos  idées  par  rapport 
aux  arts,  que  nom  fournies  plus  éloignés  de  les  imiter. 

Au  relie,  fi  je  n'ai  rien  dit  du  temple  de  Salomon,  &. 
des  fecours  que  ce  Prince  a  tirés  de  l'Egypte ,  ce  n'elt  pas  que 
cette  preuve  ne  loit  une  des  plus  (6r.es  de  l'étendue  du  goût 
Egyptien,  ck  dont  on  reconnoît  des  traces  bien  évidentes 
dans  les  dclcriptions  de  ce  fiipcrbe  édilice;  mais  je  n'ai  voulu 
parler  dans  ce  Mémoire,  que  des  monumens  dont  les  ruines 
îûblilîent  encore  aujourd'hui,  &  dont  nous  avons  quelques 
notions. 

Pal  ion.;  à  ce  peuple  célèbre  par  toutes  les  parties  de  l'efprit 
&  du  goût:  voyons  d'abord  la  première  obligation  qu'il 

JJ..  iv.  peut  avoir  aux  Egyptiens.  Hérodote  dit  :  J'oferois  pref<pte 
ajfurer  que  les  Grées  ont  emprunte  des  Egyptiens  le  cafque  & 
le  bouclier.  Un  peuple  que  la  Nature  a  doué  d'cfprit ,  e(t 
encore  bien  groifier  quand  il  eil  réduit  à  faire  de  pareils 
emprunts;  &  quand  il  les  fait,  il  ne  s'en  tient  ordinairement 

Uv.i.  ]xis  là.  Aufli  nous  voyons,  dans  Pauftnhs,  le  refpecl  pour 
les  bœufs  6k  la  défenfe  de  les  tuer,  établis  dans  les  temps  les 
plus  recules  de  la  Grèce:  nous  y  voyons  encore  le  procès 
tait  en  conléqucnce  aux  inftruniens  qui  avaient  fêrvi  à  les 

immoler  ; 


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DE   LITTERATURE.  ap7 

immoler  ;  on  ne  peut  nier  que  ces  u/âges  ne  fuflênt  une 
partie  eiîèntielle  du  culte  des  Egyptiens.  Un  autre  partage 
d'Hérodote  prouve  des  emprunts  d'une  autre  nature,  en  môme 
wmps  qu'il  établit  lôn  opinion  fur  l'antiquité  des  Egyptiens. 
Il  dit  donc  qu  i/s  ont  trouvé  les  premiers  les  noms  des  douze  HàoJL  Sr,  tf. 
Dieux,  ér  que  les  Grecs  les  tiennent  des  Egyptiens;  que  même 
ils  font  les  premiers  qui  ont  fait  aux  Dieux  des  autels ,  des 
fimulacres  &  des  temples,  &  qui  ont  gravé  fur  la  pierre  des 
rejfemblances  d animaux,  comme  ils  en  montrent  de  grands  témoi- 
gnages. Cependant  avant  que  d'entrer  dans  le  détail  de  ce 
qui  regarde  les  Grecs  qui  nous  conduiront  naturellement  aux 
Romains ,  je  crois  devoir  parler  d'une  autre  branche  de 
communication  que  l'Egypte  a  eue  avec  l'E'trurie ,  dont  on 
ne  peut  encore  que  conjecturer  la  date,  mais  qui  cependant 
ne  peut  précéder  celle  des  Grecs  à  cauiê  du  peu  d'éloigne- 
ment  du  pays  de  ces  derniers,  &  lûr-tout  de  la  facilité  de 
faire  le  voyage  par  terre,  dont  l'hiftoire  rapporte  un  grand 
nombre  d'exemples  ;  indépendamment  des  voyages  que  les 
particuliers  y  ont  faits,  /bit  par  mer,  /bit  par  terre,  la  com- 
munication immédiate  des  Egyptiens  avec  les  Grecs  eft;  très- 
connue  &  très-ancienne.  On  place  en  l'année  1857  avant 
l'ère  Chrétienne,  le  pa/îâge  des  colonies  Egyptiennes  dans 
la  Grèce,  /bus  la  conduite  d'Inachus  qui  fonda,  le  royaume 
d' Argos  &  /ê  rendit  maître  de  tout  le  Péloponnèfe.  Environ 
trois  cens  ans  après  Inachus ,  une  autre  colonie  Egyptienne 
fwt  conduite  en  Grèce  par  Danaus  qui  s'empara  du  royaume 
d'Argos. 

A  peu  près  dans  ce  même  temps ,  Cécrops  quitta  la  ville 
de  Sais  &  l'Egypte  pour  pafièr  dans  l'Attique;  il  y  entra 
vraMëmblablement  avec  une  /uite  nombreufe,  puifqu'ii  fe 
rendit  maître  du  pays  dont  il  renferma  tous  les  habitans  dans 
douze  villes  qu'il  fit  bâtir,  &  dont  Strabon  nous  a  con/èrvé 
les  noms.  Thucydide  ne  donne  à  ces  villes  que  le  nom  de 
bourgs  ;  mais  il  eft  certain  que  c'étok  autant  de  lieux  forti- 
fiés, puifque  le  motif  ou ,  fi  l'on  veut,  le  prétexte  dont  fe 
iêrvit  Cécrops  pour  engager  les  habitans  de  l'Attique  à  fe 
Tome  XXI U.  Pp 


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ao8  MEMOIRES 
renfermer  dans  leurs  murailles,  fut  de  les  défendre  des  infultes 
des  Cariens  &.  des  Béotiens.  Environ  fix  cens  (ôixante-dix 
ans  avant  l'ère  Chrétienne,  Pfammctklms ,  eu  reconnoilïànce 
des  fèrvices  qu'il  avoit  reçus  des  Ioniens,  leur  donna  des 
terres  en  Egypte  auprès  de  l'embouchure  bolbitinienne  du 
Nil ,  où  ils  bâtirent  un  fort  qu'on  nomma  dans  la  fuite  la 
muraille  des  Mdéftens  ;  ceux-ci ,  peu  de  temps  après ,  fon- 
dèrent la  ville  de  Naucratis,  &c  Sans  pouflèr  plus  loin  les 
indications  de  ce  paiïage ,  je  reviens  à  l'Etrurie ,  &  iuppoic 
que  les  grandes  connoi fiances  dans  les  arts,  que  nous  (oninies 
obligés  d'accorder  aux  Etnilques ,  ne  leur  fufîënt  pas  venues 
immédiatement  des  Egyptiens,  chez  lefquels  le  centre  du 
commerce  le  trouvoit  établi,  6c  chez  le/quels  il  eft  bien 
naturel  de  penfer  que  les  Etnilques  alloient  par  mer,  eux 
qui  liiivoient  conuamment  ce  même  commerce;  (ùppolc, 
dis-je ,  comme  on  le  peut  aufli  foûtenir ,  qu'ils  en  aient  eu 
l'obligation  aux  Grecs,  les  Egyptiens  feront  toujours  lafôurce 
&  le  principe  des  monumens  qu'ils  nous  ont  laides.  Quoi 
qu'il  en  lôit ,  les  découvertes  que  I  on  fait  tous  les  jours  fur  les 
coutumes  des  Etrulques,  pourront  peut-être  nous  inihuire 
dans  la  fuite  plus  particulièrement  que  nous  ne  le  pouvons 
être  juiquici.  Demfter ,  le  lênateur  Buonarotti ,  le  célèbre 
M.  Gori  &  l'Académie  de  Cortone  ont  commencé  à  jeter 
quelques  lumières  fur  une  matière  aufli  oblcure;  mais  quoique 
les  caractères  de  cette  ancienne  langue  commencent  à  lé  lire, 
on  n'a  point,  ce  me  femble,  trouvé  d'époque  fur  laquelle 
Lir.  xxxvi,  on  puiflè  fixer  aucun  temps.  Pline,  après  avoir  parlé  du 
^'  ,J'  labyrinthe  de  Crète  &  de  celui  de  Lemnos ,  parle  de  celui 
'  d'Etrurie  dont  il  attribue  la  conuruélion  au  roi  Porfenna 
pour  y  placer  fbn  tombeau.  Ce  dernier  ne  fubfifloit  plus  au 
temps  de  Pline,  qui  ne  fait  que  rapporter  ce  qu'en  avoit  écrit 
Varron:  mais  ce  partage  me  paroît  fufhre  pour  autoriler  mes 
premières  conjectures  fur  la  communication  immédiate  de  ce 
pays  avec  l'Egypte  ;  d'autant  que ,  dans  la  décoration  exté- 
rieure de  ce  tombeau ,  ii  eft  fait  mention  de  plulleurs  pyra- 
mides, bâtiment  que  les  Egyptiens  ont  feuis  exécuté.  Que 


t 

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DE  LITTERATURE. 
ces  pyramides  /oient  rapportées  fi  ridiculement ,  ck  d'une 
façon  ii  peu  praticable ,  ce  n'eft  pas  mon  affaire  ;  il  me  fùffit 
de  trouver ,  en  Etrurie ,  une  imitation  lênfible  du  goût  des 
Egyptiens.  On  trouve  d'ailleurs  à  Volterra,  à  Arezzo  ck  dans 
quelques  autres  endroits  de  la  Tofoane,  des  refies  d'anciens 
bâtimens  ck  de  tombeaux  qui  prouvent  la  folidité  de  leur 
conlrrudion  ;  mais  j'ai  plus  d'avantage  encore  à  m'appuyer 
(or  le  témoignage  de  l'Académie  de  Cortone  &  des  autres 
auteurs  dont  j'ai  parlé,  puilqu'iis  prouvent  manifeftement  le 
culte  d'Ilis  ck  de  Sérapis  dans  l'ancienne  Etrurie.  Je  dois 
cependant  convenir  que  le  goût  de  leur  fculpture  ck  celui 
de  leur  peinture,  à  en  juger  par  les  monumens  de  l'une  ck 
de  l'autre  qui  nous  reftent ,  ck  fmgulièrement  par  ce  grand 
nombre  de  vafès  de  terre  cuite  &  de  forme  très-élégante  dont 
nos  cabinets  font  ornés ,  que  ce  goût,  dis-je ,  eft  différent  de 
celui  des  Egyptiens.  Les  figures  Etrufques  font  représentées 
dans  une  plus  grande  aelion  ;  elles  ont  enfin  les  bras  ck  les 
jambes  détachés  ck.  féparés  du  corps  :  mais  ces  objections  ne 
font  pas  fiifmantes,  ce  me  lemble,  pour  détruire  les  preuves 
de  leur  communication  avec  les  Egyptiens,  ck  celles  de 
leurs  connoi fiances  dans  les  arts.  Ces  peuples  paroifTènt  les 
avoir  cultivés  avec  foin  ck  très-anciennement  :  on  ne  peut 
dire  en  quel  temps  ils  ont  commencé  à  s'y  attacher  ;  mais 
on  ne  peut  leur  difputer  l'honneur  d'avoir  inventé  &  conftam- 
ment  exécuté  fans  mélange,  un  ordre  d' Architecture  que  nous 
avons  adopté  à  l'exemple  des  Romains,  ck  dont  j'aurai  dans 
la  fûhe  occafion  de  parler. 

Avant  cpe.de  quitter  ces  temps  fi  reculés,  l'ignorance 
où  nous  fommes  fur  le  temps  de  la  fondation  de  la  ville  de 
Palmyre ,  ne  m'empêchera  cependant  point  d'en  parler. 

Selon  la  defeription  que  Corneille  le  Bruyn  nous  a  donnée 
des  ruines  de  cette  ville ,  ii  paraît  qu'on  y  diftingue  des  anti- 
quités &  des  bâtimens  confidérables  qui  font  d'un  temps 
beaucoup  plus  ancien  que  celui  des  mforiptions  grecques 
qu'on  y  voyoit  de  tous  les  côtés,  6k  que  ces  antiquités  pour- 
K>ient  même  remonter  plus  haut  que  le  temps  auquel  cette 


3oo  MEMOIRES 
ville  paroît  dans  l'hiftoire.  Je  puis  ajouter  à  cette  réflexion , 
que  ie  goût  des  colonnes  Se  la  façon  dont  on  entrevoit  qu'elles 
étoient  placées  &  difpofées ,  ont  allez  de  rapport  avec  l'Egypte 
pour  admettre  une  communication  dont  je  ne  puis  déterminer 
le  temps,  quoiqu'il  y  ait  une  grande  différence  dans  les  tom- 
beaux ,  6c  qu'on  n'y  trouve  aucun  refle  de  fphinx. 

Revenons  à  ces  Grecs  auxquels  il  faut  attribuer  toutes  les 
finelîes  &  les  proportions  que  nous  admirons  dans  leurs 
ouvrages  d'Architecture,  6c  qu'ils  ont  tirées  du  fèntiment 
jufte  6c  délicat  qu'ils  ont  porté  dans  tous  les  arts  &  dans 
toutes  les  feienecs.  L'Architeclure  &  la  Sculpture  nous  en 
fourniflênt  des  preuves  éclatantes  dont  tous  les  livres  anciens 
&  modernes  fè  trouvent  remplis,  indépendamment  des  refies 
précieux  qui  ont  échappé  à  la  fureur  des  temps;  leur  détail 
feroit  donc  inutile..  Mais  je  crois  ne  devoir  pas  feparer  ces 
deux  arts  &  me  fèrvir  toujours  de  l'un  6c  de  l'autre  dans  le 
cours  de  ce  Mémoire,  comme  j'ai  fait  par  rapport  à  l'Egypte: 
ainii  je  continuerai  à  les  faire  marcher  enlèmble,  préférant 
cependant  i' Architecture.  Cet  arrangement  me  paroît  d'autant 
plus  jufte ,  que  ces  deux  arts  que  nous  avons  vus  traités  d'une 
façon  plus  brûle,  mais  toujours  grande,  par  les  Egyptiens, 
ont  fuccefTivement  acquis ,  6c  en  portion  égale,  entre  les  mains 
des  Grecs:  ils  les  ont  conduits  l'un  6c  l'autre  au  dernier  degré 
du  fùblime  par  le  goût,  la  délicateflè,  le  fêntiment  6c  la 
légèreté  qu'ils  y  ont  ajoutés  ;  mais  avant  que  de  prefenter 
mes  idées  fur  cette  matière,  on  verra  combien  je  fuis  con- 
vaincu (  après  un  le vère  examen  )  qu'il  ne  faut  pas  toujours 
prendre  à  la  lettre,  ou  que  du  moins  il  ne  faut  pas  faire  un 
cas  égal  de  tout  ce  que  les  auteurs  anciens  ont  rapporté.  Us 
nous  prouvent  qu'il  y  a  bien  des  articles  fur  leJquds  les  plus 
grands  hommes  &  les  plus  éedairés  ont  quelquefois  fùivi  un 
préjugé  vulgaire,  6c  i'ont  tranfhiis  à  la  poftérité  fans  prendre 
fa  peine  de  l'approfondir,  fâns  môme  réfléchir  fur  l'impollîbilité 
ou  fur  la  puérilité.  Quoique  leur  exemple  n'ait  pas  corrigé 
ablblument  les  hommes  d'aujourd'hui ,  nous  ne  nous  récrions- 
cependant  point  comme  on  a  fait  autrefois  fur  des  effets  de. 


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DE   LITTERATURE.  301 

perfpective  qui  nous  ont  réellement  trompés  nous-mêmes , 
lur  des  oiièaux  qui  le  iont  caftes  la  tête  contre  des  ciels 
fuppofès,  fur  des  bas  reliefs  de  peinture  que  le  touché  ou  le 
poids  nous  ont  fêuls  empêché  de  croire,  ou  de  marbre ,  ou 
de  bronze;  enfin  ce  qui  m'eft  arrivé,  il  y  a  deux  ou  trois 
ans ,  aurait  tenu  une  belle  place  dans  les  anciennes  hiftoires  : 
il.  me  paraît  fi  femblable  en  plufieurs  circonftances ,  que  je 
ne  puis  m  empêcher  de  le  rapporter. 

Dans  le  nombre  des  ftatues  de  marbre  dont  le  jardin  des 
Thuilleries  eft  orné ,  il  y  en  a  une  auprès  de  la  porte  du- 
pont  Royal  ;  elle  eft  de  la  main  de  Couftou  l'aîné ,  &  repré- 
lênte  un  chafîêur  traité  à  l'amique  &  groupé  avec  un  chien 
qui  aboie,  &  dont  l'attitude  eft  par  confequent  vive  &  ani- 
mée. Un  jour,  en  me  promenant  lêul ,  je  fus  frappé  à  la  vue 
d'un  petit  chien,  il  aboyoit.  &  paroifîôtt  en  colère:  je  m'ar- 
rêtai pour  démêler  le  fujet  de  Ion  agitation  ;  &  après  avoir 
examiné  la  direction  de  les  regards,  je  fus  convaincu  qu'if 
n'avoit  point  d'autre  objet  que  le  chien  de  cette  ftatue:  je 
le  chaflài  plufieurs  fois ,  il  étoit  irrité,  il  revint  toujours 
&.  ne  me  bina  aucun  doute  fur  la  vérité  de  fôn  imprefTion. 
Ce  chien  eft  fort  bien  traité  &  du  plus  beau  travail  ;  mais 
toûjours  eft-ce  du  marbre,  &  i'iilufion  n'eft  pas  moins  furpre- 
nante:  je  regardai  même  avec  attention  fi  le  fôleil  dont  il 
étoit  éclairé  pendant  celte  petite  fcène ,  n'ajoûtoit  rien  aux 
mânes  &  à  la  vérité  de  fôn  imitation  K  je  n'y  trouvai  aucune, 
différence  d'avec  ce  qu'il  m'avoit  toûjours  paru. 

II  faut  convenir  que  ce  fait  aurait  fuffi  pour  faire  autrefois 
la  fortune  de  cette  ftatue  &  celle  de  fon  auteur  ornais  ce  n'eût 
jamais  été  dans  l'elprit  des  Artiftes  qui ,  ne  regardant  que  les 
beautés  de  l'art,  fendront  tout  le  mérite  de  la  ftatue,  &  com- 
pareront les  fingularités  du  petit  chien,  s'ils  en  font  inftruits* 
à  la  folie  de  i'Efpagnol  qui  devint  amoureux  d'une  des  ftatues 
qu'on  voit  au  tombeau  du  pape  Paul  III  dans  S.1  Pierre  de 
Rome  *.„  Notre  fêulpture  moderne  produifânt  les  mêmes 

*  Les  figures  de  ce  tombeau  font  de  Guillaume  Deila  Porta,  &  cur- 
eté exécutées  fotu  Ja.  direclion  de  Michel  Ange. 

PP 


3o2  MEMOIRES 
effets  que  l'ancienne,  ii  en  faudrait  conclurre  qu'elle  eft  auflt 
parfaite  que  celte  dernière  ;  ce  qui  nefl  anWment  pas  vrai , 
quoique  nous  ayons  de  très-belles  Itatues  modernes  :  ainfi  cette 
réflexion  nous  doit  engager  à  ne  voir  ces  fortes  de  faits  que 
dans  ieur  véritable  point  de  vue,  &  à  ne  les  croire  qu'avec 
beaucoup  de  réièrve  quand  on  les  trouve  dans  ies  auteurs, 
à  moins  qu'on  ne  ies  rapporte ,  comme  je  fais ,  pour  délaflèr 
ceux  qui  veulent  bien  m'écouter. 

Je  demande  pardon  d'une  digrefîion  que  j'ai  cm  néceflâire 
pour  ia  façon  dont  nous  devons  ajouter  foi  aux  Anciens  lorf 
qu'ils  nous  ont  rapporté  des  faits  lemblables.  Ces  mêmes 
Grecs  étoient  des  hommes,  leurs  hiftoriens  n'étoient  pas 
initiés  dans  les  arts ,  leur  mérite  efl  d'ailleurs  établi  avec  tant 
de  fôlidité  &  fur  tant  d'autres  parties,  qu'on  leur  donnera 
toujours  de  grands  éloges  fans  être  obligés  de  recourir  à  l'hy- 
perbole. Quoi  qu'il  en  fôit,  les  arts  étant  établis  en  Egypte 
depuis  un  temps  immémorial ,  &  dans  l'état  que  je  viens  de 
parcourir  fùccinclement,  les  Grecs  qui  commencèrent,  comme 
tant  d'autres  peuples,  par  adorer  des  pierres  brutes,  ainfi  que 
Li».  vu.  nous  en  allure  Strabon ,  profitèrent  du  commerce  des  Egyp- 
tiens par  une  communication  dont  je  vais  encore  donner 
quelque  preuve. 

'  iiy.de ULM.     Paufânias  dit  que  les  Lacédémoniens  étoient,  de  tous  les 
ch.  të.        Grecs,  ceux  qui  recouroient  le  plus  à  fonde  de  la  Libye  ou  de 
Jupiter  Arnrnon.  Et  pour  prouver  que  cette  communication , 
qui  avoit  rapport  à  la  Religion,  étant  une  fois  établie,  ne  sert 
\y.  je  l'Arc,  point  interrompue,  voici  ce  que  Paufinias  dit:  Mais  que 
*  i7'        Diane  /oit  file  de  Ce'rès ,  c'efl  une  tradition  Egyptienne  que 
le  poète  Efcfiyle,fils  d Euphornùon ,  a  répandue  parmi  les  Grecs, 
Pour  ne  point  quitter  le  premier  de  ces  deux  partages , 
les  Grecs  ne  pou  voient  avoir  entendu  parler  de  cet  oracle  de 
Jupiter  Ammon,  fans  communiquer  avec  les  Egyptiens;  Hs 
traversent  i'Egypte  pour  aller  le  confùlter:  ainli ,  par  une 
fuite  naturelle  des  progrès  de  lefprit  humain ,  ils  cherchèrent 
à  imiter  ce  qu'ils  avoient  vu  de  beau ,  &  furent  fur-tout  frappés 
de  ce  qui  était  accompagné  du  cuite  religieux.  En  effet,  ils 


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DE  LITTERATURE.  303 
élevèrent,  dans  plufieurs  de  leurs  villes,  des  temples  qu'ils 
conférèrent  à  Ifis  &  à  Sérapis;  Paufânias  l'affûte  en  plufieurs 
endroits.  Il  eft  vrai-fêmblable  qu'ils  partirent,  autant  qu'il 
leur  fut  polîible,  du  point  où  fè  trouvoient  les  arts  en  Egypte; 
ee  qu'il  y  a  de  certain ,  ccft  que,  fèmblables  aux  Egyptiens 
pendant  long-temps  (même  après  être  arrivés  à  la  perfection) 
comme  eux ,  ils  ne  me  noie  ru  point  de  baies  à  leurs  colonnes. 
Alais  ne  ]x>uvant  les  imiter  dans  leurs  parties  de  grandeur 
&  de  iolidiié,  8c  la  feparation  d'un  fi  grand  iwmbre  de 
Républiques  &  de  petits  Etats  ne  leur  permettant  pas  d'exé- 
cuter d'aufli  grandes  entreprifês ,  ils  le  renfermèrent  logement 
dans  leurs  moyens  ;  &  c'eft  à  cette  néceflité  que  j  attribuerais 
la  différence  de  leurs  opérations.  Avec  de  l'opuience ,  je 
crois  qu'ils  auraient  fait  comme  les  Perles,  c'eft-à-dire,  qu'ils 
auraient  imité  leurs  modèles  fans  aucune  reftricTion  ;  car  une 
grande  maffe  de  bâtiment  imprime  toujours  ;  elle  eft  comme 
une  figure  coloflâle  de  laquelle  on  n'exige  point  de  fineflès, 
&  que  la  dépenfe  ou  b  multiplication  des  forces  fuffifènt 
pour  rendre  recommandable  aux  yeux  des  hommes.  Cepen- 
dant quelque  goût  que  les  peuples  aient  préfécé,  chaque  pays 
reçoit  de  la  nature  du  climat,  une  inltrueîion  pour  fes  propres 
1a  ni  mens:  ceux  des  Egyptiens,  par  exemple,  étoient  peu 
ouverts ,  &  les  murailles  étoient  fort  épaiflès  ;  &  cela ,  pour 
iê  garantir  de  l'ardeur  du  foleil  :  d'ailleurs  la  dureté  des  pierres 
dont  le  grain  eft  toujours  plus  compacte  dans  les  pays  chauds , 
le  labié  plus  fec ,  l'air  plus  égal  &  parfaitement  exempt  d'hu» 
m  ici  i te ,  ont  beaucoup  contribué  au  genre  de  conftruétion , 
ainfi  qu'à  la  durée  des  édifices  dont  ils  ont  orné  leur  pays. 

Les  bâtimens  des  prenûers  Grecs  étant  proportionnés  à 
leur  opulence,  leur  petitefîê  exigea  des  recherches  qui,  dans 
la  fuite,  devinrent  un  moyen  de  perfection,  d'autant  mieux- 
que  tout  fe  réunit  en  eux  pour  y  parvenir  ;"  la  religion,  les 
exercices,  le  genre  de  fpeclacles  &,  qui  plus  eft,  l'honneur 
de  chaque  ville  qui  le  piquoit  &  n'étoit  occupée  que  des 
moyens  de  l'emporter  fur  les  autres  viHes  de  la  Grèce ,  en 
«xcitant  fes  citoyens  à  fc  diftinguer  par  quelque  partie  des 


3*04  MEMOIRES 
arts ,  ou  par  quelque  vertu  :  car  l'un  &  l'autre  marchoït  cf  un 
pas  aflèz  égal  dans  l'efprit  de  ce  peuple.  Ces  idées,  qui 
devinrent  le  fonds  de  leur  caractère,  les  engagèrent  d'abord 
à  confidérer  leurs  Artiftes ,  enfuite  à  les  illuftrer  par  des  monu- 
mens  après  leur  mort,  &  par  des  égards  pendant  leur  vie» 
Des  moyens  fi  efficaces  ne  furent  pas  les  fêuls  garans  de  leurs 
iûccès:  l!amour  de  la  gloire,  général  8c  particulier,  qui  s'étendit 
fur  toutes  les  bonnes  choies,  a  produit  &  a  dû  produire  chez 
les  Grecs  cette  foule  d'hommes  célèbres  qui  rendront  la 
poftérité  plus  jaloulê  de  leur  mérite ,  que  ne  feront  jamais 
tous  les  monumens  les  plus  étendus  de  l'Egypte;  mais  fuivons 
les  Grecs  dans  leurs  progrès. 

L'Architecture  avoit  eu  fans  doute  un  commencement  des 
.plus  greffiers  dans  la  Grèce  ;  car  il  faut  bien  des  moyens  & 
yar  conlequent  bien  des  connoifîànces  différentes  dans  les 
arts:  il  faut  un  grand  nombre  d'hommes  pour  conftruire  avec 
iblidité,  pour  tirer  des  carrières,  pour  conduite  &  élever 
de  grands  blocs  de  marbre  ou  de  pierre.  Leurs  premiers 
temples  de  bois  ou  de  bâtifîè  légère ,  fê  font  abattus  d'eux- 
mêmes,  ou  ont  été  détruits  pour  faire  place  à  ceux  dont  un 
meilleur  goût  infpiroit  l'exécution  ;  &  c'efl  ici  que  le  parallèle 
de  la  Sculpture  me  fera  d'un  grand  fêcours  pour  donner  une 
idée  du  premier  état  de  cette  Architecture.  Voici  doue  ce 

Sue  Paufanias  rapporte  .en  différens  endroits  de  lès  voyages, 
ir  des  ftatues  que  Ja  fuperflitiou  avoit  d'autant  plus  ailenient 
confèrvées,  quelles  -étoient  dans  des  niches  ou  dans  des 
temples  à  i'abri  des  injures  de  l'air ,  car  ils  n'étoient  pas  tous 
Vy.  Je  Carmtk.  découverts.  Il  dit  donc  :  Je  crois  que  dans  des  temps  fi  anciens, 
4k.  tf  \        toutes  les  ftatues  étoieut  de  bois,  particulièrement  celles  que  fai- 
foient  les  E'^ptiens.  On  voit  par-là  que  ceux-ci  en  vendoient 
Vey.  de  Beàt.  quelquefois  aux  Grecs.  Le  même  auteur  dit  encore  qu'on  les 
***  uommoit  Dédales ,  du  nom  du  premier  Sculpteur  que  Us  Grecs 

Cmul.ix.  aient  eu.  On  voit  auffi ,  félon  Paufanias,  deux  ftatues,  tune 
de  Jupiter  Méticlàus  ou  le  Ban ,  t autre  de  Diane  Patroa  ou 
Tutélaire%  toutes  les  deux  fort  groftières  &fans  art:  la  première 
jeft  faite  tn  forme  de  pyramide,  &  l'autre  eft  taillée  tomme  une 

eolotuie* 


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DE   LITTERATURE.  305 

tolounc.  Ce  n'eft  pas  tout  ;  Paulânias ,  après  avoir  parlé  d'un 
monument,  dit  qu'il efltie  Danaiis,  auflt-bien  que  deux  colonnes  Vty  ùConntk. 
de  bois  que  Ton  voit  auprès  ,  &  qui  font  taillées  en  façon  de  ft 
flatues  pour  figurer  Jupiter  &  Diane.  Qui  ne  voit,  par  ces 
paflâges,  l'enfance  des  arts  dans  la  Grèce,  &  les  impreffions 
qu'ils  avoient  reçues  de  leurs  voifms  î  cependant  comme  ils 
avoient  vû  de  tout  dans  l'Egypte,  i!s  erïayoient  à  faire  de 
tout  ;  la  fia  tue  de  Jupiter,  faite  de  plufieurs  pièces  de  Ironie 
attachées  avec  des  clous,  dont  parle  Paulânias,  leur  tenoit  l  oy.de  la  Lm. 
lieu  d'ouvrage  de  fonte  dont  ils  ignoraient  encore  la  mecha-  c  ' 
nique:  mais  la  preuve  de  l'encouragement  que,  dès  leurs 
plus  foibles  commenceniens ,  ils  cherchoient  à  donner  aux 
arts ,  le  trouve  marquée  par  le  fouvenir  du  nbm  de  Léarque 
de  Rhégium  auteur  de  cet  ouvrage;  ils  nous  l'ont  conlêrvc, 
&  même  celui  de  fon  maître.  Les  Grecs  avoient  vû  des 
colofïès  en  Egypte ,  ils  en  voulurent  exécuter.  Paufanias  ne  vv.  &  ta  t^c. 
parle-t-il  pas  d'une  autre  flatue  de  bronze  de  trente  coudées  de  tk-  ''■ 
haut  ;  à  la  ré f cive  du  vif  âge,  des  mains,  &  du  bout  des  pieds, 
elle  étoit  formée  en  colonne.  Cette  preuve  fuffiroit  feule  pour 
indiquer  le  goût  Egyptien;  mais  voici  encore  un  pafîàgeplus 
pol  1 1  i  f  du  même  Paulânias  :  Dans  la  place  publique  de  Phi-  L'An. ch.  40. 
galie,  dit-il,  on  voit  une  flatue  d'Arrachion  célèbre pancratiafle ; 
ccfl  une  flatue  de  marbre  fort  ancienne,  comme  il paroit fur-tout 
h  fon  attitude  ;  les  pieds  font  prefque  joints  &  les  mams  pen- 
dantes jufqu'aux  cnijfes.  Paulânias  dit  encore:  La  flatue  d fier-  Vty.  de  l'Ack. 
culc  à  E'rythres  tiefl  ni  dans  le  goût  de  celles  d'E'gine ,  ni 
même  dans  le  goût  de  l'ancienne  école  d'Athènes  ;  fi  elle  ref- 
femble  à  quelque  chofe ,  c'efl  aux  flatues  Egyptiennes  travaillées 
avec  art.  Voilà  donc  un  goût  qui  fê  développe  ;  voilà  un 
goût  mêlé  de  celui  que  les  Grecs  avoient  imité ,  &  de  celui 
que  leurs  réflexions  leur  avoient  inlpiré  :  ne  doutons  point 
que  l'Architecture  n'ait  exactement  éprouvé  les  mêmes  révo- 
lutions. Enfin  Paulânias  dit  pofitivtment  qu'il  y  avoit  dans  le  v<y.  de  Afefn. 
heu  d'exercice  à  Ithome ,  des  flatues  d'Hercule  &  de  Théfée ,  cl  *2' 
faites  par  des  Egyptiens.  Une  autre  preuve  de  leur  imitation, 
quand  la  forme  &  le  goût  ne  nous  i'auroient  pas  démontrée, 
Tome  XXI  II  Qq 


3o6  MEMOIRES 

cft  tirée  des  Termes  lôus  la  figure  defcjuels  on  voit  un  Mer-' 
cure,  un  Jupiter  Amman ,  une  Mufê  &  un  Apollon  dont 
v$y.<uVArtf  le  même  Paufanias  parle.  Plutarque  fait  aufli  mention  de 
*•  *2%  quelques  figures  de  ce  genre.  Les  Grecs  nous  ont  donc 
tranfmis  ces  Termes;  &  vrai-femblablement,  après  les  avoir 
gardés  quelque  temps  comme  ils  les  avoient  reçus ,  ils  en  ont 
fupprimé,  avec  railôn,  les  pieds  que  les  Egyptiens  fàhoient 
paraître;  ils  ont  fubftitué  à  leur  place  un  lôcfc  avec  des  mou- 
lures, qui  (ê  l'accordant  avec  la  gaine,  les  rendent  plus 
agréables  à  l'œil. 

Après  avoir  trace  un  léger  crayon  du  commencement  des 
arts  dans  la  Grèce,  &  avoir  indiqué  ce  que  j'ai  pû  imaginer 
de  plaufible  par  rapport  au  progrès  confiant  qu'ils  ont  eu , 
je  dirai,  d'après  Vitruve,  qu'Hermogène,  Carien,  eft  celui  à 
qui  l'Architecture  a  l'obligation  de  s'être  perfectionnée  chez 
fes  Grecs.  Hermogène,  dit- il  ai  fubftance,  eft  le  père  de  la 
belle  Archîteélure  qui  lui  eft  redevable,  non  feulement  de 
l'invention  du  pfeudodiptère ,  mais  de  la  plu/part  des  autres 
difpofitions  par  lefquelles  la  rudeffe  &  la  fimpliàté  quelle 
avoir  à  Ja  naiftance,  a  été  polie  &  enrichie.  Non  content  de 
donner  un  tel  éloge  à  ce  Carien  (  car  il  faut  tout  dire,, 
ce  peuple  étoit  regardé  comme  le  plus  làuvage  &  le  moins 
éclairé  de  l'ancienne  Grèce  )  le  même  Vitruve  ajoute  que 
h  Ut.  *•  2,  cet  Hermogène  eft  la  fource  oit  la  poftérité  a  puifé  les  meilleur* 
principes  d'ArchitecTure.  Je  voudrais  qu'il  me  fut  poflihle  de 
donner  un  détail  plus  étendu  de  ce  progrès  ;  en  conlequence 
des  talens  d'Hermogène,  je  puis  dire  feulement  que  h  plus 
ancienne  Grèce  ne  donnoit  aucun  ornement  à  ion  Archi- 
tecture. Cette  fimplicité ,  mais  plus  épurée ,  eft  encore 
une  preuve  de  la  fource  Egyptienne ,  les  colonnes  étoient 
également  fins  baies ,  tandis  que  la  folidité ,  la  grandeur  & 
la  [pureté  du  nait  briiioient  à  l'envi  dans  i'eniêmble,  Ces 
grandes  parties  n'ont  pas  été  employées  en  pure  perte;  pro- 
duites par  les  plus  grandes  réflexions,  elles  iê  font  fêntir 
même  dans  les  défions  &  dans  les  vues  que  les  voyageurs 
modernes  nous  en  ont  reportés.  Oh  lait  ce  que  peu!  être 


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DE   LITTERATURE.  307 
un  deflêin  par  rapport  à  i  exécution  ;  cependant  l'on  peut  jeter 
les  yeux  fur  celui  d'un  petit  temple  dorique  qui  fubfifte  encore 
dans  Ton  entier  en  Sicile  auprès  de  Syracufe,  à  Agrigente;  .  Bmeft  trm* 
on  le  trouvera  gravé  fort  exactement  dans  la  relation  d'un  "ffs^'/l 
voyage  écrit  en  anglois,  &  fait  en  Europe  par  Breval:  on  y  F-  jf- 
pourra  voir  une  ample  defcription  &  le  deûein  de  ce  temple; 
mais  après  avoir  indique  cet  exemple  de  la  première  fimpli- 
cité  de  l'architecture  Grecque,  telle  qu'Hermogcne  l'a  déter- 
minée ,  &  qu'on  trouvera  toujours  noble  &  toujours  grande, 
on  conviendra ,  je  crois  ,•  qu  elle  fâtisfàit  i'efprit  &  qu  elle 
plaît  à  l'œil  :  en  mettant  même  à  part  toute  idée  d'antiquité, 
qui,  j'en  conviens,  peut  donner  une  forte  de  prévention 
favorable;  je  penlê  qu'on  doit  regarder,  comme  le  comble  de 
ia  magnificence  de  l'architecture  Grecque,  non  le  temple  do 
Minerve  à  Athènes,  parce  qu'il  a  été  réparé  par  l'empereur 
Hadrien ,  mais  celui  de  Théfee  dans  la  même  ville ,  bâti 
fur  les  mêmes  proportions ,  &  tel  en  général  qu'il  étoit  autre- 
fois ,  félon  le  rapport  de  Spon  :  l'un  &  l'autre  étoient  des  v«y.  JtAthbut, 
hécatompèdes  ou  temples  à  cent  pieds ,  ainfi  que  Paufânias  W  ' 
les  décrit  Une  féconde  raifôn  pour  laquelle  je  renvoie  à 
ce  temple  de  Théfëe,  eft  que  depuis  le  voyage  de  Spon , 
nous  avons  perdu  celui  de  Minerve  dans  la  dernière  guerre 
que  les  Turcs  ont  faite  aux  Vénitiens  :  j'ignore  cependant  ft 
la  bombe  qui  tomba  defliis ,  &  qui  mit  le  feu  aux  poudres 
qu'on  y  avoit  renfermées  ,  n'en  a  pas  laifTé  fubfrfter  une 
grande  partie.  Quoi  qu'il  en  foit,  voici  les  raifons  qu'un  peu 
de  réflexion  me  fournit  de  ces  progrès  conftans  des  Grecs 
dans  les  arts. 

Je  crois  pouvoir  dire  que  leur  efprit  naturellement  fin 
8c  délié  ,  conçut  la  néceffité  des  rapports  ,  &  l'élégance 
que  demandoit  le  denein ,  la  bafè  de  tous  les  arts  ;  &  con- 
venant qu'il  ne  falloit  jamais  s'en  départir,  H  les  lêntit,  ainfî 
que  toutes  les  autres  parties  du  goût  qu'il  rendit  inféjxirables 
de  ce  feu ,  de  ce  génie  raifonnable  &  railônné ,  fins  lequel 
on  ne  voit  en  tous  les  genres  que  des  productions  languit 
fintes.  Ces  fineflès  de  goût  &  de  réflexion  s'étendirent 


3°*  MEMOIRES 

d'autant  plus  fur  l'Architecture,  qu'elle  avoit  moins  de  iêcours 
du  côté  de  la  Nature.  Ces  difficultés  les  irritèrent  ;  ils  s'en 
occupèrent,  perfuadés,  avec  vérité,  que  tout  a  une  rahon, 
&  que ,  par  le  bon  lèns  ou  les  rapports ,  il  n'y  a  rien  qu'on 
ne  trouve  &  dont  on  ne  puiflê  rendre  compte  avec  de  l'eiprit. 
L'exécution  fùivit  les  réflexions. 

Je  n'entrerai  point  dans  le  détail  des  trois  ordres  inventes 
&  traités  par  les  Grecs.  Ils  pratiquèrent  conflamment  k 
dorique  &  l'ionique;  cependant  ils  admirent  le  corinthien 
qui  ne  parut  que  long-temps  après  les  autres ,  &  qui  brilii 
dans  les  magnificences  de  la  ville  de  Corinthe  pour  laquelle 
il  fut  inventé.  Ce  détail  me  conduirait  à  un  traité  d'Archi- 
tecture qui  n'eft  nullement  mon  objet,  &  qui  ne  feroit  pas 
convenable  dans  cette  Académie  :  je  continuerai  donc  mes 
réflexions  fins  pouvoir  dire  comment  ces  ordres  ont  été 
inventés,  &  lins  vouloir  même  rapporter  ce  que  Vhnive 
Ur.iy,ek  t.  dit  de  cette  invention.  Son  fenument  ne  m'inftmit  point  & 
me  iitisfait  encore  moins  :  il  me  iuffit  que  les  ordres  aient 
été  inventés  &  acceptes ,  le  refte  me  paraît  inutile  ;  mais  ce 
qui  ne  i'eft  point  au  fujet  que  je  traite ,  ce  font  les  réflexions 
qui  iê  trouvent  liées  à  l'hiltorique  de  l'art. 

Malgré  l'admiration  que  les  Grecs  peuvent  m'infpirer ,  les 
hommes  font  faits  de  telle  forte  que  les  plus  capables  tombent 
dans  une  eipèce  d'abus  ;  c'elf.  eu  efTet  ce  qui  leur  arriva,  ils 

ià^viu lAn'  Prot^'8u^rent  'eurs  ornemens.  Pauiinias  rapporte  que  Scopas, 
Sculpteur,  mais  très- bon  Ardveéje ,  rebâtit  à  Te'ge'e  le  temple 
<ie  Diane  Aléa,  qu'Ale'us,  roi  d'Arcadie ,  avoit  autrefois  fait 
conflruire ,  &  qui  paffoit  pour  le  plus  fbmptueux  qui  fut  dans 
'le  Péloponnèfe  ;  il  e'toit  compofe'  de  trois  ordres  d ' Architeâurt- 
Nous  voyons-Ià  que  touj  les  avantages  font  à  peu  près  corn- 
peiucs  dans  la  Nature,  &  que  l'Architecture  qui  a  (ans  doute 
acquis,  entre  les  mains  des  Grecs,  du  côté  du  lùblime&dt 
l'élégance,  a  perdu  nécefliirement  du  côté  de  la  folidhé 
réelle  &  apparente  avec  laquelle  les  Egyptiens  lavoient  con- 
çue &  traitée  j  auflî  j'ai  dit  plus  haut  l'impreïïîon  que  je  crois 
auraient  reçue  de  l'Architecture  des  Grecs.  Au  refc, 


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DE    LITTERATURE.  30, 

je  ne  dois  point  finir  cet  article  fans  dire  que  les  Grecs  n'ont 
point  invente  l'altique,  quoique  cette  efpèce  de  petit  ordre 
oui  furmonte  &  couronne  les  autres  ,  porte  un  nom  grec  qui 
femble  leur  en  accorder  l'invention.  Les  monumens  Egyp- 
tiens 5c  Perfès  nous  préfèment  encore  aujourd'hui  des  preuves 
de  la  connoilTànce  que  ces  anciens  peuples  en  avoient  ;  rm's 
les  Grecs ,  après  lui  avoir  donné  une  meilleure  proportion , 
5c  l'avoir  orné  de  pilâmes  dont  les  dimenfions  font  arbitraires , 
y  joignirent  les  cariatides,  en  mémoire  de  la  prife  5c  de  la 
ruine  de  la  ville  de  Carie  dans  la  Laconie,  5c  cet  ornement 
rendit  ce  petit  ordre  d'une  grande  richefîè.  Les  Grecs  lurent 
d'ailleurs  11  bien  allier  la  Sculpture  avec  l'Architecture  par  la 
difbibution  des  places  qu'ils  lui  donnèrent,  qu'ils  furpakèrent 
encore  en  ce  point  les  Egyptiens  qui  lèmblent  n'avoir  intro- 
duit la  (culpture  dans  leurs  bâtimens,  que  pour  confërver  la 
mémoire  de  quelques  cérémonies  rcligieufes ,  ou  pour  expli- 
quer 5c  accompagner  les  hiéroglyphes  qui  leur  tenoient  lieu 
d'inferiptions. 

Voilà  donc  l'Architecture  non  feulement  pafîee  dans  fa 
Grèce,  mais  la  voilà  perfectionnée  au  point  d'être  devenue  un 
art  ;  la  voilà  fi  bien  arrêtée  qu'on  auroit  eu  peut-être  plus  de 
peine  à  altérer  d'un  module  le  dorique  ôc  l'ionique,  qu'on 
n'en  eut  à  ajouter  une  corde  à  la  lyre.  Alors  toute  la  Grèce  fê 
remplit  de  lâges  5c  de  nombreufes  magnificences  ;  ce  beau- 
feu,  ce  beau  génie  brille  de  tous  les  côtés,  éclate  en  tous  les 
genres:  car  fans  parler  de  la  Peinture,  dont  malheureufêment  il 
ne  nous  refle  rien  ,  5c  dont  les  auteurs  anciens  ont  fait  de  fi 
belles  deferiptions ,  la  Sculpture  n'avoit  pas  fait  de  moindres 
progrès.  Ces  belles  proportions  qui  (s'il  étoit  permis  de  le 
dire  )  corrigent  la  Nature  5c  fervent  à  rendre  fbn  expreffion 
plus  élégante,  cette  belle  facilité,  ce  beau  travail,  cette  belle 
compofition  ,  ce  beau  choix  de  la  Nature ,  cet  heureux 
balancement,  cet  agréable  contrafte  caché  avec  tant  d'art, 
cette  belle  flmplicité  qui  fêule  conduit  au  lùblime,  cette 
variété  fi  précife  dans  la  noblefîè  des  pafTions ,  cette  conve- 
nance dans  Fèxprefijon  des  mufcles  5c  de  la  chair,  toujours 

Q.q.  iij 


3io  MEMOIRES 

d'accord  avec  l'âge  &.  l'état  des  perfonnages  ;  enfin  îa  divinité 
représentée  devinrent  la  manière  &  ia  façon  d'opérer  prefque 
générale  des  foulpteurs  Grecs.  Les  morceaux  que  les  Romains 
nous  ont  heureufement  confêrvés ,  nous  fervent  tous  les  jours 
de  règles  &  d'étude  ;  mais  font  encore  plus  le  fujet  de  notre 
admiration. 

Quel  charme  pour  l'imagination,  quand  elle  fe  tranfporte 
dans  ce  pays  des  arts  &  de  l'efprit,  dans  le  fièclede  Périciès, 
temps  que  je  regarde  comme  le  plus  bel  inftant  de  la  Grèce! 
Avec  quelle  admiration  je  voyage  au  milieu  d'un  peuple  de 
fbtues  de  marbre  &  de  bronze ,  élevées  par  les  plus  célèbres 
Artiftes  à  l'honneur  des  héros  ou  des  vainqueurs  des  jeux! 
Les  marbres  &  la  fonte  ont  perdu  leur  dureté,  ils  font  la 
chair ,  ils  font  l'élégance  même  ;  quelle  variété  !  quelle  gran- 
deur !  quelle  clarté  dans  la  fimplicité  de  leurs  attitudes  !  Les 
temples,  les  portiques,  les  théâtres,  les  gymnafès,  les  Aca- 
démies, tout  attire  mes  regards,  &  tout  m'indique,  même 
en  les  voyant  de  loin,  le  nom  du  Dieu  qu'on  y  révère, 
&  la  deftination  particulière  de  chacun  de  ces  bâtimens  :  il* 
fe  difputent  à  fenvi  mon  attention,  &  font  ornés  d'une  archi- 
tecture d'autant  j>lus  belle  qu'elle  eft  convenable.  Ce  n'eft 
point  Athènes  feule  qui  paraît  fi  magnifique  à  mes  yeux  ; 
ce  font  toutes  les  villes  qui  travaillent  avec  ardeur  pour  l'em- 
porter par  la  plus  noble  des  émulations  fur  les  autres  villes 
de  la  Grèce.  Pour  y  parvenir,  elles  le  remplirent  de  monu- 
mens  érigés  à  l'honneur  des  morts ,  dans  la  vue  cTinfpirer  à 
la  jeunefîè  qu'elles  élèvent,  le  defir  de  s'immortalifèr  avec 
elles  par  quelque  Vjertu  ou  par  quelque  talent.  Les  chemins 
qui  fervent  à  parcourir  ce  beau  pays,  loin  de  m'ennuyer, 
m'ont  inftruit;  ils  ont  élevé  mon  courage  par  les  trophées 
&  les  tombeaux  dont  les  infèriptions  courtes  m'apprennent, 
avec  facilité  &.  avec  élégance ,  l'hifloire  du  pays ,  &  me  font 
admirer  à  chaque  pas  un  événement  intérefîànt,  une  belle 
action,  ou  bien  un  trait  qui  flatte  indifféremment  l'un  ou 
l'autre  fêxe.  De  telles  idées  qui  ne  s'écartent  point  de  la  réalité, 
fémblent  reprélênter  les  pays  des  Fées,  mais  des  Fées  héroïques. 


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I 


DE    LITTERATURE.  311 

Je  parte  aux  détails  des  arts  par  rapport  à  Périclès,  & 
les  faits  s  écarteront  peu  de  mon  enthoufiafme. 

Rappelons -nous  ce  que  dit  Plutarque  dans  la  vie  de  ce 
grand  homme ,  &  nous  aurons  une  idée  de  la  magnificence, 
ainfi  que  du  nombre  des  temples  5c  des  édifices  publics  qu'il 
fit  bâtir  à  Athènes.  On  fait  qu'il  y  en  avoit  quelques-uns  dont 
la  dépen/ê  montoit  à  mille  talens  qui  font  quatre  millions  cinq 
cens  mille  livres  de  notre  monnoie:  quelle  femme,  fur- tout 
pour  le  peu  d'étendue  que  la  religion  Payenne  exigeoit  dans 
Ion  culte î  On  eft  étonné,  avec  moi,  de  voir  un  fi  grand 
nombre  d'ouvrages  entrepris  par  un  lêul  homme,  &  de  les 
voir  achevés  &  terminés  fous  lès  yeux;  &  dans  quel  temps  î 
Dans  celui  où  ces  Grecs ,  dont  le  goût  étoit  li  délicat  6c 
li  jufte,  convenoient  eux-mêmes  que  tous  les  arts  étoient 
arrivés  à  leur  dernière  perfection.  Au  relie,  je  ne  poulie 
point  mon  goût  pour  les  bâtimens  au-delà  des  jufles  bornes 
qu'il  doit  avoir,  &  j'entre  beaucoup* dans  la  plaisanterie  du 
muficien  Stratonicus  qui,  félon  Athénée,  le  trouvant  dans  u,.viir.e.?. 
Myleflà  ville  de  Carie,  où  il  aperçut  beaucoup  de  temples 
&  d'édifices  publics,  &  fort  peu  d'habitans,  s'écria,  avant 
que  de  chanter  dans  la  place ,  temples ,  écoutei-mol  Mais  fâns 
entrer  dans  le  détail  du  bon  ou  du  mauvais  emploi  que  Péri- 
dès  faifôit  des  fonds  de  la  Grèce  entière ,  il  n'eft  pas  dou- 
teux que  cet  emploi  ne  fut  cki  goût  des  Adiéniens ,  dont 
Y amour  pour  fes  arts  &  l'idée  de  la  poflérité  étoient  fi  vive- 
ment imprimés  dans  leur  tête ,  que  Périclès  ayant  demandé 
au  peuple  alîêmbié  qui  lui  avoit  reproché  la  difftpation  t'es 
finances ,  s'il  trouvait  qu'il  eût  trop  dépenfê ;  &  le  peuple  ayant  ptat.  vît  de 
répondu ,  beaucoup  trop ,  eh  lien ,  répartit  Périclès ,  ce  fera  donc 
à  mes  dépens  &  non  pas  aux  vôtres;  mais  je  ferai  le  feul 
qui  mettrai  mon  nom  à  la  dédicace  des  ouvrages  dont  vous 
vous  plaignez:  &  le  peuple  lui  ordonna  de  prendre  au  trifor  , 
fins  rien  épargner ,  tous  les  frais  nécejfaircs. 

Je  finirai  cet  article  de  Périclès  &  de  l' Architecture  dans 
la  Grèce,  par  deux  traits  qui  regardent  Phidias,  ce  grand 
Artilte  que  l'envie  fit  fuccomber.  Plutarque  dit  que  ce  gratul  0* 


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3i2  MEMOIRES 
homme  fut  choifi  pour  avoir  l'intendance  de  tous  les  édifices , 
quoique  les  Athéniens  euffent  alors  Je  grands  Architecles  & 
de  très-habiles  ouvriers  :  en  effet ,  Callicratès  &  Iclinus  firent 
le  parthénon  à  cent  pieds ,  c'ejl-à-dire ,  le  temple  de  Pallas, 
qui  avoit  cent  pieds  en  tout  fens.  Core'bus  commença  la  cha- 
pelle des  myflères  &  des  initiations  à  E'ieufts ,  pofa  le  premier 
rang  de  colonnes,  qui  efl  à  rei  de  chauffée ,  &  les  joignit  à 
leurs  architraves  ;  après  fa  mort,  Mhagène,  du  bourg  de 
Xypctte,mit  le  cordon  &  plaça  les  colonnes  qui  font  au  deffus; 
&  Xénoclès,  du  bourg  de  Cholargue ,  acheva  le  dôme ,  la  lan- 
terne qui  efl  au  deffus  du  fanâuaire.  En  iuppofànt  la  traduction 
de  M.  Dacier  exacte;  car,  fans  faire  tort  à  leur  mérite,  ies 
Savans  de  tous  les  pays  également  me  font  toujours  (ufpecls 
dans  ce  qu'ils  rapportent  des  arts,  je  dirai  que  ces  deux  ordres 
élevés  dans  cette  forme  carrée,  me  porotuCflt  peu  agréables; 
ils  font  plus ,  ils  m  étonnent ,  mais  moins  encore  que  la  lingu- 
kriié  de  lu  lanterne  ou  du  dôme ,  dont  il  me  femble  que 
nous  avons  peu  d'exemples  dans  l'Architecture  ancienne: 
ainfi  je  n'ai  pas  voulu  les  paner  fous  filence  ;  car  ils  peuvent 
fournir  des  critiques  ou  des  éclairciflèmera.  D'ailleurs  le 
choix  que  Périclès  fit  de  Phidias  pour  exécuter  les  grandes 
entreprilês  d'Architecture ,  lui  qui  n'était  connu  que  pour 
exceller  dans  la  Sculpture,  me  paroît  mériter  quelque  con- 
fidération  ;  ce  fait  confirme  l'opinion  que  j'ai  communiquée 
fur  le  génie  des  arts,  ce  feu  général  qui  les  conduit  &  les 
domine  tous  :  en  confequence  je  crois  donc  que  l'Archi- 
tecture étant  une  fois  inventée  &  les  rèsdes  inconteftablement 
arrêtées,  un  Peintre  &  un  Sculpteur  peu  vent  être  bons  Archi- 
tectes, &  que  ce  même  génie  des  ails  ne  rendra  pas  un 
Architecte  capable  de  peindre  une  action  ,  ni  d'exécuter  une 
figure  en  marbre  ou  en  fonte.  Cette  opinion  ne  fait  point 
de  tort  à  l'efprit  ;  elle  ne  regarde  que  la  main  &  la  pratique. 

Le  fécond  paflage  que  j'ai  promis  de  rapporter,  me  fournit 
une  critique  contre  Plutarque  en  particulier,  ainfi  qu'en 
général  contre  tous  ceux  qui,  voulant  écrire  fur  les  arts, 
ne  les  fâvent  point,  ou  ne  Alignent  pas  confulter  ceux  qui 


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DE   LITTERATURE.  313 

tes  lavent.  Cet  auteur,  fi  refpedablc  d'ailleurs,  dit  donc, avec 
iùrprile ,  que  ce  même  Phidias  accufé  de  vol ,  ceft-à-dire . 
de  n'avoir  point  employé  toute  la  matière  qu'on  lui  avoit 
donnée ,  eut  la  poftibiiité  doter  ,  pour  là  juttification ,  l'or 
de  la  ftatue  de  Minerve.  Affurément  une  draperie  de  métal 
attaché  lur  une  ftatue  de  quelque  matière  qu'elle  (oit;  ne 
tenant,  comme  elle  ne  peut  faire  autrement,  qu'avec  des 
vis  &  des  écrous  perdus  dans  les  plis,  s'enlève  à  volonté; 
comment  un  homme  de/prit  peut-il  donner  place  dans  (on 
hifloire  à  un  pareil  étonnement,  fur-tout  quand  il  fait 
entendre  que  Phidias  avoit  prévu  cette  acculâtion  î  Laiuons 
les  Grecs  continuer  leur  goût  pour  les  arts,  les  pratiquer  avec 
tant  de  fupériorité ,  ouvrir  leurs  écoles  aux  étrangers  qui 
abordoient  de  tous  côtés  pour  s'inftruire,  8c  fournir  en  même 
temps  des  Artiftes  aux  trois  parties  qui  composent  le 
monde  alors;  &  panons  aux  Romains. 

La  fondation  de  ce  peuple  &  les  guerres  continuelles  qu'il 
a  fôûtenues,  rendent  ton  éloignement  pour  les  arts,  &,  fi 
l'on  veut ,  là  barbarie  en  ce  genre  très-excufable ,  pendant 
4e  temps  que  la  République  a  fùbfifté.  Cependant  les  égoûts 
bâtis  au  commencement  de  la  fondation  de  Rome  avec  une, 
grandeur,  une  folidité  &  une  juftefîê  de  niveau  également 
admirables ,  me  caufènt  autant  de  furprifë  par  réflexion  ,  que 
leur  vûe  m'a  caufè  d'admiration.  H  eft  à  préfumer  que  les 
Etrulques  ont  fourni  aux  Romains  les  moyens  de  cette  exé- 
cution; 5c  quoique  ces  égoûts  aient  été  réparés  un  grand 
nombre  de  fois,  &  qu'il  n'y  ait  peut-être  plus  rien  aujour- 
d'hui de  leur  première  bâtine,  il  eft  confiant  qu'ils  ont  été 
cxmftruits  fous  le  règne  de  Tarquin  l'ancien ,  dans  la  forme 
&  dans  la  difpofition  où  nous  les  voyons ,  &  dans  laquelle 
ils  fubfifteront  long-temps.  Tarquin  le  Superbe  fit  bâtir  le 
temple  de  Jupiter  Capitolin  ;  cette  entreprit  &  la  montagne 
qu'il  vouloit  mettre  de  niveau ,  indiquent  des  idées  de  gran- 
deur &  de  magnificence  qui  lé  feraient  fans  doute  perpétuées 
à  Rome,  fi  le  même  gouvernement  y  avoit  fubfifté.  Les 
flatues  des  premiers  Rois,  dont  parle  Pline,  celle  de  1'augurq 
Tome  XXI  IL  Rr 


314  MEMOIRES 

Navius  élevée  fous  le  règne  de  Tarquin  l'ancien;  enfin  celles 
de  Clélie  &  d'Horatius  Codes,  font  des  ouvrages  que,  félon 
mes  conjectures,  j'attribuerois  aux  Etrulques:  mais  le  char  de 
terre  cuite  qui  devoit  être  polè  fur  le  haut  du  temple  de  Jupiter 
Capitolin,  &  que  l'on  continua  de  travailler  en  Etrurie  lous 
les  premiers  confuls ,  m'engage  à  parler  avec  certitude  de  la 
communication  des  Romains  avec  tes  Etrulques,  &  des  lêcours 
qu'ils  en  tiraient  par  rapport  aux  arts;  au  refte,  tous  ces  faits 
Lh.  i.    font  tirés  de  Pline  &  autorifés  par  The-Live. 

On  entrevoit  encore  quelques  traces  de  la  culture  des  arts 
dans  les  commencemens  de  la  République  ,  puilqu'apres 
l'expuliion  des  Tarquins  par  Brutus,  les  Romains  érigèrent 
à  ieur  libérateur ,  une  ftatue  qui ,  dans  la  fuite ,  fùivant 
Li».  xun.  le  témoignage  de  Dion ,  fit  place  à  cdle  de  Jules  Céfir. 

Mais  il  faut  convenir  que  ces  traces  n'ont  pas  fait  de 
grandes  imprefïions  ni  jeté  de  profondes  racines  :  en  effet , 
que  produifirent  alors  les  arts,  à  la  rélèrve  de  quelques  bdti- 
mens  folides,  mais  dépourvus  de  toute  archrteclure  6c  de 
tout  ornement ,  tels  que  le  tréfor  public  bâti  de  grandes 
pierres,  le  mur  de  brique  qui  ioûtient  cette  fameulê  tribune 
aux  harangues,  dont  la  forme  n'a  rien  que  de  très-commun, 
&  enfin  la  prilon  bâtie  au  pied  du  Capitole,  lur  laquelle 
on  a  élevé  feglife  de  S.1  Jolêph,  monument  très-peu  con- 
fidérable ,  qui  ne  confifte  qu'en  un  caveau ,  dans  la  conf- 
ftruclion  duquel  on  a  employé  de  très-gros  quartiers  de 
pierre?  Ces  batimens,  comme  on  en  peut  juger  par  le  fimple 
récit ,  donnent  une  médiocre  idée  du  goût  des  anciens  Ro- 
mains :  ib  ne  pouvoient  en  avoir  davantage  ;  le  peuple  &  le 
Sénat  étoient  eiclaves  de  leur  liberté,  ils  n'avoient  aucune 
autre  idée,  ils  ne  commerçoient  ni  ne  communiquoient  avec 
aucun  peuple.  Ennemis  de  tous  leurs  voifms ,  ils  ne  peniôient 
fjua  la  guerre,  ils  vouloient  étendre  leurs  conquêtes ,  entretenir 
leur  valeur,  occuper  leurs  citoyens,  les  détourner  de  toute 
efpèce  de  révolte  ;  ils  aimoient  mieux  un  fôldat  que  dix 
ouvriers  crue  leur  pays  même  ne  pouvoit  produire  ;  enfin  ils 
avoient  fournis  i'Etrurie,  &  ce  peuple  avoit  embraffé  la  façon 


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DE  LITTERATURE.  315 
de  penfèr  de  fès  vainqueurs.  Ajoutez  à  de  fi  fortes  rai  tous , 
qu'ils  étoient  pauvres,  &  ia  magnificence,  de  quelque  nature 
quelle  foit,  eft  incompatible  avec  ia  pauvreté.  Il  ne  faut 
donc  citer  les  Romains  pour  avoir  pratiqué  f  Architecture 
&  ia  Sculpture  que  fur  les  fins  de  la  Republique,  c'eft-à-dire, 
quelque  temps  avant  Jules  Célâr  ;  mais  principalement  fous 
le  règne  d'Augufle.  Ce  fut  alors  .que  les  dépouilles  de  la 
Grèce  qui,  long-temps  auparavant,  avoient  décoré  la  ville 
de  Rome ,  furent  imitées  :  ce  fut  alors  qu'elles  arrivèrent  en 
plus  grand  nombre ,  &  que  les  Grecs ,  artiftes  en  tous  les 
genres ,  fuivirent  en  foule  leurs  vainqueurs.  Par  confequent 
on  ne  peut  guère  feparer  le  goût  des  Grecs  de  celui  des 
Romains  ;  il  eft  vrai  que  ceux-ci  ont  confèivé  l'ordre  tofêan 
qui  (ans  doute  avoit  régné  conftamment  dans  l'Italie,  malgré 
la  révolution  arrivée  en  E'trurie:  quoi  qu'il  en  (bit,  ils  affo- 
cièrent  cet  ordre  aux  trois  autres  qu'on  leur  apporta  de  Grèce; 
il  eft  encore  vrai  qu'ils  inventèrent,  ou  qu'on  inventa  chez 
eux,  l'ordre  compofrte  qui  n'eft,  comme  on  le  (ait,  qu'un 
mélange  de  l'ionique  avec  le  corinthien,  &  dont  on  peut 
aifoment  le  paflèr  :  cependant  i' Architecture  a  depuis  ce 
temps-là  confervé  ces  cinq  ordres. 

Les  architectes  Grecs  commencèrent  donc  à  travailler  à 
Rome  &  à  féconder  le  luxé  &  la  magnificence  des  Empe- 
reurs &  des  particuliers:  il  paroît,  fi  l'on  s'en  rapporte  à 
Vitruve,  que  les  Romains  en  avoient  produit  quelques-uns; 
mais  indépendamment  du  peu  de  talent  qu'il  fëmble  que  la 
Nature  leur  ait  accordé  du  côté  des  arts ,  ce  qu'ils  ont  pro- 
duit en  iculpture  eft  peu  fâtisfaifànt  :  leurs  figures  font  courtes , 
elles  font  lourdes,  fans  élégance  &  fans  aucun  fentiment;  ainfi 
ne  me  (eparant  jamais  de  ces  rapports  d'un  art  à  l'autre, 
j'ajouterai ,  pour  confirmer  le  peu  d'opinion  que  j'ai  de  leur 
mérite,  que  prefque  tous  les  architectes  Romains,  dont  on 
nous  a  rapporté  les  irucriptions  trouvées  for  les  tombeaux  ou 
ailleurs ,  portent  le  titre  d'affr^tnc/iis ,  &  ce  n'eft  pas  fins 
raifon  qu'on  a  attribué  à  i'eîclavage  de  tous  les  A  ni  (les,  le 
peu  de  progrès  que  les  Romains  ont  fait  dans  les  arts. 


3 1 6  MEMOIRES 

Au  refte ,  ia  quantité  d'auteurs  que  Rom«  a  produits  pour 
écrire  fur  les  architectes  Grecs,  &  dont  nous  avons  malheu- 
reufèment  perdu  les  ouvrages,  prouve  très-fblidement  qu'ils  ne 
pouvoient  fëparer  leurs  idées,  &  qu'en  penfant  à  l'Archi- 
tecture, ils  avoient  toujours  la  Grèce  prélènte  à  le/prit;  niais 
les  plus  beaux  ouvrages  de  Rome  font  une  plus  forte  preuve 
que  leurs  auteurs ,  (bit  Romains ,  (oh  Grecs ,  1  avoient  encore 
davantage  dans  l'idée ,  en  quoi  ils  ne  font  point  à  blâmer, 
bien  au  contraire.  Par  la  même  raifon ,  Vitruve  à  qui 
nous  avons  l'obligation  d'un  très-bon  traité  d'Architecture , 
nous  a  confêrvé  plufieurs  uiages  des  Romains  &  plufieurs 
traits  de  leur  hifloire  ;  car  on  voh  qu'il  vouloit  pafîer  pour 
iâvant,  &  que  c'eft  à  cette  ambition  que  noms  devons  un 
ouvrage  que  fon  peu  d'occupation  dans  lôn  art  lui  lailîbit  le 
temps  de  faire.  Vitruve ,  dis-je ,  qui  me  paroh  un  meilleur 
bâtifleur  qu'un  Architecte  de  génie,  nous  aura  confêrvé  dans 
fon  ouvrage  beaucoup  d'idées  &  de  façons  de  penfèr  des 
Grecs,  générales  &  particulières.  Je  crois  même  en  avoir 
démêlé  quelques-unes  ;  mais  avant  que  de  les  rapporter,  je 
dois  reprélènter  les  différences  que  le  goût  ou  les  befbins  de 
chaque  nation  ont  pû  apporter  dans  leurs  bâtimens  publics. 
Premièrement,  il  me  paraît  que  les  Grecs  ont  toujours  été 
conftans  dans  ia  forme  du  carré  long  qu'ils  ont  donnée  à 
leurs  temples,  au  lieu  que  les  Romains  les  ont  conOruits 
de  forme  circulaire,  carrée,  &a  Secondement,  la  différence 
des  fpeélacles  a  engagé  ceux-ci  à  bâtir  des  amphithéâtres,  & 
i'affîuence  des  fpectateurs  a  obligé  de  les  faire  d'une  étendue 
immenfe.  Troifièmement ,  il  y  a  eu  des  différences  par  rap- 
port aux  théâtres,  foit  pour  les  plans,  foit  pour  les  élévations. 
Mais  fi  les  Romains  ont  confirait  des  mafîes  de  bâtimens 
auffi  confidérables  que  le  colifee  &  le  théâtre  de  Marcellus  t 
dont,  par  parenthèfe,  les  colonnes  n'ont  point  de  baies,  ce 
qui  prouve  que  les  Romains  ont  imité  les  Grecs  en  tout  ; 
s'ils  ont  confirait  des  aqueducs  d'une  fi  grande  étendue, 
&  des  chemins  fi  magnifiques,  je  ne  vois  en  eux  que  des 
moyens  plus  grands,  auxquels  ils  ont  proportionné  leur 


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DE  LITTERATURE.  3 17 
exécution.  D'ailleurs  ils  étoient  les  maîtres  du  monde  , 
accoutumes  de  plus  à  mettre  toujours  la  guerre  à  profit ,  ils 
employoient  des  milliers  d'efclaves ,  ou  pïuflôt  tous  les  peu- 
ples qu'ils  avoient  fournis,  aux  conftructions  qu'ils  avoieht 
envie  de  faire,  non  feulement  dans  les  provinces  conquhes, 
mais  dans  Rome  même;  au  lieu  que  les  Grecs  tiraient  tout , 
hommes  &  argent  de  leur  propre  fonds  &  de  leur  peiit 
pys.  Aulîi  l'on  peut  dire,  avec  aflurance,  que  les  Romains, 
à  la  place  &  dans  la  fituation  des  Grecs ,  n'auraient  ni  laide 
le  moindre  monument,  ni  fait  un  pas  pour  la  culture  &  le 
progrès  des  arts;  il  femble  en  un  mot  qu'ils  n'ont  travaMlé 
ou  pluftôt  fait  travailler  en  ce  genre,  que  par  l'idée  d'autrui, 
&  parce  qu'on  leur  a  dit  que  ces  fortes  de  choies  étoient 
belles  &  convenables  à  de  grands  &  de  puinans  peuples. 
Cependant  le  luxe  &  la  magnificence  des  Empereurs  ont 
encore  produit  à  Rome  des  bâtimens  d'un  genre  qu'il  ne 
paraît  pas  que  les  Grecs  aient  jamais  exécuté;  ce  font  les 
thermes  ou  les  bains ,  tels  que  celui  de  Dioctétien ,  dont  on 
peut  voir  la  defcription  &  l'élévation  tirées  de  iês  ruines  qui 
fubfiflent  encore ,  &  qui  ont  été  gravées  avec  beaucoup  de 
foin  par  Jérôme  Coke ,  fur  les  defTeins  très-d&aiilés  d'un 
architecte  Flamand  nommé  Sébaflien  de  Oya  *.  La  différence 
des  nations  en  a  également  apporté  dans  les  places  publiques, 
dont  il  me  paraît  convenable  de  dire  un  mot.  Ce  que  je 
vais  en  rapporter  eft  tiré  de  Vitruve,  de  la  traduftion  de 
M.  Perrault,  à  laquelle  on  ne  (aurait  donner  trop  d'éloges  ; 
voici  ce  qu'il  en  dit  :  Les  places  publiques ,  chez  les  Grecs ,  Liy.v.O.  *. 
font  carrées,  &  ont  tout  à  l'entour  de  doubles  &  amples  por- 
tiques dont  les  colonnes  font  ferrées  les  unes  contre  les  autres, 
ir  foûtiennent  des  architraves  de  pierre  ou  de  marbre  avec  des 
galeries  par  haut;  mais  cela  ne  fe  doit  point  pratiquer  ainfi dans 
les  villes  d'Italie ,  parce  que  f  ancienne  coutume  étant  de  faire 


*  Tous  les  Architectes  qui  ont 
traité  des  antiquités,  ont  donné  le 
plan  de  ces  thermes ,  mais  celui-ci 
a  poufle  l'exactitude  plus  loin  ;  il 
vivoit  au  milieu  du  XVI.*  fiècle , 


&  ce  fut  le  cardinal  de  Granvelle 
qui ,  par  fes  libéralités ,  le  mit  en, 
état  d  exécuter  cette  entreprife.  Le 
recueil  de  ces  deflèins  gravés  à  An- 
vers, eit  d'une  exceflWc  rareté. 

Rriij 


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3  1 8  MEMOIRES 

voir  au  peuple  les  combats  Ae  gladiateurs  dans  les  places ,  il 
faut ,  pour  de  tels  fpeâacles ,  qu'elles  aient  autour  des  entre- 
eolotmemens  plus  larges,  &  que  fous  les  portiques,  les  boutiques 
des  changeurs  ér  les  galeries  au  de  fus,  aient  t efpace  néce faire 
pour  faire  le  trafic  &  pour  la  recette  des  deniers  publics.  Ce 
pillage  donne  tout  à  la  fois  une  delcription  générale  des 
places  publiques  d'Italie  &  de  Grèce:  nous  pouvons,  ce  me 
femble,  rapporter  celles  d'Egypte  à  cette  dernière;  car,  à 
la  rélèrve  du  temps  des  Empereurs  dans  Rome  &  un  peu 
auparavant ,  dans  aucun  pays  de  l'antiquité,  les  maisons  des 
particuliers  n'ont  été  ni  autfi  magnifiques,  ni  auffi  étendues 
que  les  nôtres  :  ainfi  ces  colonnades ,  ou  ces  portiques ,  pro- 
duisent un  coup  d'oeil  fuperbe,  en  même  temps  qu'ils 
cachoient  les  maifons  des  particuliers,  auxquelles  on  a  demandé 
depuis,  non  feulement  un  extérieur  magnifique,  mais  qu'on 
a  loûmiiês  à  une  fymmétrie  exacte. 

Voici  encore  quelques  paflàges  de  ce  même  Vitruve ,  qui 
ont  trop  de  rapport  à  mon  fujet  pour  être  négliges.  Il  dit; 
lir,  r.  St  on  a  égard  à  chaque  chofe ,  on  ne  fera  point  de  toit  au 
temple  de  Jupiter  Foudroyant ,  ni  à  celui  du  Ciel,  non  plus 
qu'à  celui  du  Soleil  ou  de  la  Lune;  mais  ils  feront  découverts, 
parce  que  ces  divinités  fe  font  connoître  en  plein  jour  &  par 
toute  T étendue  de  l'Univers  :  par  une  femblable  raifon  les  temples 
de  Afinervc ,  de  Mars  &  d'Hercule  feront  d'ordre  dorique , 
parce  que  la  vertu  de  ces  divinités  a  une  gravité  qui  répugne  à 
la  délicate  fe  des  autres  ordres;  au  heu  que  Vénus,  Flore  , 
Proferpine  &  les  Nymphes  des  Fontaines  en  doivent  avoir  a" ordre 
corinthien  ,  d'autant  que  la  gentille  fe  des  fleurs ,  des  feuillages 
&  des  volutes  dont  cet  ordre  efl  embelli,  paraît  fort  convenable 
à  la  délicate  fe  de  ces  Déefes ,  &  cela  femble  contribuer  beau* 
coup  à  la  bienféance,  comme  au  fi  de  faire  les  temples  de 
Junon,  de  Diane,  de  Bacchus  &  des  autres  Dieux  de  cette 
efpcce ,  d'ordre  ioiùque ,  parce  que  le  milieu  que  cet  ordre  tient 
entre  la  fc'vérité  du  dorique  &  la  délicatefe  du  corinthien,  repré* 
fente  nfi  bien  la  nature  particulière  de  ces  divinités.  Que  de 
iWih  dans  ces  réilexions  «  Voilà  les  idées  doot  jç  parfois 


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DE   LITTERATURE.  310 

il  y  a  quelques  momens ,  &  que  je  ne  puis  m  empêcher  de 
regarder  comme  une  tradition  des  Grecs.  Il  fout  avoir  non 
feulement  lenti,  mais  inventé  les  rapports  des  ordres  pour 
les  voir  avec  cette  délicatefîê,  &  les  appliquer  aufli  conve- 
nablement aux  divinités,  ou  pluftôt  aux  paffions  que  ces 
peuples  adoraient.  Je  finirai  ce  Mémoire,  déjà  trop  long 
pour  fon  peu  de  (ôlidité,  par  cet  autre  paflàge  que  j'ai  trouvé 
dans  lavant-propos  du  premier  livre  de  Vitruve. 

//  avait  appris,  dit-H,  de  fes  maîtres  qu'il  faut  qu'un  Ar- 
chitetlc  attende  qu'on  le  prie  de  prendre  la  conduite  d'un  ouvrage, 
&  qu'il  ne  peut,  fans  rougir,  faire  une  demande  qui  le  fait 
paraître  intérefé,  puifqu'on  fait  qu'on  ne  follicite  pas  les  gens 
pour  leur  faire  du  bien ,  mais  pour  en  recevoir  ;  car  que  peut-on 
croire  que  penfe  celui  qtte  l'on  prie  de  donner  fon  bien  pour  être 
employé'  à  une  grande  dépenfe ,  ftnon  que  celui  qui  le  demande 
efpère  y  faire  un  grand  profit  au  préjudice  de  celui  à  qui  il  le 
demande  :  cefl  pourquoi  on  prenait  garde  autrefois ,  avant  que 
d'employer  un  Architecle ,  quelle  e'toit  fa  naiffance ,  &  s'il  avoit 
été  honnêtement  élevé  ;  on  fe  foit  davantage  à  celui  dans  lequel 
on  reconnoifjoit  de  la  mode  (lie ,  qu'à  ceux  qui  vouloient  paroître 
fort  capables.  La  coutume  auffi  de  ce  temps -là,  était  que  les 
Architeâes  n'inflruifoient  que  leurs  enfans  &  leurs  parens ,  ou 
ceux  qu'ils  croyoient  capables  des  grandes  connoijfances  qui  font 
rtquifes  en  un  Architecle,  &  de  la  fidélité  duquel  ils  pouvoient 
répondre. 

Les  Romains  fe  conduilôient  fi  différemment  dans  les  arts, 
en  ne  les  failânt  exercer  que  par  des  elclaves  ou  des  affran- 
chis, qu'on  ne  peut  fe  difpenlêr  d'attribuer  ces  idées  aux 
Grecs ,  &  de  conduire ,  puifque  Vitruve  parle  de  fes  Maîtres , 
qu'il  avoit  étudié  là  profeffion  en  Grèce  ou  lôus  des  Grecs 
établis  à  Rome ,  qui  lui  avoient  répété  ce  qu'on  diiôit  &  ce 
qu'on  pratiquoit  chez  les  Grecs. 


3*o 


MEMOIRES 


DE    LA  PERSPECTIVE 

DES  ANCIENS. 

Par  M.  le  Comte  de  Caylus. 

12  Août  TE  ne  regarde  ce  que  je  vais  avancer  fur  la  perfpeélive 
•749*  Jdes  Anciens,  que  comme  un  fupplément  à  l'excellent 
morceau  imprimé  clans  le  vm.c  volume  de  nos  Mémoires, 
que  M.  l'abbé  Sailier  a  donné  fiir  la  même  matière  :  je  ne 
puis  mieux  Élire  que  d'y  renvoyer  pour  les  citations  des 
auteurs  qui  prouvent  notre  fêntiment;  &  fi  j'en  rapporte  quel- 
ques-unes, c'eft  cju'il  ne  les  aura  pas  employées.  Ce  n'eft 
donc  que  dans  la  vue  de  compléter  ce  fujet,  &  de  parier 
en  Artifle  d'une  cholê  dont  il  a  parié  en  homme  de  Lettres 
des  plus  éclairés:  au  refte  je  ne  donnerais  pas  ce  Mémoire, 
s'il  ne  l'avoit  vu  &  approuvé. 

AiTicix  I.  u  eft  confiant  que  l'imitation  eft  non  feulement  la  pre- 
mière règle  de  la  Peinture,  mais  qu'elle  eft  (on  principe,  là 
lôurce,  enfin  ce  qui  lui  a  donné  la  naifîànce;  il  eft  confiant 
encore  qu'il  ne  faut  pas  avoir  eu  une  connoilîânce  &  une 
pratique  bien  étendue.^  dans  ce  même  art,  pour  avoir  exprimé 
ou  indiqué,  dès  le  premier  inftant  qu'il  a  été  exercé,  le 
fuyant,  la  diminution  &  la  dégradation  que  la  Nature  pré- 
(ènte  &  defline  de  tous  les  côtés  :  c'eft  ce  qu'on  appelle  ptrf- 
peflive,  c'eft-à-dire ,  le  changement  &  la  diminution  que  l'air 
pour  la  couleur,  &  la  diûance  pour  le  trait,  apportent  fur, 
les  objets  expofes  à  notre  vue» 

La  per/pe£tive  de  la  couleur  a  peut-être  été  plus  long-temps 
à  s'établir  :  les  Peintres  auront  été  plus  long-temps  retenus  par 
le  défaut  des  moyens  ;  &  quand  la  pratique  &  l'ufage  leur 
ont  fourni  ces  mêmes  moyens ,  je  crois  qu'ils  ont  vu  quelque 
temps  cette  diminution  de  la  couleur,  &  même  les  dégra- 
dations du  trait  les  plus  compliquées  &  les  moins  naturelles , 
fins  ofer  les  exprimer,  dans  la  crainte  de  n'être  point  entendus. 

En 


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DE   LITTERATURE.  321 

En  efiet,  quelle  devoit  être  à  cet  égard  la  réfervc  des  anciens 
Peintres,  puilque  même  encore  aujourd'hui  ion  efl  obligé 
d éviter  des  figures  telles  que  la  perfpeclive  peut  les  donner, 
parce  qu'elles  ne  lônt  point  heureufes  !  N'entend-t-on  pas  tous 
les  gens  du  monde  dire  ,  en  voyant  un  raccourci ,  //  ri  y  a 
jamais  eu  de  bras  ou  de  jambe  faits  de  cette  façon;  ou  s  écrier, 
en  confidérant  le  fonds  d'un  tableau ,  mais  ce  n'efl  point  là 
tel  bâtiment ,  je  rien  ai  point  vu  de  cette  couleur,  jamais  il 
n'y  a  eu  de  fi  petites  maijons ,  &c!  Car  ces  mêmes  gens, 
qui  d'ailleurs  ont  de  lefprit  &  des  connoiiTances ,  mais  qui 
n'ont  jamais  réfléchi  fur  la  Nature ,  &  moins  encore  fur 
l'imitation ,  ne  reconnoîtront  pas  leur  ami  de/Tmé  de  profil 
ou  des  trois  quarts,  parce  qu'ils  n'en  ont  jamais  été  frappes, 
qu'en  face.  Mais  binons  ce  public  5c  même  ces  gens  du 
monde  qui  font  le  malheur  des  arts  &  de  toutes  les  con- 
noifîànces  qu'ils  n'ont  pas  ,  &  revenons  à  la  perfpective , 
après  être  convenus  que  les  premiers  Peintres  ont  été  long- 
temps fans  ofer  exp.imer  celle  de  la  couleur,  &  peut-être 
celle  du  trait. 

11  faut  remarquer  que  la  perlpeclive  s'étend  fur  tous  les 
objets  les  plus  voifms  de  l'oeil ,  &  que  le  monde  en  général 
ne  connoît  que  celles  qui ,  repréfentant  des  bâtimens  6c  des 
architeclures  fur  des  plans  dégradés,  en  portent  le  nom  par 
excellence.  J'efpèie  faire  fentir  plus  en  détail  cette  partie  de 
l'art,  &  qui  lui  eft  fi  néceflâire. 

Pour  le  convaincre  de  la  facilité  avec  laquelle  tous  les 
hommes  ont  pu  remarquer  la  perfpeélive,  &  par  conféquent 
l'exprimer,  il  iûfltt  de  regarder  par  l'angle  un  bâtiment  un 
peu  élevé  &  de  quelquetendue  dans  là  longueur  :  on  fera 
frappé  de  l'abaiilêment  proportionnel  de  fon  trait  dans  toutes 
(es  parties,  ainfi  que  de  la  dégradation  de  fa  couleur;  & 
dès-lors  on  concevra  que  tout  Peintre,  (ans  être  oblige  de 
pafler  par  les  règles ,  a  dû  néceflàirement  exprimer  ce  <ju'il 
voyoit  aufîi  clairement  &  auffi  conftamment. 

L'imitation  feule,  un  raifonnement  des  plus  fi mples ,  enfin 
l'art  lui-même  nous  prouvent  donc  iijconte/bblement ,  quQ 
Tome  XXI  H,  3  f 


3i*  MEMOIRES 

tous  les  peuples  qui  ont  connu  le  deffèin ,  ont  dû*  avoir  une 
idée  plus  ou  moins  jufte  &  plus  ou  moins  étendue,  mais 
toujours  confiante  de  la  perfpeclive.  Cependant  on  a  voulu 
en  refùjér  la  connoifîànce  aux  Grecs,  ies  peuples  de  la  terre 
qui  ont  poulie  plus  loin  la  connoiflànce,  le  fêntiment,  la 
fînefîè  &.  l'exécution  des  arts.  S'ils  n'eufïènt  point  connu  la 
perfpeélive ,  auroient-ils  conduit  l'imitation  jufqu'à  tromper 
Jes  nommes  mêmes  î  Auroient-ils  élevé  ces  fuperbes  fcènes , 
&  décoré  ces  immenfês  théâtres  d'Athènes  avec  tant  de 
grandeur  &  tant  de  dépenlê  !  Un  peuple  fi  fin  &  fi  délié 
en  toutes  choies,  auroit-il  foûtenu  la  vûe  d'un  amas  confus 
d'arbres,  de  bâtimens,  enfin  celle  d'un  fpeélacle  de  defôrdre, 
tel  qu'il  auroit  été  nécefîàirement  fans  ce  premier  principe, 
dont  fa  Nature  fournit  à  chaque  infiant  des  exemples  û  faciles 
à  comparer? 

M.  Perrault,  dans  (on  parallèle  des  Anciens  &  des  Moder- 
nes ,  efl  un  de  ceux  que  j'attaquerai  le  plus  dans  ce  Mémoire. 
Cet  homme ,  peu  philofôphe,  dans  quelque  fens  qu'on  veuille 
prendre  ce  mot,  efl,  à  mon  avis,  un  modèle  parfait  de  la 
prévention ,  puilqu'il  a  voulu  tout  Ibûmettre  indifféremment 
à  Ion  fiède:  il  fè  peut  aulTi  que  l'efpérance  de  fê  faire  un 
nom ,  l'ait  engagé  à  foû  tenir  d'auffi  mauvaifês  thèfês  ;  mais  il 
n'a  pas  eu  plus  de  fuccès  que  tous  ceux  qui  ont  couru  la  même 
carrière,  c'efl-à-dire ,  qui  ont  attaqué  les  Anciens  &  les  ont 
voulu  trop  dégrader  :  car  il  efl  permis  d'attaquer  l'Antique 
&  les  Anciens;  les  hommes  peuvent-ils  être  exempts  de  tout 
défaut  î  Quoi  qu'il  en  foit ,  je  puis  répondre  des  erreurs  dfc 
M.  Perrault  dans  ce  qui  regarde  les  arts ,  &  je  vais  faire  mes 
efForts  pour  en  donner  la  preuve.  Je  me  tairai  fur  les  autres 
articles  que  le  célèbre  M.  Huet  a  relevés  ;  trop  heureux  de 
pouvoir  du  moins,  fur  une  fi  petite  partie,  penfèr  comme 
un  homme  fi  fâvant  :  ce  qu'on  en  peut  lire  dans  fôn  Hue- 
tïdtia ,  en  efl  une  preuve;  &  l'on  fut  que  cet  Ana  n'eft 
point  comme  les  autres,  puilqu'il  efl  compofe  de  différentes 
Diiîertations  ou  de  morcearx  qui  n'avoient  point  encore 
paru,  &  que  l'on  ne  peut  trouver  que  dans  ce  recueil. 


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DE   LITTERATURE.  323 

La  peinture  ancienne,  au  moins  la  plus  parfaite  &  la  plus 
terminée,  n'exifle  plus  pour  nous  convaincre  du  degré  auquel 
les  Anciens  ont  porté  la  perfpeclive  ;  il  eft  certain  qu'au  fïècle 
mêmed'Augufte  les  tableaux  de  Zeuxis  &  d'A pelle,  de  Proto- 
gène &  des  autres  grands  peintres  du  bon  temps  de  la  Grèce  fè 
diflinguoient  à  peine,  tant  la  peinture  en  étoit  évaporée,  effacée, 
&  le  bois  vermoulu;  car  les  tableaux  portatifs  n'étoient  peints 
fur  aucune  autre  matière,  du  moins  nous  ne  l'apprenons  d'aucun 
hiftorien.  Que  nous  refte-t-il  aujourd'hui  pour  établir  notre 
jugement,  foit  pour  attaquer,  foit  pour  défendre?  Quelques 
peintures  fur  ia  muraille  que  nous  fômmes  trop  heureux 
d'avoir,  mais  que  notre  goût  pour  l'antique  ne  doit  pas  nous 
faire  admirer  également.  Toutes  belles  quelles  puifîènt  être 
à  de  certains  égards,  il  eft  certain  qu'on  ne  peut  les  comparer 
à  ces  fîiperbes  tableaux  dont  les  auteurs  anciens  ont  fait  de 
fi  grands  éloges,  dont  ib  parioient  à  ceux  mômes  qui  les  admi- 
roient  avec  eux,  à  ceux  qui  fèntoient  tout  le  mérite  des 
chefs -d'oeuvres  de  fcidpture,  fur  lefquels  on  ne  peut  fôup- 
çoniier  ces  auteurs  de  prévention,  puifque  nous  en  jugeons, 
&  que  nous  les  admirons  tous  les  jours,  &  qu'enfin  nous 
lâvons  qu'ils  étoient  également  employés  à  ia  décoration  des 
temples  &  des  autres  lieux  publics.  Ces  arts  fê  fùivent;  je  le 
dirai  fâns  ceflê,  &  j'ajouterai  qu'il  eft:  phyliquementimpoflible 
que  l'un  fût  élégant  &  fublime,  tandis  que  l'autre  aurait  été 
réduit  à  un  point  de  platitude  &  d'imperfeclion,  telle  que 
fêroit  en  effet  une  peinture  fins  relief,  fans  dégradation,  enfin 
fâns  ce  qu'on  appelle  l'intelligence  &  l'harmonie,  parties  de 
l'art ,  qui  toutes ,  quoiqu'elles  ne  paroiflènt  pas  appartenir 
directement  à  notre  objet,  doivent  cependant  être  compriies 
iôus  le  nom  de  la  perfpeclive  dont  elles  font  partie. 

Dans  le  nombre  prodigieux  des  peintures  qu'on  dit  que 
le  roi  de  Naples  a  fait  retirer  des  mines  d'Herculanum ,  fi 
l'on  pouvoit  raifonner  fur  ce  qu'on  n'a  point  vu,  j'inlîfterois 
beaucoup  fur  un  fujet  de  compofition  dont  on  nous  parle 
depuis  long-temps,  &  qui  repréfente,  dit-on,  une  fcène  parée 
de  lès  chœurs.  La  perfpeétive  du  trait  doit  au  moins  s'y  faire 


324  MEMOIRES 

émir,  fuppofê,  comme  il  y  a  beaucoup  d'apparence* ,  que  la 
couleur  ait  fôurTert.  Si  ce  fait  eft  vrai,  cet  exemple  devrait 
abfolument  détruire  la  prévention  qui  règne  encore  dans  iclprit 
de  quelques  Savans,  qui  croient  fur  la  foi  d'autrui,  que  (es 
Anciens  ne  connoilToient  point  la  perfpeclive.  On  ne  faiiroh 
trop  comprendre  la  profondeur  des  racines  que  cette  pré- 
vention a  jetées,  &  par  confequent  la  difficulté  que  l'on 
trouve  à  les  arracher.  Je  me  llatte  encore  que  les  deiîeins 
gravés  que  le  roi  de  Naples  fait  efj>érer  depuis  long-temps  à 
toute  l'Europe,  ferviront  à  confirmer,  &  peut-ctre  à  faire 
pafîèr  un  lêntiment  dont  l'art  fêul  me  paroît  donner  des 
preuves  claires  &  fûffifantes.  C'eft  en  confequence  de  celle 
idée  que  j'en  parle  aujourd'hui  :  car,  en  vérité ,  toutes  ces 
peintures  d'Herculanum  nie  paroifîent  bien  (uipedes;  & 
j'avoue  que  j'ai  toutes  les  peines  du  monde  à  me  perftuder 
qu'une  ville  de  province,  telle  qu'Herculanum ,  pût  offrir  fur 
les  murailles  une  fi  grande  quantité  de  peintures,  &  qui,  s'il 
en  faut  croire  ceux  qui  en  parlent,  font  de  toute  beauté. 
Cependant ,  quelqu'opinion  qu'on  puhîè  en  avoir ,  il  faut 
convenir  que  ces  ouvrages  n'ont  point  été  faits  par  des 
Grecs,  ou  du  moins  dans  le  temps  que  les  arts  florinoient 
dans  la  Grèce  :  ils  ne  peuvent  avoir  été  faits  que  par  des 
Italiens,  ou  des  Grecs  du  fécond  ordre,  bien  des  fièdes  après 
la  mort  d'Apelle;  &  pour  les  juger  fâinement,  il  faudrait 
encore  pouvoir  les  comparer  avec  les  morceaux  que  nous  ne 
(aurions  jamais  avoir. 

J'ai  vu  bien  des  gens  prétendre  que  les  couleurs  dont  les 
Anciens  fê  lèrvoient ,  ne  leur  permettoient  pas  d'arriver  aux 
mêmes  tons  que  les  nôtres.  Cependant  ils  employoîent  des 
terres  &  des  préparations  chymiques  pareilles  à  celles  que 
nous  employons  ;  la  feule  différence,  c'eft  que  les  nôtres  /ont 
broyées  avec  de  l'huile ,  &  que  les  leurs  ne  l'étoient  qu'avec 
des  blancs  d'œuf,  de  la  gomme ,  &  d'autres  drogues  propre 
à  les  lier  &  à  leur  donner  de  la  confiftance.  La  préjxiration 
des  Anciens  étoit  enfin  telle  que  notre  guaffe,  dont  les  cou- 
leurs font  en  effet  également  hautes  &  tout  autant  éclatantes 


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DE  LITTERATURE.  325 

que  notre  peinture  à  l'huile.  J'ai  vu  des  morceaux  de  ce 
genre,  exécutés  par  Rubens,  par  Tintoret  &  quelques  autres 
grands  maîtres,  qui  égaloient  leurs  plus  beaux  tableaux  du 
côté  de  la  force.  Si ,  /Tins  avoir  la  même  expérience  que  les 
«Anciens,  nous  avons  fait  de  fi  belles  choies  en  détrempe, 
que  n'ont- ils  pas  dû  produire,  eux  qui  pratiquoient  fans  celle 
cette  efpèce  de  peinture,  &  qui  n'en  connoifîôient  point 
d'autre?  En  un  mot,  notre  couleur  à  l'huile  n'a  d'autre  avan- 
tage que  de  réfifter  plus  long-temps  à  l'humidité,  8c  de 
pouvoir  fournir  qu'en  la  lavant  fimplement  on  enlève  la 
crafîê  &  la  poufîière  qui  peuvent  s'être  amaflees  deiîùs.  Us 
avoient  donc  tous  les  moyens  d'exprimer  la  perlpeclive 
aérienne  ,  puifque  tout  peintre  peut  faire  fèntir ,  avec  le 
(impie  crayon,  la  rondeur  des  corps,  fimple  apparence  qui 
rieft  produite  que  par  la  place  des  ombres.  Ainfi  tout  ce  qu'on 
peut  dire  en  général,  c'eft  qu'il  paroît  que  fi  nous  avons 
gagné  du  côté  des  noirs  &  que  nous  ayons  perdu  du  côté 
Ses  clairs,  ce  n'eft  point  la  faute  de  leurs  couleurs:  les  Anciens, 
autant  que  j'en  puis  juger,  aimoient  à  promener  leurs  yeux 
dans  toutes  les  parties  de  leurs  tableaux,  imitant  en  cela  la 
.Nature  qui  ne  redoute  rien  ;  &  l'on  n'ignore  pas  qu'il  en  eft 
de  l'harmonie  d'un  tableau  comme  d'un  concert,  dont  il  eft 
libre  de  monter  le  ton  plus  ou  moins  haut.  Auffi ,  générale- 
ment parlant,  on  peut  dire  que  nous  cherchons  fou  vent  par 
parefiè  &  par  négligence  des  oppositions  trop  fortes,  d'autant 
plus  à  redouter,  que  notre  préparation  à  l'huile  fait  poufïèr 
les  couleurs  &  ne  les  noircit  que  trop ,  inconvéniens  que  les 
Anciens  n'étoient  pas  à  portée  d'éprouver,  puifque  leurs  oif* 
nages  iitbfiftoient  beaucoup  plus  long-temps ,  &  lâns  aucune 
altération,  par  la  nature  de  leur  pratique. 

Quant  aux  règles  de  la  perfpeélive ,  elles  ne  font  que  des 
pratiques  que  la  connoifîànce  de  l'optique  préfènte  naturelle- 
ment à  l'elprit  du  pein-re,  &  dont  elle  démontre  la  vérité  & 
même  la  nécefTité  dans  les  productions  de  fôn  art. 

11  eft  certain  que  les  Anciens  ont  connu  l'optique  dans 
g>ute  l'étendue  que  demande  la  peripeclrve;  du  moins  il  eft 

Sfiy 


$16  M  E  M  O  I  R  E  S 

aifé  de  s'en  convaincre  par  ia  lecture  de  l'ouvrage  cTEuclidtf, 
traduit  en  différentes  langues,  tantôt  fôus  le  nom  de  traité 
d'optique,  tantôt  même  fous  celui  de  traité  de  perlpe&ive  (a). 
On  lâit  d'ailleurs  que  cet  auteur  vivoit  près  de  trois  cens  ans 
avant  J.  C ,  &  qu'il  n'a  guère  fait  autre  cholê  dans  tous 
iês  ouvrages,  que  de  rédiger  dans  la  forme  géométrique,  les 
découvertes  mathématiques  des  fiècles  qui  l'avoient  précède. 
Aufli  nous  liions  dans  l'hiftoire  de  la  peinture,  que  Pamphile, 
qui  vivoit  quatre-vingts  ans  avant  Eudide,  &  qui  fut  le  maître 
d'Apelle,  avoit  étudié  avec  loin  la  géométrie  &  l'optique  dans 
Ja  vue  de  porter  Ion  art  à  la  perfecYion,  &  qu'il  réuffif. 
D'ailleurs  les  ouvrages  d'Apelle  &  de  Protogène,  cités  dans 
DtpiâurâVt-  le  Catalogue  de  Junius,  étoient  proprement  des  couis  de 
trm'  P'  //•  peinture,  dans  lelquels  il  ne  faut  pas  douter  que  la  perlpeclive 
ne  fut  traitée  à  fond. 

Mais,  dira-t-on,  fi  les  Anciens  ont  connu  les  pratiques  de 
ia  perfpeclive,  pourquoi  n'en  trouve-t  on  aujourd'hui  aucune 
trace  dans  les  livres  qui  ont  échappé  aux  injures  du  temps 
&  à  la  fureur  des  Barbares  ?  Je  réponds  à  cela  qu'il  eft  cer- 
tain que  les  meilleurs  peintres  de  l'antiquité  avoient  publié 
les  fecrets  de  leur  art  dans  des  traités  de  la  peinture  en 
général ,  ou  de  quelqu'une  de  les  parties  ;  la  lifte  de  ces 
ouvrages,  dont  les  auteurs  nous  font  encore  aujourd'hui 
connus,  lêroit  longue  &  ennuyeulê.  Tous  ces  ouvrages  de 
l'antiquité  ont  péri,  tandis  qu'un  grand  nombre  d'autres, 
même  aflez  frivoles,  le  (ont  conlêrvés;  6c  il  n'y  a  rien  en 
cela  qui  doive  étonner  ceux  qui  ont  quelque  connoiflànce 
des  manulcrits  anciens  qui  renferment  &  qui  exigent  des 
deflèins  ou  des  miniatures.  Pour  remplir  les  bibliothèques  des 
livres  des  poètes,  des  orateurs,  des  hiftoriens  &  des  autres 
écrits  de  ce  genre,  il  fuffifôit  d'avoir  des  gens  qui  fuflènt 
écrire:  mais  il  falloit  trouver,  pour  les  livres  de  ces  grands 
maîtres  de  la  peinture,  des  copift.es  '  ons  deftlnateurs  &  intel- 
ligens  dans  la  matière  qu'ils  tranferivoient;  c'eft  ce  qui  fèmble 

(a)   La  perfpcelive  de  Cliantelou  fïeur  de  Chambrai,  n'eft.  que  U 
traduction  françoife  de  l'optique  d'Euclidc. 


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DE  LITTERATURE.  317 

ne  s'être  point  rencontre  depuis  treize  ou  quatorze  cens  ans, 
temps  le  plus  éloigne  où  remontent  les  anciens  manuferits  (h). 
L'auteur  qui  a  traduit  en  françois  le  traité  de  Léonard  de 
.Vinci  fur  la  peinture,  avoue  qu'il  lui  eût  été  impofïibîe  de 
publier  cette  traduction,  fans  l'avantage  que  fôn  flècle  a  eu 
par-defîus  les  Anciens ,  d'avoir  trouvé  la  gravure  &  l'im- 
primerie. 

Enfin  pour  achever  de  mettre  cette  réflexion  dans  tout 
(on  jour,  il  eft  à  propos  de  remarquer  que  de  tous  les  écrits 
de  l'antiquité  fur  l'architecture,  il  ne  nous  en  refle  plus  aucun 
autre  que  celui  de  Vitruve;  encore  avons-nous  perdu  la  partie 
qui  contenoit  fês  profils  &  fês  démonftrations  linéaires,  dont 
l'auteur  avoit  fait  un  livre  particulier  6c  le  couronnement  de 
tout  ce  bel  ouvrage.  Ainfi ,  comme  les  écrits  des  Anciens  fur 
les  règles  de  la  perfpective  demandoient  aufïi  dans  les  copiftes 
de  l'intelligence  &  du  deflêin,  il  ne  faut  pas  s'étonner  que 
ces  écrits  fê  /oient  perdus. 

Si  d'aufli  fortes  probabilités  &  autant  d'autorités  ne  fub- 
fifloient  pas,  je  ne  lêrois  pas  moins  perfuadé  que  ces  fortes 
d'ouvrages  ont  exiflé  ;  il  ne  faut  pas  avoir  poufîe  la  connoif 
Jânce  des  mathématiques  aufîî  loin  que  les  Grecs  pour 
trouver  les  règles  de  cette  efpèce  de  géométrie  pratique,  dont 
les  corps  préèntent  fins  ceiïe  une  étude  qui  ne  peut  jamais 
varier. 

Il  n'eft  que  trop  prouvé  que  nous  n'avons  plus,  &  que 
nous  ne  pouvons  jamais  avoir  les  véritables  morceaux  de 
comparaifon.  Ceux  qui  nous  refient  (  je  parle  toujours  avant 
la  découverte  d'Herculanum  )  reprélentent  en  général  des 
figures  feules  exécutées  fur  des  fonds  vagues  (c)  &  d'une 
lêule  couleur:  dans  le  nombre  nous  avons  même  très-peu  de 
fîijets  compofés  de  plufieurs  figures;  les  uns  &  les  autres 


(b)  Cliantclou  de  Chambrai, 
dans  Ton  traité  de  la  perfeelion  de 
la  Peinture. 

(c)  Voyez  le  traité  de  l'origine 
A.  de  la  décadence  de  la  Peinture 
chez  les  Grecs  &  chez  les  Romains, 


par  George  Turnhult  ,  Londres , 
1740;  <x  le  livre  de  Peintures 
antiques  gravées  par  Pietro-Santo 
Bartoli ,  ex  publié  a  Rome  en  1 706, 
in -fol. 


328  MEMOIRES 

font  peints  à  frefque  de  la  même  manière  que  nous  peîgnow 
aujourd'hui.  Je  crois  qu'il  eft  nécefîàire  de  rendre  compte  de 
la  façon  dont  elle  lé  pratique.  On  prépaie  la  quantité  d'enduit 
que  le  peintre  a  réiolu  de  peindre  dans  la  journée ,  &  il  ne 
peut  y  retoucher  loi  (que  l'enduit  efl  fèc  ;  ce  qui'  arrive  à  h 
fin  de  cette  même  journée:  par  confequent  il  faut  une  grande 
pratique  &  une  grande  facilité  pour  ce  genre  de  peinture, 
puilqu'il  fiut  abattre  l'enduit,  en  refaire  un  autre  &  recom- 
mencer, ce  qui  fouvent  fait  des  coutures  ou  des  fepanrions 
dans  l'ouvrage.  Pour  éviter  ces  inconvéniens ,  il  faut  avoir 
l'accord  de  la  machine  ou  de  la  compofition  entière  toujours 
préfènt  à  lefprit  ;  en  même  temps  que  1  on  termine  chaque 
partie  au  degré  nécefîàire.  On  fênt  qu'on  eft  plus  à  Ton 
aifè  &  qu'on  a  plus  de  iil)erté  d'efprit  quand  on  peint  un 
tableau  a  détrempe  ou  à  l'huile,  fur  lequel  on  peut  revenir 
auiTi  fouvent  qu'on  le  juge  convenable. 

Toutes  les  manières  de  peindre  des  anciens  fê  réduifêntdone 
à  trois  :  l'encauftique  avec  de  la  cire  fondue  dont  j'ai  rendu 
compte  ;  la  détrempe  dont  nous  ne  jugerons  jamais ,  &  la 
frefque,  qui  eft  la  fêule  dont  nous  pouvons  encore  juger.  La 
n6ce  Aldobrandine  eft  un  des  plus  grands  morceaux  qui  nous 
foit  refté  des  peintures  de  l'ancienne  Rome  ;  la  fîmplicité  &  la 
•noblefîè  de  fôn  ordonnance  mériteront  toujours  qu'on  en 
mention ,  jufqu  a  ce  que  d'autres  peintures  antiques  paroiiîent 
avec  afîèz  de  mérite  pour  obicurcir  celui  qu'elle  a  fâns  doute  à 
nos  yeux.  Sa  couleur  eft  comme  celle  de  toutes  les  frelqucs 
qui  n'ont  jamais  autant  de  brillant  que  jîos  peintures  à  l'huile. 

Suoique  le  Corrcge,  le  Lanfranc  &  quelques  autres  aient  fait 
;s  chofès  prodigieufès  en  ce  genre  :  mais  ia  touche  en  eft 
libre  &  pleine  d'efprit,  les  ombres  y  (ont  exprimées  par  des 
hachures,  à  peu  près  comme  Raphaël  a  fait  dans  fôn  grand 
tableau  de  l'école  d'Athènes  ;  &  fi  l'on  ne  fàvoit  que  la  noctf 
Aldobrandine  n'a  jamais  été  vue  par  ce  prince  des  Modernes, 
on  pourrait  croire  qu'il  l'auroit  prifê  pour  modèle  de  6 
façon  de  peindre  à  frefque  ;  tant  il  eft  vrai  que  les  habite 
gens  fe  rencontrent  toujours ,  &  n'ont  qu'un  fetd  &  même 


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DE    LITTERATURE.  32? 

procédé.  Ce  n  efl:  point  jxjur  employer  fimplement  un  terme 
d'art  que  je  viens  de  me  fcrvir  de  celui  de  hachures;  ces 
tailles  ou  ces  traits  ne  font  point  arbitraires;  ce  n'eft  point 
une  cholè  de  convention ,  comme  j'ai  vu  bien  des  gens  fè  le 
figurer  ;  elles  fervent  à  exprimer  les  finuofités  des  corps  dont 
ies  hachures  doivent  tracer  les  élévations  &  les  creux.  Je 
n'ai  donc  infifté  fur  les  hachures  qu'en  les  regardant  comme 
une  fuite  de  la  perfpeélive  qui  exprime  les  ombres  dans  la 
noce  Aldobrandine,  &  qui  fait  voir  en  même  temps  que  fon 
auteur  n'ignoroit  point  cette  partie  de  l'art.  Ce  n'efr.  pas  tout , 
le  fojet  traité  dans  un  intérieur  de  maifon ,  reprélente  dix 
figures  for  le  même  plan  ;  elles  (ont  potées  fimplement  & 
naturellement,  fans  aucune  attitude  forcée,  &  fuis  la  recherche 
ni  t'aflcclation  d'aucun  contrafte.  Si ,  d'un  côté,  elles  ne  font 
point  obligées  d'avoir  aucune  diminution  de  trait  ou  de 
couleur,  le  Peintre  n'en  a  pas  moins  indiqué  la  perfj>ëétive 
dans  toutes  les  parties  où  elle  étoit  néceflâire,  non  feulement 
par  la  rondeur  des  corps  &  par  le  fentiment  de  l'intervalle 
qui  les  fépare  du  fond,  mais  par  la  jufte  dégradation  des 
corps  que  (on  fûjet  lui  demandoit,  tels  que  l'autel,  le  lit, 
le  plancher ,  &c.  Je  ne  parlerai  point  ici  de  la  manière  (âge 
&.  élégante  dont  ces  figures  font  deflînées ,  &  je  ne  vanterai 
point  leur  concours  à  l'objet  de  la  compofition  ;  cet  examen 
n'efl  pas  celui  qui  m'occupe:  mais  fi  toutes  les  parties  que 
je  viens  de  rapporter  fidèlement,  ne  font  pas  de  la  perfj>ec- 
tive  aux  yeux  d'un  homme  d'art,  je  ne  fais  où  il  en  fiut 
chercher,  aujourd'hui  même  que  cette  fcience  eil  afliirément 
plus  connue  qu'elle  ne  l'a  jamais  été.  Cependant  je  puis  dire , 
avec  vérité ,  que  plufieurs  portraits  des  grands  maîtres ,  dont 
ie  fond  efl  facrifié  à  l'effet  de  la  tête,  &  plufieurs  compofi- 
tions  traitées  avec  de  fortes  oppofitions .  en  prélèntent  fouvent 
en  beaucoup  moindre  quantité  ;  il  y  a  même  plufieurs  tableaux , 
célèbres  d'ailleurs,  où  l'on  croit  trouver  beaucoup  de-perfpec- 
tive,  parce  qu'on  efl  féduit  par  un  grand  fracas  de  fabriques. 
Ce  font  de  fauflës  richefîès  auxquelles  je  préférerois,  lâns  con- 
tredit ,  la-  belle  fimplicité  de  la  perfpeélive  qu'on  remarque 
Tome  XXI IL  Tt 


33°  MEMOIRES 
dans  cette  peinture  antique.  Le  genre  outré  en  tout  n'efl  que 
trop  commun  ;  on  le  rencontre  fréquemment  dans  ies  ouvrages 
de  plufieurs  grands  maîtres  modernes  de  France  6c  d'Italie: 
on  y  voit  des  choies  qui  blelîent  celui  dont  l'œil  e(t  éclairé , 
&  (buvait  celui  qui  même  ne  connoît  point  l'art.  Il  dl 
vrai  que  ce  dernier  ne  peut  dire  ce  qui  lui  déplaît  ;  mais  ii 
lent,  par  l'indication  lourde  de  la  Nature,  qu'il  n'eft  pas  lâtif- 
fait.  En  effet ,  il  ne  peut  l'être ,  quand  il  voit  dans  1  egliJê  de 
S.1  Martin-des-Champs ,  un  chien  pôle  lùr  les  marches  d'un 
clcalier ,  qui ,  mefure  prilè ,  auroit  fix  ou  lêpt  pieds  d'une 
jambe  à  l'autre.  On  remarque  de  (êmbtables  fautes  dans  les 
ouvrages  du  Tintoret,  de  Jordane  de  Naples  6c  de  plufieurs 
autres  Peintres  qui  ont  montré  un  génie  li  fécond ,  où  l'on 
voit  des  fig  Tes  qui  ne  fuient  jamais  fur  leur  plan.  Je  ne  finirais 
point  fi  je  voulois  rapporter  des  critiques  juftes  en  ce  genre; 
mais  elles  lêroient  inutiles,  fur-tout  fi  l'on  veut  bien  examiner 
plufieurs  peintures  antiques  du  tombeau  des  Nafôni ,  6c  prin- 
cipalement une  chalfe  de  cerf  qu'on  trouvera  à  la  planche  xxx 

E'St.  Je  Rome,  delTmée ,  ainfi  que  tout  le  rec  ueil ,  par  Pietro-Santo  Bartoli  ; 

' 6So'         on  lèra  frappé  des  progrès  que  les  Anciens  avoient  faits  dans 
la  perlpeclive. 

Apres  avoir  parlé  en  général  5c  avoir  donné  une  idée  des 
peintures  anciennes  &  de  leur  perfpeclive,  il  me  relie  à  dire  un 
mot  des  arabelôues  :  j'en  ai  vu  quelques-uns  dans  des  tombeaux 
auprès  de  Naples;  mais  c  etoit  peu  de  chofe  en  comparaiiôn  de 
ceux  qu'on  peut  voir  dans  les  ouvrages  de  ce  même  Pietro- 
Santo.  En  y  joignant  toutes  les  peintures  en  ce  genre,  qui  nous 
ont  été  conlèrvées  par  Raphaël ,  Jean  de  Udine  fie  les  autres 
élèves  de  ce  grand  homme,  je  me  flatte  qu'on  lèra  de  mon 
Jentiment  ;  ces  anciennes  grotelques  ont  été  gravées  d'après  les 
études  qu'ils  en  avoient  fûtes,  ainfi  Ion  en  peut  juger  très- 
ailement.  Il  me  paroît  que  Raphaël  n'a  réinli  en  ce  genre 
qu'autant  qu'il  les  a  bien  imitées;  celt  en  donner  un  allez 
graixle  idée  :  j'ajouterai ,  à  l'opinion  que  j'en  ai ,  le  caraétère 
6c  l'ufage  de  cet  ancien  genre  de  peinture.  Ces  omemens 
fantaltiques  inventés  avec  génie,  paroilîènt,  à  bien  des  gens, 


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DE    LITTERATURE.  331 

n'exiger  que  peu  011  point  de  parties  de  la  pet  (pective ,  puiÊ 
que  les  figures  feules,  enlacées  &  liées  à  des  ornemens  légers 
&  délicats,  ibnt  ordinairement  peintes  fur  le  fond  de  la 
muraille  ,  ou  fur  une  couleur  qui  la  fùppolê.  Cependant  il 
y  a  un  grand  nombre  de  cts  grotefques  où  l'on  voit  des 
comportions  d'Architecture  dans  lelquelles  il  entre  par  confe- 
quent  des  colonnes,  des  entablemens  &  d'autres  membres 
d'Architecture;  toutes  ces  parties  tendent  à  un  point  de  vue 
donné  avec  autant  d'exactitude  que  pourroit  faire  le  Peintre 
ie  plus  au  fut  de  la  perfpeclive:  ainli  l'on  doit  en  conclurre 
que  fi ,  dans  des  (ùjets  où  le  delordre  lemble  permis ,  les 
Anciens  ont  été  fi  réguliers  obfervateurs  de  la  peripective , 
on  ne  peut,  fans  in/uftiee,  leur  refulêr  la  même  connoi (lance 
Se  la  même  attention  dans  des  ouvrage»  plus  réfléchis. 

Au  refte,  je  ne  puis  finir  cet  article  (ans  dire  que  ces  fortes 
d'ouvrages  fèrvoient  à  couvrir  à  peu  de  frais ,  &  cependant 
avec  goût,  des  murailles  nues,  telles  qu'on  les  voyoit  dans 
l'intérieur  des  mailons  de  ce  temps  ;  car  les  logemens  parti- 
culiers des  Anciens  ne  nous  laifîènt  pas  une  grande  idée  de 
leurs  ameublemens.  Pline  le  jeune  cite  à  peine  fes  meubles 
dans  la  defeription  de  fês  maifbns;  6c  s'ils  avoient  mérité 
quelque  confédération ,  un  homme  suffi  vain  ne  nous  en 
auroit  pas  biffe*  ignorer  le  détail.  Il  eft  vrai  que  les  Romains 
faifôient  conffter  la  magnificence  de  leurs  meubles  dans  des 
ornemens  plus  fol  ides  ik  confidérablemeiit  plus  coûteux  que 
nos  étoffes  &  nos  tapidèries :  en  effet,  les  lits  des  feftins,  les 
va  fês  ,  les  couj^es  &  les  bufièts  étoient  fbuvent  d'un  prix 
beaucoup  plus  confidérable  que  tout  ce  que  nous  pouvons 
employer  aujourd'hui.  Mais  fins  fôûmettre  tout  aux  idées  de 
(on  fiècle,  comme  a  frit  M.  Perrault  &  tons  ceux  qui,  comme 
lui,  ont  critiqué  les  Anciens  (ans  les  connoître,  !a  delcription 
de  la  maifôn  de  Laurentum,  confidérable  en  elle-même,  quoi- 
que donnée  comme  (impie,  préfente  des  idées  (i  éloignées  des 
nôtres,  8c  nous  orTie  une  diftribution  fi  fmgulière  par  la  lî'pa- 
ration  des  pièces  &  des  appartenons,  que  j'avois  rélôlu  d'en 
donner  un  plan;  mais  je  me  fuis  trouvé  prévenu  par  lé 


332  MEMOIRES 
Scamozzi  &  par  M.  le  Pelletier,  dont  les  idées  iônt  celles 
qui  ont  été  fuivies  par  M.  Félibien  des  Ava.ux  dans  un  peut 
volume  in-12,  imprimé  à  Paris  chez  Delaulne,  1699.  Ii 
faut  convenir  que  la  defcription  de  cette  mailôn  donne  une 
grande  idée  de  la  profufion  des  Romains  &  de  la  magnifi- 
cence dont  ils  étoient  dans  leur  domeftique  ;  mais  il  n  efl 
pus  moins  véritable  que  les  mai  ions  particulières  des  Grecs, 
lans  être  plus  richement  remplies  de  ce  que  nous  entendons 
par  le  terme  de  meuble ,  étoient  encore  plus  médiocres  & 
d'une  beaucoup  moindre  étendue  à  la  ville  comme  à  la  cam- 
pagne que  celles  des  Romains,  &  que  la  décoration  des 
édifices  publics,  étoit  le  iêul  objet  des  foins  &  de  la  dépenlê 
des  premiers. 

Ait.  il       Je  vais  à  prêtent  répondre  à  quelques  fêntimens  particu- 
liers de  M.  Perrault:  ii  fonde  une  dê  lés  critiques  ou  une 
de  fês  preuves  de  l'ignorance  des  Anciens ,  fur  les  bas  reliefs 
de  la  colonne  Trajane,  où  toutes  les  règles  de  la  peripective 
lônt,  dit- il,  violées.  Il  a  certainement  raifon  de  ne  point 
approuver  ce  monument;  mais  ii  me  paraît  que  (on  plus 
grand  tort  e(t  de  ne  pas  diftinguer  la  différence  des  ilècies 
de  l'antiquité.  C  eft  une  choie  ii  néceflâire  dans  ce  genre 
«Eexamen ,  que  j'avancerai  hardiment  qu'il  ferait  plus  aile  de 
nous  comparer  aujourd'hui  au  Gothique,  que  de  trouver  du 
rapport  aux  Romains  de  ce  temps  avec  les  Grecs  dans  le 
plus  grand  éclat  de  leurs  arts.  Mais  fins  répéter  les  critiques 
que  j'ai  déjà  faites  de  ces  maîtres  du  monde  fur  leur  peu 
JUr.  xxxr.  de  difpofition  pour  les  arts,  je  repréfêntcrai  d'abord  que  Pline 
fê  plaint  déjà  que  de  fôn  temps  la  peinture  avoit  beaucoup 
dégénéré;  &  comme  il  n'entre  dans  aucun  détail,  ne  fêroit-if 
pas  permis  d'attribuer  ce  reproche  à  la  partie  des  3rts  dont 
je  parle ,  qui  s'étend  fur  toutes  les  autres ,  &  dont  l'igno- 
rance a  donné  dans  la  fuite  une  auffi  forte  preuve  que  la 
colonne  Trajane!  Mais  pourquoi  recourir  à  des  probabilités 
quand  on  a  des  faits  mconteftables  à  rapporter!  Le  recueil  de 
R01T1,  qui  a  pour  titre:  Admiranda  veteris  fculptura  veffigid, 
nous  préfente  plufieurs  bas  reliefs,  &  principalement  trois  qui 


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DE  LITTERATURE.  333 
lônt  une  preuve  évidente  de  la  connoiflânce  des  Anciens 
dans  la  peifpeélive.  Le  premier  eft  à  la  page  43  :  il  eft  connu 
fous  le  nom  du  repas  de  Trimalcion;  làns  doute  un  Grec 
l'a  exécute  à  Rome:  la  peripeaive  des  bâtimens  s'y  découvre 
avec  la  plus  grande  clarté  ;  on  ne  feroit  pas  mieux  aujour- 
d'hui. A  la  page  11  de  ce  même  recueil  eft  encore  un  bas 
relief  où  font  reprélêntés  deux  viélimaires  conduisant  un 
taureau,  dont  le  marbre  eft  à  Rome  dans  la  vigne  de  Mé- 
dias. Enfin ,  celui  qui  le  trouve  à  la  page  7  8 ,  fous  le  titre 
de  luflus  fimebris ,  &  que  l'on  conlërve  à  Rome  dans  le 
palais  Barberin,  eft  peut-être  la  preuve  la  plus  complète 
que  je  pouvois  délirer;  non  feulement  on  y  voit  un  édifice 
dégradé  &  fuyant  dans  la  plus  exaéle  perlpeclive,  mais  aufli 
des  intérieurs  de  voûte. 

Au  refte ,  ma  critique  fur  la  colonne  Trajane  n'eft  cepen- 
dant pas  générale  ;  ce  qui  pourrait ,  avec  raifon ,  la  rendre 
fufpecle  :  je  trouve  ce  monument  recommandable  pour  quel- 
ques ulâges  qu'il  nous  a  conlêrvés  &  pour  quelques  parties  de 
l'aru  Ainfi  l'Artifte  &  l'homme  de  Lettres  doivent  également 
l'étudier  par  le  profit  qu'ils  en  peuvent  retirer;  &  quoiqu'une 
partie  des  bas  reliefs  dont  elle  eft  ornée,  quoique  ceux  de  la 
colonne  Antonine  &  mille  autres  foient  abfolument  dans  le 
même  goût ,  quand  je  ne  lêrois  pas  appuyé  fur  le  pafîàge  de 
Pline ,  que  j'ai  cité ,  je  n'en  dirois  pas  moins  que  la  totalité  de 
la  colonne  Trajane,  Ion  ordonnance,  &  même  fon  exécution 
font  en  général  contre  l'art  &  le  goût,  puifqu'elle  a  été  conçue 
&  exécutée  d'une  façon  oppofoe  à  la  Nature.  En  effet,  on  n'y 
trouve  aucune  dégradation,  ni  générale,  ni  particulière;  ainïi 
je  crois  que  M.  Perrault  a  bien  prouvé  for  ce  point  quel  eft  le 
danger  de  parier  hardiment  de  ce  qu'on' ignore.  Ce  même 
partifân  des  Modernes  fait  un  autre  reproche  aux  Anciens,  & 
donne  leurs  médailles  pour  preuve  de  leur  ignorance  dans  la 
perfpeétive  ;  il  afflue  même  que  l'on  n'en  connoît  aucune 
trace  fur  ces  monnoies  :  voici  mon  lêntiment  for  cet  article. 

Par  une  fuite  néceffàire  &  dépendante  de  l'ignorance  du 
plus  bas  peuple,  qu'il  importoit  cependant  de  ménager,  il  a 

1  t  11) 


334  MEMOIRES 

fallu  repréfenter  la  façade  des  temples  ou  des  autres  monu- 
mcns  telle  qu'on  la  voyoit  en  y  entrant ,  pour  mettre  ce 
même  peuple  à  portée  de  les  reconnoître;  ce  qu'il  n'auroit  pas 
fait  fi  on  les  lui  avoit  préfêntés  par  l'angie,  ou  dans  un  lointain 
dont  fès  yeux  n  auraient  point  été  frappés.  Si  le  peuple 
exigeoit  encore  le  même  ménagement  &  les  mêmes  égards, 
ne  fàudroit-il  pas  fe  conduire  de  la  même  façon,  aujourd'hui 
même  que  nos  connoilïânces  nous  paroifîènt  fi  fort  étendues? 
H  fê  pourrait  aufTi  que  la  gronde  fïmplicité  que  les  Anciens 
cherchoient  en  toutes  chofes ,  contribuât  beaucoup  à  cette 
façon  de  traiter  les  fonds.  Quoi  qu'il  en  foit,  après  être 
convenu  que  la  plus  gronde  partie  des  médailles  anciennes 
eft  dépourvue  de  cette  partie  d'autant  plus  nécefîâire  à  tous 
les  bas  reliefs ,  qu'ils  tiennent  plus  à  la  peinnire  que  toute 
autre  cfpèce  de  failpture,  j'avancerai  hardiment  qu'il  y  a 
plufleurs  médailles,  &  fur-tout  des  médaillons  dans  lefquels 
on  fiit  pins  que  d'entrevoir  la  perfpeéli  ve ,  &  dans  lefquels 
elle  eft  entièrement  prononcée.  M.  de  Boze,  qui  lë  fait  un 
plaifir  de  communiquer  aux  curieux  les  tréfors  du  Roi  en  ce 
genre  ,  m'a  laine  la  liberté  de  chercher  des  preuves  de  mon 
fèntiment,  &  voici  la  lifte  de  quelques-unes  de  cefles  que 
j'ai  trouvées;  car  la  totalité  nous  mènerait  trop  loin.  11  eft 
bien  vrai  qu'il  faut  regarder  ces  monumens  avec  les  yeux  de 
l'art;  ce  que  n'ont  point  fait,  ni  les  Savans  qui  les  ont  tait 
graver  pour  en  donner  l'explication ,  ni  ceux  qui  les  ont 
deflînés,  l'objet  des  uns  &  des  autres  n'étant  point  le  mien: 
ils  n'ont  en  général  voulu  que  faire  connoître  toutes  les 
parties;  plus  ils  les  ont  prononcées,  mieux  ils  ont  cru  faire, 
&  dans  un  fêns  ils  ne  font  point  à  blâmer.  Les  médailles 
Grecques,  dont  les  revers  font  plus  fïmpfes,  n'ont  prefque 
jamais  eu  befoin  de  dégradation  :  cq>endant  on  fènt  non  feule- 
ment que  les  grands  artiftcs  qui  les  ont  fabriquées  ne  l'igno- 
roient  pas,  mais  elle  s'y  trouve  jufque  dans  les  plus  petites 
parties  qui  en  ont  befoin.  Tel  eft  un  médaillon  de  Séleuais  ï." 
roi  de  Syrie,  repréfèntant  d'un  côté  la  tête  de  Jupiter,  &  au 
\y.  la  Planche  revers  Pallas  dans  un  char  tiré  par  quatre  éléphans,  lançant 


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DE    LITTERATURE.  335 

d'une  main  un  javelot,  de  l'autre  tenant  un  bouclier;  cette 
Pal  las  efl  dégradée  avec  toute  l'intelligence  nécefîàire,  les 
éléphans  fê  diftinguent  fans  confulion,  &  la  roue  du  char 
elt  vue  de. côté,  même  avec  une  grande  ruiefîè  de  perfj>ec- 
tive,  ce  qu'il  faut  voir  fur  le  médaillon:  car  tous  ceux  qui 
l'ont  gravé ,  n'ayant  point  été  fênlibles  à  cette  partie ,  ne 
l'ont  pas  fait  fêntir;  au  refte,  ce  médaillon  qui  efl  du  cabinet 
du  Roi ,  le  trouve  gravé  dans  l'hiftoire  des  rois  tle  Syrie  par 
M.  Vaillant,  dans  les  annales  de  Syrie  du  P.  Fralich,  &  dans  pagt 
plufieurs  autres  recueils  d'antiquité. 

Sans  entrer  dans  un  détail  plus  étendu  6k  qui  (croit  inutile, 
je  me  contenterai  de  citer  encore  deux  médaillons  de  bronze 
de  la  fuite  du  Roi.  Le  premier  efl  de  Faufline  mère:  d'un  coté  N.* 
la  tête  de  cette  Princellè,  de  l'autre  l'enlèvement  des  Sabines; 
ce  revers  reprélênte  plufieurs  femmes  dans  le  trouble  naturel  à 
leur  fituation,  mais  grouppées  avec  tout  l'art  du  defiein  ck  de 
la  perfpeclive.  Le  fécond  efl  de  Lucius  Vérus  ;  le  revers  repré-  jv;. 
fente  Marc  Aurcle  &  ce  Prince  dans  un  char  tiré  par  quatre 
chevaux,  ck  précédé  par  plufieurs  foldats  pofes  fur  diflérens 
plans  avec  les  dégradations  convenables  à  leur  éloignen  lent.  * 

A  ces  exemples  ne  pourrois-je  pas  ajouter  une  conjecture! 
elle  efl  fondée  fur  l'idée  de  la  poflérité,  idée  naturelle  à  tous  les 
hommes,  ck  dont  les  Anciens  ont  été  dominés  à  l'excès.  Plus 
leurs  médailles  avoient  de  relief  dans  leurs  fonds,  plits  ces 
ouvrages  étoient  fimples,  plus  elles  étoient  en  état  d'affronter 
les  injures  du  temps.  Les  belles  médailles  de  Louis  XIV  ck 
celles  du  Roi,  compofées  par  l'Académie,  offrent  des  fonds 
enrichis  de  toutes  les  fînefîès  de  l'art;  mais  ne  pourroit-On  pas 
craindre  que  dans  la  fuite  des  temps  il  ne  fût  plus  difficile  de 
juger  de  la  beauté  de  leurs  accompagnemens!  Ne  pourroit-on 
pas  imaginer  que  le  moindre  frottement  ou  la  rouille  elle- 
même  détruiront  ces  ouvrages,  dont  la  légèreté  exprimée 
lêlon  les  règles  les  plus  auftères,  ne  pourra  rélifter,  6k  les  fera 
méconnoître  à  la  poflérité? 

*  On  doit  d'aulïi  grands  éloges  aux  Médailles  dont  J'ai  fait  graver  les 
revers  fur  la  même  planche,  fous  les  n.°  2,  j,  7,  8. 


336*  MEMOIRES 

Je  fenii  u/âge  de  ce  même  raifonnement  pour  répondre 
h  la  même  objection  qu'on  peut  faire  aux  pierres  gravées: 
ne  pouvant  les  défendre  par  les  raifons  publiques  &  parti- 
culières que  j'ai  rapportées  pour  les  médailles,  je  dirai  à  leur 
égard  que  celles-ci  ayant  donné  le  ton,  les  yeux  ctoient 
accoutumés  à  de  pareilles  fautes;  &  j'ajouterai  que  les  gra- 
veurs, tout  habiles  qu'ils  ctoient,  avoient  peu  de  génie  Se  ne 
fiifoient  en  général  que  copier  les  médailles,  les  ftatues,  ou 
quelques  parties  des  bas  reliefs  les  plus  célèbres  &  les  plus 
goûtés.  Il  folhfoit  d'ailleurs  à  ces  artiftes  d'avoir  exprimé 
i'aclion  principale,  d'avoir  fait  (êntir  autant  de  grandes  parties 
dans  de  fi  petits  efpaccs ,  pour  le  contenter  de  marquer  un 
temple  tel  qu'il  étoit  réellement,  en  le  fuppofànt  dans  une 
diftance  afltz  éloignée  du  fujet  pour  être  difhnguc  dans  {on 
entier,  fins  le  dégrader  par  la  touche;  il  leur  fuffifoit  encore 
défaire  connoître  par  quelqu'indication  légère  que  la  foène 
fe  pfloit  auprès  d'une  ville  ou  de  quelques  maifons ,  toutes 
chofes  qu'ils  évitoient  cependant  le  plus  qu.il  leur  étoit  pof- 
fible,  &  qu'ils  ne  pou  voient  s'empêcher  de  regarder  comme 
une  épifode  allez  peu  importante  pour  être  étudiée  &  faite 
avec  autant  de  loin  que  le  reftede  l'ouvrage.  Je  foupeonne- 
rois  même  que  cette  façon  de  traiter  les  fonds  elt  un  refte 
de  fouvenir  du  commerce  des  premiers  Grecs  avec  les 
Egyptiens.  Nous  n'avons  aucun  monument  pareil  pour  nous 
fervir  de  comparaifon  ;  auffi  je  ne  le  donne  que  comme  un 
fôupçon  qui  peut-être  fe  vérifiera  dans  la  fuite  :  mais  le  goût 
de  l'ouvrage  &  la  façon  dont  il  efl  traité ,  m'en  ont  fi  (ouvent 
donné  l'idée,  que  je  n'ai  pu  m'empêcher  de  la  communiquer 
à  la  Compagnie.  Nous  avons  un  médaillon  de  bronze  d'An- 
j.  tonin  le  Pieux,  ayant  d'un  côté  là  tête  couverte  de  lauriers,  5c 
dont  le  revers  reprélênte  l'arrivée  du  ferpent  d'Epidaure  à 
Rome.  On  y  voit  une  galère  fous  un  pont  vu  de  côté,  & 
compoic  de  deux  arcades  qui  font  en  perfpeclive  :  on  aperçoit 
à  travers  une  des  arcades ,  deux  petites  figures  qui  paroi flènt 
poiées  fur  la  prtie  de  la  galère  qui  n'a  pas  encore  jxirté  le  pont; 
mais  les  maifons  qui  font  dans  le  lointain  font  du  plus  mauvais 


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DE  LITTERATURE.  33/ 
goût,  &  dans  celui  qui  me  rappelle  les  Egyptiens,  &  qu'on 
ne  voit  que  trop  dans  les  fontls  des  pierres  gravées.  Ce 
médaillon  eft  dans  le  cabinet  du  Roi ,  &  eft  gravé  dans  l'ou- 
vrage de  M.  Spanheim.  Cependant  je  dois  convenir  que  la 
perlpeclive  dans  les  fonds  cil  plus  rare  dans  les  pierres  gra- 
vées que  dans  les  médailles  ;  la  railôn  en  eft  bien  fimple , 
nous  avons  moins  de  lùjets  de  comparai/on ,  &  l'un  ne  fe 
multiplie  pas  comme  l'autre.  Néanmoins  fi  l'on  regarde,  dans 
le  recueil  des  pierres  gravées  du  Roi,  que  M.  Mariette  a  donné 
au  public  avec  tant  de  loin ,  les  numéros  05,  102  &112, 
l'on  verra  que  les  Anciens  ne  l'ignoroient  pas. 

J'ai  voulu  donner  des  exemples  frappans  dans  tous  les 
genres  de  monumens  pour  ne  laiftèr  aucun  doute.  Si  je  n'avois 
voulu  que  ceux  qui  prélêntent  des  figures  bien  fur  leur  plan , 
des  autels,  des  marchepieds,  des  figures  dégradées  entre  elles, 
j'aurois  pû  citer  des  exemples  par  milliers,  lôit  en  pierres, 
£)it  en  médailles;  &  je  fuis  peruiadé  d'ailleurs,  comme  le  dit 
M.  Mariette,  que  les  deux  proférions  de  Graveur  &  de 
Monétaire,  étaient  réunies  dans  la  même  perlônne,  dont  on 
n'exigeoit  aflûrément  pas  plus  dans  ce  temps -là  que  dans 
celui-ci ,  autant  de  connoinance  &  de  lavoir ,  que  pur  la 
Peinture  &  les  autres  grands  ouvrages.  Enfin  ,  pour  ôter 
toutes  les  idées  qu'on  pourroit  avoir  de  ma  prévention  pour 
les  Anciens,  je  dirai  que  je  condamne  ces  mêmes  ouvriers 
que  je  viens  de  défendre  dans  tous  les  cas,  fur  plufieurs 
articles  que  je  vais  rapporter,  d'avoir  pris  trop  fouvent  la 
partie  pour  le  tout,  &  quelquefois  auffi  le  tout  pour  la  partie, 
n'ayant  eu  en  cela  aucun  ménagement  pour  le  coup  d'œil  & 
pour  l'intelligence  du  Ipeclateur.  Je  leur  reproche  les  corps 
d'Architecture  qu'ils  ont  rq>rélentés  fur  le  même  plan  de 
leurs  figures  :  en  efTet,  on  en  voit  de  très-élégamment  defli- 
nées,  grandement  penlêes,  fâvamment  exécutées,  iôrtir  d'une 
porte  qu'elles  remplirent  prelque  en  entier  ;  cependant  cette 
porte  eft  celle  d'une  ville:  cette  faute  eft  t. ès-fenfible  dans 
une  des  pierres  gravées  du  Roi.  Ces  défauts  conlidérables  N.* 
ne  font  pas  les  feuls;  on  en  voit  encore  de  plus  grofliers, 
Tome  XXIII.  Vu 


338  MEMOIRES 

comme  de  faire  voir  en  même  temps  l'intérieur  &  l'extérieur 
d'un  cirque  ou  d'un  autre  bâtiment.  On  fent  bien  que  je 
n'approuve  point  (en  quelqu'endroit  que  je  les  trouve  & 
de  quelques  mains  qu'elles  foient  iorùes  )  des  choiès  fi  con- 
traires à  la  Nature  ik  au  goût:  j'ai  voulu  prouver  que  les 
Anciens  avoient  connu  la  perfpeclivc,  &  m  étonner  de  ce 
qu'ils  l'avoiem  fi  fôuvent  négligée.  Je  paflè  à  quelques  autres 
obiêrvations. 

M.  Perrault  reproche  encore  aux  Anciens  de  n'avoir  pas 
connu  l'Anatomie.  Ce  reproche  ne  mériteroit  aucune  ibrte 
de  réponiê  ;  les  palîàges  des  Anciens ,  toutes  les  blefîùres 
des  héros  d'Homère  contredifent  manifefrement  ce  qu'il 
avance  :  mais  le  mérite  des  belles  f  tatues  ,  dont  je  puis  parler 
•  à  plus  jufte  tue,  n'auroit  jamais  exifté,  &  n'auroh  jamais 
/ ,  caufé  une  admiration  fi  générale  &  fi  fondée,  fans  une  con- 

Doiflànce  parfaite  des  os ,  de  leur  emlx>îtement ,  des  rnufcles 
ck  de  leur  jeu ,  enfin  lans  un  fentiment  de  chair  fupérieur  à 
tout  ce  que  nous  (avons  aujourd'hui  ,  puhqu'ii  nous  eft 
ûnpoffible  de  l'exécuter  au  même  degré  de  perfection ,  Se 
que  les  Anciens ,  loin  d'avoir  été  lûrpatîes ,  comme  le  pré- 
tend M.  Perrault,  n'ont  pas  été  feulement  égalés. 
TmtIfI»g<  Le  même  auteur  du  parallèle  dit  que  les  bas  reliefs  des 
*9*'  Anciens  n'ont  point  de  vérité;  &  pour  prouver  ce  qu'il 

avance,  il  parle  d'un  bas  relief  qui  reprélênte  des  danlèules, 
&  il  aflùre  que  ce  font  des  figures  lêiées  en  deux  :  il  entend 
par -là  lans  doute  y  que ,  trop  attachées  à  leur  fond ,  elles 
«ont  ni  grâces  ni  mouvement ,  & ,  pour  me  fervir  d'un 
terme  de  l'art,  qu'on  ne  tourne  point  autour  des  figures. 
Cet  ouvrage  n'eft  point  à  Paris ,  comme  ii  le  dit  ;  mais  je 
feis  &  je  m'en  rapporte  à  tous  les  Peintres  &  Sculpteurs, 
ils  diront  qu'aucun  bas  relief  antique  &  d'un  bon  temps , 
jse  peut  avoir  ce  défaut:  ce  que  je  lais  encore  mieux,  c'eft 
que  celui-ci  eft  certainement  exempt  d'une  pareille  imper- 
fection, fi,  comme  le  Critique  le  dit  lui-même,  c'elt  le 
Pouffin  qui  l'a  apporté  à  Paris.  Mais  il  entendoit  fi  peu  les 
arts,  &  il  voyait  &  mal,  qu'il  efl  à  préfumer  qu'il  a  pris 


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DE  LITTERATURE.  339 
pour  le  marbre  un  plâtre  d'après  ce  bel  ouvrage  Grec, 
connu  en  effet  fous  le  nom  des  Danfeufes ,  &  que  1  on 
confèrve  avec  tant  de  loin  dans  la  vigne  Borghèfo,  qu'il  n'eft 
jamais  forti  de  Rome. 

M.  Perrault  voudrait  encore  nous  perfoader  que  nous 
devons  au  règne  de  Louis  XIV  la  connoiflânce  8c  l'art  des 
eaux  jaillifîàntes;  ce  règne  eft  aflèz  paré  de  les  propres  beautés 
fans  lui  en  attribuer  qu'il  n'a  point  :  ainfi ,  (ans  m'arrcter  à  ce 
que  dit  Pline  à  ce  fujct  dans  lès  lettres  &  à  trois  endroits,  les    Letm  xvil 
connoilîânces  de  l'hydraulique  dont  les  Anciens  nous  parlent    Gail"'  L 
dans  tous  leurs  ouvrages ,  &  les  difTérens  ufages  auxquels  ils  jj^^jf^ 
l'employoient  font  en  fi  grand  nombre ,  qu'on  ne  conçoit 
pas  qu'on  puiflè  avancer  de  pareilles  critiques.  Le  palfage 
de  Manilius  que  je  vais  rapporter  me  fervira  de  réponiê.  zj^'1Y*9tr^ 

Il  le  quoque  i/rflexd  fontem  qui  projicit  umâ, 
Cogna  tas  tribuit  jwemlïs  Aquarius  art  es  ; 
Cernere  fui  terris  wuîas ,  inducere  terris , 
Jpfaque  converfis  afpcrgere  fuâibi/s  a/ira. 

• 

En  voici  la  traduction  :  «  Le  verfèau ,  ce  figne  qui ,  panché 
lur  fon  urne,  en  fait  fortir  des  torrens  impétueux,  in  1  lue  for  « 
les  avantages  que  nous  procure  la  conduite  des  eaux  :  c  eft  à  « 
lui  que  nous  devons  l'an  de  connoître  les  four  ces  cachées  « 
dans  le  lêin  de  la  terre ,  &  c'eft  lui  qui  nous  apprend  à  les  « 
élever  à  fâ  fûrface,  &  à  les  élancer  vers  les  deux  011  elles  « 
femblent  lé  mêler  avec  les  aftres  ». 

Après  cette  efpèce  de  digreiîïon  ,  qu'on  me  permette 
encore  celle  que  me  fournit  un  paflâge  de  Claudien  for  les 
feux  d'artifice:  tout  ce  qui  prouve  le  mérite  &  l'étendue 
des  connoilîânces  des  Anciens,  eft  de  notre  refîbrt,  &  folie, 
quoiqu'indireclement ,  au  fojet  que  je  viens  de  traiter. 

Le  Poète  fait  mention  de  ces  flammes  dont  les  tourbil- 
lons paroifîènt  fur  le  théâtre,  &  fe  voyoient  non  feulement 
dans  toutes  les  parties  de  la  décoration  lâns  les  brûler,  mais 
fembloient  au  contraire  fe  jouer  avec  toutes  les  Peintures. 

Vu  jj 


340  MEMOIRES 


Jnque  chori  fpeciem  fpargentes  ardua  flammas 
Scena  rotet:  varios  efjingat  mulciber  orbes 
Pcr  tabulas  impuni  vagtis ,  piâaque  ci  ta  ta 
Ludant  igne  trabes ,  &  non  permijfa  morari 
Fida  per  innocuas  errent  incendia  turres. 

De  NWlu  Theod.  confu!.  verf.  j  *  j. 

Je  ne  puis  finir  fans  rapporter  l'extrait  d'une  lettre  écrite 
à  M.  l'abbé  Sallier  fur  lôn  Mémoire ,  par  M.  Jaliabert ,  de 
Genève  :  elle  eft  curieufe  en  elle-même ,  &  elle  fêrvira  à 
faire  reftbuvenir  que  ceft  de  la  perfpeétive  des  Anciens  que 
j'ai  parié  ;  car  j'ai  fait  un  peu  de  digre/ïlons. 

»  Un  de  mes  amis  m  ayant  engagé  dans  quelques  recher- 
ches au  fujet  des  ruines  d'Herculanuni ,  découvertes  à  Portici, 
j'ai  lu ,  à  cette  occafion,  deux  Mémoires  de  l'Académie  des 
Infcriptions,  qui  y  ont  du  rapport,  celui  de  M.  l'abbé  13a nier 
fur  les  embrafemens  du  Véfuve,  &  votre  belle  Dirïèrtation 
lûr  la  pei  fj^eélive  ;  ils  m'ont  conduit  à  quelques  remarques 
que  je  prends  la  liberté  de  vous  communiquer.  Je  ne  (.m  mis 
exprimer  le  plaifir  que  m'a  caufè  la  lecture  de  votre  Mé- 
moire. Je  ne  pou  vois  concevoir  que  les  Anciens ,  Parrhazius , 
par  exemple,  euflènt  excellé  à  dégrader  la  lumière  &  à  faire 
fuir  le»  contours,  comme  fi  l'on  vovoit  d'une  figure  ce  qui 
en  eft  caché,  &  qu'ils  euflènt  négligé  la  partie  bien  plus 
ai  (ce,  qui  ne  confifte  qu'à  diminuer  les  figures,  &  pour 
laquelle  on  avoit  des  règles ,  au  lieu  qu'on  ne  lâuroit  en 
donner  pour  la  diminution  des  couleurs  ;  mais  vous  mettez 
les  choies  dans  un  fi  grand  jour,  que  la  découverte  des 
tableaux  anciens  où  la  perfpeétive  lôit  oblervée,  ne  feroit 
qu'illuftier  la  queftion  fâns  augmenter  l'évidence.  Les  pafiàges 
que  vous  citez  de  Platon ,  de  Vitruve ,  font  décififs  ;  mais  je 
ne  iâurois  m'accommoder  de  la  manière  dont  Perrault  a  traduit 
le  pauage  de  la  préface  du  livre  vu.  H  fût  dire  à  Vitruve, 

Agatharque  fut  inflruit  par  Efchyle  à  Athènes ,  de  la  manière 
dont  il  faut  faire  les  décorations  de  théâtre  pour 


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DE  LITTERATURE.  341 
Eft-il  vrai-fèmblable  que  le  poëte  ait  enfeigné  au  mathéma-  « 
ticien  les  règles  de  la  perlpeclive?  Une  virgule  après  docente ,  « 
&  qui  devrait  être  après  tragœdiam ,  a  trompé  M.  Perrault ,  « 
&  l'a  porté  à  féparer  ces  deux  mots  au  lieu  de  les  joindre  « 
enfemble:  il  a  même  fi  bien  fenti  que  la  phralé  ponétuéeà  « 
Jà  manière,  étoit  louche,  que,  dans  fa  note,  au  lieu  de  tra-  « 
gœAiam ,  il  voudrait  qu'on  iûttragicam  fccnamfecit.  D'ailleurs,  « 
h$*L<jY.ui  iça.yai$icu,ty<LiJiAt  &  dans  les  bons  auteurs  Latins,  « 
docere  tragœdiam ,  fabulant ,  atoûjours  fignifié  jouer  une  pièce  « 
de  théâtre,  la  donner  au  public,  &  non  pas  enfêigner.  Je  « 
rendrais  donc  ainfi  le  commencement  de  ce  partage  :  Aga-  « 
tharque,  au  temps  qu'Efcliyle  repréfentoit  les  tragédies  à  Athènes,  « 
fut  le  premier  à  faire  les  décorations  du  théâtre ,  primitm  fcenam  « 
fecit.  Un  autre  endroit  de  ce  patfàge,  qui  me  parait  plus  « 
obfcur,  eft,  uti  de  incertd  re  certa  imagines,  &c  M.  Perrault  « 
traduit  de  incertd  re  comme  s'il  s'agiflbit  d'une  chofê  qui  fut  « 
parfaitement  inconnue,  ce  qui  lui  fait  lôupçonner,  dans  fi  « 
note,  que  Vitruve  avoit  en  vue  la  manière  dont  lame  aper-  « 
çoit  les  objets ,  myftère  commun  à  toutes  nos  autres  iêniâ-  « 
tions.  S  il  étoit  permis  de  reunncher  ad  devant  aciem,  cela  « 
aiderait  à  l'intelligence  de  toute  la  phrafe;  mais  ne  connoif  « 
lant  aucune  variante  qui  autorife  cette  licence,  je  fuppolèrai  «« 
cet  ad  régi  parccntro  con/htuto ,  3c  je  traduirais:  à  fin  exemple,  « 
là  voir,  d'Agatharque,  Démocrite  &  Anaxagore  écrivireta  fur  « 
ce  fujet,  comment  ayant  mis  un  point  en  certain  lieu  par  rapport  « 
à  îœil  &  aux  rayons  vifuels  ,  on  y  fait  répndre  certaines  lignes  « 
proportionnelles  aux  diffames  naturelles,  en  forte  que ,  d'une  « 
chofe  cachée  ou  qu'on  auroit  peine  à  deviner,  il  en  réfulte  des  « 
images  rejfemblantes  aux  objets,  telles ,  par  exemple,  qu'elles  « 
repréfentent  des  édifices  fur  le  théâtre ,  hf quelles ,  quoique  peintes  « 
fur  une  firface  platte ,  paroijfent  avancer  en  des  endroits.  L':ur-  « 
tihce  ne  ferait  ici  que  pour  le  fpeclateur,  la  difpofition  des  « 
lignes  &  de  l'effet  qu'elles  doivent  produire,  étant  parfaite- 
ment  connue  de  l'auteur»* 


MEMOIRES 


DES  VASES 

DONT  LES  ANCIENS  FAISOIENT  USAGE 
DANS    LES  FESTINS. 

Par  M.  le  Comte  de  Caylus. 

iz  Déccmb.  /^\N  ne  peut  mettre  en  doute  que  ies  premiers  hommes 
V+y-  \J  n'aient  commence  par  faire  ufâge  des  cornes  de  ceruins 
anim.ux,  princijyaiement  de  celles  de  bœuf,  pour  leur  tenir 
lieu  de  valès  à  boire  ou  de  coupes ,  dont  le  nom  étoit  auiîi 
général  que  celui  de  verre  peut  l'être  aujourd'hui  parmi  nous; 
&  je  fuis  très-perfuadé  que  fi  nous  avions  tous  les  auteurs 
qui  ont  écrit  l'hilloire  des  différera  pays,  ils  nous  diroient, 
chacun  en  particulier,  des  pays  dont  ils  ont  parlé,  ce  qu'on 
U».  vt.  lit  dans  Jules  CéCir ,  que  les  Germains  buvoient  dans  des 
cornes  de  bœuf.  Nous  voyons  que  cette  efpèce  de  vafe 
étoit  encore  en  ufige  (bus  Trajan,  puifque  la  corne  qu'il 
trouva  dans  les  dépouilles  de  Décébale,  à  la  vérité  roi  d'un 
peuple  Barbare,  fut  confâcrée  par  ce  grand  Prince  à  Jupiter 
Célius  lorfqu'il  alloit  combattre  les  Parthes  &  qu'il  traverû 
la  Syrie  :  il  me  paraît  que  c'eft  la  dernière  fois  que  l'hiftoire 
ancienne  nous  parle  de  cette  forte  de  valê.  Si  l'ufige  que  les 
premiers  hommes  de  chaque  pays  ont  fait  des  cornes  d'ani- 
maux pour  boire,  avoit  befoin  de  plus  grandes  preuves,  on 
ferait  convaincu  du  moins  de  l'imprelTion  qu'ils  ont  reçue  de 
leur  utilité  6c  de  la  grande  habitude  où  ils  étoient  d'en  faire 
ulâge,  par  la  façon  dont  on  voit  qu'il  les  ont  employées,  fbit 
enticies,  (oit  coupées,  5c  données  pour  attribut  à  un  grand 
nombre  de  figures  ieules  ou  grouppées  avec  plufieurs  autres. 

D'ailleurs  pendant  combien  de  ficelés  cette  mode  a-t-elle 
fùbfiflé  i  c'dt  une  des  premières  dont  nous  trouvons  -des 
traces  que  nous  puilTions  remarquer  dans  l'hilloire  :  le 
Chap.  xvt.  premier  livre  des  Rois  nous  en  lournit  un  exemple.  Samuel 


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DE  LITTERATURE.  343 
ayant  fait  choix  de  David  pour  régner  fur  les  Ifraêlites,  prit 
une  corne  remplie  d'huile  pour  le  iacrer.  Athénée  nous  a 
confervé  plul  leurs  choies  for  cette  matière,  qu'il  avoit  exa- 
minée à  fonds ,  en  parlant  des  valês  qui  avoient  confervé  la 
forme  dont  il  s'agit  ;  il  dit  donc  que  les  va/es  à  boire,  qu'on 
appeloit  IXfjut,  avoient  une  coudée  de  haut  &  qu'ils  étoient 
faits  en  foi  me  de  corne.  Le  même  Athénée  rapporte  encore, 
&  dans  le  même  endroit,  que  le  Jktoi  étoit  une  forte  de  vafè 
ièmblable  à  une  corne,  mais  percé  par  le  bas;  apparemment 
que  la  main  ou  le  doigt,  retenant  la  liqueur,  obligeoit  le 
convive  à  ne  rien  biffer.  Celte  invention  a  été  attribuée  à  Pto- 
lémée  I  hiladclphe:  ce  Prince  paroît  en  avoir  été  infiniment 
flatté  ;  ainfi  nous  voyons  clairement  que  ces  mêmes  Anciens 
conlervèient  cette  forme,  lors  même  qu'ils  commencèrent  à 
employer  d'auties  matièies  à  ce  même  ulage.  Nous  allons  voir 
qu'ils  l'ont  enfuite  altérée,  mais  fins  la  rendre  méconnoi fiable: 
c'eft  la  voie  générale  de  la  Nature  ;  les  idées  des  hommes  ne 
vont  jamais  que  de  proche  en  proche ,  for-tout  dans  les  arts. 

Le  temps  de  ce  changement  ne  peut  être  fixé  ni  cal- 
culé, d'autant  que  ces  différentes  pratiques  fê  font  perpét uées 
plus  ou  moins,  félon  le  degré  de  culture  &  de  politetîè 
que  les  peuples  ont  reçu  plus  ou  moins,  &  plus  tôt  ou 
plus  tard.  Les  deux  vales  de  m.rbre  qui  font  placés  fur  le 
perron  de  la  vigne  Borghèfe  à  Rome,  font  confîamment  des 
imitations  de  coupes  dont  les  Anciens  le  fêrvoient  pour  boire: 
ce  font  des  cornes  terminées  par  des  têtes  de  bœuf;  leur 
grandeur  &  la  beauté  de  leur  travail  me  perfûadent  qu'ils 
ont  été  conlâcrés  à  quelqu'ancien  temple  de  Bacchus.  On 
en  pourra  voir  un  à  peu  près  de  même  forme  delliné  à  la 
page  1  o  1  d'un  recueil  de  delîèins  de  vafes  que  l'on  confêrve 
parmi  les  eftampes  du  Roi,  &  dont  je  donnerai  dans  la  foite 
de  ce  Mémoire  une  plus  grande  indication.  Ce  vafè  étoit  fait 
pour  l'ulâge,  &  peut  aufîi  avoir  été  deftiné  pour  lèrvir  aux 
fàcrirîces  ;  il  eft  d'une  grande  élégance,  &  terminé  par  une 
tête  de  jeune  cerf,  de  très-bon  goût  &  parfaitement  accordée 
avec  le  relie  du  valê  dont  elle  fait  partie ,  à  en  juger  par 


344  MEMOIRES 

le  deflêin.  II  n'eft  que  de  terre,  ainfi  que  les  deux  que  fai 
chez  moi  :  ils  furfiroient  fèuls  pour  la  preuve  de  ce  fait  ;  ils 
font  étrufques  :  une  de  leurs  extrémités  eft  terminée  par  une 
téte  de  cochon,  animal  chéri  &  révéré  chez  cette  ancienne 
nation  ;  l'autre  extrémité  ferftout  à  la  fois  d'ouverture  &  de 
pied  au  vafê.  Par  ce  moyen,  en  confêrvant  une  forme  qui 
tient  en  général  de  la  corne  par  fà  rondeur,  fà  diminution  & 
iâ  direction,  toutes  chofês  que  l'on  a  pris  foin  d'orner  dif- 
féremment, félon  les  pays  &  les  temps,  on  lui  conlêrvoit 
auftî  une  utilité  qui  n'étoit  pas  indifférente  aux  Anciens.  Les 
convives  fê  trouvoient  dans  la  nécefiité  de  boire  tout  ce 
qu'on  leur  avoit  fêrvi,  puifqu'ils  étaient  dans  rimpofFibilitc 
de  pofêr  leurs  coupes  avant  que  de  les  avoir  exactement 
vuidées  ;  car  les  hommes  attachent  depuis  long -temps  une 
grande  vanité  à  boire  &  à  faire  boire  :  ufâge  qui ,  pour  être 
ancien,  n'en  eft  pas  moins  ridicule. 

On  trouvera  un  va(ê  de  forme  abfôlument  fèmblable  à 
celui  qui  eft  orné  de  la'  tête  du  jeune  cerf,  dans  le  mufeum 
Romanum  de  la  Chaufîè  à  la  planche  5  de  la  V.e  Sedion; 
il  fe  peut  que  l'un  &  l'autre,  c'eft-à-diret  celui  du  recueil 
&  celui-ci,  foient  deffinés  d'après  le  môme  original.  Quoi 
qu'il  en  fôit,  il  faut  convenir  qu'il  eft  quelquefois  difficile 
de  décider  dans  le  nombre  de  ces  vafês  s'ils  ont  été  defti- 
nés  pour  la  table  ou  pour  le  culte  que  l'on  lendoit  aux 
Dieux ,  par  la  même  raifôn  qu'il  fêroit  difficile  de  décider 
fi  dans  le  Paganifme  les  fâcrilkes  d'animaux  ont  donné  la 
naiffance  aux  feftins,  ou  fi  les  feftins  ont  produit  ces  fortes 
de  ficrifices.  Mais  fans  m'arrêter  à  des  dilcuflîons  impofTiblcs 
à  refoudre,  il  nef!  pas  douteux  que  les  uns  ou  les  autres 
n'aient  été  les  premiers  liens  de  la  fôciété  :  ainfi  ne  pouvant 
déterminer  combien  de  temps  les  hommes  ont  fait  ufage 
des  cornes  d'animaux,  il  eft  confiant  que  ces  premiers 
valès ,  indiqués  &  donnés  par  la  Nature,  auffi-bien  que  ceux 
qui  furent  formés  à  leur  imitation ,  furent  dans  la  fuite  rem- 
placés par  d'auues,  dont  les  formes  nous  fônt  rapportées 
avec  une  grande  variété.  Tout  ce  que  je  viens  d'avancer 

eft 


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DE  LITTERATURE.  345 
avancer  eft  prouvé  par  ce  même  livre  xi  d'Athénée.  La 
convention  qui  s'y  trouve  rapportée*  roule  prefque  toute  fur 
les  vafes  des  Anciens  :  il  en  compte  plus  de  foixante-douze 
efpèces  difTérentes;  mais  il  efl  vifible  que  dans  le  defièin 
d'augmenter  ces  elpèces ,  il  a  mis  dans  ce  nombre  plufïeurs 
fortes  de  vafês  qui  fêrvoient  à  d'autres  ufâges  que  celui  que 
je  traite.  Son  énumération  eft  fi  étendue,  qu'il  l'a  pouflee 
jufqu'au  x£<fo$  ou  elpèce  de  tonneau.  Ces  formes  Ce 

perfectionnèrent  dans  la  fuite  au  point  que  ces  monumens 
nous  donnent  aujourd'hui  la  plus  grande  idée  de  l'élégance  du 
trait,  de  la  beauté  du  travail  &  de  la  recherche  des  matières. 

Les  vafês  connus  fous  le  nom  de  coupes  (ont  l'objet 
qui  m'engage  à  en  parler}  d'autant  que  les  Anciens  paroif- 
ient  n'avoir  rien  négligé  pendant  la  durée  de  plufïeurs  fiècles, 
pour  fàtisfaire  un  luxe  qui  peut-être  a  été  long-temps  le 
fêui  auquel  ils  fufTent  véritablement  attachés.  On  pourrait 
même  alîûrer  que  c'eft  à  ce  même  luxe  qu'ils  ont  été  rede- 
vables d'un  grand  nombre  de  découvertes  dans  les  arts,  & 
de  la  recherche  des  belles  matières  que  la  Nature  pou  voit 
leur  fournir;  il  elt  prouvé  que  leur  curiofité  a  été  auffi  grande  , 
en  ce  genre  que  leur  attention  à  les  faire  valoir  par  le  travail 
le  plus  exaét,  le  plus  coûteux  &  le  plus  difficile  à  exécuter. 
On  voit  donc  que,  ne  comptant  point  m'étendre  fur  tous 
les  vafès  que  les  Anciens  employoient  aux  fâcrifices,  non 
plus  qu'à  tous  les  autres  ufâges  généraux  &  particuliers,  je 
nie  renfermerai  dans  ceux  qui  me  paroifîènt  n'avoir  été 
deftinés  qu'à  leurs  tables  &  à  l'ornement  de  leurs  buffets.  Je 
ne  les  regarderai,  &  ne  les  préfènterai  que  du  côté  de  leur 
forme,  de  leur  matière  &  de  leur  travail;  je  fuis  bien  éloigné 
d'oublier  que  la  partie  des  ails  eft  la  feule  qu'il  m'appartienne 
de  traiter  ici. 

On  peut  avancer  hardiment  que  l'ancienne  forme  des 
vafes  a  changé  de  très-bonne  heure  dans  la  Grèce,  puifqu'Ho- 
mère  parie  de  deux  coupes  dans  fbn  Iliade,  &  que  l'une  & 
l'autre  font  très-éloignées  de  cette  forme.  Celle  que  Vulcain 
préfènte  aux  Dieux  pour  les  reconcilier ,  &  dont  le  Poëte  ne  IM  h 
Terne  XXUL  X* 


346*  MEMOIRES 
Llr.xr.  fait  pas  une  defcription  fuffilânte,  &  l'autre,  qu'il  donne  à 
Neftor,  nous  prouvent  Tjue  les  formes  avoient  déjà  fait  bien 
du  progrès.  Euftathe,  dans  (es  commentaires,  nous  parle  de 
l'une  &  de  l'autre  d'une  façon  qui  mérite  d'êtré  rapportée: 
Yoici  les  termes. 

«  Il  eft  à  propos  d'avertir  que  le  vafe  qu'Homère  appelle 
r>  ft/ifimiMiir,  &  qu'il  met  dans  les  mains  de  Vulcain,  étoit, 
»  au  jugement  d'Ariftote,  d'une  forme  fingulière;  ce  qui  mciite 
*>  d'être  expliqué  par  un  interprète.  Ce  philolophe ,  en  parvint 
>»  du  travail  des  abeilles,  dit  que  les  cellules  où  elles  dépotent 
»  leur  miel  ont  deux^ouvertures ,  ttfitpiqopjot  ;  l'une  par  dehors, 
»  l'autre  en  dedans,  &  toutes  deux  fur  un  fond  commun, 
»  comme  celles  des  coupes  appelées  <t(i<pixAj'xi?&<t.  Ariftote 
jx  lâns  doute  a  eu  recours  à  des  vales  connus  alors  de  tout  le 
»  monde,  pour  donner  une  idée  lènfible  des  cellules  de  miel 
»  qu'il  vouloit  décrire;  mais  aujourd'hui  nous  devons  examina 
»  ces  mômes  cellules,  fi  nous  voulons  avoir  une  idée  jufte  de 
»  cette  forte  de  coupe  qui  n'eft  plus  en  u&ge.  On  doit  donc 
»  conclurre  de  ces  paroles  d'Ariftote,  ajoute  Euftathe,  que  le  mot 
»  etV<P'Ju^TtMoK  fignifie  la  même  cho/eque  le  mot  JWTrtMor,  & 
„  qu'il  nous  reprélènte  deux  valès  appliqués  fur  une  baie  com- 
»  mune  en  lêns  contraire,  l'un  delîùs,  l'autre  deflôus,  comme  le 
finit  les  cellules  oppolees  où  les  abeilles  dépolent  leur  miel.  » 

Voilà  ce  que  dit  Euftathe  ,  &  ce  que  M.de  Dacier 
femble  n'avoir  pas  allez  examiné,  torique  dans  les  notes  /lit  le 
premier  livre  de  l'Iliade,  elle  dit,  en  parlant  de  la  coupe  de 
Vulcain,  que  le  mot  grec  cLu<ÇtxAj'7ti?&or  lignifie  une  double 
coupe,  c'eft-à-dire,  une  coupe  à  deux  fonds,  dont  l'un  fertde 
baie  à  l'autre.  M.de  Dacier  a  /àns  doute  confondu  cette  pre- 
#4   mière  efpèce  de  coupes  avec  la  féconde  elpèce  dont  Homère 
parle.  Ce  Poëte  donne  à  Neftor  une  coupe  piquée  de  clous 
d'or  avec  quatre  anles,  accompagnées  chacune  de  deux  colom- 
bes. Cette  coupe  étoit  à  deux  fonds  6k  fort  pelante  lorlqu'elle 
éiok  remplie:  tout  autre  que  Neftor,  un  jeune  homme  même, 
i'eûr  à  peine  levée  de  deftùs  la  table  ;  mais  le  bon  vieillard. 
h  levoit  encore  &  la  vuidoit  lâns  pcûie. 


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DE  LITTERATURE.  '347 
Voilà  ce  que  dit  Homère;  &  l'on  avoit  fait  dès  les  pre- 
miers temps  des  livres  entiers  fur  ces  paroles,  pour  expliquer 
le  beau  travail  de  cette  coupe  de .  Neftor  :  aulfi  Athénée 
ajoûte-t-il  qu'on  cherchoit  depuis  long-temps  ce  que  c'eft 
qu'une  coupe  piquée  de  clous  d'or,  &  fi  cette  coupe  de  Neftor 
avoit  véritablement  quatre  anlês  :  car  les  coupes  anciennes , 
fuivant  le  témoignage  d'Aiêlépiade  de  Myrlée,  très-ancien 
Critique;  n'en  avoient  que  deux.  D'ailleurs,  continue  le 
même  AJclépiade,  comment  imaginer  ces  colombes  paillantes 
autour  de  chaque  anlê,  &  fur-tout  ce  double  fonds  dans  un 
même  valeî 

Athénée  répond  fort  au  long  à  toutes  ces  queftions,  & 
ièmble  ne  s'être  point  défié  de  l'imagination  du  Poète,  & 
n'avoir  eu  aucun  fcrupule  fur  l'exiftence  de  cette  forte  de 
coupe  dans  les  temps  héroïques;  &  même  un  des  interlo- 
cuteurs de  ce  onzième  livre  avancé  qu'il  a  vu  à  Capoue 
dans  la'Campanie  une  coupe  avec  une  inlcription  qui  faifoit 
croire  au  peuple  que  c'étoit  la  même  que  celle  de  Neftor: 
mais  Athénée  a  négligé  de  donner  une  defcription  exacte  de 
cette  coupe  de  Capoue. 

Ce  précis  d'Athénée  8c  d'Euftathe  aura  paru  peut-être 
trop  aiongé  ;  mais  plufieurs  railôns  m'ont  engagé  à  l'étendre: 
il  eft  certain  que  plus  on  prouve  de  connoiflànces  dans  les 
temps  reculés,  plus  on  augmente  les  preuves  de  leur  progrès 
dans  les  fiècles  qui  les  ont  fuivis.  Cette  propolition  eft 
inconteftable ,  fur-tout  lorlqu'il  s'agit  des  arts ,  &  qu'il  eft 
queftion  d'un  pays  où  ils  ont  été  fuccefiîvement  cultivés.  Si 
donc  du  temps  d'Homère,  l'auteur  le  plus  ancien  que  nous 
pu  il  fions  citer,  il  y  avoit  de  tels  ouvrages,  il  s'enfuit  que  les 
arts  ont  toujours  produit  au  moins  les  mêmes  choiês  dans 
la  Grèce,  il  n'importe  clans  laquelle  de  lès  parties.  Qu'Ho- 
mère n'ait  point  décrit  d'après  nature  la  coupe  qu'il  donné 
à  Neftor,  ou  qu'il  l'ait  rapportée  d'imagination,  cette  imagi- 
nation a  toujours  eu  pour  fondement  des  objets  réels  &  reçus 
pour  l'ulàge  en  ce  genre.  Quand  le  bouclier  d'Achille,  qui 
prouve  une  fi  grande  étendue  de  cormoiflànces  dans  le  delîèin, 

Xxij 


348  MEMOIRES 

&  par  confitauent  dans  les  arts,  ne  rendroit  pas  l'ouvrage  & 
la  forme  de  ces  coupes  très -faciles  à  croire;  examinons  ce 
qu'il  y  a  de  fi  difficile  à  concevoir  dans  ce  qu'Homère  nous 
en  dit.  Je  ne  veux  point  rappeler  ici  le  reproche  que  j'ai 
déjà  fait  aux  Savans  (ùr  la  façon  dont  ils  ont  parié  des  arts 
qu'ils  n'entendoient  pas  :  je  ne  dirai  pas  un  mot  des  exceflîfs 
commentaires  que  l'on  trouve  faits  depuis  long-temps  fur  les 
plus  grandes  minuties;  je  communiquerai  feulement  mes  idées. 

Quant  à  ce  qui  regarde  la  forme  de  la  coupe  de  Vulcain, 
elle  me  paroît  démontrée  par  la  comparaifon  d'Ariftote;  & 
n'en  déplaiiè  à  Afclépiade  de  Myrlée,  la  coupe  de  Nefior 
aura  quatre  anfès ,  elles  pourront  le  placer  fàns  obftacle  fur 
la  même  coupe ,  foit  pour  la  rendre  plus  facile  à  prendre 
en  préfêntant  plus  de  faces ,  (oit  pour  en  augmenter  la  richelîè 
&  non  le  goût  ;  car  je  conviens  qu'avec  deux  anfes ,  elle 
auroit  eu  plus  d'élégance:  cependant,  pour  en  bien  décider, 
il  faudrait  l'avoir  vue.  A  l'égard  des  colombes,  quoiqu'en 
difê  Afclépiade,  il  me  lèmble  que  l'ornement  eft  fulceptible 
de  toutes  les  attitudes  poffibles ,  &  qu'un  aitifte  habile  y  fâh 
toujours  entrer  tout  ce  que  ion  génie  lui  peut  dicter.  L'adion 
de  paître  donnée  à  ces  colombes ,  a  embarran'é  l'interprète , 
indépendamment  de  ce  que  le  terme  eLfKpm/jadtrm  employé 
par  Homère,  eft  un  peu  général  :  mais  ces  colombes  mangeront, 
boiront,  fe  caréneront,  tout  eft  égal,  elles  auront  de  Faction, 
cela  fuffit  pour  m'indiquer  un  artifle  intelligent.  Au  refte  le 
fâit  eft  peu  important  :  il  fuffit ,  pour  le  fujet  que  je  traite, 
que  cette  coupe  fût  ornée  &  le  fut  du  temps  d'Homère. 
D'ailleurs,  combien  de  vafês  dont  les  anles  (ont  ornées  de 
figures  d'animaux?  Pour  ce  qui  regarde  les  clous  d'or  dont 
on  veut  encore  être  fûrpris;  voici  ce  que  j'en  penfë.  En 
premier  lieu ,  la  couleur  de  ce  métal  faifant  une  oppofition 
avec  le  fond,  quel  qu'il  fut,  produifoit  une  richeflê:  fêconde- 
ment,  il  faut  convenir  que  lartifte  avoit  eu  du  mérite,  foit 
à  les  attacher,  foit  à  les  incrufter,  /bit  enfin  à  les  river; 
&*troifièniement  ces  têtes  de  clou  produisent  un  ornement 
par  leur  diftribuûon  &  leur  arrangement.  Ce  que  j'avance  eft 


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DE   LITTERATURE.  349 

(fautant  plus  pofiïble  que  les  têtes  de  clou  ont  été  de  tout 
temps  fùiceptibles  d'ornement  ;  nous  en  avons  même  de  fi 
grandes  preuves  &  fi  varices  dans  plufieurs  genres  d'ouvrages 
antiques  :  les  belles  &  magnifiques  portes  de  bronze  du 
Panthéon  ont-elles  d'autre  ornement  ?  Je  ne  pouflèrai  donc 
pas  plus  loin  l'examen  de  ces  clous  qui  pouvoient  orner  la 
coupe  de  Neftor  avec  autant  d'art  que  de  richeue,  &  peut- 
être  avec  goût 

Au  refte,  Athénée  prouve,  par  l'examen  détaillé  qu'il  fait 
de  ces  coupes ,  l'eftime  &  la  confédération  où  elles  étoient 
dans  le  temps  d'Homère  &  dans  le  fien  ;  enfin  la  coupe  de 
Neftor  que  l'on  fè  vantoit  de  conferver  à  Capoue,  me  montre 
que  non  feulement  des  particuliers,  mais  des  villes  &  des 
peuples  entiers  ont  toujours  attaché  de  l'opinion  aux  choies 
antiques ,  &  que  cette  opinion  a  conftamment  ajouté  au 
mérite  réel.  La  raifôn  de  ce  préjugé  ne  viendroit-elle  pas  de 
ce  que  l'efprit,  flatté  d'embrafiêr  plufieurs  idées,  fe  trouve 
non  feulement  touché  de  l'objet  en  lui-même,  mais  qu'il 
aime  à  fè  trouver  étendu  par  les  idées  des  hommes  &  des 
temps  qui  l'ont  précédé!  A  l'égard  du  double  fond,  nepour- 
roit-H  point  s'expliquer  par  ces  fonds  que  l'on  ôte  ou  que 
l'on  insère  encore  aujourd'hui  en  Allemagne ,  &  fàns  qu'on 
s'en  aperçoive,  pour  tromper  ceux  que  l'on  veut  faire  boire 
davantage? 

Le  fùjet  de  ce .  Mémoire  pourra  paraître  frivole  à  quel- 
ques leéleurs  ;  il  fêmble  tel  au  premier  abord  ;  &  j'aurois  dû 
peut-être  commencer  par  cette  réflexion  :  j'efpère  cejx'ndant 
que  les  pafîages  que  je  vais  encore  rapporter,  en  feront  juger 
plus  favorablement ,  &  juflifieront  le  choix  que  j'en  ai  fait. 

Un  fragment  d'Athénée  que  l'on  trouve  dans  les  notes  de 
Cafîubon,  tait  mention  d'une  coupe  fur  laquelle  la  prifê  de 
Troie  étoit  gravée  avec  beaucoup  d'art.  Je  ne  mets  point  en 
doute  que  l'on  ne  doive  prendre  ici  le  terme  de  graver  pour 
ornement  en  relief.  Quoi  qu'il  en  fôit,  la  fimplicité  des  pre- 
miers âges  dans  lefquels  la  plus  grande  partie  des  hommes 
avoit  befoin  de  fêcours  pour  comprendre  les  fujets  reprélêntés, 

X  x  Uf 


350  MEMOIRES 

avoit  fait  écrire ,  je  repréfenîe  la  prife  de  Troie.  On  y  lilôit 
le  nom  de  l'ouvrier ,  je  n'en  luis  point  étonné ,  c'étoit  un 
ulâge  railbnnable  chez  les^  Anciens  :  celui-ci  (ê  nommoit 
Mus;  mais  le  nom  de  Parhafws  auteur  de  l'infcription ,  qui 
s'y  lilbit  mifli ,  prouve  que  ce  Parhalius ,  dont  ce  trait  décèle 
la  vanité ,  comptoit  vivre  dans  les  temps  à  venir ,  en  s'alîb- 
ciant  à  un  ouvrage  eftimé  ;  &  cette  réflexion  n'elt  pas 
indifférente  dans  le  fujet  que  je  traite.  Ce  même  fragment 
nous  apprend  encore  que  Parménion  mandoit  à  Alexandre 

2u'ii  setoit  trouvé  parmi  les  dépouilles  de  Darius  pour 
>ixante- treize  taiens  (a)  Babyloniens  &  douze  mines  de 
valês  d'or,  &  pour  cinquante  -  fix  talens  trente-fix  mines  de 
vales  enrichis  de  pierreries.  Quelqu 'étonnante  que  foit  une 
pareille  lomme  qui  doit  monter  à  un  peu  plus  de  iêpt  cens 
mille  francs  de  notre  monnoie,  on  ne  (eroit  point  étonné 
que  cette  (online  rut  plus  forte,  avec  les  idées  que  l'on 
a  des  richeflb  &  du  luxe  des  rois  de  Perle.  Mais  il  en 
rélulte  toujours  une  preuve  de  la  coniidération  que  l'on 
avoit  pour  ce  genre  d'ouvrage  :  car  il  n'elt  pas  douteux  que 
les  Princes  n'ont  jamais  fait  raflèmbler  que  les  choies  qui 
peuvent  flatter  leur  vanité  &  faire  impre/ïlon  tout  à  la  fois 
jùr  leurs  peuples  &  iùr  leurs  voifins. 

Anacréon,  ce  poëte  délicieux,  à  qui  fa  coupe  a  le  plus 
fôuvent  lêrvi  de  lyre,  nous  prouve,  par  fes  odes  xvti  & 
xvin,  que  de  Ion  temps  on  failoit  reprélènter  tout  ce  que 
J'on  vouloit  fur  les  coupes  des  feltins ,  &  que  les  artîftes 
étoient  en  état  de  fàtisfaire  la  volonté  des  particuliers ,  quant 
aux  comportions  &  à  la  dépenle. 

Hérodote  parle  trois  ou  quatre  fois  de  difTérens  valês, 
c'en  efl  allez  pour  prouver  leur  ulâge  &  leftime  qu'on  en 
Ki  !  loi  t  ;  mais  il  n'entre  dans  aucun  détail ,  ainû  je  ne  m'arrê- 
terai pas  plus  long  temps  à  cet  hillorien. 


(a)  Les  mefurcs,  6c  fur- tout 
les  poids  Babyloniens,  étoient  d'un 
cinquième  plus  forts  que  ceux  de 
JAttiquc;  ainli  k  talent  Attique 


étant  de  quatre  mille  cinq  cens  livres 
de  notre  monnoie  ou  environ  ,  le 
talent  Babylonien  devoit  être  de 
cinq  mille  quatre  cens  livres. 


DE    LITTERATURE.  351 

Cicéron ,  dans  la  vi.e  oraifon  contre  Verres ,  dit  qu'un 
des  fils  d'Antiochus ,  dixième  roi  de  Syrie,  aborda  en  Sicile, 
&  que  Verrès,  qui  en  étoit  préteur,  trouva  moyen  de  lui 
dérober  plulieurs  vafês  d'or  enrichis  de  pierres  précieufês, 
dont  les  Rois ,  &  principalement  ceux  de  Syrie  ,  étoient 
dans  l'habitude  de  le  fêrvir;  mais» félon  le  même  auteur, 
on  en  diflinguoit  un  qui  étoit  d'une  lêule  pieiTe  &  qui  avoit 
une  aille  d'or.  Le  faite  de  ces  Rois  &  les  reproches  de 
Cicéron  font  également  en.  faveur  de  mon  lëntiment  ;  il  y  a 
cependant  un  détail  dans  ce  fait,  qui  me  paroît  amufant;. 
Verrès  n'était  point  connoiffêur ,  mais  il  s'en  rapportoit , 
pour  voler  ce  qu'il  y  avoit  de  meilleur,  au  choix  d'un  homme 
qui  s'y  connoifîôit. 

Virgile,  dans  fâ  iu.e  éclogue,  introduit  deux  bergers  qui 
fc  difjuitent  le  prix  du  chant  &  le  font  un  défi.  Damétas 
propolë  une  genirïè  ;  Ménalque ,  n'olânt  rien  engager  de  (on 
troupeau ,  lui  offre  quelque  cholê  de  plus  précieux  :  ce  font 
deux  coupes  de  bois  de  hêtre,  travaillées  par  le  célèbre  Alci- 
médon.  «  On  voit  en  relief  fur  ces  vafês,  continue-t-il ,  un  fep 
de  vigne  chargé  de  raifins ,  entrelafle  d'un  lierre  orné  de  «- 
feuilles;  Conon  eft  repréfeiité  dans  le  fond  d'une  de  ces  « 
coupes ,  ck  dans  l'autre,  un  Afironome  dont  il  a  oublié  le  ce 
nom ,  &  qui ,  par  des  lignes ,  a  décrit  les  contrées  qu'habi-  h 
tent  les  peuples  fur  le  glol)e  de  la  Terre ,  qui  a  marqué  le  « 
temps  du  labourage  &  celui  de  la  récolte.  Je  ne  me  fîiis  point  «« 
encore  fêrvi  de  ces  deux  coupes,  continue  le  berger,  &  je  « 
les  confêrve  avec  foin.  J'ai  aufîi  deux  coupes  du  même  Al-  «* 
cimédon,  répond  Damétas;  leurs  anfes  font  enlacées  de  bran-  ce 
ches  d'acanthe;  on  voit  dans  le  fond  un  Orphqe  entraînant  « 
Jes  arbres  par  le  (on  mélodieux  de  fâ  lyre  :  ces  coupes  ne  ce 
m'ont  point  fêrvi,  continue-t-il,  je  les  confêrve- corn  me  elles  « 
méritent  de  l'être  ;  cependant  les  tiennes  ne  valent  pas  la  « 
genilîè  que  je  t'ai  propofée,  &c.  ». 

Ce  n'ell  point  ici  le  lieu  de  demander  comment  il  fê  peut 
que  des  bergers  aient  tant  de  curiofité,  &  affèz  de  richefïës 
pour  pofTéder  chacun  deux  vafês  de  la  main  d'un  artifle  aufii 


35i  MEMOIRES 

célèbre  que  Virgile  fuppofe  Alcimédon.  Je  fois  que  l'on 
m'objectera  la  làgeue  du  poète  qui  en  fait  ment  ion  ;  &  je 
pourrais  n'être  pas  convaincu  de  cette  réponJê  dans  le  cas 
dont  il  s'agit.  Mais  ne  prenant  de  ce  pliage  que  ce  qui  me 
convient,  il  me  ièmble  d'abord  que  le  nom  d'Acîmedon 
fort  de  preuve  à  tout  ce^que  j'ai  h  fouvent  avance ,  que  les 
Romains  ont  prelque  toujours ,  &  dans  tous  les  genres ,  em- 
ployé des  ouvriers  Grecs:  enfoiteil  me  paroît  que  la  confidé- 
ration  générale  &  particulière  elt  prouvée  for  le  fait  des  vafos 
dans  le  liècle  d'Augulte.  Cependant,  quels  que  foient  les  éloges 
donnés  à  l'artifle  &  au  travail  de  ces  coupes,  on  doit  remar- 
quer qu'elle*  paroilîènt  en  quelque  forte  pareilles  entre  elles, 
ce  qui  n'indique  pas  une  grande  fécondité  de  génie  de  la 
part  de  l'ouvrier.  Ce  n'eit  pas  tout;  ces  ouvrages  donnés  avec 
un  fi  grand  appareil ,  font  mis  en  balance  pour  leur  valeur , 
peut-être  même  à  leur  delàvantage ,  avec  une  geniflè  dont  le 
prix ,  dans  tous  les  temps  &  dans  tous  les  pays ,  n'a  jamais 
été  confidérable  :  tant  s'en  faut  qu'il  foit  en  proportion  avec 
l'idée  que  la  defcription  du  poète  nous  donne  de  ces  vales. 
Chap.  4.7.  Suétone,  dans  la  vie  de  Néron,  dit  que  ce  Prince  ren- 
verlâ  la  table  fur  laquelle  il  mangeoit,  lorlqu'il  apprit  la 
révolte  de  lès  armées,  &  qu'il  brilâ  deux  belles  coupes  for 
lefquelles  on  avoit  gravé  des  vers  d'Homère.  Pline  dit  que 
jjp.  xxxvii,  ces  deux  coupes  étoient  de  cryflal.  Si  les  hommes  n'euflent 
**■  point  été  frappés  du  mérite  de  ces  coupes ,  un  hiftorien 

n'auroit  pas  cité  leur  perte  comme  une  preuve  de  fimpreflion 
que  ce  Prince ,  tout  iniênfé  qu'il  étoit ,  reçut  d'une  nouvelle 
qui  lui  annonçoit  lès  malheurs. 
JUd.  ch.  ».  Quand  PJine  ne  nous  apprendroit  pas  en  quel  temps  le 
goût  des  vafes  &  des  pierres  précieufos  s'accrédita  dans  Rome, 
je  ne  crois  pis  qu'on  eût  été  feuilleter  les  auteurs  pour  trouver 
des  curioiîtés  de  ce  genre  dans  le  temps  de  la  République, 
Pline  nous  apprend  donc  que  les  victoires  de  Pompée  dans 
l'Orient  introduifirent  à  Rome  le  goût  des  pierres  précieufes. 
Dans  le  nombre  des  richeflês  dont  ce  grand  homme  oma 
foji  troifième  triomphe ,  on  yoyoit  des  vaiës  d or  enrichis 

de 


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DE   LITTERATURE.  353 

de  pierres  en  aflez  grande  quantité  pour  en  garnir  neuf 
buffets  (b). 

Les  Romains  abusèrent  des  formes  qu'ils  donnèrent  à 
leurs  vafês  :  je  me  contenterai  de  renvoyer  au  vers  o  5  de 
la  féconde  làtyre  de  Juvénal.  Pline,  dans  ie  livre  XIV, 
chap.  22,  ainiî  que  dans  l'avant- propos  du  livre  xxiij* 
s'élève  vivement  contre  i'ufâge  où  l'on  étoit  de  fon  temps 
d'employer  ces  vafês  obfcènes ,  ce  qu'il  appelle  per  obfcenitates 
bibere. 

Je  ne  parlerai  point  des  valês  Murrhins  que  ce  même 
Pompée  ton  Lie  m  à  Jupiter  Capitolin,  ni  du  prix  exceflif 
auquel  ils  montèrent  dans  la  fuite  des  temps  à  Rome;  je  les 
regarde  comme  diftingués  de  mon  objet.  On  peut  voir  tout 
ce  qu'en  dit  M.  Mariette ,  page  21  S  &  fuivantes  de  fou 
recueil  des  pierres  gravées  du  cabinet  du  Roi  ;  il  prouve  qu'ils 
étoient  de  porcelaine  &  qu'ils  venoient  de  l'Inde.  J'avoue 
que  fès  preuves  m'ont  convaincu  ;  &  je  fuis  perfuadé ,  avec 
Pline  qui  en  a  fait  une  defeription  circonftanciée ,  que  li 
l'on  devoit  être  touché  de  la  beauté  de  la  matière  qui  y  étoit 
employée,  &  qui  avoit  un  éclat  furprenant,  on  ne  devoit 
pas  regarder ,  avec  moins  d'admiration ,  ces  vafês  par  rapport 
aux  belles  formes  qui  leur  avoient  été  données. 

Voilà  une  partie  des  partages  qui  prouvent  l'eftime  que 
les  Anciens  <Jnt  eue  pour  ces  fortes  d'ouvrages.  Je  vais  à  prév- 
ient rapporter  des  faits  qui,  je  crois,  ne  changeront  rien  aux 
idées  que  les  auteurs  ont  dû  nous  donner. 

Le  tréfor  de  l'abbaye  de  S.*  Denys  qui  mérite  notre  admi- 
ration à  certains  égards ,  me  fournira  des  preuves  de  ce  que 
j'ai  dit  jufqu'ici. 

Dans  le  nombre  des  vafês  antiques ,  on  en  conlêrve  trois 
d'agate  orientale,  qui  font  dignes  de  toute  notre  attention.  Le 
premier  eft  une  coupe  ronde  en  forme  de  gobelet,  évidée  avec 


Pline  dit  abacorum  novem.  les  valès.  Une  conformité  d'ufàgcs 

Hardouin  traduit  le  mot  peut  feule  faciliter  ces  fortes  de 

abacus  par  celui  de  guéridon  -,  mais  traduclions;  fans  cela  ,  elles  demeu- 

il  fïgnifte  plus  particulièrement  une  rent  toujours  obfcures  ôc  douieufca 

petite  table  fur  laquelle  on  raeuoit  comme  celle-ci. 

Tome  XXUL  Yy 


354  MEMOIRES 

la  plus  grande  exactitude ,  mais  dont  la  cannelure  qui  fait 
l'ornement  extérieur,  eft  exactement  partagée  &  travaillée 
avec  un  loin  qui  fait  admirer,  malgré  fon  apparente  limpli- 
cité,  la  juftelle  &  la  précilion  de  l'ouvrier. 

Le  fécond  forme  une  coupe  ovale  dont  les  bords  font 
très-peu  relevés  &  qui  peut  avoir  fêpt  à  huit  pouces  dans 
fâ  longueur  ;  elle  eft  admirable  par  le  rapport  que  les  canne- 
lures tenues  fort  larges  &  d'un  bon  goût  dans  leur  propor- 
tion ,  ont  de  l'extérieur  à  l'intérieur:  la  dureté  de  la  matière, 
les  outils  que  l'on  peut  employer ,  enfin  la  difficulté  du  tra- 
vail donnent  un  prix  ineftiniable  à  de  pareils  morceaux. 

Mais  le  plus  beau  de  tous,  &  peut-être  un  des  plus  finguliers 
qu'il  y  ait  en  Europe,  eft  le  troilième,  remarquable  fur- tout 
par  le  temps  qu'il  a  fallu  pour  exécuter  lès  anles  &  la  quan- 
tité de  fês  ornemtns  en  relief;  car  la  matière-eft  plus  reconi- 
mandable  pour  Ion  volume  que  pour  là  beauté.  Elle  iè  trouve 
afîèz  généralement  d'une  même  couleur,  fans  aucun  accident 
dont  on  ait  pû  chercher  à  profiter:  elle  eft  même  dépourvue 
d'un  certain  degré  d'orient,  &  par  confequent  de  ce  choix, 
de  cette  perfection  que  les  Anciens  aimoient  à  voir  dans  les 
pierres  qu'ils  employoient.  Cette  réflexion  eft  une  preuve  de 
la  rareté  dont  les  morceaux  d'agate,  d'une  certaine  étendue, 
ont  été  dans  tous  les  temps;  car  il  eft  à  préfumer  que, 
pour  faire  une  dépenfe  auffi  grande  &  véritablement  royale, 
on  a  cherché  la  plus  belle  matière  qu'il  fut  pofîible  de  trouver 
dans  le  pays  où  elle  a  été  travaillée.  Je  ne  lais  trop  pourquoi 
il  pafîè  pour  confiant  que  cette  coupe  a  été  faite  en  Egypte: 
car  je  n'y  ai  rien  vu  qui  m'ait  rappelé  le  goût  Egy  ptien  ; 
quoiqu  a  dire  le  vrai  ,  le  travail  ne  fôit  pas  en  général 
fans  reproche,  8c  qu'on  puifîè  l'acculer  d'être  pluftôt  lourd 
que  fvelte  6c  en  tout  un  peu  mou:  le  goût  Egyptien,  au 
contraire,  eft  prononcé;  mais  en  même  temps  qu'il  eft  auf- 
tère  8c  fêc,  il  eft  précis  &  terminé.  Quoi  qu'H  en  fôit,  les 
tables,  les  valês,  les  coupes,  les  dieux  Pénates  ou  autres 
divinités  myftérieulès,  la  chèvre,  la  panthère,  qui  entrent 
dans  la  compofitioii ,  ont  entre  eux  un  rapport  de  grandeur 


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DE    LITTERATURE.  35$ 

&  de  proportion  qui  me  paroît  convenable;  mais  les  mafqucs 
fcéniques  ou  les  têtes  des  divinités  répandues  dans,  la  com- 
pofition ,  quoiqu'auVz  bien  placées ,  (ont  d  une  taille  gigan-< 
tefque  en  comparaifon  de  toutes  les  autres  figures.  Avant  que 
de  donner  aux  Egyptiens  tout  ce  qu'on  ne  peut  expliquer , 
comme  ont  fait  bien  des  Antiquaires ,  je  crois  qu'il  eft  bon 
de  faiie  une  réflexion.  Ces  maîques  &  ces  tètes  font  placés 
dans  le  même  goût  que  tous  ceux  ou  celles  dont  pkrlieurs 
patères  de  bronze  ou  d'argent  que  je  connois,  font  ornées, 
&  ces  patcies  font  conltamment  d'ouvrage  Grec  ou  des 
Grecs  travaillans  chez  les  Romains.  On  peut  en  examiner 
plulieurs  aux  pages  82,  85  &  87  du  recueil  des  dellèinst 
du  Roi ,  dont  j'ai  déjà  parlé  ;  on  les  trouvera  rendus  avec  la- 
plus  grande  exactitude  &  dans  le  plus  parfait  rapport  de 
caractère  &  de  proportion.  Le  motif  de  cette  dilproportion 
fi  confiante  &  de  la  grandeur  donnée  aux  mafques ,  ou  bien 
aux  têtes  qui  paroilîènt  fi  fréquemment  au  milieu  de  ce  genre 
d'omenient ,  fêroit  une  recherche  convenable  &  curieule. 
Car  ce  défaut  eft  certainement  affecté  :  il  paroît  confâcré  :  il 
ne  vient  nullement  de  l'ignorance  de  l'ouvrier;  toutes  les 
autres  parties  font  des  garans  trop  fuis  de  fbn  fàvoir  pour 
i'accufèr.  Les  Anciens  auroient-ils  voulu  conferver  une  idée 
de  la  taille  énorme  que  l'on  donnoit  aux  acteurs  de  la  fcène 
pour  remplir  l'immenfè  étendue  de  leurs  théâtres?  Ou  bien 
ont-ils  imaginé  d'exprimer,  par  ce  moyen,  la  force  &  la 
fupériorité  qu'ils  attribuoient  à  leurs  Dieux ,  demi-dieux  ou 
héros?  Ou  bien  enfin  cette  ordonnance  a-t-elle  quelque  rap- 
port avec  les  myftères! 

Je  reviens  à  ce  beau  monument.  Les  jwmpres  &  les  fêps 
de  vigne  qui  renferment  tout  l'ouvrage,  ne  laiflênt  rien  à 
defirer  :  il  en  eft  de  même  du  rideau  attaché  à  ces  même* 
pampres  ;  il  eft  abfblument  formé ,  fufpendu  &  travaillé  dans 
un  goût  pareil  à  eekii  de  la  belle  bacchanale  du  Roi;  &  c'efl 
encore  une  oblèrvation  à  faire,  par  rapport  au  fèntiment  où 
je  fuis,  que  cette  coupe  n'a  point  été  faite  en  Egypte.  J'ai 
déjà  expofe  les  preuves  que  je  tire  du  goût  du  travajl:  en 


356  MEMOIRES 

fccon J  lieu ,  les  divinités  placées  fur  les  tables  font  habillées , 
&,  qui  plus  eft,  leurs  draperies  (ont  à  la  romaine.  Ejifln  , 
quoiqu'obligé  de  convenir  que  les  lêrpens,  qui  forment  les 
ailles ,  (ont  exécutés  dans  le  caractère  égyptien ,  cette  partie 
eft  li  peu  confidérable  par  rapport  à  là  totalité,  que  je  per- 
fifte  à  croire  que  cet  ouvrage  eft  d'un  Grec  qui ,  ayant 
perdu  le  bon  goût  de  (on  pays ,  exècutoit  dans  le  goût  que 
nous  pré(êntent  li  fréquemment  les  meilleures  pierres  gravées» 
conftamment  faites  à  Rome.  Au  refte,  tous  les  détails  du 
fujet  indiquent  que  ce  beau  monument  n'a  jamais  eu  d'autre 
deftination  que  celle  de  fervir  aux  feftins ,  &  prouvent  en 
même  temps  que  les  Anciens  fuivoient  un  culte  religieux 
qui  les  obligeoit  à  prélênter  toujours  de  certains  objets  &  à  peu 
près  de  la  même  façon.  Par  conféquent  nous  devons  moins 
attribuer  à  l'ignorance ,  ou  bien  à  la  ftériiité  du  génie ,  qu'à 
l'habitude,  ou  même  au  culte,  les  rapports  &  la  répétition 
fréquente  que  nous  remarquons  dans  leurs  comportions. 
Contens  d'exécuter  avec  élégance  ,  ils  ont  d'ailleurs  été 
moins  curieux  que  nous  de  ce  que  nous  appelons  grand  con- 
trarie ,  mouvement  ou  fracas  ;  ils  ont  été  peu  lênfibles  à  l'ex- 
trême variété  que  nous  recherchons  &  que  nous  exigeons 
dans  les  mêmes  fujets  :  car  il  faut  convenir  que  la  fécondité 
des  Modernes  depuis  les  deux  derniers  fiècles,  eft  furprenante, 
tandis  que  dans  la  vérité  les  Anciens  ont  prelque  toujours 
répété  dans  tous  les  genres.  Cela  eft  d'autant  plus  étonnant 
qu'ils  font  voir  un  grand  nombre  de  parties  qui  dépendent 
abfôlument  du  génie  ;  on  en  trouvera  des  preuves  dans  ce 
chef-d'œuvre  de  l'antiquité. 

Cette  belle  coupe  de  Denys  prélênte  non  feulement  un 
aflez  beau  travail,  mais  plus  encore,  un  loin  &  une  dépeniê 
dignes  du  plus  grand  Prince.  En  effet,  le  temps  que  la  dureté 
de  la  matière  a  exigé  pour  donner  un  auflj  grand  relief  & 
dégradé,  à  toutes  les  figures  &  à  tous  les  corps  qui  font  partie 
de  fa  compofition ,  ainfi  que  pour  former  les  anlês  &  les  (eparer 
du  corps  de  la  coupe,  ce  temps,  dis- je,  eft  inconcevable.  Ce 
n'eft  pas  tout  :  ces  aniês  compoiees  chacune  de  deux  ierpens 


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DE  LITTERATURE  357 
font  encore  feparées  entre  elles ,  8c  de  façon  qu'elles  pourroient 
peut-être  lêrvir  d'explication  aux  quatre  anfès  données  à  la 
coupe  d'Homère.  Ce  beau  morceau  eft  rapporté  avec  les 
dimenfions  dans  Triftan  qui  en  donne  une  aflèz  mauvaife  8c 
trop  longue  explication  ;  mais  il  eft  un  peu  plus  fidèlement 
représenté  dans  i'hiftoire  de  S.»  Denys  par  D.  Félibien. 

Ce  ièroit  £115  doute  ici  le  lieu  où  je  devrois  placer  les 
exemples  fâns  nombre  que  peuvent  fournir  les  ouvrages 
magnifiques  que  le  Roi  poisède  en  ce  genre.  Je  iâis  que 
tout  n'eft  pas  antique:  car  lors  du  îenouvellement  des  arts, 
les  princes  de  l'Europe  placèrent  une  partie  de  leur  luxe  à 
faire  décorer  les  valês  échappés  à  la  fureur  des  temps  8c  des 
Barbares ,  ou  bien  à  en  faire  u^ivailler  de  nouveaux.  Aufli  les 
graveurs  en  pierres  fines,  tant  François  qu'Italiens,  en  ont-ils 
exécuté  8c  reftauré  un  très-grand  nombre  pendant  le  cours 
des  deux  derniers  fiècles  ;  les  habiles  orfèvres  de  ce  temps-là 
les  ont  montés  avec  tant  d'élégance  que  la  plus  grande  partie 
fait  admirer  leur  goût,  leur  adreflè  8c  leur  lavoir:  le  nombre 
foffira  pour  donner  du  moins  une  idée  des  tréfors  que  nos 
Rois  ont  fucceflîvement  raflèmblés. 

Il  y  en  a  plus  de  huit  cens ,  de  pierres  précieulès  ou  de 
cryftal  de  roche,  tous  richement  montés  en  or,  le  plus  fou- 
vent  émailiés  avec  une  grande  intelligence.  Le  plus  grand 
nombre  de  ces  valês  a  été  rafièmblé  par  Monlèigneur  grand- 
père  du  Roi  ;  quelques-uns  lônt  décrits  ou  indiqués  dans  la 
defêription  de  Paris  de  Piganiol  de  la  Force. 

J'avouerai  que  mon  premier  deflèin  avoit  été  d'en  donner 
une  defêription  raifonnée  à  la  fuite  de  ce  Mémoire  :  mais 
quand  j'aurois  parlé  de  la  proportion  de  morceaux  d'agate 
orientale,  onyces  8c  autres ,  des  ja/jxïs ,  des  primes  d'émeraude, 
8c  d'aoïétiftes  ;  quand  j'aurois  dit  qu'il  y  en  a  fur  le/quels  on 
voit  des  grandes  oves  en  creux  à  l'extérieur,  qui  font  en 
relief  dans  l'intérieur ,  travail  qui  rend  merveilleux  ces  mor- 
ceaux déjà  beaux  par  eux-mêmes;  quand  j'airrois  ajouté  qu'A  y 
en  a  un  de  marbre  gris  qui  a  appartenu  au  cardinal  Mazarin, 
qui  fê  diftingue  dans  le  nombre,  que  le  bas  relief  d'un  travail 

Y mm* 
y  «y 


358  MEMOIRES 

allez  plat,  circule  autour  du  corps  de  ce  beau  valê,  qu'il 
repréfente  des  tritons,  des  chevaux  ou  monftres  marms  fur 
une  nier  agitée,  avec  quelques  oilèaux  dans  le  Ciel,  ck  que 
la  plus  grande  fingularité  du  travail  vient  de  ce  que  piufieurs 
parties  de  ces  figures  (ont  exprimées  par  ie  moyen  d'incrulla- 
tions  d'or  &  d'argent  qui  n'ont  pû  être  exécutées  que  pour 
rendre  l'ouvrage  plus  riche  &  plus  dillingué ,  ce  lèroit  inuti- 
lement que  j'ajoûterois  que  cet  ouvrage  elt  très-beau  &  d'une 
antiquité  certaine ,  je  ne  le  ferois  que  médiocrement  lèntir  :  le 
grand  nombre  me  ferait  tomber  dans  une  répétition  ennuyeulè 
&  monotone ,  lins  qu'il  me  fût  poffible  de  fixer  les  idées  du 
lecteur.  Pour  réparer  de  tels  inconvéniens ,  une  lémbiabie 
delcription  aurait  ablôlument  beloin  d'être  accomjiagnee  de 
gravures  pour  faire  juger  de  la  forme  &  faire  lèntir ,  par  une 
courte  explication,  le  mérite  de  la  matière,  ainfi  que  le  talent 
de  l'ouvrier  ancien  ou  moderne  ;  ie  Roi  lêul  lèroit  en  état  de 
faire  la  dépeniè  d'une  fi  grande  entreprilè,  principalement 
pour  la  partie  que  l'on  a  fi  bien  arrangée  dans  le  garde- 
meuble,  que  l'on  fait  voir  avec  tant  de  politelîê,  &  dont  le 
nombre  que  l'on  conlèrve  en  cet  endroit-là  lèul ,  eft  d'en- 
viron fix  cens  pièces.  Ne  pouvant  lâtisfàire  les  curieux  d'une 
façon  plus  précilè,  je  fuis  bien  aile  au  moins  d'avoir  profité 
de  cette  occafion  pour  célébrer  la  magnificence  de  nos  Rois; 
plus  on  l'examine,  &  plus  elle  fournit  les  moyens  d'admirer 
&  d'étudier  en  tous  les  genres. 

Les  réflexions  fur  les  grandes  dépeniès  que  les  Anciens 
ont  faites  avec  tant  de  profufion  pour  les  coupes  qui  lèrvoient 
à  leurs  feltins,  me  conduiiènt  naturellement  à  l'examen  de 
quelques  faits  qui  feront  la  féconde  partie  de  ce  Mémoire. 

Le  luxe ,  cet  ennemi  de  la  durée  des  empires ,  &  qui  n  a 
pour  exculè  que  la  perfection  des  arts  dont  il  efl  un  abus, 
le  luxe,  dis-je,  ne  s'étend  que  par  la  fëduélion  qu'il  caulè 
dans  le/prit  des  particuliers,  &  par  l'imitation  des  Princes 
&  des  gens  riches  à  laquelle  il  les  fût  engager.  Cette  imi- 
tation, quoiqu'en  petit,  va  prelque  toujours  par-delà  leurs 
fortunes  ;  malheureuiêment  encore  l'engagement  que  l'ulâge 


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DE  LITTERATURE.  35^ 
leur  fait  prendre,  devient  fucceflïvement  général,  &  par 
confisquent  nécefîàire  :  enfin  cette  néceiiité  conduit  au  déran- 
gement effectif  des  fortunes,  en  fàifant  préférer  des  choies 
frivoles  qui  flattent  la  vanité,  à  de  plus  néceliâires  qui  demeu- 
rent cachées.  Ainfi,  pour  fiuslaire  à  ces  prétendus  befoins,  l'Art 
a  cherché  les  moyens  d'imiter  la  Nature,  afin  de  remplacer, 
avec  une  moindre  dépenfè,  ce  quelle  ne  pouvoit  fournir  au 
defir  trop  étendu  des  peuples  policés.  Les  Anciens  n'ont 
pas  été  plus  figes  que  nous,  &  les  hommes  ont  fait  &  feront 
toujours  les  mêmes  choies.  Si  l'on  peut  placer  cette  réflexion 
générale  fur  un  objet  particulier,  c'eft  afîlirément  fur  les 
vaies  de  compofition  dont  il  me  refle  à  parler,  6c  dont  l'in- 
vention n'a  eu  d'autre  objet  que  de  fuppléer  aux  morceaux 
de  pierres  fines  qui  font  rarement  d'une  afîêz  grande  étendue, 
&  plus  rarement  encore  difjx)fés  par  la  Nature,  c'eft-à-dire , 
littés  pour  former  des  coupes  de  la  grandeur  dont  elles  dévoient 
être  pour  i'ufâge  &  la  décoration ,  &  encore  plus  pour  les 
orner  de  reliefs  d'une  couleur  différente. 

Quelques  connoilîânces  qu'on  veuille  attribuer  aux  Anciens 
fur  les  mines  &  les  carrières  que  l'on  prétend  qui  nous  font 
inconnues  aujourd'hui  ;  elles  le  font,  il  eft  vrai ,  niais  par  la 
feule  raifôn  que  les  pays  qui  les  renferment  font  incultes  & 
défêrts.  D'ailleurs  cette  objection  eft  peu  convaincante  fur  le 
fait  dont  il  s'agit  ;  car  on  fait  que  les  Anciens  tiroient  les 
belles  matières  dont  leurs  coupes  étoient  formées ,  de  l'Inde 
qui  les  a  toujours  produites.  Nous  pourrions  faire  la  même 
chofê  ;  aucune  raifôn  n'empêche  d'apporter  en  Europe  ces 
belles  productions  de  la  Nature  :  aujourd'hui  même  que  le 
commerce  fè  fait  avec  plus  de  facilité,  le  halârd,  plufieurs 
raifôns  de  circulation  rendroient  ces  matières  communes  dans 
nos  pays ,  fi  elles  i'étoient  en  effet ,  &  fi  même  elles  l'avoient 
jamais  été.  Il  étoit  donc ,  phyfiquement  parlant ,  difficile  de 
trouver  ces  morceaux  dans  le  volume  nécefîàire,  &  impoffible 
de  fâtisfâire  à  la  quantité  dont  on  avoit  befôin.  Les  Princes 
étoient  fèuis  en  état  de  payer  ces  fortes  de  phénomènes, 
quand  le  halârd  fécondant  les  recherches ,  les  faiiôit  trouver 


360  MEMOIRES 

dans  les  entrailles  de  la  terre  :  alors  il  a  fallu  que  Fart  ait 

cherché  ies  moyens  de  fûppléer;  c'eft  ce  qui  me  refte  à 

détailler. 

Avant  que  d'aller  plus  loin ,  je  crois  devoir  parler  d'un  autre 
tréfor  que  j'ai  déjà  cité,  &  dont  je  ferai  obligé  de  parler 
encore  par  les  fecours  que  j'en  ai  tirés  pour  leclairciflèment  de 
cette  matière. 

C'eft  un  grand  in-folio  de  deux  cens  vingt  pages ,  con- 
lervé  dans  le  cabinet  des  eftampes  du  Roi.  Je  crois  que  la 
plus  grande  partie  des  defïèins  dont  il  eft  compofë,  ont  été 
faits  par  M.  de  Peirefe ,  ce  fameux  Antiquaire  dont  la  mé- 
moire nous  doit  être  fi  chère.  Quelques  mots  écrits  à  la  main, 
que  j'ai  pu  comparer  avec  une  de  les  lettres ,  me  l'ont  per- 
iuadé  ;  car  ce  beau  recueil  n'eft  maiheureufement  accompagné 
d'aucune  forte  d'explication.  On  y  voit  d'abord  douze  vafes 
de  marbre  deflinés  d'après  l'antique  par  Errard  peintre  du 
Roi,  &  qui  ont  été  gravés  fur  ces  d<  ?fïèins  par  Xournier. 
On  y  trouve  enfîiite  les  deueins  de  plufieurs  autres  monu- 
mens  antiques,  principalement  des  vaies  de  métal  de  formes 
fingulières,  qui  parement  avoir  fervi  dans  les  fâcrifices,  & 
qui  font  en  général  deffinés  avec  une  telle  intelligence  & 
une  telle  vérité,  qu'il  n'eft  pas  poffible  de  mieux  rendre  un 
objet ,  en  faifànt  même  fentir  à  l'œil  la  matière  dont  il  eft 
formé.  Pour  donner  une  plus  jufte  idée  de  la  forme  &  des 
ornemens  de  ces  morceaux  rares ,  on  les  a  non  feulement 
repréfentés  dans  plufieurs  aljxeéb  difTcrens  ;  mais  les  figures 
ou  les  ornemens  qui  en  font  la  richeflê ,  font  le  plus  fouvent 
deffinés  fêparément  &  plus  en  grand  :  &  quant  aux  valês  qui 
fè  trouvent  d'agate  ou  d'autres  matières  précieufes,  on  les 
a  coloriés  avec  une  grande  précifion  pour  en  donner  une 
idée  plus  exaéle.  De  ce  nombre,  font  plufieurs  vafes  qui  fe 
confervent  au  tréfor  de  S.1  Denys  :  le  fameux  monument 
d'agate  dont  j'ai  parié,  s'y  trouve  beaucoup  mieux  rendu  de 
toutes  les  façons  que  dans  les  deux  auteurs  qui  l'ont  donné 
au  public  ;  &  la  comparaifon  de  ces  copies  avec  leurs  origi- 
naux, augmente  &  confirme  la  confiance  que  la  vérité  de 

la  touche 


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DE  LITTERATURE.  36*1 
la  touche  &  l'exécution  peuvent  donner  à  un  connoifîèur 
fur  les  morceaux  qu'il  ne  connoît  pas  ou  qui  n'cxiflent  plus. 
Ces  deflèins  font  entre-mêlés  d'autres  defièins  faits  par  d  ex- 
cellens  artiftes  du  xvi.c  ficelé,  la  plus  grande  partie  faite 
pour  des  ouvrages  dbrfévrerie  que  l'on  exécutait  alors  avec 
autant  de  goût  &  de  fineflè  que  de  magnificence  pour  fa 
décoration  des  tables  &  des  buffets  ;  au/fi  l'on  avoit  grand 
foin  de  choilir  pour  les  exécuter,  les  hommes  les  plus  habiles 
&  les  plus  célèbres  dans  l'orfèvrerie  :  ainfi  l'on  peut  aflurer 
qu'elle  nous  a  conlêrvé  &  ramené  le  defîèin  &  la  Iculpture. 
Quelques-uns  de  ces  defîêins  lônt  d'après  Polidor;  mais  je 
ne  puis  pafïèr  fous  filence  ceux  d'un  orfèvre  François  nommé 
maître  E'ûenne  Delaulne  :  ils  lônt  d'une  fermeté  de  touche 
merveilleuié.  Je  dois  aulTi  parler  des  étuojes  qui  ont  été 
faites  par  un  autre  habile  homme  que  je  ne  connois  pas ,  & 
qui  a  fait  des  recherches  fort  utiles  d'après  les  monumens 
antiques ,  &  découvert  dirTérens  valês  &  dificrens  inftru- 
mens  en  ufàge  chez  les  Anciens;  toutes  choies  qui  peuvent 
beaucoup  fèrvir  à  ceux  qui  font  leur  étude  de  l'antique, 
de  que  je  crois  par  confequent  devoir  indiquer  pour  recou- 
rir dans  le  befoin  à  une  fource  aulTi  exacle  qu'abondante. 
Ce  recueil  efl  encore  enrichi  de  plufîeurs  valês  Etrufques, 
de  patères  d'argent  dont  les  omemens  font  développés  & 
rendus  avec  la  plus  grande  précifion,  &  dans  lefqutls  on 
trouve  ces  mêmes  mafques  fcéniques  &  difpofés  de  la  môme 
manière  &  dans  la  même  proportion  que  fur  la  belle  coupe 
de  S.1  Denys.  Mais  ce  qui  m'intéreflè  le  plus ,  parce  qu'il 
me  ramène  à  mon  objet,  ce  font  quelques  valès  qui  conf 
tamment  me  paroiflènt  de  verre  &  de  la  même  matière 
pour  les  ornemens  que  celui  du  palais  Barberin,  dont  M.  de 
ia  Chauffe  &  Pietro-Santo  Bartoli  ont  donné  le  defîèin,le 
premier  dans  fon  cabinet  romain ,  &  le  fécond  dans  les  recueils 
des  fepulcres  antiques  ;  vafê  qui  fè  trouve  aufTi  dciîmé  dans 
le  recueil  du  Roi  dont  j'ai  comme  ébauché  la  nouce.  r*ss.  20 

M.  Mariette,  en  rapportant  ce  que  M.  de  la  Chaufîè  penfoii  *9Z- 
de  ce  vafê  fingulier,  a  très-bien  prouvé  que  c'étoit  mur  le 
Tomt  XXIII.  Zz 


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361  MEMOIRES 

tond  un  ouvrage  de  verre  tranfparent  de  coulear  damétifle , 
&  que  les  figures  qui  y  étoient  appliquées  &  qui  rendoient 
l'eflèt  de  ce  qu'on  nomme  un  camée ,  étoient  d'une  autre 
matière  blanche  &  opaque  qui  efl  la  véritabje  porcelaine.  Je 
ne  répéterai  point  tout  ce  qu'il  a  dit  fur  ce  fujet,  &  qu'on 
peut  lire  à  lu  page  282  &  283  de  (on  Traité  des  pierres 
gravées  ;  je  me  contenterai  de  faire  obfêrver  avec  lui ,  que 
ces  fùaires ,  après  avoir  été  modelées  ou  avoir  été  jetées  ea 
mjule  &  rapportées  fur  la  fui  face  du  verre,  ont  été  cuites 
au  même  fourneau  que  le  verre,  amalgamées  &  foudées 
enfêmble  au  feu  ,  &  qu'enfùhc  on  a  travaillé  &  réparé  ces 
figures  avec  loin  au  touret  fur  le  verre  qui  lui-même  a  été 
évidé  &  a  reçu  une  forme  régulière.  Mais  ce  qui  confirme 
notre  (êntiment  à  M.  Mariette  &.  ù  moi,  c'eft  que  le  même 
fujet,  à  quelques  différences  près  qui  ne  (ont  pasconlidérables, 
qui  ne  changent  rien  à  la  compofition ,  &  que  le  même 
homme  auu.it  faites  s'il  avoit  retouché  les  deux  morceaux,  le 
même  fù  et,  dis-je,  e(t  encore  exactement  repréfênté  dans  fe 
Pag.  f, /  &  recueil  fur  une  coupe  de  forme  ronde  &  fans  anles.  La  répé- 
44*  tition  ne  feroit  pas  une  preuve  abfolument  convaincante  pour 

toutes  les  raiforts  que  j'ai  déjà  rapportées.  Mais  la  grandeur 
du  vafê,  celle  de  la  coupe,  le  defious  du  pied  qui,  dans  l'un 
&  dans  l'aune,  offre  une  demi-figure  prefque  la  même,  le 
même  fond  de  couleur  ,  la  même  difpolition  de  figures 
blanches,  &  qui  voudrait  imiter  celle  des  deux  lits  qui  fë 
rencontrent  allez  fréquemment  dans  les  agates  onyces,  font 
des  preuves  d'autant  plus  favorables  à  notre  fêntiment,  que 
ces  pierres  ne  font  jamais  telles  qu'on  les  voit  dans  ces 
deux  vafes;  puifqu'il  eft  diffici'e,  en  premier  lieu,  que  la 
Nature  produite  un  pareil  jeu  deux  fois  de  fuite;  &  lèeon- 
dement,  qu'il  eff  contre  la  nature  de  l'agate  d'être  littée  en 
fens  contraire  1  comme  il  le  faudrait,  pour  trouver  dans  le 
même  moiceui  des  ornemens  d'une  couleur  différente  du 
fond,  fous  le  pied  du  vafê  &  à  fon  extérieur.  Ce  font-la, 
ce  nie  femb'e,  des  mitons  plus  fortes  les  unes  que  les  aut.es 
pour  piouver  que  ces  beaux  ouvrages  ne  (ont  &.  ne  peuvent 


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DE  LITTERATURE.  363 
être  que  des  compofuions.  Cependant  quand  on  attaque  une 
opinion  reçue  fur  des  choies  qui  n'ont  point  encore  été  trai- 
tées, &  que  ton  pourroit  regarder  comme  des  conjectures, 
on  ne  fauroit  apporter  trop  d'exemples;  ainfi  je  me  crois 
obligé  d'en  pré/enter  encore  un  qui  me  paroît  plus  con- 
vaincant. 

Ceft  une  petite  burette  ou  valê  de  forme  très-alongée  ; 
elle  eft  à  la  page  113  du  même  recueil  des  eltampes  du 
Roi  :  la  hauteur  elt  d'un  peu  moins  de  fix  pouces,  &  lâ  plus 
grande  largeur  d'un  peu  plus  d'un  pouce.  On  y  voit  trois 
femmes  debout  qui  portent  des  fruits,  des  épis,  du  gibier, 
&  d'autres  préfens  qui  ne  peuvent  convenir  qu'à  un  fâcrifice 
ou  une  offrande  à  Cérès.  Elles  font  repré/èntées  en  bas  relief 
blanc  fur  un  fond  violet  ;  &  les  ornemens  appliqués  fur  le 
pied  &  fur  le  col  du  valê  font  de  même  exécution;  en  un 
mot,  les  ligures  &  les  ornemens  fui  vent  le  contour  du  vafê 
fins  s'en  écarter  le  moins  du  monde,  cependant  il  eft  tantôt 
plus  étroit,  tantôt  plus  large.  Si  c'étoit  une  agate,  la  Nature 
auroit  donc  commencé  par  faire  un  noyau  d'une  couleur 
violette  ou  d'ametifle  foncée ,  de  la  forme  dont  fortifie  avoit 
belôin,  pour  faire  un  valê  régulier,  tel  que  celui-ci,  &  elle 
auroit  de  plus  recouvert  ce  noyau  d'une  couche  de  matière 
blanche  égale  par- tout,  étendue  comme  la  peau  fur  un  fruit, 
lâns  que  i'artifte  eût  eu  enluite  d'autre  peine  que  celle  dévi- 
der, de  tailler  lès  figures,  de  rélêrver  les  moulures,  &  de 
leur  chercher  un  fonds.  Il  faut  avouer  que  fi  la  Nature  avoit 
fait  une  telle  cholè,  ce  fèroit  une  merveille  à  mettre  au 
deflîis  de  toutes  celles  qu'on  a  célébrées:  mais  on  fênt  bien 
que  la  cholè  eft  impofTible ,  &  dès  ce  moment  il  fiut  avoir 
recours  aux  procédés  de  l'art,  &  convenir  que  ce  valè  en 
elt  une  production,  ainfi  que  ceux  de  même  elpèce  qu'on 
pourra  découvrir. 

J'ai  pouffé  l'examen  de  cette  façon  de  travailler  peut  être 
plus  loin  qu'il  n'eût  fallu  ;  mais  tout  ce  qui  prouve  les 
connoilfances  des  Anciens  eft  de  notre  reflôrt  ci  nous  ap- 
partient de  droit.  Quelques  auteurs  modernes,  convaincus  de 

Zz  1/ 


364  MEMOIRES 

Umpoifibilhé  ou  des  difficultés  que  je  viens  de  rapporter, 
ont  avance ,  lâns  aucun  examen  à  la  vérité,  &  fins  pouvoir 
les  réfôudre,  ont  avancé,  dis-jc,  jK>ur  le  tiier  d'afTaire,  que 
les  Anciens  avoient  le  lècret  d'appliquer  des  émaux  ou  des 
matières  pareilles  fùr  un  lit  d'agate;  ce  qui  eft  phyfique- 
ment  impoffible  :  car  la  chaleur  nécefiâire  pour  amalgamer 
cette  matière  doit  fans  aucun  doute  calciner  ou  vitrifier 
t.  xxxvn,  l'agate.  Je  croirai  bien  plufiot  Pline  quand  il  dit  nue  les 
thsf,  a.       Anciens  colloient  fi  parfaitement  trois  agates  de  différentes 
couleurs,  qu'ils  en  faifôient  des  morceaux  dont  les  accidens 
étoient  admirables,  je  croirai,  dis- je,  cette  opération,  parce 
qu'elle  ne  s'oppolê  point  à  la  Nature,  &  que  Pline  eft  plein 
de  bon  fèns  6c  de  jugement  dans  tout  ce  qu'il  rappone;  & 
je  n'en  parle  ici  que  pour  regréter  un  tel  fècret:  car  c'en 
eft  un  que  de  pouvoir  coller  des  corps  de  cette  dureté  à 
froid  &  (Tune  façon  folide.  Depuis  que  j'ai  été  frappé  de 
ce  palïàge ,  je  regarde  tous  les  camées  antiques  avec  cette 
curiofité  de  plus  ;  mais  je  n'ai  ai  jamais  vû  qui  ne  fut  collé 
d'une  façon  légère,  &  telle  que  le  peut  faire  aujourd'hui 
Jouviier  le  plus  commun. 

Au  refte,  deux  raifôns  mont  engagé  à  m  étendre  fùr  ce 
recueil;  premièrement  là  beauté,  jointe  aux  preuves  que  j'en 
pouvois  tirer;  lècondement  c'eft  qu'il  appartient  au  Roi,  & 
je  fins  perfuadé  qu'il  eft  de  noue  devoir  de  célébrer  dans 
toutes  les  occafions,  6c  de -faire  connoître  à  toute  l'Europe 
les  tréfors  que  nos  Rois  ont  fucceffivement  rauemblés.  Les 
fecours  qu'on  en  peut  retirer  en  tous  les  genres  d'études  ne 
font  refufes  à  perfonne  ;  la  communication  en  eft  plus  facile 

rdans  aucun  autre  pays;  elle  eft  offerte  à  tous  les  gens 
Lettres ,  françois  comme  étrangers  ;  la  France  prouve 
enfin  aujourd'hui  que  l'étude  &  la  curiofité  Ibnt  des  pays 
dans  lefquels  tout  le  monde  eft  reçu,  fins  faire  acteption  de 
|>erfonne. 

On  conçoit  aifement  que  je  ne  puis  déterminer  en  qud 
temps  ni  dans  quel  pays  cette  imitation  des  agates  a  commencé, 
Itt  rendre  compte  des  différent  progrès  qui  l'ont  conduite  à 


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DE  LITTERATURE.  36*5 
îa  plus  grande  perfection;  niais  je  vais  prouver  qu'elle  indique 
de  profondes  connoilîànces  dans  les  arts ,  ainfi  que  des  pro- 
cédés très-délicats,  je  ne  dis  pas  feulement  dans  la  chyiuie, 
mais  dans  plufieurs  manœuvres  dépendantes  de  la  feulpture. 

Ce  genre  d'ouvrage  eft  en  premier  lieu  moulé  fur  un 
morceau  arrête  &  terminé,  il  n'importe  fer  quelle  matière, 
ce  qui  me  fait  dire  qu'ils  ne  doivent  en  général  être  regar- 
dés que  comme  des  copies.  Quand  les  figures  /ont  moulées, 
il  faut  les  appliquer  avec  une  extrême  délicatefiè  fur  le  verre 
qui  doit  leur  fervir  de  fonds:  cette  opération  finie,  celle  du  • 
feu ,  dont  il  faut  connoître  le  degré ,  devient  abfolument 
jiécefîiire  ;  la  matière  fe  trouvant  enfeite  bien  amalgamée, 
n'ayant  point  coulé  &  ne  s'étant  point  démentie,  l'ouvrage 
eft  remis  entre  les  mains  de  celui  qui  a  réfelu  de  lui  donner 
au  touret  le  dernier  degré  de  finefîê  &  de  correction.  Que 
de  détails  il  a  fallu  pour  arriver  à  la  perfection  !  combien  de 
fiècles  ont  travaillé  à  un  fi  grand  nombre  d'opérations  !  Nos 
yeux ,  accoutumés  à  voir ,  ne  nous  lailîènt  pas  ordinaire- 
ment le  temps  de  réfléchir  lùr  toutes  les  parties  &  fur  le 
temps  néceflàire  pour  acquérir  toutes  les  connoiflânees  qui 
concourent  à  la  production  d'un  ucs -petit  ouvrage.  Nous 
femmes  dans  l'injufte  habitude  de  regarder  feuvent  comme 
des  bagatelles  plufieurs  chofes  dont  le  mérite,  à  certains 
égards,  eft  cependant  d'une  combinaifen  très  -  étendue ,  & 
dont  on  pourroit  feuvent  faire  l'application  à  des  cholès 
$>Ius  importantes  ;  c'eft  l'objet  phiiofephique  que  doivent 
avoir  tous  ceux  qui  fuivent  &  qui  étudient  les  arts  &  les 
antiquités. 

Je  finis  par  un  exemple  réel. 

C'eft  un  fragment  d'antiquité  que  j'ai  donné  au  cabinet  du 
Roi  &  dont  je  joins  ici  la  gravure:  cet  exemple  fert  de  preuve  VyeiUfag* 
à  tout  ce  que  j'ai  avancé,  &  que  je  n'aurois  pû  donner  que  ImyMtf: 
comme  des  conjectures ,  fi  ce  morceau  n'étoit  pas  tomlx5 
dans  mes  mains.  Quoi  qu'il  en  feit,  ce  fragment  eft  celui 
d'un  vafc  ,  &  il  mérite  d'être  conlidéré  par  la  fineflè ,  le 
caractère ,  la  beauté  &  l'élégance  d'un  travail  qui  ne  peu* 

r-w        ...  * 

Zz  uj 


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}66  MEMOIRES 

être  fôrti  que  d'une  main  grecque  ;  &  cependant  cet  ouvrage, 
comme  je  fai  déjà  dit,  ne  peut  être  qu'une  copie. 


Quel  degré  de  beauté  avoit  donc  l'original?  Quels  hommes 
que  ces  Grecs  !  Ce  qui  nous  refte  de  ce  vafè  fuffit  au  moins 
pour  apprendre  qu'il  reprélêntoit  un  Perfee  qui  tient  derrière 
lui  la  tête  de  Médufè,  apparemment  pour  ne  point  expofêr 
Andromède  au  danger  de  fês  regards  :  cette  pofltion  eft 
refîèmblante  à  celle  d'un  autre  Perfëe  qui  fê  trouve  dans 
deux  bas  reliefs  antiques  du  recueil  que  Pietro-Santo  Bartoli 
Tîauht  xxx  a  donné  fous  ie  titre  Sadmirauda  romanarum  Anùqmtatum 
r  xxxiv.  vefligja  t  &  plus  précifément  encore  à  celle  que  l'on  voit  à 
ce  même  héros  &  dans  le  même  infiant  fur  une  cornaline 
gravée  du  cabinet  de  Crozat,  qui  appartient  aujourd'hui  à 
M.  le  duc  d'Orléans ,  &  qui  ie  trouve  au  numéro  607. 


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DE   LITTERATURE.  36*7 

Après  avoir  regretté  les  parties  qui  manquent  à  ce  beau 
fragment,  &  dont  il  elt  inutile  de  pouflèr  plus  loin  l'examen, 
je  dois  dire  que  la  portion  de  cercle  auquel  les  figures  font 
extérieurement  attachées ,  donne  un  diamètre  d'un  peu  plus 
de  trois  pouces:  les  figures  avoient  deux  pouces  fept  lignes 
de  hauteur;  le  champ  quelles  pou  voient  lailîèr  en  haut  &  en 
bas,  devoit  être  au  moins  de  fèpt  ou  huit  lignes;  le  pied 
&.  le  couvercle,  s'il  enavoit  un,  doivent  avoir,  généralement 
parlant ,  un  tiers  de  la  totalité ,  quoiqu  a  dire  le  vrai ,  ces 
parties  aient  toujours  été  d'une  proportion  très  -  arbitraire. 
Ainfi,  par  un  à  -peu  près  qui  doit  différer  fort  peu  de  la 
vérité,  toutes  ces  mefures  réunies  nous  donneront  un  vafê 
de  quatre  pouces  &  demi  ou  cinq  pouces  de  hauteur  ;  ce  qui 
nous  prouve  que  ce  vafe  étoit  à  l'ufige  de  la  table,  &  qu'il 
ne  peut  avoir  eu  aucune  autre  delHnation. 

Tout  ce  que  je  puis  ajouter  en  faveur  de  ce  morceau,  ainfi 
qu'à  tout  ce  que  j'ai  dit  fur  la  manière  de  travailler  en  ce  genre, 
efl  exactement  prouvé  quand  on  l'examine  avec  foin  :  il  donne 
feulement  encore  une  plus  grande  idée  de  l\:dreflè  du  mou- 
leur, &  de  la  dureté  de  cette  efpèce  de  porcelaine,  en  ce  que 
la  figure  du  Perlée  efl  non  feulement  du  plus  grand  relief, 
mais,  que  le  bras  droit  de  cette  même  figure  efl  abfôlument 
de  ronde  bofie  &  dégradé  convenablement  avec  le  bras  droit 
de  la  figure  d'Andromède  ;  ce  qui  prouve  encore  la  dégra- 
dation des  corps  ou  la  perijxrcftive  connue  &  exp  iméechez 
les  Anciens  que  j'ai  foûtenue  ailleurs.  Il  me  paroît  inutile  de 
parler  des  camées  pour  bagues  &  autres  omemens  pour  lef 
quels  les  Anciens  ont  employé  la  même  matière  :  qui  fait  le 
plus,  eft  maître  de  faire  le  moins.  Nous  avons  e  icore  une 
autre  obligation  à  ce  fragment ,  &  je  ne  dois  pas  le  laitier 
ignorer.  Nos  doutes  6k  nos  lecherches  fur  la  matière  dont  il 
étoit  compofé,  ont  engagé  M.  de  Montami,  premier  maître 
d'hôtel  de  M.  le  duc  d'Orléans,  à  fuie  des  études  qui  lui 
ont  parfaitement  réufTi  ;  ainfi  notre  cuiiofîté  eft  pleinement 
fatisfaite ,  &  i  on  pourroit  tres-aif  ment  exécuter  de  fem- 
blables  ouvrages ,  fi  la  mode  en  venoit  jamais  en  France. 


j68  MEMOIRES 

Au  refte,  ce  recueil  de  deffeins  dont  j'ai  parié,  ainfi  que 
tous  ceux  qu'on  nous  a  donnes  depuis  le  renouvellement  des 
arts,  m'obligent  à  communiquer  mes  chagrins;  ils  font  fondes 
fur  la  perte  que  nous  faifons  tous  les  jours  d'un  nombre  intini 
de  tréiors  :  car  enfin ,  que  de  moi  ni  mens  ont  été  détruits  ou 
enterrés  de  nouveiu  ?  En  vérité ,  c'eft  bien  à  tort  que  l'Eu- 
rope fait  des  reproches  aux  Barbares:  ils  ignoraient  le  mérite 
de  ce  qu'ils  détruiloient  ;  ils  n'avoient  jamais  entendu  faire 
i 'éloge  de  ce  qu'ils  lacrifioient  à  leur  fureur,  l'inimitié  contre 
les  peilônnes  les  animoit  contre  tout  ce  qui  leur  appartenoit. 
Mais  je  le  dis,  avec  autant  de  douleur  que  d'étonnement , 
des  peuples  policés  biffent  détruire  &  négligent  ce  que  tant 
de  fiècles  nous  ont  conlèrvé  au  milieu  d'un  fi  grand  nombre 
de  révolutions  ;  car  je  puis  afîùrer  que  la  quantité  des  mor- 
ceaux cités  &  qu'on  ne  trouve  plus ,  eft  une  preuve  affli- 
geante que  nous  avons  perdu  autant  de  monumens  depuis 
deux  fiècles,  que  nous  pouvons  en  avoir  confêrvé.  Cependant 
on  trouve  encore  à  glaner;  &  quoique  nous  fôyons  privés  en 
France  du  prodigieux  (êcours  qui  le  prélênte  continuellement 
en  Italie  par  la  comparaifon  des  différens  morceiux  d'anti- 
quités, &  par  ce  coup  d'œil  lumineux  dont  on  eft  iôuvent 
frappé  à  la  vue  des  beautés  dont  les  cabinets  de  cet  heureux 
pays  font  ornés ,  je  lêns  le  bonheur  que  j'ai  de  pouvoir 
appuyer  mon  fêntiment  fur  des  exemples  qui  font  auifi  faciles 
à  vérifier,  &  qui  ne  peuvent  laitier  aucun  doute.  Le  valê  de 
S.'  Denys  prouve  la  magnificence  des  Anciens  en  ce  genre, 
&  le  fragment  de  compofition  du  cabinet  du  Roi,  doit 
convaincre  de  leur  (àgacité  dans  les  arts. 


DU 


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DE  LITTERATURE. 


DU  THEATRE 
DEC.   SCR1BONIUS  CURIÛN. 

Par  M.  le  Comte  de  Caylus. 

LES  Anciens  ont  eu  plufieurs  connoiflânces  que  nous 
n'avons  pas,  &  ils  ont  pouffé  beaucoup  plus  loin  que  nous 
qudques  -  unes  de  celles  dont  nous  faifons  uîâge.  Les  moyens 
qu'ils  employoient  pour  remuer  des  mafîès  d'un  poids  énorme 
font  de  ce  nombre,  &  doivent  nous  caulêr  d'autant  plus 
d'admiration  que  nous  ne  /avons  comment  ils  font  parvenus 
à  exécuter  des  choies  qui  nous  paroiflênt  aujourd'hui  tenir  du 
prodige.  Nous  en  fournies  étonnés  avec  raifon,  dans  le  temps 
même  que  nous  croyons  être  arrivés  à  une  grande  profondeur 
dans  les  mathématiques,  &  que  nous  nous  flattons  de  laiflêr 
les  Anciens  fort  loin  derrière  nous  dans  plufieurs  parties  de 
cette  kience.  Cependant ,  loin  de  chercher  à  nous  inftruire 
des  moyens  qu'ils  ont  employés,  nous  nous  contentons  de 
(avoir  qu'ils  font  parvenus  à  l'exécution,  &  nous  ne  travail- 
lons point  à  les  égaler.  La  lecture  des  anciens  auteurs  a  joint 
en  moi  un  autre  motif  d'étonnement  à  ces  réflexions.  J'ai  été 
furpris,  je  l'avoue,  de  leur  voir  allier  une  fi  grande  fimplicité 
aux  plus  grands  efforts  de  la  méchanique;  ils  attachoient  même 
fi  peu  de  mérite  à  ces  fortes  d'opérations,  que  leurs  hifloriens 
&  leurs  poètes ,  ce  qui  eft  plus  fort  encore ,  n'en  paroiflênt 
nullement  occupés.  Nous  devons,  ce  me  fëmble,  inférer  de 
cette  indifférence  dans  leurs  récits ,  que  les  moyens  leur  coû- 
taient trop  peu  pour  leur  paroître  dignes  d'être  relevés  :  car 
non  feulement  la  modeftie  des  peuples  n'a  jamais  été  une 
vertu  ordinaire  ;  mais  il  fomble  que  le  motif  qui  engage  à 
louer  fit  nation,  a  toujours  exeufë  l'exagération.  L'étalage 
pompeux  que  les  Modernes  ont  fait  de  l'élévation  des  corps 
qui  leur  ont  paru  confidérables,  indique  abfolument  le  corn 
traire;  tels  font  le  livre  in-folio  de  Fontana,  fur  lobéiiiqufl 
Tome  XXIII  Aaa 


37o  MEMOIRES 
que  Sixte  V  fit  relever  dans  Rome,  &  la  planche  gravée  par 
Leclerc  pour  célébrer  la  pofê  des  pierres  du  fronton  du  Louvre: 
tout  le  monde  conviendra  que  ce  livre  &  cette  gravure,  faits 
pour  être  conlèrvés  à  la  rx>ftérité,  prouvent  inconteftablcnient 
la  médiocrité  des  Modernes  en  comparailôn  des  Anciens.  ' 

Le  fèul  Moderne  qui  paroifîê  en  être  un  peu  fôrti ,  étoit 
un  Italien,  homme  fimple ,  qui  ne  fâvoit  ni  lire  ni  écrire, 
6c  qui  de  manœuvre  commun,  eft  devenu  premier  machi- 
nifte  de  S.1  Pierre  de  Rome,  fans  jamais  vouloir  fôrtir  de 
lu n  premier  état,  ni  quitter  (on  ancienne  façon  de  vivre  6c 
de  s'habiller.  Je  le  regarde ,  jxur  la  l'implicite  des  machines 
&  des  forces  qu'il  a  employées,  comme  un  de  ceux  qui  ont 
le  plus  approché  du  génie  que  nous  ne  pouvons  refufêr  aux 
Anciens  pour  les  méchaniques.  Il  fê  nommoit  Zabagtui,  6c 
il  eft  mort  depuis  très-peu  de  tanps.  Je  crois  donc  que  l'on 
ne  fâuroit  trop  rechercher  &  trop  étudier  ce  qu'il  a  fcût  ;  on 
en  a  raflëmblé  une  partie  dans  un  livre  qui  a  pour  titre: 
CaJMH  e  Ponti  S  M*  Nico/o  Zabaglia.  Roma,  174  j,  irfot. 
Les  réflexions  fur  cet  ouvrage  ne  peuvent  que  nous  donner 
un  peu  plus  d'élévation  6c  nous  dégroifir  fur  une  matière  qui 
n'eft  pas  fort  avancée.  Mon  objet  ne  regarde  point  les  Mo- 
dernes; je  reviens  donc  aux  Anciens. 

Je  ne  parlerai  point  des  bât  i  mens  :  quelque  confidérables 
qu'ils  aient  été ,  ils  ne  font  que  l'afîèmblage  de  pluiieurs 
quartiers  de  pierre ,  dont  on  élève  mille  comme  on  en  a  élevé 
un;  mais  pour  remonter  auffi  haut  qu'il  eft  poiTible,  je  rap- 
pellerai les  idées  qu'ont  données  les  fphinx ,  les  ftatues  prodi- 
gieufes  6c  les  aiguilles  ou  obélilques  dont  l'Egypte  étoit,  pour 
ainfi  dire,  couverte  dans  le  temps  de  fâ  plus  grande  fplendeur. 
Les  Grecs  ont  moins  donné  dans  ces  excès;  cependant  le 
coione  de  Rhodes  6c  quelques  autres  que  Paulânias  a  cités 
dans  (on  voyage,  n'ont  pas  été  faciles  à  mettre  en  place.  Les 
quatre-vingt-huit  ftatues  colouales  de  marbre  ou  de  bronze, 
dont  Pubiius  Viélor  ^arle  comme  ayant  exifté  dans  Rome, 
le  colofïê  que,  félon  Spartien,  Adrien  fit  tranfporter  debout; 
ce  qui  augmente  coofidérablement  la  difficulté  des  points 


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DE  LITTERATURE.  37t  • 
d'appui,  8c  par  conféquent  celle  du  traniport;  les  obélilques  que 
les  Romains  ont  conduits  d'Egypte ,  8c  placés  pour  l'ornement 
de  leur  capitale,  la  façon  de  pofer  fur  des  cordages  les  voiles  qui 
couvroient  les  plus  grands  amphitcatres  ;  tous  ces  exemptes 
que  Thifloire  nous  fournit,  font  trop  préièns  au  leéteur,  pour 
que  je  l'ennuie  de  leur  détail.  Il  me  liiffit  de  rappeler  en 
gênerai  des  idées  auflî  vraies  que  les  objets  en  font  fuiprenans  : 
mais  je  répéterai  toujours  que  les  anciens  hiftoriens  ne  difânt 
pas  un  mot  de  la  peine  que  l'on  a  eue  pour  mettre  ces  poids 
énormes  en  place ,  ce  fllence  me  paroi  t  une  des  plus  fortes 
preuves  de  la  (implicite  8c  de  la  facilité  de  leur  méchanique; 
on  ne  daignoit  feulement  pas  en  parler,  c'eft  tout  dire. 

Il  y  a  long-temps  que  je  fuis  occupé  de  ces  réflexions  ; 
mais  il  falioit  une  occalion  pour  les  propofèr.  Elle  s'eft  pré- 
iêntée  par  les  études  8c  les  recherches  où  le  théaue  de  C. 
Curion  ma  engagé  ;  je  les  ai  tirées  de  Pline.  Cette  machine  z,v.  xxxvr, 
qui  renferme  une  partie  de  ce  que  je  viens  de  dire  à  l'avan-  ch*P- 
tage  des  Anciens  dans  la  méchanique,  m'a  paru  digne  d'être 
expliquée,  d'autant  que  la  matière,  curieufe  en  elle-même, 
peut  être  regardée  comme  abibiument  neuve;  car  on  n'a 
jamais  fait  mention  de  ce  théâtre  qu'en  général ,  8c  ce  qu'on 
en  a  dit  ai  particulier  n'eft  ni  étendu  ni  capable  de  fitisfaire. 
Voici  les  noms  du  petit  nombre  des  auteurs  qui  en  ont  parlé, 
&  le  précis  de  ce  qu'ib  en  ont  dit 

Daniel  Barbara,  dans  lbn  commentaire  fur  Vitruve,  donne 
une  efpèce  d'explication  fort  abrégée  de  cette  machine  ;  H 
témoigne  une  grande  reconnoiflânee  pour  Francelco  Marco- 
lini  qui  lui  a  fait  préfent  de  cet  éclairciuement  Malgré lefprit 
profond  qu'il  accorde  à  cet  ami ,  &  les  grandes  connoinances 
qu'il  lui  attribue,  je  défie  tout  homme  d'art  de  rien  com- 
prendre au  deflein  qu'il  en  a  donné  &  au  dilcoirrs  dont  il 
eft  accompagné.  Barbara  cite  même  8c  copie  ce  que  Cardan 
en  avoit  écrit  avant  lui  dans  fon  livre  dt  ftibtilitatc  ;  mais  des  Page  S+f. 
calculs  d'angles  8c  des  divifions  de  cercles  ne  peuvent  expli- 

3 uer  feuls  une  machine ,  fur-tout  quand  elle  eft  de  la  nature 
e  celle  ci. 

Aaa  ij 


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37*  MEMOIRES 

Le  Marquis  MafTei  qui  ne  hait  pas  à  donner  des  expli- 
P.  tj.  p.  //.  cations ,  le  contente,  dans  (à  Vcrona  illufirata ,  de  reprocher 
à  Pline  le  peu  de  détail  dans  lequel  il  eft  entré  fur  cet  article, 
&  dit  feulement  que  ceux  qui  ont  traduit  cet  auteur  avoient 
un  beau  champ  pour  lé  faire  valoir  par  l'explication  de  ce 
partage.  Je  ne  me  flatte  point  d'avoir  réufli  dnis  une  entre- 
pri/è  fi  difficile  ;  mais  je  crois  apporter  quelques  réflexions 
fondées  iur  les  loix  du  mouvement  qui  ne  (auraient  varier. 
Pour  en  être  plus  aflûré ,  je  les  ai  communiquées  à  ceux  qui 
me  paroiftènt  les  plus  capables  d'en  juger ,  tels  entre  autres 
que  M.  Camus,  de  l'Académie  des  Sciences;  ainfi  j'efpère 
avoir  approché  de  la  vérité.  Le  texte  ma  conduit  au  deilêin 
de  la  machine,  &  le  deflèin  à  l'explication  du  pafîâge  :  cet 
elfai  (èrvira  du  moins  à  donner  quelques  lumières  iur  la 
véritable  méchanique  de  cet  ouvrage  de  Curion. 

On  va  juger  à  quel  degré  je  m'en  fuis  approché,  après 
que  jaurai  donné  une  idée  de  C.  Curion;  je  dois  le  nom- 
mer li  louvent,  que  ieclairciflêment  me  paraît  nécel làire. 

Cicéron,  dans  les  lettres  à  Atticus,  Dion  Caf£  Ïiy.  lx, 
Velléius  Paterc.  Iiy.  u,  Valere  Max.  ttv.  i  x ,  chap.  21,  nous 
apprennent  en  général  que  Scribonius  Curion  étoit  Patricien; 
cependant  Vaillant,  famil.  Roman,  in  Sert  boni  a ,  parle  ainfi: 
Scriboniam  gentem  Plebeiam  foijfe  inter  veteres  feriptores  fatis 
confiât.  Ils  rapportent  que  KNI  père  avoit  été  Conful  &  avoit  eu 
les  honneurs  du  triomphe:  Cicéron  le  nomme,  Ittt.  xiv,  liv.  /, 
fi/iofa  Curionis;  Ve'léius ,  liv.  Il,  chip.  ^  8,  dit  de  lui  :  nr  nobilis, 
eîoqucns,  ainiax ,  fua  aliéna  que  j'ortuna  &  piuïuitia  pro- 
t/igus;  homo  ingénia fifjïme  ncquam ,  &  faamdus  mah  pubfkn. 
Tous  ces  auteurs  difent  poiith  ement  qu'il  trompa  Pomrx'e, 
qui  le  croyoit  de  lès  amis  ;  du  relie  ils  (ont  d'accord  avec  tout 
ce  que  Plutarque  en  dit  dans  les  vies  d'Antoine,  de  Pompée, 
de  Calon  cTUtique,  de  Célar  &  de  Brutus  :  je  vais  rapporter 
un  palÏÏige  de  la  première  d'après  la  traduclion  de  Dacier. 

»  Antoine  étant  devenu  parfaitement  beau  dans  fâ  jeu- 
»  ne  :è,  on  dit  que  le  commerce  &  la  familiarité  de  Curion 
-»  furent  }>our  lui  une  pefle  tres-dange/eufe;  car  ce  Curion,  qui 


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DE   LITTERATURE.  373 

étoit  un  homme  très-débauché  &  effréné  dans  la  recherche  « 
des  voluptés  les  plus  infâmes,  pour  rendre  Antoine  plus  « 
dépendant  de  les  volontés,  le  jeta  dans  la  débauche  du  vin  « 
&  des  femmes,  &  le  plongea  dans  des  dépenlès  fi  excefïives  « 
&  li  folles ,  qu'en  très-peu  de  temps  il  fè  trouva  endetté  de  « 
femmes  bien  plus  fortts  que  fon  âge  ne  comportoit:  car  il  « 
de  voit  jufqua  deux  cens  cinquante  talens,  ce  qui  revient  à  « 
un  million  cent  vingt-cinq  livres  de  noue  monnoie.  « 

Alors  Rome  étoit  divifie  en  deux  factions  :  ceux  qui  ce 
tenoient  pour  le  Sénat  fàvorifôient  Pompée,  qui  étoit  alors  « 
dans  la  ville;  &  ceux  qui  étoient  pour  le  peuple  rappeioient  « 
Céfâr  des  Gaules,  où  il  étoit  en  armes.  Curion,  qui  avoit  « 
changé  de  parti  &  qui  portoit  alors  Céfâr,  gagna  Antoine  m 
dont  il  étoit  ami ,  l'attira  dans  la  ligue,  &  fit  tant  par  fôn  « 
éloquence,  qui  le  rendoit  agréable  au  peuple,  &  par  les  « 
grandes  largelîes  qu'il  fâilbit  des  deniers  que  Céfar  lui  four-  <« 
nifloit ,  qu'il  le  fît  élire  Tribun  du  peuple.  » 

Je  pafTè  au  précis  de  tout  ce  que  ce  même  auteur  en  dit 
ailleurs.  11  eut  diffêiens  lue  ces  dans  les  brigues  qu'il  fit  pour 
Céfar  :  il  fut  un  jour  couronné  de  fleurs  comme  un  Athlète 
qui  a  remporté  le  prix  ;  cependant  le  confîil  I.entulus  le 
chaflà  honteulement  du  Sénat  avec  Antoine,  &  ils  furent 
obligés  de  fôrtir  de  Rome  déguifés  en  cfdaves  dans  des  voi- 
tures de  louage.  Mais  le  fêrvice  qu'il  avoit  rendu  à  Céfar 
Jong-temps  aupravant  étoit  du  nombre  de  ceux  qu'un  homme 
généreux  ne  lauroit. oublier:  il  couvrit  Céfâr  de  fa  robe,  & 
l'empêcha  d'être  tué  par  les  jeunes  gens  armés  qui  fuivoient 
Cicéron.  On  fâit  quel  éloit  le  crédit  de  ce  grand  orateur 
dans  le  temps  de  la  conjuration  de  Catilina,  &  Céfâr  venoit 
de  parler  dans  le  Sénat  en  faveur  de  Lentulus  &  de 
Céthégus. 

les  trois  ou  quatre  autres  pafîages  de  Plutarque,  dans 
îefquels  il  eft  encore  mention  de  Curion,  ne  font  que  des 
répétitions  de  ceux-ci;  je  crois  avoir  fuffïlâmment  rappelé  ce 
que  c  jt  au  ear  nous  a  taifîë  de  Curion.  • 

li  eft  n  ention  de  Curion  dans  vingt  lettres  de  Cicéron  à 

Aaa  iij 


374  MEMOIRES 

Atticus.  II  avoit  fuivi  cet  homme  d'elprit  dans  fâ  jeuneflê 
pour  fe  former  à  l'éloquence:  il  paroît  même  qu'il  avoit 
beaucoup  de  talent  ;  &  cette  raifon'  engageoit  Cicéron  à 
l'aimer  dans  ce  temps-là.  11  fut  Qudieur  l'an  de  Rome 
698,  &  propolâ  des  lox  contre  le  luxe  des  équipages  & 
pour  l'entretien  des  grands  chemins:  Célar  dans  la  guerre 
civile  lui  donna  le  gouvernement  de  la  Sicile.  On  fut  qu'il 
fut  tué  l'an  de  Rome  706  clans  la  guerre  d'Afrique. 

Des  calculs  dont  la  preuve  dépendroit  de  di/cuiTions  étran- 
gères à  mon  objet,  me  font  croire  que  Curion  fut  Edile  i'an 
de  Rome  703  ,  avec  Favonius;  &  vrai  fembiablement  ce  fût 
-  comme  Edile  qu'il  donna  les  jeux  où  parut  cette  étonnante 
machine.  On  doit  le  regarder  comme  un  de  ces  fameux  débau- 
chés ,  dont  les  grandes  villes  ne  lour  ni  lient  que  trop  d'exemples» 
qui  font  nobles  &.  généreux  aux  dépens  des  autres,  qui  ne 
s'embirraflênt  point  de  leurs,  créanciers,  &  qui  défirent  une 
révolution,  ou  pour  acquérir  des  richenes,  ou  pour  obtenir 
l'impunité  de  leurs  crimes,  ou  pluftôt  enfin  l'acquit  de  leurs 
dettes.  Pline  convient  de  toutes  ces  choies  en  général  en 
d'autres  termes,  car  il  finit  la  delèription  des  fètes  que  Curion 
donna,  en  dilànt:  nec  fuit  Rex  Curio  aut  G  eut  mm  imperator, 
non  opibus  infignis ,  ut  qui  nihil  in  cenfu  habuerit.  Cependant 
Curion  ne  fut  pas  Roi,  il  ne  commando it  à  aucune  nation, 
il  n'avoit  rien  au  monde.  Nihil  in  cenfu  habere  eft  une 
expreffion  qui  fignifie  n'avoir  aucun  bien,  ni  fonds,  ni  rente, 
ni  patrimoine,  ni  biens  acquis. 

Curion  le  foûtint  donc  dans  lès  emplois,  &  en  obtint  de 
plus  confidérables  par  le  crédit  de  Céîar  contre  les  loix  & 
les  iifiges  ;  Pline  le  dit  encore  pofitivement  en  finiflânt  cet 
article  par  ces  mots:  prater  difcofAiam  Principum,  ceft-à-dire, 
qu'il  n'avoit  d'autre  fond  pour  le  foûtenir  que  la  niefmtduY 
gence  des  chefs  de  la  République,  Ce  far  &  Pompée. 

Ce  que  je  viens  de  rapporter  fur  la  façon  dont  il  ft  vendit 
à  Céfàr,  me  perlùade  que  le  Théâtre  qui  fait  l'objet  de  ce 
Mémoire,  n'a  été  conftruit  que  dans  l'intention  d'attirer  des 
funis  à  Çélâr,  de  plaire  au  peuple,  &  que  par  conicquent 


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DE   LITTERATURE.  37* 

i argent  des  Gaules  y  fut  employé,  quoique  Pline  ne  le  difç 
point.  Je  crois  encore  que  ces  jeux  ont  dû  paraître  neuf 
ans  après  l'édilité  de  Scaurus ,  fus  du  vieux  Scaurus  prince 
du  Sénat,  c'eft- à-dire,  i'an  de  Rome  703.  Je  rapporterai 
plus  bas  les  raifons  de  cette  date. 

Le  peuple  Romain  étoit  dans  cette  fermentation  de  Céfâr 
&  de  Pompée,  qui,  à  la  fuite  de  celle  de  Sylla  &  de  plu- 
fieurs  autres,  rai  foi  t  aifemem  prévoir  la  perte  de  la  liberté 
&  la  fin  de  la  République,  dont  la  forme  ne  pou  voit  plus 
fubfiOei'.  Les  Citoyens  confidérables  cherchoient  à  i'envi  à 
captiver  le  peuple  Romain  ;  les  fpeclacles  de  tous  les  genres 
étoient  le  moyen  le  plus  afîiiré  pour  y  parvenir  :  auflî  les 
voyons -nous  très -fou  vent  décrits  &  cités  dans  lhiftoire  Ro- 
maine avant  &  après  le  temps  dont  je  parle. 

Les  grands  cortèges  defpèces  les  plus  variées,  les  bûchers 
magnifiques,  quand  on  eut  adopté  l'ufige  de  brûler  les  corps, 
enfin  toutes  les  pompes  fc  prélentent  à  l'efprit  comme  une 
fuite  de  la  vanité.  Mais  on  a  peine  à  concevoir  la  railôn 
oui  avoit  engagé  les  Etrufques  en  premier  lieu  à  regarder 
des  mafques,  des  mimes,  des  pièces  de  théâtre,  enfin  des 
combats  de  gladiateurs,  comme  des  choies  convenables  aux 
derniers  devoirs  que  1  on  rend  à  lès  parens.  Cependant  un 
nombre  infini  de  monumens  que  Ton  peut  voir  dans  Demfter 
&  dans  le  Mufeum  Etrufcum,  nous  aflurem  que  cet  ancien 
peuple  pratiquoit  ces  ulàges.  Nous  fâvons  que  les  Romains 
regardoient  les  fpeclacles  qu'ils  joignoient  aux  funérailles 
comme  des  expiations  :  il  eft  donc  à  préfumer  que  cette 
idée  étoit  celle  des  Etrufques;  quoi  qu'il  en  fbit,  les  Ro- 
mains en  abusèrent. 

Je  dois  encore  convenir  qu'il  eft  fort  étonnant  que  les 
auteurs  que  j'ai  cités  comme  ayant  parlé  de  Curion ,  n'aient 
rien  dit  qui  puiflè  avoir  rapport  à  la  fingularité  du  fpeétacle 
qu'il  donna,  &  que  Pline  fôit  le  fêul  à  qui  nous  fbmmes 
redevables  de  la  connonlànce  que  nous  avons  de  cette 
machine;  mais  ce  fait  n'eft  pas  le  fêul  que  nous  devions 
uniquement  à  ce  grand  auteur.  Il  But  cependant  convenir 


a 


376  MEMOIRES 
qu'H  paraît,  par  la  deuxième  lettre  de  Célius  à  Cicéron, 
que  Curion  donna  des  jeux  &  fit  conflruire  un  théâtre  (ôus 
le  confulat  de  Ctaudius  Marcellus  &  de  Cornélius  Lentuius. 

Je  crois  nécefîàire  de  rap|K>rter  ce  que  Pline  nous  a  con- 
(crvé  du  magnifique  Ipectacle  de  Scaurus ,  avant  que  de  parler 
en  détail  de  celui  de  Curion.  Voici  la  traduction  du  pafiagc 
où  il  parle  de  cette  grande  magnificence. 

«  Je  ne  fais  fi  l'édilité  de  Scaurus  ne  contribua  pas  plus 
»  que  toute  autre  choie  à  corrompre  les  mœurs,  &  Il  les 
profcriptions  de  Sylla  ont  fait  autant  de  mal  à  la  République 
»  que  les  richefTes  immenlês  de  fon  beau -fils.  Ce  dernier  étant 
»  Edile,  fit  bâtir  un  Théâtre  auquel  on  ne  peut  comparer  au- 
»  cuns  des  ouvrages  qui  aient  jamais  été  faits,  non  feulement 
»  pour  une  durée  de  quelques  jours,  mais  pour  les  fiècles  à 
»  venir.  Cette  Icène,  compofée  de  trois  ordres,  étoit  foûtenue 
»  par  trois  cens  lôixante  colonnes,  &  cela  dans  une  ville  où 
m  l'on  avoit  fait  un  crime  à  un  citoyen  des  plus  recomman- 
»  dabies,  d'avoir  placé  dans  là  mai  Ion  fix  colonnes  tirées  du 
»»  mont  H  y  mette.  Le  premier  ordre  étoit  de  marbre  ;  celui 
»>  du  milieu  étoit  de  verre,  elpèce  de  luxe  que  Ion  n'a  pas 
v>  renouvellé  depuis  ;  6c  l'ordre  ie  plus  élevé  étoit  de  bois  doré. 
»  Nous  avons  déjà  dit  que  les  colonnes  du  premier  ordre 
»  avoient  trente-huit  pieds  de  haut ,  &  que  les  ftatues  de  bronze 
»»  diftribuées  dans  les  intervalles  des  colonnes ,  étoient  au  nont- 
»  bre  de  trois  mille  :  nous  ajouterons  que  ie  Théâtre  pouvoit 
«  contenir  quatre- vingt  mille  perlônnes;  tondis  que  celui  de 
»»  Pompée,  qui  n'en  contient  que  quarante  mille,  fuffit  à  un 
»  peuple  beaucoup  plus  nombreux,  par  les  diverlés  augmenta- 
»  tions  que  la  ville  de  Rome  a  reçues  depuis  Scaurus.  Si  l'on 
»  veut  avoir  une  jufte  idée  des  tapiflèries  fuperbes ,  des  tableaux 
«  précieux ,  en  un  mot  des  décorations  en  tout  genre  dont 
»  le  premier  de  ces  Théâtres  fut  orné ,  il  luffira  de  remarquer 
»  que  Scaurus,  après  la  célébration  de  les  Jeux,  ayant  fait  porter 
»  à  (à  maifbn  de  Tu/culum  ce  qu'il  avoit  de  trop  pour  l'em- 
»  ployer  à  différens  ulâges ,  Ses  Elclaves  y  mirent  le  feu  par 
».  méchanceté,  &  l'on  eftima  le  dommage  de  cet  incendie  cent 


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DE    LITTERATURE.  177 

millions  de  fefterces;  environ  douze  millions  de  notre  mon-  « 
noie.  » 

Ce  partage  étoit  aflêz  connu ,  il  aurait  même  été  inutile 
de  le  rapporter:  mais  les  idées  de  ces  magnificences  font  à 
tel  point  éloignées  des  nôtres ,  qu'on  ne  fauroit  trop  les  rap- 
procher ;  d'autant  que  j'ai  befoin  d'employer  un  nombre  infini 
de  bras  &  de  machines  pour  exécuter  celle  dont  j'ai  entrepris 
de  rendre  compte,  &  qui  caulê  un  peu  plus  detonnement 
que  cette  dernière,  mais  dans  un  autre  genre. 

C.  Curion ,  tel  que  je  l'ai  repréfênté ,  voulut  donner  des 
Ipeclacles  au  peuple  Romain,  fous  un  prétexte  pareil  à  celui 
de  Scaurus,  c'elt-à-dire  pour  les  funérailles  de  fôn  père, 
mort  l'an  701.  Mais  ne  pouvant  égaler  la  magnificence  de 
Scaurus,  ni  rien  faire  voir  qui  ne  parût  pauvre  8c  miferable 
en  comparaifon,  il  voulut,  linon  le  faire  oublier,  du  moins  fê 
diftinguer.  Pour  y  parvenir  il  eut  recours  à  l'imagination  & 
à  la  nouveauté.  Voici  le  pafiâge  de  Pline  tel  que  M.  Cappe- 
ronnier  m'a  fait  l'amitié  de  me  le  donner,  corrigé  (ûr  les 
manufcrits  du  Roi,  &  fur  la  première  édition  de  1460. 
Après  avoir  lu  le  texte  &  la  traduclion  que  j'en  ai  faite ,  je 
reprendrai  tous  les  articles  en  particulier,  je  les  expliquerai 
léparcment,  &  je  me  ferai  plus  aifcment  entendre. 

Aufert  animant ,  à  dejhnato  itinere  digredi  cogtt  contem- 
platio  tant  protliga  mentis ,  aliamque  conneâi  majorent  infamant 
è  ligno,  C.  Curio  qui  hello  civi/i  in  Cafariants  partibus  obiit , 
funebri  patris  mtinere ,  atm  opi bus  apparat tique  non  pojfet  fuperare 
Scaurum  (  undè  enim  Mi  vi  triais  Sylla  &  Mctclla  mater,  projîrip- 
ùontim  jeclrix!  undè  Al.  Scaurus  pater ,  toties  princeps  dvitatis 
&  Mariants  fodahtiis  rapinarum  provincialium  ftnus  )  !  Cùm 
jam  ne  ipfe  quidem  comparari  ftbi  poffe  Scaurus  pronttnciaverit , 
quando  hoc  certè  incendii  illius  pramium  habuit,  conveâis  ex  orbe 
terrarum  rébus ,  ut  nemo  pofîeà  par  effet  infania  Mi  ;  ingenio 
utendum  erat  fuo  Curioni.  Opéra  pretium  efl  feire  quid  invenerit , 
&  gaudere  moribus  noflris ,  ac  nofiro  modo  nos  vocare  majores, 
Theatra  duo'juxta  fecit  ampli ffi ma  è  ligno,  cardinum  ftngulorum 
yerfatiït  fujpenfa  libramento ,  in  quibus  tttrifque  antemeridiatiQ 
Tome  XXIII.  Bbb 


379  MEMOIRES 

luclorum  fpeâacuh  edito  inter  fefe  averfis ,  ne  imicem  obfîrepe- 
rent  fccna ,  repente  circumaélis  ut  contra  (tarent ,  poflremo  jam 
die ,  Jifcedentibus  aliquibus  tabulis ,  &  cornibus  inter  fe  cocun- 
tibus  ,faciebat  amphitheatrum ,  &  gladiatorum  fpetlaada  edebat, 
ipfum  magijiratum  &  populum  Romamim  circumferens.  Qiiid 
enim  miretur  qui/que  in  hoc  primum  !  inventorem,  an  invent  um! 
artificem  an  auclorem!  aufum  ahquem  hoc  excogitarc ,  an  fufei- 
pere  !  parère  an  jubere  !  ftiper  omnia  erit  populi  furor  fédère  aufi 
tarn  infidet  inflabilique  fede.  En  hic  eft  Me ,  terrarum  viéïor  & 
tôt  sus  don  lit  or  or  bis,  qui  gentes  &  régna  diribet ,  jura  externis 
mit  fit ,  Deorum  quadam  immortaïium  generi  humano  portïo,  in 
machina  pendens  &  ad  pericuium  fut/m  plaudens  !  Qua  vilitas 
animarum  ifla  !  aut  qua  querela  de  Cannis  !  Quantum  mafi 
potuit  accidere  !  Hauriri  urbes  terra  hiatibus ,  publiais  mortahum 
dolor  eft.  Ecce  popu/us  Romanus  univerfus  velut  duobus 
impojttus,  binis  cardinibus  fufîinetur,  &  fe  ipfum  depugnantem 
fpeélat  periturus  momento  ahquo,  hixatis  machinis.  Et  per  hoc 
quaritur  in  tribuniciis  concionibtts  gratia  apud  penftles  tribus! 
Qiialis  hic  in  roflris!  Quid  non  aufurus  apud  eos ,  quibus  hoc 
perfuaferit  !  Vera  namque  confite/tribus  popu/us  Romanus  funebri 
munere  ad  tumulum  patris  ejus  depugnavit  univerfus. 

Variavit  hanc  fuam  nuignifcent'mm  fejfis  turbatifque  cardi- 
nibus ;  &  amphitheatri  forma  euflottita ,  novifftmo  die,  diverfs 
duabus  per  médium  feenis  Athîetas  edidit;  raptifque  è  contrario 
repente  pulpitis ,  eodem  die,  viclorcs  è  gladiatoribus  juis  pro- 
duxit. 

Voici  la  traduction  de  ce  paflàge.  «  L'idée  d'une  profuffon 
»  fi  extraordinaire  emporte  mon  elprit,  &  le  force  à  s'éloigner 
»  de  (on  objet  pour  s'occuper  d'une  autre  folie  plus  grande 
»  encore,  &  dans  laquelle  on  n'employa  que  le  bois.  C.  Curion, 
»  qui  mourut  dans  les  guerres  civiles ,  attaché  au  parti  de 
»  Célâr,  voulant  donner  des  jeux  pour  les  funérailles  de  Ton 
»  père,  comprit  bien -tôt  qu'il  n'étoit  pas  aflèz  riche  pour  fur- 
»  pafîèr  la  magnificence  de  Scaunis.  En  effet ,  il  navoit  pas 
»  comme  lui  un  Sylla  pour  beau -père,  &  pour  mère  une 
»  Métella,  cette  femme  avide  de  s'enrichir  des  dépouilles  des 


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DE  LITTERATURE.  379 
prolcrits;  il  netoit  pas  fils  de  ce  M.  Scaurus  qui  fût  tant  « 
de  fois  à  la  tête  de  la  République,  &  qui,  alîôcié  à  toutes  ce 
les  rapines  des  partions  de  Marius,  fit  de  là  mailon  un  « 
gouffre  où  s'engloutit  le  pillage  d'un  fi  grand  nombre  de« 
provinces  :  cependant  Scaurus  avouoit ,  après  l'incendie  de  « 
là  niauon  ,  qu'il  ne  pouvo  t  faire  une  lêconde  dcpenlê  « 
pareille  à  la  première.  Ainfi  les  flammes ,  en  détruilant  des  *c 
rithelfes  raflèmblées  de  tous  les  coins  du  monde,  lui  lailsè-  « 
rent  du  moins  l'avantage  de  ne  pouvoir  être  imité  dans  fi  « 
folie.  « 

Curion  fut  donc  obligé  de  fuppléer  au  luxe  par  l'efprit,  &  « 
de  chercher  une  nouvelle  route  pour  fè  dillinguer:  voyons  « 
le  jxirti  qu'il  prit,  applaudillons-nous  de  la  perfection  de  nos  « 
moeurs  &  de  cette  fupériorité  que  nous  aimons  fi  fort  à  ce 
nous  attribuer.  ce 

Curion  fit  conftruire  deux  très-grands  théâtres  de  bois  ce 
aflèz  près  l'un  de  l'autre;  ils  étoient  fi  également  fuipendus  ce 
chacun  fur  (on  pivot,  qu'on  pouvoit  les  fiire  tourner.  On  ce 
repréièntoit  le  matin  des  pièces  fur  la  (cène  de  chacun  de  ces  « 
théâtres  ;  alors  ils  étoient  adoflés  pour  empêcher  que  le  bruit  ce 
de  l'un  ne  fût  entendu  de  l'autre  ;  5c  l'après  midi ,  quelques  ce 
planches  étant  retirées ,  on  failôit  tourner  fubitement  les  ce 
théâtres,  &  leurs  quatre  extrémités  réunies  forrnoient  un  am-  ce 
phithéatre  où  le  donnoient  des  combats  de  gladiateurs ,  ce 
Curion  failànt  ainfi  mouvoir  tout  à  la  fois  &  la  Icène  &  ce 
les  MagHtrats  &  le  peuple  Romain.  Que  doit-on  ici  admirer  ce 
le  plus,  l'inventeur  ou  la  choie  inventée?  celui  qui  fut  aflèz  *e 
hardi  pour  former  le  projet,  ou  celui  qui  fut  allez  téméraire  ce 
pour  l'exécuter!  Ce  qu'il  y  a  de  plus  étonnant  c'elt  l'extra-  ce 
vagance  du  peuple  Romain  ;  elle  a  été  aflèz  grande  pour  ce 
l'engager  à  s'afîèoir  fur  une  machine  fi  mobile  &  fi  peu  « 
iôlide.  Ce  peuple,  vainqueur  8c  maître  de  toute  la  terre;  ce  ce 
peuple  qui,  à  l'exemple  des  Dieux  dont  il  elt  l'image,  dif-  c< 
pofe  des  Royaumes  &  des  Nations,  le  voilà  fufpendu  dans  ce 
une  machine,  applaudiflànt  au  danger  dont  il  eft  menacé.  « 
Pourquoi  faire  fi  peu  de  cas     la  vie  des  hommes?  pourquoi  ce 

Bbbij 


380  MEMOIRES 

»  fe  plaindre  des  pertes  que  nous  avom  faites  à  Cannes?  Une 
»  ville  abîmée  dans  un  gouffre  de  la  terre  entre-ouvene,  rem- 
»  plit  l'Univers  de  deuil  &  d'effroi;  &  voilà  tout  le  peuple 
»  Romain  renfermé,  pour  ainfi  dire,  en  deux  vaiffeaux,  8c 
»  qui  foûtenu  feulement  par  deux  pivots,  regarde,  tranquille 
«  Ipeélateur,  le  combat  qu'il  livre  lui-même,  en  danger  de 
»  périr  au  premier  effort  qui  dérangera  quelques  pièces  de 
»  ces  vaftes  machines.  Elt-ce  donc  en  élevant  les  tribus  dans 
»  les  airs  qu'on  vient  à  bout  de  leur  plaire  &  de  mériter  leur 
»  faveur!  Que  ne  fera  pas  dans  la  tribune  aux  harangues,  que 
»  noiera  entreprendre  fur  un  peuple  celui  qui  avoit  pû  lui 
»  pei  fuader  de  s'expofèr  à  un  danger  pareil  î  11  le  faut  avouer; 
»  ce  fut  le  peuple  tout  entier  qui  combattit  fur  le  tombeau  du 
»  père  de  Curion  dans  la  pompe  de  fes  funérailles. 
»  Curion  changea  l'ordre  de  là  fêle  magnifique:  car  les  pivots 
»  lê  trouvant  fatigues  &  dérangés,  il  conlèrva  le  dernier  jour  la 
>>  forme  de  l'amphithéâtre,  &  ayant  placé  &  adoffè  les  icènes 
»  (cell-à-dire  ce  que  nous  nommons  aujourd'hui  théâtres) 
»  dans  tout  le  diamètre  de  ce  même  amphithéâtre,  il  donna 
»  des  combats  d'Athlètes;  enfin  il  fit  enlever  tout  d'un  coup 
»  ces  mêmes  (cènes,  &  fit  paraître  dans  l'arène  tous  ceux 
»  de  lès  gladiateurs  qui  avoient  été  couronnés  les  jours  pré- 
cédent » 

Je  vais  examiner  à  préfènt  ce  paffâge  en  détail  quant  à 
h  conftruclion  &  aux  mouvemens  de  ces  théâtres,  biffant, 
comme  on  peut  le  croire ,  toutes  les  réflexions  auxquelles 
Pline  sert  abandonné  dans  cette  occafion. 

Thcatra  duo  juxta  fait  ampliflima.  «  Il  fit  conftruire  deux 
très-grands  théâtres  de  bois  allez  près  l'un  de  l'autre.  » 

Ces  théâtres  que  Pline  fait  conftruire  à  Curion  étoient 
les  portions  circulaires  ou  gradins ,  lur  lefquels  le  peuple 
étoit  affis  ;  les  Anciens  ne  donnoient  point  d'autre  nom  à 
cette  partie.  Il  n'eft  pas  douteux  qu'il  n'y  eût  deux  fcènes, 
comme  ils  les  nommoient  encore,  où  les  acleurs  reprélèn- 
toient,  &  qui  dévoient  le  démonter  &  fê  déplacer  pour 


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Je  /.i.W.        B  L.  Tant  XYlll  p.  3  ho. 


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DE  LITTERATURE.  381 
iaifièr  le  pafîage  au  théâtre  dans  (on  mouvement  circulaire, 
comme  nous  allons  le  voir  dans  le  moment. 

On  fait  que  ces  portions  circulaires  fê  terminoient  dans 
tous  les  théâtres  au  profcenium,  qui  faifoit  la  bafê  du  demi- 
cercle  ,  en  même  temps  qu'il  formoit  un  des  côtés  du  quarré 
long  deftiné  pour  la  fcène  &  les  décorations.  Voyei  la  plamte 
première. 

Les  théâtres  de  bois,  aulTi  fôuvent  répétés  que  nous  le 
voyons  dans  i'hiftoire  Romaine,  puifquc  celui  de  Pompée 
fut  le  premier  qui  fut  conflruit  en  pierre  à  Rome,  &  qu'il 
n'empêcha  pas  qu'on  n'en  élevât  dins  la  fuite  quelques  autres 
de  bois;  ces  fortes  de  conmuctions ,  dis-je,  rendirent  l'exé- 
cution de  ceux  de  Curion  plus  facile,  &  donnèrent  fins 
doute  la  hardietle  de  les  entreprendre:  car  en  aucun  genre, 
on  ne  commence  par  le  compôlé  ou  pluftôt  le  compliqué. 
Au  refte,  Pline  parle  de  ces  théâtres  comme  étant  uès- 
grands;  mais  ne  pouvant  rien  déterminer  fur  une  grandeur 
qui  ne  fubfifle  plus,  je  me  contenterai  de  prendie  les  mefûres 
de  celui  de  Marcellus  d'après  le  Serlio,  quoique  le  plus 
petit  des  théâtres  qùi  le  voient  encore  aujourd'hui  à  Rome, 
parce  qu'en  effet  ceux  de  Curion,  donnés  pour  fort  étendus, 
ne  pouvoient  au  moins  être  plus  petits,  &  je  ne  rapporte 
celui-ci  que  comme  un  point  duquel  on  pourra  partir  pour 
augmenter  les  dimenflons,  félon  l'idée  qu'on  en  aura. 

Le  diamètre  intérieur  du  demi -cercle  de  celui  de  Mar- 
cellus étoit  de  cent  quatre-vingt-quatorze  pieds  antiques,  & 
le  diamètre  extérieur  de  quatre  cens  dix-lept;  il  contenoit, 
dit-on,  vingt- deux  mille  peifonnes.  Sans  entrer  dans  le 
détail  de  l'augmentation  des  proportions,  fûpjxjfons  que  ceux 
de  Curion  pu  fient  en  contenir  chacun  trente  mille;  les  deux 
portions  de  gradins  réunies  &  formant  l'amphithéâtre,  auront 
contenu  fôixante  mille  fpeclateurs  :  c'en  e't  afïëz  pour  auto- 
rifèr  le  difeours  de  Pline,  qui  regarde  ces  mêmes  fjx-clateurs 
comme  le  peuple  Romain  tout  entier.  Je  reviens  au  texte: 
il  n'efl  pas  étonnant  que  ces  deux  théâtres,  devant  former 
un  amphithéâtre,  fullènt  près  l'un  de  l'autre;  Pline  ne  dilànt 

Bbb  iij 


382  MEMOIRES 
point  à  quelle  dhtance  ils  étoient  places,  je  ne  puis  rien 
déterminer  fur  cet  éloigneraient:  mais  on  verra  dans  quelques 
niomens  qu'ils  ne  pouvoient  être  aulfi  près  que  quelques 
endroits  du  paflâge  lêmblci  oient  l'indiquer. 

Cardinum  fmgtilorum  vcrfatiîi  fufpenfa  lihramento.  «  Ils  ctoient 
»  fi  également  fùfpendus  chacun  fur  ton  pivot,  qu'on  pouvoit 
les  faire  tourner. >» 

Mais  avant  que  d'aller  plus  loin ,  il  faut  établir  une  fon- 
dation extrêmement  fôlide  &  bien  de  niveau,  fur  laquelle  on 
puiliè  tracer  les  mouvemens  que  doivent  faire  les  machines. 

Ce  mafiîf  ou  cette  fondation  eft  d'autant  plus  néceflâire, 
qu'il  doit  porter  un  poids  des  plus  eonfrdérables ,  &  que  les 
plus  petites  irrégularités  de  plan  auraient  interrompu  les  mou- 
vemens. Il  faut  enfiiite  examiner  l'éloignement  qui  doit  être 
entre  les  deux  théâtres  pour  tracer  le  plan  lur  ce  fôlide. 

Ces  deux  portions  de  cercles  doivent,  en  fe  trouvant  vis- 
à-vis  l'une  de  l'autre  ,  former  un  ovale  nécefîaice  à  tout 
amphithéâtre:  il  faut  donc  les  rapprocher ,  en  faifànt  en  forte 
•cependant  qu'elles  ne  puilîent  fe  rencontrer  en  tournant-  Le 
moyen  d'y  parvenir,  comme  il  eft  marqué  dans  la  planche 
féconde,  elt  de  laiflèr  entre  les  deux  théâtres  un  efpace  pr- 
faitement  quarré  ,  dont  les  côtés  auront  pour  longueur 
i'épaifièur  ou  le  rayon  de  la  charpente  du  théâtre  qu'il  s'agit 
de  conflruire ,  Se  l'on  verra  qu'en  fûfânt  tourner  les  demi- 
cercles  l'un  après  l'autre ,  ils  ne  pourront  fê  rencontrer.  Ces 
deux  quarrés  marqués  A,  qui  auront  été  mobiles  &  d'une 
chaipente  beaucoup  plus  légère,  auront  formé  abfblument 
l'ovale  qu'il  a  fallu  donner  pour  avoir  un  amphithéâtre,  & 
auront  laifTe  des  ouvertures  de  chaque  côté  pour  faire  entrer 
dans  l'arène  les  Gladiateurs,  les  fcènes  qui  y  Mirent  introduites 
le  dernier  jour,  enlin  toutes  les  autres  choies  nécelîàires  au 
fèrvice  de  ce  même  amphithéâtre.  La  planche  première  fait 
voir  le  théâtre  préparé  pour  la  fcène ,  que  l'on  fënt  aifement 
qu'il  a  fallu  démonter  ou  reculer  pour  le  fervice  &  le  mou- 
vement de  la  machine. 


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.  Hem  de  /.  IcaU  des  Ji  L.  Tartt  ^XJKlil  p  *  5  x 

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DE  LITTERATURE.  383 
Ceft  donc  fur  le  plan  indique'  dans  la  planche  féconde, 
&  marqué  CCC ,  qu  il  a  fallu  élever  ia  charpente  qui  doit 
reprélênter  un  théâtre  que  je  fuppofe  toujours  au  moins  con- 
forme, tant  pour  la  grandeur  que  pour  les  diltributions ,  à 
celui  de  Marcellus  qui  lubfifle  à  Rome.  Mais  avant  que 
d  entrer  dans  de  nouveaux  détails ,  il  ci\  à  propos  de  déter- 
mine/ ia  place  des  deux  pivots  fur  lelquels  les  demi -cercles 
ont  dû  tourner*. 

Il  paroît  d'abord  qu'un  pareil  point  doit  être  placé  dans  le 
milieu  de  la  machine  qui  doit  tourner;  je  ne  fouirai  point 
non  plus  de  ce  principe  de  la  Nature  :  mais  en  confidérant  la 
ligne  qui  coupe  le  demi -cercle  par  la  moitié,  il  faut  chercher 
la  fuuation  la  plus  avantagent  que  l'on  puilîè  donner,  dans  la 
conduite  des  forces  mouvantes  qu'il  faut  y  employer. 

Cette  ligne  elt  divifée  en  trois  points  (voy.  la  planche  féconde, 
A,  B ,  X)  j'ai  d'abord  été  perfùadé  que  le  pivot  devoit 
être  au  point  A  pour  faire  approcher  l'ovale  davantage  du 
cercle.  Mais  étant  obligé  d'employer  la  force  des  cabeftans 
pour  le  mouvement  circulaire,  il  faut  profiter  en  ce  cas  des 
léviers  qui  le  rencontrent  intérieurement  dans  la  machine ,  & 
qui  font  plus  ou  moins  longs,  lêîon  que  le  demi -cercle  le 
permet  :  c'eft  pour  cela  que  je  me  fuis  déterminé  à  placer  le 
pivot  au  point  X ,  préférablement  au  point  B  ;  parce  que  le 
lévier  étant  plus  long,  fournit  un  double  avantage  pour  les 
forces.  J'entends  par  ces  léviers  une  ligne  imaginaire  CC,  qui 
part  du  centre  du  pivot  pour  aller  rendre  à  l'extérieur  du 
demi -cercle,  &  qui  plus  elle  (èra  longue,  plus  elle  donnera 
de  facilité  pour  faire  tourner  la  machine.  Je  placerais  les 
cabeftans  aux  points  00  de  diflance  en  diftance  fur  la  ligne 
du  cercle  que  décrirait  le  théâtre  en  tournant,  &  on  leur 
ferait  prendre  fucceflivement  des  places  avantageufès  à  mefure 
que  le  théâtre  tournerait  ;  ou  fi  l'on  veut,  pour  faire  aller  la 
machine  fins  aucune  interruption,  &,  pour  ainfi  dire,  au  coup 
de  fifHet,  on  peut  placer  des  hommes  autant  qu'il  (èra  nécef 
faire  qui  poulîéront  en  même  temps  la  machine,  &  qui 
feront  placés  dans  l'intérieur,  fous  les  gradins  &  à  chacun  des 


384  MEMOIRES 

rayons  des  chaffis  dont  je  vais  parler.  Jji  forme  du  théâtre  &c 
les  forces  qu'il  faut  employer  étant  établies ,  je  vais  examiner 
la  conltruclion  de  la  machine,  qui  doit  être  propre  aux  mou- 
vemens  que  l'on  a  voulu  lui  donner. 

Ce  qui  me  paraît  le  plus  lage  &  le  plus  loi  Me,  c'efl  de 
conlhuire  un  plancher  lur  lequel  on  puillê  élever  en  bois  un 
théâtre  (ans  que  les  mouvemens  puiflènt  l'ébranler.  Les  plan- 
ches I  &  111,  feront  fufhfamment  entendre  de  quelle  façon 
j'en  imagine  la  confhuction  :  voici  les  détails  ck  les  raifons  qui 
m'ont  déterminé  à  fuppofer  cette  fabrique. 

Ne  pouvant  trouver  des  bois  d'une  afîêz  grande  portée 
pour  embraflèr  la  longueur  d'un  rayon,  je  crois  que  pour  y 
fuppléer  les  Romains  fe  font  fêrvis  des  afîèmblages  pareils  à 
ceux  qui  font  rapportés  dans  la planche  11/,  de  façon  que 
réunis  6c  bien  liés,  ils  n'auront  fait  qu'un  même  corps. 

Voici  de  quelle  manière  je  conçois  ces  affêmblages. 

Toute  la  difficulté  de  ce  plancher  confiftant  dans  la  par- 
faite jonction  des  parties  qui  le  compolent ,  pour  ne  point 
ébranler  le  théâtre  qu'il  a  fallu  élever ,  il  me  paraît  qu'il  fut 
nécelîaire  de  faire  un  nombre  fuffifint  de  chafîis  pour  occuper 
tout  le  plan  du  théâtre ,  &  de  les  faire  aller  en  diminuant 
vers  le  centre  du  demi -ovale,  comme  on  peut  le  voir  dans 
les  planches  111  &  1 ;  ces  chaffis  auront  été  à  chaque  rang 
bien  lies  à  ceux  qui  font  à  leurs  côtés.  En  examinant  le 
dellèin ,  on  verra  la  choie  fê  préfenier  avec  d'autant  plus  de 
fureté*  &  de  facilité,  que  les  deux  côtés  oppofês  d'un  feul 
chaffis  le  font  trouvés  communs  à  trois  en  même  temps.  Je 
*  crois  qu'on  avoit  enfuite  alfcmblé  chacun  de  ces  rangs ,  dont 
la  totalité  formoit  un  demi-cercle ,  en  diminuant  de  diamètre 
à  mefure  qu'ils  approchoient  du  centre,  &  qu'on  les  avoit 
fixés  par  des  liens  de  bronze  ;  car  les  Romains  n'employoient 
que  ce  métal ,  &  l'on  voit  ces  liens  marqués  dans  la  p/an- 
che  H/. 

Ce  plancher  me  paroi fiant  confinait  d'une  fiçon  afîèz  fôlide 
pour  ne  loutîrir  aucune  difficulté  (car  il  eft  à  préfumer  qu'on 
y  avoit  employé  les  meilleurs  bois  &  les  plus  forts)  on  peut 

encore 


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y  :  r 


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DE   LITTERATURE.  385 

encore  être  afîùré  que  l'on  n'avoit  pas  épargné  les  liens  de 
bronze ,  qui  y  (ont  abfolument  néceflàires.  Il  a  fallu  enlûite 
élever  le  plancher ,  le  mettre  fur  ion  pivot ,  &  marquer  des 
points  dappui.  Pour  y  parvenir  je  croirois  qu'il  y  avoit  des 
pièces  de  bronze,  EAB,  qui  fai/ânt  toutes  une  croix  par 
leurs  plans,  étoient  placées  à  tous  les  angles  des  chafîîs,  en 
forte  que  chaque  branche  de  cette  croix  étoit  alîèmblée  dans 
deux  chafîis  en  même  temps  f  voyri  la  planche  111 ).  Ces 
mêmes  pièces  de  bronze  auront  porté  des  effieux  du  même 
métal ,  auxquels  on  aura  attaché  des  roues  ou  rouleaux  mar- 
qués /?,  pour  donner  les  points  d'appui  néceflàires,  &  fou- 
Jager  le  poids  de  cette  énorme  machine,  en  même  temps 
qu'ils  auront  facilité  les  mouvemens  (voyei  la  planche  III): 
le  deflèin  d'une  de  ces  pièces  de  bronze  &  d'un  rouleau  s'y 
trouvent  exprimés.  A  l'égard  du  pivot,  je  ne  crois  pas  qu'il 
ait  pû  être  compofé  autrement  que  d'une  forte  colonne  de 
bronze  bien  fondue,  bien  retenue  &  bien  fondée  dans  le 
maflif ,  que  j'ai  fuppofé  d'abord  bâti  dans  la  totalité.  Cette 
colonne  n'a  point  dû  furpafler  de  beaucoup  en  hauteur  le 
plancher  expliqué  ci  -  deflùs  :  car  il  ne  falloit  pas  que  rien 
polit  fur  elle;  d'autant  qu'elle  ne  devoit  lêrvir  que  de  centre 
aux  cercles  que  les  roues  dévoient  décrire.  Le  chafîîs  au 
milieu  duquel  cette  colonne  étoit  polce,  devoit  être  des  plus 
iôiides,  &  reflerré  de  façon  qu'il  n'y  eût  de  jour  que  le 
pafîàge  du  pivot.  Pour  cet  effet  il  aura  fallu  doubler  les  liens 
julqu'à  ce  qu'ils  aient  touché  de  par- tout  à  l'extérieur  de  la 
colonne:  il  aura  fallu  de  plus  graver  bien  exactement  fur  le 
maffif  le  fillon  que  chaque  roue  ou  rouleau  a  dû  décrire, 
pour  empêcher  les  roues  de  prendre  un  autre  chemin  dans 
le  cas  auquel  la  machine  aurait  (ôuffert  quelque  dérangement. 
Ces  filions  ou  bandeaux,  légèrement  creules,  auront  fèrvi, 
pour  ainfi  dire,  de  rênes  ou  de  guides  à  toute  la  machine,  en 
même  temps  qu'ils  auront  empêché  i'écartement  qui  aurait 
pû  s'y  introduire. 

Je  n'entrerai  point  dans  le  détail  de  la  charpente  du 
théâtre;  tout  le  monde  eft  en  état  de  l'imaginer:  d'ailleurs 

Tome  XXIII.  Ccc 


386  MEMOIRES 

ces  théâtres  font  defli nés  dans  piiifieurs  livres  de  l'antiquité*; 
&  M.  Boindin  les  a  très- bien  décrits  dans  nos  Mémoires 
quant  à  la  forme.  Cependant  pour  rappeler  l'idée  de  leur 
élévation  (voyei  la  planche  IV)  il  me  fuifit  ici  d'avoir  établi 
un  plan  fôlide,  &  de  l'avoir  mis  en  état  de  réfifter  aux  mou- 
vemens  qu'il  falloit  lui  donner,  félon  le  paiïàge  de  Pline. 

///  quiùus  uttifque  antemeriJiano  hdorum  fpeflacub  eaîto 
ititer  fefe  averjis  ne  invkem  obflrcperent  feena.  «  On  repréfêntoit 
»  le  matin  des  pièces  fur  les  théâtres;  alors  ils  étoient  adofîés 
»  pour  empêcher  que  le  bruit  qui  fê  fâifbit  d'un  côté  ne  fût 
entendu  de  l'autre.  » 

Le  mouvement  &  les  machines  une  fois  établis,  ce  n'eft  pfus 
qu'une  attention  de  la  part  de  Curion  pour  donner  au  peuple 
Romain  un  plaifir  plus  complet:  nous  voyons  par-là  que  les 
Romains  étoient  auffi  bruyans  que  nous  dans  les  fpeékcles, 
&  peut-être  encore  davantage.  Ce  n'eft  pas  que  cette  attention 
ne  fût  un  objet  confidérabie  ;  car  trente  pieds  de  plus  ou 
de  moins  d'efpace  à  parcourir  pour  une  pareille  machine 
étoient  confidérables  dans  l'exécution,  foit  pour  les  prépara- 
tions, foit  pour  la  dépeniê. 

Repente  ârcumaâis  ut  contra  {tarent.  «  On  les  faifôit  tourner 
fûbitement  pour  les  mettre  vis-à-vis  l'un  de  l'autre.  « 

Je  fais  perfuadé,  quoique  Pline  ne  le  dife  pas,  que  le 
peuple  fortoit  des  théâtres  après  les  fpeclacies  du  matin; 
pourquoi  en  eflèt  /croit  -  il  demeuré.  Indépendamment  de 
l'augmentation  du  poids  &  du  malheur  que  l'écroulement  de 
quelques  parties  de  la  charpente  auroit  pû  caufer,  malheur 
auquel  ces  fortes  de  fabriques  font  d'autant  plus  fû jettes, 
qu'elles  font  fort  compofêes,  &  malheur  dont  les  Romains 
avoient  des  exemples,  quoique  les  conftruclions  ne  fùflènt 
pas  mobiles;  le  peuple,  dis-je,  ne  pouvoit  avoir  d'autre  objet, 
en  demeurant  en  place,  que  le  plaifir  bien  médiocre  de  fê 
voir  tourner.  D'ailleurs  quelque  prompte  que  cette  opération 
ait  pû  être  pour  donner  le  mouvement  à  une  fèmbiabie 


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DE  LITTERATURE.  387 
machine,  &  pour  préparer  tantôt  le  théâtre  &  tantôt  i'am- 
phithéatre ,  elle  étoit  longue  pour  des  gens  qui  n'avoient  rien 
à  faire.  Le  repente  de  Pline  tombera  donc  fur  la  diligence 
&  la  promptitude  avec  laquelle  on  le  mettoit  en  état  de 
lèrvir  les  machines,  ainfi  que  je  vais  l'expliquer,  après  être 
convenu  cependant  que  le  peuple  Romain  pouvoit  demeurer 
fur  les  théâtres  pendant  le  temps  de  leur  mouvement.  II  eft 
même  allez  vrai-fêmblable  que  la  plus  grande  partie  ne  les 
avoit  }x>int  abandonnés:  mais  il  ne  peut  en  avoir  été  de  même 
du  Sénat,  des  chevaliers  Romains,  des  Veftales,  des  Prêtres, 
enfin  de  tous  les  gens  confidérables  dans  l'Etat,  dont  les 
places  étoient  marquées,  &  qui  les  occupoient  avec  autant 
dafliduité  que  les  tribus.  Ceux-là  donc  étoient  indifpenfa- 
blement  obligés  de  lôrtir  de  leur  place,  puifqu'elle  n'étoit  pas 
la  même  aux  théâtres  qu'aux  amphithéâtres.  On  lait  que  dans 
les  premiers  ils  occupoient  lorcheftre,  &  que  cette  partie 
étoit  celle  qui  le  trouvoit  environnée  des  portions  circulaires 
que  les  gradins  occupoient ,  &  qui  étoit  terminée  par  la  foène 
ou  le  profccmum  ;  au  lieu  que  dans  les  amphithéâtres  cette 
place  n'auroit  eu ,  non  (ëuïement  aucun  avantage  pour  la 
vue,  puifqu'elle  auroit  été  fur  le  même  plan  que  l'arène:  mais 
elle  eût  été  dangereulê  par  les  combats,  les  chaflês  d'ani- 
maux &  autres  fpeclacles,  auxquels  ces  lieux  étoient  deftinés, 
&  principalement  impraticable  pour  les  Naumachies  que 
l'on  y  a  très-lôuvent  données.  Cette  même  compagnie  étoit 
donc  élevée  pour  toutes  ces  railbns;  &  lâ  place  étoit  alors 
une  grande  tribune  quarrée,  aufli  haute  que  le  premier  gra- 
din, (aillante  &  placée  dans  les  foyers  de  l'ellipfè.  Il  falloit 
néceflairement  que  Curion ,  après  avoir  fait  emporter  les 
planchers,  les  bans  &  les  chaifès  qui  avoient  rempli  l'or- 
cheftre ,  auquel ,  pour  le  dire  en  panant ,  les  Romains  don-, 
noient  avec  railbn  une  pente,  au  contraire  des  Grecs  qui 
en  lainoient  Je  plan  horizontal ,  il  falloit ,  dis-je,  que  Curion 
fît  encore  élever  ces  tribunes  quarrées  avec  des  charpentes 
préparées  pour  ctre  mifês  en  place  dès  que  les  théâtres 
ayoient  tourné,  &  qu'ils  étoient  arrivés  vis-à-vis  l'un  de 

Ccc  ij 


388  MEMOIRES 

i'autre  }X)tir  former  l'amphithéâtre.  Si  le  Sénat  ne  s'en  était 
jx)int  allé,  que  (êroit-il  devenu  pendant  cette  préparation, 
pour  laquelle  affurémcnt  quelques  heures  n'étoient  pas  de 
trop  pour  tout  ce  que  l'on  avoit  à  faire?  Il  étoit  encore 
ablolument  néceffaire  de  recouvrir  de  (âble  l'intervalle  des 
deux  théâtres  qui  devenoit  l'arêne  ;  il  falioit  combler  les 
filions  ou  rénures  que  j'ai  prouvé  nécefiâires  pour  le  chemin 
des  roues  ou  des  rouleaux.  Ce  (âble  étoit  abfolument  in- 
difpenlàble  pour  les  combats  &  les  mouvemens  des  gladia- 
teurs; enfin  toutes  ces  opérations  demandoient  beaucoup  de 
temps  malgré  la  quantité  d'hommes  que  l'on  y  avoit  dertinés, 
&  que  l'on  avoit  fans  doute  arrangés  &  diftribués  avec 
beaucoup  d'ordre. 

Pojîremo  jamdie,  difeedentibus  ahqmhis  tabuhs  &  cortùbus 
fater  fe  coeuntibus ,  faciebat  amphitheatrum  &  gludiatorum  fpec- 
tcicula  edebat.  «  Sur  la  fin  du  jour  les  (cènes  étant  ôtées, 
»  &  les  extrémités  des  deux  demi-cercles  étant  rapprochées  8c 
»  réunies ,  l'amphithéâtre  étoit  formé  &  l'on  donnoit  les  com- 
bats des  gladiateurs.  » 

La  machine  étant  une  fois  fufceptible  de  mouvement,  on 
lent  aifément  que  les  (cènes  dévoient  être  enlevées  pour 
luiflêr  le  paflage  aux  théâtres.  Il  n'eft  pas  douteux  que  celles-ci 
ne  fuflènt  plus  légères  de  bois  que  celles  qu'on  établiuoit 
ordinairement  à  demeure:  car  même  dans  les  théâtres  de 
pierre  elles  étoient  toujours  de  bois;  &  quand  nous  ne  le 
fanion?  pas  avec  autant  de  certitude,  les  bois  qu'on  vient 
de  trouver  à  Herculanum  dans  cette  partie  d'un  théâtre  de 
pierre,  ne  nous  auraient  pas  permis  d'en  douter. 

Ce  paflàge  ne  prélênte  d'autre  difficulté  que  celle  de  fa 
réunion  des  quatre  extrémités  des  théâtres,  qui  n'ont  jamais 
pû  être  au(îi  (èiTées  &  auflî  exactement  jointes  que  Pline 
îêmble  l'indiquer.  Premièrement  par  la  rai(ôn  que  ce  point 
de  rencontre  fi  exael  eft  phyfiquement  impoflible  pour 
des  corps  tournans;  il  aurait  fallu  pour  cet  effet  que  les 
théâtres  fe  fuflènt  auflî  touchés  lorfqu'ils  étoient  adoflès  & 
qu'ils  formoient  les  fcènes.  Secondement  par  une  autre  raiibn 


/ 


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DE   LITTERATURE.  389 

dulâge;  c'eft  que  l'enceinte  de  i'amphithéatre  devant  être 
ovale ,  exigeoit  une  dillance  entre  ces  deux  théâtres  pour  la 
foûmetue  à  la  même  forme.  Mais  il  faut  le  (bu venir  des 
phales  de  Pline  dans  cette  delcription,  &  ne  pas  oublier 
qu'il  n'écrit  ici  que  fur  la  parole  d autrui,  bien  différent  en 
cette  occafion  de  ce  qu'il  ell  lui-même  ailleurs  &  dans  tout 
le  refte  de  (on  ouvrage,  où  il  décrit  8c  détaille  toutes  chofes 
avec  tant  de  jufteue  &  de  clarté.  Je  fuis  donc  perfùadé, 
comme  je  l'ai  déjà  dit ,  que  les  deux  théâtres  ou  les  deux 
portions  de  cercle  laiflbient  entre  elles  des  diftances  qui  don- 
noient  à  l'amphithéâtre  la  forme  de  cercle  alongé  qu'il  devoh 
avoir.  On  verra  même,  par  les  propres  paroles  de  Pline, 
ioriqu'il  décrit  le  troifième  jour,  que  les  lieux  ne  peuvent  avoir 
eu  d'autres  difjxofitions ,  l'efpace  qui  (è  trouvoit  vuide  entre 
cliaque  extrémité  des  théâtres  étant  rempli  par  les  corps 
quarrés,  indiqués  dans  la  planche  //,  &  qui,  placés  fur  des 
rouleaux,  étoient  faciles  à  mettre  &  à  ôter  de  place.  Ces 
corps  fbrmoient  donc  l'enceinte,  fimuloient,  fi  l'on  veut, 
des  portiques  qui  (e  raccordoient  aux  gradins;  mais  conftam- 
nient  ils  laiuoient  des  polîâges  qui  (èrvoient  pour  l'entrée 
des  gladiateurs  dans  l'arène  &  les  autres  chofês  néceffàires  à 
ce  fpeclacle.  Une  des  plus  effèntielles  étoit  le  (âble  dont  j'ai 
prié  pour  recouvrir  tout  l'efpace  deftiné  pour  l'arène,  & 
dont  il  étoit  impoflible  de  ne  (ê  pas  (êrvir. 

Au  refte,  on  peut  (è  donner  carrière  fur  quelques-uns  des 
détails  de  cette  belle  machine  ;  il  fuffit  de  en  ire  le  fait  8c 
c'eneft  bien  aflêz:  car  Pline  ne  parle  lui-même  que  fur  des 
ouï- dire,  il  n'a  point  vû  cette  machine,  &  (es  exclamations 
mêmes  nous  avertiftent  qu'on  ne  doit  pas  pouffer  trop  loin  les 
fcrupules  fur  le  texte.  Piine  n'a  point  vû  ce  théâtre;  il  écri- 
voit  cent  trente  ans  *  ou  environ  après  que  le  fpectacle  avoit 

vrage  de  Pline  a  paru,  il  faut  y 
joindre  les  cinquante  ou  cinquante- 
un  ans  qui  fe  font  écoulés  depuis  l'an 
de  Rome  70 }  jufqu'en  75+  que 
commence  I  ère  Chrétienne;  ainfi  j'ai 
mis  environ  cent  trente  ans. 

Ccc  nj 


*  La  publication  de  l'ouvrage  de 
Pline  peut  bien  être  de  l'an  80  de 
l'ère  Chrétienne  :  mais  pour  trouver 
le  véritable  intervalle  de  temps  qui 
5'eft  écoulé  depuis  le  fpcclacle  de 
Curion  jufqu'au  moment  où  i'ou- 


1 


390  MEMOIRES 

été  donné  au  peuple  Romain;  il  ne  lui  a  pas  même  été 
jxjffible  de  conlulter  des  témoins  oculaires,  qui  font  toujours 
douteux  &  fautifs  après  un  certain  intervalle  de  temps,  & 
qui  le  leroient  encore  plus  fur  un  point  autant  fulceptible, 
dans  quelque  pays  que  ce  fût,  d'amplification  8c  d'altération 
dans  le  récit,  que  le  paroît  celui-ci.  Il  femble  même  que 
cette  machine  s'étoit  encore  plus  tournée  dans  les  elprits  à 
jeter  un  ridicule  fur  le  peuple  Romain,  qua  la  gloire  &  à 
la  réputation  de  Curion  ;  d'ailleurs  Pline  étoit  occupé  du 
Am.c*}>.  62.  malheur  arrivé  à  Fidènes  :  voici  ce  que  Tacite  en  rapporte. 

««  Sous  le  règne  de  Tibère  &  le  confulat  de  M  irais  Licinius 
»  Crafîus,  &  de  Lucius  Calpurnius  Pifô,  un  certain  Attilius, 
»  de  race  d'Affranchi,  s'avilâ  de  donner  un  (pectacle  de  Gladia- 
»  teur  à  Fidènes,  ville  peu  éloignée  de  Rome.  Tous  les  habitans 
«  coururent  en  foule,  non  feulement  à  caufe  de  la  proximité, 
»  miiis  encore  parce  que  Tibère  n'a  voit  donné  aucun  de  ces 
»  (peébdes  au  peuple  pendant  tout  fort  règne,  déjà  fort  avancé; 
>•  &  quoique  l'amphithéâtre  fut  de  pierre,  il  lé  trouva  fi  chargé 
»  qu'il  fondit  &  écralâ  ou  blefîà  cinquante  mille  pedonnes  ». 
VkéTthm   Suétone  dit  qu'il  en  périt  réellement  vingt  mille.  «  A  cette 
<«F-         „  nouvelle ,  continue-t  il,  les  granJs  de  Rome  ouvrirent  les  portes 
»  de  leurs  mai  Ions ,  pour  recevoir  &  foulager  les  bleflës  qu'on  en 
»  rapportoit,  comme  ils  failôient  autrefois  après  les  grandes 
Aan. c.  tj,   batailles  ».  Tacite  ajoute  qu  Attilius  fut  envoyé  en  exil ,  &  qu'à 
cette  occalion  il  y  eut  un  décret  du  Sénat,  qui  défendoit  aux 
particuliers  de  donner  à  l'avenir  aucun  fpeeîacle  au  peuple, 
qu'il  n'eut  fait  preuve  de  quatre  cens  mille  lefterces  de  bien, 
pour  répondre  du  dommage.  Ces  bleffés  iêcourus,  l'agitation 
où  la  Ville  le  trouva ,  toutes  ces  choies  autorifènt  la  compa- 
railôn  de  la  bataille  de  Cannes. 

Je  reviens  au  texte  de  Pline  ;  après  avoir  dit  que  l'on 
donnoit  des  combats  de  Gladiateurs ,  il  ajoûte  : 

Jpfum  nwgipmwm  &popuhmi  Roman um  àratmferens,  «  fa  i  font 
ainfi  tourner  les  magiflrats  8c  le  peuple  Romain».  L'auteur 
emploie  le  mot  de  circumferens ,  qui  ne  s'entend  ordinaire- 
ment que  par  ces  mots,  porter  en  tournant,  ce  qui  iêmbleroit 


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DE   LITTERATURE.  301 

autorilêr  le  lentiment  de  ceux  qiû  ont  imagine  que  tous  les 
fpeclateurs  tournoient  à  la  fois  &  dans  un  moment.  Cepen- 
dant les  railôns  que  j'ai  rapportc'es  pour  le  lentiment  contraire, 
me  paroiflènt  allez  fortes  pour  n'en  rien  diminuer,  &  pour 
renvoyer  ce  fait  à  la  prévention  de  Pline,  qui  aurait  perdu 
les  plus  grandes  images  de  la  critique,  s'il  n'avoit  pas  em- 
ployé le  mot  de  circumfercns. 

Variûvït  hanc  fuam  ningnificentiam  fejfts  turhaùfaue  cardi- 
niùi/s  ;  &  amph'uheatri  jorma  cufloditei  noviffînio  die  diverfis 
dualus  per  médium  fcenis  Athletas  edidit.  «  Curion  changea 
l'ordre  de  la  magnificaice  que  l'on  avoit  vu  les  jours  pré- 
cédais ;  car  les  pivots  (ë  trouvans  fatigues  &  dérangés ,  il  fut 
obligé  de  conlêrver  la  forme  d'amphithéaue,  &  ayant  placé  le 
dernier  jour  &  adofîë  des  Icènes  dans  tout  le  diamètre  de 
i  amphithéâtre,  il  y  rit  paraître  des  combats  d'Athlètes.  » 

Ce  qui  prouve  que  les  Icènes  fe  montoient  &  le  démon- 
toient  à  volonté,  puifque  Curion  les  place  iêlon  lès  belôins: 
cet  endroit  du  texte  prouve  encore  que  les  théâtres  étoient 
.  éloignés  l'un  de  l'autre;  car  on  ne  dérangea  rien  pour  cette 
opération. 

Rapitfque  è  contrario  repente  pulpitis.  «  H  fit  enfuite  enlever, 
lorlqu'on  s'y  attendoit  le  moins,  ces  mêmes  Icènes  qui  avoient 
paru  adoiîces.  »  Ce  mouvement  eft  encore  une  confirmation 
de  ce  que  je  viens  de  dire.  Au  relie,  les  Icènes  étoient  alors 
adolîées  pour  être  vues  également  de  tous  les  gradins;  &  H 
paraît  même,  par  le  mot  de  pulpititm  que  Pline  emploie  pour 
défrgner  ce  que  Curion  fit  enlever,  qu'il  lailîa  les  décorations 
dans  leur  place,  &  que  le  fpeclacle  des  gladiateurs  le  trouva 
renfermé  pour  chacun  des  théâtres,  quoiqu'ils  fuflènt  dans  la 
fituation  où  ils  foimoient  l'amphithéâtre. 

Eodem  die  viâores  è  gladiatoribus  fuis  produxit.  «  Et  fit 
paraître  &  combattre  ce  même  jour  ceux  de  les  propres  gla- 
diateurs qui  avoient  été  couronnés  les  jours  précédais.  » 

Il  avoit  fait  enlever  les  Icènes  pour  mettre  les  gladiateurs: 
cette  précaution  étoit  néceflâire,  puilqu'ils  ne  combattoiait 
que  fur  l'arène. 


35>2  MEMOIRES 

Je  finis  par  un  paflâge  de  Piutarque  tiré  de  la  vie  de 
Caton;  il  elt  trop  fingiilier  en  lui-même  pour  n'être  pas  rap- 
porté, indépendamment  des  liaifbns  qu'il  peut  avoir  avec 
les  faits  5c  les  réflexions  que  je  viens  de  communiquer. 
Trad.de Dacitr.     «  Favonius  ayant  été  fait  Edile  par  le  crédit  de  Caton 
»  fon  intime  ami ,  celui-ci  l'aida  à  fê  bien  acquitte!'  des  fonc- 
>»  tions  de  fi  charge,  &  régla  toute  la  dépenfe  des  jeux  qu'il 
»  devoit  donner  au  peuple.  Car  au  lieu  des  couronnes  d'or  que 
»  les  autres  donnoient  aux  acleurs ,  aux  muficiens  5c  aux  joueurs 
»  d'inftrumens,  &c.  il  leur  donna  des  branches  d'olivier,  comme 
»  on  faifoit  dans  les  jeux  Olympiques  ;  &  au  lieu  de  riches 
»  préfêns  que  les  autres  diftribuoient  au  peuple,  il  fit  donner 
»  aux  Grecs  quantité  de  poireaux,  de  laitues,  de  raves  5c  de 
»  céleri,  5c  aux  Romains  des  pots  de  vin,  de  la  chair  de 
>»  pourceau,  des  figues,  des  concombres  5c  des  bradées  de 
»  bois.  Les  uns  fê  moquoient  de  ces  préfêns;  les  autres  en 
»  étoient  charmés  :  car  ils  voyoient  avec  grand  plaifir  que 
»  l'auflérité  5c  la  fé vérité  de  Caton  fe  relâchoient,  5c  qu'a  fe 
»  prêtoit  à  ces  jeux  5c  à  ces  paue-temps.  Enfin  Favonius  lui- 
»  même,  fê  mettant  au  milieu  du  peuple,  alla  s'afleoir  parmi  les 
»  fpeclateurs,  où  il  battit  le  premier  des  mains  en  applaudi  (Tant 
»  à  Caton,  5c  en  lui  criant  qu'il  donnât  aux  aéteurs  qui  fâiioient 
»  bien,  qu'il  les  recompenfat  honorablement,  5c  demandant  en 
»  même  temps  pour  les  fpeclateurs,  comme  ayant  donné  à 
Caton  un  pouvoir  fâns  bornes,  ôc  l'ayant  laifîe  maître  de  tout.  » 

Ces  petits  détails  nous  apprennent  en  partie  la  façon  dont 
on  fê  conduisit  dans  ces  jeux;  fi  l'on  y  voit  le  caractère  de 
Caton  fort  à  découvert,  on  y  voit  auflî  que  Favonius  rejetoit 
habilement  fur  fôn  ami  tout  ce  qu'il  pouvoit  y  avoir  de 
fmgulier  5c  peut-être  de  ridicule  dans  u»e  fête  donnée  au 
peuple  Romain ,  en  un  temps  où  le  luxe  avoit  fait  d'auiïi 
grands  progrès. 

«  Pendant  que  cela  fê  paflôit  dans  ce  théâtre  de  Favonius, 
»  pourfuit  Piutarque,  Curion  l'autre  Edile  *  donnoit  dans  un 
autre  théâtre  des  jeux  magnifiques.  » 

*  Curion  ne  donna  fes  jeux  que  pour  la  mort  de  fon  père,  comme 

Nous 


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DE   LITTERATURE.  303 

Nous  apprenons  par-là  que  i'on  donnoit  des  fêtes  en  même 
temps  &  peut-être  dans  des  lieux  fëparés:  mais  ce  qu'il  y  a 
de  plus  fingulier,  c'efl  que  Plutarque  foit  fi  éloigné  de  l'en- 
thoufiafme  de  Pline  à  l'égard  des  fpeclades  de  Curion ,  & 
qu'il  (è  contente  de  dire  en  ce  cas,  des  jeux  magnifiques. 
11  me  femble  que  le  caraclère  de  Curion  &  ces  jeux  funé- 
raires méritoient  au  moins  quelqu'épithète  qui  donnât  une 
idée  de  l'un  &  de  l'autre:  quoi  qu'il  en  (bit,  Plutarque  ajoûte 

ri  le  peuple  quitta  les  jeux  de  Curion  pour  venir  à  ceux 
Favonius. 


fe  l'ai  dit  plus  haut  fur  les  autorités 
de  Pline  &  de  Cicéron  dans  plufieurs 
de  fês  lettres  ;  le  détail  de  ces  pafTages 
auroit  été  d'une  longue  diieuflion , 


peu  importante  en  elle-même,  Se 
peu  néccfîàire  d'ailleurs  dans  un  Mé- 
moire qui  n'a  que  le  théâtre  <5c  Tes 
mouvemeiu  pour  objet. 


Tome  XXI  II 


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MEMOIRES 


REMARQUES 

Sur  une  infcription  Grecque,  trouvée  par  M.  F  abbé 
Fourmont  dans  le  temple  d'Apollon  Amycléen, 
if  contenant  une  hfle  des  prêtrejjes  de  ce  Dieu. 

Par  M.  l'Abbé  Barthélémy. 

Les  Grecs  étoient  dans  l'ufage  de  graver  fur  le  marbre 
&  fur  l'airain  ,  les  traites  d'alli.mces  ou  de  paix  qui 
unilîbient  les  Nations  entre  elles,  8c  les  loix  qui  aflùroient 
la  tranquillité  des  citoyens.  Us  conlèrvoient  de  la  même 
manière  le  fouvenir  des  grands  évènemens  auxquels  ils 
avoient  eu  part ,  oc  la  fuccelfion  des  Princes  qui  les  avoient 
gouvernés.  Des  éloges  magnifiques,  exprimés  limplement 
fur  la  bafê  d'une  ftatue  ou  fur  un  tombeau,  conlâcroient  la 
mémoire  de  ceux  qui  avoient  défendu  leur  patrie  par  leur 
valeur,  qui  l'avoient  illufîrée  par  leurs  talens ,  ou  qui  l'avoiem 
enrichie  par  leurs  bienfaits.  Par  ce  moyen  la  Grèce  fe  trouva 
remplie  de  monumens  en  tout  geiue,  &  préfenta  de  tous 
côtés  une  image  touchante  du  zèle  que  les  particuliers  avoient 
eu  pour  fa  gloire,  &  de  la  recormoiuance  dont  elle  avoit 
payé  leurs  efforts. 

La  plus  grande  partie  de  ces  monumens  efl  maintenant 
enlêvelie  dans  les  mines  de  ce  pays  célèbre  ;  6c  nous  devons 
le  petit  nombre  de  ceux  que  nous  connoilïbns  à  des  voya- 
geurs (ôuvent  peu  exacts,  &  plus  lôuvent  obliges  de  les 
conquérir  fur  une  Nation  ,  qui  en  les  détruilânt,  lemble 
reconnoître  qu'elle  n'eft  pas  digne  de  les  pofîéder. 

Parmi  les  Inlcriptions  que  leurs  travaux  nous  ont  procurées, 
on  en  voit  bien  peu  qui  remontent  au-delà  de  quelques 
fiècles  avant  l'ère  vulgaire;  non  toutefois  que  les  Grecs  n'en 
JUr.r,c.  ft.  eunent  de  très-anciennes,  puifque  Hérodote  en  a  rapporté  qui 
jônt  antérieures  à  la  guerre  de  Troie  :  mais  parce  que  celles 


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DE    LITTERATURE.  395 
<Tun  temps  poftérieur  ont  dû  fê  mieux  conlerver,  &  s'offrir 
en  plus  grand  nombre  aux  recherches  des  Curieux.  Aufft 
fut -on  nappé,  dans  le  dernier  fiècle,  de  la  découverte  que 
M.  Galiand  fit  d'une  Infcription,  confèrvée  aujourd'hui  dans 
le  cabinet  de  l'Académie ,  &  connue  fous  le  nom  de  marbre 
de  Nointei.  Cette  Infcription ,  qui  eft  d'environ  l'an  450* 
avant  l'ère  vulgaire ,  étoit  regardée  comme  le  plus  ancien  Mmtf.  Palaog. 
monument  en  ce  genre,  lorfque  des  Anglois,  en  vifttant  les  np.^.  "' 
mines  de  Sigée,  en  découvrirent  un  que  Chishull  publia  Antùpàt,  Afas. 
avec  un  ample  commentaire.  Cependant  cette  Inlcription , 
fùivant  Chishull  lui-même,  neft  guère  antérieure  que  d'un 
fiècle  au  marbre  de  Nointei;  ôc  de  combien  de  fiècles  fê 
trouve-t-elle  poflérieure  à  quelques  Infcriptions  que  M.  [abbé 
Fourmont  a  rapportées  de  ion  voyage  du  Levant!  Cet  Aca- 
démicien en  a  fait  graver  qui  ont  fept  à  huit  cens  ans  avant     Mfinobrs  dt 
J.  C  ;  6k  dans  fa  collection ,  que  M.  i'abbé  Sallier  &  M.  Melot  FAt*L  ,  xv' 
ont  bien  voulu  me  jiermettre  de  parcourir ,  j'en  ai  trouvé  qui 
remontent  à  des  temps  encore  plus  éloignés.  Telle  eft  entre 
autres  celle  que  les  auteurs  du  nouveau  traité  de  Diploma-   Jfa*  tnkiàt 
tique  viennent  de  donner,  &  dont  M.  l'abbé  Fourmont 
déterra  les  fragmens  dans  le  temple  d'Apollon  Amycléen,  en 
Laconie.  Elle  e(l  en  bouflrophédon ,  c'eft-à-dire  que  les 
lignes  vont  alternativement  de  droite  à  gauche,  &  de  gauche 
adroite.  J'en  joins  ici  la  copie,  que  M. le  comte  de  Caylus 
a  eu  la  bonté  de  faire  graver  ( voyei  la  planche  II). 

A  la  première  leélure  que  je  fis  de  cette  Inlcription,  je 
crus  y  reconnoître  cette  fuite  de  prétrelîès  d'Apollon  Amy- 
cléen ,  dont  M.  l'abbé  Fourmont  avoit  parlé  dans  la  relation 
de  ion  voyage ,  &  fur  laquelle  lïiiftorien  de  l'Académie  a  ,  Mà*h*>  <* 
remarqué  que  ce  qui  relève  le  mérite  de  cette  Inlcription,  j-ijji.p.'jjg.' 
n'efl  pas  de  ce  qu'elle  eft  écrite  en  bouftrophécbn  de  diffé- 
rentes efpèces ,  félon  l'écriture  ufîtée  dans  les  différens  âges  ; 
mais  c'efl  de  ce  que  les  années  du  fâcerdoce  des  Prctreffes 
d'Apollon  y  font  marquées  depuis  la  fondation  du  temple 

*  Diflcrration  de  M.  de  la  Baflic  dans  le  recueil  des  Infcriptions  de 
M.  Muratari.  Tome  I,  page  a>. 

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3<>6  MEMOIRES 
de  ce  Dieu,  par  Amyclas  roi  de  Lacédémone,  ju/quau  temps 
où  les  Romains  conquirent  ce  pays-là.  M.  Fréret  dit  la  même 
choie  dans  (on  Mémoire  fur  l'art  de  iéquitation  parmi  les 

Mtmmus  fie  OrecS. 

ferft  vu.  Comme  Ies  rr.  pp.  Bénédictins  n'ont  pas  fiait  attention 
à  ces  partages ,  &  qu'ils  ont  prélenté  l'infêription  fous  un 
point  de  vue  bien  différent,  j'ai  cm  devoir  l'examiner  de 
nouveau,  non  pour  attaquer  des  Auteurs  auffi  refpeclables 
par  leur  érudition  que  par  leur  modellie;  mais  uniquement 
pour  tacher  de  fixer  nos  idées  fur  un  des  plus  précieux  mo- 
numens  qui  (oient  venus  jufqu'à  nous. 

Je  commence  par  expolêr  la  manière  dont  les  RR.  PP. 
Bénédictins  lifent  l'Infcription. 

MHENAAIATO  AMOKEA. . . .  TEEP  EKAAITIAKS..., 
TO  KAAIMAKOS  MATEEP  NrKIA  TO  KAAIMAKO.... 
MATEEP  K  KAPAAEPI2  TO  KAAPO  MATEEP  KA 
AMOMONA  TO  AEPOSEO  MATEEP  NKAMAMONA 

TO  AITO  MATEEP  M..  NHETOOIA  TO  API2E- 

TANAEP. .  K  TO  API2ETOMAKO  MATEEP  AAMAKAI2 
TO  AP12ETMAKO  MATEEP  K  EPTAIA  TO  KAI  AKE- 
PATO  KOPA.  NATMOMONATO  KAAIMAKO  KOPA  AA- 
MOMONA  TO  2EKEFIAO  MATEEP  K  2AAAM1X  TO 
SEKEnAO  MATEEP  KA  2EKOAA  TO  2EKIAO  MATEEP 
N  B2EKE  NOMO  TO  AAKIAOKO  MATEEP  AlTESOniX 
TO  ATKIAAMO  MATEEP,  &c. 

Les  auteurs  de  la  Diplomatique,  qui  dans  des  Schofies 
particulières  ont  tâché  d'expliquer  les  noms  contenus  dans 
ftnfcription  ,  avouent  qu'ils  ne  iê  flattent  pas  de  les  avoir 
tous  lus  parfaitement.  Us  ajoutent,  dans  le  corps  de  leur 
ouvrage,  que  l'Infcription  nefturoit  nous  inftruire furie  temps 
auquel  &  le  fujet  pour  lequel  elle  fut  gravée  ;  qu'à  i  égard 
du  but  général  que  l'on  s'étoit  propolc,  on  pou  voit  croire 
que  ce  monument  avoit  été  confacré  à  la  gloire  de  quelques 
Dames  qui  avoient  pris  les  armes  pour  la  défenfe  de  leur 
Patfie,  ou  qui,  par  un  motif  de  Religion,  avoient  fait  des 


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DE  LITTERATURE.  307 
préfêns  au  Dieu  que  les  Amydeens  adoraient.  Enfin  ils 
oblèrvent,  dans  une  note,  que  fi  l'on  veut  que  ce  foit  une 
fuite  de  Prêtrtilès  qui  lèfoient  iûccédces  le  fèul  changement 
de  l'o  en  ou,  depuis  la  vingtième  ligne,  peut  favoriler  cette 
opinion. 

Us  ne  fe  lêroient  peut-être  pas  expliques  avec  tant  d'in- 
certitude, s'ils  avoient  fait  une  remarque  qui  feule  peut  faci- 
liter la  lecture  &  l'intelligence  de  l'infcription  ;  c'elt  que  les 
mots  MATEEP  &  KOPA  font  toujours  fuivis  d'une  ou  de 
deux  letties  numérales ,  qui  défignent  les  années  que  les 
perfônnes  mentionnées  dans  linfcripuon  ont  pafîces  dans  quel- 
que emploi.  Les  RR.  PP.  Bénédictins  ont  joint  ces  lettres  avec 
le  mot  lûivant,  &  en  ont  fait  des  noms  dont  la  prononciation 
elt  quelquefois  barbare,  ainfi  qu'ils  en  conviennent  eux- 
mêmes  ;  mais  pour  le  convaincre  s'il  faut  détacher  ces  lettres , 
on  n'a  qu'à  parcourir  i'In/cription,  &  la  lire  de  cette  façon. 

.. .  ENAIA  TO  AMOKEA....  MATEEP  E  KAAiriAKS.... 
TO  KAAIMAKO  MATEEP  N  ou  NT  FIAXIA  ou  limplcment 
AXIA  TO  KAAIMAKO  MATEEP  K  KAPAAEPI2  TO 
KAPAAEPO  MATEEP  KA ,  &c. 

Ainfi  la  première  de  ces  femmes  avoit  été  revêtue  de  fâ 
dignité  pendant  cinq  ans ,  la  féconde  pendant  cinquante  ou 
cinquante-trois  ans ,  la  troificme  pendant  vingt  ans,  la  qua- 
trième pendant  vingt-quatre  ans,  &  ainli  des  autres.  J'ai  rendu 
le  premier  mot  pur  ENAAIA  &  non  par  MHENAAIA,  j'en 
dirai  la  railôn  après  que  j'aurai  juflitié  la  manière  dont  je 
propofê  de  lire  l'Infcription. 

La  ligne  vingt -troifième  contient  ces  mots ,  MAFFIEZA 
TOT  niZANAPOT  KOPA  B,  &  la  ligne  vingt- quatrième 
commence  par  celui-ci,  MEAANinriA,  &c.  N'ell-il  pas  plus 
naturel  de  dire  que  cette  Marpeffà  avoit  exercé  pendant  deux 
ans  les  fonctions  dont  elle  avoit  été  chargée,  que  de  joindre 
ie  B  avec  le  mot  fuivant  &  en  compofèr  celui-ci,  BMEAA- 
NinilAÎ  11  elt  fi  clair  que  ce  B  eft  une  lettre  numérale,  que 
les  PP.  Bénédictins  n'ont  pas  pu  fê  dilpenfer  de  fôupçomier 

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398  MEMOIRES 

qu'elle  pouvoit  fignifier  que  Marpeflâ  étoit  h  féconde  fille  de* 
Pifandre;  conjecture  qui  tombera  d'elle -même,  fi  j'achève 
de  prouver  que  i'infcription  renferme  autant  d'époques  que 
de  noms  principaux. 

Dans  les  lulcriptions  qui  contiennent  de  longues  liftes  de 
Magiftrats  ou  d'autres  peilonnes,  les  mêmes  noms  reviennent 
allez  louvent ,  &  font  ordinairement  écrits  de  la  même  ma- 
nière: s'ils  paroilient  déhgurés,  on  ne  peut  les  rétablir  qu'en 
les  dépouillant  île  ce  qui  les  rend  méçonnoifîàbles  aux  yeux; 
ainli ,  puilque  dans  la  treizième  ligne  nous  lifons  diftinéle- 
ment  le  nom  de  Salamis  ,  nous  devons ,  en  le  retrouvant 
dans  la  vingt-unième,  conclurre  que  la  lettre  A  qui  le  pré- 
cède lui  eft  étrangère.  Je  dis  la  même  choie  du  mot  AMO 
MONA  qui  le  trouve  en  quatre  endroits  de  I'infcription, 
&  dont  on  lêra  obligé  de  faire  autant  de  noms  différens ,  fi 
l'on  n'a  loin  d'écarter  les  lettres  numérales  qui  le  précèdent. 

Une  autre  remarque  fortifiera  l'opinion  que  je  défends, 
8c  répandra  un  grand  jour  lur  l'Infcription.  Elle  roule  fur  une 
lettre  qui  paroît  i.*  à  fa  fin  dç  la  vingt -quatrième  ligne,  où 
elie  eft  repiéfèntée  lôus  la  forme  d'un  quarré  divifé  en  quatre 
parties  par  deux  lignes  qui  le  coupent  perpendiculairement; 
2.0  au  commencement  de  la  première  ligne,  où  elle  fê 
trouve  avec  quelque  différence;  3.0  à  la  lêptième  ligne,  où  un 
accident  arrivé  au  marbre  permet  à  peine  de  la  diftinguer. 
Les  RR.  PP.  Bénédictins  l'ont  prife  pour  un  H,  &  lui  ont 
même  donne  ce  rang  dans  leur  alphabet  des  anciennes  lettres 
grecques ,  fondés  uniquement  fur  ce  qu'elle  a  beaucoup  de 
refîèmblance  avec  le  Heth  Samaritain ,  &  qu'elle  ne  diffère 
aucunement  du  Heth  des  Etrufques.  Il  eft  vrai  que  le  Heth 
Samaritain  a  quelque  rapport  avec  la  lettre  dont  il  eft 
queftion  ;  mais  il  en  a  bien  plus  avec  le  0 ,  tel  qu'il  eft 
figuré  dans  une  des  Infcriptions  que  M.  l'abbé  Fourmont 
avoit  trouvée  dans  la  ville  d'Amyclae  ,  &  qu'il  a  publiée 
dans  le  quinzième  volume  de  nos  Mémoires.  Ainfi  tout  ce 
qu'on  peut  conclurre  de  ce  parallèle,  c'eft  que  les  Grecs, 
en  empruntant  leurs  lettres  des  Phéniciens,  donnoient  à 


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DE  LITTERATURE.  399 
ïeur  Thêta  la  même  forme  que  ceux-ci  donnoient  à  leur 
Heth. 

A  l'égard  des  E'trufques,  les  Savans  qui  fê  font  exerces 
fur  la  langue  de  cette  nation ,  n'ont  point  inféré  dans  les 
diflérens  alphabets  qu'ils  ont  publiés,  la  lettre  que  nous  exa- 
minons; j'en  excqite  M.  Bourguet,  profefîèur  de  Neufchâtel, 
qui  lui  donne  effectivement  la  valeur  de  Thêta:  j'ignore  fur 
quoi  il  jieut  s  eue  fondé;  car,  de  tous  les  monumens  EtruP 
ques  recueillis  par  Gruter,  Fontanini,  Dempfter,  BuonarroU, 
Gori,  MafTei,  &c.  je  n'en  trouve  qu'un  qui  préfênte  cette 
lettre.  C'eft  une  efpèce  d'alphabet  qui  étoit  tracé  avec  d'autres 
Infcriptions  dans  une  grotte  déterrée  en  1698  aupiès  de  la 
ville  de  Sienne,  &  qui ,  conjointement  avec  ces  Infcriptions, 
fut  gravé  par  Jean  Bartoli,  &  inféré  dans  le  fuppiément 
que  François  Bartoli  Ion  fils  ajouta  au  livre  intitulé  :  Aiitkhe 
Pïtture.  M.  Buonarroti  en  a  de  même  fait  ulâge  dans  ion 
(ùpplément  au  Dempfter.  La  lettre  en  queflion  paroît  dans 
cet  alphabet  entre  lN  &  1*0,  comme  pour  tenir  lieu  du  3 
grec ,  &  fe  trouve  par-là  diftinguée  de  Thêta  qui  paroît  en 
Ton  rang  fous  une  autre  forme. 

Cependant  comme  l'autorité  de  M.  Bourguet  fufïît  pour 
balancer  toutes  ces  raifôns,  je  veux  fùppofêr  que  la  letue 
dont  il  s'agit  faifoit  la  fonction  de  Thêta  parmi  les  E'trufques; 
s'enfuit-il  qu'elle  eût  la  même  valeur  parmi  les  Grecs!  Non 
fans  doute,  &  les  monumens  qui  nous  retient  de  ces  der- 
niers, montrent  évidemment  qu'ils  la  regardoient  comme 
un  0.  Dans  linicription  de  Sigée,  dans  celle  d'un  Athlète 
vainqueur  aux  jeux  Néméens,  expliquée  par  M.  de  la  Baflie,  Muret.  Afcn 
dans  celles  de  Délos  &  d'Hérode  Atticus,  enfin  fur  une  Mf&fi"* 
médaille  d'Athènes,  publiée  dans  le  V.e  volume  du  Journal 
intitulé:  OJfervaibni  Litterarïe ,  le  0  ne  diffère  de  la  lettre 
dont  il  eft  queflion  qu'en  ce  qu'il  eft  rond,  au  lieu  que 
celle-ci  eft  quarrée.  Mais  cette  légère  différence  ne  doit  pas 
nous  arrêter;  les  lettres  grecques  qui  font  aujourd'hui  arron- 
dies, telles  que  le  B,  l'O,  le  P,  ont  été  originairement  angiir 
kires:  d'ailleurs  le  ©  eftquarré  dans  une  des  Infcriptions  que 


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400  MEMOIRES 

M.  l'abbé*  Fourmont  a  publiées;  &  parmi  celles  qui  ne  font 
pas  encoie  été,  il  s'en  trouve  une  où  le  nom  d'Athamas  eft 
Vty.  la  Manche  écrit  avec  un  thêta  parfaitement  fèmblable  à  la  lettre  qui 
lu'  termine  la  vingt-quatrième  ligne  de  l'infcription. 

Il  luit  de -là  que  le  commencement  de  l'infcription  a 
dilparu ,  6c  que  les  deux  premières  lettres  qu'on  y  voit,  loin 
de  le  joindre  au  mot  fuivant,  doivent  être  regardées  comme 
une  époque  qui  déligne  la  quarante- neuvième  année,  &  fè 
rapporter  au  nom  qui  les  précédoit.  Les  RR.  PP.  Bénédictins 
penlênt  au  contraire  que  c'en:  l'extrémité  inférieure  de  l'inlcrip- 
tion qui  n'eft  pas  venue  jufqu'à  nous;  ils  s'appuient  fur  ce  que 
les  deux  dernières  lettres  (ont  un  K  &  un  A,  qu'ils  prennent 
toujours  pour  une  abbréviation  de  la  conjonction  gci.  Mais 
puilque  ces  deux  lettres  défignent  l'année,  on  ne  pourra  plus 
diie  qu'elles  fûlpendent  le  fêns  de  l'inlcription. 

Voici  donc  la  manière  dont  je  penlê  qu'il  faut  la  lire. 
Planche  ir.  Lignes  i  &  2..  M0,  époque  qui  défigne  l'année  49,  & 
qui  fè  lioit  avec  le  nom  qui  a  difjxiru  :  ENAAIA  TO  AMO- 
KEA..E;  l'article  TO  eft  mis  pour  TOT.  L'infcription  efl 
en  dialeéle  Dorique,  &  les  Doriens,  dans  les  premiers  temps 
fur-tout,  formoient  le  génitif  de  l'article  avec  unT&unÛ: 
or  comme  KO.  long  n'étoit  pas  encore  introduit  dans  leur 
alphabet ,  on  employoit  l'omicron  à  fa  place.  AMOKEA .  • 
eft  pour  AMTKAA  ou  AMTKAAIO,  l'omicron  eft  à  la  place 
de  lupfiion;  l'epfilon  qui  eft  entre  le  cappa  &  le  lambda 
répond  au  fcheva  des  Hébreux,  &  les  premiers  Doriens  l'ajoû- 
toient  volontiers  pour  éviter,  à  ce  qu'il  paraît,  la  rencontre 
de  deux  conlonnes  dans  une  même  lyllabe:  les  deux  EE  dans 
le  mot  MATEEP  font  la  fonction  de  Thêta,  l'epfilon  qui  fuit 
ce  mot  déligne  l'année  cinquième. 

Lignes 2  & 3.  KAAIIIAKS...  TO  KAAIMAKO  MATEEP 
N  ou  NT.  Le  premier  mot  n'eft  pas  entier,  &  il  ferait  difficile  de 
le  reftituer.  Les  lettres  numérales  défignent  l'année  5  o  ou  53. 

Lignes  $&  +  AXIA  ou  FIAXIA  TO  KAAIMAKO  MA- 
TEEP K.  Peut-être  que  le  premier  mot  n'eft  pas  entier ,  & 
qu'U  faut  lire  AKPAIA.  Le  K  lignifie  20. 

Lignes 


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DE    LITTERATURE.  401 

Lignes  4  &  j.  KAPAAEPI2  TO  KAPAAEPO  MATEEP 
KA:  c'eft-à-dire  Xct^îJ^tç  tou  XcLyLfyQv  fuxTrp,  24. 

Lignes  j  &  6 .  AMOMONA,  ceft-à-dirc  aMYMÉÎNH. 
L'uplilon  eft  formé  de  la  môme  manière  que  l'omicron,  & 
de  là  vient  que  les  Doriens  ont  dit  AMOMftN  au  lieu 
d'AMTMON.  TO  AEPOSEO,  c'eft-à-dire  AP02EO,  ou 
APT2EO,  venant  de  AP02H2  ou  APT2H2,  dont  le 
génitif  a  pu  fe  tenniner  en  Ef2 ,  fùivant  le  dialecte  en  ufàgc 
dans  le  Pcloponnèlê.  MATEEP  NE ,  c'eft-à-dire  5  5 . 

Lignes  6  &  y.  AMOMONA  TO . . .  AITIO  MATEEP 
M . . .  c'eft-à-dire  40  ou  environ.  Les  deux  lettres  qui  man- 
quent au  fécond  mot  doivent  être  un  $  &  un  I,  ou  un  K  8c 
un  A,  6c  former,  avec  celles  qui  relient,  le  nom  de  Philippe 
ou  celui  de  Callippe,  écrits  l'un  ou  l'autre  avec  un  feul  n, 
comme  nous  avons  vû  plus  haut  le  nom  de  Callimaque,  & 
comme  nous  verrons  plus  bas  celui  de  Callicratès,  écrit  avec 
un  feul  lambda.  Le  nom  dont  il  refte  des  traces  à  la  fin  de  la 
iêptième  ligne,  n'eft  plus  lifible,  parce  que  le  marbre  étoit 
eaflë  en  cet  endroit. 

Lignes  8  &  p.  TO  API2ETANAEP  X  TO  APIZETO- 
1MAKO  MATEEP.  11  faut  oblêrver  ici  que  le  cappa,  mis 
après  le  nom  d'Ariftandré,  dt  l'abrégé  de  la  conjonction 
Ko),  &  qu'il  eft  renverfé,  afin  qu'on  ne  le  prenne  pas  pour 
une  lettre  numérale. 

Lignes  p  &  1  0.  Après  le  mot  MATEEP  eft  une  fracture 
qui  femble  avoir  détruit  une  époque,  car  les  deux  lettres  AA 
appartiennent,  félon  toutes  les  apparences,  au  mot  fùivant, 
ci  font,  le  commencement  du  mot  AAMAKAI2,  formé  de  V^mkutmSk 
AAMAXOS,  nom  très-commun  aux  anciens  habitans  de  la 
Laconie.  Mais  on  pourroit  suffi  diviler  ce  mot,  en  regardant 
les  deux  premières  lettres  comme  numérales ,  &  l'on  auroit 
alors  AA  (  3 1  ) ,  époque  relative  aux  mots  précédais ,  &  le 
mot  MAXAIX ,  qui  commencerait  la  phrafê  fuivante.  TO 
API2ETMAXO  MATEEP  KE  (  2  5  ) ,  il  faut  lire  APIZE- 
TOM A  KO ,  c'eft  une  faute  du  graveur  ou  du  copifte. 
.  Lignes  10  &  11.  AIIAIA,  c'efVà-dire  A*ArA,  nom  de 
Tome  XXIII.  Eec 


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4oa  MEMOIRES 

L.rt.e.jo.  Déeflê  dans  Paulânias:  le  n  eil  pour  le  *,  parce  que  cette 
gy/fi**  dernière  lettre  n'étoit  pas  encore  introduite  dans  l'alphabet. 

TO  KAAIKEPATO,  c'eft-à-dire  TOT  KAAIKPATOT  KO 
PA  NA  (  5  I  ). 

L/gWJ  //  ^  7.2.  AMOMONA  dtjujfjulnn  TO  KAAI- 
MAKO  t3  KaMi/-tcL^oy  KOPA  A  (30).  AMOMONA  TO 
2EKEEIPO  MATEEP  K  (10).  2EKEI1PO  eft  pour  2KE- 
L  vm.c.fi,  $PO,  le  premier  E  ajouté,  le  n  pour  le  *.  Paulânias  parle 
p*g.7of.      ^e  gtjjpnjuj  fi|s  de  Tégéate. 

Ligne  1  j.  2AAAMI2  TO  2EKEFIPO  MATEEP  KA 
(21). 

Ligne  1+  2EKOAA,  ceft-à-dire  2KTAAA,  Scylla:  i'E 
ajouté,  i'T  figuré  comme  l'O,  un  A  retranché,  parce  que 
les  anciens  Doriens  n'admettoient  pas  les  lettres  doubles. 
TO  2EKIAO  :  je  penfe  qu'il  faut  lire  2EKOAO ,  c'eft-à- 
dire  2KTAO,  qui  vient  de  2KTAH2;  ceft  le  nom  que 
U  Pnt.p.  1 1.  Qâucnf  d'Alexandrie  donne  à  un  ancien  (cuipteur  de  Crète, 

<Iue  Pill»^n»s  &  Pline  nomment  Scyllis.  MATEEP  NB  (  5  2). 
Pl.  l.  xxxvi,      Ligne  1  $.  2EKENOMA,  peut-être  pour  2KENOMA. 
chap.  4.        je  n'jj      trouvé  ce  nom  dans  les  anciens  Auteurs  ;  mais  ii 
h  Muf.  Reg.  n'eft  pas  plus  extraordinaire  que  celui  de  2K02T0K02 , 
qu'on  trouve  fur  des  Médaillons  d'argent  de  Lyfimachus. 
TO  AAKIAOKO  MATEEP  A  (  1  ). 

Ligne  16.  riESOniS,  c'cft-à-dire  n2n*I2,  nom  de 
L.vrrr,c.j4,  fgmme         Paulânias.  Un  E  ajouté,  l'n  figuré  comme  l'O, 
T   ff"        le  n  pour  le  *.  TO  ATKIAAMO,  ou  pluftôt  APXIAAMO 
MATEEP  T  (3). 

Ligne  17.  riEPOMENA,  c'eft-à-dire  nPHMNR,  nom 
^e  ^emnie  ^ans  Paulânias.  Les  deux  E  ajoutés,  la  termi- 
*'  **'        nailôn  de  l'H  en  A ,  fuivant  le  dialecte  Dorique.  TO  2EA- 
MEBO;  il  manque  après  le  premier  E  deux  lettres  que  la 
fraclure  du  marbre  a  fait  di (paraître.  En  lùppofânt  que  c'eft 
un  £  &  un  P,  on  aura  2EEPAMEBO,  c'eft-à-dire,  2HPAMBO: 
L.  vi,  t.  to,  Serambus  eft  un  nom  d'homme  dans  Paufanias  &  dans 
*aL.  T>r  Maxime  de  Tyr,  MATEEP  KA  (  24.  ). 
Dig.  iv.  Ligne  1  S.  nOAOK20,  c'eft-à-dire,  nOATSH,  nom  de 


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DE   LITTERATURE  403 

;  Pau&nias,  le  fécond  omicron  pour  un  T,  le  K  &  *  m,  c  t9, 
le  S  pour  un  3 ,  le  dernier  omicron  pour  un  oméga,  tv  ' '  */f' 
ni<nér<fyov  /jwnp  KA  (24). 

Lignes  19  &  20.  nOATBOIA  TOT  API2TANAPOT 
KOTPA  K  (20). 

Lignes  20  &  21.  MEAANITiriA  TOT  MNASONOS 
KOPA  A  (  1  ). 

Lignes  21  &  22.  SAAAMIS  TOT  APISTOMAKOT 
KOPA  K  (  20  ). 

Ligne  22.  MEAANITiriA  TOT  MEAANinnOT  KOPA 
K  (20). 

Ligne  23.  MApnEZA  (  c'eftà-dire  MAPI1E22A  )  TOT 
niSANAPOT  KOPA  B  (2). 

Ligne  24.  MEAANinriA  TOT  niSANAPOT  KOPA 
*(9). 

Ligne  25.  MEEAE2IKA2TA  TOT  MEAAN1TH10T 
KOPA  B  (  2  ). 

Ugne  26.  AFIAIA  (  c  efU-dire  A*AIA)  TOT  AT2IS- 
TPATOT  KOPA  KA  (  2  \\. 

Les  époques  diftribuées  dans  cette  Infcription,  donnent  au 
moins  la  iomme  de  fix  cens  deux  années ,  pendant  lefquelles 
un  certain  nombre  de  perfonnes  ont  été  (ùcceflivement 
revêtues  de  la  même  dignité.  II  refte  à  examiner  fi  cette 
dignité  étoit  effectivement  le  fâcerdoce  d'Apollon  Amycleen; 
c'eft  ce  que  je  tâcherai  de  prouver,  après  quelques  éclairciflè- 
mens  préliminaires  que  i'hiftoire  nous  fournira. 

La  ville  d'Amyclae,  en  Laconie,  étoit  iîtuée  au  midi  de  Myb.lv. jx 
Lacédémone,  dont  elle  nétoit  éloignée  que  d'environ  vingt  jfj'  tdiuC~ 
ftades.  Elle  avoit  été  fondée  par  Amyclas  fils  de  Lacédémon,  pMf,  r».  m, 
environ  deux  cens  ans  avant  la  guerre  de  Troie.  Il  paraît  qu'elle  P-  2 
reçut  à  peu  près  dans  le  même  temps  le  culte  d'Apollon,  & 
quelle  lui  confiera  un  temple  qui  devint  bien -tôt  célèbre. 
Eiiftathe  nous  apprend  qu'Hercule  s'y  rendit  pour  y  offrir  un    Bal  B.  p. 
iâcrifice;  &  ce  témoignage  fe  trouve  confirmé  pir  quelque*  *9î,t 
Auteurs,  qui  regardent  le  temple  d'Apollon  Amycléen  comme  fljjj^flj* 
Je  plus  ancien  de  b  Laconie ,  &  même  de  toute  la  Grèce.  4^.  &,  Tu, 

Eee  ij  <■ 


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4<>4  MEMOIRES 

Dans  la  fuite  la  ville  d'Amyclœ  efïïrya  différentes  révolu- 
tions ;  mais  il  fuffira  de  remarquer  que  les  Lacédémoniens 
BÊKftk  tih  l'ayant  prilê  du  temps  de  Taléclus  leur  Roi ,  la  fàccagèrent, 
2Jif.  *        &  que  depuis  elle  fut  réduite  en  une  efpèce  de  bourg. 

Malgré  ce  changement ,  le  culte  d'Apollon  s'y  maintint  tou- 
jours ,  &  y  fubfiftoit  encore  dans  tout  fon  éclat  au  temps  de 
Paufânias,  qui  ayant  vifité  le  Temple,  nous  en  a  laHfé  une 
alîèz  longue  delcription.  Mais  ni  cet  Auteur,  ni  Polybe, 
oui  en  parlent  avec  les  mêmes  éloges ,  ne  nous  ont  rien  dit 
fur  les  Miniftres  à  qui  la  garde  en  étoit  confiée  :  les  Infcrip- 
tions  lèules  nous  apprennent  qu'il  étoit  defîêrvi  par  des  Prè- 
trefles.  C 'eft  du  moins  ce  que  je  crois  pouvoir  conclurre  de 
quelques  monumens  en  ce  genre  que  M.  l'abbé  Fourmont 
avoit  trouvés  dans  les  ruines  d'Amyclx ,  ou  tout  auprès  de 
cette  ville.  Sur  l'un  on  lifoit  AAMONAKA  AAMONAKO 
IEPEIA  :  Damonaca  fille  de  Damonax ,  Prêtreflè.  Sur  un 
autre,  qui  n'eft  plus  qu'un  fragment,  MATPIA  ,  c'eft-à-dire 
AAMATPIA  MOAO  IEPEIA ,  Démétria  fille  de  Molus, 
Prêu-eflè.  Enfin  on  lifoit  dans  une  troifième  Infcription, 
tracée  en  caractères  fort  anciens,  IKTEOKPATEES  0EO 
AFIOAAONI  AAMATPIA  AAMATPIO  IEPEIA.  M.  l'abbé 
VAcaA°iT"xv  Fourmont  a  déjà  obfêrvé,  d'après  Héfychius,  que  le  nom 
p.<toj.      '  d'Ictéocrates  défigne  les  anciens  habitans  de  la  Laconie,  8c 
l'infcription  nous  apprend  que  ce  peuple  avoit  fait  une  offrande 
à  Apollon.  Or,  /oit  que  le  nom  de  Démétria  marque  feu- 
lement qu'elle  avoit  reçu  le  vœu  de  la  Nation,  lôit  qu'il 
ferve  à  en  conftater  le  temps,  il  en  réfultera  toujours  cruelle 
étoit  attachée  au  fêrvice  du  Temple  ;  & ,  par  une  confèquenee 
nécefîàîre,  que  les  perfônnes  mentionnées  dans  les  deux  autres 
Infcriptions  que  je  viens  de  rapporter,  avoient  exercé  les 
mêmes  fondions.  Le  nom  de  Prêtrcfles  ne  paraît  pas  d;ins 
f  Infcription  qui  fait  l'objet  de  ces  recherches  ;  mais  il  a  dû  fe 
trouver  dans  cette  partie  du  monument  qui  n'eft  pas  venue 
jufqu  a  nous.  En  effet ,  les  Infcriptions  anciennes  qui  con- 
tiennent des  liftes  de  noms,  commencent  ordinairement  par 
exprimer  les  titres,  i«s  qualità  ou  les  actions  des  perfônnes 


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DE  LITTERATURE.  405 
dont  elles  confèrvent  le  lôuvenir  :  on  en  trouvera  des  exem- 
ples (ans  nombre  dans  les  recueils  de  Gruter ,  de  Spon  &.  des 
autres  Antiquaires.  Fondés  fur  un  ufâge  fi  confiant ,  nous 
olons  affurer  que  linfcription  d'Amyclae  commençoit  par 
expofêr  le  fûjet  pour  lequel  on  l'avoit  faite.  Nous  avons  vu 
qu elle  contient  les  noms  de  plufieurs  femmes  qui  ont  pafîc 
un  certain  nombre  d'années  dans  uri^miniftère  public  ;  &  fi 
malgré  nos  efforts,  il  reftoit  encore  quelque  doute  fur  fa 
nature  de  leurs  fonctions ,  ne  fêroit-il  pas  diffipé  par  ces  deux 
réflexions  réunies:  la  première,  que  l'Infcription  a  été  trouvée 
dans  le  temple  même  d'Apollon ,  parmi  plufieurs  autres 
monumens  fèmblables ,  qui  avoient  été  confâcrés  par  des 
Prêtreflès;  1a  féconde,  que  l'écriture  n'en  eft  pas  uniforme, 
que  les  lettres  s'y  préfentent  avec  ces  différences  que  l'in- 
tervalle de  quelques  fiècles  doit  produire ,  &  qui  par  elles- 
mêmes  fûffifent  pour  indiquer  une  fucceffion  î 

J  avois  déjà  fait  toutes  ces  remarques ,  lorfqu'en  continuant 
de  parcourir  la  collection  de  M.  l'abbé  Fourmont,  j'ai  trouvé 
l'Infcription  repréfèntée  dans  la  première  planche.  Rien  n  in- 
diquoit  le  lieu  où  cet  Académicien  l'avoit  découverte  ;  mais 
perfùadé,  par  des  raifôns  que  je  rapporterai  bien-tôt,  qu'elle 
avoit  été  tirée  de  la  Laconie,  il  m'a  paru  qu'on  pourrait  la 
regarder  comme  le  commencement  de  l'Infcription  que  j'ai 
entrepris  d'expliquer.  En  voici  d'abord  le  titre. 

MATEPE2  KAI  KOTPAI  TOT  AFIOAAONOS  KAI  limât* 

ET  PON.  11  y  a  ici  une  lacune  que  je  crois  devoir 

remplir  de  cette  façon ,  ETEA  MATEPON. 

Les  mères  &  les  vierges  attachées  au  fêrvice  d'Apollon, 
avec  les  années  du  fâcerdoce  des  mères. 

Viennent  enfùite  les  noms  de  ces  Prêtreflès,  rangés  fuivant 
cet  ordre. 

AKAKAAES  AKPATOT  MATEEP  A  (ceft-à-dire  10) 
AEEPOFIA  OXTAOT  KOTPA.. 

AMTMONEE  AIAAKEOS  MATEEP  MH  (  1  3  )  TNA0O 
AA2IOT  KOTPA. 

Eeeiij 


4o6  MEMOIRES 

AAOAAMEEA  AMTKAA  BA2IAEOS  MATEEP  mi  (4) 
rNA0O  AA2IOT  KOTPA. 

A....  SA  AA2A....  MATEEP  VAVII  (  32  )  IAZI2 
IASOT  KAI  n..  OEE  AKA2TOT  KOTPAL 

AAOAAMEEA  APrAAOT  MATEEP  Ali  (  1 2) KAAI2TO 
®EOnOMI10T  KOTPA. 

.. ..  EA  APXEAAMOT  MATEEP  n  (5)  KAIO  APIO- 
NOS  KOTPA. 

KAAAIPOEE  AAPA2TOT  MATEEP  VW  (30)  AKA- 
KAAAI2  0EOKAEO2  KOTPA, 

AAMONA2SA  A2TEPIONOS  MATEEP  VVVVnmi 
(4.9)  ANATO  API2TOBOTAOT  KOTPA. 

X0ON...  riOATAOPOT  MATEEP  VVVVmi  (4.7) 
nPOKPIS  nOATMESTOPOS  KOTPA. 

A2IA  nOAEMAPXOT  MATEEP  VWII  (32)  TIOAT- 
AOPA  

H  femble  d'abord  qu'il  faut  rapporter  les  mots  MATEEP 
&  KOTPA  aux  noms  qui  les  précèdent,  &  traduire  tout  natu- 
rellement Acacallis  mère  d'Acratès,  Aheropa  fille  d'Oxylus, 
&  ainfi  des  autres  :  mais  je  crois  pluftôt  que  ces  mots  iônt 
des  noms  de  dignité ,  qu'on  donnoit  en  certains  endroits  aux 
Prêtrefîes ,  &  telle  eft  l'idée  qu'en  préfènte  le  titre;  If  annonce 
une  fuite  de  mères  &  de  filles  attachées  au  culte  d'ApoHon, 
MATEPES  KAI  KOTPAI  TOT  AlTOAAONOS,  &  tout 
concourt  à  confirmer  cette  idée.  Les  Anciens  navoient  pas 
coûtume  de  défigner  quelqu'un  par  le  nom  de  (on  fife ,  niais 
par  celui  de  (on  père.  Qu'on  parcoure  les  monu métis  qu'ils 
nous  ont  laides,  qu'on  jette  les  yeux  fur  les  Infcriptions 
trouvées  en  Laconie  même,  &  publiées  par  M.  l'abbé  Four- 
mont,  on  y  verra  Alcamène  fils  de  Taléclus,  Polydore  fils 
d'Alcamène,  Théopompe  fils  de  Nicandre,  &c.  Pourquoi 
voudroit-on  que  dans  celle  que  nous  examinons,  Fon  fë  fut 
écarté  d'un  uÉge  fi  conftamment  fuivi  y  &  qi&u  lieti  <te 


DE   LITTERATURE.  407 

dire  Acacallis  fille  d'Acratès  ,  on  eût  dit  Acacallis  mère 
d'Acratès?  Ce  n'eft  pas  tout  :  dans  la  quatrième  ligne  de  la 
féconde  planche  on  lit,  XAPAAEPD2  TO  XAPAAEPO 
MATEEP.  Si  Ion  traduit  Charadris  mère  de  Charadnis,  il 
s'enfuivra  que  parmi  les  habitans  de  la  Laconie ,  le  fils 
portoit  quelquefois  le  nom  de  la  mère  ;  or  Hérodote  nous  {  ^n<ki  1 
apprend  que  cet  ulàge  étoit  particulier  aux  Lyciens:  «  Us  ' 
ont,  dit-il ,  une  coutume  qui  ne  leur  eft  commune  avec  « 
aucune  autre  Nation  ;  parmi  eux  ce  font  les  mères  &  non  les  « 
pères  qui  donnent  leur  nom  aux  enfàns.»  Plutarque  remarque  J^-A 
la  même  chofè  des  habitans  de  Xanthus,  dans  la  Lycie;  & 
nous  voyons  que  par-tout  ailleurs  ce  font  les  noms  des  pères  PtV">  ***** 
qui  fo  tran/mettent  le  plus  fouvent  aux  filles  :  ainfi  Antio- 
chus  III,  roi  de  Syrie,  en  avoit  une  qui  s'appeloit  Antiochis;  s^!Tss! 
ainfi  Pythodoris ,  reine  du  Pont,  étoit  fille  de  Pythodoms  ;  Stmè.  l.  tu» 
ainfi,  dans  des  Inicriptions  trouvées  en  Laconie  même,  &  *'  *ss' 
rapportées  plus  haut ,  nous  voyons  une  Démétria  fille  de 
Démétrius,  une  Damonaca  fille  de  Damonax.  Ces  exemples 
font  plus  que  foffifins  pour  nous  perfoader  que  la  Prêtrefîè, 
nommée  Charadris  dans  i  lrucription,  étoh  fille  &  non  mère 
de  Charadrus. 

J'ajoute,  pour  une  plus  grande  conviélion,  que  fi  le  mot 
MATEEP  étoit  le  régime  du  génitif  après  lequel  il  eft  placé, 
ie  mot  KOTPA  devrait  le  lier  de  même  au  nom  qui  le 
précède,  &  devenir  fynonyme  du  mot  Svyxmp.  Or,  je 
demande  fi  lorlque  les  auteurs  Grecs  ont  employé  le  premier 
dans  cette  acception,  ils  n'ont  pas  toujours  fous -entendu 
le  (econd;  &  s'il  eft  vrai-lëmblable  qu'on  eût  mis  ,4'une  de 
ces  exprefilons  pour  l'autre,  for  des  monumens  où  l'on  a  toû- 
jours  affecté  de  parler  le  langage  le  plus  fimple  &  le  plus  clair. 

Enfin,  ce  qui  lève  tous  les  doutes,  c'eft  que  Paufànias 
dit  qu'Amyclas,  roi  de  Lacédémone,  avoit  une  fille  qui  Lh.x,pa$* 
s'appeloit  Laodaméia,  &  c'eft  ainfi  qu'elle  eft  nommée  dans 
ia  feptième  ligne  de  l'Infcription  de  la  première  planche. 

On  peut  m'oppo(êr  que  dans  la  lêconde  planche ,  ligne  8 , 
on  voit,  après  un  nom  de  Prétreflè  qui  fe  trouve  effacé,  ces 


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4o$  MEMOIRES 

mots,  TO  API2ETANAEP  5i.  TO  API2ETOMAKO;  ce  qui 
paroît  lignifier  que  cette  Prétrefîè  inconnue  étoit  fa  mère  8c 
non  la  fille  d'Ariltandre  8c  d'Ariflomaque.  Quelque  fpécieufë 
que  foit  cette  objection,  je  crois  qu'on  peut  y  répondre, 
en  fùppofânt  que  ia  Piètreflê  dont  il  s'agit  étoit  la  véritable 
fdle  d'Ariftandre  ou  d'Ariflomaque,  mais  qu'elle  avoit  été 
adoptée  par  l'un  ou  par  l'autre,  8c  qu'on  avoit  cm  devoir 
joindre  dans  le  monument ,  le  nom  des  deux  pères  auxquels 
elle  appartenoit  à  diffcrens  titres.  C'efl  ainfi  que,  dans  une 
Mifctll.pag.  Infcription  rapportée  par  Spon,  un  Grec  nommé  Philon  ie 

*s  '  dit  fils  adoptif  d'Agiaiis ,  8c  fils  naturel  de  Nicon. 

L'adoption  étoit  en  ufàge  parmi  les  Grecs  depuis  les  temps 

jh*11'™'       P'us  Au  rapport  de  Paufànias,  Séliniis,  roi  des 

Egialiens ,  donna  là  fille  unique  en  mariage  à  Ion  fils  de  Xuthus , 
8c  l'adopta  dans  la  vue  d'en  faire  fôn  fuccefîèur  :  j^ù  cuÎtof 
tm  &pp£*  mtfSbu  -rrvt'jvuiro;.  Si  l'on  veut  un  exemple 
qui  fè  rapporte  plus  directement  aux  Lacédémoniens ,  nous 
ferons  oblerver  que ,  fuivant  l'auteur  d'une  Chronique  que 

W^îjijT  Scaliger  a  publiée ,  ce  fut  par  la  voie  de  l'adoption  que  Sous 
monta  fur  le  trône  de  Lacédémone.  2o'o$,  dit  cet  auteur. 

On  peut  réfbudre  d'une  autre  manière  la  difficulté  pro- 
pose ,  en  difànt  qu'il  sert  glifîe  une  faute  dans  la  copie  que 
M.  l'abbé  Fourmont  nous  a  donnée  de  l'Infcription ,  &.  qu'au 
iieu  du  cippa  renverfê'  qui  paroît  entre  ie  nom  d'Arifîandre 
8c  celui  d'Ariflomaque,  il  faut  y  placer  un  omicron:  alors 
nous  aurions  TO  API2ETANAEPO  TO  A  PESETOM  AKO , 
8c  nous  dirions  que  la  Prêtretlè  étoit  fille  d'Ariftandre,  8c 
petite  fille  d'Ariflomaque  ;  comme  dans  une  autre  Infcription, 
rapportée  par  M.  l'abbé  Fourmont,  on  lit:  TAAEKAOS  TO 
APXEAAO  TO  ATE2IAAO  TO  AOPT220,  8cc.  Talécius 
fils  d'Archélaiis  .  petit- fils  d'Agéfilas,  arrière  -  petit- fils  de 
DomfTus,  8cc.  Après  tout,  quelque  parti  que  l'on  prenne, 
on  fera  toujours  arrêté  par  le  pallâge  que  nous  examinons  : 
fi  le  mot  MATEEP  fè  rapporte  aux  mots  qui  le  précèdent, 
d'où  vient  qu'on  nomme  ici  les  deux  enfans  de  la  Prétrefîè, 

& 


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DE  LITTERATURE-  4o<> 
&  qu'on  n'en  donne  jamais  qu'un  aux  autres?  Il  faudrait  donc 
qu'on  eût  eu  des  raifons  particulières  pour  s'écarter  de  la  règle 
générale  Suppofôns-en  de  même  qui  aient  engagé  à  joindre 
le  nom  de  l'aïeul  à  celui  du  père  de  la  Prêtreflë,  &  l'objec- 
tion ne  fera  pas  plus  forte  contre  notre  fyftènie,  qu'elle 
pourrait  l'être  contre  tous  les  autres. 

Je  conclus ,  de  ce  que  je  viens  de  dire ,  que  les  noms 
de  Mère  &  de  Vierge,  nctoient  que  des  titres  fous  lefquelj 
on  avoit  voulu  défigner  les  Prêtreflès  d'Apollon. 

C'eft  ainfi  que  Saumaiiê  a  cm  voir  dans  deux  partages ,  SJm.  in  Lamp% 
l'un  de  S.1  Jérôme  &  l'autre  d'Eunapius,  qu'on  donnoit^' 
le  nom  de  père  au  prêtre  de  Mythras;  &  pour  citer  un 
exemple  plus  frappant  &  moins  équivoque,  je  vais  produire 
un  fragment  d'infcription  que  M.  l'abbé  Fourmont  avoit 
déterré  dans  les  ruines  d'un  Temple  auprès  de  l'ancienne 
Phlius,  &  qui  contenoit  la  lifte  de  quelques  miniftres  fâcrés, 
dont  le  chef  s'appeloit  le  père.  Je  l'accompagnerai  de  quel- 
ques notes,  pour  en  faciliter  la  lecture;  un  plus  grand  détail 
m'éloigneroit  trop  de  mon  objet. 

Cette  Infcription,  qui  eft  de  la  plus  haute  antiquité,  eft  en 
dialecle  Dorique  ;  on  y  voit  plnfieurs  lettres  jointes  eruemble 
en  forme  de  monogrammes,  &  il  me  paraît  qu'on  doit  b 
lire  de  cette  manière.  (Vcy.  la  planche  jji  ). 

A0AMA2  O  ETAAO.  Les  deux  premières  lettres  de  ce 
dernier  nom  font  en  monogramme,  &  pour  les  joindre  ainfi 
l'on  s'eft  contenté  de  tirer  un  trait  fur  un  des  côtés  du  triangle 
qui  formoit  l'upfdon.  I1ATEEP  pour  FIATHP  :  il  fera  défor- 
mais inutile  d'avertir  que  les  deux  EE  font  pour  H. 

ANAKEONTOS.  Ce  mot  eft  très-difficile  à  expliquer: 
Plutarque  obferve  qu  araixû*  ey/v  fignifle  avoir  foin  de  quel-  PI*,  m  Tktf. 
que  chofé,  &  cette  expreffion  le  trouve  plus  d'une  fois  dans 
les  auteurs  Grecs.  Suivant  l'analogie,  le  mot  que  nous  exa- 
minons pourrait  être  traduit  par  gardien,  &  défigneroit  une 
dignité  inférieure  à  celle  de  père,  &  fpéciaïement  chargée 
du  foin  de  veiller  fur  les  détails  des  /âcrifkes,  ou  fur  d'autres 
objets  qui  intéreffoient  le  miniftère.  Après  le  mot  TEEMENO 
Tome  XX  UL  Fff 


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4io  MEMOIRES 

il  manque  deux  lettres ,  qui  doivent  être  un  T  &  un  Ô. 
riEAEO  pour  FIEAEOS.  Les  Doriens  du  Péloponnèiê ,  dans 
ces  anciens  temps ,  terminoient  en  Eft  les  génitifs  de  la 
troifième  des  déclinaifons ,  que  les  Grammairieiis  appellent 
contractes. 

j.'  &  lignes.  KAAIKEPATEE2  pour  KAAAIKPA- 
TH2.  MENEMOONOS  pour  MNHMONOS.  Le  premier 
E  ajouté  à  caufe  des  deux  confonnes  MN,  les  deux  omicrons 
pour  un  oméga. 

ETKEPATO  pour  ETKPATOT2  :  YE  &  l'T  joints  en- 
ièmble  de  même  que  l'E  &  le  P. 

//  &  6.'  /ignés.  TEEMATEPIOS.  Ce  nom  paroît  bar- 
bare au  premier  afped  ;  mais  avec  un  peu  d'attention  on 
trouvera  qu'il  eft  très -connu.  Nous  avons  dit  qu'au  Iku  de 
Btym.mag.in  *'H  on  employoit  deux  EE,  aîniî  TEEMATEPIOS  eft  la 

«x'±*f»,r*t.   même  choie  que  THMATEPIOS  ou  THMHTHPIOS,  qui 

fft*  ***  eft  formé  de  THMHTHP.  Ce  dernier  nom,  fui  vint  Y Etymo- 
SuU  m  »oce  /ogicum  magnum ,  Euftathe  &  Suidas ,  eft  la  même  choie 

ù^rnnp.       qUe  ^HMHTHP.  THMHTHPIOS  ne  doit  donc  pas  être 
dif  lingue  de  AHMHTHPIOS  ou  AHMHTPIOS. 

i»y,f  )Ss.      AFJIEPEO  pour  AEI1PEOT.  Paufanias  fait  mention  d'un 
Lépréus,  fbndaieur  de  ta  ville  de  Lépréos  dans  l'Etide. 

Après  le  mot  ANAKEONTOS  eft  un  nom  qui  préfente 
un  moiwgramme  fort  compolë,  mais  on  y  diftingue  nette- 
ment ces  cinq  lettres  :  A.  A.  I.  K.  E.  qui ,  jointes  avec  les 
autres,  forment  ce  nom,  KAAIKEAEO,  c'eft-à-dire  KAA- 
AIKAEO; car  nous  avons  dit  que  dans  ces  premiers  tém psr 
les  Doriens  lùpprimoient  les  lettres  doubles,  &"tkhoient, 
par  le  moyen  d'un  E ,  d'éviter  la  rencontre  de  deux  conlônnes 
dans  une  même  lyllibe.  Or  KAAAIKAEO  eft  ta  même 
chofê  que  KAAAIKAEOY2,  parce  que  les  mêmes  Doriens 
terminoient  en  Eft  !es  génitifs  de  la  dédinatibn  des  con- 
tracles  en  HZ;  &  c'eft  ainfi  que  dans  les  Inscriptions  que 
M.  l'abbé  Fourmont  a  publiées ,  dans  le  xv.r  volume  de 
nos  Mémoires,  on  lit  KAEOMENEft,  AAKAMEKEO , 
KAAAIKAJEIL  Les  deux  derniers  noms  de  la  iixième  ligne 


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DE  ^LITTERATURE.  411 
ne  font  aucune  difficulté:  TO  ETSTETANO,  TO  ETKE- 
PATO,  pour  TOT  ET2TETANOT  TOT  ETKPATOT2. 
:  7/  lig.  AAFÏAEE2,  ceft-à-dire  AA$AH2,  nom  d'homme 
qu'on  trouve  dan*  Paulanias.  AnEPATO,  je  penfê  qu'il  faut  Lu,?,  tjp. 
lire  O I1EPATO  :  la  rertèmblancc  entre  l'A  &  l  O  autorilê  cette 
correction;  &,  outre  qu'il  neit  pas  vrai-femblable  qu'on  eût 
oublié  l'article  qui  régit  le  génitif,  Paufànias  parle  d'un  fila  de  t»n,f»  t*j, 
Neptune  nommé  Peratus. 

KOPOS.  Ce  mot  défigne  en  général  un  enfant ,  un  jeune 
homme.  Ce  doit  être  ici  le  nom  d'un  miniltre  qui ,  dans 
certains  endroits,  étoit  chargé  des  mêmes  fonctions  dont  la 
vierge  Ko/m  s'acquittoit  ailleurs,  &  peut-être  eit-ce  de  ce 
mot  que  venoit  originairement  le  nom  de  Néocore. 

Après  cette  anaJyfe,  je  traduis  ainfi  l'Inlcription:  Athamas 
fils  d'Eulaus  Père.  Téménus  fils  de  Pélée  étant  Anaconte. 
Callicratès  fils  de  Mnémon  Père,  Eucratès  fils  de  Téménus 
étant  Anaconte.  Démétrius  fils  de  JLépréus  Père,  Calliclcs 
fils  d'Euftéganus,  petit- fils  d'Eucratès  étant  Anaconte.  La- 
phaès  fils  de  Pératus  étant  le  KOP02. 

On  voit  par  là  que  le  nom  de  père  étoit  un  nom  de 
dignité ,  de  même  que  ceux  de  mère  Si  de  fille  qui  paroiûent 
dans  tes  deux  premières  Inlcriptioru.  Peut-être  que  b  diffé- 
rence tle  ces  utres  fuppofoit  celle  des  rangs,  &  qu'on  ne 
donnoit  aux  unes  le  nom  de  mères  que  pour  marquer  la 
prééminence  de  leur  dignité ,  ou  des  fondions  dont  elles 
étoient  chargées. 

Peut-être  auiîi  que  cette  diftiiuftion  de  mères  &  de  filles 
défignoit  feulement  que  les  premières  étoient  engagées  dans 
les  liens  du  mariage ,  &  que  les  autres  avoient  conservé  leur 
virginité.  La  diicipline  que  les  Grecs  obfèrvoient  dans  le 
choix  des  Prêtrefles  n'étoit  pas  uniforme;  en  certains  endroits 
on  prenoit  de  jeunes  perfonnes  qui  n  avoient  contracté  aucun  /fj^4*''"' 
engagement:  telles  étoient  entre  autres  la  Prêtreflê  du  temple  *  L  irti, 
de  Neptune,  dans  l'île  Calaurb»  ;  celle  du  temple  de  Diane,  à  f*e ViU 
ETgire  en  Achaïeb;  celle  de  Minerve,  à  Tégéc,en  Arcadiec:  #.^7. 
ailleurs,  comme  dans  le  temple  de  Juuon  en  Meflênie^,  on  .  Jf  L  1V* 

Fff  i) 


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4i2  MEMOIRES 

revêtait  du  fâcerdoce  des  perlonnes  mariées.  Dans  un  temple* 
de  Lucine,  fitué  auprès  du  mont  Cronius  ai  Elide,  outre 
ta  Prêtreflè  principale,  on  voyoît  des  femmes  &  des  filles 
Fcuf.  1.  rr,  attachées  au  lèrvice  du  Temple,  &  occupées  tantôt  à  chanter 
t.  20.         jg^  louanges  du  Génie  tutéiaire  de  l'Elide,  &  tantôt  à  brûler 
DmysJ'Ha-  des  parfums  en  ion  honneur.  Denys  d'Halicamaftè  obfêrver 
frfS.^  «ffi  <Iue  ,es  temples  de  Junon,  dans  la  ville  de  Falère  en 
éd.  d'Oxjkt.  '  Italie  &  dans  le  territoire  d'Argos,  étoient  deflèrvis  par  des  Prê- 
trelTes  proprement  dites,  par  une  vierge  nommée  K<tm<po&ç, 
Ciftophore,  qui  faiiôit  les  premières  cérémon:es  des  lâcri- 
fices,  &  par  des  chœurs  de  femmes  qui  chantoient  des 
hymnes  en  l'honneur  de  cette  Déeflè.  Je  ne  rappellerai  pas 
tout  ce  qui  sert  dit  au  lùjet  de  ces  Ciftophores;  mais  je 
préfûme  que  la  Prêtreflè  nommée  Ko'^t  dans  11  nfcription, 
eft  la  même  qu'eu  d  autres  endroits  on  nommoit  KttnQÏ&ç, 
&  que  l'ordre  des  Prêtreflès  d'Apollon  Àmyclécn  étoît  formé 
fur  le  môme  plan  que  celui  des  Prêtreflès  de  Junon  à  Falère 
&.  à  Argos.  C'étoit  une  elpèce  de  lociété,  où  les  fonctions 
du  miniftère  fè  trouvoient  partagées  entre  plufieurs  perfonnes. 
Celle  qui  étoit  à  la  tête  des  autres  prenoit  le  titre  de  Mère, 
elle  en  avoit  une  fous  les  ordres  à  qui  on  donnoit  cdui  de 
Fille  ou  de  Vierge,  &  après  celle-ci  venoient  peut-être  toutes 
ces  PrêtrefTes  fubalternes ,  dont  les  noms  ilôlés  paroiflènt  dans 
quelques  Infcriptions  que  j'ai  rapportées ,  &  ne  fe  trouvent 
pas  dans  les  deux  liftes  que  j'examine. 

J'ai  fuppofè  que  ces  liftes  avoient  le  même  objet,  &  fc 
rapportoiait  également  aux  prêtreflès  d'Apollon  Amycléen. 
On  n'en  douterait  point  fi  t  on  étoit  afTuré  que  celle  de  lar 
première  planche  eût  été  trouvée  dans  le  temple  de  ce  Dieu; 
mais  l'incertitude  où  nous  lômmes  à  cet  égard,  nous  oblige 
de  recourir  à  d'autres  preuves.  Oblèrvons  d'abord  que  la 
plu i part  des  noms  qui  paroiftènt  dans  l'Infcription ,  étoient 
communs  parmi  les  habita  us  de  b  Laconie;  tels  font  ceux 
d'Argalus,  de  Théopompe,  de  Polydore,  &c.  Mais  obfèr- 
▼ons  plus  particulièrement  que  la  troifième  des  Prêtreflès 
moutonnées  dans  l'Inicription  étoit  fille  du  roi  Amvclas.  8c 


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DE   LITTERATURE.  41^ 

que  l'on  ne  connoît  de  Prince  de  ce  nom  que  îe  roi  de 
Lacédémone,  fondateur  de  la  ville  d'Amyelae.  Amyclas  ne 
régna  que  dans  la  Laconie ,  &  ce  Jeroit  le  livrer  gratuitement 
à  de  pures  îuppofitions ,  que  de  prétendre  que  là  fille  a  voit 
palîë  en  des  pays  étrangers,  pour  s'y  conïacrer  au  lêrvice 
d'un  Temple.  Nous  avons  vu  plus  haut  que  la  fondation 
de  celui  d'Amyelae  étoit  antérieure  à  l'arrivée  d'Hercule  dans 
le  Péloponnèle ,  &  l'on  ne  lauroit  prouver  que  les  autres 
Temples,  élevés  dans  la  Laconie  en  l'honneur  de  ce  Dieu, 
fufïent  fi  anciens.  11  eft  vrai  que  Paulanias  oblêrve  qu'avant    *-  rrr,  cap. 
la  dernière  expédition  des  Héraclides,  &  dans  le  temps  que 
les  Achéens  étoient  maîtres  de  Sparte,  ils  honoroient  d'un 
culte  particulier  Apollon  Carnéus,  plus  connu  fous  le  nom 
d'Apollon  Domeftique.  Mais,  à  proprement  parler,  Apollon 
Carnéus  n'avoit  point  encoie  de  Temple:  il  étoit  adoré  dans 
la  maiïon  du  devin  Crius,  &  c'eft  de  là  qu'il  avoit  reçû  le 
nom  d'oWTW,  Domeftique.  Ainfi,  loin  de  conclurre  que 
b  fille  du  roi  Amyclas,  &  les  autres  perfonnes  mentionnées 
dans  rinlcription,  étoient  les  miniltres  d'Apollon  Carnéus, 
îe  craignons  pas  d'avancer  qu'elles  avoient  été  attachées 
u  temple  d'Apollon  Amyclt'en  ;  &  pour  le  mieux  prou- 
\rf  fâiions  fêntir  par  un  court  parallèle,  que  ce  fragment 
dnlcription  le  lie  tout  naturellement  avec  celui  que  j'ai 
d'aord  expliqué.  Ce  dernier  n'a  point  de  commencement; 
,    J'au-c  manque  de  lôn  extrémité  inférieure:  &  fi  en  les 
rapiochant  ils  ne  le  fuivent  pas  immédiatement,  tout  ce 
quoi  peut  en  inférer,  c'eft  que  l'Inicription  n'eft  pas  entière; 
mais  -s  deux  parties  qui  nous  en  relient  ont  entre  elles  les 
rappor  les  plus  intimes.  L'une  &  l'autre  contient  une  fuite 
de  Prêvflês  d'Apollon ,  &  marque  les  années  de  leur  lâcer- 
doce;  toes  deux  donnent  à  ces  Prêtreues  le  nom  de  mère 
ou  de  fil»;  l'une  a  été  trouvée  dans  le  temple  même  d'A- 
pollon Auç\£en;  l'autre  a  dû  le  découvrir  dans  le  même 
endroit  ou  tx  environs,  puilqu'elle  fait  mention  d'un  roi  de 
Lacédcmont  qUi  n'a  régné  que  dans  la  Laconie.  Ajou- 
tons que  Mj'abbé  Fourmont,  en  donnant  une  idée  de 

Fff  iijj 


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4T4  MEMOIRES 

l'Inlcription  déterrée  dans  les  ruines  d'Amyclae,  afîuroit  que 
la  lifte  des  Piêtrefîès  dont  elle  contenoît  les  noms,  remontoit 
à  la  fondation  du  Temple  par  Amycias.  Or,  auroit-il  avancé 
cette  propofition ,  s'il  n'avoit  eu  en  vue  le  fragment  où  l'on 
trouve  la  fille  de  ce  Prince  au  nombre  des  Prétrelïès? 

On  m'oppofèra  ]>eut-ètre  que  dans  l'Inlcription  de  fa 
première  planche,  on  a  joint  au  nom  de  la  Prétrefïê  princi- 
pale, le  nom  d'une  Prètreliè  fubalteme,  qui  partageoit  avec 
la  première  les  fonctions  du  miniitèrc;  &  que  dans  celle 
de  la  féconde  planche,  on  ne  fait  mention  que  d'une  Pré- 
treiïè fous  chaque  époque.  Doit -on  s'attendre  à  une  exacle 
conformité  cl'iifàges  dans  un  monument  qui  embratfè  plufieurs 
ficelés  !  8c  cette  variété  n  enVelle  pas  pluftôt  une  preuve  que 
l'infcription  a  été  faite  en  diflerens  temps!  D'ailleurs,  quoi- 
que le  fragment  que  j'ai  d'abord  rapporté,  ne  fûfïè  menu'on 
que  d'une  Prétreiïè  fous  chaque  époque,  il  n'elt  pas  moins 
certain  que  dans  le  temple  d'Apollon ,  il  y  en  avoit  une 
qui  portoit  le  nom  de  KOPH.  Qu'on  jette  les  yeux  fur  ies 
lignes  ii,  il,  i  o ,  21,  22,  Sic  1  on  y  trouvera  plufieurs 
Prétreues  ainfi  deïignées  ;  &  en  réunifiant  les  deux  parties  aV 
l'Inlcription,  l'on  aura  un  tableau  raccourci  des  changemeis 
arrivés  dans  i'adminiftration  du  temple  d'Apollon,  On  va'i 
par  la  première,  qu'il  fut  d'abord  denervi  par  deux  Prêtre/es 
principales,  dont  on  aflôcia,  pendant  plus  de  deux  cens  <is, 
les  noms  fur  les  monumens  :  par  la  leconde,  il  paroh  cJ  on 
avoit  cefle  d'y  faire  mention  des  Prêtrenes  fubaiternes.nuis 
que  dans  la  fuite  celles-ci  ayant  entrepris  fur  lautoré  des 
mères,  &  «'étant  peut-être  oppoftes  à  leur  élection,  Soient 
revêtues  de  la  première  dignité  du  Temple  ;  6c  de^  vient 
qu'on  a  marqué  les  années  de  leur  fùcerdoce  dans  *  lignes 
Il  &  1 2  de  llnlcription.  Cette  forme  d adminjration  ac 
fûbfifta  pas  long-temps:  les  mères  reparoiflent cette 
ligne  1 2 ,  &  occupent  le  premier  rang  jufquVce  qu'elles 
en  (oient  exclues  de  nouveau  par  ies  vierges ,  c*11  noms 
remplirent  les  huit  dernières  lignes  de  l'Inferir00* 

On  peut  m'oppofêr,  en  fécond  lieu ,  que  i  ^aix  J'Ucrip- 


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DE  LITTERATURE.  415 
taons  fémblent  annoncer  deux  dialectes  différais  ;  que  dans 
Ja  première  les  noms  féminins  font  toujours  terminés  en  H, 
&  que  dans  ia  (êconde  ils  limitent  toujours  en  A.  Le  nom 
d'Amymone,  par  exemple,  fé  trouve  dans  l'une  &  dans 
l'autre;  mais  avec  les  différences  que  je  viens  d'indiquer. 
A  cette  objection  on  peut  en  joindre  une  féconde  :  c'efr.  que 
dans  l'une  des  Infcriptions ,  les  époques  font  marquées  par 
des  lettres  initiales  ;  ainfi  ia  letre  A  lignifie  dix ,  &  la  lettre 
n  cinq,  &c:  dans  l'autre,  au  contraire,  ces  époques  font 
défignées  par  des  lettres  numérales;  le  A  frgnifie  quatre,  le 
K  vingt,  &c. 

Pour  répondre  à  ces  difficultés ,  il  faut  obférver  que 
cette  partie  de  la  Laconie  où  fe  trouvoit  le  temple  d'Apollon 
Amycken,  n'a  pas  toujours  été  fôûmilé.au  même  peuple. 
Elle  fut  d'aboi d  habitée  par  les  Lélèges,  qui  outre  le  nom  Patf.l.nti 
d'iktéocrates  &  de  Laçons,  qu'ils  reçurent  en  difféiens  temps,  e'  '' 
prirent  celui  d' Achéens .  lorfqu'Achéus ,  petit  -  fils  d'Hellen  ,  Strai.Lmr, 
ou  les  deux  fils  Archrtèles  &  Arcander,  allèrent  s'établir  f  *p*ï , 

Earmi  eux.  Quatre-vingts  ans  après  ia  guerre  de  Troie,  ci. 
s  Achéens  ayant  été  châtiés  par  les  Do  ri  en  s  des  pays 

r*'s  habitoient ,  tombèrent  fur  les  Ioniens,  &  le  fixèrent 
cette  partie  du  Péloponnèlè  qui  porta  depuis  le  nom 
d'Achaïe. 

Tant  de  révolutions  ont  dû  néceffairement  occafionner.  du 
changement  dans  la  langue  qu'on  parloit  en  Laconie,  & 
nous  obligent  à  confidéier  cette  langue  fous  trob  époques 
différentes  :  1 .°  avant  qu'on  eût  reçu  en  Laconie  aucune 
colonie  étrangère  ;  2.0  après  que  les  habitans  eurent  pris  le 
nom  d' Achéens;  3.0  après  que  les  Héradides  s'en  furent 
rendus  les  maîtres.  Ce  troifième  article  ne  tait  aucune  diffi- 
culté: les  Héraciides  amenèrent  les  Doriens  dans  le  Péio- 
ponncie,  &  imroduifirent  le  dialecle  Dorique  dans  tous  4 es 
pays  qu'ils  conquirent.  A  l'égard  du  fécond  artide,  Strabon 
nous  apprend  que  les  Achéens  étoiem  Phtiotides  ou  Eoiiens  Smé.t.rm, 
•l'origine,  mais  il  n'a  voulu  parler  que  d'une  partie  de  te  jJL^  * 
peuple  :  car  ks  Fhiîotklcs  nenuèrent  point  dans  l'Argoikre 


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4i$  MEMOIRES 

&  la  Laconie  comme  des  conquérais  qui  dctruifênt  tout; 
ou  comme  une  colonie  deftinée  à  peupler  un  pays  inhabité; 
ils  y  trouvèrent  une  nation  avec  laquelle  ils  s'allièrent  &  fe 
confondirent  Nous  ignorons  julqu'à  quel  point  le  dialecte 
Eolique,  que  parloient  les  Phtiotides,  s'altéra  dans  ce  mé- 
lange, parce  que  nous  ignorons  quel  étoit,  avant  leur  arrivée, 
Je  dialecte  ulité  dans  la  Laconie.  Nous  pouvons  feulement 
fuppofer  que  ce  dernier  avoit  des  inflexions  particulières,  & 
terminoit  quelquefois  les  noms  féminins  comme  les  Attiques 
ou  les  Ioniens  terminoient  les  leurs.  De  là  il  luit,  i.°  que 
les  noms  de  la  féconde  Infcription  doivent  être  terminés  en 
A ,  parce  qu'elle  le  rapporte  au  temps  où  les  Doriens  etoient 
maîtres  de  la  ville  d'Amyclae.  2.0  Qu'il  ne  faut  pas  être 
furpris  que  la  première  préfente  quelque  différence  dans  la 
terminaifen  des  noms,  puifque  ceux  qui  l'ont  drefîee  n'étoient 
pas  Doriens. 

A  l'égard  de  la  différente  manière  dont  les  époques  font 
marquées  dans  les  deux  fragmens,  je  crois  qu'elle  ferviroit 
piuflot  à  prouver  mon  fentiment  qu'à  le  détruire;  5c  quoi- 

r;  les  Auteurs  ne  nous  donnent  prefque  aucune  lumière 
les  notes  numérales  ufitées  dans  les  plus  anciens  temps, 
il  paroît  cependant  qu'on  défigne  d'abord  les  nombres  par 
des  lettres  initiales ,  auxquelles  on  fûbftitua  dans  la  fuite  les 
lettres  numérales. ""Les  premiers  n'étant,  pour  ainft  dire, 
que  les  abrégés  des  noms  de  nombre,  on  a  dû  s'en  fervir 
avant  que  de  donner  aux  lettres  de  l'alphabet  une  valeur 
dépendante,  non  feulement  du  rang  quelles  y  tiement,  mais 
encore  d'une  convention  arbitraire  qui  efî  fênfible ,  dans  fa 
façon  d'exprimer  les  unités ,  les  dixaines ,  &c.  Cette  féconde 
opération  eft  bien  plus  compliquée  que  la  première,  6c  n'a  dû 
s'introduire  que  lorlqu'on  a  reçû  des  Phéniciens  les  épifé- 
moris,  qiû  paroiflent  être  venus  plus  tard  en  Grèce  que  la 
m rn a.  ,;a  plufpart  des  autres  lettres.  Du  temps  d'Hérodien ,  la  première 
**"  façon  de  compter  fe  trouvoit  encore  dans  les  loix  de  Solon 

&  fur  d'anciennes  colonnes.  Elle  fe  perpétua  chez  les  Athé- 
niens ;  mais  comme  elle  avoit  été  jnfenliblement  abandonnée 

par 


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DE  LITTERATURE.  417 

pai  les  autres  villes  de  la  Grèce,  de  ià  vient  que  des  Grammai-  Scem.ieOnk. 
riens ,  tels  que  Térentius  Scaurus  &  Prifèien ,  n'en  parlent  £  /£{  ' 
que  comme  d'un  mage  particulier  aux  Athéniens:  mais  il  eft         Je  fg. 
cfoir  que  dans  les  conimencemens  il  a  dû  être  commun  à  tous 
les  Grecs,  &  qu'on  doit  en  trouver  la  preuve  dans  le  premier 
fragment.  Le  fécond  prouve  auûr  que  l'autre  façon  de  compter 
s'étoit  introduite  de  bonne  heure  dans  le  Péloponnèfê. 

Dans  l'étal  où  le  trouve  à  prélênt  i'Infcription ,  elle  ne 
peut  fournir  aucune  lumière  pour  la  chronologie;  1/  parce 
que  les  deux  fragmens  ne  le  Uiivent  pas  immédiatement;  2/, 
parce  que  dans  le  fécond ,  il  y  a  quelques  époques  que  des  acci- 
dens  arrivés  au  marbre  ont  fait  difparoître.  En  général  il  eft  ailé* 
de  fixer,  à  peu  près,  le  temps  où  le  catalogue  des  Prêtrefîes 
commençoh.  La  troifième  Prêtreflè,  nommée  dans  le  premier 
fragment,  étoit  fille  du  roi  Amyclas,  qui  régnoit  environ 
deux  lîèdes  avant  la  guerre  de  Troie;  &  comme  on  ne 
(âuroit  prouver  que  ce  Prince  ait  fondé  le  temple  d  Apol- 
lon ,  &  qu'on  voit ,  au  contraire ,  que  fâ  fille  avoit  fuccédé 
dans  le  fâcerdoce  à  deux  Prêtreflès,  qui  avoient  rempli  cette 
place  pendant  trente -trois  ans,  je  crois  que  l'Inlcription  peut 
remonter  jufqu'au  règne  de  Lacédémon,  père  d'Amydas. 
M.  l'abbé  Fourmont  a  prétendu  qu'elle  defcendoit  jufqu'au 
temps  où  les  Romains  fê  rendirent  maîtres  de  la  Laconiej 
événement  qui  n'eft  que  de  l'an  146  avant  l'ère  vulgaire, 
&  qui  ne  peut  fêrvir  de  borne  au  catalogue  des  Prêtreflès 
d'Amycbe,  dont  les  époques  réunies  ne  donnent  que  huit 
cens  &  tant  d'années.  Quoi  qu'il  en  foit,  je  ne  crains  pas 
d'affurer  que  les  dernières  lignes  de  l'Inlcription  font  d'un 
temps  bien  antérieur  au  temps  où  les  Romain*  vinrent  err 
Laconie.  Je  renvoie  ceux  qui  auraient  envie  de  s'en  convaincre 
au  recueil  manuferit  de  M.  l'abbé  Fourmont;  ils  y  trouveront 
des  Inscriptions  qui  font  conftamment  du  iv.e  fiècie  avant 
J.  C,  &  dont  les  lettres  font  tout-à-fiit  différentes  de  celles 
que  présentent  les  dernières  lignes  de  I'Infcription  dont  il 
s'agit;  je  n'en  citerai  qu'une  qui  vient  d'être  publiée  dans  le 
XVI.e  volume  de  nos  Mémoires:  elle  étoit  fur  une  efocce  Jtg*/»/* 
Tome  XXIII.  Ggg 


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4i$  MEMOIRES 

de  bouclier  déterré  dans  le  temple  d'Apollon  Amycïéen,  oà 
il  avoit  été  confâcré  du  temps  d'Archidamus,  roi  de  Lacé- 
démone,  qui  vivoit  vers  l'an  380.  Sur  ce  bouclier  eft  repré- 
(êntee  une  maflùe,  autour  de  laquelle  on  lit  ces  deux  mots: 
APXIAAMOS  ArESIAAOT  ;  autour  du  bouclier  on  lit: 
AAKEAAIMOON.  Prefque  toutes  les  lettres  de  cette  lnfcrip- 
tion  fe  trouvent  dans  les  dernières  lignes  de  celle  que  nous 
examinons,  mais  elles  diffèrent  tellement  entre  elles  lûr  ces 
deux  monumens,  qu'on  peut  avancer  que  l'un  eft  poftérieur 
à  l'autre  au  moins  de  deux  ou  trois  fiècles. 

Cette  conlequence  fê  trouve  confirmée  par  un  autre  mo 
miment  également  publié  dans  le  X  V  I.e  volume  de  nos 
Mémoires:  il  eft  du  temps  d' Anaxidamus ,  roi  de  Lacédc- 
mone,  qui,  conjointement  avec  Anaxandre,  fût  chargé  de 
la  féconde  guerre  Mefféniaque,  &  la  termina  heureufèment 
vers  l'an  668  avant  l'ère  vulgaire;  &  ceft  encore  une  efpcce 
de  bouclier,  for  lequel  on  voit  un  fêrpent  debout  élevant  fà 
tête  entre  deux  renards  qui  font  dans  un  fêns  contraire.  Sur 
le  bouclier  on  lit:  ANA2IAAMOZ  AET3IAAMO BATOS, 
&  fur  la  bafê  qui  foûtient  le  bouclier:  ANA2IAAM02 
AET2IAAMO  TO  ANA2ANAPO  TO  ETPIKPATEO  BA~ 
T02.  La  forme  des  lettres  qui  accompagnent  ces  fymboles 
finguliers  a  tant  de  rapports  avec  celles  qu'on  voit  dans  les 
dernières  lignes  de  l'Infcription,  que  je  ne  craindrois  pas  de 
faire  concourir  les  dermères  époques  de  cette  lrucription  av  ec 
le  temps  de  la  féconde  guerre  de  Mefîtnie,  ou,  tout  au  plus, 
avec  le  commencement  du  fixicme  fiècie  avant  l'ère  vulgaire. 
Je  ne  crois  pas  qu'on  puilîê  lui  donner  une  moindre  anti- 
quité &  la  rapprocher  du  temps  où  l'Infcription  d'Archida- 
mus a  été  faite;  la  différence  qu'on  aperçoit  enue  ces  deux 
monumens  eft  fi  frappante,  ainfi  que  je  l'ai  dit,  que  deux: 
fiècles  d'intervalle  fuftîroient  à  peine  pour  en  occafionner  une 
(èmblable. 

Ceft  en  fùrvant  les  progrès  de  l'Ecriture  que  jofê  avancer 
encore  que  l'Infcription  de  la  première  planche  n'eft  pas  du 
-,  temps  auquel  elle  fcmble  fe  rapporter;  mais  que  le  marbre 


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DE   LITTERATURE.  41? 

fur  lequel  on  l'avoit  tracée  ayant  été-  détruit ,  ou  du  moins 
fort  endommagé  dans  une  de  ces  révolutions  que  la  ville 
d'Amycla.*  a\  oit  eflùyées  ,  on  en  fit  une  copie ,  où  l'on 
s'écarta  en  certains  endroits  de  l'original.  Le  monument 
de  Sigée  nous  offre  un  exemple  bien  frappant  d'un  pareil 
ufige;  mais  il  nous  faut  ici  d'autres  preuves,  &  la  compa- 
railon  que  l'on  peut  faire  des  deux  parties  de  l'Inlcription 
en  fournit  fùrabondamment. 

On  peut  remarquer  d'abord  que  dans  la  première  les 
génitifs  des  noms  en  OS  font  terminés  en  OT,  6c  que  dans 
la  féconde  cette  terminailôn  ne  commence  à  s'introduire  qu'à 
ia  dix-neuvième  ligne.  2.0  Que  dans  la  première  l'écriture  . 
n'éprouve  aucun  changement,  que  dans  la  deuxième  au  con- 
traire, elle  laifîè  entrevoir  des  progrès  fucceffifs,  &  conlêrvé 
en  partie  les  traits  originaux  qu'elle  a  reçus  de  différentes 
mains.  3.0  Enfin  que  la  première  offre  la  lettre  X,  au  lieu 
que  d;uis  la  féconde  cette  lettre  eft  toujours  remplacée  par  ia 
lettre  K,  ce  qui  marque  une  plus  haute  antiquité. 

A  ces  preuves  j'en  ajoute  deux  autres;  l'une  concernant 
l'omicron ,  qu'on  confondoit  dans  ces  temps  reculés  avec 
l'oméga;  &  l'autre  concernant  l'upfilon. 

Dans  le  lêcond  fragment  FO  efl  d'abord  triangulaire,  il 
commence  à  s'arrondir  vers  le  milieu,  &  fur  la  fin  il  paraît 
indifféremment  fous  l'une  &  l'autre  forme.  Dans  le  premier 
fragment  FO  eft  toujours  rond;  il  s'agit  de  (avoir  fi  dans  les 
temps  les  plus  reculés  il  étoit  figuré  de  cette  manière.  Or, 
dans  les  plus  anciennes  Infcriptions  que  M.  l'abbé  Fourmont 
a  rapportées  du  Péloponnèfè,  cette  lettre  confêrve  conftam- 
ment  la  forme  triangulaire:  J'en  citerai  deux,  dont  l'autorité 
me  parait  d'autant  plus  décilive,  qu'elles  ont  été  toutes  deux 
trouvées  dans  les  ruines  d'Amyclae  ou  aux  environs,  &  que 
l'une  efl  antérieure  au  temps  où  il  fèmble  d'abord  qu'il  fàu- 
droit  rapporter  le  premier  de  nos  fragmens,  6c  l'autre  lui  eft 
poftérieure.  La  première  eft  une  Infcription  qu'Euratas,  roi 
de  Lacédémone,  fit  mettre  fur  le  frontifpice  du  temple  de 
la  deelfe  Onga;  dans  le  mot  ArAI  l'omicron  eft  figuré  J*?*^ 

Ggg  i\ 


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41*  MEMOIRES 

comme  un  triangle.  La  féconde  Inicription  eft  du  terrrp» 
Html!  de  M.  d'Echeftrate  &  de  Soiis;  les  noms  de  ces  deux  Princes  y 
VAh.  Foumunt.       fafe  avec      omicrons  qui  confervent  fa  même  forme. 

Je  crois  pouvoir  conclurre  de-ià  que  cette  lettre  ne  s'étoit 
point  encore  arrondie  dans  l'intervalle  de  temps  écoulé  entre 
Eurotas  &  Echeftrate;  &  par  une  confèquence  néceflàire  que 
le  premier  fragment,  tel  que  nous  l'avons  aujourd'hui,  n'a 
point  été  fait  dans  cet  intervalle. 

J'établis  la  même  conlequence  fûr  la  lettre  upfflon,  qui  Ce 
trouve  fréquemment  dans  la  première  partie  de  l'Inlcription; 
mais  qui  dans  la  féconde,  après  avoir  été  confondue  avec 
ÏO  aux  mots  AMOKEÀ....  ligne  première,  SEKOAA  ligne 
Quatorze,  nOÀTSft  ligne  dix-huit,  ne  commence  à  paraître 
fous  (x  véritable  forme  qu'à  la  ligne  dix-neuf.  Ce  changement 
me  paraît  prouver  évidemment  que  dans  les  premiers  temps 
fupfuon  n'étoit  pas  diflingué  de  l'omicron ,  &  ceft  ce  qu'on 
ebiërve  aufîi  dans  piufieUrs  Infcriptions  très-anciennes  du  recueil 
de  M. l'abbé  Fourmont;  je  ne  les  rapporterai  pas,  &  je  dirai  • 
feulement  qu'en  les  comparant  avec  le  premier  de  nos  frag- 
mens,  on  ne  pourra  guère  s'empêcher  de  reconnoître  que  ce 
fragment  n'eft  qu'une  copie  d'un  autre  beaucoup  plus  ancien* 

La  relîèmblance  qui  fe  trouve  entre  l'omicron  &  1  upfdon 
peut  nous  conduire  inlènfiblement  à  l'origine  de  cette  der- 
nière lettre.  On  fait  que  l'ancien  alphabet  des  Grecs,  comme 
celui  des  Phéniciens,  Çt  terminoit  au  tau,  &  que  dans  la 
iùite  on  y  ajouta  l'upfilon,  le  phi,  le  pfi,  &c.  on  a  fûppofë 
que  de  fimples  particuliers  avoient  eu  le  crédit  d'y  introduire 
fiicceffivement  ces  lettres;  mais  la  diveriîté  des  fênuniens  fur 
ces  prétendus  inventeurs  prouve  afTez  combien  tout  ce  qu'on 
difoit  de  leur  découverte  étoit  incertain,  &  que  c'eft  l'ulâge 
feul  qui  a  pu  enrichir  l'alphabet  Grec  des  caractères  dont  if 
avoit  befôin  :  il  faut  même  obfërver  que  quelques-uns  de  ces 
nouveaux  caractères  ne  paroiflènt  être  que  des  modifications 
d'autres  lettres  plus  anciennes;  par  exemple,  il  eft  à  pré/ùmer 
que  la  lettre  cappa,  comme  le  caph  des  Hébreux,  fè  pronon- 
cent quelquefois  avec  alpiration,  &  quelquefois  lâns  a/piraiion> 


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Mtm  Tt*m-  JTXm  p.  4 -il  ■  PL  J- 


o^\olA  voî  MAvo^  I /M    ^  A^T^ 
A^o4^Al    ET  ,  .  ]   ,\,    ,  r*ATef>oH 

F///    A/VADO    ZA4/OV  £<)VAA 

t£Eoj         s\T  E E  p>  Utt    A  A/  A  C30  .  .  ^ /ov 

x\  A  vo  } 

A^3T^ ,M  •  Aï«  •  •  \ 

v/^  AV  o  ^ 
vo  i  A  A  AA  A^^AVOAA 
3  P>    V//  ç^LthTo  g  Eoro/xi  roY  (<ov/s/\ 
«1    A^^A^A   vo^\AV3XAA  A3  

<3  <\  <7  A^TA-A  YûT^  AA^  A   3^0  A\AA^ 
L\£  \  K\LLI  1y        Q  Eo  K  L  E  0  4       K  O  V  £  A 

W^Vr///|  AA'ATtf   Af^'^To  &oy^or      K  O  Y  A, 

nvvv  a^^a^  vox4/û^  Aon 

POZ-VAOAA  /z^^^vy 


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T££/>  S  kAL/r*kh-  ■  ■  -  TA     k  ALI  A^A  k  A 

Ia^ATEEA  £  ^^M^e^/f  T4  ^a^£A/5 
A  3  A  l>  T     A  v\    ^  v  .a^a^a  Aîî'ïAA 
KATEEP-        AA^AA^2%Ç£A  T  A 

,A  A  lî  E  TA  tS  a  £/ft*TA  AAI  h  BT  A  /v/a*>A^ 
A^A^\T3^\4A   S>J   *|\A*A"A  A>  Â^ÎT4 
A^ATEEA  k  E  A  IfrA  /\aT<>    KAi/iK  £^ATA 

XOAA   l  AWAyO/vA    TO    hEK  A*AT£  E£  H 

^A^^V^JTA^ A^^A^^    4T   *J  ~\  A>  A  ? 

re^rùrij  r<1  A^S^rT^d    a^a  te  £A-  A 

r&LP/s& *  TV  r  I  ^y^À^A7"££A  A4 
VVMVAAAV\  A  T  ?  I4A  V7TJ*^F*  vj  A  n 

A^h^E^L  4  a/7  rr  a    T^v  a^\/v/a^a/a'7 

<û>\  A"\  OTTi>A 40T  A  A  A  <  A\^A  A û * 

ArOAA  icreLAi^irrÀTfp ai EiA/Sirrov  ^44^ 
AAo*  voa  Av\/C^n  vDT  A  ^  3*\  A  A  m 
A^EL\tSirrt\  tov  \\r i  h \" &rrY  *oa\  S 

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/-// 


sa      a  ^  y>  *\     y*_    ^   A  3  3  Tj'^     /7  r\  I  \ 

T/y  /±A  ri  ETA  M  A  ^/aV  TA/A^/^f^  /^Jp^fr/* 


X  0  A  A    /.A  AV/1* 


7 


\  -A  A  4   7  T 


A   4  3  3  T  A  ^  i^a  7T  q^fî 


|f  ?    /  _  x  1 


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AÇEVVT&Lj    TE  £/AAf  v  7  7  V  VtLB  7 
V\V\33TV1  ^7^7  7'V. 

A3Vr^H  7343r\3Ak  ^VH3T\M33\^ 

1  Lotwgramrnjcé 

4    d  6      ^  £  A 

f  £  ,ALlÇE 


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DE  LITTERATUR  E.  4at! 
6c  que  les  copiftes,  pour  marquer  cette  différence,  fê  conten- 
tèrent d  écarter  ies  jambages  du  cappa  6c  en  formèrent  un  X. 
L'on  peut  dire  la  même  chofè  par-  rapport  à  l'upfilon  :  nous 
avons  vu  que  dans  l'écriture ,  6c  peut-être  auffi  dans  la  façon 
de  le  prononcer,  il  fut  d'abord  confondu  avec  l'omicron;  mais 
dans  la  fuite,  en  retranchant  la  ligne  tranfverfile ,  qui  en  le 
fermant  fupérieurement  le  rendoit  femblable  à  un  triangle, 
on  en  forma  l'upfilon ,  tel  qu'il  efl:  figure  dans  les  dernières 
lignes  de  la  féconde  Infcription,  où  il  paraît  fins  queue,  £c 
parfaitement  fêmblable  à  l'V  confônne  des  Latins. 

Je  pourrais  ajoûter  ici  plufieurs  autres  réflexions  fur  la 
forme  des  anciennes  lettres  grecques;  mais  j'aime  mieux  les 
fûpprimer  que  de  fûivre  l'exemple  de  quelques  antiquaires, 
qui,  fur  un  petit  nombre  d'Infèriptions,  ont  avancé  des  opi- 
nions ôc  établi  des  règles  que  la  découverte  du  moindre 
monument  détruit  tous  les  jours.  Et  d'ailleurs,  pour  faire 
fêrvir  à  la  philologie  l'Irucription  que  j'ai  tâché  d'expliquer, 
il  faudrait,  fur  l'original  même,  diflinguer  ces  traits  déliés 
qui  caraclérifênt  différentes  mains,  6c  fûivre  ces  changemens 
fucceffifs  que  l'écriture  doit  éprouver  dans  une  longue  fuite 
d'années.  Nous  fommes  réduits  à  de  fimples  copies,  où  l'on 
n'a  pû  faire  pafièr  ces  nuances  délicates,  6c  il  ne  nous  refle 
que  le  regret  de  penlèr  que  ces  monumens  reipeclables ,  6c 
tant  d'autres  peut-être  plus  précieux  encore,  font  enièvelis 
dans  un  pays  où  règne  la  plus  profonde  ignorance,  au  milieu 
des  objets  les  plus  capables  de  la  diffiper. 


Fin  du  Tome  vingt-  troificme. 

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